LA CUVE
Molestant le repos des tremblants citoyens,
Et hurlant, et, le front barbouillé de poussière,
Prêt à jeter à Dieu le blasphème et la pierre. 70
O race de Paris, race au cœur dépravé,
Race ardente à mouvoir du fer ou du pavé !
Mer, dont la grande voix fait trembler sur les trônes.
Ainsi que des fiévreux, tous les porte-couronnes !
Flot hardi qui trois jours s'en va battre les cieux, 75
Et qui retombe après, plat et silencieux !
Race unique en ce monde ! effrayant assemblage
Des élans du jeune homme et des crimes de Page ;
Race qui joue avec le mal et le trépas.
Le monde entier t'admire et ne te comprend pas ! 80
Il est, il est sur terre une infernale cuve : On la nomme Paris ; c'est une large étuve, Une fosse de pierre aux immenses contours Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours ; C'est un volcan fumeux et toujours en haleine 85 Qui remue à longs flots de la matière humaine ; Un précipice ouvert à la corruption.
Où la fange descend de toute nation, Et qui, de temps en temps, plein d'une vase immonde, Soulevant ses bouillons, déborde sur le monde. 90
DESPERATIO
Comme tout jeune cœur encor vierge de fiel.
J'ai demandé d'abord ma poésie au ciel :
Hélas ! il n'en tomba qu'une réponse amère...
Pauvre fou ! cria-t-il, que la pensée altère.
Toi qui, haussant vers moi tes deux lèvres en feu, 5
Cherches, comme un peu d'eau, le pur souffle de Dieu ;
Oh ! de moi n'attends plus de célestes haleines ;
Car le vent de la terre a desséché mes plaines, Il a brûlé mes fleurs, et dans son vol fougueux Fait mon sein plus pelé que la nuque d'un gueux. lo L'encens humain parfois a beau fumer encore, Ce n'est qu'un souvenir qui bientôt s'évapore ; Il retombe à la terre, et ne va pas plus haut Que la voûte du temple et son froid échafaud. L'homme enfin ne peut plus parler avec les anges ; 1 5 J'ai perdu tous mes saints, mes vierges, mes archanges, Tout ce peuple du ciel qu'aux regards des humains Un homme aimé de Dieu, poète aux belles mains, Raphaël, fit souvent descendre sur ses toiles ; Tout est mort maintenant : par delà mes étoiles, 20 Par delà mon soleil nul écho ne répond. Et l'on ne trouve plus qu'un abîme profond. Un vaste et sombre anneau sans chaton et sans pierre, Un goulïre sans limite, une nuit sans lumière. Une fosse béante, un immense cercueil, 25
Et l'orbite sans fond dont l'homme a crevé l'œil.
Plus de Dieu, rien au ciel 1 ah ! malheur et misère ! Sans les cieux maintenant qu'est-ce donc que la terre ? — La terre ! ce n'est plus qu'un triste et mauvais lieu. Un tripot dégoûtant où l'or a tué Dieu, 30
Où, mourant d'une faim qui n'est point assouvie. L'homme a jauni sa face et décharné sa vie, Où, vidant là son cœur, liberté, ciel, amour. L'infâme a tout joué, tout perdu sans retour ; Un ignoble clapier de débauche et de crirrie, 35 Que la mort, à mon gré, trop lentement décime ; Un cloaque bourbeux, un sol gras et glissant. Où, lorsque le pied coule, on tombe dans le sang ; Les débris d'un banquet où, la face rougie. Roule la brute humaine ; — une effroyable orgie ! 40
DESPERATIO 27
Ainsi donc jette bas toute sainte pensée ; Comme un épais manteau dont l'épaule est blessée, Comme un mauvais bâton dont tu n'as plus besoin, Au premier carrefour jette-la dans un coin ; Puis abaisse la tête et rentre dans la foule. 45
Là, sans but, au hasard comme une eau qui s'écoule, Loin, bien loin des sentiers battus par ton aïeul, Dans ce monde galeux passe et marche tout seul ; Ne presse aucune main, aucun front sur ta route. Le cœur vide et l'œil sec, si tu peux, fais-la toute, 50 Et quand viendra le jour où, comme un homme las. Tout d'un coup malgré toi s'arrêteront tes pas. Quand le froid de la mort, dénouant ta cervelle. Dans le creux de tes os fera geler la moelle. Alors, pour en finir, si par hasard tes yeux 55
Se relèvent encor sur la voûte des cieux. Souviens-toi, moribond, que là-haut tout est vide ; Va dans le champ voisin, prends une pierre aride. Pose-la sous ta tête, et, sans penser à rien. Tourne-toi sur le flanc et crève comme un chien. 60