‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 80 sur 112 · LE SPLEEN · texte numérisé non relu

LE SPLEEN

Semez l'or et l'argent comme de la poussière ; Pour vos ventres blasés fouillez l'onde et la terre ; Inventez des plaisirs de toutes les façons ; Que l'homme et l'animal soient les sanglants jetons Et les dés palpitants des jeux épouvantables 6i

Où viendront s'étourdir vos âmes lamentables ; Qu'à vos ardents regards, sous des poings vigoureux^ Les hommes assommés tombent comme des bœufs, Et que, sur le gazon des vallons et des plaines, 65 Chevaux et cavaliers expirent sans haleine ; Malgré vos durs boxeurs, vos courses, vos renards, Sous le ciel bleu d'Espagne ou sous les gris brouillards, Et le jour et la nuit, sur l'onde, sur la terre, Je planerai sur vous, et vous aurez beau faire, 70 Nouer de longs détours, revenir sur vos pas, Demeurer, vous enfuir : vous n'échapperez pas. J'épuiserai vos nerfs à cette rude course. Et nous irons ensemble, en dernière ressource, Heurter, tout haletants, le seuil ensanglanté 7 S

De ton temple de bronze, ô froide cruauté ! *

Ennui, fatal Ennui ! monstre au pâle visage,

A la taille voûtée et courbée avant l'âge,

Mais aussi fort pourtant qu'un empereur romain,

Comment se dérober à ta puissante main? 80

Nos envahissements sur le temps et l'espace

Ne servent qu'à te faire une plus large place,

Nos vaisseaux à vapeur et nos chemins de fer

A t'amener vers nous plus vite de l'enfer :

Lutter est désormais chose inutile et vaine, 85

Sur l'univers entier ta victoire est certaine ;

Et nous nous inclinons sous ton vent destructeur.

Comme un agneau muet sous la main du tondeur.

Verse, verse à ton gré les vapeurs homicides.

Fais de la terre un champ de bruyères arides, 90

De la voûte céleste un pays sans beauté,

Et du soleil lui-même un orbe sans clarté ;

Hébète tous nos sens, et ferme leurs cinq portes Aux désirs les plus vifs, aux ardeurs les plus fortes ; Dans l'arbre des amours jette un ver malfaisant, 95 Et sur la vigne en fleurs un rayon flétrissant ; Mieux que le vil poison, que l'opium en poudre, Que l'acide qui tue aussi prompt que la foudre, Que le blanc arsenic et tous les minéraux. Ouvrages ténébreux des esprits infernaux, 100

Fais circuler le mal sur le globe où nous sommes, Jusqu'au dernier tissu ronge le cœur des -hommes ; Et lorsque bien repu, vampire sensuel, A tes lèvres sans feu le plus chétif mortel Aura livré sa veine aride et languissante, 105

Que la terre vaincue et toujours gémissante Aux bras du Suicide abandonne son corps. Et, sombre coroner, que l'ange noir des morts Rende enfin ce verdict sur le globe sans vie ; Ci-gît un monde mort pour cause de folie! iio

LA NATURE

Page 1