‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 21 sur 112 · LA CURÉE · texte numérisé non relu

LA CURÉE

Qui, du brun sur la peau, du feu dans les prunelles, 3 5

Agile et marchant à grands pas, Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,

Aux longs roulements des tambours, A l'odeur de la poudre, aux lointaines volées

Des cloches et des canons sourds ; 40

Qui ne prend ses amours que dans la populace ;

Qui ne prête son large flanc Qu'à des gens forts comme elle, et qui veut qu'on l'embrasse

Avec des bras rouges de sang.

C'est la vierge fougueuse, enfant de la Bastille, 45

Qui jadis, lorsqu'elle apparut Avec son air hardi, ses allures de fille.

Cinq ans mit tout le peuple en rut ; Qui, plus tard, entonnant une marche guerrière.

Lasse de ses premiers amants, 50

Jeta là son bonnet, et devint vivandière

D'un capitaine de vingt ans :

C'est cette femme, enfin, qui, toujours belle et nue.

Avec l'écharpe aux trois couleurs Dans nos murs mitraillés tout à coup reparue, 55

Vient de sécher nos yeux en pleurs, De remettre en trois jours une haute couronne

Aux mains des Français soulevés.

D'écraser une armée et de broyer un trône

Avec quelques tas de pavés. 60

Mais, ô honte ! Paris, si beau dans sa colère ;

Paris, si plein de majesté Dans ce jour de tempête où le vent populaire

Déracina la royauté ; Paris, si magnifique avec ses funérailles, 65

Ses débris d'hommes, ses tombeaux, B 2

4 ïambes

Ses chemins dépavés et ses pans de murailles

Troués comme de vieux drapeaux ; Paris, cette cité de lauriers toute ceinte,

Dont le monde entier est jaloux, 70

Que les peuples émus appellent tous la sainte,

Et qu'ils ne nomment qu'à genoux ; Paris n'est maintenant qu'une sentine impure.

Un égout sordide et boueux.

Où mille noirs courants de limon et d'ordure 75

Viennent traîner leurs flots honteux ; Un taudis regorgeant de faquins sans courage,

D'effrontés coureurs de salons.

Qui vont de porte en porte, et d'étage en étage,

Gueusant quelques bouts de galons ; 80

Une halle cynique aux clameurs insolentes.

Où chacun cherche à déchirer Un misérable coin de guenilles sanglantes

Du pouvoir qui vient d'expirer.

Ainsi, quand désertant sa bauge solitaire, 85

Le sanglier, frappé de mort.

Est là, tout palpitant, étendu sur la terre

Et sous le soleil qui le mord ; Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,

Ne bougeant plus en ses liens, 90

Il meurt, et que la trompe a sonné la curée

A toute la meute des chiens.

Toute la meute, alors, comme une vague immense,

Bondit ; alors chaque mâtin Hurle en signe de joie, et prépare d'avance 95

Ses larges crocs pour le festin ; Et puis vient la cohue, et les abois féroces

Roulent de vallons en vallons ; Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses.

Tout s'élance, et tout crie ; Allons ! 100

LA CUREE 5

Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,

Allons, allons ! les chiens sont rois ! Le cadavre est à nous ; payons-nous notre peine.

Nos coups de dents et nos abois.

Allons ! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille

Et qui se pende à notre cou : io6

Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,

Et gorgeons-nous tout notre soûl !

Et tous, comme ouvriers, que l'on met à la tâche,

Fouillent ses flancs à plein museau, iio

Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,

Car chacun en veut un morceau ; Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne

Avec un os demi-rongé, Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne.

Jalouse et le poil allongé, 1 1 6

Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,

Son os dans les dents arrêté.

Et lui crie, en jetant son quartier de charogne :

' Voici ma part de royauté ! ' 1 20

Août 1830.

Page 1