‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 40 sur 112 · LA MACHINE · texte numérisé non relu

LA MACHINE

O vous qui, pénétrant dans le secret des cieux,

Avez sur la matière un pouvoir merveilleux,

Auteurs de la machine, enfants de Prométhée,

La nature par vous combattue et domptée

Reconnaît du cerveau les formidables lois, 5

S'incline, s'humilie et vous nomme ses rois ;

Et la terre, sa fille, impassible victime.

Vous livre de son corps la substance sublime.

Et vous laissant fouiller dans son énorme sein.

D'innombrables trésors va remplir votre main. îo

C'est bien : je vous admire, ô race titanique !

Mais, complices secrets de l'esprit satanique,

Je vois aussi l'Orgueil et la Cupidité

Introduisant le mal dans votre nouveauté.

Je les vois, poussant trop les forces chaleureuses 15

Qui frémissent au joug sous vos mains valeureuses.

Ouvrir partout la voie à des rébellions,

Et ces ardents pouvoirs, ainsi que des lions,

S'élançant aussitôt hors des lignes prescrites,

Rugissant, bondissant ou courant sans limites, 20

Se tourner contre vous, esclaves révoltés.

Et sur vos corps tremblants porter leurs cruautés.

Alors, pauvres humains, oh ! comme avec usure

Vous payez les trésors ravis à la nature !

Et comme par des maux étranges, inconnus, 25

Vous expiez les coups portés à ses flancs nus !

Alors un sombre jour voit plus de funérailles

Que la guerre souvent n'en sème en vingt batailles.

Tout un peuple brûlé par le feu des enfers,

Des membres palpitants dispersés dans les airs, 30

Des corps rompus au choc des voitures roulantes.

Ou broyés sous les bonds des machines errantes ;

Enfin tous les tourments par le Dante inventés

Renaissent, et, portant l'épouvante aux cités.

Emplissent chaque seuil d'un déluge de larmes ; 3 5

Alors vous comprenez, mais tard, dans vos alarmes,

Que pour être puissant sur l'onde et sur le feu

Il faut être avant tout aussi sage que Dieu.

Oui, le flambeau divin qu'on appelle science

Ne fut pas mis aux mains de la mortelle engeance 40

Pour en elle augmenter les passions du mal,

L'appétit de l'argent et l'orgueil infernal.

Si le ciel en fit don à l'humaine nature.

Ce fut dans un but noble et pour une fin pure ;

Ce fut pour amoindrir la masse des douleurs 45

Que versent sur nos corps tant de fléaux vainqueurs,

Pour dégager l'esprit de la fange grossière.

Affranchir saintement l'homme de la matière,

Et, de la pauvreté brisant le dur lien.

Lui rendre plus aisé l'exercice du bien ; 50

Telles sont du savoir les fins recommandables :

Qu'humblement il y tende ; ou dans nos mains

coupables Redoutons qu'il ne soit souvent qu'un instrument De vengeance divine et d'affreux châtiment.

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