LA CURÉE
Qui, du brun sur la peau, du feu dans les prunelles, 3 5
Agile et marchant à grands pas, Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,
Aux longs roulements des tambours, A l'odeur de la poudre, aux lointaines volées
Des cloches et des canons sourds ; 40
Qui ne prend ses amours que dans la populace ;
Qui ne prête son large flanc Qu'à des gens forts comme elle, et qui veut qu'on l'embrasse
Avec des bras rouges de sang.
C'est la vierge fougueuse, enfant de la Bastille, 45
Qui jadis, lorsqu'elle apparut Avec son air hardi, ses allures de fille.
Cinq ans mit tout le peuple en rut ; Qui, plus tard, entonnant une marche guerrière.
Lasse de ses premiers amants, 50
Jeta là son bonnet, et devint vivandière
D'un capitaine de vingt ans :
C'est cette femme, enfin, qui, toujours belle et nue.
Avec l'écharpe aux trois couleurs Dans nos murs mitraillés tout à coup reparue, 55
Vient de sécher nos yeux en pleurs, De remettre en trois jours une haute couronne
Aux mains des Français soulevés.
D'écraser une armée et de broyer un trône
Avec quelques tas de pavés. 60
Mais, ô honte ! Paris, si beau dans sa colère ;
Paris, si plein de majesté Dans ce jour de tempête où le vent populaire
Déracina la royauté ; Paris, si magnifique avec ses funérailles, 65
Ses débris d'hommes, ses tombeaux, B 2
4 ïambes
Ses chemins dépavés et ses pans de murailles
Troués comme de vieux drapeaux ; Paris, cette cité de lauriers toute ceinte,
Dont le monde entier est jaloux, 70
Que les peuples émus appellent tous la sainte,
Et qu'ils ne nomment qu'à genoux ; Paris n'est maintenant qu'une sentine impure.
Un égout sordide et boueux.
Où mille noirs courants de limon et d'ordure 75
Viennent traîner leurs flots honteux ; Un taudis regorgeant de faquins sans courage,
D'effrontés coureurs de salons.
Qui vont de porte en porte, et d'étage en étage,
Gueusant quelques bouts de galons ; 80
Une halle cynique aux clameurs insolentes.
Où chacun cherche à déchirer Un misérable coin de guenilles sanglantes
Du pouvoir qui vient d'expirer.
Ainsi, quand désertant sa bauge solitaire, 85
Le sanglier, frappé de mort.
Est là, tout palpitant, étendu sur la terre
Et sous le soleil qui le mord ; Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,
Ne bougeant plus en ses liens, 90
Il meurt, et que la trompe a sonné la curée
A toute la meute des chiens.
Toute la meute, alors, comme une vague immense,
Bondit ; alors chaque mâtin Hurle en signe de joie, et prépare d'avance 95
Ses larges crocs pour le festin ; Et puis vient la cohue, et les abois féroces
Roulent de vallons en vallons ; Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses.
Tout s'élance, et tout crie ; Allons ! 100
LA CUREE 5
Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,
Allons, allons ! les chiens sont rois ! Le cadavre est à nous ; payons-nous notre peine.
Nos coups de dents et nos abois.
Allons ! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille
Et qui se pende à notre cou : io6
Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,
Et gorgeons-nous tout notre soûl !
Et tous, comme ouvriers, que l'on met à la tâche,
Fouillent ses flancs à plein museau, iio
Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,
Car chacun en veut un morceau ; Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne
Avec un os demi-rongé, Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne.
Jalouse et le poil allongé, 1 1 6
Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,
Son os dans les dents arrêté.
Et lui crie, en jetant son quartier de charogne :
' Voici ma part de royauté ! ' 1 20
Août 1830.