‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 81 sur 112 · LES DÉFRICHEURS · texte numérisé non relu

LES DÉFRICHEURS

Invisibles pouvoirs, souffles impérieux, Monarques qui tenez l'immensité des cieux. Vents qui portez le frais aux ondes des fontaines, Les ondes aux grands bois, les semences aux plaines, Et jetez à longs flots les flammes de l'amour 5

A tout ce qui respire et ce qui voit le jour, Défendez vos forêts, vos lacs et vos montagnes ! Et toi, sombre empereur des humides campagnes. Qui tiens étroitement, comme un triton nerveux, La terre toute blonde en tes bras amoureux, 10

Redouble tes clameurs et tes plaintes sauvages, Dévore, plus ardent, le sable de tes plages,

LA NATURE 99

Hérisse sur ton front tes cheveux souverains,

Et de l'abîme noir levant de larges reins,

Pour garder les trésors de ta plaine écumante, 15

Fais voler jusqu'au ciel la mort et l'épouvante ;

O vieil Océanus, ô grand dieu mugissant.

Tes fureurs aujourd'hui ne sont que jeux d'enfant !

Que nous font les cent voix des fougueuses tempêtes?

Les mondes dans les cieux se brisant sur nos têtes, 20

Les tremblements du sol, les volcans en éclats.

N'ébranlent pas notre âme et ne l'abattent pas.

Nul peuple comme nous, dans son humeur altière.

N'a su plus fortement remuer la matière,

La mettre sous le joug, et s'en couronner roi 25

Au nom de la pensée et de l'antique loi.

En dépit de la mort et de son noir squelette,

Nous avons en tout point foulé notre planète ;

Elle nous appartient de l'un à l'autre bout ;

Comme l'ombre et le jour nous pénétrons partout. 30

Allons, noires forêts, vieilles filles du monde.

Tombez et périssez sous la hache féconde !

Races des premiers jours, antiques animaux.

Vieux humains, faites place à des peuples nouveaux ;

Dérobons à la mer ses terres toutes neuves, 35

Domptons les fiers torrents et muselons les fleuves,

Descendons sans effroi jusqu'au centre divin.

Fouillons et refouillons sans repos et sans fin ;

Et, comme matelots sur la liquide plaine

A grands coups de harpons dépeçant leur baleine, 4c

Partout maîtres du sol, partout victorieux.

Dans le haut, dans le bas, sur le plein, dans le creux,

Du globe taciturne, immense et lourde masse,

Suivant chaque besoin bouleversons la face.

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