‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 30 sur 112 · L IDOLE · texte numérisé non relu

L IDOLE

Aux regards d'un Cosaque étaler leurs poitrines,

Et s'enivrer de son odeur :

Eh bien ! dans tous ces jours d'abaissement, de peine,

Pour tous ces outrages sans nom, 66

Je n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine . . .

Sois maudit, ô Napoléon !

O Corse à cheveux plats ! que ta France était belle

Au grand soleil de messidor ! 70-

C'était une cavale indomptable et rebelle,

Sans frein d'acier ni rênes d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique,

Fumante encor du sang des rois.

Mais fière, et d'un pied fort heurtant le sol antique.

Libre pour la première fois. t6

Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir et l'outrager ; Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle

Et le harnais de l'étranger ; 80

Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde.

L'œil haut, la croupe en mouvement.

Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Tu parus, et sitôt que tu vis son allure, 85

Ses reins si souples et dispos, Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure.

Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,

La poudre, les tambours battants, 90

Pour champ de course, alors tu lui donnas la terre

Et des combats pour passe-temps :

Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes.

Toujours l'air, toujours le travail, Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes.

Toujours du sang jusqu'au poitrail. 96

l6 ÏAMBES

Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,

Broya les générations ; Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride,

Sur le ventre des nations ; loo

Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière.

D'aller sans user son chemin, De pétrir l'univers, et comme une poussière

De soulever le genre humain ; Les jarrets épuisés, haletante, sans force 105

Et fléchissant à chaque pas, Elle demanda grâce à son cavalier corse ;

Mais, bourreau, tu n'écoutas pas !

Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,

Pour étouffer ses cris ardents, iio

Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse.

De fureur tu brisas ses dents ; Elle se releva : mais un jour de bataille,

Ne pouvant plus mordre ses freins.

Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille 115

Et du coup te cassa les reins.

Maintenant tu renais de ta chute profonde :

Pareil à l'aigle radieux.

Tu reprends ton essor pour dominer le monde,

Ton image remonte aux cieux. 120

Napoléon n'est plus ce voleur de couronne.

Cet usurpateur effronté.

Qui serra sans pitié, sous les coussins du trône,

La gorge de la Liberté ; Ce triste et vieux forçat de la Sainte- Alliance 125

Qui mourut sur un noir rocher, Traînant comme un boulet l'image de la France

Sous le bâton de l'étranger; Non, non. Napoléon n'est plus souillé de fanges :

Grâce aux flatteurs mélodieux, 130

l'idole 17

Aux poètes menteurs, aux sonneurs de louanges,

César est mis au rang des dieux.

Son image reluit à toutes les murailles ;

Son nom dans tous les carrefours Résonne incessamment, comme au fort des batailles 1 3 s

Il résonnait sur les tambours.

Puis de ces hauts quartiers où le peuple foisonne,

Paris, comme un vieux pèlerin, Redescend tous les jours au pied de la colonne

Abaisser son front souverain. 140

Et là, les bras chargés de palmes éphémères,

Inondant de bouquets de fleurs Ce bronze que jamais ne regardent les mères,

Ce bronze grandi sous leurs pleurs ; En veste d'ouvrier, dans son ivresse folle, 145

Au bruit du fifre et du clairon, Paris d'un pied joyeux danse la carmagnole

Autour du grand Napoléon.

Ainsi, passez, passez, monarques débonnaires,

Doux pasteurs de l'humanité; 150

Hommes sages, passez comme des fronts vulgaires

Sans reflet d'immortalité !

Du peuple vainement vous allégez la chaîne ;

Vainement, tranquille troupeau, Le peuple sur vos pas, sans sueur et sans peine, 155

S'achemine vers le tombeau :

Sitôt qu'à son déclin votre astre tutélaire

Épanche son dernier rayon.

Votre nom qui s'éteint sur le flot populaire

Trace à peine un léger sillon. 160

Passez, passez, pour vous point de haute statue :

Le peuple perdra votre nom ; Car il ne se souvient que de l'homme qui tue

Avec le sabre ou le canon ;

l8 ÏAMBES

Il n'aime que le bras qui dans des champs humides 165

Par milliers fait pourrir ses os ; Il aime qui lui fait bâtir des Pyramides,

Porter des pierres sur le dos.

Mai 183 1.

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