LA CUVE
Il est, il est sur terre une infernale cuve :
On la nomme Paris ; c'est une large étuve,
Une fosse de pierre aux immenses contours
Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours ;
C'est un volcan fumeux et toujours en haleine 5
Qui remue à longs flots de la matière humaine ;
Un précipice ouvert à la corruption,
Où la fange descend de toute nation,
Et qui, de temps en temps, plein d'une vase immonde,
Soulevant ses bouillons, déborde sur le monde. 10
Là, dans ce trou boueux, le timide soleil Vient poser rarement un pied blanc et vermeil ; Là, les bourdonnements nuit et jour dans la brume Montent sur la cité comme une vaste écume. Là, personne ne dort, là, toujours le cerveau 15
Travaille, et, comme l'arc, tend son rude cordeau. On y vit un sur trois, on y meurt de débauche ; Jamais, le front huilé, la mort ne vous y fauche, Car les saints monuments ne restent dans ce lieu Que pour dire : Autrefois il existait un Dieu. 20
Là, tant d'autels debout ont roulé de leurs bases Tant d'astres ont pâli sans achever leurs phases, Tant de cultes naissants sont tombés sans mûrir, Tant de grandes vertus, là, s'en vinrent pourrir. Tant de chars meurtriers creusèrent leur ornière, 25 Tant de pouvoirs honteux rougirent la poussière, De révolutions au vol sombre et puissant Crevèrent coup sur coup leurs nuages de sang, Que l'homme, ne sachant où rattacher sa vie. Au seul amour de l'or se livre avec furie. 30
Misère ! Après mille ans de bouleversements. De secousses sans nombre et de vains errements.
24 ïambes
De cultes abolis et de trônes superbes
Dans les sables perdus et couchés dans les herbes,
Le Temps, ce vieux coureur, ce vieillard sans pitié,
Qui va par toute terre écrasant sous le pié 36
Les immenses cités regorgeantes de vices.
Le Temps, qui balaya Rome et ses immondices,
Retrouve encore, après deux mille ans de chemin.
Un abîme aussi noir que le cuvier romain. 40
Toujours même fracas, toujours même délire, Même foule de mains à partager Pempire ; Toujours même troupeau de pâles sénateurs. Mêmes flots d'intrigants et de vils corrupteurs. Même dérision du prêtre et des oracles, 45
Même appétit des jeux, même soif des spectacles ; Toujours même impudeur, même luxe effronté, Dans le haut et le bas même immoralité. Mêmes débordements, mêmes crimes énormes, Moins Pair de l'Italie et la beauté des formes. 50
La race de Paris, c'est le pâle voyou
Au corps chétif, au teint jaune comme un vieux sou ;
C'est cet enfant criard que l'on voit à toute heure,
Paresseux et flânant, et, loin de sa demeure.
Battant les maigres chiens, ou, le long des grands murs,
Charbonnant en sifflant mille croquis impurs ; 56
Cet enfant ne croit pas, il crache sur sa mère.
Le nom du ciel pour lui n'est qu'une farce amère ;
C'est le libertinage enfin en raccourci ;
Sur un front de quinze ans c'est le vice endurci. 60
Et pourtant il est brave, il affronte la foudre, Comme un vieux grenadier il mange de la poudre. Il se jette au canon en criant : Liberté ! Sous la balle et le fer il tombe avec beauté. Mais que l'Émeute aussi passe devant sa porte, 65 Soudain l'instinct du mal le saisit et l'emporte ; Le voilà grossissant les bandes de vauriens,