‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 31 sur 112 · DANTE · texte numérisé non relu

DANTE

Dante, vieux Gibelin ! quand je vois en passant

Le plâtre blanc et mat de ce masque puissant

Que l'art nous a laissé de ta divine tête,

Je ne puis m'empêcher de frémir, ô poète !

Tant la main du génie et celle du malheur 5

Ont imprimé sur toi le sceau de la douleur.

Sous l'étroit chaperon qui presse tes oreilles.

Est-ce le pli des ans ou le sillon des veilles

Qui traverse ton front si laborieusement?

Est-ce au champ de l'exil, dans l'avilissement, 10

Que ta bouche s'est close à force de maudire?

Ta dernière pensée est-elle en ce sourire

Que la mort sur ta lèvre a cloué de ses mains?

Est-ce un ris de pitié sur les pauvres humains?

Ah ! le mépris va bien à la bouche de Dante, 1 5

Car il reçut le jour dans une ville ardente.

Et le pavé natal fut un champ de graviers

Qui déchira longtemps la plante de ses pieds.

Dante vit, comme nous, les passions humaines

Rouler autour de lui leurs fortunes soudaines ; 20

Il vit les citoyens s'égorger en plein jour.

Les partis écrasés renaître tour à tour ;

Il vit sur les bûchers s'allumer les victimes ;

Il vit pendant trente ans passer des flots de crimes.

Et le mot de patrie à tous les vents jeté, 25

Sans profit pour le peuple et pour la liberté.

O Dante Alighieri, poète de Florence,

Je comprends aujourd'hui ta mortelle souffrance ;

Amant de Béatrice, à l'exil condamné.

Je comprends ton œil cave et ton front décharné,

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