‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 22 sur 112 · LE LION · texte numérisé non relu

LE LION

J'ai vu pendant trois jours, j'ai vu plein de colère,

Bondir et rebondir le lion populaire

Sur le pavé sonnant de la grande cité.

Je l'ai vu tout d'abord, une balle au côté,

Jetant à l'air ses crins et sa gueule vorace, 5

Mouvoir violemment les muscles de sa face ;

J'ai vu son col s'enfler, son orbite rougir.

Ses grands ongles s'étendre, et tout son corps rugir ;

Puis je l'ai vu s'abattre à travers la mêlée,

La poudre et les boulets à l'ardente volée, 10

Sur les marches du Louvre ... et là, le poil en sang.

Et ses larges poumons lui battant dans le flanc,

6 ïambes

La langue toute rouge et la gueule béante, Haletant, je l'ai vu, de sa croupe géante Inondant le velours du trône culbuté, 15

Y vautrer tout du long sa fauve majesté.

Alors j'ai vu soudain une foule sans nombre

Se traîner à plat ventre à l'abri de son ombre ;

J'ai vu, pâles encor du seul bruit de ses pas,

Mille nains grelottants lui tendre les deux bras ; 20

Alors on caressa ses flancs et son oreille.

On lui baisa le poil, on lui cria merveille,

Et chacun lui léchant les pieds, dans son effroi.

Le nomma son lion, son sauveur et son roi.

Mais lorsque, bien repu de sang et de louange, 25

Jaloux de secouer les restes de sa fange,

Le monstre à son réveil voulut faire le beau ;

Quand, ouvrant son œil jaune et remuant sa peau,

Le crin dur, il voulut, comme l'antique athlète.

Sur son col musculeux dresser sa large tête, 30

Et, les barbes au vent, le front échevelé,

Rugir en souverain, — il était muselé.

Décembre 1830.

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