‹ Iambes et poèmesChapitre 51 sur 72 · I-E GIN · texte numérisé non relu

I-E GIN

Une dameur sombre et plus rude encore Que le hourra dont le peuple centaure, Dans les transports de l'ivresse, autrefois, Épouvantait le Tond de ses grands bois.

Dieu des dtésl i toi la vie humaine

Dans le repos et dans les jours de peine,

A toi les ports, les squares et les ponts.

Les noirs faubourgs et leurs détours profonds.

Le sol entier sous son manteau de brume I

Dans tes palais quand le nectar écume

Et brille aux yeux du peuple conttisté.

Le Christ luï-mSme est un dieu moins fêté

Qpe tu ne l'es : — car pour toi tout se damne.

L'enfance rose et se sèche et se fane.

Les ttùi vieillaids souiUent leurs cheveux blancs.

Les matelots désertent les haubAsy

Et par le froid, le brouillard et la bise,

La femme vend jusques à sa chemise.

Dagn^ dv giitl — i plein verre, garçool

Dans ses flots d'or, cette ardente boisson

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Roule le ciel et l'oubli de soi-même;

C'est le soleil, la volupté suprême,

Le paradis emporté d'uo seul coup ;

C'est le néant poor le malheureux fou.

Fi du poito, du sheriy, du madère,

De tous les vins qu'à la vidlk Angleterre

L'Eun^ &ii avaler à grands frais!

Ils sont trop chers poui nos obscurs palais.

Et pub le vin près du gin est tneu fade;

Le vin n'est bon qu'i chauffer un malade,

Un corps débile, un timide cerveau;

Auprès du gin le vin n'est que de l'eau :

A d'autres donc les bruyantes batailles

Et le tumulte à l'entour des fuiailles,

Les sauts joyeux, les rires étouftàncs.

Les cris d'amour et tous les jeux d'enfants !

Nous, pour le gin, ah I nous avons des âmes

Sans feu d'amour et sans désirs de femmes;

Pour le saisir et lutter avec lui.

Il faut un corps que le mal ait durci.

Yi\e le gin! Au fond de la taverne,

Sombre hdteliÈre, à l'oeil hagard et terne, Démence, viens nous décrocher les pots, Et toi, la Mort, veise-nous à grands Sots I

HéUsl la Mort est bientôt i l'ouvrage, Et, pour répondre â la clameur sauvage, Son maigre bras frappe comme un taureau Le peuple anglais au sortir du caveau.

Jamais typhus, jamais peste sur terre Plus promptement n'abattît la misère; Jamais la fièvre, aux bonds durs et changeant;, Ne rongea mieux la chair des pauvres gens :

La peau devient jaune comme la pierre, L'oùl sans rayons s'enfuit sous la paupière.

Le front prend l'air de la stupidité.

Et les pieds seuls marchent comme en santé.

Pourtant, au coin de la première rue.

Comme un cheval qu'un boulet frappe et lue, Le corps s'abat, et, sans pousser un cri.

Roulant en bloc sur le pavé, meurtri, 11 reste là dans son terrible rêve.

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LE GIH

Jusqu'au moment où le trépas l'achève.

Alors OD voit passer sut bien des cotps Des chariots, des chevaux aux pieds forts; Au tronc a'un arbre, au trou d'une crevasse L'un tristement accroche sa carcasse; L'autre, en passant l'onde, du haut d'un pont PlMige d'un saut dans le goufire profond.

Partout le gin et chancelle et s'abtme.

Partout la mort emporte une victime; Les mères même, en rentrant pas i pas, ' Laissent tomber les enfants de leurs bras; Et les enfants, aux yeux des folles mères, Vont se briser la tête sur les pierres.

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LE MINOTAURE

Allons, enfanis, maichons la nuit comme le jour;

A toute heure, i tout pris, il faut faire l'amour, n faut, â tout passant que notre vue enflamme. Vendre pour dix schellings nos lèvres ei notre âme.

On prétend qu'autrefois, en un pays fort beau. Un monstre mugissant, au poitrail de taureau, Tous les ans dévorait en ses sombres caresses Cinquante beaux enfants, vierges aux longues ta-sïcs : C'était beaucoup, grand Dieu I mais notre monstre il no

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VE MINOTAURE

El notre dévorant aux épais cheveux r Notre taureau, c'est Londre en débauche a Portant sur les trottoirs son amour taciturne. Le vieux Londre a besoin d'immoler tous Us ans A ses amours honteux plus de cinquante enfants-, Pour son vaste appétit il ravage la ville, 11 dépeuple les champs, et par soixante mille, Soixante mille au moins, vont tomber sous ses coups Les plus beaux corps du monde et les cœurs les plus doi

H£lasl d'autres sont nés sur la plume et la soiel

D'autres ont hérité des trésors de la joie.

Partant de la venu. — Pour moi, la pauvreté

M'a reçue en ses brits, sit6t que j'eus quitté

Le déplorable flanc de ma féconde mère.

O triste pauvreté, mauvaise conseillère,

Fatale entremetteuse, à quels faits monstrueux

Livrex-vous quelquefois le seuil des malheureux .

Vous aveï attendu que je devinsse belle,

Et lorsque sur mon sein, fleur pudique et nouvelle,

La nature eut versé les plus purs de ses dons.

210 LE MIKOTAURE

Une fraîcheur divine et de grands cheveux blonds, Vous avei aussitôt montré ma rue obscure A l'œil louche et sanglant de l'ignoble luxure.

Moi, j'étais lidie, mais une diwiitâ Qui foule tant de coeurs sous son pied argencâ, La. froide convenance, à t'odl cerne et sans larmes. Passant par mon logis et me trouvant des charmes, Me jeta dans les bras d'un homme sans amour) Un autre avait mon cceur, on le sut trop un jouTé De là ma chute immense, effrayante, profonde. Chute dont rien ne peut me relever au monde, Ni pleurs, ni repentirs. — Une fois descendus Dans la fange du mal, les jneds n'en sortent plus. Malheur en ce pays aux pauvres Madeleines 1 Bien peu d'êtres, héks I dans nos villes cbtétienncs, Osent prendre pitié de leurs longues douleurs, El leur tendre la main pour essuyer leurs pleurs.

Et moi, mes soturs, et moi, ce n'est pas l'adultère

LE MINOTAURE

Et son dur châtimeat qui firent ma misère,

Mais une autre femelle au visage éhonté.

Un enfant de l'Orgueil, l'ardente Vanité,

Ce monstre qui chez nous sous mille formes brille.

Et de Londre an Japon pousse mainte &mille

A sans cesse lutter de loxe et de splendeur.

Au prix de la fortune et souvent de l'honneur,

Ahl par elle mon père a vu son opulence

Fondre comme l'écume au sdn de l'onde immense;

Et, mon cœur répugnant à prendre un bas état,

A s'user nuit et jour dans un travdl ingrat,

De degrés en degrés, faible et paie victime.

Je suis tombée au fond de l'efirayant abirae.

Gémissez, gémissez, mes sceurs, profondément; Mais si plaintif que soit votre gémissement.

Si poignantes que soient vos douleurs et vos pemes. Elles ne seront pas si vives que les miennes. Elles ne coulent pas d'un fond plein de douceur. Et n'ont pas comme moi l'amour seul pour auteur! Ahl pourquoi de l'amour ai-)e senti la fiamme?

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3U LE MINOTAURB

Pourquoi le liche auquel j'ai livré ma jeune âme. L'homme qui m'entraîna du li^s paternel, Méprisant sa parole et les feux de l'autel, M'a-t-il abandonnée à la misère infime?

Je n'aurais point, le front battu des vents du crime. Pour sauver mou enfant, comme Agar au désert, Faute d'auge, trouvé le chemin de l'enfer.

Et partout l'on nous dit : Allez, femmes perdues 1 Et les femmes, nos sœurs, en passant par les rues. S'éloignent devant nous avec un cri d'horreur; Nous troublons leur pensée et nous leur faisons peur. Ahl nous les détestons! Ahl quelquefois nous sommes Malheureuses au point qu'au front même des hommes

- It nous prend le désir d'attenter à leur peau. De mettre avec nos mains leur visage en lambeau; Car nous savons d'où vient leur épouvante sainte. Nous savons <fae beaucoup ne tiennent qu'à la crainte De déchoir dans le iBimàe et de perdre leur rang. Et que cette terreur est un r^sort puissant

* Que plus d'une avec soin, en mère de famille.

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LE MINOTAURE 21

Dès le premier jupon passe au corps de sa fille.

Mais à quoi bon vouloir, par la plainte et les cris.

Nous venger des regards dont nos cœurs sont flétris?

Les malédictions retombent sur dos imes.

Sous le poignet derhomine et le roépiis des femmes,

Ah I quoi que nous disions, nous aurons toujours tort,

Et nous ne pourrons rien changer â notre sort.

II vaut mieux dans ce monde, épouvantable geôle,

Achever jusqu'au bout notre pénible rôle;

Il vaut mieux, aux clartés des théâtres en feux,

Étourdir chaque soir nos fronts silencieux;

Et que gin et whisky,de leur onde enivrante

Rallumant dans nos corps une vie expirante.

Nous fassent, s'il se peut, perdre le sentiment

D'un métier que l'enfer seul égale en tourment.

Enltn, pour nous enfin, ù la vie est une ombre Et la terre un bourbier, la mort n'est pas si sombre. Elle ne nous fait pas languit dans nos réduits. Et nous jette bientôt, pêle-mêle et sans bruits.

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Dans la fosse commune, immense sépulture.

O Mort I ah 1 quel que soit l'aspect de ta figure, L'effet de tes yeux creux sur les pâles humains, Qjiaad sur nos corps usés tu poseras les mains. Ton étrdnte sera plus douce qu'on ne pense :

Car, au même moment où fuira l'eidstence, Comme un sanglant troupeau de vautours destructeurs, Nous verrons s'envoler les voraces douleurs £i les mille fléaux dont les grifies impures Faisaient tomber nos chidrs en sales poutiitures.

Allons, mes sceurs, marchons la nuit comme le jour; A toute heure, à tout prix, trafiquons de l'amour, li le faut: ici-bas le destin nous a &ites Pour sauver le ménage et les femmes honnêtes.

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