BEDLAM
Ah ! la mer est terrible au fort de la tempête, Lorsque, levant aux deux sa vaste et lourde tête Elle retombe et jette aux pâles riverains Parmi les flots blanchis des cadavres humains ; L'incendie est terrible autant et plus encore, 5
Quand de sa gueule en flamme il étreint et dévore Comme troupeaux hurlants les immenses cités. Mais ni le feu ni l'eau, dans leurs lubricités Et les débordements de leur rage soudaine. D'un frisson aussi vif ne glacent l'âme humaine 10 Et ne serrent le cœur, autant que le tableau Qu'offrent les malheureux qui souffrent du cerveau. L'aspect tumultueux des pauvres créatures Qui vivent, ô Bedlam ! sous tes voûtes obscures !
Quel spectacle en effet à l'homme présenté, 15
Que l'homme descendant à l'imbécillité ! Voyez ce bloc de chair ! Ainsi que dans l'enfance, C'est un buste tout nu retombant en silence Sur des reins indolents, — des genoux sans ressorts, Des bras flasques et mous, allongés sur le corps 20 Comme les rameaux secs d'une vigne traînante ; Puis la lèvre entr'ouverte et la tête pendante. Le regard incertain sur le globe des yeux. Et le front tout plissé comme le front d'un vieux, Et pourtant il est jeune. - — Oui ; mais déjà la vie, 25 Comme un fil, s'est usée aux doigts de la Folie, Et la tête d'un coup, dans ses hébétements, Sur le reste du corps a gagné soixante ans. Ce n'est plus désormais qu'une machine vile Qui traîne, sans finir, son rouage inutile ; 30
Pour lui le ciel est vide et le monde désert ; L'été, sans l'émouvoir, passe comme l'hiver ;
Le sommeil, quand il vient, ne lui porte aucun rêve ; Son œil s'ouvre sans charme au soleil qui se lève ; Il n'entend jamais l'heure, et vit seul dans le temps, 35 Comme un homme la nuit égaré dans les champs ; Enfin, toujours muet, la salive à la bouche. Incliné nuit et jour, il rampe sur sa couche ; Car, le rayon divin une fois obscurci.
L'homme ne soutient plus le poids de l'infini ; 40 Loin du ciel il s'abaisse et penche vers la terre : La matière sans feu retourne à la matière.
Maintenant, écoutez cet autre en son taudis ;
Sur sa couche en désordre et quels bonds et quels cris !
Le silence jamais n'habite en sa muraille ; 45
La fièvre est toujours là le roulant sur la paille,
Et promenant, cruelle, un tison sur son flanc ;
Ses deux yeux retournés ne montrent que le blanc ;
Ses poings, ses dents serrés, ont toute l'énergie
D'un ivrogne au sortir d'une sanglante orgie. 50
S'il n'était pas aux fers, ah ! malheur aux humains
Qui tomberaient alors sous ses robustes mains !
Malheur î la force humaine est double en la démence ;
Laissez-la se ruer en un espace immense.
Libre, elle ébranlera les pierres des tombeaux, 55
Des plus hauts monuments les solides arceaux.
Et ses bras musculeux et féconds en ruines
Soulèveraient un chêne et ses longues racines.
Mais, couché sur la terre, en éternels efforts
Le malheureux s'épuise, et devant ses yeux tors 60
Le mal, comme une roue aux effroyables jantes,
Agite de la pourpre et des lames brûlantes ;
Et la destruction, vautour au bec crochu.
Voltige, nuit et jour, sur son front blême et nu ;
Puis les longs hurlements, les courts éclats de rire, 65
Comme sillons de feu traversent son délire.
Mais le pire du mal en ce vagissement.
Le comble de l'horreur, n'est pas le grincement