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de leurs navires pour écliapper à la Tuorl. L’émir Ali’med s’embarqua également avec scs troupes cl livra aux ennemis une bataille navale acharnée : des musulmans se jetant à l’eau mirent le feu à de nombreux navires ennemis, qui coulèrent; les chrétiens subirent de foi'tcs pertes, et chacun tacha de se sauver sans s’inquiéter des autres. Les musulmans dirigèreiit ensuite des colonnes contre les diverses villes chi'étieiines, qui furent mises au pillage et qui durent consentir à payer des sommes d’argent pour jouir d’une trêve. Ces événements sont de 354 (G janvier 0G5), et la dernière affaire est connue sous le nom de « bataille du détroit ».
[P. 435] Conquête de l’Égypte par El-Mo‘i7.z l’Alide
En 358 (24 nov. 9G8), El-Mohzz li-dîn Allah Aboù Ternîrn Ma‘add envoya en Égypte son général Aboù ’l-H’asan Djawber, qui était Koûmi d’origine et avait commencé par êti'e page (gliolâm) auprès de son père El-Mançoùr, à la tète d’une armée coriSidéi*a])le, et la conquête de ce pays s’effectua.
A la suite de la mort de Kâfoûr Ikhchîdi, qui régnait en Égypte, le peuple n’y manifesta pas des préférences unanimes, et d'autre part il y sévit une grande disette: la livre de pain y valait deux dirhems, la weijba de blé un dinar égyptien et un sixième. Ces nouvelles déterminèrent El-Mo‘izz, qui était alors en Ifrîkiyya, à donner les ordres nécessaires à Djawher, et la seule annonce de la prochaine arrivée de celui-ci suffit à provoquer la débandade des troupes ikhchîdiennes d’Égypte. Djawher arriva le 17 cha‘ban (5 juillet 9G9), et la prière fut faite au nom d’El-Mohzz dès le mois de cliawwal (comm. 17 août) dans le Djûnii^ 'atik, par le Idialib Aboû Moh’ammed ‘Abd Allah l)en el-II’oseyn Chimchat’i (1). Ce général
(i) Selon le Jiayàn (r, 220), la kliolba fut faite au nom d’El-Mo‘izz
se rendit en djomâda I 359 (comm. 11 mars 970) dans le diâmV d’Ibn T’oùloùn, et fit crier l’appel à la prière à l’aide de la formule «accourez à l’œuvre excellente», qui fut employée pour la première fois dans ce pays, et qui le fut ensuite au Djâmi‘ ‘atîk’ (I). Dans la prière même on prononça à haute voix les mots : « au nom du Dieu clément et miséricordieux (2) ».
Quand son autorité fut bien assise en Égypte, Djawher commença la construction du Kaire (el-ICâhira).
[P. 441] Révolte d’Aboû Khazer en Ifrîk’iyya
. En 358 (24 nov. 968), Aboù Khazer (3) Zenâti leva l’étendard de la révolte en Ifrîk’iyya, et de nombreuses bandes de Berbères et de Nekkâriens se joignirent à lui. El-Mofizz se mit lui-même en campagne et arriva jusqu’à la ville de Bàghâya, où celui de ses officiers qui y commandait était l’objet des attaques du rebelle posté dans le voisinage. [P. 442] L’annonce de l’approche d’El- Mo‘izz provoqua la dispersion des bandes d’Aboù Khazer, et celui-ci, pour échapper aux poursuites du prince, se jeta dans une région impraticable. El-Mofizz dut se retirer, mais chargea Aboù ’l-Fotoùh Yoùsof Bologgîn ben Zîri de filer sur ses traces, que cet officier finit par perdre, et alors El-Mo‘izz regagna sa résidence de Mançoûriyya.
dès le vendredi 20 cba'bàn, par Aboù Mohammed Cliimsâti (lisez Chimchàti).
(1) Cctle formule de Vidhân ou appel à la prière est particulière aux Chiites [Chrestomathie de Sacy, i, 102 et 169).
(2) Pour plus de détails sur la conquête de l’Égypte, voir notamment Quatremère {l. l., p. 422) et Fournel, ii, 345.
(3) Ce nom est écrit Abou DJafar dans la traduction d’Ibn Khaldoun (il, 548) ; Quatremère {Journ. as. 1837, i, 63) dit « Abou Kharz ou Abou DJafar » ; enfin Wüstenfeld (p. 109) écrit Ibn Khazar. Comparez aussi Ibn Khaldoun, iii, 233.
En rebî^ II 359 (10 fcvr. 970), Aboû Kliazcr le Klinredjito vint trouver El-Mob’zz en sollicitant sa grâce et promettant ol)éissance; le prince fut fort aise d’accueillir cette requête et accorda au rebelle repentant une large pension. Aussitôt après, arrivèrent les lettres par lesquelles Djawlier lui annonçait que la kJiotba se faisait en son nom en Égypte et en Syrie, et l’invitait à le rejoindre. El-i\Io‘izz témoigna alors une joie exubérante qu’il manifesta à tous les yeux, et reçut les louanges des poètes, entre antres de Mob’animed ben Ilani Andalosi (1), qui fit ce vers :
[T’awîl] Les Abbasides dis(;nt : « Voilà l’Égypte conquise 1 » Disleur : « Voilà les destins acconi[)Iis ! a
[P. 449] Guerre civile en Sicile (2)
En 359 (13 nov. 969), le khalife Alide El-Mo‘izz ayant nommé gouverneur de Sicile Yaficb, affranchi d’El- H’asan ben ‘Ali ben Aboû ’l-IEoseyn, celui-ci réunit dans l’arsenal (des gens) des tribus (berbères) qui eurent des difficultés avec les affranchis des Ketama. Ils en vinrent aux mains, et beaucoup de ces derniers furent tués; plusieurs d’entre eux trouvèrent aussi la mort du côté de Syracuse, et ranimosité qui séparait les deux partis devint une hostilité déclarée. Les efforts deYa‘îch pour ramener la paix n’aboutirent pas, et les fauteurs de troubles semèrent partout le désordre et se livrèrent au pillage. Ils exercèrent des violences contre les
(1) La biographie de ce poète très connu, f 362, a été donnée par Ibn Khallikân (trad., iii, 123), et par Ibn El-Abbâr, Tecmila, éd. Codera, i, 103 ; voir aussi Merràkechi, Histoire des Almohades p. 94 et 183 de la trad., et le Matniald d’ibn Kliakan, éd. de Cstp, p. 74. Le ins 3108 du Catalogue des niss arabes de Paris renferme le recueil de ses poésies, et le n° 2327 (fol. 7-18) en donne aussi des e.xtraits. Il en existe une édition publiée à Beyrout, 1886.
(2) Ce chapitre est traduit dans la Biblioleea (i, 429).
bergers aussi bien que contre les habitants des places fortes reçus à merci, et ces désordres furent cause qu’El-Mo‘izz révoqua Ya‘îch et nomma Aboû ’l-Kasim ben el-H’asan ben ‘Ali ben Aboû ’l-H’oseyn en qualité de lieutenant de son frère Ah’med. La population accueillit avec joie l’arrivée de ce nouveau gouverneur; la concorde se rétablit et tout le monde se soumit à son autorité.
[P. 450] En cette année 359, le prône se fît à la Mekke au nom de (l’Abbaside) El-Mot’î‘ lillâh et des Karmates hidjri (1), et à Médine au nom d’Et-Mo‘izz l’Alide, mais en dehors de la ville même il fut prononcé par Aboû Ah’med Moûsewi (2), [P. 451] père du chérif Er-Radi, au nom d’El-Mot’î‘ lillah.
[P. 453] Mort de Moh’ammed ben el-H’oseyn Zenàti
En 360 (3 nov. 970), Yoùsof Bologgîn ben Ziri fit périr Moh’ammed ben el-H’oseyn (3) ben Khazer Zenâti ainsi que plusieurs de ses parents et cousins. La révolte en Ifrîk’iyyade ce personnage, sous les drapeaux de qui se rangèrent de nombreux Zenata et Berbères, fut une cause de souci pour El-Mo‘izz, qui voulait se rendre en Égypte et redoutait de laisser derrière lui, en état de rébellion, un homme tel que Moh’ammed, oppresseur, hautain et injuste. [P. 454] Or comme le rebelle était un
(1) Je n’ai pu trouver de renseignement sur les Karmates ainsi désignés, peut-être par allusion à leur dâr el-hidjra,
(2) Comparez Quatremère, 1. l., p. 53 et 64. — Il a été question de ce personnage, p. 274.
(3) On lit « El-U’asan » dans Ibn Khaldoûn (ii, 549). Cet auteur représente d’ailleurs la mort de ce Mohammed comme ayant eu lieu à la suite d’une grande bataille (/. h, et p. 7 ; iii, 234). Cf. Fournel, II, 352; Wüstenfeld, p. 116.
jour en train de l)oire avec quelques-uns de ses parents el de ses partisans, Yousof, (pn le sut, partit avec un détaclicrnent de cavalerie, mais en ayant soin de sc tenir caché, de sorte que Moh’arnmed n’en eut connaissanco qu’en le voyant paraître devant lui ; saisissant alors son épée, il se tua lui-mèrne, taudis cjuc Yoùsof tua ou fit ])risonniers les autres. Ce coiii) de main fut hautement ‘apprécié par El-Mo‘izz, rpii pendant trois jours tint audience pour recevoir les félicitations à ce propos.
[P. 450] El-Mo‘izz quitte le Maghreb et se rend en Égypte
Dans les derniers jours de chawwàl 361 (première moitié d’août 972), El-Mo‘izz quitta l’Ifrîkiyya pour se rendre en Égypte. Parti de Mançoùriyya, il s’arrêta d’abord à Serdàniya, bourgade pi'oche de Kayrawûn, où il fut l'ejoint par ses guerriers, gouverneurs et parents, et où furent transportés tous les biens^ effets et objets divers provenant de son palais : entre autres préparatifs de départ, on fondit les dinars pour en faire des espèces de meules dont il fallait une couple pour faire la charge d’un chameau. Il désigna (1) pour gouverner rifrîk’iyya Yoùsof Bologgîn ben Zîri ben Mennùd Çanhadji H’imyari, mais en distrayant de son gouvernement la Sicile, Tripoli, Adjdâbiya et Sort. En Sicile, il nomma, comme nous l’avons dit, tl’asan ben ‘Ali ben Aboû ’l-II’oseyn, à Tripoli ‘Abd Allah ben Yakhlaf Kotûmi, qui jouissait de son estime ; il confia la perception des
(1) Il avait d’abord songé pour ce poste à l’émir Aboù Ahmed DjaTar b(m 'Ali ben H’arndoLin, aux exigences de qui il ne voulut pris souscrire, d’après un récit rapporté par Quatrenière fl. l., 87 \ cf, JJerbères^ ii, 8 et 55ô; ni, 1^3i).
impôts d’Ifrîk’iyya à Ziyàdet Allah ben el-K’odeym (1), la direction dn kharâdj [P. 457] à ‘Abd el-Djebbar Khorasani et à H’oseyn ben Khalaf Mawçadi (2), mais il leur déclara que, tous, ils étaient sous la haute main de Yoûsof ben Zîri (3).
Après avoir passé à Serdâniya quatre mois consacrés au règlement de toutes ces affaires, il se mit en marche de compagnie avec Yoûsof Bologgîn, à qui il donnait ses dernières instructions; mais nous aurons à donner d’abord les renseignements nécessaires touchant les ascendants et la famille de ce chef. Après avoir renvoyé Yoûsof dans son gouvernement, il partit pour Tripoli à la tête de ses troupes et de ses gardes; mais, arrivé là, il fut abandonné par un corps de troupes qui se réfugia dans les montagnes de Nefoûsa et contre lequel il fit faire de vaines poursuites. Il se remit en marche et arriva à Bark’a, où fut assassiné Moh’ammed ben H’âni Andalosi, qui le suivait : on trouva, vers la fin de redjeb 362 (commencement d’avril 973), le cadavre du poète au bord de la mer, mais le nom de celui qui lui avait donné la mort resta inconnu. C’était un poète remarquable, mais qui exagéra assez les louanges dont il couvrait El-Mo‘izz pour être accusé d’infidélité par les théologiens; ainsi il a dit :
[Redjez] Tu n’as voulu que ce que veulent les destins; c’est à toi, l’unique, le dominateur, de décider.
Et encore :
[Kâmil] Depuis longtemps je dispute à Gabriel la place sous son étrier.
(1) Noweyri (ap. Berbères, ii. 550) l’appelle Aboû Mod’ar Ziyàdet Allah ben ‘^Obeyd Allah ben el-K’odeym.
(2) Ou, Marçadi (Berbères, ii, 550), variante que donne aussi un ms d’Ibn el-Athîr et qu’on retrouve dans le Baycm, i, 255.
(3) Ce premier alinéa est traduit dans la Biblioteca, i, 430.
On lui attribue encore des vers du même genre, mais que je ne retrouve pas dans son divan :
[Basil] A Unk’k’àcla sg IrouvG le Messie, là so trouvent et Adam et Noé ; là se trouve; Dieu (lu’orne toute gloire et en dehors de qui rien n’est que fumée (I).
(On sait que) Kakkâda est le nom d’une ville proche de Kayrawân. 11 y a d’autres passages encore que l’on pourrait citer, et que les partisans du poète s’efforcent d’interpréter. Dieu sait ce qu’il en est, mais on peut dire en somme que ses louanges ont dépassé la mesure.
El-Mo‘izz arriva ainsi dans les derniers jours de cba‘ban (comm. juin 973) à Alexandrie, où les habitants de Miçr, conduits par les notables, vinrent lui rendre visite; il les reçut honorablement et leur distribua des marques de sa générosité. Puis il entra au Kaire le 5 ramad’àn 362 (8 juin 973) et installa ses soldats dans les maisons de Miçr et du Kaire, mais lieaucoup (n’y purent trouver place et) restèrent sous la tente.
Quant à Yoùsof Bologgîn, [P. 458] il s’installa, après avoir pris congé d’El-Mo‘izz, à Mançoûriyya pour procéder à la nomination des fonctionnaires dans les diverses provinces, puis il opéra une tournée pour voir les choses sur place et remettre le calme dans les esprits. Les habitants de Bàghaya se soulevèrent ensuite contre le gouverneur qu’il y avait nommé, lui firent la guerre et le forcèrent à fuir. Un corps de troupes envoyé par Yoùsof ne put venir à bout des rebelles, et celui-ci, quand il en fut informé, équipa des troupes pour marcher contre eux. Il s’occupait de ces préparatifs quand
(1) Ces vers sont îitlribués à Mohammed el-Bedîl par le Bayàn, i, lôO; ef. (h* Saey, DruzcSj intr., p. 3‘JG, et de Goëje, Mém. sur les Camialhes, p. 107.
la nouvelle que son représentant à Tahert avait aussi été chassé par les habitants révoltés le décida à marcher sur cette dernière ville, qu’il soumit et ruina. Il y était encore lorsqu’il apprit que les Zenâta avaient occupé Tlemcen ; il s’avança contre eux, ce qui les fit battre en retraite, mais il entama le siège de Tlemcen, et au bout de quelque temps les (habitants) firent leur soumission. Il leur pardonna, mais les évacua sur la ville d’Achîr, auprès de laquelle ils édifièrent une nouvelle ville qu’ils nommèrent aussi Tlemcen (1).
Il surgit ensuite entre Ziyadet Allah ben el-K’odeym et un autre administrateur qui se trouvait à ses côtés, le secrétaire ‘Abd Allah ben Moh’ammed(2), une animosité qui dégénéra en hostilités ouvertes, car chacun avait ses partisans. Yoùsof Bologgîn penchait pour ^Abd Allah, à qui l’unissait une vieille amitié. A la suite de plusieurs combats, Aboû (sæ) ‘Abd Allah s’empara de son adversaire et le jeta en prison, de sorte qu’il resta seul à la tète des affaires. Ibn el-K’odeym resta prisonnier jusqu’à ce qu’El-Moh'zz mourût en Égypte et que la situation de Yoùsof Bologgîn fût tout à fait consolidée (3).
En 364 (20 sept. 974), Khalaf ben H’oseyn, qui était l’un des partisans et des soutiens d’Ibn el-K’odeym, s’installa sur un sommet dans un fort bien défendu naturellement, et de nombreux Berbères et autres allèrent l’y rejoindre. Yoùsof Bologgîn l’y assiégea, et à la suite de combats où il y eut beaucoup de morts des deux côtés, il parvint à s’emparer de la place, bien que Khalaf ben H’oseyn pût s’enfuir. Quantité d’assiégés furent massa-
it) Cg serait ensuite d’un ordre d’El-Mo‘izz qu’il n’aurait pas pénétré i)lus avant dans le Maghreb f Berbères, ii, 10). Ibn Khaldoùn parle encore ailleurs de cette expédition (iii, 235) : il donne d’un côté la date de 362, et de l’autre celle de 361. Le Bayàn n’en a rien dit.
(2) Sur ce personnage, voyez Berbères, ii, 13, n.
(3) Le Bayân (i^ 238) se borne à faire une sèche et peu intelligible allusion à ces incidents.
crcs, et sept mille tètes furent envoyées h K’nyrawnn. Klialaf lui-mème tomba ensuite entre ses mains, et il fut niis en ci’oix après avoir été promené sur un cliameau pour être donné en spectacle; sa tète fut envoyée à ^Tiçr (1). Ces nouvelles remplirent de crainte les habitants de Bàgliaya, qui conclurent la paix avec Yoùsof et reconnurent son autorité; il leur fit évacuer la ville, qu’il démantela.
[P. 459] Détails sur Yoûsof Bologgîn ben Zîri ben Mennâd et sur ses parents
Avant même qu’El-Mançoùr donnât un commandement à Yoùsof Bologgîn ben Zîri ben Mennad Çanhâdj H’imyari, les Çanbûdja et autres tribus maghrébines de leur voisinage avaient reconnu l’autorité de ce chef. Mennâd, son grand-père, était un personnage considérable parmi les siens, riche, père de nombreux enfants et très hospitalier; Zîri, du vivant même de son père, fut revêtu d’un commandement sur de nombreux Çanbûdja, qu’il conduisait à des expéditions fructueuses. Alors les Zenata, poussés par l’envie, réunirent leurs forces pour le combattre; mais lui-même, s’avançant à marches forcées, les attaqua de nuit pendant qu’ils tentaient une opération sur le territoire des Aleghîla, en fit un grand carnage et fit sa proie de tout ce qu’ils avaient. Cet exploit acci'ut encore le nombre de ceux qui le suivaient, et il fut sollicité par eux de les mener à la conquête d’un autre territoire. Il les conduisit alors vers l’emplacement où s’éleva Acbîr, et, séduit par les nombreuses sources dont ce pays est arrosé, il y fonda la ville de ce nom, où il s’installa avec ses compagnons en 364 (20 sept. 974). Or comme, les Zenata se livraient au brigandage contre les villes et
(1) Ju crois (ju’il n’est parlé de ces faits ni par le Bayân, ni par Ibn Klialdoun.
qu’en cas de poursuites ils se réfugiaient dans les montagnes et les déserts, la fondation d’Achîr(l) eut pour conséquence d’interposer les Çanhâdja entre les villes d’une part, les Zenâta et les Berbères d’autre part, ce dont El-K’â’im fut bien aise.
L’attention de Zîri fut aussi appelée sur les ravages des Ghomâra, peuple qui reconnaissait comme .licites les choses interdites et chez qui un prophète avait surgi ; il les attaqua et les battit, fit prisonnier le prétendu prophète et le fit exécuter en présence des juristes (convoqués à cet effet) (2). Il accomplit encore des prouesses dans les événements suscités par la révolte d’Aboû Yezîd le Khârédjite, alors que, ravitaillant El-K’û’im enfermé à Mehdiyya, il mit cette ville en état de continuer sa résistance (3). Plus tard, comme les Zenâta assiégeaient Achîr, Zîri à la tête de nombreuses troupes leur livra plusieurs combats où il y eut des pertes très sensibles des deux côtés, mais où il finit par remporter la victoire et faire de ses ennemis ce qui lui plut. Plus tard encore, le nommé Saùd ben Yoùsof s’étant révolté dans l’Aurès contre El-Mançoûr et ayant réuni de nombreux adhérents, Zîri le fit combattre par un corps d’armée considérable dont il confia le commandement à son fils : Bologgîn attaqua le rebelle près de Bàghaya et le tua, lui et ses partisans Hawwâra et autres. Cette affaire augmenta encore l’estime que lui témoignait El- Mançoùr, et nous avons dit qu’il prit une part considérable à la conquête de Fez.
(1) Bekri (p. 144) parle aussi de la fondation d’Achîr par Zîri ; elle était située sui* le flanc de la montagne de Titeri {Berbères, ii, 6 et 489 ; cf. Bayân, i, 2^4).
(2) L’ordre suivi par l’auteur dans l’énumération de ces événements pourrait faire croire qu’il s’agit de l’expédition envoyée à l’extrémité ouest du littoral africain, et commandée par DJawher ; mais il n’en est rien : Hâmîm, le prophète des Ghomâra, fut tué en 815 (Bekri, 228 et s.; Bayân, i, 198), et Noweyri nous apprend que ce fut par Zîri f Berbères, ii, 492 ; cf. 144).
(3) Suprà, p. 346 et s. ; Ibn Khaldoùn, ii, 493.
Dans la suite, Bologgîii Ijon Zîi’i niarclia contre Moh’anamed ben el-U’oseyn [P. 4G0| l)en Kliazer /enali, qui s’était soustrait à l’obéissance d’l<:i-Mo‘izz et à (jui de nomljreux adhérents avaient donné une grande puissance (1). Bologgîn resta encoi*e vainqueur et rnassacra de nombreux rebelles, ce qui combla b:i-Mo‘izz de joie, car il songeait à laisser ce chef en qualité de lieutenant au Maghreb à cause de son énergie et du nombre de ceux qui marchaient à sa suite. 11 craignaiten effetqne, lui-môme une fois parti pour l’Égypte, cette région ne vint à lui être enlevée par ce chef; mais la brouille qui survint entre ce dernier et les Zenata le rassura contre réventualité de cette conquête.
Ensuite Dja‘far ben ‘Ali [ben Il’amdoùn], gouverneur de la ville de Mesîla et des cantons du Zab, se piqua de la faveur dont El-Mo‘izz honorait Zîri, car il régnait entre ce dernier et lui-môme une Jalousie réciproque, et, quittant son gouvernement, il alla trouver les Zenata. Ceux-ci l’accueillirent le mieux du monde, le mirent à leur tête par esprit d’hostilité contre Zîri, et alors il leva l’étendard de la révolte. Zîri marcha contre lui avec des forces considérables, composées de Çanhadja et autres, et lui livra bataille en ramad’ân (361 ?). A la suite d’une lutte sanglante, Zîri tomba de son cheval, qui fît un faux pas, et fut tué. Dja‘far, voyant alors le regret causé aux Zenata par cette mort et leur tendance à ne plus lui obéir, leur tint ce langage : « Yoùsof Bologgîn ne renoncera pas à venger la mort de son père et ne jugera pas que celui-ci ait assez massacré des vôtres. Nous devons donc nous fortifier dans les montagnes les mieux défendues et dans les endroits abrupts. » Son avis ayant prévalu, il fit embarquer ses biens et sa famille, tandis que lui-même restait avec les Zenata ; mais il avait donné l’ordre à ses serviteurs embarqués de simuler une révolte à bord. Comme il regardait de terre ce qui
(1) Suprà, p. 3G9.
se passait, il dit aux Zenata qu’il allait se rendre compte de la cause du désordre, et, montant dans une barque, il s’enfuit avec les autres. Il gagna l’Espagne, où il fut bien accueilli par l’Omeyyade El-H’akam, qui lui donna des marques de sa générosité(l). Quant aux Zenata, ils ne purent que regretter de ne l’avoir pas tué pour s’emparer de ses dépouilles. Bologgîn alors réunit des forces de plus en plus considérables et marcha contre les Zenata, chez qui il ht d’épouvantables massacres, réduisant les femmes en captivité et faisant des enfants sa proie ; par son ordre, les têtes furent employées à chauffer les marmites où l’on faisait la cuisine. El-Mohzz apprit encore ces faits avec joie : il ajouta Mesîla et ses cantons aux fiefs de Bologgîn, qui devint très puissant. Nous raconterons le reste de son histoire quand il devint prince d’ifrîkiyya.
IP. 487] En 364 (20 sept. 974), il parut en Ifrîkiyya, à l’estj une énorme et très brillante comète, qui continua son ascension pendant environ un mois, puis qui disparut et ne fut plus revue.
(P. 489] (Quand El-‘Azîz, fils d’El-Mofizz, monta
sur le trône d’Égypte), il envoya au Maghi'eb des dinars frappés à son nom et qu’on mit en circulation. Il confirma Yoùsof Bologgîn dans le gouvernement de l’Ifrîkiyya en y ajoutant ce que son père en avait distrait, c’est-à-dire Tripoli, Sort et Adjd<àbiyya, villes où Yoùsof nomma des hommes de son choix (2)^ ce qui augmenta d’autant sa puissance et le laissa désormais sans crainte du côté d’El-‘Azîz. Il était réellement indépendant et feignait une obéissance qui n’était commandée que par un esprit de conciliation et de bonne amitié, rien de plus.
(1) Son frère Yali’ya ben ‘Ali l’avait précédé à la cour de H’akam Mostançer (voir l’histoire des Benoù Hamdoùn, Berbères, ii, 555). Sur la bataille où Zîrî perdit la vie, voir ibüL, 2 et 554 ^ iii, 234).
(2) Cf. Berbères, iii, 262.
Guerre de Yoûsof Bologgîn contre les Zenàta et autres peuples d’Ifrîkiyya
Kii 365 (9 sept. 975), Kliazroûii l)eii Fclfoùl ])cn Kliozor ZenàLi s’avança à la tète d’une ])andc nombreuse d’adliérents contre Sidjilmasa, dont, en l’arnad’àn (mai 976), il tua le chef qui était sorti pour lui tenir tête (1). Devenu maître de cette ville, il en retira beaucoup do richesses et d’approvisionnements, et envoya [l\ -490] la tête de celui qu’il venait de tuer en Espagne. Cette affaire grandit la situation des Zenata, dont le pouvoir se trouva ainsi solidement établi. Bologgîn était alors à Coûta, où il se trouvait après s’èti*e rendu à Fez, à Sidjilmasa et dans le territoire des Ilebat’, pays qu’il avait conquis et d’où il avait chassé tous les gouverneurs omeyyades. Les Zenata se retirèrent devant lui et beaucoup se rendirent à Coûta, qui appartenait aloi's au prince Omeyyade d’Espagne. Bologgîn, ayant trouvé sur sa route des bois touffus et enchevêtrés qui l’empêchaient de passer, les fit couper et brûler de façon à s’y ouvrir une route. Ensuite il s'avança en personne sur une montagne d’où il dominait Coûta et étudia pendant une demi-journée par quel côté il pourrait l’assiéger et l’attaquer; mais il reconnut qu’une flotte était indispensable pour prendre cette place, dont les habitants le redoutaient fort. Alors il se rabattit du côté d’El-Baçra, belle ville qu’on appelle simplement au Maghreb Baçra, et cette nouvelle fit fuir les Zenata dans les sables et les déserts les plus reculés du Maghreb. Yoûsof entra à Baçra, dont il ruina les
(1) IjO Jiayàn |)lace cette expédition sous l’année 367^ de môme (jue l’expédition de Bologgîn contri; Ceiila (i, }). 239). A la page suivante, il jiarle d’une seconde caniiiagne, entreprise au départ d’IlVîkiyya, contre Conta. Ibn Khalddùn parle de 309 (n, 11; iii, 236).
solides fortificrutions élevées par le prince (musulman) d’Espagne, et qu’il livra au pillage.
Il passa ensuite dans le pays des Berghawût’a, dont le roi, ‘Abs ben Oumm el-Ançûr (1), se livrait à la prestidigitation et à la magie, se donnait pour prophète et avait ainsi fait reconnaître toutes ses volontés par son peuple, à qui il avait donné un corps de doctrines religieuses. Bologgîn l’attaqua et, à la suite de plusieurs combats importants et qui ne sont pas à décrire, finit par l’emporter : ‘Abs ben Oumm el-Ançâr fut tué, ses troupes débandées furent l’objet d’un horrible massacre ; les femmes et les enfants réduits en captivité et envoyés en Ifrîkiyya étaient en quantité tellement innombrable que les habitants de ce dernier pays disaient n’en avoir jamais vu arrivej* autant chez eux. Bologgîn resta dans ces régions jusqu’en 373 (14 juin 983), occupé à en réduire les habitants, pendant que Geuta observait craintivement ses mouvements et que les Zenàta restaient dans les sables où ils avaient fui (2).
Siège de Cosenza et d’autres villes (3)
En cette année 365 (9 sept. 975), Aboù ’l-K’asim ben el-H’asan ben ‘Ali ben Aboû ’l-H’oseyn, émir de Sicile, se mit en campagne avec l’armée musulmane et en compagnie d’un certain nombre d’hommes vertueux et de savants; en ramad’àn (mai 976), il établit son camp sous les murs de Messine, d’où l’ennemi s’enfuit. Les envahisseurs passèrent de là [P. 491] à Cosenza, dont les
(1) On lit dans Ibn Khaldoùn (ii, 12) « Ùsa ben Aboû ’l-Ançâr », et il en est de même dans Bekri, p. 300, et dans le Bayân (i, 231 et 233 ; cf. 246). Sur l’expédition dirigée contre Ceuta, cf. Ibn Khaldoùn, l. l. et iii, 236; Bayân, i, 246.
(2) La mort de Bologgîn survint le 21 dhoù’l-hiddja de cette année ^Bayàn, i, 248) ou le 22 de ce mois {infra, p. 394).
(3) Ce chapitre est traduit dans la Biblioteca (i, 431).
habitants, au ])Out do quelques jours do siège, doniaiidèreiit et obtinrent quaidier moyennant paiement d’une certaine somme ; puis on se dirigea sur le fort do Cellara (1) et sur d’autres localités, où partout il fut agi de môme. L’émir donna à son frère El-K’àsim l’ordre de conduire la Hotte dans la Pouillo (l) et do faire ravager la Calabre par des colonnes; l’exécution de cet ordre coûta de nombreuses morts à renuemi et valut aux fidèles des prisonniers et un butin considérable. Après quoi, les deux frères retournèrent à la ville (de Palerme).
En 36G (29 août 97G), Aboû ’LK’Asirn ordonna de remettre en état de défense Rametta, qui avait été démantelée; puis, se remettant en campagne, il assiégea le fort de Sainte-Agathe (en Calabre), dont les habitants obtinrent Vamûn qu’ils sollicitèrent et livrèrent la place avec tout son contenu. L’émir marcha aloi'S sur Tarente, dont les habitants avaient fui en fermant les portes; quelques hommes escaladèrent les murailles et ouvrirent les portes, par où les troupes passèrent; Aboû ’l-K’ûsim fît détruire et incendier la ville, puis envoya dans diverses directions des colonnes qui parvinrent jusqu’à Otrante et d’autres lieux. 11 alla camper près de Gravina (2) et, à la suite de ses attaques, cette place paya d’une certaine somme la paix qu’il lui consentit; après quoi, il retourna à Palerme.
(P. 495] Mort du kâdi Mondhir Balloût’i
En dhoû ’l-k’a‘da SGG (20 juin 977) mourut le kâdi Aboû ’l-Ii’âkim Mondhir ben Sa‘îd Balloût’i, grand kâdi d’Espagne, qui était imâm, juriste, prédicateur, poète, avait la parole élégante et une foi solide. 11 se rendit un
(1) Correcliuns proposées par Aiiiari ; le texte lit et
(2) Lecture pro})osée par Aiiiari et qui paraît certaine.
jour chez le prince d'Espagne ‘Abd er-Rah’man en-Nûçir, qui venait de terminer la construction d’Ez-Zahra et des palais qu’elle renferme, et qui se tenait assis dans un pavillon incrusté d’or et dont la merveilleuse architecture était sans précédent. Entouré de grands personnages, le prince leur demandait si personne à leur connaissance [P. 4961 avait jamais élevé une construction pareille, et tous de répondre avec force éloges qu’ils n’avaient jamais ni vu ni appris qu’il y eût rien qui y ressemblât. Le kadi seul restant muet et les yeux baissés, fut interpellé par ‘Abd er-Rah’mân, et alors il répondit en laissant couler des pleurs jusque sur sa barbe : « J’en prends Dieu à témoin, je ne pensais pas que Satan, que Dieu confonde! t’amenât à un pareil degré ni que tu lui permisses de prendre assez de pouvoir sur toi, que Dieu a comblé de ses bienfaits et de ses faveurs, pour te faire descendre au même rang que les infidèles ! — Réfléchis, s’écria ‘Abd er-Rah’mân, à ce que tu dis ; comment donc m’a-t-il fait descendre au rang des infidèles? » Le kâdi reprit: « Dieu a dit: St nous n'avions craint que tous les hommes ne devinssent un seul peuple (d’injîdùles), flous aurions donné à ceux qui ne croient point en le Miséricordieux des toits d'argent à leurs maisons et des escaliers pour g monter, des portes d’argent et des sièges pour s’g reposer J ainsi que des ornements d'or^ etc. jusqu’à la vie future auprès de ton Seigneur est réservée aux pieux » (Koran, xliii, 32-34). ‘Abd er-E\ah’man baissa les yeux sans répondre et se mit à pleurer : « Veuille Dieu, dit-il ensuite au kâdi, te récompenser et augmenter le nombre des musulmans qui te ressemblent! »
On raconte de ce kâdi de nombreux et très beaux traits, notamment celui-ci. Comme la sécheresse était grande et que le peuple voulait sortir et prier pour demander la pluie, ‘Abd er-Rah’mân envoya au kadi l’ordre de se mettre à la tête de la prière. « Je voudrais bien, répondit le saint homme au messager^ savoir ce que fait l’émir aujourd’hui même. — Je ne l’ai,
(lit l’autre, jamais vu plus humble qu’en ce moment; couvert de vêtements grossiers, il est prosterm» contr'e terre, se couvre la tête et la barbe de poussière, ])leure et fait l’aveu de ses fautes en s’écriant : Ma tête est dans tes mains, ô Seigneur, et c’est à cause de moi que ce peuple souffre ! — Va, jeune homme, dit le kadi, et emporte la pluie avec toi, car Dieu va nous donner de l’eau, puisque le puissant de la terre invoriue la miséricorde du Tout-Puissant ». Il sortit alors i)onr faire la prière de circonstance; tous les yeux des assistants étaient fixés sur lui quand il monta en chaire et parla ainsi: « Le salut soit sur vous! Votre Seigneur s'est imposé la miséricorde comme un devoir. Si quelqu'un d'entre vous fait le mal pat' ignorance et qu' ensuite il s'en repente et fasse le bien, etc. » (Koran, vi, 54). A deux reprises il répéta ces paroles, et le peuple, éclatant en sanglots, manifesta son repentir; après quoi il termina son oraison, et la pluie survint (1).
[P. 497] Mort d’El-H’akam et avènement de son fils Hichâm
En 366 (29 août 976) mourut, à Page de soixante-trois ans et sept mois, après un règne de quinze ans et cinq mois, El-H’akam ben ‘Abd er-Rah’mûn ben Moh’ammed ben ‘Abd Allah |P. 498] ben MolTammed ben ‘Abd er- Rah’mûn el-Mostançir billah, prince Omeyyade d’Espagne. C’était un homme corpulent, roux, à la voix forte, aux grands yeux noirs, au nez aquilin et aux mâchoires inégales. Ami des gens de science, il était lui-même
(1) On trouve une anecdote du même genre dans \'Hut. des Alnioliades de Merràkechi, trad. fr., p. 31G. Ibn el-Faradhi (éd. Codera, ii, 17) fait mourir ce savant onze ans plus tôt, en 355. D’après Kliocliani (a]). Dozy, Jlisl. des Mus. d’Esp., iii, 117), cette dernière date serait la vraie.
savant, au courant des décisions juridiques des diverses écoles, versé dans la généalogie et dans l’iiistoire, collectionneur de livres ; il appelait auprès de lui les savants des pays éloignés, les comblant de bienfaits et d’honneurs pour pi'ofiter de leurs connaissances.
A sa mort et conformément à ses décisions, il fut remiplacé par son fils Hicbàm, alors âgé de dix ans, et qui fut surnommé El-Mo’ayyed billàli. Au cours des troubles qui agitèrent le règne du nouveau prince, il fut emprisonné, mais recouvra ensuite son pouvoir dans les circonstances que voici. Ses premiers ministres {h'âdjib) furent El-Mançoùr Aboû ‘Amir Mohammed ben Aboù ‘Amir Ma‘afîri et les deux fils d’El -Mançoùr, El-Moz’affer et En-Nàçir. Dès qu’il fut arrivé au ministère, El-Mançoûr séquestra son maître, ne le laissant ni voir ni approcher de personne, et ce fut lui qui gouverna tout, mais de manière à s’attirer l’approbation générale, car il pratiquait la justice et le succès couronnait ses entreprises. Il fit la guerre aux infidèles^ sur qui il fit de nombreuses conquêtes, et remplit l’Espagne de butin et d’esclaves. C’est de ces derniei*s qu’il composa principalement les troupes du djond, tels par exempleWad’ih’ et autres héros connus, que l'on dénommait ‘Amirides. Pendant les vingt-six ans que Dieu lui permit d’occuper cette situation, il fit cinquante-deux expéditions, tant d’été que d’hiver, et mourut en 392 (19 nov. 1001). C’était un homme résolu, fei'me dans ses propos, très juste, très généreux et bon administrateur.
Voici un de ses exploits. Menant une expédition contre les Francs, il avait franchi le Passage {ed-derb)^ qui est un défilé entre deux montagnes, et s’était avancé dans le pays ennemi pour y semer la dévastation et y chercher du butin et des captifs ; mais à son retour il trouva le Passage bari’é par les chrétiens, qui le dominaient et en défendaient l’entrée. Il feignit alors de vouloir s’installer définitivement : ses soldats se mirent à construire des habitations, à semer, à chercher du bois, de
la paille, des provisions de hoiiche ol tout ce qui était nécessaire. La vue de ces préparatifs fit pencher les chrétiens à une transaction, et ils lui offrirent de le laisser passer moyennant abandon do son bulin. (]ornmo il déclara vouloir ne pas s’en aller, ils renoncèrent à réclamer le butin ; mais cela ne le satisfit pas encore, et alors ils lui offrirent une somme d’argent et des bêtes do charge [P. 4î)9j pour emmener les dépouilles qu’il traînait avec lui. A ce prix, il consentit à traiter et à franchir le Passage pour rentrer en pays musulman.
Originaire d’Algéziras, il se i-endit dans sa jeimesso à Cordoue pour y étudier et s’occuper de littérature et de l’étude des traditions {h’adîth)^ choses où il réussit très bien. Il entra ensuite au service de Çobh’ (1), mère d’El- Mo’ayyed, auprès do laquelle il avait beaucoup d’influence. Comme, à la mort d’El-II’akam Mostancer, Mo’ayyed était tout jeune, on pouvait craindre des difficultés ; mais El-Mançoùr rassura Çobh’ et garantit la tranquillité du pays. Son énergie fut favorisée par la fortune et aidée par les sommes d’argent qu’il reçut de cette femme (2) et qu’il employa à se concilier les troupes, de sorte que tout marcha très bien. Sa mère était Temîmite et son père Ma’àferite, c’est-à-dire appartenait à une fraction des H’imyar.
Quand la mort le frappa, il eut pour successeur dans ses fonctions son fils ‘Abd el-Melik, surnommé Moz’affer, qui marcha sur les traces de son père et mourut au bout de sept ans, en 399 (4 sept. 1008). 11 périt empoisonné par son frère ‘Abd er-Rah’mân, qui coupa en deux une pomme à l’aide d’un couteau empoisonné sur
(1) Cell(3 dont l)üzy, dans ses 3IusuUnans d’Espagne, t. iii, a francisé le nom par raison d’euphonie, et qu’il appelle Aurore.
(?) Tornherg (t. xiii, p. li) a fait ici une correction d’après h'Kiuelle il faudrait traduire « (pi’il reçut des ofliciers ». J’ai conservé la leçon (jQ’il avait d’abord imprimée et qui est confirmée par le passage corres])ondant de Merràkéclii (texte, p. 19 ; trad. p. 23), où la rédaclion est idenlitpie à celle de notre auteur.
un des côtés de la lame, et mangea la moitié saine, tandis que Moz’affer, sans défiance, reçut la moitié empoisonnée (1).
‘Abd er-Rah’mân^ surnommé Nâçir, prit la place de sa victime, mais ne marcha ni sur ses traces ni sur celles de leur père; il s’adonna au libertinage, au vin et aux plaisirs. Grâce à la crainte qu’il fit inspirer à Mo’ayyed s’il n’était pas déclaré héritier présomptif, il sut obtenir cette désignation, ce qui excita encore la haine du peuple et des Omeyyades contre lui ; on sema la désaffection, on s’agita contre lui si bien qu’il y périt. Il avait entrepris une campagne d’hiver et s’était avancé en Galice ; mais le roi de ce pays, sans lui faire face, se tint sur les sommets des montagnes, où ‘Abd er- Rah’man ne pouvait le poursuivre par suite du débordement des rivières et de l’abondance de la neige. Il se contenta de ravager la partie qu’il occupait et en sortit sans dommage. Mais en revenant il apprit que Moh’ammed ben Hicham ben ‘Abd el-Djebbàr ben Naçir li-dîn Allah s’était révolté à Cordoue, dont il s’était rendu maître, et avait emprisonné Mo’ayyed. Alors, abandonné de ses troupes et ne gardant plus que ses intimes, il se dirigea vers Cordoue pour tacher d’y arranger les choses. Mais des troupes de Moh’ammed ben Hicham se portèrent au-devant de lui et* le mirent à mort en 399 (4 sept. 1008); on emporta sa tète à Cordoue et on la promena dans les rues, puis le cadavre fut crucifié.
[P. 500] Soulèvement de Moh’ammed ben Hichâm à Cordoue
En 399, le dernier jour de djomada II (28 févr. 1009), se révolta à Cordoue Moh’ammed ben Hicham ben ‘Abd el-Djebbar ben ‘Abd er-Rali’man Nûçir li-dîn Allah
(1) Dozy, Mus. d’Esj)., iii, 2G8.
romeyyade accompagné de douze partisans. Il lui reconnu par le peui)le et, sous le surnom de I-:i-Malifli l)illah, gouverna la ville. 11 se saisit de Mo’ayyed et le détint au palais près de lui ; puis il le fit sortii* et cacher, en répandant le biaiit (ju’il élait mort. 1mi effet, en clia‘l)an de cette année (avril 1009), il exhiba au i)eu[)le le cadavre d’un chrétien qui avait de la ressemblance avec Mo’ayyed et qu’il donna comme étant ce dernier, dette assertion ne souleva aucun doute, et le mort, après avoir reçu les dernières ])rièi'es, fut enterré en cimetière musulman. Plus tard, jMahdi voulut faire croire autre chose, ce que nous racontei'ons, et se donna un démenti à lui-même. Cette première partie du règne de Mo’ayyed, jusqu’à son emprisonnement, dura trente-trois ans et quati'e mois. On se mit alors à lancer diverses accusations contre Ibn ‘Abd el-DJebbàr, par exemple de fabriquer du vin {nebîdli) dans son palais, ce qui lui valut l’épithète de « marchand de vin », d’avoir fait périr Mo’ayyed, de se montrer menteui'et hypocrite, d’exciter la haine des Berbères, et le l’ésultat fut que le cœur du peuple se détourna de lui (1).
Révolte de Hichâm ben Soleymân
N’éprouvant plus que de la répulsion pour Ibn ‘Abd el-Djebbàr, les Espagnols tirèrent de sa demeure et proclamèrent Hichâm ben Soleymân ben ‘Abd er- Rah’niân en-Naçir li-dîn Allah, le 26 chawwâl 399 (22 juin 1009).
Ce prince prit le sui'nom de Rechîd. Les révoltés se rassemblèrent sous les murs de Cordoue et assiégèrent Ibn ‘Abd el-Djebbâr, avec qui furent engagées d’actives négociations pour l’arnenei-iî abdiquer sous la promesse (pie leur vie, à lui, à sa famille et à tous ses partisans,
(1) Voir Dozy, Mus. (VEsp., iii, 23 i.
serait respectée. Mais ce prince fit avec les siens une sortie où il mit en fuite les assiégeants ; Hicham luimême fut fait prisonnieig et son oncle le fit mettre à mort avec plusieurs de ses officiers, de sorte que le pouvoir du vainqueur se trouva raffermi.
Autre révolte tentée par Soleymân
A la suite de l’ekécution de Hicham ben Soleymân et de la déroute de ses partisans, [P. 501] Soleymân ben el- H’akam ben Soleymân ben Nâçir, qui était neveu du défunt et figurait parmi les vaincus, fut reconnu, deux jours après la bataille, par ceux qui avaient soutenu son oncle et qui étaient en majorité Berbères. On lui donna le surnom d’El-Mosta‘în billâh, mais ensuite il prit celui d’Ez-Z’âhir billâh. Les l'évoltés allèrent trouver les chrétiens et conclurent la paix avec eux, puis avec leur aide, qu’ils avaient sollicitée, ils marchèrent contre Cordoue et livrèrent à Ibn ‘Abd el-Djebbâr la célèbre bataille de K’antîdj (Cantich), où le nombre des morts et la quantité de butin furent énormes (1). Ibn ‘Abd el- Djebbâr, vaincu, se renferma dans le palais de Cordoue, où Soleymân alla l’assiéger. Dans cette situation désespérée, Ibn ‘Abd el-Djebbâr tira Mo’ayyed de sa prison, dans l’espoir que son adversaire aussi bien que luimême seraient déposés, et que ce prince recouvrerait le pouvoir ; mais on croyait Mo’ayyed mort, et l’on refusa d’ajouter foi à cette affirmation. Renonçant à tout espoir, il parvint à fuir secrètement et se tint caché. En chawwâl 400 (17 mai 1010), Soleymân pénétra dans le palais, où le peuple vint le reconnaître comme khalife. 11 séjourna à Cordoue pendant quelques jours.
Il y eut à K’antidj environ trente-cinq mille tués. Les
(1) Sur la bataille do Canticb et sur ces évènements, voir ü/ma ci’Lsp., III, 288.
Bcr])èrGS el les cliréliciis firent ;i Cordone un nonil)i*o considéralde de captifs et en tiriirentun grand butin.
Restauration d’Ibn ‘Abd el-Djebbâr, qui est ensuite tué et remplacé par El-Mo’ayyed
Ibn ‘Abd el-DjeJ)bàr gagna secrètement Tolède, oii il fut rejoint par Wad’ib’ le chef ‘arniidde et ses soldats. Les chrétiens (1) s’étant aussi unis à eux, il marcha avec toutes ces troupes contre Cordoue. Près d’‘Ak’abat el-Bak’ar (2), une sanglante bataille eut lieu entre lui et Soleyman, qui s’était porté à sa rencontre, le 15 chawwâl 400 (31 mai 1010). Soleyman, battu, se replia sur Xativa; son adversaire entra à Cordoue, on il se fît de nouveau prêter serment de fidélité, nomma Wûd’ib’ premier ministre et gouverna à sa guise. Mais ensuite un certain nombre de soldats ‘amirides, qui avaient suivi Soleyman et parmi lesquels figuraient ‘Anbar et Kheyroûn (3), firent demander à Ibn ‘Abd el-Djebbar de recevoir leur soumission et de les reprendre à son service. Cette demande, qui fut accueillie, n’était qu’une feinte de leur part à l’effet de tuer ce prince. Dès qu’ils furent installés à Cordoue, ils gagnèrent Wâd’ili’ à leur projet et le 9 dhoû ’l-biddja [P. 502] 400 (23 juillet 1010) ils se réunirent dans le palais, dont ils s’emparèrent, ainsi que de la personne du prince. Mo’ayyed délivré fut installé sur le trône et reçut leur serment de fidélité. Ibn ‘Abd el-Djebbar lui fut ensuite amené, et après qu’on lui eut reproché tous ses torts, il fut mis à mort; sa tête fut promenée dans les rues de Cordoue. Il était né d’une concubine et avait alors 33 ans.
(1) Les deux comtes Ilaymond de Barcelone et Ermengaud d’Urgel fMus. (l’E.sp., iii, 205).
(2) Aujourd’hui Castillo del Bacar, à environ quatre lieues de Cordoue fihid.J.
(3) Ou Klieyràn fibid.;, 208).
Le récit de ces événements devait venir plus loin; nous Lavons donné ici à cause de leur connexité et parce que ces divers incidents se sont passés trop rapidement pour qu’on puisse les reprendre plus tard et isolément.
[P. 510] En 367 (18 août 977) on vit en Ifrîkiyya, dans la région nord-est du ciel, une rougeur semblable à une langue de feu; le peuple se précipita au dehors en priant Dieu avec ferveur. A Mehdiyya se produisirent des tremblements de terre et d’autres phénomènes qui durèrent quarante jours, si bien que la population abandonna ses demeures et leur contenu (1).
En cette môme année, El-‘Aziz, le prince alide d’Égypte et d’Ifrîkiyya, donna pour chef aux pèlerins qui se rendaient à la Mekke, où la kliotbci se faisait en son nom, Bûdîs ben Zîri, frère de Yoùsof Bologgîn, lequel était lieutenant du prince en Ifrîkiyya. A son arrivée à la Mekke, Bûdîs reçut la visite des voleurs de cette ville, qui lui offrirent un versement de 50,000 dirhems, moyennantquoi il les laisserait librement opérer pendant la durée des fêtes. « J’y consens, dit l’émir, mais amenez-moi tous vos compagnons pour que le traité soit conclu avec toute la bande ». La chose fut ainsi entendue, et plus de trente individus se trouvèrent ainsi réunis. Sur la demande de Bûdîs s’îl ne manquait personne, ils jurèrent que tout le monde avait répondu à l’appel, et il leur fit alors couper les mains à tous.
[T. IX, p. 10] Mort violente d’Aboû ’l-K’âsim, émir de Sicile, et fuite des Francs (2)
En dhoû ’l-k’ahla 371 (28 avril 982), l’émir de Sicile
(1) Le Baijâ7i (i, 246) mentionne ce phénomène sous l’année 369 et signale des tremblements de terre à Mehdiyya en 371 (i, 247).
(2) Ce chapitre est traduit dans la Diblioteca, i, 433. Cf. Bayân, I, 247.
Al)Oii ’l-K’Asim sortit de la capitale pour faire la j^iierre sainte dans les circonstances que voici : Un roi franc du nom de Bardewîl (Baudouin, /dscxr Otlion II) était venu en Sicile à la tête de nombreux soldats, s’était emparé du fort de Mileto à la suite d’un siège et avait battu deux colonnes musulmanes (envoyées contre lui). Alors Aboû ’MC’asim s’avança avec scs troupes pour déloger les vainqueui’s; mais en approebant du fort il fut pris de peur, et obéissant à la lacbeté il réunit les principaux de ses compagnons pour leur annoncer qu’il allait battre en retraite et leur dire de ne pas s’opposer à son projet, qu’il mit en effet à exécution. Or la Hotte chrétienne, qui le suivait par mer, infoi*ma le roi chrétien de cette retraite, ajoutant que, en présence de la peur des musulmans, il pouvait les attaquer et certainement les vaincre. Alors Bardewîl, laissant ses bagages en arrière et ne prenant (pie des troupes légères, s’avança à marches forcées et rejoignit le 20 mobarrem 372 (14 juillet 982) les musulmans, qui se rangèrent en ligne de bataille et se battirent avec acharnement; mais une troupe de Fi’ancs, ayant chargé le centre et les étendards, enfoncèrent les rangs de leurs adversaires et arrivèrent jusqu’aux étendards. Or, comme quantité de musulmans avaient quitté leur chef et ne gardaient plus leurs lignes, les assaillants arrivèrent jusqu’à lui et il tomba frappé d’un coup au sommet du crâne; avec lui périrent un certain nombre d’officiers et de bi*aves. Mais alors les musulmans mis en déroute se rallièrent et recommencèrent la lutte, bien décidés à vaincre ou à mourir; l’affaire fut très chaude de part et d’autre, mais se termina pour les Francs par la plus honteuse défaite: ils laissèrent sur le terrain .envir*on quatre mille morts, quantité de leurs patrices furent faits prisonniers, et la poursuite, qui ne fut interrompue que par la nuit, ])i*ocura aux vainqueurs un butin considérable. Le roi Iranc prit la fuite en compagnie d’un juif qui était de ses intimes et qui lui dit, quand le cheval de son maître
vint à s’arrêter: « Prends ma monture, et si je viens moi-même à être tué, songe à mes enfants!» Le roi, grâce à cette aide, [P. 11] qui coûta la vie au juif, put rejoindre ses tentes, où se trouvaient sa femme et les siens, qu’il remmena avec lui à Rome.
A la mort d’Aboû ’l-K’âsim, son fils Djâbir, qui était avec lui, prit aussitôt sa place et emmena sur le champ tes musulmans, sans leur laisser le temps de réunir toutes les dépouilles délaissées par les vaincus, de sorte qu’il en fut abandonné une grande partie. Ce fut même en vain que ses compagnons lui demandèrent de séjourner le temps nécessaire pour rassembler les armes et le matériel destinés à réapprovisionner les arsenaux.
Aboû ’l-K’àsim, dont le gouvernement en Sicile fut de douze ans cinq mois et cinq jours, était un homme juste, sage administrateur, rempli d’indulgence et très libéral envers ses sujets, prodigue d’aumônes; il ne laissa ni un dinar ni un dirham ni un immeuble, car il avait immobilisé tous ses biens en fondations à l’usage des pauvres et pour d’autres buts pieux.
[P. 23] Émigration de Çanhàdjites en Espagne ; ce qu’ils y firent
En 373 (14 juin 983', les enfants de Zîri ben Mennâd, savoir Zàwi, Djelâla et Màksen, fi-ères de Bologgîn, passèrent en Espagne. Ces princes avaient fait la guerre contre leur frère H’ammâd à propos de territoires contestés, mais comme ils avaient eu le dessous, ils s’étaient retirés à Tanger, puis de là à Cordoue. Mohammed ben Aboù ‘Amir, enchanté, les accueillit avec honneur et leur attribua des pensions ; ils répondirent à sa demande touchant le motif de leur émigration par le récit des faits, ajoutant qu’ils étaient venus à lui
de préférence, afin de se livrer en sa compagnie à la guerre sainte. Il approuva fort cette réponse et leur fit des promesses et des cadeaux. Au bout de peu de temps, les nouveau-venus réclamèrent de lui rexéciition de sa promesse de campagne, et comme il leur permettait de choisir ceux qir’ils voudraient dans les troupes du djond, ils répondirent qu’ils ne voulaient pénétrer en pays ennemi qu’avec leurs cousins, les ÇanliAdja et leurs clients. Le prince leur fournit des chevaux, des armes et les ressources nécessaires, ainsi qu’un guide, et ils pénétrèrent en Galice par une route étroite. A la nuit ils dressèrent une embuscade dans un jardin proche de la ville, tuèrent les habitants de ce lieu et en coupèrent les arbres. Puis, au matin, une troupe qui sortit de la ville fut attaquée par eux et mise tout entière à mort. Comme après cela ils se i*etiraicnt, les ennemis, qui s’étaient redit la chose, montèrent à cheval pour les poursuivre; mais les musulmans, s’en étant aperçus, se cachèrent à l’abri d’une colline, et sitôt qu’ils se virent dépassés ils tombèrent par derrière sur ceux qui les poursuivaient, tout en poussant ,lo cri Allah Akbar. Ces clameurs les firent croire plus nombreux qu’ils n’étaient, et les chrétiens s’enfuirent poursuivis par les Çanhâdja, qui en tuèrent beaucoup et rentrèrent à Cordoue après s’être emparés de leurs montures et de leurs armes.
Cet exploit fit impression sur Ibn Aboû ‘'Amir, qui n’avait jamais vu dans l’armée espagnole pareil trait de bravoure; aussi les traita-t-il bien et fit-il d’eux ses amis.
Expédition d’Ibn Aboû ‘Amir contre les Chrétiens d’Espagne
Cet exploit des Çanhadja excita la jalousie des Espagnols, qui déclarèrent à Mançoûrben Aboû ‘Amir qu’ils
voulaient, eux aussi, faire la guerre sainte, et ce prince réunit à cet effet [P. 24] des troupes nombreuses et tirées de partout. Or, il eut à cette époque un rêve où il se vit recevant et mangeant une asperge que lui tendait un homme. ‘Ali ben Aboû Djom‘a(l) le lui interpréta en ces termes : « Dirige-toi contre le royaume de Léon (Elyoùn) que tu conquerras. — Et où vois-tu cela? — Parce que l’asperge se nomme en Orient Hâhjoûn et que l’homme de ton rêve t’a ù\i Hâ-lyoûii^^. Ce fut donc de ce côté qu’il se dirigea, et il alla assiéger la capitale, qui compte parmi les plus grandes villes des chrétiens. Les Francs répondirent à la demande de secours que leur adressèrent les habitants par l’envoi de nombreuses troupes; on se battait nuit et jour et les assiégés subirent de nombreuses pertes, tandis que les Çanhadja opposaient une endurance remarquable (2). Ensuite un Comte franc, qui n’avait pas son pareil parmi eux, vint parader devant nos lignes et provoquer à un combat singulier. Djelâla ben Zîri le Çanhûdjite accepta le défi, et les deux adversaires se chargèrent ; le Franc lança un coup de pointe que Djelâla évita et auquel il répondit par un coup de sabre qui trancha l’épaule du Franc et le jeta par terre. L’armée chrétienne fut alors attaquée par les nôtres et s’enfuit en désordre, subissant des pertes innombrables, entre autres celle du prince de cette ville (3). Ibn Aboù ‘Amir fit un butin plus considérable qu’on n’avait jamais vu et emmena trente mille captifs. Par son ordre les cadavres furent amoncelés et l’appel à la pi'ière du soir fut proclamé (du haut de ce
(1) Je n’ai pas retrouvé ce nom ailleurs.
(2) Les campagnes qui eurent pour i-ésultat de rendre le royaume de Léon tiibutaire durèrent de 981 à 984 fMus. d’Esp., III, 190 et 195). La prise de Léon est de mars 984 (11)., p. 196).
(3) Bermude ne fut i)as tué, puisqu’il reconnut la suzeraineté d’Almanzor (l. /, 196). Dozy ne fait aucune allusion à l’épisode du duel.
iniiiarcl improvisé). La ville de K’àmoûna (1) fui détruite, et il rentra sain et sauf avec ses troupes.
[P. 24] Mort de Yoûsof Bologgîn et gouvernement de son fils El-Mançoûr
Le 22 dhoù’l-li’iddja 373 (25 mai 984) le prince d’Ifrîkiyya Yoûsof Bologgîn ben Zîri mourut à Wai'kelhi (2). Il s’était lendu de ce côté pai*ce que Khazroùn le Zenati était entré à Sidjilmâssa, d’ofi il avait chassé le lieutenant de Bologgîn en s’emparant des richesses et des approvisionnements renfermés dans cette ville, et que Zîri hen ‘At’iya Zenati s’était rendu maître de Fez. 11 fut pi'is en route de colique ou, selon d’autres, il fut atteint à la main d’une pustule dont il mourut. Il légua son commandement à son fils El-Mançoùr, qui était alors à /\chîr, et qui tint une audience pour recevoir les compliments de condoléance. Aux habitants de Kayrawùn et des diverses parties du pays qui se rendirent auprès de lui tant pour cela que pour le féliciter de son avènement, il distribua des présents et parla en ces termes: «Mon père Yoûsof et mon grand-père [P. 25] Zîri se servaient de l’épée pour conquérir les peuples; je ne veux, moi, les conquérir que par les bienfaits; je ne suis pas d’ailleurs de ceux qu’institue un diplôme et que destitue un autre diplôme», voulant indiquer ainsi qu’un diplôme venu du khalife régnant en Égypte ne pourrait le destituer. Puis il se rendit à Kayrawan et, s’installant à Rak’k’àda, il nomma des gouverneurs
(1) Je ne puis iilenlilier cette ville, qui n’est citée ni dans Edrisi, ni dans les divers volumes de la Bibliotheca nrnbo-hispaiia ; faut-il y voir Caminha, à remboucluire du Minho?
(2) Ce nom est diverseimmt oi'tlmgrnpliié ; Warok’iîn, Wark’enfoù, Wak’nlni pilci-brrcs, ii. 12; lînyàn, i, 248). C’est en 3G5, 3G7 ou 369 (ju(; Bologgîn commença son expédition contre Kliazroùn fsnprà, p. 378j. Cf. Wüslenreld, (U'svh. <lcr Fdliyi., p. 135.
dans les divers cantons et institua les chefs militaires Il envoya en Égypte à El-‘Azîz Billah des cadeaux somptueux représentant, dit-on, la valeur d’un million de dinars. Il retourna ensuite à Achîr et préposa un homme du nom d’‘Abd Allah ben [Mohammed] leKàtib(l) à la levée des impôts de Kayrawân, de Mehdiyya et de toute rifrîkiyya.
[P . 32] Défaite des troupes d’El-Mançoûr par le prince de Sidjilmàsa
(Année 375) Nous avons dit plus haut que Khazroûn Zenâti et Zîri Zenâti s’étaient emparés de Sidjilmàsa et de Fez et que Bologgîn était mmrt au cours de l’expédition qu’il dirigeait contre eux. ICl-Mançoûr, quand son autorité fut affermie, envoya un corps d’armée important pour les faire i*entrer dans l’obéissance ; mais quand ces troupes furent arrivées près de Fez, Zîri ben ‘At’iya, connu sous le nom d’Fl-K’art’às, sortit de cette ville, où il commandait, et leur livra une sanglante bataille qui aboutit à leur déroute, non sans qu’elles eussent perdu un grand nombre de tués et de prisonniers. Ainsi se trouva affermi le pouvoir de Zîri (2).
[P. 35] Fn 376 (12 mai 98G), Fl-Mançoùr ben Yoûsof d’Ifrîkiyya fît exécuter ‘A bd Allah [ben Mohammed] el-Kàtib (3). Celui qui le remplaça dans le commandement des divers cantons d’Ifrîkiyya fut Yoûsof ben Aboû Moh’amrned, qui était auparavant gouverneur de Gafça.
(1) Ce personnage descendait des princes Aghlabides et joua un rôle important ; voir une longue note, Berbères, ii, 13; Baymi, i, 247 et s. ; suprà, p. 373.
(2) Comparez Ibn Khaldoùn, ii, 13; iii, 256 ; Baychi, i, 250.
(3) Voir Ibn Kbaldoùn, l. l. ; Bayân, i, 251. Ce dernier, de même que Noweyil, place en 377 la mort d’‘Abd Allâb ben Mohammed.
3üG ~
[P. 37] El-Mançoûr ben Yoûsof part en guerre contre les Kotàma
En 377 (2 mai 9Ç7), El-Mançoùr d’Ifi'îlviyya réunit scs troupes pour marclier contre les Kotàma. lùi effet, El-‘Azîz billàli d’Égypte avait envoyé à ces peuples un de ses missionnaires, que l’on appelait Aboû ’l-Ecbm et dont le nom était lEasan ben Naçr, pour les inviter à reconnaître son autorité : il voulait ainsi, après se les être conciliés, leur envoyer des troupes pour (les aider à) combattre Et-Mançoûr, dont il trouvait la force trop grande, et lui enlever l’ifrîkiyya. Aboù ’l-Febm réussit dans sa mission, s’attira un grand nombre d’adhérents, et les nombreuses bandes dont il devint le chef lui valurent une grande influence. El-Mançoùr ayant alors formé le projet de l’attaquer, informa El-‘Azîz de la situation ; mais le khalife lui fit intimer la défense de rien tenter contre Aboù’l-Fehm et les Kotàma, par deux messagers qui avaient pour instructions de rejoindre les Kotàma après avoir rempli leur mission auprès d’El-Mançoûr. Quand ces hommes eurent signifié la défense dont ils étaient porteurs, El-Mançoùr s’emporta en paroles grossières contre eux et contre El-‘Azîz, et comme ils lui répondaient sur le même ton, il leur intima l’ordre de rester auprès de lui pendant le reste du mois de cha’bân et pendant ramad’ân (finit le 23 janvier 988), et ne les laissa pas se rendre chez les Kotàma; il fit ses préparatifs de guerre contre ces derniers et contre Aboù’l-Fehm, puis se mit en campagne après la fête des Victimes. Il marcha d’abord sur Mîla, dont il voulait tuer les habitants mâles et réduire les femmes et les enfants en esclavage; mais comme ils se portèrent à sa rencontre et s’humilièrent devant lui en pleurant, il consentit à leur pardonner et se borna à ruiner les
murailles de cette ville. De là, et toujours accompagné des deux envoyés d’El-‘Azîz, il continua sa marche vers les Kotama sans omettre de détruire tous les châteaux ou lieux habités par où il passait, et arriva ainsi à Sétif, [P. 3S| siège de la puissance de ses ennemis. Auprès de cette ville fut livrée une grande bataille, à la suite de laquelle les Kotama furent mis en déroute, et Aboû’ 1-Fehm se réfugia dans une montagne abrupte habitée par les Benoù Ibrahim, tribu kotâmienne. El-Mauçoùrenvoyaàceux-ci des messagers qui employèrent les menaces pour obtenir la livraison du fuyard, mais à qui il fut répondu : « Cet homme est notre hôte, et nous ne le livrerons pas ; tu peux cependant le faire prendre, nous n’y mettrons pas d’obstacle ». El-Mançoùr en conséquence le fit enlever, et après l’avoir brutalement frappé le fit exécuter puis écorcher, tandis que les Çanhadja et les esclaves noirs d’El-Mançoùr mangeaient sa chair. Il fit, en même temps que lui, exécuter plusieurs missionnaires et des chefs des Kotama, puis il regagna Achir et renvoya les deux hommes que lui avait députés El-‘Aziz. Celui-ci apprit de leur bouche le sort qu’avait subi Aboû’ 1-Eehm : «Nous revenons, lui dirent-ils, d’auprès de véritables démons qui se nourrissent de chair humaine ». Alors le khalife envoya un messager chargé de tranquiliser El-Mançoûr et de lui porter des présents, sans qu’il lui parlât même d’Aboù’ 1-Fehm (1).
[P. 47] Les Kotâma se séparent d’El-Mançoûr
En 379(10 avril 989), un kotômien appelé Abou’l-Faradj, originaire on ne sait d’où, tenta un mouvement insurrec-
(l) Sur le mouvement tenté par Aboù’ 1-Fehm. voir Berbères^, ii, ii]Bayàn, i, 252; Wüstenfeld, p. 148. Le Bayâu place à l’année 378 l’expédition d’El-Mançoùr ; probablement, elle commenra en 377 et se poursuivit en 378.
tioiinel (l), en préteiidanl que son pcpc (HniL le fils d’El- K’A’irn TAlide, gpand-père d’I^:i-Mo‘izz, cl cetlo affiiiro eni bien plus d’importance que celle d’Aboii’l-Fchm. Les Kotama se grou])èi'cnl sous scs ordres, il se servit de drapeaux et de tambours et fit batirc monnaie (à son nom) ; il y eut de nombreux combats et rencontres entre lui et le lieutenant qui représentait lill-Mançoûr a Mîla et à Sétif. Alors ce dernier prince se mit lui-même en campagne, et le pi’étendant marcha contre lui à la tête des troupes kotamiennes : à la suite d’une bataille acharnée, Aboù’l-Faradj dut fuir en laissant une foule des siens sur le terrain, et il alla se cacher dans une grotte située sui* une montagne. Mais il fut sur])ris par deux de ses pages, qui s’emparèrent de lui et le menèrent au vainqueur, qui fut cliarmé de cette caj)ture et fit périr le rebelle dans les supplices. El-Mançoùr alors installa des garnisons dans toutes les régions du pays des Kotûma et y nomma des gouverneurs, dont il n’y avait eu aucun jusque là, lesquels prélevèrônt des impôts et serrèrent les habitants de très pi*cs.
Lui-même retourna à Acbîr, et y reçut bientôt la visite de Safid ben Khazroûn Zenati, dont le père avait conquis Sidjilmasa en 3G5 (9 septembre 975) et qui venait reconnaître son autorité. Sa‘îd prit rang parmi les intimes du prince et jouit bientôt d’une grande faveur. El-Mançoûr lui dit, un jour qu’il lui avait donné une somme considérable : « Connais-tu quelqu’un de plus magnanime que moi? — Certes, répondit l’autre, c’est moi-même. — Et comment cela ? — Ta générosité se manifeste par des dons d’argent, et je t’ai prouvé la mienne en t’offrant ma vie même! » El-Mançoùr le nomma ensuite gouverneur de T’obna et maria son fils à l’une des filles de Sa‘îd(2).
(1) L’insurrection (F Abou'l-Faradj, qu’a juentionnée aussi Nowoyri ((Fa[)rès Ibn cl-Atliîr ?) (voir l>erbè)‘es, ii, 15) a été passée sous silence i)ar le Jiayân et par Ibn Klialdoùn.
(i) Oti reti-ouve cette anecdote et ces détails dans le Bayân (i, 253, où il est (lit (pi(! la lilU' d'Fl-Mancjoùr épousa Warroù ben Sa'îd).
Comme à ce propos il était blâmé par un de ses parents: « Mon pèi'e et mon grand-père, repartit El- Mançoùr, poursuivaient ces rebelles l’épée à la main ; moi je réponds au jet d’un javelot par une bourse d’oi*, si bien que je provoque ainsi chez eux une affection qui devient naturelle et librement consentie. » Sa‘îd retourna ensuite chez les siens, d’où, après y avoir séjourné jusqu’en 381, il revint faire une visite à El-Mançoùr ; mais alors il tomba malade et, au bout de quelques jours, mourut le redjeb (12 septembre 991). [P. 48] Felfoùl (1) ben Sa‘îd se rendit ensuite auprès d’El- Mançoùr, qui le traita généreusement, lui fit don d’une forte somme, puis l’envoya à T’obna comme gouverneur en remplacement de son père (2).
Révolte de l’oncle paternel d’El-Mançoûr
En cette même année 379 (10 avril 989), Aboû ’l-Behâr, oncle paternel d’El-Mançoùr ben Yoùsof Bologgîn, se révolta contre celui-ci, dont un acte avait blessé sa fierté. El-Mançoûr s’étant par suite mis en campagne, Aboù’l-Behar quitta Tàhert avec sa famille et les siens, et se dirigea du côté du Maghreb. Les envahisseurs entrèrent alors dans cette ville et la mirent au pillage; mais les habitants obtinrent ensuite l’aman qu’ils réclamèrent. Après cela, El-Mançoùr se mit à la poursuite du fugitif et poussa jusqu’à dix-sept étapes au-delà de Tàhert, non sans souffrances pour son armée. Aboû ‘1- Behàr s’était rendu auprès de Zîri ben ‘At’iya, prince de Fez, par qui il avait été honorablement accueilli et qui
(1) La prononciation Felfoûl est établie par le texte arabe d’Ibn Klialdoùn.
(2) C’est au redjeb 382 que le Baycbi (i, 25G) place la mort de Safid ; Ibn Khaldoun (ii, 15 ; cf. iii, 270) dit aussi 381 ; l’une et l’autre de ces chroniques exposent les faits de la meme manière quTbn el-Athîr,
lui avait doiiué une liaule situation; ces deux clicfs dirigèrent alors des incursions contre les territoires soumis à l^ll-Mancoùr. Kn 381 (lOrnai-s 001) ils marchèrent contre les pays avoisinant Fez, et ils s’en emparèrent après avoir infligé unedéfaite aux partisans d’Id-Manroûr qui s’y trouvaient. Mais ensuite Ahoû ’l-Heliar vint à résipiscence et apporta ses excuses h son neveu, qui les accepta, l’accueillit honorablement et, ai)rès lui avoir fait des libéralités, lui fournit tout ce dont il avait besoin, argent et autres choses (1).
[P. 55] En 380 (30 mars 000) mourut eu Espagne ‘Abd Allah Moh’ammed ben ‘Abd el-Berr Nemei*i, père de l’imâm Aboû ‘Omar l)en "Abd el-Beia* (2).
[P. G4] En 381 (10 mars 001), El-Mançoûr d’Ifrîkiyya destitua Yoùsof [ben Aboù Moh’ammed] qui était gouverneur général du pays, et le remplaça par Aboû ‘Abd Allah Moh’ammed ben Aboû’l-‘Arab (3).
Curieux événement arrivé en Espagne
[P. 70) En 385 (4 février 005), El-Mançoùr Moh’ammed ben Aboû ‘Amir, qui gouvernait l’Fspagne [P. 80] au nom de Hicham el-Mo’ayyed, dirigea contre le pays franc une expédition qui fut poussée fort loin et qui procura un butin considérable. Parmi les prisonniers figura le roi Garcia, qui comptait parmi les plus grands et les plus forts, et était lui-même fils de Sancho. Or, le sort voulut qu’un poète, Aboû’l-‘Alà Çû‘id ben H’asan Rab‘i, venu de Mawçel auprès de Mançoûr et qui chantait ses
(1) Sur la révolte d’Aboù ’1-Beli;u*, voir le Bcujàn, i, 253 et 256 ; Iterhère.s, ii. 15 ; iii, 2i0 : le premier de ces textes place la soumission de ce cher à l’année 383, le second à l’année 382.
(2) Ibn el-Abbàr dans la Çild (éd. Codera, i, 106) consacre quatre lignes à ce saint p('i-sonnage.
(3) Voir le l>aijdn, \, 251 et 255.
louanges depuis quelque temps déjà, envoyât à ce prince un cerf en meme temps que des vers parmi lesquels ceux-ci :
[Kâinil] O sauvegarde des gens effi-ayés, sécurité des fuyards, redresseur des abaissés! Tes dons vont à ceux qui en sont dignes, tes bienfaits s’adressent à quiconque espère en toi.
Et plus loin on lit encore:
Seigneur, toi qui réjouis mon exil, qui m’as retiré des griffes de l’adversité et sauvé de la prison, l’esclave que tu as arraché à la misère et comblé de bienfaits l’amène ce cerf! Je l’ai nommé Garcia et je l’amène, la corde au cou, dans l’espoir que mon pronostic se vérifiera. Daigne l’accepter, et ce; sera pour moi le plus beau cadeau que je puisse recevoir de mon bienfaiteur!
Or le poète avait donné au cerf le nom de Garcia, dans l’intention de pronostiquer la prise du prince de ce nom, laquelle eut lieu le jour même de Tenvoi, ce qui constitue une concordance des plus curieuses (1).
[P. 89] Mort d’El-Mançoûr ben Yoûsof, à qui succède son fils Bàdîs
Dans les premiers jours de rebî’ I 386 (fin mars 996), El-Mançoûr ben Yoûsof Bologgîn mourut en dehors de Çabra et fut inhumé dans son palais (2). C’était un prince libéral, vaillant, décidé, à qui la victoire fut toujours fidèle, sage administrateur, ami de la justice et la pratiquant toujours vis-à-vis de ses sujets; il accorda aux habitants de ITfrîk’iyya la remise des impôts impayés, qui montaient à un total considérable.
(1) Cette anecdote figure également dans VHistoire des Almohades de Merrâkechi, trad., p. 30; on trouve dans le même ouvrage quelques renseignements sur le poète.
(2) Le Bayân (i, 248 et 256) fixe la mort d’El-Mançoùr au 3 ou au 5 rebî i 386 ; Ibn Khaldoùn (ii, 16 ; iii, 260) dit qu’elle eut lieu en 385.
Après sa rnorl, [P. 90] ranlorilé passa aux mains de sou fils Al)OÛ Meniiâd Ifàdîs, fjui, après avoir élc reconnu, se transporta à Serdàniya et reçut la visite des gens venus de partout pour lui présenter leurs condoléances et leurs félicitations. Les Benoû Zîrî, oncles pateiaiels de son père, avaient des velléités de lui faire opposition, mais ils en furent empêchés tant par scs propres partisans que par ceux de son père. Ce prince, qui était né en 374 (3 juin 98 i), reçut l’investiture et les robes d’honneur qui lui furent envoyées d’Égypte par El-Il’àkim hi-amr Allah ; à la suite de la lecture du diplôme, il prêta serment de fidélité au khalife, et scs cousins et les principaux officiers firent de même.
En la même année, un Çanhadjite du nom de Khalîfa ])en Mobarek se révolta contre Badîs, mais il fut pris et amené au prince: on le fit monter sur un âne, et nu nègre monté en croupe le souflletait pendant qu’on le promenait par les rues. Le dédain qu’il inspii'ait empêcha de l’exécuter, il fut simplement emprisonné.
En la même année (1), Badîs nomma son oncle Il’ammàd ben Yoùsof Bologgîn an gouvernement d’Achîr, qu’il lui attribua en fief; il lui fit en outre cadeau d’une grande quantité de chevaux, d’armes et d’approvisionnements, après quoi H’ammâd rejoignit son poste. Ce dernier prince est l’aïeul des Benoû H’amrnad, qui devinrent princes d’ifrîk’iyya et du fort (K’aka), bien connu dans ce pays, qui porte leur nom. Ce fort leur fut enlevé par ‘Abd eLMou’min ben ‘Ali.
|B. 107] Expédition de Badîs contre les Zenâta
A la mi-çafar 389 (4 février 999), Badîs ben cl-Mançoûr d’ifrîk’iyya donna à son vice-roi (nà'ib) Moh’ammed
(1) G(.*La‘ nominalion est de oaCar 387 (février-mars 997), selon le IJaijàn^ I, 2ü7.
ben AboLi’l-‘Arab l’ordre d'équiper et de bien approvisionner des troupes nombreuses destinées à attaquer les Zenâta. Il avait en effet reçu de son oncle Itewwoufet IP. 108] l’avis que Zîrî ben ‘At’iya surnommé El-K’art’âs, déjà cité, était venu camper près de Tâhert et avait engagé les hostilités. En conséquence, Moh’ammed partit à la tête d’une armée considérable et gagna d’abord Achîr, où H’ammâd ben Yoûsof, qui avait reçu cette ville en fief de son neveu Bâdîs, se joignit à lui; puis ces deux chefs partirent pour Tâhert, où ils opérèrent leur jonction avec Itewwoufet, à deux étapes de Zîrî ben ‘At’iya. Ils s’avancèrent alors contre ce dernier, et plusieurs engagements très sérieux eurent lieu. Mais H’ammâd était mal vu de ses troupes à cause de sa lésinerie, et elles se débandèrent au plus fort du combat ; le reste de l’armée les suivit, et les efforts de Moh’ammed ben Aboù’ 1-Arab pour les rallier et poursuivre la lutte furent vains; la débandade fut complète, et Zîrî s’empara des biens et des approvisionnements des fuyai'ds, qui regagnèrent Achîr (l).
Bâdîs se mit en marche en apprenant cette déroute, et quand il fut près de T’obna il fit appeler Felfoul ben Sa‘îd. Mais celui-ci peu rassuré se fit excuser et demanda un acte lui concédant en fief la ville de T’obna ; Bâdîs lui envoya la pièce demandée et poursuivit sa route. Mais quand il fut éloigné, Felfoul se rendit à T’obna (d’où il était d’abord sorti), conquit le pays avoisinant, puis marcha sur Bâghâya, devant laquelle il mit le siège, tandis que Bâdîs continuait de se diriger vers Achîr. D’autre part, Zîrî ben ‘At’iya, en apprenant que ce dernier s’approchait, se replia sur Tâhert, puis, comme Bâdîs continuait d’avancer, il se retira chez les Arabes. En présence de cette retraite, Bâdîs nomma son
(1) Sur cette campagne, voir le Bayâîi, i, 259 ; Berbères, ii, 16 ; III, 247 et 260. Cette défaite, dit le Baycm, est du 4 djomâda i (22 avril 999) et eut lieu à Emsùr.
oncle Ilewwoufel an j^ouvcnierncnt d’Acliîr, lui fournil de l’ar^eiil et des approvisionneinenls, et il se mit luimème en route pour regagner Aclih-. Mais il appr’it alors les agissements de Felfoul ben Sa‘îd, et pîir suite envoya une armée contre Ini, pendant qn’il laissait snr place Itewwoufet avec ses oncles et ses cousins. Mais ceux-ci, entre autres Mâksen et Zàwi, profitèrent du départ de Bàdîs pour se révolter contre llewwoufet, de la personne de qui ils s’assurèrent en même temps qu’ils lui prenaient son argent. Itewwoufet pnt cependant s’échapper et rejoindre Bàdîs. Quant à Felfoul ben Sa‘îd, il tint victorieusement tète an corps d’armée qui alla l’attaquerq lui fit subir des pertes et marcha sur K’ayraw'àn. Bàdîs alors arriva à Bàgbàya, dont les habitants se portèrent à sa rencontre et lui apprirent les attaques qu’ils avaient eu à soutenir de la part de Felfoul pendant un siège de 45 Jours ; [P. iOO] il les remercia de leur fidélité et leur promit sa bienveillance, puis poursuivant sa marche à la recherche de Felfoul, il arriva à Mermadjenna. Le rebelle l’attaqua à la tète de nombreuses bandes de Berbères et deZenàta auxquelles s’étaient joints tous ceux qu’animait la haine contre Bàdîs et ses parents. La rencontre, quî eut lieu à Wàdi Aghlàn, fut d’un acharnement inouï et l’opiniâtreté fut aussi grande des deux parts pendant tout le long temps qu’elle dura ; Dieu fit enfin descendre sa protection sur Bàdîs et les Çànliàdja : les Berbères et les Zenàta furent battus à plate couture, et Felfoul se sauva le plus loin (ju’il put; neuf mille hommes rien que des Zawîla Zenàta ?) restèrent sur le terrain, sans parler des Berbères. Bàdîs alors rentra dans son palais, à la grande joie des Kayraw’àniens, qui redoutaient l’arrivée de Felfoul.
lui suite les oncles de Bàdîs rejoignirent le vaincu pour marcher contre Bàdîs, qui se mit en campagne ])onr leur tenir tète, mais qui, en arrivant au K’açr elifi îk’i, apprit (pic tous l’avaient abandonné, à l’exception
toutefois de Mâksen ben Zîrî. Cela se passait au commencement de 390 (12 déc. 999).
El-H’àkim devient maître de Tripoli de Barbarie, qui retombe ensuite aux mains de Bâdîs
Bâdîs avait à Tripoli un lieutenant qui s’adressa à El-H'akim bi-amr Allah d’Égypte pour lui offrir la cession de cette ville et son propre concours, et en conséquence El-H’âkim lui envoya un de ses intimes, Yânis le Sicilien, qui était alors gouverneur de Bark’a, pour prendre possession de Tripoli, où ce chef s’installa en 390 (12 déc. 999). Bâdîs alors ht demander à Yânis pourquoi il s’établissait à Tripoli en le priant, pour le cas où il tiendrait son investiture d’El-H’àkim, de lui communiquer son diplôme pour qu’il en prît connaissance. A quoi Yânis répondit : « Le khalife m’a envoyé pour que je serve d’auxiliaire si mon concours est nécessaire; mais on ne demande pas de diplôme d’investiture à quelqu’un qui occupe le rang que j’ai à la cour d’El-H’âkim. » Bâdîs alors fit marcher contre lui un corps d’armée, que Yânis attaqua en dehors de Tripoli; mais ce chef trouva la mort dans cette. rencontre, et ses partisans, après avoir subi de fortes pertes, rentrèrent dans la ville et s’y fortifièrent (1). Ils y furent assiégés par les troupes victorieuses et réclamèrent du secours à El-H’âkim, qui leur envoya un corps d’armée équipé et commandé par Yah’ya ben ‘Ali Andalosi, à qui, d’après ses ordres, de l’argent devait être versé par la ville de Bark’a. Mais Yah’ya ne trouva pas [P. 110] dans cet endroit les sommes promises, et alors, se laissant aller au découragement, il rejoignit Felfoul, qui avait pénétré à Tripoli et s’en était rendu maître, et il s’installa auprès de lui dans cette ville, dont il fit
(1) Ce commencement du chapitre figure dans la Biblioteca, i, 435.
désormais son séjour. Nous finirons ce r’écil sous l’an née 393 (1).
En 391 (31 nov. 1000), Mâkscn ])cn /îrî, grand’oncle paternel de Badîs, marcha sur Acliîr, oii se trouvait le fils de son frère, H’ammùd Ijen Yoûsof Bologgîn, et livra à son neveu une sanglante Ijataillc oii les trois fils de Mâkscn, Moli’sin, Bâdîs et H’abbasa, périrent avec leur père. Quant à Zîrî ben ‘At’iya, il mourut neuf jours après ce dernier événement (2).
[P. 124] Mort d’El-Mançoûr ben Aboû ‘Amir
En 393 (9 nov. 1002) mourut Aboû ‘Amir Moli’arnmed ben Aboû ‘Amir Ma‘âriri, surnommé el-Maneoûr (Almanzor), qui gouverna l’Espagne du temps d’El- Mo’ayyed Hicbâm ben H’akam et dont il a été parlé à propos de ce dernier prince. Originaire d’nne famille bien connue d’Algéziras, [P. 125] il se rendit à Cordoue pour y étudier. 11 avait de l’ambition et s’attacha à la mère d’El-Mo’ayyed du vivant même d’El-Mostancir, père de ce dernier. Quand Hicbâm encore mineur monta sur le trône, El-Mançoûr s’engagea vis-à-vis de la princesse à administrer au nom du jeune homme, à réprimer les troubles qui s’élevaient et à lui assurer le pouvoir, et elle lui abandonna les affaires de son fils. C’était un homme habile, brave, énergique, bon politique, qui se concilia les troupes par les bienfaits qu’il répandit sur elles. Sous le surnom d’El-Mançoûr, il ne cessa de lancer des expéditions soit contre les Francs, soit contre d’autres, et le royaume lui-même resta dans un calme que ne troublait aucune sédition. Savant lui-même, il
(1) Le Jiayân parle aussi de ces événements (i, 360 et s.), dont Jbn Khaldoûn donne une i-elation détaillée (iii, 262) ; cf. Tidjâni ( Journ. as., 1853, i, 105 et 132).
(2) Voir le Ijdyân, i, 2C1,
aimait les savants, les fréquentait et discutait avec eux; aussi ont-ils maintes fois mentionné ses mérites et écrit bien des livres à ce sujet.
11 dirigeait une incursion contre les chrétiens quand il tomba malade, mais il continua sa route, pénétra chez l’ennemi et y remporta des avantages ; alors seulement il songea à revenir, mais son état était grave, et il mourut à Medina-Celi. Il avait fait recueillir la poussière dont sa cuirasse se couvrait quand il faisait la guerre sainte, et par ses ordres, elle fut placée dans son linceul pour s’attirer ainsi la bénédiction divine. Sa foi et ses mœurs étaient pures; il pratiquait la justice, sorte que son règne parut être une période de fête, grâce à l’éclat qu’il jeta et au calme' dont jouit le peuple. Il est aussi auteur de très bons vers. Sa mère était Temîmite.
Il eut pour successeur son fils Moz’affer Aboû Merwân ‘ Abd el-Melik, qui marcha sur les traces de son père.
Felf oui assiège Gabès ; ce qu’il advient de lui
En 393 (9 nov. 1002), Yah’ya ben ‘Ali Andalosi et Felfoul quittèrent Tripoli avec une armée considérable et allèrent assiéger Gabès, puis (n’ayant pas réussi), ils retournèrent à Tripoli. Quand Yah’ya se vit presque sans argent, dans une situation peu favorable et assez mal traité par Felfoul et les siens, il retourna en Égypte auprès d’El-H’âkim, non sans que ceux qu’il quittait lui eussent, à prix d’argent ou par violence, enlevé ses chevaux et ce qu’ils trouvèrent à leur gré dans ses objets d’équipement. El-H’àkim voulut tout d’abord le faire exécuter, mais ensuite lui pardonna.
Quant à Felfoul, il resta à Tripoli jusqu’en 400 (24 août 1009), où il mourut de maladie. Ce fut son frère Warroù qui lui succéda et dont l’autorité fut reconnue par les Zenâta. Bàdîs alors se dirigea contre Tripoli pour y
combattre les Zenata, qui, apprenant qu’il se mettait en campagne, évacuèrent la ville. [P. 120] BAdîs alors l’occupa, ce que les habitants virent avec plaisir (1). Puis Warroû fit demander à Bâdîs de leur accorder Paman, à lui et aux Zenata qui l’accompagnaient, d’accepter leur soumission et de choisir .parmi eux des gouverneurs au morne titre que chez les autres (tribus). Bàdîs leur accorda l’amnistie, les traita bien et leur concéda le Nefzûwa et Kast’îliya à condition qu’ils évacuassent les cantons tripolitains, ce qu’ils firent. Ensuite Khazroûn ben Sa‘îd, abandonnant son frère, vint faire sa soumission à Badîs, qui l’accueillit honorablement et lui fit des libéralités. Après cela, Warroû, toujours hostile à Bâdîs, marcha contre Tripoli pour l’assiéger, et Khazroûn se mit en campagne pour l’en empocher. Cela se passa en 403 (22 juill. 1012).
[P. 131] En 395 (17 oct. 1004), une violente disette sévit en Ifrîkiyya, à ce point que ni boulangeries ni bains n’eurent plus rien à faire; la morlalité fut grande et les riches perdirent leur fortune. Une épidémie fit de grands ravages, et le nombre quotidien des morts variait de cinq à sept cents (2).
El-Mo’ayyed ressaisit le gouvernement de l’Espagne
[P. 152] Nous avons raconté la déposition et l’emprisonnement de ce prince, qui s’appelait Hichâm ben El- Il’akam ben ‘Abd er-Rah’mân en-Nâçir. Le 9 dhoû ’l-hiddja 400 (23 juill. 1010), il fut replacé sur le trône ])Our une nouvelle période pendant laquelle Wâd’ih’ l’Amiride exei'ça le pouvoir. Ce chef présenta les Cor-
(1) .J’accepte, confonnéinent au texte du üayàn^ i, 269, la variante i-ejctce eu note par l’éditeur du texte.
(2) Le Ilayân (i, 267) décrit longueuient cette famine.
douans à El-Mo’ayyed, qui leur fit des promesses et écrivit aux Berbères partisans de Soleymanben IFakam ben Soleymân ben ‘Abd er-Rah’mân en-Nàcir pour leur demander de le reconnaître. Mais comme il n'obtint même pas de réponse, il ordonna à ses troupes et aux Cordouans de se tenir sur leurs gardes. Le peuple d’ailleurs le prit en effection (1).
Une dénonciation lui ayant appris que quelques Omeyyades de Cordoue s’étaient mis d'accord avec Soleymân pour livrer la ville à celui-ci le 27 dhoù 'l-hiddja, il fit saisir et emprisonner les conjurés. Au jour convenu, les Berbères se présentèrent devant Cordoue; mais les soldats et la population conduits parMo’ayyed marchèrent contre eux, ce qui fit faire volte-face aux Berbères. Les troupes se mirent à leur poursuite, mais sans pouvoir les joindre. Divers messages furent échangés entre les deux parties, mais rien ne fut conclu.
Alors Soleymân et les Berbères demandèrent du secours au roi des Francs en s’engageant à lui livrer des forteresses conquises sur les chrétiens par Mançoùr ben Aboù‘Amir. Ce roi informa Mo'ayyed des offres qui lui étaient faites, et promit de refuser tout secours à Soleymân [P.J53] si ces places-fortes lui étaient rendues. D’après l’avis favorable des Cordouans, qui furent consultés à ce sujet et qui redoutaient l’alliance des chrétiens avec Soleymân, la paix fut conclue sur ces bases en moharrem 401 (aoùt-sept. 1010).
Quand les Berbères virent qu’il ne fallait plus compter sur l’aide des Francs, ils vinrent camper proche de Cordoue en çafar 401 (sept. -oct. 1010), et leur cavalerie fit çà et là des incursions qui ruinaient ce territoire. Mo’ayyed et Wâdih' installèrent un rempart et un fossé en avant de la grande enceinte de Cordoue, et Soleymân entreprit le siège de la ville ; mais au bout de quarante-
(1) A propos de ces événements, il est indispensable de se reporter à V Histoire des musulmans d'Espagne^ iii, 290 et s.
cinq jours il n’avait pas ol)lenu do résultat, et il alla assiéger Zalira, contre les habitants de qui il combattit trois Jours. Alors un officier livra la porte qu’il était cbai’gé de garder, ce qui iierrnit aux llerbèrcs d’ari'iver aux remparts et d’en chasser les défenseurs; une fois la ville prise, la plupart des soldats qui s’y trouvaient furent tués. Les habitants se réfugièrent sur la montagne, et des hommes s'enfermèrent dans la mosquée, où les Bei*])ères les égorgèrent, femmes et enfants compris ; puis ils mii-entlefcu à cet édifice, aussi bien qu’au palais et aux maisons, dont la plupart furent lu'ùlées, en môme temps que tout était mis au [)illage.
WadilL informa alors Soleyman de son intention do quitter Cordoue en secret, lui conseillant de reprendre à ce moment le siège de la ville ; mais Mo’ayyed, qui eut vent de la chose, fit mettre le traître à mort. Cordoue était réduite à la plus triste situation : les vivres manquaient et la mort faisait de cruels ravages. Au dehors, les Berbères avaient moins de vivi*es encore, tant ils avaient ravagé les campagnes. Les Cordouans émigraient et Mo’ayyed punissait de mort quiconque penchait pour Soleyman. Celui-ci et ses Berbères poussaient le siège vigoureusement et serraient les habitants de très près.
Au cours de cette période, ‘Obeyd Allah ben Moh’ammed ben ‘Abd el-Djebbar se révolta à Tolède et fut reconnu par les habitants de cette ville. Mais une armée que Mo’ayyed envoya contre eux les ramena à l’obéissance, et le rebelle fut fait prisonnier et mis à mort en cha‘bàn 401 (9 mars 1011).
Dans un certain combat, les Cordouans infligèrent aux Berbères des pertes sérieuses, tant en tués qu’en individus noyés dans le fleuve. Les assaillants s'éloignèrent alors de Cordoue et allèrent assiéger Séville ; mais une armée envoyée par Mo’ayyed pi'otégea celle-ci et les força à SC retirer.
[IL 154) Soleyman sollicita et obtint l'adhésion du
lieutenant de Mo’ayyed à Saragosse et autres lieux. Quand il fut repoussé de Séville, il alla attaquer et piller Calatrava, ou il s’installa avec les siens. Il l'ecommença ensuite le siège de Cordoue, d’où la faim et la peur üvaient fait sortir nombre d’habitants et de soldats; il poussa vigoureusement la lutte et finit par se rendre maître de vive force de la ville. On tua tous ceux qu’on trouva dans les rues, on pilla les habitations et on y mit le feu. Le nombre des victimes fut innombrable. Les Berbères s’installèrent dans les maisons qui avaient échappé à l’incendie, et les Cordouans virent des choses inouïes.
L’entrée de Soleymân à Cordoue eut lieu à la michawwal 403 (29 avril 1013), et on lui prêta serment de fidélité. Mo’ayyed tiré du palais lui fut amené. On raconte bien des choses sur ce qui se passa entre eux, puis les partisans de Mo’ayyed se retirèrent (?) dans l’Espagne orientale (l).
Parmi les victimes innocentes de ce siège, figure Aboû ’l-Welîd [‘Abd Allah ben Moh’ammed] ben el- Farad’i (2).
[P. 170) Soleymân remonte une seconde fois sur le trône en Espagne
En 403, à la mi-chawwal (14 mai 1012), Soleymân ben El-H’akam ben Soleymân ben ‘Abd er-Rah’mân Nâçir EOmeyyade, surnommé Mosta‘în, remonta pour la seconde fois sur le trône, comme il a été dit sous l’an 400, et on lui prêta serment de fidélité. Les Cordouans
(1) On dit aussi que Mo’ayyed fut alors exécuté (voir 3Ius. (VEs^ pagne, iii, 320).
(2) C’est l’auteur du dictionnaire biographique dont M. Codera a donné une édition dans la Bibliotheca arabo-hispa7ia.
RC portèrent n se rencontre pour le Ruiner, et alors il répéta ces vers proverbiaux :
[ lawî!] « En nie voyant apparaître pour la seconde fois et l>ien qu’ils me connaissent, ils demandent f|ui je suis ; ils m’accablent de souhaits de biemvenue et de jirospérité, mais ils m’auraient tué s’ils m’avaient eu un moment en leur pouvoir » (1).
Sous le règne de Soleyrnan, qui était lettré, poète et éloquent, des flots de sang furent versés, ainsi qu’il a été dit sous l’an 400. Les Berbères étaient alors les véritables maîtres, et comme ils constituaient la majorité de son armée, il ne pouvait rien contre eux; il a été dit d’ailleurs que ce sont eux qui le soutinrent et qui le mirent ensuite sur le ti'ône.
En 403 (22 juill. 1012), Aboù ’l-Welîd ‘Abd Allah ben Moh’ammed, dit Ibn el-Farad’i Andalosi, fut tué à Cordoue par les Berbères.
|FL 176] Guerre civile entre Bâdîs et son oncle H’ammâd (2)
En 406 (20 juin 1015) surgirent entre l’émir d’ifrîkhyya Badis et son oncle H’ammad des dissensions qui aboutirent à une guerre sans merci. [P. 177] Des propos mordants et divers actes de ce dernier étaient parvenus à la connaissance de son neveu, que cela indisposa, mais qui cacha son mécontentement jusqu’au jour où cela lui devint intolérable. Il avait un fils, ELMançoûr, à qui il voulut donner un commandement et la qualité d’héritier présomptif, et il écrivit en conséquence à H’ammâd
(1) Voir 4///.S. d’Ei^parjne, iii, 310 ; sur le caractère de Solymân, ihi(L, 312.
(2) Voir llerbcycs, U, \1 et 44; iii, 205 ; le Ikiyân, i, 272 et s., ofl're uti l'écit détaillé et (jui n’est pas toujours identique à celui de noti-(‘ auteui'.
de remettre une partie des cantons qui lui avaient été concédés en fief, c’est-à-dire Tîdjis, K’açr el-Ifrîk’i et Constantine, au représentant de son fils El-Mançoùr. Il envoya pour en prendre livraison l’un des ses principaux officiers, Hàcliim (1) ben Dja‘far, qn’il fit accompagner de son propre oncle Ibrâhîm, dont la mission était d’empêcher une opposition éventuelle de H’ammâd, frère du dit Ibrahim. Ces deux envoyés n’étaient plus bien éloignés de H’ammâd quand Ibrâhîm, quittant Hâchim, se rendit auprès de H’ammâd, qu’il exhorta à se révolter contre Bâdîs; ses conseils furent suivis, et les deux frères, levant l’étendard de la révolte^ rassemblèrent de nombreuses troupes dont l’ensemble constituait trente mille combattants.
A cette nouvelle, Bâdîs réunit ses guerriers et se mit en campagne, tandis que H’ammâd et Ibrâhîm marchaient contre Hâchim ben Dja‘far, qui était dans le fort de Chikkabenariyya (2), le battaient et le forçaient à se réfugier à Bâdja, non sans que H’ammâd lui eût enlevé son argent et ses approvisionnements. Bâdîs étant arrivé an lieu dit K’abr ech-Chehîd (tombeau du martyr) (3), un grand nombre des soldats de H’ammâd se rendirent auprès de lui, et il reçut des lettres où ses deux oncles disaient ne s’être pas séparés de la communauté musulmane et n’avoir pas cessé de lui obéir, assertions que démentaient leurs actes, puisqu’ils versaient le sang, massacraient les enfants, mettaient le feu aux moissons et aux habitations et réduisaient les femmes en esclavage. Ainsi H’ammâd arriva à Bâdja, aux habitants de laquelle il accorda Vamân qu’ils sollicitaient; ces gens, se fiant à sa parole, se croyaient en sécurité, et quand il entra dans la ville, il se mit à tout
(1) Le Baijân orthographie « llichâni ».
(2) La Sicca Veneria de l’antiquité, le Kef de nos jours ^Merâçid, s. V. ; Bekri, p. 82).
(3) Je n’ai pas retrouvé ailleurs le nom do celte localité.
tuer, piller et incendier. Cepcndnnt HAdîs conlinunil sa inarclic en avant; en eafar* 40G (20 juil. 1015), H’ammad arriva à Acliîr, fini était dans sa d(^pcndancc et que gouvernait son lieutenant Klialaf Il’imyari ; mais celuici lui en refusa l’entrée et fit sa soumission à Badîs, ce qui ne laissa pas de décourager H’aruînad, (pii avait mis son principal espoir dans la force et les retranchements de cette ville. Badîs arriva alors à Mcsîla, dont les habitants se portèrent tout joyeux à sa rcncontr'c; il envoya de là un corps d’armée contre la ville qu’avait fondée H’ammad et il la fit ruiner, mais sans rien enlever des biens des habitants. [P. 178] Gomme un grand nombre des soldats de la garnison du fort appartenant au rebelle (c'est-à-dii*e la K’aPat H’ammad) s’enfuit auprès de Badîs, Ibrâhîm, qui l’occupait, fit saisir et égorger sur le sein de leurs mères les enfants des fugitifs, et lui-même, dit-on, en exécuta soixante de sa main ; après quoi, les mères elles-mêmes furent mises à mort.
La rencontre entre Bâdis et Il’ammâd, qui eut lieu le l^^’djomûda I (16 oct. 1015), fut des plus terribles: les soldats de Bâdis, sachant le sort qui leur était réservé s’ils étaient battus, étaient bien décidés à mourir plutôt que de céder; mais à la suite d’une mêlée corps à corps qui fit de nombreuses victimes, H’ammad et les siens s’enfuirent sans plus s’occuper de rien, de sorte que les vainqueurs restèrent maîtres de leurs bagages et de leurs biens, où figuraient entre autres dix mille boucliers de choix en cuir d’antilope. H’ammàd, qui ne dut de n’être pas pris qu’à l’empressement des vainqueurs à piller, arriva à sa K’aPa le 9 djomôda I (24 oct.); il alla ensuite à Dekma(l) dont, sous quelque vaine accusation, il fit périr par l’épée trois cents habitants. Alors un juriste de cette localité se présenta à lui et lui parla
(1) Cette orthographe est celle qu’indique le Meràcid et qu'a adoptée M. de Slane dans sa traduction de Bekri (p. 131). M. de Goeje (li-ad, d’Edrisi, p. Pil) écrit Dcggaina. Une faute de co[)istc a tiansforiiié ce nom en Zekma dans le llayâti, i, 275.
ainsi : « 0 H’ammûd! quand tu es devant des guerriers tu es mis en déroute, quand des masses te résistent tu fuis; tu n’as de force et de puissance que conti'e un prisonnier qui ne peut rien contre toi! » Il punit cet audacieux de mort, et emporta tous les vivres, le sel et les provisions de cette ville dans sa K’ara.
Bâdîs, qui s’était mis à sa poursuite, résolut de ne pas bouger du pays, fit élever des constructions et payer de grosses soldes à ses guerriers. H’ammad fut vivement contrarié d’un plan qui souriait peu à ses soldats ; le découragement le prit et une partie de ses compagnons le quitta. Ensuite Warroû ben Sa‘îd Zenati, qui s’était rendu maître de la Tripolitaine, vint à mourir, et la discorde qui se mit chez les Zenàta, les uns se ralliant à son frère Khazroùn, les autres au fils de Warroû, augmenta les soucis de H’ammad, car il espérait que les Zenâta, en faisant quelques conquêtes, forceraient Bàdîs à marcher contre eux (1).
Mort de Bâdis et gouvernement de son fils El-Mo‘izz (2)
Le mardi 30 dhoû’l-k’a‘da 406 (Ornai 1016),Badîs passa son armée en revue et fut très satisfait du résultat ; vers la fin du jour, il monta à cheval, puis rentra chez lui tandis que ceux de ses compagnons qui lui avaient fait escorte regagnaient leurs tentes; au milieu delà nuit, il mourut. [P. 179] Le serviteur (qui eut le premier connaissance de l’événement) porta aussitôt cette nouvelle à H’abîb ben Aboû Sa‘îd, à Badîs ben Aboû (3) H’ammûma et à Ayyoùb ben Itewwoufet, qui étaient les trois principaux officieras. Les deux premiers étaient en
(1) Voyez Berbères, iii, 265; Bayân, i, 277.
(2) Voir le récil du Bayân, i, 277 ; Berbères, ii, 18 et 45.
(3) Dans le Bayân, « Aboû » manque.
clal d’iioslililé; cliacuii d’eux cependaiil. sc précipita vers la lente de l’autre, et quand ils sc ci'oisèrcnt chacun lint à l’autre le même langage : «Nous savons tous les deux quels sont nos sentiments l'éciproqucs ; mais ce que nous devons faire maintenant tous les deux, c’est d’unir nos cffoi'ts pour parer aux suites de ce malheur, après quoi notre inimitié l'enaîtra ». Ils tinrent conseil avec Ayyoùl) et se dirent ceci : « L’ennemi est proche et notre pi'ince osi loin; tant que nous n’aurons pas choisi un chef à qui nous en référions pour nos affaires, nous ne serons pas tranquilles du côté de l’ennemi. Or nous savons que les Çanhadja penchent pour El-Mo‘izz et d’autres pour Keramet (1) ben el-Mançoûr, le neveu de Badîs » ; et en consé(iucnce, ils se mirent d’accord pour donner en appai'ence le pouvoir à Keramet, sauf à le déférer à El*Mo‘izz ben Badîs quand ils seraient en lieu sûr et à l’emettre ainsi tout en ordre. Ils firent donc appeler Keramet et lui prêtèrent aussitôt serment de fidélité. Sur ces entrefaites, le jour se leva sans qu’aucun soldat sût ce qui s’était passé; leur plan était d’annoncer au matin que Badîs avait pris médecine. Mais, ce matinlà môme, les habitants de Moh’ammediyya fermèrent les portes de la ville, tout comme si la mort de Bûdîs eût fait l’objet d’une proclamation. Alors la nouvelle se répandit et une grande crainte envahit tout le monde, de sorte qu’en présence de ce bouleversement (les officiers en question) annoncèrent que Keramet avait pris le pouvoir en main. Mais les esclaves noirs de Bûdîs et ceux qui étaient avec eux témoignant leur désapprobation, Il’abîb prit leurs chefs à part, et l’exposé qu’il leur fit de la situation les tranquillisa. D’autre part, Keramet se rendit à Achîr pour y enrôler des Çanhadja, des Tclkûta (2) et autres, à qui l’on distribua cent mille dinai'S tirés des réserves (du trésor).
(1) Lo JUiydn et Ibn Klialdouii orlliogrnpliient Keràina.
(2) Les 'l'elkâta sont une des soixante-dix tribus entre lesquelles se divisent les Oaidiâdja, dit le Kartds (texte p. 75) ; on retrouve la
Quant à EI-Mo‘izz, qui avait environ huit ans et demi et quelques jours (1), puisqu’il était né en djomada I 398, son entourage, en apprenant la mort de Badîs, lui fit tenir une audience pour recevoir les compliments de condoléance, puis il monta à cheval, fit une sortie processionnelle et reçut la prestation de serment; après quoi il sortit tous les jours à clieval et fit organiser quotidiennement des repas auxquels le peuple prenait part sous ses yeux. L’armée quitta Moh’ammediyya pour se rendre auprès de lui, en emportant le cadavre de Badîs, placé dans un cercueil qui, précédé des tambours et des étendards, était porté en tète des troupes, tandis que les soldats l’escortaient à gauche et à droite. Ils passèrent à Mançoûriyya [P. 180] le 4 moh’arrem 407 (12 juin 1016), et arrivèrent à Mehdiyya, où se trouvait El-Mohzz, le 8 du môme mois. Le jeune prince à cheval écouta les présentations que lui fit H’abîb, nommant les hommes et lui faisant connaître les officiers et les principaux, après quoi El-Mofizz partit de Mehdiyya pour se rendre à Mançoûriyya, où il arriva le 15 moh’arrem. C’est ce prince qui,’ le premier, poussa les habitants d’ifrîkiyya à embrasser les doctrines malékites, au lieu des hanéfites qui y avaient jusqu’alors prévalu.
Quant à Keràmet, les tribus Çanhadja et autres, lors de son arrivée à Achîr, se groupèrent autour de lui, et comme H’ammûd, à la tète de quinze cents cavaliers, se disposait à l’attaquer, il marcha contre le rebelle avec une arm.ée de sept mille combattants. 11 fut déployé beaucoup d’acharnement dans la rencontre qui suivit ; mais certains de ceux qui suivaient Kei'àmet ayant quitté leur chef pour aller piller le trésor, lui et son armée furent complètement mis en déroute, et il rega-
niôiuG oilhügrn{>be [)1lis loin et dans VHist. des Berbères (ii, 3, 5, 58 et 2CÜ) ; mais lo Ikiijàn orlliographie üutelkàta (i, 259, 276 et 278).
(1) Le Bayân (i, 278) le fait plus jeune de deux mois.
— /il 8 —
^iia Acliîi*. Lo kàdi clics pi‘iiicij)aux Iiabilaiils de (îcUc ville lui ayant conseille d’y rcslci' pour en di'd'endi’i} rentrée à H’anmiâd, il se rendit à leur opinion. Ce dei‘nier, élant venu (d,al)lir son caini) sons l(3S ninrs, demanda une entrevue i\ Ker.âmct, <pii alla le li'onver et qui accepta de lui une sonnne d’argent avec l’antijrisation de se rendre auprès d’Cl-Mo‘i/,/.. n’amni<àd, ensuite, lit massacrer un grand nombi’c des habitants d’Acbîi* pour les punir d’avoii* conseillé à Kor<‘nnct de s’y instal- Ici' pour l’empêclier, lui H’ammàd, d’y entrer. (Jnant à Keràmet, qui arriva auprès d’bd-Mo‘iz/ en mob’arrem (juin-juillet lOlG), il fut bien accueilli par ce prince et lut l’objet de ses li Itérai i tés.
A la fin de dboù’ 1-b’iddja (28 mai 1017), l-:i-irakim fit d’i^'gypte un envoi à Kl-Mo‘izz de robes d’bon iieur et lui octroya le titre houorilique de Cbcref ed-Da\vla, sans parler aucunement des poursuites par le fer et le feu dont les Cbiites étaient victimes (I). Le 21 çafar 408 (17 juillet 1017), El-Mo‘izz se mit eu campagne pour arrêter les incursions de H’anirnad, qui assiégeait Bàgbàya et d’autres villes (2). Ce dernier*, à l’approcbc de son adversaire, abandonna Bâgbaya, et la bataille s’engagea le 30 rebî‘ I (2G août 1017); mais pr-esque. aussitôt H’ammad fut mis en déroute, et les guerriei-s d’El-Mobzz commencèrent à égorger les vaincus et à piller tous leurs biens, approvisionnements, etc. Une quantité considérable de tètes fut apportée à El-Mo‘izz, dont une proclamation avait fait connaître qu’il serait payé quatre dinars pour cbacune d’elles. Ibràbîin, frère de Il’ammûd, fut fait prisonniei*, mais ce chef lui-même, bien que blessé et abandonné par les siens, put s’échapper. Iil-AIo‘izz ensuite s’éloigna, et alors un messager de H’ammad vint lui apporter les excuses du rebelle,
(1) Il ('St ici fait allusion à des massacres dont il est parlé plus loin, et sui- Icscpiels le llüjiân aussi donne des détails (i, 279),
(2) Les détails (pii suivent complètent utilement une sèche mention du JJaijàn (i, 28(1); voir aussi Jiarbères, ii, 18.
qui avouait sa faute et réclauiait sou pardon : «Si tes paroles sont sincères, répondit le vainqueur, envoienous ton fils El-K’a’id ». El-Mo‘izz chargea alors [P. ISIJ Keràmet, [fils de] son oncle, delà surveillance des Arabes clients d'Ibràliim. H’aminûd fit répondre qu’il enverrait sonfils El-K’à’idou qu’il se pi'ésenterait Ini-rnême quand il aurait reçu de son frère Ibrâhîm, selon les formes employées entre eux^ la nouvelle qu’Ibrabîm avait entre les mains l’engagement d’El-Mo‘izz le concernant lui H’ammàd. Alors Ibrâhîm se présenta à El-Mo‘izz, de qui il reçut l’acte demandé et informa son frère de la chose, en même temps qu’il lui disait sa reconnaissance pour les libéralités d’El-Mohzz. Ce dernier, rentré dans son palais le 30 djomâda I (23 octobre), fit alors rendre la liberté à son oncle Ibrâhîm, lui fit don de robes d’honneur et lui envoya de l’argent, des montures et tout ce qui lui était nécessaire. Quand ll’ammâd sut ce qui se passait, il fit partir son fils El-Kâ’id, qui arriva à la cour le 15 cha‘bân (5 janv. 1018) : ce jeune homme fut honorablement traité, reçut des cadeaux considérables et il lui fut assigné, à litre de fiefs, Mesîla, T’obna et autres localités. Il retourna alors en ramad’ân (janv.févr.) auprès de son père, qui adhéi*a par serment à la conclusion de la paix. Les choses furentainsi arrangées, et un mariage conclu entre la sœur d’El-Mo‘izz et ‘Abd Allâh ben H’ammâd consolida encore le rétablissement de la bonne entente et de la sécurité réciproque (l).
L’ifrîkiyya et le Maghreb eurent à souffrir d’une disette provoquée par les ravages des sauterelles et les désordi'es des princes (2). Mais après le rétablissement de la paix et de la bonne intelligence, El-Mo‘izz envoya des troupes contre les tribus berbères et autres, chez qui régnaient des mésintelligences qui provoquaient de fi'équents et sanglants combats. La vue des troupes du
(1) Cf. Ibn Khaldoûn, ii, 18 et 45.
(2) Ea l'an 40t) ('Bayàn^ i, 281).
pi'incc mit un terme ù leur ardeur guerrière et ramena le calme ; les récalcitrants fui'cnt ramenés à la raison par la force, et l’exécution des fauteurs de troubles rétal)lit la paix entre ces triions.
Zawi ben Zîri ben Mennàd, oncle paternel du père d’l'd-Mo‘izz, revint avec scs femmes, scs enfants et ses serviteurs d’Espagne, où il avait fait un long S(‘jonr. Nous avons dit le motif qui l’avait fait émigrer dans ce pays, où il avait conquis Grenade et eu à soutenir de nombreux combats. Il i*amenait avec lui de l’argent, des approvisionnements et des pierres précieuses en prodigieuses quantités. El-Moùzz fit bon accueil à ses parents, leur adressa des cadeaux de prix et des vivres abondants, et ils se fixèrent auprès de lui (1).
La mort de BAdis et ce qui suivit devrait figurer sous l’année 407, mais nous avons donné un récit d’ensemble.
[P. 188] Origine de la dynastie Alide, en Espagne, et meurtre de Soleymân
En 407 (9 juin 1016), le gouvernement de l’Espagne passa aux mains d’‘Ali benll’ammoûd ben Aboù ’l-‘Aycli ben Meymoûn ben Ali’med ben ‘Ali ben ‘Abd Allah ben ‘Omar ben Idrîs ben Idrîs ben ‘Abd Allah ben El-H’asan ben El-H’asan ben ‘Ali ben Aboù T’Aleb ; on diffère sur les degrés seuls de cette généalogie, mais on est unanime à reconnaître qu’elle remonte bien au Prince des croyants ‘Ali.
Voici ce qui se passa. Kheyran, guerrier ‘Amiride qui avait été i)ai'tisan d’El-Mo’ayyed, était, à cause de cela, mécontent devoir SoleymAn ben El-ll’akam l’Omeyyade
(l) Ce l’etour do Z;lwi, après vingL-deux ans d’absence, eut lieu en 410 ilUiyàn, i, 281 ; Berhèren, ii, 19, 44 ; ni, 59, 247). Sur le rôle joué [Kir ce chef eu hspague, \o\r Mus. d’Espaynej ni, 2S8 et s.; 317.
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sur le trône. Lors de la prise de Cordoue par Soleymàn, Kheyran s’enfuit avec un gros de guerriers ‘amirides; mais, poursuivi et rejoint par les Berbères, il leur tint résolument tète et reçut de nombreuses blessures qui le firent laisser pour mort sur le champ de bataille. Il put néanmoins, après le départ des ennemis, se relever, et il fut recueilli par un Berbère de Cordoue qui le soigna et le guérit. Après avoir récompensé son sauveur (1), il passa secrètement dans l’Espagne orientale. De nombreux partisans se joignirent à lui, et il combattit énergiquement les Berbères de cette région. Alméria étant tombé entre ses mains, les soldats des djond se réunirent à lui, et il expulsa les Berbères du territoire environnant, de sorte que sa situation devint très forte.
Or ‘Ali ben H’ammoùd régnait à Ceuta, qui est séparée de l’Espagne par le détroit de Gibraltar, et son frère El- K'âsim ben H’ammoûd était à Algéziras en qualité de gouverneur. Ils étaient partisans de Soleymàn ben El-H’akam, et c’est à cela qu’ils devaient d’avoir été mis, par ce prince, d’abord à la tête des Maghrébins, puis dans les postes qu’ils occupaient alors. Les préférences de Kheyran étaient acquises au gouvernement d’El- Mo’ayyed, et comme il croyait que ce prince, disparu du palais [de Cordoue] était encore en vie, c’était en son nom qu’il faisait dii'e le prône dans le pays qu’il gouvernait. ‘Ali ben H’ammoùcl, voyant le désordre qui régnait partout, fut mordu du désir de régner enEspagne, et il écrivit à Kheyran qu’El-Mo’ayyed avait fait de lui, ‘Ali, son héiâtier présomptif avec mission de tirer vengeance de sa 'propre mort s’il venait à être tué. [P. 189] Kheyran lui reconnut cette qualité d’héritier, et se mit à écrire de tous côtés pour exciter des soulèvements contre Soleymàn. Plusieurs entrèrent dans ses vues, entre autres ‘Amir ben Fotoùh, vizir d’El-Mo’ayyed, qui était à
(l) D'apiès Düzy d’Esp., iii, 315), ce fut son sauvcui* (pu
pourvut Kbeyi-ân d’aigenl.
Mnlnf2:n, et l’on mnndn n ‘Ali hcn H’ommond h Cciiln do ])nsser In nier ])our mnrclier nvcc lui contre (’ordone. ‘Ali déharqun en 405 juillet 1014)5 fine lui
livra ‘Arnii* ben Fotoùli, lequel le reconnut coinrne liéritiei* iirésomptif. Kn 400 (20 juin 1015), Klieyr.àn et ceux qui pensaient comme lui se i*éunii‘ent. à Almnnecar, entre Alméria et Alalaj^a, pour s’entemlre sur leurs pi'ojets ultérieurs; puis chacun retourna chez soi pour se préparer à l’atlaque de Cordoue. On se retrouva ensuite pour cette expédition, et l’on i-econnut ‘Ali en réservant les droits d’El-Mo'ayyed. Quand on passa par Grenade, l’émir qui commandait dans cette ville (l)sei'allia aussi et mai'cha avec cette armée. La bataille avec Soleymàn et les Berbères s’engagea à dix parasanges de Cordone et fut acliarnée, mais ceux-ci furent battus et perdirent beaucoup de monde. Soleymàn fut fait prisonnier (2) et amené devant ‘Ali ben H’ammoùd, ainsi que son frère et son père, EMI’akam ben Soleymàn l)en ‘Abd er- Rali’màn Nàçir. L’entrée d’‘Ali 5 Cordoue eut lieu en moharrem 407 (juin-juillet 1010). Klieyràn et plusieurs autres se rendirent au palais dans l’espoir d’y trouver El-Mo’ayyed encore en vie. Mais ils n’y découvrirent qu’un cadavre qu’ils exhumèrent ; on réunit la population, et l’un des pages (fêta) qu’avait fait élever El-Mo’ayyed fut appelé pour reconnaître si c’était là son cadavre. Cet homme examina le corps et notamment les dents, car le prince en avait une qui était noire et qui pouvait établir son identité ; il déclara, de même que d'autres, que c’était bien El-Mo’ayyed, car ils ci’aignaient les suites de la colère (r‘Ali, et pourtant ce jeune homme n’igâiorait pas qu’El-Mo’ayyed était encore vivant. Le 7 moharrem (15 juin), ‘Ali fit metti-e à mort Soleymàn, ainsi que son frère et son pèi*e. Quand celui ci parut devant ‘Ali ben ll’ammoùd, il fut intei'pellé par le vainqueur : « Réponds,
(1) C’nst-à-'lire Zàwi t)eii Ziiî, dont il a clé (picstion, p. 352 ; voir Mus. d' Espa(}nc,, \\\, 317.
(2) Mais pai‘ trahison et sans avoir combattu, d'après l>ozy.
vieillard ! C’est vous autres qui avez tué El-Mo’ayyed? — J’en atteste Dieu ! nous ne l’avons pas tué, car il vit encore ! » Cette réponse fit hâter la mort de ce vieillard, homme de bien qui vivait retiré du monde et n’avait été pour rien dans les événements politiques auxquels avait été mêlé son fils.
h\li ben H’ammoûd, devenu maître de Cordoue, se fit prêter serment de fidélité et exerça pleinement l’autorité sous le surnom d’El-lNIotawakkel ‘ala’llah.
[P. 190] Dans la suite, Kheyràn se révolta contre lui et quitta Cordoue pour des raisons diverses, entre autres qu’il cherchait^ mais en vain, à retrouver El-Mo’ayyed et qu’il était informé des intentions homicides d’^Ali à son égard.
Révolte d’‘Abd er-Rah’màn TOmeyyade
Kheyràn ayant commencé à faire de l’opposition à ‘Ali, s’enquit d’un Omeyyade, et on lui désigna ‘Abd er- Rah’màn ben Moh’ammed ben ‘Abd el-Melik ben ‘Abd er-Rah’màn Nàcir, qui avait fui de Cordoue en secret pour aller se cacher à Jaén et qui était le plus vertueux des Omeyyades survivants. Kheyràn ainsi que d’autres lui prêtèrent serment et le surnommèrent El-Moi'tad’a ; puis ce chef députa à Mondhir ben Yah’ya Todjibi, qui commandait à Saragosse et à la fi^ontière supérieure, de même qu’aux habitants de Xativa, de Valence, deTortose et d’Alpuente. Tous consentirent à reconnaîti^e le nouveau prince et à s’insurger contre ‘Ali ben H’ammoùd, et la majeui'e partie de l’Espagne fil de même.
Une réunion eut lieu loi's de la Fête des sacrifices de408 (29 avril lOlS) dans un lieu dit Er-Riyàh’eyn ; les légistes et les cheykhs y assistaient, et après êti'e convenus de rendre le khalifat électif, on tomba d’accord pour choisir El-Mortad’a, puis on se dirigea avec lui contre les
ÇanliAdja cl ron campa sous les murs de (Irciiadc. Mais J'd-Morlad’a marcha couti-c Valence cl Xalivn (I) cl a^it avec liauteur à l’égard de Moiidli’ir l)en Vali’ya el de Klieyi'àu, devant raulorilé de (jui il ne s’inclinait pas, de sorte que ces deux chefs regrettèrent ce qu’ils avaient fait. Le pi-ince marcha ensuite vers (li'cnade, dont il commença le siège. Mais après plusieurs jours de comhat achai'ué les Grenadins et leur chef Zâwi hen Zîri remportèrent la victoire (2). Mortad’a et scs troupes fiii-cnt poursuivis par les Çanhadja, (lui tuèrent les uns et réduisirent les autres en captivité ; le prince vaincu lui-méme, alors âgé de quarante ans et ])lus jeune ({ue son frère Ilichâm, fut tué au cours de la poursuite (3).
Le dit Ilichamse retii'a à Ali)uentc, oii il resta jusqu’à ce qiLon le proclama khalife. Quant à Ali hen Il’ammoùd, à la suite de cette affaire, il ne cessa de gagner de jour en jour sur le territoire de Khcyràn et des ‘Amirides.
Mort violente d’‘Ali ben H’ammoûd l’Alide
En dhoû’l-k’a‘da 408 (20 mars 1018), ‘Ali ben H’ammoùd [P. 191] fit les préparatifs d’une expédition contre Jaën, qu’occupaient des soldats de Kheyrûn. Le 28 de ce mois (10 avril 1018), Parmée sortit de Cordoue, di'apeaux et tambours en tète, et l’on attendit son arrivée. Comme on s’impatientait, on alla à sa recherche et l’on trouva son cadavre dans la salle de bain, où il était entré en compagnie de quelques-uns de ses pages, lesquels l’avaient assassiné. Les troupes rentrèrent alors dans la ville.
(1) Do CO Diou voiïK'nt tenté par Mortad’a, il n’est rien dit dans VJlisf. (1rs Mus. (VEspcujnr (i, 3‘?8) ; niais cf. I{ccherchrs^ 2* éd., i, 238.
(2) Victoire duo, d’a[)rès le récit de Dozy, à la trahison de Mondhir et de Klieyiân ; cl. Ilrclierchrs, i, a])p., j). xl.
(3) il toinlia victime d’un assassinat, à Cuadix, sous les coups des éniissaiies de Klieyràn, dit Dozy.
Il avait pour prénom Aboû 'l-H’asaii et pour surnom El-Motawakkil ‘Ala ’llah, ou, selon d’autres, En-Nûçir li-dîn Allah. Fils d’une Koreychide et père de deux fils, Yah’ya et Idrîs, il mourut à quarante-huit ans, après avoir régné un an et neuf mois. C’était un brun aux grands yeux de couleur foncée, au corps long et élancé, au caractère résolu et décidé, pratiquant la justice et bon administrateur. Il avait résolu de rendre aux Cordouans les Ijiens que leur avaient enlevés les Berbères, mais son règne fut pour cela trop court. Il aimait la louange et la récompensait largement.
Il eut pour successeur son frère El-K’asim, qui avait quelques années de plus que lui.
Règne d’El-K’âsim ben H’ammoûd l’Alide à Cordoue.
Après la m.ort violente de son frère ‘Ali, que nous avons racontée sous la présente année 407 (1), on reconnut Fautorité d’El-K’àsim, qui fut surnommé El- Ma’moùn. Quand son pouvoir fut solidement établi, il écrivit aux ‘Amirides pour se les concilier et donna en fief à Zoheyr Jacn, Galatrava et Baëza. De môme il sut s’entendre avec Kheyràn, qui se rendit auprès de lui pour ensuite retourner à Alméria. El-K’âsim conserva
donc le gouvernement de Cordoue et autres lieux
jusqu’en 412 (IG avril 1021). C’était un homme tranquille et doux, qui aimait le calme et sous le règne de qui le peuple vécut en repos. Bien que Chifite, il ne faisait nullement monti'e de ses croyances. Il quitta Cordoue pour se rendre à Séville, et alors son neveu Yah’ya se révolta dans la première de ces villes (2).
(1) Mais elle eut lieu en 408, comme il a été dit quelques lignes plus haut.
(î) Sur le règne de ce prince, voyez Dozy, m, 3'29 ; Merràkeclii, trad. l'r. , p. 43.
Règne de Yah’ya ben ‘Ali ben H’ammoûd ; ses rapports avec son oncle.
Sitôt qu’KI-K’àsim se lut dit'ii;é vers S(‘villc, sou neveu Yuh’ya Jjcn ‘Ali partit de Malaga et ciilra à (A)i*doue sans dilliculté. Une fois iiistalliî dans (-(dte ville, il se lit pi'êter serment de IMélilé pat* les habitauls le U*' djoniàda 1 de 412 (12 août 1021), et prit le surnom de El-.Mo‘tali. 11 j'GSta à Cordoue \[\ 102] revendiquant le titre de klialife, tandis que son oncle lU-K’àsim en faisait autant à Séville, jus(iu’en dlioù ’l - k’a‘da 413 (25 janv. 1023). Yali’ya s’étant alors rendu de Cordoue à Malaga, son oncle, sitôt qu’il eu lut infornKq sauta à cheval et sans s’arrêter ni jour ni nuit gagiui Cordoue, oii il entra le 18 dhoù ’l-k’a‘da 413 (13 fév. 1023). Pendant son séjour à Séville, il avait su gagner les Berl)ères, et c’est sur eux qu’il s’appuyait; il resta ainsi queltpies mois à Cordoue, puis ses affaires se gâtèrent. Son neveu Yah’ya marcha sur Algéziras, qu’il conquit, et qui i-enfei niait la femme et les biens d’KhKàsim, pendant qu’Idrîs, frère de Yah’ya et gouverneur de Ceuta, conquérait Tanger, qu’Ei-Kasim avait installée de façon à s’y l etirer si ses affaires ne réussissaient pas à son gré en Espagne.
Les succès de ses neveux excitèrent les convoitises du peuple, et comme les Berbères étaient devenus maîtres de Cordoue et s’emparaient de ce qui leur convenait, la population prit les armes et un comliat achai'iié s’engagea le 10 djomàda 1 414 (30 Juillet 1023); puis une ti*ève survint pendant laquelle les deux pai'tis se respectèrent et qui dura Jusqu’au 15 de ce mois (1). l^l-K’âsirn occupait le palais et témoignait de
(1) Il srnihle (ju’il faut lire « de (Ijoniàda II », à en juger pnr ce qui est dit aussitôt aj)rès. ■ - .
l’amitié aux Cordouans, se donnant comme étant pour enx, alors que ses sympathies étaient pour les Berbères. Le vendredi 15 djomada II (3 septembre) après qu’on eut fini la prière solennelle, le cri « aux armes ! » retentit, et toute la population obéissant mit la ville en état de défense. On pénétra dans le palais, d’où El- K’àsim sortit pour se mettr*e à la tête des Berbères, qui, gi'àce à la supériorité de leur nombre, serrèrent les habitants de très pi'ès. On resta ainsi à se batti-e pendant plus de cinquante jours, puis les Cordouans pris de peur demandèrent à leurs adversaires de leur laisser le champ libre et de leur garantir la vie sauve, à eux et à leurs familles. Mais ils essuyèrent un refus formel, ce qui leur fit déployer une énergie nouvelle dans le combat : le 12 cba^bàn (29 octobre), ils firent une sortie et luttèrent en désespérés, si bien que Dieu leur donna la victoire : Celui qui receura un ouh'oge sera assisté par Dieu lui-mème (Koran, XXII, 59). Les Berbères subirent une déroute complète, et chacun de leurs divers groupes s’enfuit d’un côté différent, dans quelque endroit dont il se rendit maître.
El-K’âsim ben H’ammoùd se dirigea vers Séville et écrivit aux habitants d’évacuer mille maisons destinées à recevoir les Berbères; mais cette exigence leur parut trop lourde : [P. 193] ils se soulevèrent contre ses deux fils Moh’ammed et El-H’asan, qui habitaient parmi eux, et les chassèrent, eux et leurs compagnons. Après quoi, restés maîtres de la ville, ils choisirent trois d’entre les principaux, savoii* le kàdi Aboù l’-K’àsim Moh’ammed ben Ismàfil ben L\bbàd Lakhmi, Moh’ammed ben Yerîm Alhàni et Moh’ammed ben Moh’ammed ben El-H’asan Zobeydi, pour administrer les affaires publiques et privées.
Puis Ibn Yerîm et Zobeydi d’un commun accord demandèrent à Ibn ‘Abbad qiPil se chargeât seul de gouverner; celui-ci refusa d’abord, mais il finit par se rendre à leurs instances et à céder aussi à la crainte
du préjudice que pouvait cnuserson refus, de soi’le qu’il fut investi du pouvoir civil et ruilituirc.
El-K’ûsim, nu courniit de ce qui se passnit, se dirijj^ca d’a])ord de ce côté, })uis se rendit à X('rcs, oii il fut bientôt assiégé par sou neveu Yali’ya ])eu ‘Ali à la U'îte de troupes beiEères. Il fui pris et resta détenu en prison jusfiu’à la fin du l'ôgne de '^'ab’ya, et mis ;• mort i)ar le frère et successeur de celui-ci, Idrîs, lors de son avcnement(r). D’(),près une auti-e version, il mour-ut de mort natui-elle et son cadavre fut envoyé à Algézii-as à son fils Moli’ammed, (lui le fit enteri-er.
Enti*e le moment oii El-K’àsim prit à (^oi'doue le titre de khalife et celui où son neveu le fit iriMSOimier, il s’écoula six ans; api’ès seize ans de captivité, il fut mis à mort en 431 (22 sept. 1039), à l’àge de qiiati'e-vingts ans. 11 eut commafils Moh’ammed et El-U’asan, dont la mère était Emîi'a, fille d’El-U’asan ben K’asim dit K’attoùn (2) ben Ibi'àhîin ben Moli’ammed ben El-K’<àsirn Iren Idrîs ben Idrîs ben El-U’asan ben El-II’asan ben ‘Ali ben Aboù T’àleb. C’était un brun aux grands yeux noirs, au teint jaune, de haute taille et aux joues minces.
Retour des Omeyyades à Cordoue ; règne d’El-Mostaz’hir
Api'ès avoir l'epoussé les Bei*bères et El-K’ûsim ben ‘Ali, les Cordouans tombèrent d’accord pour rappeler les Omeyyades, et leur* choix se porta sur ‘Abd er~Kah’màn jjen Ilichûm ben ‘Abd el-Djebbûr ben ‘Abd er-Rah’mûn en-Nûçii*, (péils l'ecoimurent comme khalife le 13 ramadan 414 (28 noveml)i*e 1023). Ce pidnce, alors ûgé de
(1) Le récit (le rautcui- suivi [):u‘ Dozy (iii, 33i) (litière de celui de ;Merràk(;cld et de notre auteur,
(2) Mei'i âkeelii écrit « L’atiiioùii », et ajouttî, après ben Iilrb^ « ben ‘Abd Allah » .
vingt-deux ans, prit le surnom d’El-Mostaz’hir billah, et fut tué au bout d’un mois [P. 194] et dix-sept jours de règne dans les circonstances que voici. Il avait emprisonné plusieurs des principaux Cordouans et confisqué leurs biens à cause des sympathies qu’ils nourrissaient pour Soleymàn ben El-Mortad’a ‘Abd er-Rah’man ben Moh’ammed ben ‘Abd el-Melik ben ‘Abd er-Rali’mûn En-Nàçir. Mais de leur prison ils nouèrent des intelligences au dehors, entre autres avec le chef de la garde (c/mr^’«) et semèrent le mécontentement, si bien qu’on marcha sur leur prison et qu’on les en tira. Il y avait aussi parmi leurs libérateurs Aboù ‘Abd er-Rah’man Moli’ammed ben ‘Abd er-Rah’man l’Omeyyade suivi de nombreux partisans. El-Mostaz’hir eut le dessous et fut tué en dhoù ’l-ka‘da (janv.-févr. 1024).
Ce prince, qui ne laissa pas d’enfants, portait le prénom d’Aboù’l-Mot’arref et était fils d’une concubine; c’était un blond aux grands yeux noirs, à la poitrine large et ayant les mains très fortes. 11 était lettré, bon prédi' cateur, éloquent, avait le cœur sensible et est auteur de bons vers. Son vizir était Aboù Moh’ammed ‘Ali ben Ah’med ben Sa‘îd ben H’azm(l). Soleymàn ben El-Mortada était mort dix jours avant lui.
Règne de Mohammed ben ‘Abd er-Rah’mân
Après le meurtre d’El-Mostaz’hir, les Cordouans reconnurent comme khalife, en dhoù ’l-ka‘da 414 (14janv. 1024), Aboù ‘Abd er-Rah’man Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’màn ben ‘Obeyd {sic) Allah ben En-Nàçir l’Orneyyade, à qui ils donnèrent le surnom d’El-Mostakfi billàh. Ce prince ne songeait qu’à la table et à la débau-
(1) Voir le chapitre consacré à un gracieux épisode de la vie de ce prince, ainsi qu’à son ministre Ibn Hazm f Mus. d’Espagriej III, 338).
elle et ne s’occupait ni ne pensait à l'ien qn’à ces plaisirs. Au bout (le seize mois et (pielriues jours, en i’cl)î‘ 1 tlG (mai 1025), éclata nn sonlcvcrnent (jui aboutit à sa (l(*position ; il sortit de Cordoue avec un gi'onpe de partisans et se dirigea du côté de Médina Celi. II moiii'ut en rebî II (Juin) de la même année, empoisonné par l’aconit mêlé à une volaille l'ôtie que lui servit un des siens l'aligné de le sui vi'e. C’était un homme débauché au possible et dont on raconte des choses (lu’on n’ose i-cdire; il était de pelile taille, d’un blond foncé, était coi’pulcnt et a\ait la figure ronde ; il mourut à l’àge de cinquante ans environ.
Après sa mort, les Cordouans appelèrent de nouveau au pouvoir Mo‘tali billàh Yab’ya ben ‘Ali ben H’ammoûd r‘Alide.
[P. 195] Yah’ya r‘Alide recouvre le pouvoir à Cordoue ; sa mort violente.
Quand les Cordouans surent de façon positive la mort d’Aboù ‘Abd er-Rah’mûn, quelques uns d’entre eux s’elTorcèrent de faire rappeler Yah’ya beu ‘Ali beu Il’ammoùd en qualité de khalife: ce prince était aloi'S à Malaga, où il se faisait donner ce titre au prône. On lui écrivit en cette qualité, et en ramadan 41G (comm. 25 oct. 1025), on fit dire le prône en son nom. Yah’ya accepta ces propositions et envoya comme gouverneui* à Cordoue ‘Abd er-Rah’mAn ben ‘Atlàf Ifreni, sans vouloir faire luimême acte de pi-êsence. Son délégué resta dans cette ville jus(iu’eii moharrem 417 (comm. 21 févr. 102G) ; puis, au mois de i*ebîM (avril-mai) les deux ‘Amirides Modjàliid et Kheyràn s’étant avec une forte armée approchés de Cordoue dans des intentions hostiles, la population s’insurgea contre ‘Abd er-Rah’màn, massacra beaucoup de ses soldats et expulsa les survivants, tout comme le gouverneur lui-même (1).
Q) Voir JiJus. (rKsjxtijne, iii, 358.
Modjàhid et Kheyràn étaient installés dans la ville depuis un mois quand la mésintelligence s’étant mise entre eux, la ci-ainte mutuelle qu’ils s’inspiraient fît que Kheyrûn, le 22 rebi‘ II de celte année (11 juin), passa de Cordoue à Alméria, où il resta jusqu'à sa mort, survenue en 418 ou en 419 (1027 ou 1028). Son compagnon Zolieyr r*Amiride lui succéda dans cette ville.
H’abboùs bon Màksen, Berbère çanliàdjide, ainsi que ses deux frères, firent de l’opposition à l’autorité de Yali’ya ben ‘Ali, et au bout de quelque temps Modjàhid se retira à Dénia, où le prône cessa d’ètre dit au nom de Yah’ya et le fut de nouveau au nom des Omeyyades, ainsi qu’il sera dit plus loin.
Yah’ya se mit alors à errer cà et là avec ses troupes, pui^les Berbères reconnurent son autorité, et grâce à la remise qu’ils lui fii'ent des places fortes et des villes qu’ils détenaient, sa situation devint très forte. Au bout de quelque temps, il se rendit à Cannona, d’où il se mit à assiéger Séville, dont il convoitait la possession. Un jour, en moliarrem 427 (l), il marcha contre un parti de cavalerie envoyé par le kâdi Aboù ’l-K’âsim ben ‘Abbàd de Séville dans la direction de Carmona, et tomba dans une embuscade où il ne put échapper à la mort; il avait quarante-deux ans.
Fils lui-mème d’une Berbère, il laissa deux enfants issus de concubines, El-H’asan et Idrîs. C’était un homme brun, aux grands ye.ux noirs, au buste long [P. 19G] et aux jambes courtes, au caractère grave, calme et doux.
Histoire des enfants et des neveux de Yah’ya ; meurtre d’Ibn ‘Ammâr
Nous allons donner d’ensemble l’histoire des fils et
(1) Le 7 moliarrem (10 nov. 103ô) selon Merrâkechi (trad.,j). 47); voir aussi Dozy, 3Ias. d’Esp., iv, 23.
des neveux de Yali’ya, ainsi que des auli’es AÎides, pour ne pas couper le récit.
Apres la mort de Yali’ya ben ‘Ali, les deux conseillers de la dynastie Alidc, Al)oû DjaMar Airmcd ben Abofi Moùsa, dit Ibn Bak’iyya (1), et N.adjâ, reumir|ne slave, retournèrent dans la capitale Malaga, et, s’adressant au frère du défunt, Idrîs ben ‘Ali, qui occupait Beula et Tanger, ils l’appelèrent à Malaga en qualité de khalife sous la condilion, qu’il accepta, d’inslaller à sa i)lace, à Ceuta, Il’asan ben Yab’ya, fils du défunt. Idrîs accepta et fut reconnu par eux. H’asan, en conséquence, se rendit à (leuta et à 'ranger, en compagnie de Nadja, tandis qn’Idrîs prenait le siunom d’I^l-Mota’ayyed billâb. Telle fut la situation jusqu’en 430 ou 431 (1038 et 1030).
Alors le kâdi Aboù ’l-K’âsini ben ‘Al)bad envoya son fils Isma‘îl à la tête d’une armée pour s’emparer de ces régions^etCarmona, Lisbonne, Kcija furent conquiscs(2). Le prince vaincu s’adressa à Idrîs et à Badîs ben ll’abboûs, le prince çanbàdjide : celui-ci répondit en personne à cet appel, et celui-là envoya une armée de secours commandée par son ministre Ibn Bak’iyya, mais ces chefs n’osèrent attaquer lsmà‘îl et se retirèrent. Ismà‘îl, armé à la légère, voulut intercepter la route aux Çanliàdjides et parvint à les Joindre une heure après le départ des troupes d’Idi'îs. Un messager expédié à celles-ci leur fit rebrousser chemin, et les alliés livrèrent bataille à lsmà‘îl, dont l’armée ne tarda pas à fuir tandis que luimème était tué. On lui coupa la tête pour l'envoyer à Idrîs, qui, sur de succomber, avait quitté Malaga pour se réfugier sur une montagne où il pùt se défendre ; mais ce piânce était malade et mourut deux jours après avoir reçu cette tête. Les enfants qu’il laissait étaient Yali’ya, Moli’ammed et Et-II’asan.
Yali’ya ben ‘Ali, celui qui avait été tué, avait interné à
(1) C(! nom est écrit Baldanna dans Menâkcchi ([). 53, n,), et Dozy a accepté cette oilliographe,
(‘2) Voir d’A’.s-p., iv, 50.
Algéziras ses deux cousins Moh’arnmed el EMI’asan, fils d’El-K’ûsirn beu iramnioùd. Apr'ôs la mort d’Idrîs, leur gardien les rendit à la liberté [P. 197] et invita le peuple à les reconnaître, ce que firent notamment les noirs avant tous autres, à cause de la faveur que leur avait témoignée le père de ces princes. Moh’ammed régna donc à Algéziras, mais sans être qualifié de khalife, tandis que son frère El-H’asan, s’adonnant à la piété, se letira du monde et partit en pèlerinage.
Ibn Bak’iyya avait installé Yah’ya ben Idrîs, après la mort du père de ce prince, à Malaga. Nadjù le Slave, accompagné d’El-H’asan ben Yah’ya, quitta Ceuta pour marcher sur cette ville, où il pénétra après qu’lbn Bakhyya s’en fut enfui. Puis les vainqueurs surent rendre confiance à ce chef, qui rentra dans la ville et fut mis à mort par ordre d’El-H’asan, qui fit subir le même traitement à son cousin Yah’ya ben Idiàs. FA- H’asan fut proclamé khalife sous la dénomination d’El- Mostançir billâh, et Nadjù retourna à Ceuta après avoir installé auprès du prince son lieutenant, personnage connu sous le nom de Chet’îfi (1). El-H’asan vécut dans cette situation deux ans environ et mourut en 434 (20 août 1042), empoisonné, dit-on, par sa femme qui était la fille d’Idrîs son oncle, et qui voulut venger la mort de son frère à elle, Yah’ya.
Après la mort d’EbH’asan, Chet’îfi emprisonna Idrîs ben Yah’ya, et Nadjù passa de Ceuta à Malaga avec l’intention de mettre fin au gouvernement des Alides pour s’emparer lui-même de l’autorité. Il s’en ouvrit aux Berbères, qui réprouvèrent ce projet et le massacrèrent, lui et Chet’îfi. Idrîs ben Yah’ya tiré de prison fut par eux proclamé khalife sous le nom d’El-‘Ali. Ce prince était très charitable et distribuait tous les vendredis (2) cinq cents dinars en aumônes; il rappela tous les exilés et
(1) La lecture « Sut’ili » de Meiràkeclii (p, 55) paraît préférable.
(2) Menâkechi (p. 57) fait de cette somuic une aiunéne quotidienne.
leur rendit leui’s biens; il était lettré^ d’abord agréable, 1)011 poète; mais il fréquentait des i^ciis de rien, ([u’il ne tenait pas même éloignés de scs femmes, et ((iii recevaient de lui, sitôt qu’ils la demandaient, rime ou l’autre place forte. Les (lanliàdja lui prirent plusieurs cbàteaux-forts et réclamèrent la remise de son vi/Jr et conseiller, ancien ministre de son i)èrc, Moîisa ben ‘Affàn ; il leur livra son serviteur, fini fut exécuté.
Comme il avait fait emprisonner scs deux cousins Moli’ammcd et El-U’asan, fils d’Idrîs ben ‘Ali, dans le cliAteau d’Ayros, le goiivcrnenr, mécontent de sa faiblesse, se révolta et reconnut le cousin d’Idrîs, Mob’ammed ben Idrîs l)en ‘Ali. Les noirs qui entouraient Idrîs ben Yali’ya se révoltèrent aussi contre lui et a[)i)clèrent au milieu d’eux Moh’ammed, à qui Idiîs remit le i)Oiivoir et jura fidélité en 432 (10 septembi*e 1040); i)uis l’cx-souverain fut emprisonné.
[P. 198] Moh’ammed prit le surnom d’El-Malidi et désigna son frère El-Il’asan comme béidtier, sous la dénomination d’Es-Sâmi. Sa bravoure et son audace inspirèrent le respect et la crainte aux Berbères, qui se mirent en rapport avec le geôlier d’Idrîs ben Yali’ya et le décidèrent à relâcher celui-ci, qui fut reconnu et proclamé khalife à Ceuta et à Tanger ; il le resta jusqu’à sa mort, survenue en 44G (11 avril 1054).
Mahdi, mécontent de la conduite de son frère Sàmi, l’exila, et celui-ci passa sur le territoire africain, dans les montagnes des Ghomàra, où les populations soumises et dévouées aux Alides reconnurent son pouvoir.
Ensuite les Berbères s’adressant à Moh’ammed ben El-K’âsim d’Algéziras, se joignirent à lui et le proclamèrent khalife sous la même dénomination d’El-Mahdi. C’était le comble du mensonge et de la honte que de voir quatre chefs appelés P/inces des croycuits dans un coin de terre de trente parasanges! Mais ensuite les I^erbèrcs laissèrent Moh’ammed, qui rentra à Algéziras l)Our y mourir peu de jours ajU'ès.
Son fils El-K’ùsirn le remplaça à Algéziras, mais sans prendre le Litre de khalife. Moli’ammed ben Idrîs resta à Malaga jusqu’à sa mort, en 445 (22 avril 1053). Idrîs ben Yah’ya surnommé El-‘Ali resta à Tacorona chez les Benoù Ifren, et, après la mort de Moh’ammed ben Idrîs ben ‘Ali, il se rendit maître de Malaga, qui passa ensuite entre les mains des Çanhàdja.
Règne de Hichâm l’Omeyyade à Cordoue
Après que Yah’ya ben ‘Ah l’Alide eut fini de régner à Cordoue, en 417 (21 février 1026), les habitants se mirent d’accord pour renoncer aux ‘Alides, trop enclins à favoriser les Berbères, et pour prendre un Omeyyade comme khalife d’Espagne. Le meneur en cette affaire était Aboù’bPl’azm Djahwar ben Moh’ammed ben Djahwar. Après entente avec les habitants des fi'ontières et avec les maîtres de régions plus rapprochées, on proclama Aboû Bekr Hichàm ben Moh’ammed ben ‘Abd el-Melik ben ‘Abd er*Rah’màn En-Nûcir l’Omeyyade, qui résidait à Alpuente depuis la mort de son frère cadet Mortad’a. Cela se fit en rebî‘ I 4bS (avril-mai 1027). Le nouveau souverain, qui prit le surnom de Mo‘tadd billâh, se dirigea vers les places fortes de la frontière, où, toujours allant d’un lieu à un autre, il eut à lutter avec de graves difficultés provenant de la résistance des chefs. [P. 109] On finit enfin par décider qu’il se rendrait dans la capitale Cordoue, et il y entra en effet le 8 dhoû ’l-hiddja 420 (17 décembre 1029); il y resta jusqu’à sa déposition, survenue le 2 dhoû ’l-hiddja 422 (20 novembre 1031), dans les circonstances suivantes. Son vizir Aboû ‘Acim Sa‘îd K’azzàz, qui était nouveau dans l’exercice du pouvoir, agit autrement que ses prédécesseurs: il s’empara sous divers prétextes de sommes appartenant à des commerçants et à d’autres individus; par ses
(Ions el scs l)ons Ircilcmcnls, il favorisail les P>crl)(a*cs, si l)ieii (pie les Cordouaiis, se dcdacliaiil de lui, aposl(3rcnt des gens qui le luassacrèrcuL lôisuile, el à cause de ce niiiiisire, ils i)erdii*eul toute anecti(jii pour* ilicliàiii, qu’ils déposèi*ent.
Aloi*s Onicyya beu ‘Abd er-Uah’uiâu ben Ilicliàin beu ‘Abd el-Djebl)cU* beu Eu-Nâcii* fi-aiicbit les murs du palais avec nue troupe de jeunes gens (ati'dcUIi) cl revendiqua le pouvoir. Nonibi*c de ^.^eiis du peuple, eu erfet, lui prètèreul sermeul de fidélité, cl couimo quelques Cordouaus lui faisaient l'eiuarquei* qu'il y avait lieu de redouter* une issue funeste, par'ce que les Oriicyyadcs semblaient n’avoir plus de veine : « Aujour*d’lmi le Irrjue, demain la inoi*t ! » r*épondil-il.
Les notables de Gordoue lui inlimèi*ent, à lui et à MoHadd, l’ordre de soi*tii* de la ^•ille. MoHadd fil ses adieux aux siens el se relii*a dans le cbâteau-for*t de Moh’ammed ben Ech-Clioi'ir, dans la montagne de Gordoue, où il resta jusqu’à l’époque où celui-ci périt victime de la ti*ahison de scs partisans. Ges det*nier*s empr*isonnèrent MoÙadd dans un autre fort, mais le pi'ince pai*vint par ruse à s’enfuir nuitamment auprès de Soleymàn ben Iloùd Djodbûmi, qui le reçut bien et le garda aupr*ès de lui jusqu’à ce que la mort enlevât ce dernier des princes Omeyyades d’Espagne, en cafar 428 (novembre-décemfrre 103G). Il fut inhumé dans le voisinage de Lér*ida.
Omeyya se tint d’abord caché à Gordoue; mais à la suite de la proclamation qui fut faite par les Gordouans dans les marchés et les faubour^gs qu’aucun membr*e de cette famille n’eût à rester dans la ville ou à y recevoir Ebospitalité d’un citoyen, il sortit de la ville avec jilusieurs personnes. Pendant quelque temps, on perdit scs traces, puis il rentra dans la ville, poussé qu’il était par le désii* d’y résider. Mais les chefs l’empèchèrent ])ai* la foi*cc de jiersister dans son projet, et l’on dit même (pi’il fut tué secrètement en djomàda ii 424 (mai
1033). Puis les liens du gouvernement républicain se relâchèrent et le morcellement du territoire s’ensuivit.
[P. 200] Formation de petits royaumes
Les chefs et les seigneurs des diverses localités se partagèrent alors l’Espagne, et chacun en obtint un fragment, comme avaient fait autrefois les rois des provinces de Perse {moloûlc et-V awâ'ij). Cela fut des plus funeste aux musulmans et excita les convoitises des infidèles. Le morcellement ne finit que par la conquête du Prince des fidèles ‘Ali ben Yoùsof ben Tàchefîn.
Le gouvernement de Cordone échut à Aboû’l-H’azm Djahwarben Mohammed ben Djahwar, ancien vizir de la dynastie ‘Amiride, homme qui avait Phabitude de l’exei'cice du pouvoir, remarquable par sa pénétration et son intelligence, et qui jusqu’alors non seulement n’avait pas participé aux troubles, mais s’en était soigneusement tenu à l’écart. Néanmoins quand il se vit le champ lilire et qu’une occasion se présenta, il la saisit hardiment et se chargea de l’administration et de la protection de la cité ; il ne prit cependant pas ouvertement le rang de chef, mais s’occupa d’administrer plus activement que per'sonne et se montra capable de défendre les intérêts de la cité, jusqu’au jour oîi il pourrait remettre le pouvoir à quelqu’un qui le revendiquerait et serait accepté par le peuple. Il laissa dans les divers palais la m.ême installation de concierges et d’employés que sous la précédente dynastie, et il ne quitta pas sa propre demeure pour s’y installer. Les revenus des propriétés royales furent confiés à des fonctionnaires nommés à cet effet et qui étaient sous sa surveillance. Il organisa une garde composée des gens des marchés, et dont la solde se composait de
l’inlérùt de sommCvS qu’ils avuiciil ciilt'(3 les luaiiis, mais d(UiUc cnpilal restait drii)areux; do temps en temps, il se rendait eliez eux pour oxaminei* si le eapilal était on non intaet. Chaenn de ees hommes avait reçu dos armes qu’il ne quittait i)as, do manié.rc à être, en cas de ])esoin, prêt sur le champ. Fidèle à l’iiahitiidc des gens de bien, DJahwar assistait aux Innérailles, visitait les malades et figurait dans les fêtes, mais n’en dirigeait pas moins les affaires de l’Ftat aussi bien que le font les princes. Il no trompait pas la confianee fpi’on mettait en lui, et à son épo(]uc le peuple vécut tranquille (1).
Après sa mort, survenue en eafar* 4:15 (8 sept. 1043), son fils Abon-’l-Welîd Moh’ammed ben Djabwar le remplaça et suivit le même mode de gouvernement. Quand la mort fi'appa ce dernier, Cordone devint la proie d’Kl- Ma’rnoùn, prince de Tolède, qui la conserva jusqu’à sa mort, laquelle survint en cette ville.
[P. 201] Séville avait comme chef le kàdi Aboù’ l-K’àsirn Mohammed ben Ismàdl ben ‘Al)bàd Lakbmi, descendant de NoOnûn ben Mondbir; nous avons dit, en parlant de Yah’ya ben ‘Ali ben H’ammoûd, comment cela s’était fait.
A cette époque on recommença à parler de Ilicbàm El-Mo’ayyed, fils de Il’akam, qui, après s'être caché et n’avoir plus fait de bruit, reparut à Malaga, d’où il se rendit à Alméria ; mais Zobeyr 1’ ‘Amiride, chef de cette dernière ville, prit peur et le i*envoya. Hicbàm gagna alors le fort de Calatrava, dont les habitants reconnurent son autorité. Mais le prince de qui ils relevaient, lsmà‘îl Ijcn Dboù' n-Noùn, marcha contre eux, et leur impuissance à lui tenir tête les força de renvoyer Ilicbàm. Celui-ci fut aloi's appelé à Séville ])ar le kàdi Aboù’ 1-K’àsim Mob’ammed ben Ismà'il ])en Abbàd, qui fit connaître son existence et lui prêta secours. Comme les
(I) Comparez iMerràkechi, Irad., {). 51.
divers chefs de l’Espagne obéissaient au dit kàdi, il obtint l’adhésion des seigneurs de Valence et des environs, de Cordoue, de Dénia et des îles, ainsi que de celui de Tortose : Hicbâ.m fut proclamé khalife, son nom fut prononcé au prône et on lui renouvela le serment de fidélité à Cordoue, en moharrem 429 (13 oct. 1037) (1).
Ibn ‘Abbad expédia des troupes contre Zobeyr r‘Amil ide, qui se refusait à faire la h/iolba an nom de Mo’ayyed ; mais Zobeyr ayant obtenu le concours de H’abboùs ben Màksen le Çanbûdjide, chef de Grenade, qui amena son armée, les troupes d’Ibn ‘Abbàd se retirèrent sans combattre. Zobeyr resta à Baëza, et H’abboùs retourna à Malaga, où il mourut en ramadan de cette année (429). Son fils et successeur Bâdîs alla trouver Zobeyr pour continuer l’entente qui avait existé entre ce dernier et le défunt ; mais loin de tomber d’accord, on en vint aux mains, et Zobeyr avec beaucoup des siens furent tués vers la fin de 429 (13 oct. 1037).
En 431 (21 sept. 1039), l’armée d’Ibn ‘Abbàd, commandée par son fils Ismàùl, livra bataille aux troupes réunies de Bàdîs ben Pl’abboùs et d’Idrîs l’Alide, ce que nous avons déjà raconté en parlant des Alides; l’affaire fut chaude, et Ismàbl y laissa sa vie. Bientôt, en 433 (30 août 1041), mourut son père le kadi Aboù’ 1-K’àsim, qui eut pour successeur son fils Aboù ‘Amr ‘Abbàd ben Mohammed, surnommé p]l-Mo‘tad’id billàh, lequel mit décidément la main sur le pouvoir et révéla la mort d’El-Mo’ayyed.
[P. 2021 Telle est la version d’Ibn Aboù’l-Feyyàd au sujet de ce dernier prince. Mais, d’après un autre, toute trace d’El- Mo’ayyed est perdue depuis lejouroùil disparut de Cordoue lors de l’entrée d’‘Ali ben Pl’ammoùd dans cette ville et du meurtre de Soleymàn, et tout cela n’est qu’une des ruses et des tromperies mises en œuvre pàr •l’astuce d’Ibn ‘Abbàd. Ce qui serait plus étonnant que la
(1) En 127, selon Dozy (iv, 290).
— 4 iO —
disparilioii d’MI-Mo’nyyoc!, ci In confiance qn’on ac(‘or(Ia îiii tlii'C d’il)!! ‘Al)])à(l (jn’il était encore en vie, (éest fin’iin lioninied’originesédentaire, appai-aissant vingt ans apres la mort du vrai l^]l-Mo’ayyed, se serait donné poni‘ lui, aurait été proclamé khalife, aurait vu son nom figurer à diverses reprises dans toutes les cli.aires de ri’.spagne, pendant que le sang coulait ])Oui‘ lui et que des armées se levaient pour le combattre ou le défendre !
Après avoir révélé la mort d’id -Mo’ayyed, Ihn ‘Ahbàd resta le chef indépendant de Séville et des autres villes qui en dépendaient jusqu’à ce qu’il mourut d’une suffocalion le 2 djomada 11 401 (28 mars 1001)).
Son hls Aboû ’l-K’àsim Moh’ammed hen S\hhàd hen Ahoii ’l-K’àsim lui succéda sous le surnom d’El-M(ktamid ‘ala ’llàh; il développa ses possessions et jouit d’une grande autorité. Parmi les conquêtes qui lui doniièreiit une grande partie de rp^spagne figure Cordoiie, dont il confia le gouvernement à son fils Piz-Z’àfer billàh.
En apprenant cette conquête, Yah’ya ben Dhoù’n- Noùn, seigneur de Tolède, lui en envia la possession, et alors Djerîr ben ‘Okàeba se porta fort de la lui faire obtenir (1). En consé(|uence, cet officier se rendit à Cordoue, oîi il se fixa pour aiaâvor à réaliser sa promesse et guetter quelque occasion. Une certaine nuit, que la pluie tombait à verse et qu’un vent violent accompagnait les éclats de la foudre et les éclairs, il se jeta avec ses partisans sur le palais gouvernemental, où il ne rencontra aucune résistance. Mais le portier prévint Ez-Z’àfer, qui, bien que tout jeune, se pi'écipita avec les noirs et les gardes contre les assaillants et les rejeta au-debors; mais au cours d’une charge il trébucha et tomba, de sorte qu’un des agresseurs put l’égorger. Le palais était entre leurs mains avant que les troupes et les habitants fussent prévenus de rien, et les adhérents de Djeiâr vinrent successivement le rejoindre.
(1) Voii- (ri''.si)(((in(‘, IV, l.'jT,
Le cadavre d’Ez-Z’àfer gisait lui sur le sol (luand un Cordouan, qui le reconnut en passant, se dépouilla de son manteau pour le couvrir, de sorte que le père du jeune prince, quand il songeait à cela, répétait ce vers proverbial :
[P. 203 ; tairil] Je no sais qui l’a couvert de son manteau, mais je sais que c’est un homme noble et généreux (i).
Mais El-Mo4amid, à force d’efforts réitérés, finit par recouvrer cette ville, qu’il confia aux soins de son fils El-Ma’moùn. Celui-ci y resta jusqu’à la conquête qu’en fit Yoùsof ben Tàchefin, et il y fut tué après une vigoureuse résistance, en 484 (22 févr. 1091). La même année, la ville de Séville fut conquise sur Modamid lui-même, qui fut envoyé à Aghmàt en captivité et qui y mourut.
Ce prince, aussi bien que son père, son grand’père et tous ses enfants, Reehîd, Ma’moùn, Hàd’i et MoHamid, étaient des gens de talent, savants et poètes.
A Badajoz, ce fut Sàboùr, guerrier ‘àmii'ide, qui s’empara du pouvoir sous le surnom d’El-Mançoùr. Après lui, ce fut Aboù Bekr xMoh’ammed ben ‘Abd Allah ben Salama (2), connu sous le nom d’ibn ei-Aft’as, dont la famille était berbère et originaire de Miknàsa, mais dont le père même était né en Espagne. Tous ses enfants y fui'ent élevés d’apres la mode du pays, si bien qu’ils prétendaient descendre de Todjîb; ils étaient d’ailleurs dignes de régner. Après la mort d’ibn el-Afi’as, le trône échut à son fils Aboù Moli’amrned ‘Omar ben Moh’ammed, dont l’autorité s’étendit jusqu’à l’extrême Occident. Il périt de la main du bourreau avec ses deux fils lors de la conquête de l’Espagne par Yoùsof ben Tàchefin.
Tolède vit tout d’abord s’élever le pouvoir d’ibn Ya‘îch,
(1) Cf. Mus. d'Esp. IV, 161 ; Hamàsa, p. 366 ; Abbadid, i, 110.
(2) Il faut, j(‘ crüi^, lire « Maslama » avec Dozy, iv, 302, et le ms 1617 d’Alger, P 113 v“.
qui (luni peu, el raiilorité pussu ciili’c les inuiiis d’IsrriîVîl I)Ci] ‘AI)(l ci-llüli’mnn J)gu ‘Amir l)cn Mol’urrif hcii Dlioû ’n-Noùii, siiniouimé l!:z-Z’nrii* l)i-li?u\i Allùli, Hcfbère d’ori^iiic mais n(‘ eu l']spa^uc ol (devé dans les usages de ce pays. Ismadl, ué eu :V.)0 (12 dé(î. '.)!)!)) et inoi't eu 435 (9 août était versé dans la lilt(*ratui‘e ;
il était 1)011 poète et a écrit uu Iraité liistorico-littéraire. Sou fils et successeur Yali’ya (l), adouiKÎ à la débauche et à uu libertinage éhonté, combla les Francs de cadeaux et d’argent pour n’avoii* jias à les combattre et pouvoir se livi'ei' au jeu; il dépouillait ses sujets de leurs biens, tandis que les Francs, emportant successivement toutes les places foides, finirent jiar s’empai-ei- de Tolède en 477 (9 mai 1084). 11 s’étalilit alors à Valence, et il y fut tué parle kàdi IDjaTarben ‘Abd Allah] Ibn bjahh’àr el-Ali’uar(2), à propos de qui [P. 204] le ra’îs Aboû b\bd er-Pali’iiiàn Moli’ammed ben T’àliii-(3) a dit:
[Madid] Doucement, Ah’nal’, car tu as fait une chose grave en tuant le roi Yah’ya et en endossant sa tunique ; plus d’un joui- te verra courir, si toutefois tu ti’ouves alors un refuge.
Saragosse et la Frontière supérieure obéissaient à Mondhir ben Yali’ya Todjîbi, qui fut remplacé à sa mort par* son fils Yah’ya. Cette i*égion passa ensuite entre les mains de Soleymân ben Ah’med ben Moh’ammed ben Hoùd Djod’hàmi, surnommé El-Mostaûn billàh, qui était d’abord en qualité d’officier- au ser*vice de Mondhir
(1) D’après Dozy (/, l ), Aboù’ l-H’asan Yah’ya Ma’moùn régna de 103(S à 1075, et eut pour successeur Yah’ya ben Isnià'il beu Yah’ya K’àdir.
(2) Dhabbi, éd Codera. toOlü; Ibn Khaldoùn, éd. Boulak,, iv, 102; Dozy, Ih’chcrvhvs, 2*^ éd , ii, 0 et s^ 152 et s/
(3) 11 s’agit du (dief i-éguaul, à, Murci('; il en est (piestion plus bas. Voir Mei'i fikechi, ti’ad , j). 1U3; Dozy, liecli., l. l. Les vers qui suivent, et dont le troisième présente des variantes, figurent aussi dans Dozy, ih., p. 2ü.
et préposé au gouvernement de Lérida ; en 434 (20 août 1042), il eut avec les Francs, à Tafalla (1\ une affaire bien connue. Il eut pour successeur son fils El-Mok’tadir billâh ; après celui-ci régna Yoùsof ben Ah’med El-Mou’temin, fils du précédent, puis Ali’med fils de Yoùsof, surnommé, comme son grand-père, El-Mosta‘în billah ; puis ‘Abd el-Melik ‘Imûd ed-Uawla, fils d’Ali’med ; enfin El-Mostancir billâh, fils d’^Abd el-Melik, avec qui finit cette dynastie vers le commencement du VP siècle. Tout ce pays passa alors aux mains d’Ibn Tâchefîn. J’ai vu à Damas en 590 (20 déc. 1193) un descendant de cette maison réduit à la plus extrême misère et chef des gardiens de nuit (2). Louange à Celui qui ne finit pas et contre qui le temps ne peut rien !
Tortose obéissait à Lebib, guerrier ‘Amiride.
A Valence régnait El-Mançoùr Aboù’l-H’asan ‘Abd el- ‘Azîz ben ‘Abd er-Rah’mân ben Moh’ammed ben el-Mançoûr ben Aboù ‘Amir Ma‘àferi. Alméria et son territoire furent ensuite annexés à ce domaine. Il eut pour successeur son fils Moh’ammed, qui, en dhoù’l-hiddja 457 (2 nov. 1065), fut dépouillé de l’autorité à Valence par suite de la trahison d’El-Ma’moùn ben Ismâ’îl ben Dhoù’n-Noùn, son gendre. Il dut alors aller s’installer à Alméida, dont il fut aussi dépouillé dans les circonstances que nous dirons.
La Sabla [Albarracin] avait pour chef ‘Abboûd ben Rezîn, berbère d’origine mais né en Espagne, qui fut après sa mort remplacé par son fils ‘Abd el-Melik, [P. 205] qui était lettré et poète. ‘Izz ed-Da\vla, fils du
(1) FjC texte a rejeté dans la note, à tort, le nom de « Tafalla » poui' y suljstituer celui de « folède » ; voir Baya7i, ii 197 ; Correctiom su)‘ les textes du Bayan, etc , p. 55, Dans cette bataille, Ramire, fils de Sancho le Gi’and, fut défait par son frère Garcia.
(2) Le texte porte ïyj.]\ , que je traduis par conjecture. On
trouve l’expression ïyj^\ dans le Nodjoivm, ms 1780 de Pari f. 138 v". 1. 4 (*n bas. ’
is.
pi'ccédcnt, fui (](*pouill6 do scs possessions pur les Almoravidcs (1).
(2) Dénia et les îles (3) ol)éissaicnt à l'Il-MoNvaHak’ Al)oû’ 1-1 rasa n (4) Modjcàliid l’Ainiridc. De l('‘gisl c A bon Moh’ammed D\bd Allah Modl’i accompagné de norn- Ijreux partisans quitta Cordoue pour se joindre à lui. Alodjàbid fit de lui un semblant de khalife qu’il i)nt fair-e agir à sa guise et l’installa comme tel en dJomàd;i n 405 (2Gnov. 1014). Modt’i resta auprès de ModJ<âliifl et des siens envii'on cimi mois, puis les deux alliés se l'cndirent aux îles, c’est à-dire à Mayorque, Minorque et Iviça. Moit’i envoya ensuite ModJ<àliid en Saixlaigne avec cent vingt bateaux, tant gramls que pci ils, et mille chevaux: la coiuiuôte de cette île eut lieu en rebî^ i 410 (comm. OJuin 1054)61 une fouledc chrétiens y trouvèrent la mort, tandis qu’un nombre non moins grand était réduit en captivité. Mais à la fin de la môme année, les Francs et les Roùm du continent vinrent l’expulser de File, et il i*entra en Espagne, alors que Mo‘ît’i était mort. Modjàhid fut jusqu’à sa mort mêlé sans interruption à toutes les luttes intestines du pays (5). 11 eut pour successeur son fils ‘Ali ben Modjàbid, qui, tout comme son père, était un homme de science, aimait les savants, les ti'aitait bien et les attirait de partout. ‘Ali fut remplacé à sa mort par son fils Aboù ’Amir, qui ne ressemblait en rien à son père ni à son grand-père. Dénia et le reste
(1) La liste de ces cliels donnée [)ar Dozy (iv, 303) dilfèi'e de la notre
(2) Le paragraphe commençant ici est traduit dans la liiblioteca (irabo-sicnla, i. 136.
(3) Amari traduit, à tort, les îh's, c’(‘st-à-dire les Iles
Paléar‘,'S, par « Algéziras » (pii se dit ou
(/. I. ; à la ]). 130, il traiuit correctement le même mot <( . . . delle isoh; orientali |di Spagna] »).
(1) Lisez, AhoiV l-DJ('ych (Dozy, iv, 301 ; Amari, I. I.).
(5) On ixud voir sur ce ])ers()nn;ige. le Mufli’to des chronitptGS pisanes et gfmoises, l:i note d’ A mari, i, 137.
du territoire des Benoû Modjâhid passèrent alors aux: mains d’El-Mok’tadir billah Ah’med ben Soleymàn ben Hoûd en ramad’àn 478 (20 déc. 1085).
Murcie obéissait aux Benoû T’àbir. Celui d’entre eux qui exerça l’aulorité en dernier lieu est Aboù ‘Abd er- Rali’man, connu sous le nom d’Er-Ra’îs, qui fut dépossédé par MoÛamid ben ‘Abbad. La conquête fut faite par le vizir de ce dernier*, Aboù Bekr ben ‘Ammar Mehri {car. Fihri), qui s’insurgea aussitôt, et à Murcie même, contre son maître. MoHarnid envoya contre lui des troupes commandées par Aboù Moh’ammed ‘Abd ei- Rah’mûn ben Reclrîk’ K’oclieyri, qui sei*i‘a de si près le rebelle que celui-ci dut fuir. Mais K’ocbeyri à son tour*, dès qu’il eut pénétré dans la ville, refusa d’obéir à MoÙamid, et il finit par se soumettre à l’autorité des Almora vides. Quant à Aboù ‘Abd er-Rali’mûn ben Tàhir, [P. 206] il resta jusqu’à sa moi't à Valence et fut entei‘i*é à Murcie, en 507 (17 juin 1113), à l’àge de plus de quatre-vingt-dix ans.
Alméria avait pour chef Klieyràn l’‘Aniiride, dont la mort fit passer le pouvoir à Zoheyr r‘Amiride. Celui-ci agrandit son domaine jusqu’à Xativa, proche du teri itoire de Tolède. Quand il fut tué, ce territoire écliut à El-Mançoùr Aboù ’l-H’asan ‘Abd el-‘Azîz ben ‘Abd er- Rah’màn ben El-Mançoùr ben Aboù ‘Amir, et après lui à son fils MolTammed. ‘Abd el-‘Azîz était mort à Valence, mais son fils Moh’ammed fixa sa résidence à Alméria, tout en gouvernant Valence. Mais El-Ma’moûn Yah’ya ben Dhoù’n-Noûn saisit l’occasion qu’il guettait et s’empara de cette dernière ville 11 resta à Alméria jusqu’à la conquête qu'en fit son parent par alliance, le premier ministre (dhoü d-wazârateyn)
El-Mo‘taçim Ma‘n ben Çomàdih’ Todjîbi, à qui se soumirent Lorca, Baéza, Jaën, etc. A sa mort, arrivée en 443 (14 mai 1051), il eut comme successeur son fils Aboù Yah’ya MolTammed ben Ma‘n, dont les affaires, car il n’avait que quatorze ans, furent gérées par son oncle
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Ahoù ‘Atal)a l)en Moli’amnied. La mort de (îcliii-ci, arrivée en 440(11 avril 1054), laissa Ahoù \'ah’ya sans pro- Iccieur do sa jeunesse, de S(3rle fpie les i)oi*li()ns les plus éloi^^nées de ses états l’ui'ent conquises sui* ce prince, f]ui ne garda qu’Alméria et le tei-ritoire adja(‘ent. Mais quand il eut atteint l’nge d’huuune,il s’adonna aux sciences et à la i)ratique des nobles actions, de sorte que sa renommée s’étendit au loin, que sou autorit(î devint grande et fiu’il fut compté parmi les i)lus grands l)rinces. (^ela dura jusqu’au jour où l’armée alrnoi'avide vint l’assiéger. Sur ces entrefaites, il tomba malade, et c’était au pied de son palais qu’on se Ijattait : aussi dit-il un jour qu’il entendait des cris et du tumulte : «Tout, jusqu’à la mort, m’aura été pénilde ici-bas! •> Cette maladie l’enleva le 22 rebî‘ I 484 (13 mai 1001); ses enfants et ses femmes s’emljarciuèrent i)onr Bougie, en Ifrîkiyya, ca])itale des Benoù H’ammcâd, tandis que les Almoravides s’emparaient d’Alméria et de ses dépendances.
Malaga obéissait aux Benoù ‘Ali ben H’ammoiid, au nom de qui la Idiotba fut prononcée sans interruption dans cette ville et dans les territoires relevant des Alides, Elle fut conquise sur eux ])ar Idiîs ben ll’abboùs, seigneur de Grenade, en 447 (B"' avril 1055), ce qui mit fin au ponvoir des Alides en Espagne.
Grenade était au pouvoir de H’aljboùs ben Màksen le Çanhàdji, [P- 207] qui mourut en 429 (13 oct. 1037) et ent pour successeur son fils Bàdîs. Celui-ci, étant mort à son tonr, fut remplacé par le fils de son frère, ‘Abd A Hall ben Bologgîn, dont le règne dura jusqu’à la conquête des Almoravides^ en i*edjeb 484 (18 août 1091). doutes ces petites dynasties furent anéanties par les nouveaux conquérants, dont le chef, le Prince des fidèles Yoùsof ben Tàcliefîn, vit son royaume s’étendre du Maghreb el-akça aux limites extrêmes des possessions musulmanes en Espagne.
[P. 208] Massacre des Chiites en Ifrîkiyya (1)
En moli’arrem 407 (juin-juillet 1016) les Chiites furent massacrés dans toute l’Ifrîkiyya. Ce mouvement eut son origine dans ce fait qu’El-Mo‘izz ben Bàdîs faisant à Kayrawàn une promenade à cheval et recevant les salutalions du peuple qui adressait des prières au ciel en sa faveur, vint à passer auprès d’un groupe sur lequel il demanda des renseignements: « Ce sont, lui réponditon, des Ràfed’ites (2) qui injurient Aboû Bekr et ‘Omar. — Daigne Dieu, répartit-il, accorder sa faveur à Aboû Bekr et à ‘Omar ! » Aussitôt la populace se précipita vers le quartier de Kayrawan appelé Derb el-Mok’alli (3), où habitaient tous les Chiites et massacra un certain nombre de ceux-ci. C’était là ce que désiraient la soldatesque et ceux qui marchaient à sa suite, afin de pouvoir se livrer au pillage. Ces excès de la populace contre les Chiites étaient d’ailleurs favorisés et suscités par le gouverneur de Kayrawàn, qui avait d’abord bien administré la ville, mais avait appris qu’El-Mo‘izz ben Bàdîs voulait le destituer, et s’efforcait de la sorte de lui créer des embarras. C’est ainsi que périrent par le fer et par le feu de nombreux hérétiques, dont les demeures furent livrées au pillage. Ces massaci'es eurent lieu aussi dans toute l'ifrîkiyya. Un certain nombre de ceux que l’on traquait se réfugièrent dans le palais d’El-Mançoûr, proche de Kayrawàn (4), et s’y fortifièrent; mais la populace les y bloqua étroitement, et comme
(1) Il y a été fait allusion plus haut, p. 418 ; voir aussi le Baynn, I, 270 et 285 ; Berbères, i, 30 , ii, 20 ; Istibçar, tr. fr., p. 90.
(2) SüUS-SGCte chiite qui refusait, en opposition avec Zeyd ben ‘Ali Zeyn el-‘Abidîn, de reconnaître l’imàmat d’Aboû Bekr et d’‘Omar {Berbères, ii, 500).
(3) Le Bayàn écrit « Derb el-Mo\alla ».
(4) C’est-à-dire, ainsi que le porte le Bayan, à Mançoùriyya.
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la faim les en faisait sortir* siiccessi vemcnl , les assi(ij;eants Ieség()i*gèr*eiit jusriu’au dernier. deux de Melidiyya furent tous égorgés dans la grande inosfjiK^e, oi'i ils avaient elierclié un i-efuge.
[P. 20‘)| Les Chiites étaient appelés au Mîrgln'ch Oi'ientaiiXy par allusion à Ahoù ‘Ahd Alhàli Cliii, rpii venait de rOrient. La plupart des poètes ont parlé de cet (hahienient, les uns pour le célébrer joyeusement, les autres pour le pleurer* tt*istement.
[P. 227J En 411 (20 avril 1020), les Zenàta firent en Ifrîkiyya une incursion pour s’emparer dos bêtes de somme d’El-Modzz ben Pàdîs, pr*incc de ce pays ; mais le gouvei*neur de Gabès leur tint tcUe et les mit en d(‘routc.
En rebP II de la même année (24 juillet 1020), un violent oi*age éclata en Ifrîkiyya, avec accompagnement d’éclairs et de tonnerre; il y eut une chute de pierres plus grosses rpie ce qu’on avait jamais vu, et tous ceux ((ui en reçurent quekpie éclat péi*irent (1).
[P. 230] El-Mo‘izz fait exécuter son vizir et commandant militaire.
En 413 (5 avril 1022), El-Mob‘zz ben Bàdîs ddfrîkiyya fît exécuter son vizir et commandant militaire Aboû ‘Abd Allah Mob’ammed ben El-H’asan. En effet, pendant sept ans ce ministre n’avait rendu à son maître aucun compte des impôts qu’il prélevait mais qu’il gai'dait pour lui, car il avait une Irès grande et insupportable avidité causée parle besoin d’entretenirses nombreuxpartisans ; de i)lus, son frère ‘Abd Allfdi, qui était à Ti-ipoli, protégeait les Zenâta, ennemis de l’État, et enfin El-Modzz ne pouvait ni écrire ni députer à aucun prince sansqu’Aboù
(1) Le lldjfdii mentionne également ce i)liénomène (i, 281) ; cf. (le Saey un, 431)).
‘Abd Allah écrivît aussi de son propre chef. Tout cela finit par lasser El-Mohzz, qui fit exécuter ce ministre (1).
On rapporte qu’Aboù ‘Abd Allah lui-même a raconté ce qui suit : « Une nuit que j’étais à veiller en réfléchissant à quelque mesure relevant de mes fonctions et que j’avais à prendre à l’égard du peuple, je vins à m’endormir, et je vis en songe le secrétaire ‘Abd Allah ben Moh’arnmed»,— qui avait été le ministre puissant et considéré de Bâdis, père d’El-Mo‘izz’, — lequel me parla ainsi : « Honore Dieu, ô Aboù ‘Abd Allah, [P. 231] dans tous les hommes en général et en toi-même particulièrement. Voilà que tu as tenu tes yeux éveillés et fatigué tes deux anges gardiens ; or je sais sur toi des choses que tu ignores: bientôt tu seras où nous en sommes, tu arriveras au même point que nous. Écris mes paroles, car je ne dis que la vérité » I Et il me dicta ces vers:
|WâQi] Tu as eu le pouvoir après avoir, de la surface de la terre où tu étais, vu aussi haut que le ciel des gens qui se croyaient tranquilles au suprême di'gré où ils étaient i)arvenus, mais qui, touchés par je malheur, sont tombés du sommet dans l’abîme. Je te suis l’exemple le plus frappant, car moi aussi j’ai exercé l’autorité, mais sans vivre longtemps. Ne te laisse donc pas séduire par le monde et abstiens-t’en, car ta période de pouvoir est passée.
« Je m'éveillai, continuait-il, tout effrayé, mais les vers s’étaient gravés dans ma mémoire. » Or, deux mois après ce rêve son exécution eut lieu.
A la nouvelle de sa mort, son frère ‘Abd Allah à Tripoli conclut un arrangement avec les Zenûta qu’il introduisit dans celte ville, et ces guerriers y massacrèrent les Çanhàdja et le reste de la garnison, de sorte qu’ils y restèrent les maîtres. La connaissance de ces faits détermina El-Mo‘izz à faire emprisonner les enfants d’‘Abd Allah et plusieurs personnes de sa famille;
(1) Le Bayân ne parle pas de ces faits; Ibn Khaldoùn ne les mentionne que dans l’histoire de Tripoli (m, 265).
quelques jours plus tard, il ordonna leur mise à mort, pour satisfaire aux réclamations dont il fut saisi par les veuves des victimes de Tripoli.
En la même année 413, la cherté des vivres fut grande en Ifrîkiyya et une disette inouïe sévit, tant la i*areté des subsistances fut extraordinaire; cependant ï)crsonnc ne mourut de faim et la population ne soulfrit pas au delà de toute proportion.
[P. 239] Attaque et défaite des Zenàta
En 415 (14 mars 1024), une nombreuse bande de Zenàta s’insurgea en Ifrîkiyya, intercepta les communications, exerça des ravages dans les pays do K’ast’îliya et de Nefzàwa et par l’envoi de diverses colonnes se procura du butin, de sorte que la puissance des insurgés grandit et que leur nombre s’accrut. Alors El-Mo’izz ben Bàdîs envoya contre eux un coi*ps de troupes armé à la légère, qui, conformément à l’ordre qu’il avait reçu d’avancer à marches forcées et d’arriver sans être annoncé, atteignit les rebelles qui se ci*oyaient à Pabri des poursuites, et tomba sur eux l’épée à la main. Un grand nombre furent massacrés, et cinq cents têtes suspendues à l’encolure des chevaux furent portées à El-Mo‘izz : leur entrée dans la ville fut un spectacle mémorable (1).
[P. 245] Naufrage de la flotte en Sicile (2)
En 41G (3 mars 1025), les chrétiens en grand nombre envahirent la Sicile ; ils conquirent les possessions
(1) Cette campagne parait devoir so rattacher à la révolte d’‘Abd Allah ben El-ll’asan à Tripoli. Le liayân (i, 281) ne fournit que d(îs renseignements assez vagues.
(2) Ce chapitre est traduit dans la Uiblloteca (i, 440).
musulmanes situées dans la presqu’île voisine de la Calabre et commencèrent à y élever des habitations en attendant l’arrivée (du reste) de leur flotte ainsi que des troupes qui étaient avec le flls de la sœur du roi. A cette nouvelle, El-Mo‘izz ben Bûdîs équipa une flotte considérable de quatre cents bâtiments, [P. 246] où il embarqua un grand nombre de levées et de volontaires accourus pour faire la guerre sainte et mériter des récompenses dans l’autre vie. Cette flotte mit à la voile en kânoûn II (janvier) ; mais en arrivant près de l’île de Pantellai'ia, non loin du continent africain, il s’éleva un vent violent et une tempête où la plupart des guerriers périrent et à laquelle un petit nombre seulement parvint à s’échapper.
[P. 250] Conclusion de la paix en Ifrîkiyya entre les Kotâma, les Zenâta et El-Mo‘izz.
En 417 (21 février 1026), les Zenâta et les Kotâma députèrent à El-i\lo‘izz ben Bâdîs d’Ifrîkiyya pour lui demander de leur accorder la paix, d’accepter leur soumission et de les avoir pour sujets, s’engageant de leur côté à surveiller les routes et fournissant à cet effet les actes et engagements nécessaires Le prince ayant donné son consentement, les cheykhs des Zenâta et des Kotâma se rendirent auprès de lui : ils furent l eçus et hébergés, et de grosses sommes d’argent leur furent distribuées (l).
Mort de H’ammâd ben El-Mançoûr, qui a pour successeur son fils El-K’àid.
En 417 (21 février 1026) mourut H’ammâd ben Bologgîn, oncle paternel d’El-Mo‘izz ben Bâdis d’Ifl'îkiyya. Sa
(i) Ni le Baycln ni Ibn Klialdoàri ne parlent de cette suspension d’hostilités entre les Zenâta et El-Mo‘izz. ;
mort fut occasionnée par une maladie qui le frappa au cours d’une promenade entreprise en dehors de sa forteresse, où il fut rapporté et inhumé. Il eut pour successeur son fils El-K’âid. Cette mort était un évènement important pour El-Mo‘izz, puisfiue la paix était rétablie entre eux. D’ailleurs, après cela, tout s’arrangea au mieux des intérêts de ce prince, car les enfants du défunt reconnurent son autorité (1).
[P. 266] Révolte et guerre des Zenàta en Ifrîkiyya
En 420 (lOjnmier 1029), les Zenata réunirent leurs forces et déclarèrent de nouveau la guerre à El-Mo’izz, qui à cette nouvelle r-e mit en personne à la tête de ses troupes pour marcher contre les rebelles, à qui il livra bataille au lieu dit H’amdis eç-Çaboùn. Les Zenata furent, à la suite d’un combat acharné, mis en déroute et subirent des pertes sensibles tant en moi'ts qu’en prisonniers. El-Mo‘izz s’en retourna vainqueur et chargé de butin (2).
|P. 290] En 423 (18 décembre 1031), la discorde s’étant mise parmi les habitants de Tunis, El-Mo‘izz lui-même se rendit auprès d’eux, et se retira après avoir rétabli la concorde et mis un terme à la guerre civile.
En la même année, de nombreux Chiites [P. 291] d’Ifrîkiyya se réunirent et marchèrent contre les cantons deNeft’a; ils s’y rendii*ent maîtres d’une ville et s’y installèrent. Mais El-Mo‘izz fit marcher contre eux un corps de troupes qui les attaqua et les massacra tous.
|P. 298] En 425 (25 novembre 1033), une grande disette sévit en Ifrîkiyya et les vivres y furent très chers.
(1) Ibn Klialdoun (II, 45) place la mort de Il’ammâd en 419.
(2) Le linyàn parle aussi de cette attaque dirigée par les Zenata contre Kay rawân (I, 286).
[P. 306] Guerre entre El-Mo‘izz et les Zenàta
En 427 (4 novembre 1035), les Zenâta rassemblèrent toutes leurs forces tant en cavalerie qu’en infanterie, et s’avancèrent contre la ville de Mançoûriyya. Mais les troupes d’El-Mo‘izz, lequel régnait dans cette ville, se mirent en campagne et une rencontre eut lieu à l’endroit dit El-Djefna, près de Kayrawân : à la suite d’une lutte ardente, elles furent d’abord mises en déroute et abandonnèrent le champ de bataille, se bornant à rester sur la défensive; mais ensuite, s’encourageant les uns les autres, les Çanhâdja reprirent l’offensive, et grâce à leur ténacité les Zenâta, honteusement battus, subirent de grandes pertes tant en morts qu’en prisonniers. Cette bataille, dont l’importance a fait garder le souvenir dans le pays, y est restée célèbre sous le nom d'aj^aire d' El-Djefna (1).
[P. 310] En 428 (24 oct. 1036), El Mo‘izz ben Bâdîs attaqua de nouveau les Zenâta en Ifrîkiyya; il les battit, en tua un grand nombre et saccagea leurs habitations et leurs châteaux (2).
[P. 31 4] En 429 (13 oct. 1037), les troupes d’El-Mo‘izz ben Bâdîs s'avancèrent dans le Zâb, y conquirent la ville qui porte le nom de Boùres et firent un grand massacre de Berbères. Ce prince conquit également, dans le pays des Zenâta, le fort de Keroûm (3).
(1) Variante, El-Hafna’, peut-être faut-il lire El-Hofra (voir le
Merâcidj, s. v.)- Il est parlé de cette affaire, mais sans que le lieu où elle se passa soit nommé, dans le Bayârij i, 286 ; je n’en ai pas retrouvé de mention ailleurs. Cf. la note suivante. ,
(2) Le Bayân (i, 286 et 287) parle d’une bataille dont le résultat fut indécis, en 427, puis d’une expédition de 428, où El-Mo‘izz resta vainqueur.
(3) Le Bayàn fibid.) mentionne cette expédition, mais sans parler
|P. 337] Luttes intestines entre El-Mo‘izz et les Benoû H’ammâd
En 432 (10 sept. 1040), les enfnnts de H’emmAd entamèrent de nouveau la lutte avec P]l-Mo‘izz d’Ifrîkiyya et retombèrent dans leur ancien état d’insoumission et de rébellion. El-Modzz réunit ses troupes et enrôla des recrues, puis mit le siège devant leur fort, la K’abat H’ammûd, qu’il serra de près, et passa environ deux ans dans cette région (1).
[P. 338] La cherté des vivres fut grande en Ifrîkiyya par suite du manque de pluie en Tannée 432, ce qui la fit surnommer année de la poussière. Cet état de choses dura jusqu’en 434 (20 août 1042) et fut cause que la population récita publiquement la prière pour demander la pluie.
[P. 356] El-Mo‘izz reconnaît la suzeraineté d’El-K’â’im bi-amr Allah
En 435 (9 août 1043), El-Mo‘izz d’Ifi'îk’iyya fit publiquement faire la prière au nom de la dynastie Abbaside et prononcer dans la kJiotba le nom de Timam et prince des croyants El-K'a’im bi-amr Allah (2). Il reçut alors des robes d’honneur et l’investiture des diverses régions
de Boiires ni de Kerüùm, localités dont je n’ai pas trouvé les noms ailleurs.
(1) Aj)rès quoi irammâd dut demander la paix fBayân, i, 287 : llerl)., Il, 40).
(2) ha répudiation de la suzei-aineté des Fatimides j)ar El-Mo'izz est de 440 d’après le Bayàn, (i, 288) et Ibn Klialdoùri (ii, 20) ; ce (hirnier dit ailleurs 437 (i, 32); Ibn Khallikan (iii^ 382^ 386) donne la date de 443; cf Wustenfeld, Fatimides, p, 233^ et infrà, p. 456.
d’Ifrîkiyya ainsi que des conquêtes qu’il pourrait faire ultérieurement. La lettre confiée aux porteurs de ces présents débutait ainsi : « Delà part du serviteur et ami de Dieu Aboû Dja‘far el-K’â’im bi-amr Allah, Prince des croyants, au roi unique [P. 357] confiance de l’Islam, gloire de Pépoque, soutien des créatures, protecteur de la religion de Dieu, dompteur des ennemis de Dieu, aide de la tradition de l’Apôtre de Dieu, Aboû Temîm el-Mo‘izz ben Bâdîs ben el-Mançoûr, préposé du Prince des croyants au gouvernement de tout le Maghreb et de tout ce qu’il a conquis par le sabre du Prince des croyants»; et ainsi de suite, car cette lettre était longue. Parmi les présents envoyés figuraient un sabre, une jument et des insignes à la mode de Constantinople. Ces cadeaux arrivèrent un vendredi, et le prince les ht porter avec lui à la grande mosquée, où le khatib Ibn el-Fâkât était alors en chaire; il prononçait la seconde partie de la khotba quand les drapeaux furent introduits, et alors il ajouta : « Voilà le drapeau de gloire qui vous réunira, voilà le glorificateur de la religion (Modzz ed-Dîn) qui vous commandera. Dieu veuille nous pardonner à vous et à moi ! » A partir de là, la khotba ne fut plus prononcée au nom des Alides, dont les drapeaux furent jetés au feu.
[P. 370] En 439 (27 juin 1047), El-Mo‘izz d’Ifrîkiyya organisa une expédition navale contre les îles de Constantinople. Cette flotte revint victorieuse et rapporta du butin.
En la même année, des groupes de Telkâta se battirent entre eux; un engagement eut lieu où l’acharnement fut grand de part et d'autre et où beaucoup de morts restèrent sur le terrain.
[P. 387] Entrée des Arabes en Ifrîkiyya
En 442 (25 mai 1050), les Arabes pénélrèrejit en Ifi’îkiyya dans les circonstances qui suivent. b]l-Mo‘iz/. ayant en 440 fait faire la kltolba au nom du khalife abbaside El- K’à’im et ainsi supprimé le nom du prince alide d’Égypte El-Mostançir, ce dernier prince lui envoya une lettre menaçante à laquelle El-Mo‘izz répondit en termes grossiers. El-Mostançir éleva ensuite au vizirat El-U’asan ben ‘Ali Yàzoùri (1), dont la famille était composée non de hauts fonctionnaires, mais de gens de métier (2) et d’agriculteurs, ce qui fit qu’El-Mo‘izz, au lieu de le traiter dans sa correspondance avec lui [P. 388| de « son serviteur » comme il l’avait fait avec les autres vizirs, le qualifia de « sa créature » Yâzoûri,
piqué, lui en fit des reproches qui ne produisirent aucun effet ; il rechercha dès lors toutes les occasions de lui nuire et excita El-Mostançir contre lui. Ils se mirent alors à expédier les Arabes au Maghreb, réconcilièrent les Benoù Zoghba et les Kiyûh’, dont les jalousies réciproques se traduisaient par des combats, puis leur distribuant de l’argent ils les firent partir vers Kayrawûn, les déclarant propriétaires de tout ce qu’ils conquerraient et leur promettant des secours et des provisions. Ce fut ainsi que les Arabes envahirent l’ifrîkiyya, en même temps que Yâzoûri écrivait en ces termes à El-Mo‘izz : « Après les formules d’usage, nous vous envoyons des chevaux qui sont de vrais étalons, montés
(1) Aboù Moh’ainmed El-H’asan ben ‘Ali ben ‘Abd er-Rah’mân (Ibn cl-Athîr, ix, 377 et 391 ; Wiistenfeld, Fatimidm, 231 ; Berbères^ \, 31).
(2) Je lis au lieu de du texte, qui n’olTre aucun
sens.
par des guerriers dans la force de l’âge, pour qu’ainsi Dieu réalise les destinées « (1).
Les envahisseurs trouvèrent à Barka et dans les environs de nombreux pâturages, mais pas de population, car El-Mo‘izz avait anéanti les Zenâta qui y habitaient; ils purent donc s’y installer et se mirent à exercer des déprédations au loin. El-Mo‘izz n’attacha aucune importance à ces nouvelles. D’ailleurs il avait, en présence du manque de zèle des Çanhâdja à combattre les Zenâta, acheté des esclaves noirs à qui il avait fait de grandes largesses, et s’était ainsi constitué une armée de trente mille mamlouks.
Tripoli fut conquise en 446(11 avril 1054) par les Arabes de Zoghba, que rejoignirent successivement les Riyâh’, les Athbedj et les Benoû ‘Adi, lesquels ravagèrent les routes et dévastèrent le pays. Comme ils voulaient marcher sur Kayrawân, Mounis ben Yah’ya Mirdâsi [émir des Riyâh’] leur dit : « A mes yeux, la précipitation ne vaut rien ». Et comme on lui demandait ce qu’il voulait faire, il prit un tapis qu’il étendit par terre, puis il leur dit: « Lequel d’entre vous ira au centre du tapis sans marcher dessus? — Cela nous est impossible. — Eh bien! il en est de même de Kayrawân: avancez progressivement dans vos conquêtes jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Kayi*awân, que vous prendrez alors comme le reste. — G’, est bien toi, s’écria-t-on, qui es le cheykh et l’émir des Arabes ; tu es notre chef, et nous ne déciderons rien en dehoi’s de toi! »
Les émirs arabes se rendirent alors auprès d’El- Mo‘izz, qui les reçut avec honneur et leur fit de grandes largesses ; mais quand ils se l'etirèrent, bien loin de reconnaître ses bienfaits, ils firent des razzias partout, interceptèrent les routes, ravagèrent les moissons, coupèrent les arbres fruitiers et bloquèrent les villes, de sorte que la population, serrée de près et en butte à
(U Cf. Berbères, i, 32.
tonies les épreuves, ne pouvait même plus circuler, et rnvîkiyyy se trouva ainsi \l\ 389] dans la situation la plus péniblequ’elle eût jamais conmio(l). Alors 1^1-Mo‘izz dut aviser : il mobilisa ses troupes, qui rormèrent une ai'mée de trente mille cavaliers et d’uii nombre égal de lantassins, et s’avança jusqu’à Djcnderàn (2), montagne située à trois journées de marche de Kayrawàn. Les Arabes, qui n’étaient que trois mille cavaliers, eurent peur en voyant ces nomlu cuses troupes de Çanbàdja et d’esclaves noirs, et la partie leur parut bien dillicile : « Ce n’est pas, leur cria iMonnis l)Cn Yah’ya, aujourd’hui qu’il faut fuir. — Mais où donc, lui dii'ent-ils, frapper des ennemis pi otégés par des cuirasses et des éasques? — Aux yeux », répondit-il, ce (jui valut à cette affaire le nom ÙQ journée de dœil. La lutte commença donc, et la mêlée fut terrible. Or les Çanbûdja avaient combiné de se retirer pour laisser El-Mo‘izz seul avec ses nègres, pour, quand il aurait vu ce que ceux-ci faisaient et quand la plupart seraient tués, venir tomber à leur tour sur les Arabes ; ils mirent leur plan à exécution, et le prince tint ferme avec ses nègres, dont un grand nombre furent tués. Mais quand les Çanhadja voulurent faire un retour offensif contre les Arabes, la chose ne leur fut plus possible, et la débandade continua, non sans que les Çaidiàdja eux-mémes perdissent quantité des leurs. El-Mo‘izz, battu malgré le nombre de’ses soldats, rentra à Kayrawàn, tandis que les Arabes s’emparaient de ses chevaux, de ses tentes et de tout l’argent, etc., que renfermaient celles-ci. Un poète (3) dit à ce propos :
(1) Güinparoz lierbères, i, 3i ; ii, 21 ; Baymi, i, 300.
(2) ibn Khaldoùn écAt Jl’ayderdn (i, 35; ii, 21), de môme que le Bayân (i, 302 et 304) ; le traducteur de Tidjâni, Djendar {Journ. as.^ 1852, II, 00, 03 et 04).
(3) Ce poète serait, selon les uns, ‘Ali ben llizk’ Riyâh’i, et, selon d’autres, '■Abd el-‘Azîz ben Gheddàd [Berbères, i, 35 ; Tidjâni, L l. ; Bayàn, i, 302j. Ces vers présentent des variantes.
[Tâwil] Ibn Bâdîs est certes un excellent roi, mais je le jure, ce ne sont pas des hommes qu’il a autour de lui. Chose incroyable ! trente mille d’entre eux furent battus par trois mille des nôtres.
Lors de la Fête des sacrifices (24 avril 1051), El-Mo‘izz marcha avec vingt-sept mille cavaliers armés à la légère contre les Arabes, qui n’étaient prévenus de rien et qui étaient à dii'e la prière de la Fête quand ils furent attaqués ; mais ils sautèrent en selle, et leur charge dispersa les Çanhâd.ja, qui perdirent beaucoup de monde. Alors El-Mo‘izz, ralliant les fuyards, s’avança en personne à la tête de nombreux soldats tant Çanhàdja que Zenâta. Quand, "arrivé au sud du mont Djenderân et dominant les tentes des Arabes, il engagea la lutte et enflamma la torche de la guerre, les Çaiihadja s’enfuirent devant les Arabes, au nombre de sept mille cavaliers, et chacun regagna sa demeure; les Zenàta firent de même. Seul El-AIo‘izz avec ses nègres déploya une fermeté et une constance inouïes, mais il finit par être mis en déroute, et il regagna El-Mançoûriyya. Les cadavres laissés sur le terrain ce jour-là par les Çanhàdja furent comptés, [P. 390] et l’on en trouva trois mille trois cents.
Les Arabes alors continuèrent leur marche en avant et vinrent camper au de Kayrawàn; les com-
bats se poursuivaient, et nombre d’hal)itants de Mançoùriyya et de Pxak’k’ada furent tués. En présence de cette situation, El-Mofizz laissa les Arabes pénétrer à Kayrawàn pour s’y livrer aux transactions commerciales indispensables; mais la foule le prit de lumt avec eux, et à la suite d’une quei'elle survenue entre un Arabe et un Kayrawônien, un combat s’engagea où la victoire resta aux nouveau-venus.
En 444 (2 mai 1052), furent élevées les murailles de Zawîla et de Kayrawàn ; en 44G (11 avril 1054), les Arabes bloquèrent cette dernière ville, et Mounis ben Yah’ya devint maître de celle de Bàdja. Alors El-Mo‘izz, impuis-
sant à défendre la population contre les envahisseurs, lui conseilla de se transporter à Mchdiyya. Les Arabes en effet ruinaient les forts et les châteaux, coupaient les arbres fruitiers et comblaient les cours d’eau. El-Mo‘izz et le peuple continuèrent de transportera Mehcliyya tous leurs effets jusqu’en 449 (9 mars 1057), et au mois de cha‘bân de cette année (octol)re 1057), le prince luimème alla s’installer à Mehdiyya, d’où son fils Temîm, qu’il y avait nommé gouverneur en 445 (1), et qui y était resté jusqu’alors, sortit à sa rencontre et ensuite le précéda à pied.
En ramad’ûn 449 (nov. 1057), les Arabes livrèrent Kayrawân au pillage.
En 450 (27 fév. 1058), Bologgîn et les Arabes se mirent en campagne pour attaquer les Zenâta, qui perdirent une bataille où beaucoup des leui*s furent tués.
En 453 (25 janv. 1061), les Mawwàra aussi furent défaits par les Arabes et subirent des peides sensibles. En 453 également, les habitants de Tok’yoùs tuèrent deux cent cinquante Arabes : ces nomades étaient entrés dans la ville pour faire des achats au marché, et l’un d’entre eux ayant tué un personnage de l’endroit parce qu’il l’avait entendu faire l’éloge d’El-Mo‘izz et prier pour lui, le peuple se souleva contre eux et étendit sur le carreau le nombre de victimes que nous venons de dire (2).
Chacun de ces faits aurait dû être rapporté à sa date; si nous les avons tous réunis c’est parce qu’ils se tiennent, car on ne les comprend guère quand ils sont dispersés et comme coupés par le récit des autres évènements.
(1) En 448 d’après Ibn Khaldoun (i, 36; cf. ii, 2*2); mais le Bayân donne aussi la date de 445 (i, 307), de meme qu’Ibn Khallikan (I, 283).
(2) Sur ces événements, cf. Ibn Khaldoun, l. 1.
[P. 412] Mort d’El-K'àld ben H’ammâd; ce que devient ensuite sa famille.
En redjeb 445 (16 octobre 1053) El-K’â’id ben H’arnmâd mourut après avoir fait de son fils Moh’sin son héritier en lui recommandant de bien traiter ses oncles. Mais quand il fut mort, Moh’sin, sans tenir compte des conseils de son père, voulut éloigner tous ses oncles, de sorte que l’un d’eux, Yoûsof ben H’ammâd, en présence de ces intentions, s’insurgea, réunit de nombreux partisans et construisit sur une montagne inaccessible un fort du nom de T’ayyâra. L’exécution que fit ensuite Moh’sin de quatre de ses oncles ne put que confirmer Yoûsof dans sa révolte. Moh’sin alors manda son cousin paternel Bologgîn ben Moh’ammed, qui était dans sa ville d’Aferyoùn, et qui se mit en marche ; quand il ne fut plus bien éloigné, Moh’sin dépêcha quelques Arabes pour le faire massacrer. Mais Khalîfa ben Mekken, qui commandait ces hommes, leur représenta qu’ils ne pouvaient tuer Bologgîn, qui avait toujours été leur bienfaiteur; en conséquence, ils informèrent celui-ci de ce qui se passait, et Khalîfa calma les ci*aintes qu’il manifestait : « N’aie pas peur, lui dit-il, et même je suis prêt, si tu le désires, à te débai*r‘asser de Moh’sin par la mort ». Bologgîn prit ses dispositions pour combattre son ennemi et s’avança contre lui; aloi's Moh’sin, qui était en ce moment en dehors de sa fortei^esse, tacha d’y l'cntrei* au plus tôt; mais Bologgîn le prévint, le tua et s’empai-a de cette forteresse, où il exei’ça le pouvoir à partir de l’année 447 (1®*' avril 1055) (1).
. (1) Comparez le récit un peu différent d’Ibn Khaldoûn, ii, 46,
[P. 424] Combat entre les nègres d’El-Mo’izz ben Bàdîs et ceux de son fils Temîm
En 448 (20 mai'S 1050), une querelle fiui sur^^it entre les noirs d’El-iVIo‘izz installes à Meliiyya et ceux de son fils Temîm aboutit à un combat où ceux-ci furent soutenus par la populace de Zawîla et tous les matelots qui se trouvaient alors dans cetle dernière ville. Les noirs dT]l-Mo‘izz furent chassés, non sans avoir suln de grandes pertes, et les survivants se mirent en route pour Kayrawàn ; mais les Arabes, secrètement excités par Temîm, en tuèrent une troupe tout entière. C’est cette alfaire (]ui détermina Temîm, (juand il fut monté sur le trône, à faire procéder à rexécution d’un certain nombre des nègi*es de son pèi'e (1).
[P. 425] Débuts de la dynastie Almoravide (2)
Les Almoravides dont la dynastie commença en 448 (20 mars 1050), se composent de diverses tribus qu’on fait descendre de Himyar. Les plus célèbres sont les Lemtoûna, dont fait partie le Prince des fidèles ‘Ali ben Tachefîn, les Djedala et les Lamta. Sortis du Yémen à l’époque d’Aboû Bekr Çiddîk’, qui les envoya en Syrie, ils passèrent en Égypte, d’où ils se rendirent avec Moùsa ben Noçayr au Maghreb. Ils suivirent ensuite Târik’ jus(|u’à "l'anger, mais leur amour de l’isolement les poussa dans l’intérieur où ils habitèrent jus-
qu’à l’époque dont il s’agit.
(1) Il n’est pailé de cela ni dans le Ilayân ni dans Ibn Klialdoùn.
(2) Voir notamment le k’arlàs, texte, j). 75 ; Ibn Kliallikàn, iv, 448 ; Düzy, llüt. des Musulmans d’ Espagne, t. iv ; Berbères, ii, 67.
A cette date, c’est-à-dire en 448 (20 mars 1056), un nommé Djawher, des Djedàla, qui aimait la religion et les gens pieux, passa en Ifrîkiyya avec l’intention de faire le pèlerinage. Il rencontra à Kayrawân un légiste qu’entouraient de nombreux étudiants et qui, à ce qu’on croit généralement, s’appelait Aboû ‘Imrân Fàsi (1). Djawher écouta ses leçons, et les manières de faire des étudiants lui plurent. A son retour du pèlerinage, il dit au légiste: « De tout ce que tu enseignes, il n’y a, dans le désert où nous habitons, que les deux chehâda (2) et la prière qui soient connues de quelques privilégiés; fais-moi donc accompagner de quelqu’un en état de nous enseigner les pratiques islamiques. » ‘Abd Allah ben Yasîn Gozoûli, légiste vertueux et habile, fut désigné à cet effet. Quand Djawher arriva avec son compagnon dans la tribu des Lemtoûna, il mit pied à terre et prit par la bride le chameau d’ ‘Abd Allah ben Yasîn, pour ainsi honorer (le dépositaire de) la loi musulmane. On vint saluer Djawher en lui demandant ce qu’était son compagnon : « C’est, dit-il, un homme qui connaît la tradition du Prophète et qui vient vous enseigner les préceptes obligatoires de l’Islam.» On leur fit bon accueil et on les hébergea, puis le légiste, se rendant à leur demande, leur exposa ce que le musulman doit ci*oire et pratiquer : Ce qui concerne, lui dirent ces hommes, la prière et la dîme (;^ekât) ne fait pas difficulté; mais quant à ce que tu dis que le meurtrier sera tué, le voleur amputé, le fornicateur flagellé ou lapidé, ce sont là des règles dont nous n’admettons pas le caractère obligatoire; adresse-toi donc à d’autres que nous! » T.es deux acolytes durent alors se retirer, tandis qu’un vieillard
(1) Aboû ‘Iiiirân Moùsa ben ‘Isa Fàsi mourut eu 430 ; voir ms 5032 de Paris, f. 135 v^ et 851 d’Alger, f. 28.
(2) C’est-à-dire les deux attestations reufertiiées dans la formule : « J’atteste qu’il n’y a de divinité qu’Allàh et que Mohammed est son Envoyé ♦ .
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très ügé les examinant disnil : « Si ce chameau a quelque succès dans ce désert, il en sera paidé dans le monde! » Djawher mena alors son compagnon chez les Djedâla, ses contribules, et le légiste les exhorta, ainsi que les trihus voisines, à reconnaître l’autorité de la loi religieuse, [P. 426] mais il n’ohtint pas un succès complet, car tout le monde ne reconnut pas l’autorité de scs prédications. Puis, comme ceux (pii étaient restés incrédules se réunissaient dans des intentions hostiles, Ibn Yùsîn dit aux néophytes : « Vous devez combattre ceux qui résistent à la vérité et refusent de reconnaître les lois musulmanes. Gomme ils se préparent à la lutte, dressez votre étendard et choisissez-vous un chef. — C’est toi, lui dit Djawher, qui seras le chef. — Non, dit le légiste, ce sera toi, car moi je ne suis que le dépositaire de la Loi. — Mais, reprit Djawhei*, s’il en était ainsi, ma tribu opprimerait le reste du peu])le, et c’est moi qui en aurais la charge! — Alors, dit Ibn Yûsîn, nous prendrons Aboû Bekr ben ‘Omar, chef des Lemtoùna, qui est un personnage dont on loue la conduite et à qui les siens témoignent beaucoup d’obéissance. L’amour du commandement lui fera accepter notre offre, et sa tribu, qui le suivra, nous apportera son concours «. Aboû Bekr accepta en effet les propositions que lui firent ces deux hommes, on lui prêta serment de fidélité sous la dénomination, que lui donna Ibn Yâsîn, d’A’mD’ el-moslimin, puis ils retournèrent chez les Djedala, où les vrais musulmans se rallièrent à eux. Ibn Yûsîn se mit alors à leur prêcher la guerre sainte et leur donna le nom de Morabitoûn (Almoravides). Ceux qui leur étaient hostiles SC réunirent dans l’intention de les attaquer, mais les Almoravides se tinrent cois : Ibn Yûsîn et Aboû Bekr se bornèrent à réclamer contre ces méchants le secour-sdes pacificateurs des tribus auxquels ils appartenaient Ceux-ci surent attirer à eux ceux-là, si bien qu’ils rassemblèrent dans un même lieu environ deux mille de ces injustes et perturbateurs : on fit bonne
garde autour d’une tranchée qui les contenait, puis on les fit sortir par petits groupes, qu’on égorgea les uns après les autres. Alors la plupart des tribus du désert, obéissant à la crainte, reconnurent l’autorité des Almoravides, dont la puissance se consolida.
De son côté, ‘Abd Allah ben Yàsîn s’occupait de (prêcher) la science (religieuse), et des étudiants s’étaient groupés autour de lui pour recevoir ses leçons. Mais toute l’autorité était entre ses mains et celles d’Aboû Bekr ben ‘Omar, de solde que Djawher Djedâli laissé de côté fut insensiblement envahi par la jalousie et se mit par-dessous main à susciter du désordre. La chose ayant été découverte, une réunion fut tenue où les manœuvres qu’on lui imputait furent prouvées, et la peine de mort fut prononcée contre lui pour infraction à son serment de fidélité, menées contre l’autorité et tentative de lutte contre les partisans de la vérité. Il fut exécuté, après avoir fait une prière de deux rek'a^ et en manifestant sa joie d’être tout près d’aller jouir de la vue de Dieu. Cependant les tribus se soumettaient au pouvoir nouveau, et la mort châtiait les réfractaires.
[P. 427] En 450 (27 févr. 1058), à la suite d’une sécheresse dont souffrirent ces régions, Ibn Yasîn envoya les plus misérables d’enti*e eux dans le Soùs pour y prélever la zekât. Neuf cents hommes s’avancèrent ainsi jusqu’à Sidjilmâssa, firent une récolte de quelque valeur, puis rentrèrent chez eux.
Puis le désert leur parut trop petit, et ils voulurent, pour répandi'e la parole de vérité, passer en Espagne et y aller combattre les infidèles. Ils pénétrèrent dans le Soùs el-Ak’çô, mais les habitants s’unirent pour leur résister, si bien que les Almoravides durent fuir, tandis que le légiste ‘Abd Allah ben Yâsîn était tué. Aboù Bekr ben ‘Omar, d’abord forcé de battre en reti'aite, réunit une armée nouvelle et pénétra dans le Soùs avec deux mille hommes montés; mais quand il se vit en présence de douze mille cavaliers du Soùs et des Zenâla, il leur
fit demander de les laisser passer pour pouvoir aller en Espagne combattre les ennemis de l’Islâm. Sur le refus qu’on lui opposa, il se mit à prier Dieu et à l’invoquer en ces termes : « Si nous sommes dans la vérité, secoursnous ; sinon, fais-nous disparaître de ce monde » ! Lui et les siens entamèrent alors une lutte furieuse où Dieu leur donna la victoire; les gens du Soûs et leurs alliés durent fuir, nombre d’entre eux furent rnassaci'és, et les Almoravides recueillirent un butin considérable. Enliardis par ce succès, ils marchèrent sur Sidjilmâssa, auprès de laquelle ils campèrent en lui réclamant le paiement de la zekât. Cette demande ne fut pas accueillie, et le chef de la ville marclia contre eux; mais il fut battu et subit des pertes sérieuses, à la suite de quoi les assaillants pénétrèrent en vainqueui's à Sidjilmâssa, en 453 (25 janv. 1061 ).
Règne de Yoûsof ben Tachefîn
A la suite de sa conquête de Sidjilmâssa, Aboû Bekr en confia l’administration à l’un de ses proches cousins, Yoûsof ben Tachefîn Lemtoûni, et regagna le désert. Yoûsof traita convenablement les habitants, sur lesquels il ne préleva que la zekàt, puis passa quelque temps au désert. Aboû Bekr ben ‘Omar revint ensuite à Sidjilmûssa, où il séjourna un an, y exerçant un pouvoir absolu et faisant faire le prône à son nom. 11 s’y fît remplacer par le fils de sou frère Aboû Bekr ben Ibrâhîm ben ‘Omar, et de concert avec Yoûsof équipa des troupes almoravides pour marcher contre le Soûs, |-P. 428] qui fut conquis par (ce chef], homme pieux, juste, résolu, avisé et expérimenté.
Cette situation dura jusqu’en 462 (19 oct. 1069), où Aboû Bekr ben ‘Omar mourut au désert, à la suite de (|uoi les cohortes almoravides, se groupant autour de
Yoûsof ben Tâchefîn, reconnurent son autorité et le proclamèrent eniir el-mosliniin, La suprématie dans les pays d’Occident [ou de Ghaii)] appartenait alors aux Zenata, qui s’étaient élevés pendant la période des troubles, et qui étaient méchanté, répréhensibles, injustes, ignorants en administration et en religion. Le nouveau prince et les siens, au contraire, respectaient la tradition et suivaient la loi religieuse. Il répondit à la demande de secours que lui adressèrent les Maghrébins et y conquit successivement et presque sans effort les forts et les villes; ses nouveaux sujets voyaient leur situation meilleure, et l’en récompensaient par leur amour.
Yoûsof choisit ensuite l’emplacement de Merrâkech, lieu plat et alors sans constructions, point central du ivîagiii*eb comme Kayrawàn est celui de l’Ifrîkiyya. Ce lieu est au pied des montagnes des Maçmoùda, c’està-dire de la population la plus puissante de ces régions et la plus indomptable dans ses repaires. Ce fut là qu’il fonda Merrâkech pour mieux écraser les révoltes possibles de ces montagnards, et il y fixa sa résidence; mais nul soulèvement ne se produisit. Il conquit les régions avoisinant le détroit, telles que G3uta, Tanger, Salé, etc., et ses armées devenaient de plus en plus considérables. Tonte la tribu de Lemtoùna et d’autres sortirent alors [des lieux ([u’elles habitaient auparavant] et rétrécirent leur voile (1). Avant lem-s conquêtes et alors qu’ils habitaient le désert, ils se voilaient pour se protégei* contre le chaud et le froid, ainsi que font aussi les Arabes. Us avaient le pins généralement le teint brun. (2) On donne aussi une autre origine à ce voile. Des guerriers Lemtoùna étaient partis en campagne contre un ennemi, qui se déroba et pénétra jusqu’à leurs tentes.
(1) Texte : ; peut-êli’e faut-il lire « et renon-
cèrent à l’usage du voile ».
^2) Cette fin de chapitre a été i-e[)rodaite par Ibn Khallikàn. iv, 468 Cr. Kartàs, texte, p. 88.
ou il ne restait que les vieillards, les femmes et les enfants. Quand les vieillards furent certains d’avoir affaire à l’ennemi, ils ordonnèrent aux femmes de revêtir les costumes des hommes, de serrer leurs voiles de manière à n’êlre pas reconnues et de prendre les armes. Ainsi fut fait, puis les vieillards et les enfants marchèrent en avant taudis que les femmes entouraient les tentes. L’ennemi eu s’approchant vit tout ce monde qu’il crut être des hommes, et se dit: «Ces gens sont près de leurs femmes et vont combattre en désespérés ; mieux vaut emmener le bétail, et s’ils nous I)oursuivent nous les combatti'ous loin de la vue de leurs femmes ». [P. 429] Mais comme ils étaient eu train de rassembler le bétail, les gueriaers delà tril)u arrivèrent, et les ravisseurs, pris entre eux et les femmes, subirent des pertes considéi-ables, provenant surtout du fait des guerrières improvisées. Ainsi commença l’usage du voile, auquel ces peuples sont restés fidèles ; ils ne le quittent ni jour ni nuit, et l’on ne peut distinguer le vieillard du jeune homme. Voici ce que, entre autres choses, on a dit du lilhârn : ^ .
[Kaniil] C’est à Ilimyar que remonte la noblesse de ce peuple ; mais si on les veut dire Çanhàdja, ils sont eux-mêmes (et cela suffît), Étant ai rivés à réunir toute espèce de mérite, ils ont par modestie pris le voile (1).
[Tome X, P. 9| Mort d’El-Mo’izz ben Bâdîs et avènement de son fils Temîm
Lu 452 (5 fév. lOGO), El-Mo’izz, prince d’ifrîkiyya, mourut de maladie, des suites d’une dégénérescence du
(1) Ces vers ont pour auteur, d’apiès le KarUh^ (/. /.) Aboù Molfammcd bim Il’âmid. Ilimyar et les Lemtoûna n’ont d’ailleurs rim de commun.
foie, après un règne de quarante-sept ans ; il était monté sur le trône à l’age de onze ans, ou, selon d’autres, de huit ans et demi (1). Il était enclin à la pitié, modeste, peu porté à l’effusion du sang non justifiée par la loi, doux, ne commettant pas de grandes fautes, entretenant d’excellents rapports avec ses nègres et ses compagnons, plein d’égards et très généreux pour les savants, très libéral. Il lui arriva de donner d’un coup cent mille dinars à El-Mostançir Zenûti, qui se trouvait auprès de lui quand cette somme fut apportée ; El-Mostançir trouvant que c’était là une somme bien considérable, El- Mo’izz fit vider sous ses yeux les sacs qui les contenaient, puis lui fit cadeau du tout. Comme on lui 'demandait pourquoi il avait fait vider les sacs : « C’est, répondit-il, pour qu’on ne puisse dire de moi que, si j’avais vu tout cet or, je n’aurais pas eu la générosité de m’en dessaisir ». Il a fait aussi de beaux vers ; les poètes déplorèrent sa mort, et entre autres Aboù’l-H’asan ben Rechîk’ (2), qui a dit :
[Basît’] Tout être animé doit, même au bout d’une longue vie, disparaître ; ni la puissance royale, ni les biens acquis ne durent toujours! El-Mo’izz a tourné les talons, et c’est comme si le ciel s’abandonnait lui-même ou était anéanti par la base. Il est parti regretté, laissant dans ses trésors des têtes de princes de qui l'on sait ce qu’étaient les royaumes! [P. 10]. Fut-il donc autre chose qu’un sabre dégainé par le destin contre ceux qui cherchaient par la violence les biens terrestres, auxquels seuls ils pensaient? Maintenant c’est tout comme s’il ne s’éiait ])as jeté dans la mer des
(1) Il était né le 7 djomâda i 398 (Ibn Khallikan, iii, 387; Ibn el- Athîr, suprà, p. 289) et succéda à son père en 406 (suprà, p. 291). On le fait aussi mourir en 454 (Bayân, i, 307 ; Berbères, ii, 22 ; Ibn Khallikàn, iii, 387) ou en 455 (/ia//dn, L L),
(2) Le nom de ce poète, -f 463 H., est Aboû ‘Ali el-H’asan ben Rccliîk’ K’ayrawâni ; Ibn Khallikàn a écrit sa biographie (i, 384) et fait ailleurs (iii, 387; allusion au poème dont il est ici cité quelques vers. On jieut encore consulter sur lui les manuscrits 3331 de Paris, P 38, et 2327, P 37 v., ainsi qu’Ibn Bessâm.
mêlées pour y semer la mort — et les mers les plus i)rofoncles n’étaient, comparées à lui, que de simples lacs, — tout comme s’il n’avait jjas semé ces sommes énormes constituées i)ar l’or frappé à son nom ! La mort d’EI-Mo‘izz, c’est la disparition du soleil; d’où donc le ciel va-t-il tirer sa lumière?
Le défunt eut pour successeur son fils Temîm, né h Munçoùriyya, lieu de sa résidence, le 15 redjel) 422 (7 juillet 1031). Investi par son père du gouvernement de Melidiyya en çafar 445 (22 mai 1053), il resta dans cette ville jusqu’au jour où El-Mo‘izz, fuyant devant les Arabes, quitta Kayrawém et vint le trouver-. Temîm alors se mit aux ordres de son père et démentit par sa soumission et son esprit filial les intentions (pi’on lui attribuait (1).
Après son avènement au ti-ône, il suivit les tierces de son père, dont il imita la sage administi-ation et l’amour pour* les gens de science. Mais les convoitises des chefs de provinces qui, par suite de l’invasion ai*abe, s’étaient déjà allumées sous El-Mo‘izz et avaient diminué leur respect et leur obéissance, fui-ent alors d’autant plus excitées', et beaucoup d’entre eux manifestèrent leur insuboi’dinatiou : notamment le k’û’id H’ammoù ben Melîl (2), prince de Sfax, sollicita le concoui*s des Arabes et se mit en marche pour assiéger Melidiyya. Mais Temîm entra en campagne et lui livi-a une bataille rangée, où H’ammoùetles siens furent mis en déroute et subirent de gi-andes pertes; le chef put cependant échapper à la mort, mais ses cavaliers et ses fantassins se débandèrent. Après cette affaire, qui est de 455 (3janv. 10G3), Temîm marcha contre Sousse, qui avait déjà levé l’étendard de la révolte contre son père El-Mo’izz ; il se rendit maître de cette ville, mais il accorda leur pardon aux habitants.
(1) 11)11 Khallikjin a donné la biographie de Temîm (i, 281) ; voir aussi Berbères, ii, 22, et le Bayàn, i, 307.
(2) Ici et plus bas, je lis Melil avec le IJayàn (i, 398), Ibn Khaldoùn (il, 22 et 47) et Tidjani. Tornbei'g a imprimé Melik.
[P. 19] H’ammoû se soustrait à l’obéissance de Temîm d’Ifrîkiyya
En 455 (3 janv. 1063), IPammoû ben Melil, prince de Sfax, se révolta contre l’émir Temîm ben El-Mo‘izz ben Bâdis et mai*cha avec les siens et avec les Arabes, dont il demanda le concours, contre Mehdiyya. Mais à celte nouvelle Temîm se mit en campagne avec son armée, et aussi avec un corps de troupes formé d’Arabes de Zoghba et de Riyah’. H’ammoû s’avança jusqu’à Sallak’t’a (1), où s’engagea une bataille sanglante, qui fut pour lui une défaite : ses guerriers et ses partisans furent poursuivis l’épée dans les reins et tués pour la plupart, bien que lui-même pùt s’échapper ; les fantassins survivants se débandèrent, et tous les honneurs de la guerre furent pour Temîm. A la suite de cette affaire ce princese rendit à Sousse, qui s’était aussi révoltée contre lui : il s’en rendit maître, mais il pardonna aux habitants, dont il respecta la vie (2).
(P. 29] Combats entre les Benoû H’ammàd et les Arabes
En 457 (12 déc. 1064), une rencontre eut lieu près de Sebîba entre En-Nâçir ben ‘Alennàs ben H’ammâd soutenu par des Maghrébins Çanhadja et Zenàta, ainsi que par
(1) C’est le Sullecti de fantiquité, à six ou à huit milles de Mehdiyya (Bekri, 76 et 198 ; Edrisi, p. 149 ; Tidjâni, Journ. as.^ 1852, ii, 119).
(2) Tifljàni (/. l. p. 130) foucnit quelques détails sur la révolte de H’ainmoù, qu’il place sous l’année 454 ; le Bayân (i, 308) en parle sous l’année 456.
des Arabes d’‘Adi etd’Athbcdj, d’une pari, et d’autre part les Arabes de Uiyûli’, de Zoglil)a et de Soleyrn, qui avaient avec eux Kl-Mo‘izz ben Zîri Zcnâti. Il a été parlé déjà des dissensions qui séparaient H’ammàd ben Bologgîn, grand’père d’Kn-Nàçir, et Hâdîs ben Kl-Mançoùr, mort en assiégeant la forteresse de H’arnmàd. Celui-ci eût été promptement pris s’il n’avait pas eu cette place de refuge, qui compte parmi les plus inexi)Ugnablcs et qui lui servait d’abri, comme elle servît plus tard à ses enfants. Il a été aussi pai*lé des évènements survenus entre H’ammûd etEl-Mo‘izz ben Bàdîs, et à la suite desquels le premier se soumit au second ; de même qu’il a été question des rapports d’Kl-Kà’id ben H’ammâd avec El-Mo‘izz. Or El-K’û’id avait des projets de trahison et méditait de se soustraire à l’autorité d’El-Mo‘izz, sans qudl pût cependant réaliser ses plans. Mais la puissance acquise par les Arabes et les épreuves auxquelles ils soumirent El-Mo‘izz lui permirent de redeveiur son maître et de proclamer son indépendance. Sou fds et successeur Moh’sin fit de même, puis son cousin Bologgîn ben Moh'ammed ben H’ammad, et après Bologgîn son autre cousin [P. 30| En-Nàçir ben ‘Alennûs ben Moh’ammed ben H’ammad; chacun d’eux se tint à l’abri des fortifications de la K’aPa, dont ils avaient fait leur capitale.
Le départ d’El-Mo’izz de K’ayrawàn et de Çabra et sa retraite à Mehdiyya, la conquête arabe, les pillages et les ruines qui eu furent la conséquence, eurent ce résultat que beaucoup d’habitants des régions ravagées passèrent dans le pays des Benou H’ammûd, oû la nature d’un sol montagneux et d’accès difficile permettait de résister facilement aux Araljes. Les Benoû H’ammad virent ainsi s’accroître et la population de leur territoire et leurs propres richesses ; mais ils conservaient amassées dans leurs cœurs des haines et des rancunes contre Bàdîs et ses descendants qui se succédaient régulièrement. Puis quand Temîm succéda à son père El-
iMoMzz, chaque chef se déclara indépendant dans la localité ou la forteresse qu’il occupait, ce que Temîm supportait de bonne grâce et à quoi il n’opposait qu'une patience inébranlable. Mais alors ce prince apprit qu’Phi- Nàçir ben ‘Alennas lançait dans ses audiences l’injure et le blâme à son adresse et que, projetant de mettre le siège devant Mehdiyya, il s’était allié avec des Çanhâdja, des Zenàtaetdes Benoù Hilàl pour obtenir leur concours à cet effet. Quand l’authenticité de cette nouvelle fut établie, il fit convoquer les émirs des Benoù Riyùh' et leur parla ainsi : « Vous savez que Mehdiyya est une place inexpugnable, puisqu’elle donne presque entièrement sur la mei*, et qu’elle ne peut être attaquée du côté du continent que par quatre bastions que quarante hommes suffisent à défendre. Les troupes qu’a concentrées En- Nàçir sont donc dirigées contre vous. — IM as raison, lui dirent-ils, et nous voudrions obtenir ton aide financière ».
11 leur distribua alors de l’argent et des armes diverses, lances, sabres, cui.^asses et boucliers, après quoi ces chefs rassemblèrent leurs contingents, échangèrent des serments et convinrent d'attaquer En-Nùçir. Ils écrivirent aux Benoù Hilàl qui avaient embrassé la cause de ce prince, pour leur représenter ce qu’avait de honteux l’aide qu'ils prêtaient à En-Nàçir et le danger qui les menaçait s’il devenait trop puissant, car alors il se servirait des Zenûta et des Çanhàdja pour les anéantir; qu’ils ne pouvaient espérer se maintenir et dominer dans ces pays que si l’autorité souveraine était réduite au dernier degré d’impuissance et de faiblesse. Les Benoù Hilàl, reconnaissant la justesse de ces remarques, répondirent : « Dirigez votre première charge contre nous; nous nous enfuirons avec les autres, sur qui nous tomberons ensuite, et vous nous donnerez le tiers du butin. » Les choses furent ainsi convenues et acceptées ; d’autre part, El-Mo‘izz ben Zîri Zenàti envoya des propositions. analogues auxZenàtaqui se trouvaient
avec En-Nâçir, cl ceux-là aussi promirent de se laisser mettre en déroute. Alors les Uiyàli’ et les Zenâta partirent tous ensemble, et de son côté Kn-Nâçir s’étant avancé à la tête des Çanhàdja, des Zenâta et des Benoù Hilâl, les deux armées se rencontrèrent |P. 311 près de la ville de Sebîba (1). A la suite de la charge que firent respectivement les Riyâli’ et El-Mo‘izz contre les Benoù Hilâl et les Zenâta, ces deux dernier's groupes s’enfuirent, et les troupes d’En-Nâçir imitèrent leur exemple. Les fuyards furent poursuivis l’épée dans les reins, et vingt-quatre mille Çanhàdja et Zenâta furent massacrés. El-K’âsim ben ‘Alennâs (2), frère d’En-Nâçir, fut également tué, mais ce dernier môme put s’enfuir avec un petit nombre des siens. Les Arabes devinrent ainsi maîtres d’un riche butin constitué par tout ce qui appai'tenaitaux vaincus, argent, armes, chevaux, etc., dont le partage s’opéra ainsi qu’il était convenu.
Cette affaire acheva de rendre les Arabes entièrement maîtres du pays : arrivés sans ressources, pauvres et n’ayant que très peu de chevaux, ils se trouvèrent alors riches, abondamment pourvus d’armes et de montures, en présence d’un pays presque sans défenseur. Ils envoyèrent les étendards, les tambours, les tentes d’En- Nâçir et les chevaux qu’elles renfermaient, à Temîm, qui les leur renvoya, disant qu’il serait honteux à lui de s’emparer des dépouilles de son cousin. Les Arabes goûtèrent fort cet acte de générosité.
(1) Le texte arabe lit, ici et plus haut, « Ceuta »», ce qui est inadmissible; j’ai en conséquence corrigé en c Sebîba », ainsi que l’écrit aussi Ibn Khaldoim (ii, 48). Le Bayàn ne dit pas où eut lieu cette rencontre (r, 308); comparez le récit de Vlstibçâr, trad.,p. 32 et s.
(2) L’orthographe de ce nom est fixée dans un manuscrit d’ibn el-Athîr (éd. Tornberg, x, 31 n.) ; le Bayàn l’écrit par un ghayn âu. lieu d’un 'ayn. Cf. Dhehcbi^ Moscht/ihifi, p. 336.
Fondation de la ville de Bougie
A la suite de cette bataille entre les Benoù H’ammâd et les Ai'abes et de baccroissement de force qui en résulta pour ceux-ci, Temîin ben el-Mo‘izz devint soucieux et une grande tristesse renvahit. Cela arriva aux oreilles d’En-Nàçir^ qui avait pour vizir Aboù Bekr ben Aboù ’l-Fotoùh’ (1), excellent homme, partisan de la concorde et désireux de (soutenir) l’autorité de Temîm. Ce vizir parla en ces termes à son maître : « Ne t’avais-je pas conseillé de ne pas attaquer ton cousin et au contraire de t’unir à lui pour combattre les Arabes, que vos efforts réunis auraient certainement expulsés? — Tu dis vrai, répondit En-Nàçir, mais on ne peut aller contre le destin ; tache maintenant de rétablir les choses entre nous ». Le vizir alors envoya de sa part un messager porter des excuses à Temîm et l’engagea à améliorer l’état de choses existant. Temîm accepta ces ouvertures et consulta les siens sur le choix du messager qu’il voulait envoyer à En-Nàçir; on tomba d’accord sur le nom de Moh'ammed ben el-Ba‘ba‘, « qui est », lui dit-on, « un étranger qui a été l’objet de tes bons traitements et qui a reçu de toi de l’argent et des propriétés ». Temîm le fit appeler, et lui confiant de l’argent, des chevaux et des serviteurs, le fit partir de compagnie avec
(1) Il ne peut être question de la fondation proprement dite de cette ville, puisque Bekri en signale l’cxistcuice à une époque antérieure (p. 192). Mais ce futEa-Nàçir qui l'agrandit et l’augmenta de telle sorte (ju’on la dénomma Nâçiriyya fBevbèves, ii,5l; cf. Istibçar, trad, fr., p. 34 et s.).
(2) Ibn Khaldoun' écrit Aboù Bekr ben el-Fotoùh (ii, 47) et, deux pages plus loin, Ibn Aboù ’l-Fotoùb. Les détails qui suivent ne figurent pas dans le Baijàn^ mais Ibn Khaldoun y fait allusion qi, 49).
l’envoyé d’En-Nnoir. Moli’nnimed «irriva ainsi à Eonj^ic, qui n’étail aloi-s (lu’nne simple localité habitée par des l)aysans berbères et dont, après examen, il se dit (lu’il y avait lieu d’en faire une ville avec ])ort. [Ib 32] Il se i*emit ensuite en route et arriva auprès d’iMi-Nacir, à (jui il remit la lettre dont il était porteur et transmit le message de Temîm ; après quoi il ajouta : « J’aurais aussi à te faire une recommandation pour laquelle je voudrais être seul avec toi. — Mais, dit En-Nàçir, je ne cache rien à mon vizir. — Cependant, reprit Mob’amrned, tels sont les ordres de l’érnii' Jcmîm ». Le vizir Aboû Bekr s’étant alors levé et retiré : « Seigneur, dit Mob’ammed, ton vizir le trompe : il est d’accord avec l’émir Temîm, pour qui il est porté et à qui il dévoile toutes tes affaires. Temîm est tout entier à ses esclaves noirs, à qui il confie tout, laissant entièrement de côté les Çanbûdja et tous les autres. Si tu t’avançais à la tête de ton armée tu serais aussitôt maître du pays grâce à la désaffection de l’armée et du peuple pour Temîm. Je veux t’indiquer le moyen de t’emparer de Mebdiyya et de cette région ». Puis il lui parla de l’heureuse situation de Bougie et lui conseilla d’en faire sa capitale pour ainsi se rapprocher de l’ifiàkiyya, ajoutant qu’il viendrait le rejoindre avec sa famille et qu’il lui servirait de ministre. En-Nàçir accepta ces propositions et laissant son vizir, qu’il prit en suspicion, à la K’aPa, il se rendit à Bougie avec Moh’ammed, qui lui fit voir l’emplacement du port, la ville et le palais (futurs), etc. En-Nàçir très satisfait donna aussitôt les ordres nécessaires pour les diverses constructions et remercia le traître, à qui il promit la place de vizir sitôt qu’il reviendrait le trouver; puis tous les deux retournèrent à la K’aPa, et En-Nàçir dit à sou vizir; « Ce messager est notre ami; il m’a conseillé de fonder une ville à Bougie et a l’intention de venir se fixer auprès de nous. Rédige maintenant la réponse à la lettre qu’il nous a apportée ». Aboû Bekr exécuta cet ordre, puis Moh’ammed se remit en route.
Or Temîm de son côté suspecta la fidélité de son ambassadeur en voyant, si peu après son arrivée auprès d’En- Nàçir, l’ardeur mise à édifier une ville dans un lieu où Moh’ammed s’était rendu avec En-Nàçir. Un homme de confiance de ce dernier avait accompagné Moh’ammed, sur la demande même de celui-ci, pourvoir les choses de près et les rapporter à En-Nacir; le traître le renvoya en compagnie d’un homme de confiance porteur d'une lettre ainsi conçue : « La première question que m’a posée Temîm à mon arrivée était relative à la fondation de Bougie, ce qu’il juge être une chose grave et ce qui m’a fait encourir ses soupçons. Fais donc choix d’Arabes dont tu sois sûr et envoie-ies à tel endroit, où je les rejoindrai aussitôt, J’ai déjà entre les mains les promesses de Zawîla et d’autres lieux qui s’engagent à t’obéir ». En-Nàçir reçut cette lettre et après l’avoir lue la remit à son vizir, qui approuva le projet, exprima sa gratitude et ses éloges pour celui qui en était l’auteur et dit au prince [P. 33] : « Il t’a bien conseillé et a fait de son mieux pour te servir; n’hésite donc pas de lui envoyer les Arabes qui doivent le ramener ». Puis il rentra chez lui, recopia la lettre du traître et envoya l’original à Temîm avec une autre lettre où lui-même exposait toute l’affaire du commencement à la fin. Ce double envoi surprit Temîm, qui attendit qu’une occasion se présentât de mettre la main sur Moh’ammed, mais en le soumettant à une surveillance dont celui-ci ne se doutait pas, et qui n’était en défaut ni jour ni nuit. Un des agents employés à ce service informa un jour Temîm que Moh’ammed donnait un dîner et avait fait venir Ech-Glierîf Fihri, lequel était un des conseillers et des intimes du prince. Celui-ci le fit appeler, et Cherîf lui dit : « J’allais venir te raconter qu’Ibn el-Ba‘ba‘ m’a invité pour me dire qu’il était à ma discrétion et me prier de lui dire avec qui il pouvait sortir de Mehdiyya. Je l’ai empêché de donner suite à ce projet, mais la crainte le trouble ». Temîm
ulors, lui faisant voir l’original de la Ietti*c en question, ordonna à Clierîf d’amener le coupable. Celui-ci était près de la porte du palais ({uand un homme lui remit la lettre des Arabes envoyés i)ar Mn-Nârir et mie antre de celui-ci l’invitant à se l'endre aui>rès de lui. Mais Ternîm étant alors sorti, Ibn el-Ba‘ba‘ en le voyant laissa tomber les letti*es dont l’une avait pour en-tête « de la part d’En-Naçir ben ‘Alennâs à un tel ». Quand 'bemîm lui demanda d’où venaient ces lettres, il ne répondit pas, mais le prince les prit et les lut : c< Gnàee, Seigneur! s’écria alors Ibn el-Ba‘ba‘. — Que Dieu lui-rnêine ne te fasse pas grâce 1 » dit le prince, qui le fit mettre à mort, et jeter son cadavre à l’eau.
[P. 34] Ternîm conquiert Tunis
En 458 (2 déc. 1065), Ternîm envoya une armée considérable contre Tunis, où Ah’med ben Kborâsàn s’était révolté contre lui. El-Mo‘izz ben Bûdfs, pèi'e de Ternîm, avait, en quittant Kayrawàn et Mançoùriyya pour se retirer à Mehdiyya, ce que nous avons raconté, laissé comme lieutenant à Kayrawàn et à Gabès K’à’id ben Meymoûn Çanhàdji, qui y i^esta pendant trois ans. Puis les Hawwàra étant devenus les plus forts, il dut les leur céder et se retirer aussi à Mehdiyya. Quand Ternîm suecéda à son pèi'e, il renvoya KTéid dans son ancien gouveiaiement, et cet officier y resta jusqu'à la date où nous sommes; puis il se révolta contre Ternîm [P. 35] et reconnut Pautoiâté d’En-Nàçir ben ‘Alennâs ben H’ammâd. Alors (en 458), Ternîm ayant envoyé un fort corps d’armée, K’â’id, se voyant hoi*s d’état de résister, ' quitta Kayrawàn et se rendit auprès d’En-Nàçir. Les ti-OLipes de Ternîm entrèrent d’abord à Kayrawàn et, api-ès y avoir mis en ruines toutes les maisons lui apiiartenant, marclièrent sur Gabès et en commencèrent
le siège, qui dura quatorze mois ; au bout de ce temps, Ibn Khorûsân, qui y commandait, se soumit à Temîm et la paix fut conclue. Quant à K’â’id, après être resté quelque temps auprès d’En-Nàçir, il envoya aux émirs arabes des émissaires qui leur achetèrent pour son compte la souveraineté de Kayrawàn, et alors il retourna dans cette ville, dont il releva les murailles et qu’il fortifia (1).
[P. 39] En 460 (10 nov. 1067), En Nâçir ben ‘Alennàs assiégea la ville de Laribus, dont il s’empara ; il accorda Vamân aux habitants (2).
|P. 67] En 467 (26 août 1074), une guerre sanglante éclata en Ifrîkiyya entre les Benoù-Riyâh’ et les Zoghba; ceux-ci eurent le dessous, furent mis en déroute et chassés du pays (3).
[P. 73] En 470 (24 juil. 1077), Temîm ben El-Mo‘izz conclut la paix avec En -Nâçir ben ^Alennâs descendant de H’ammâd, oncle du grand-père de Temîm. Le second donna en mariage (4) au premier sa fille Bellara, qu’il lui envoya de Mehdiyya sous la conduite d’une escorte de guerriers et avec des bijoux et un trousseau d’une valeur prodigieuse. Eu-Nâçir envoya trente mille dinars, desquels Temîm prit un seul, puis il renvoya le reste.
En la môme année, Temîm confia à son fils Mok’alled le gouvernement de Tripoli de Barbarie.
(1) Cf. Berbères, ii, 22 et 23. C’est, dit le Bayàn (i, 309), en 466 ou en 467 que les Riyàh’ vendirent Kayrawàn à En-Nàçir.
(2) Le Bayân [i, 308) parle également de ce retour offensif d’En- Kàçir.
(3) Ci-tte expulsion des Zoghba est, dit le Bayân^ antérieure à la vente de Kayrawàn par les Riyàh’ (voir note 1, et cf. Berbères^ ii, 24).
l'i) Texte ; le Bayân (u 309) a la même
expression. Dans Ibn Khaldoùn (éd. Boulak, vi, 160) ^Jî
ce que la traduction (ii, 23) a rendu par a En-Nacer. . , lui donna sa fille en mariage ».
|P. 78] Siège de Gabès par Temîm
En 474 (10 juin 1081), l’émir Temîm l)en El Mo‘izz nssiégea Gabès, dont il réduisit les habitants à l’extrémité ; ses troupes abîmèrent et ravaudèrent les jardins de cette ville connus sous le nom de GJiàba (1).
[P. 85] Mâlik ben ‘Alewi s’empare de Kayrawân qui lui est ensuite enlevée
En 476 (20 mai 1083), Mâlik bei] ‘Alewi Çakhri (2) rassembla des cpiantités d’Arabes et se mit à leur tète pour assiéger Mebdiyya ; mais l’émir Temîm ben El-Mo‘izz lui tint tète sans repos et le força à se retirer sans qu’il eût obtenu aucun succès. Mâlik alla ensuite blociuer Kayrawân, dont il parvint à se rendre maître ; mais Temîm détacha contre lui de nombreux soldats armés à la légère, qui l’assiégèrent à son tour. Mâlik, se voyant impuissant à résister, abandonna la ville, qui fut réoccupée par les troupes de Temîm, de sorte que l’autorité de ce prince continua de s’y exercer comme auparavant.
tP. 92] Prise de Tolède par les Francs
En 478 (28 avril 1085), les Francs conquirent sur les musulmans la ville de Tolède, l’une des plus fortes et
(1) Ibn Klialdoûn parle également du siège de Gabès sous cette année (ii, 21), tandis (|ue dans le Haydn (i, 309) il s’agit de Sfax.
(2) Ce nom est écrit Mâlik ben Gbaloùni ou ben Ghalboùn dans le Haydn (i, 309 et 310 ; cC. CurrccdonSy etc., p. 30).
des plus considérables de l’Espagne, dans les circonstances suivantes. Alphonse VI, roi des Francs d’Espagne, avait vu sa situation et son royaume grandir ainsi que ses troupes s’accroître, depuis que le pays s’était divisé en autant d’États qu’il y avait de villes et qu’un état de choses analogue à celui existant du temps des rnoloük s’était établi. L'avidité des Francs s’était alors manifestée par la conquête de nom.bre de pays frontières, dont Alphonse avait commencé par s’asservir le prince El-K'adir billâh ben Ell-Ma’moùn ben Yah’ya ben Dhoû’n-Noùn, apprenant ainsi comment et par quels moyens il se rendrait maître du pays. Au moment propice, Alphonse marcha avec ses troupes contre Tolède, qu’il prit après l’avoir bloquée près de sept ans et en augmentant ainsi son pouvoir de celui d’El-K’âdir. Aboù ‘Abd Allah Moh’ammed ben ‘Abbâd El-Mo‘tamid ‘ala’llah était alors le principal des princes d’Espagne ; il commandait à la majeure partie du pays, à Cordoue, à Séville, etc., mais versait à Alphonse un tribut annuel. A la suite de cette conquête, le tribut fut envoyé à Alphonse^ qui le refusa et répondit par un message menaçant portant qu'il irait [P. 93] conquérir Cordoue si tous les forts en pays de montagne ne lui étaient remis et si les musulmans ne se contentaient pas de garder les plaines. Le porteur de ce message avait une escorte de cinq cents cavaliers, qu’El-Alo‘tamid accueillit et dont chacun fut par lui confié à un officier de son armée avec ordre de le mettre à mort. Il se fit amener le messager lui-même et le frappa au visage Jusqu’à lui faire Jaillir les yeux des orbites. Trois hommes seulement purent s’échapper et annoncèrent ce qui s’était passé à Alphonse. Celui-ci, qui était en route pour assiéger Cordoue, retourna à Tolède pour y réunir ses engins de siège, et El-Mo‘tamid se rendit à Séville.
[P. 99] Défaite des Francs à Zellâk’a en Espagne
Après l’arrivée d’El-Mo‘tamid à Séville, les cheykhs de cette ville, mis au courant du traitement infligé aux envoyés d’Alphonse et considérant la puissance des Francs, la faiblesse des musulmans et les demandes de secours adressées pai* certains d’entre eux à leurs ennemis pour combattre leurs propres frères, tinrent une •réunion où ils se dirent que, grâce aux conquêtes des Francs, les musulmans ne possédaient plus qu’une faible partie de TEspagne, et que, si cela continuait, le pays tout entier redeviendrait chrétien. Ils se rendirent en conséquence chez le kadi ‘'Abd Allah ben Moh’ammed ben Adham : <* Tu sais, dirent-ils, quel est l’état de faiblesse et d’humiliation des musulmans, obligés aujourd’hui de payer la capitation qu’autrefois ils prélevaient. Voici donc ce que nous te proposons : c’est d’écrire aUx Arabes d’ifrîkiyya pour leur demander de se joindi*e à nous sous promesse de partager nos biens avec eux et de participer avec eux à la guerre sainte. — Je crains, dit le kâdi, qu’ils ne ravagent notre pays comme ils ont fait en Ifrîkiyya et que, négligeant les Francs, ils ne commencent par nous-mêmes. Mieux vaut recourir aux Almoravides, qui d’ailleurs sont plus rapprochés. — IP. 100] Eh bien ! écris donc au Prince des fidèles pour lui demander de passer chez nous et de nous envoyer quelques-uns de ses officiers ». El-Mo‘tamid ben ‘Abbâd arriva pendant que cette affaire était en train, et le kâdi lui expliqua de quoi il était question. El-Mo‘tamid voulut le charger de cette ambassade, mais Ibn Adham, pour être à l’abri de tout soupçon, refusa d’abord, puis il céda aux instances du prince et se rendit auprès de Yoùsof ben Tâchefîn, à qui il porta le message, et à qui il exposa la crainte inspirée par Alphonse aux musulmans.
Yoûsof, qui était alors à Ceuta, donna aussitôt à ses troupes l’ordre de passer en Espagne et fit venir de Merràkech celles qui y étaient encore. Sitôt que les divers détachements furent successivement arrivés, il s’embarqua et vint rejoindre à Séville El-Mo‘tamid, qui avait aussi réuni son armée, renforcée par une troupe formée de Cordouans et par des volontaires arrivés de tous les points de l’Espagne. Alphonse, informé de ces faits, convoqua ses chevaliers et sortit de Tolède, après avoir fait écrire à Yoûsof par un lettré musulman un message grossier où il était parlé avec exagération de sa force, de ses nombreux soldats et de ses préparatifs. Yoûsof chargea Aboù Bekr ben el-K’açîra, qui était un rédacteur de beaucoup de talent, d’écrire la réponse. Celle-ci était très bien conçue, mais quand le secrétaire la lut à son maître, celui-ci lui dit: « C’est trop long; prends la lettre d’Alphonse et écris au dos : Ce qui arrivera, tu le verras ! »
Cette réponse donna peur au roi chrétien, qui reconnut qu’il avait affaire à un homme résolu et énergique, et il redoubla ses préparatifs. Il fit alors un songe où il se voyait monté sur un éléphant et portant un petit tambour dont il battait; mais les prêtres à qui il le raconta, ne purent le lui interpréter. On fit venir un musulman habile dans cette science, et cet homme tâcha d’abord de se dérober à toute explication; mais comme ses excuses ne furentpas admises: « L’interprétation, dit-il, s’en trouve dans le Livre divin : N'as-tupasva comment ton Seigneur a traité les gens de L’ Éléphant, Qic. (Koran, s. cvi), et ailleurs: Lorsqu'un souffle fera sonner la trompette, ce jour-là sera un jour difficile, un jour peu commode [P. 101] pour Les infidèles (Koran, s. lxxiv, 8-10). D’après cela, toute cette armée que tu as réunie est vouée à la mort ». Quand son armée fut au complet, Alphonse, enchanté delà voir si nombreuse, fit venir ce musulman et lui dit: «Voilà des troupes avec lesquelles j’affronterai le Dieu de Mahomet, auteur de votre livre sacré 1 »
Cet homme se retira en disant à un de ses coreligionnaires : « Voilà un prince perdu, lui et tous les siens puis il cita le Jiadtth du Prophète ; « Il // a trois canscs de perdition : ceci^ cela, et Vestime exagérée qn’on a de soi-même » (1).
Yoùsof et El-MoHamid s’avancèrent jusqu’au lieu dit Zellak’a, dans le territoire de Badajoz, et Al[)honse de son côté vint camper à dix-huit milles de là. Gomme on avait mis Yoùsof en garde contre la sincéiàté des dispositions de son allié, qui pourrait peut-ôtVe ne pas risquer sa vie, il le plaça à l’avant-garde. Alphonse avait planté ses tentes au pied d’une colline, et Kl-Mo‘tamid avait les siennes à la base d’nne autre qui lui faisait face, de sorte que les deux armées s’apercevaient. Yoùsof était placé derrière la colline occupée par El-Mo‘tamid, de sorte qu’Alphonse, qui commandait à 50,000 hommes et croyait n’avoir affaire qu’à l’armée qu’il voyait, tenait la victoire pour certaine.
Alphonse envoya un message à El-Mo‘tamid pour décider quel serait le jour où l’on se battrait et où il chercherait à obtenir la suprématie: « Demain, répondit-il, est vendredi; le dimanche suivra (bientôt); prenons jour pour lundi, car nous sommes fatigués » (2). La chose était ainsi convenue; mais le vendredi dès l’aube, Alphonse fît monter ses troupes à cheval pour attaquer traîtreusement l’armée d’El-Mo‘tamid, qu’il croyait n’être pas soutenue. La bataille s’engagea, et les musulmans, qui avaient d’abord bien soutenu le premier choc, furent ensuite près de fuir; mais El-Mo‘tamid avait fait prévenir Yoùsof de l’attaque, en lui disant de le soutenir dans l’attaque contre le camp des Francs, et l’Almoravide avait suivi ces indications. Au fort de la bataille il y était arrivé, en avait massacré les gardiens et pillé ce qu’il
(1) Ce hadîth est reproduit intégralement par Dozy, Abbad., ii, 38.
(2) J’ai suivi la leçon du texte, mais colle de JVlerrâkechi, par exemple (p. 114), paraît préférable.
renfermait. Alors les Francs lâchèrent pied, et El-Mo‘tamid, les poursuivant l’épée dans les reins, les jeta dans les troupes de Yoûsof, qui se mirent également à les massacrer. Tous péi'irent, et Alphonse lui-même ne put se sauver qu’avec un petit nombre des siens. Les tètes des cadavres servirent à former de nombreux tas [P. 102] du haut desquels on criait l’appel à la prière, et quand elles entrèrent en décomposition, on les livra au feu.
Dans cette bataille, qui eut lieu un vendredi de la première décade de ramadan 479 (1), El-Mo‘tamid fît preuve de vaillance et reçut plusieurs blessures à la face. Il n’y eut que trois cents cavaliers francs qui rentrèrent dans leur pays, et les musulmans recueillirent comme butin tout leur or, leurs armes, leurs montures, etc.
Ibn ^Abbâd retourna à Séville, tandis que Yoûsof regagnait Algéziras, puis franchissant la mer, rentrait à Ceuta et de là à Merrâkech, où il resta jusqu’à l’année suivante (2). Il retourna alors en Espagne, et en compagnie d’El-MoHarnid et d’‘Abd Allah ben Bologgîn le Çanhâdjite de Grenade ainsi que des troupes de ces princes, il alla assiéger Alédo, place très forte appartenant aux Francs ; mais bien qu’ils la serrassent de très près, ils ne purent s’en rendre maîtres et se retirèrent au bout de quelque temps, sans que les Francs, encore sous le coup de la défaite de l’année précédente, osassent les attaquer.
Ibn ‘Abbûd regagna Séville, pendant que Yoûsof s’en allait par Grenade, qui était sur son chemin, avec ‘Abd
(1) Sur la bataille de Zellâk’a, qui porte le nom de Sacralias chez les chrétiens, voir Meirakechi, trad., p. 113; Abbadid., ii, 22; Ibn Khallikan, iii, 190; Mus. d’Esp., iv, 204 et 292; Kartàs, p. 93 du texte. Elle fut livrée le 23 octobre 1086 ou 12 redjeb 479.
(2) D’après Dozy (Mus. d’Esp.., iv, 294), le retour de Yoûsof en Espagne et le siège d’Aledo eurent lieu en 483 H. (1090 J. -G.), trois ans et demi après la bataille de Zellàk’a. Les ruines d’Aledo, entre Murcie et Lorca, subsistent encore (ibid., p. 210).
Allüh l)en Bologgîn. Mois l’Almornvirle trnliit celui-ci et le chessa de Grenade, dont il s’empara. Il trouva dans les palais de cette ville des richesses et des trésors tels qu’aucun prince d’Espagne n’en avait encore rassemble : il y figurait entre autres un rosaire de quatre cents perles dont chacune était estimée cent dinars, ainsi que d’autres perles d’une valeur considéral)le, des vêlements, des ustensiles, etc. Le vainqueur emmena avec lui à Merrakech les deux fils de Bologgîn, ‘Abd Allah et Temîm. Grenade fut le premier territoire d’Espagne dont il s’empara.
Nous avons relaté plus haut pourquoi les Çanhàdja étaient arrivés en Espagne et comment certains d’entre eux étaient retournés en Ifrikiyya auprès d’El-Mo‘izz. Cet ‘Abd Allah est le dernier d’entre eux qui resta en Espagne, et il repassa sur le littoral africain après la prise de la ville où il régnait.
Après son retour à Merrakech, Yoùsof vit reconnaître son autorité par les régions jusqu’alors réfractaires: le Soûs, Wargha et Kal‘at Mehdi (1). D’après l’avis des savants espagnols qu’il n’aurait le droit d’exiger l’obéissance qu’après avoir lui-mème fait proclamer le khalife au prône et reçu de lui l’investiture pour les pays qu’il gouvernait, [P. 103] il envoya une ambassade à Baghdad aupr'ès d’El-Mokl«di bi-amr Allah. Celui-ci lui envoya les robes d’honneur, les insignes et l’investiture, et l’Almoravide fut surnommé Prince des fidèles et Nâçir ed-Dîn (2).
[P. 105] En 479 (17 avril 1086), Temîm ben El-Mo‘izz d’Ifrîkiyya mit simultanément le siège devant les deux villes de Gabès et de Sfax et divisa ses troupes à cet effet (3).
(1) C’est-à-dire KaPal xVlehdi Ibn l'owàla; voir à ce sujet ïll.des J>erb., Il, 73 et 74 ; Mibmr, tr. fr., p. 132 et 133.
(2) Cf. infrà, j). 51 i.
(3) (iC siège simultané de ces deux villes est mentionné comme une chose remartjuabhi ])ar le llniidn (i, 3Ü9 ; trad. p. 448).
[P. 109] Les chrétiens conquièrent la ville de Zawîla, puis l’abandonnent (1)
En 481 (26 mars 1088), les chrétiens conquirent en Ifrîkiyya la ville de Zawîla, qui est proche de Mehdiyya. En effet, comme le prince de cette ville, l’émir Temîm ben El-Mo‘izz ben Bâdîs, avait fait de nombreuses expéditions maritimes contre les pays chrétiens, où il avait semé la ruine et dispersé les habitants, les infidèles se réunirent de toutes parts et s’entendirent pour construire des galères destinées à attaquer Mehdiyya : les Pisans et les Génois, qui sont des peuples francs, figuraient parmi les confédérés. Quatre années furent consacrées à la construction des bâtiments, après quoi il s’en réunit [P. 110] quatre cents dans l’île de Cossura (Pantellaria). Une lettre fut envoyée par pigeon à Temîm, que les habitants (musulmans) de cette île informèrent de l’arrivée et du nombre des ennemis, ainsi que de là conquête de leur pays. Temîm, qui voulut d’abord faire marcher contre eux l’amiral de sa flotte, ‘Othmàn ben Sa‘îd connu sous le nom d’El-Mohr [el-Mohaddheb] (2), pour s’opposer à leur débarquement (en Afrique), en fut empêché par l’un de ses officiers ‘Abd Allah ben Menkoût (3), qui était ennemi de l’amiral, de sorte que les chrétiens purent jeter Uancre (sans être inquiétés) et débarquer. Ils pillèrent, ruinèrent et brûlèrent tout, après quoi ils entrèrent à Zawîla, qu’ils livrèrent égale-
(1) Ce chapiti e est traduit dans la Biblioteca^ Ibn Khaldoùn
fixe à Pan 480 le débarquement des Génois à Mehdiyya (ii,24)^ de même que le Bmjân (i, 309; trad., p. 449).
(2) Fleiscber a proposé, J’ignore pourquoi, de lire « El-Mohaddheb », correction qu’a adoptée Amari.
(3) ün retrouve le nom Menkoût plus loin ; cî Anmii, Appendice p. 32, et VH. des Berh., ii, 103.
ment au pillage. (Ils ne rencontrèrent aucun obstacle, car) les troupes de 'l’emîm étaient occupées ailleurs à combattre des rebelles. Ce prince conclut ensuite la paix avec les vainqueurs moyennant le versement de trente mille dinars (1) et obtint ainsi la mise en liberté des prisonniers (2) : prodigue d’ai'gent comme il était pour des choses de peu d’importance, comment ne l’eùtil pas été pour ce qui en valait la j)eine ! On raconte qu’il paya aux Ai'abcs qui s’étaient emparés de K’anât’a (3), fort médiocrement important qui lui appartenait, douze mille dinars, puis qu’il le détruisit; et comme on lui disait que c’était du gaspillage : « Non, dit-il, c’est de la grandeur )^.
Mort d’En-Nâçir ben ‘Alennàs et avènement de son fils El-Mançoûr
En la même année 481 (26 mars 1088), En-Nûçir ben ‘Alennûs ben H’ammàd étant venu à mourir fut remplacé par son fils El-Mançoûr, qui marcha sur les traces de son père et déploya la même résolution et la même énergie, poursuivit les mêmes visées, administra de même. Le nouveau prince reçut à son avènement des lettres et des ambassades lui apportant des condoléances et des félicitations de la part de divers princes, entre autres de Yoùsof ben Tàchefîn et de Temîm ben el-Mo‘izz.
(1) Ibn Klialdoiin et Tidjûiii disent cent mille.
(2) Aniaid Iradnit: « ... e r(3ndendü tutti i cattivi clie i Musulniani aveanu adunati (in (lucdla città) », sens (^ui peut se dél'endre.
(3) Localité du littoral, non loin de Mclidiyya (Edrisi, trad. p. 150),
[P. 118|i Ruse employée par le Prince des fidèles et singulièrement découverte
Il y avait au Maghreb un homme du nom de Moh’ammed ben Ibrahim Djezoûli, chef de la tribu de Djezoùla, qui régnait dans toute la haute montagne qu’habite cette grande tribu, et qui avait des liens d’amitié et d'alliance avec le Prince des fidèles Yoûsof ben Tàchefîn. Or, en 482 (15 mars 1089), ce dernier lui ayant fait demander de le rejoindre, Moh’ammed se mit en marche pour répondre à son appel; puis la peur le saisit alors qu’il était près d’arriver, et il retourna dans sa montagne, où il prit les mesures nécessaires pour sauvegarder sa vie. Yoûsof alors lui écrivit en jurant qu’il ne lui voulait que du bien et ne songeait à aucune trahison, mais Moh’ammed ne se laissa pas fléchir. Alors Yoùsof, appelant un ventouseur, lui remit cent dinars avec promesse de lui en donner encore autant s’il parvenait à faire périr Moh’ammed ben Ibrâhîm de l’une ou l’autre façon. Cet homme partit en emportant avec lui des lancettes empoisonnées, et gagna la montagne de Djezoùla. Le lendemain de son arrivée, il se mit à crier dans le voisinage des lieux occupés par Moh’ammed les opérations auxquelles il se livrait, et ce chef Pentendant demanda s’il était du pays ; comme on lui répondait qu’il était étranger : « Je l’entends, dit-il, bien crier, et cela m’inspire des doutes; qu’on me l’amène ! » Ainsi fut fait, et alors Moh’ammed, appelant un autre ventouseur, fit appliquer au nouveau-venu ses propres ventouses ; comme il résistait on le maintint, et il mourut bientôt des suites de l’opération, non sans qu’on admirât la clairvoyance de ce chef.
La nouvelle de cet insuccès ne fit qu’accroître le ressentiment de Yoûsof, qui, cherchant toujours quelque
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moyen de réaliser son dessein, [P. 119] parvint à mettre dans ses intérêts quelques compagnons de Moh’ammed. Ces gens reçurent de lui des i)Ots de miel empoisonné, qu’ils portèrent à leur chef en disant : « On nous a apporté des pots du i)lus beau miel du monde, et nous avons voulu t’en faire cadeau ; les voici ! » Alors il fit apporter du pain et commanda à ses visiteurs de s’en servir pour goûter au miel qu’eux-môrnes apportaient; en vain ils résistèrent, disant qu’ils ne voulaient pas manger, il menaça de faire périr par l’épée celui qui ne mangerait pas, et la noLirritui*e qu’ils durent avaler leur fut mortelle à tous. A la suite de cette affaire, Moli’ammed écrivit à Yoùsof : « Tu as employé tous les moyens pour me tuer sans que Dieu t’ait laissé accomplir ton dessein ; renonce donc à tes mauvaises intentions ; Dieu t’a donné le Maghreb tout entier et ne m’a attribué que cette montagne, qui y fait le même effet (prun museau blanc chez un taureau noir; pourquoi ne pas te contenter des dons de l’Être Glorieux et Tout-puissant? » Quand Yoùsof vit que ses projets étaient découverts et que d’ailleurs il ne pouvait l'ien contre une montagne aussi inaccessible, il le laissa tranquille.
Les Arabes se rendent maîtres de Sousse, qui leur est ensuite enlevée
En la meme année 482 (15 mars 1089), [Mâlik] Ibn ‘Alewi, rompant le traité conclu avec Temîm ben el- Mo‘izz ben Badîs d’ifrîkiyya, s’avança avec des forces composées d’Arabes ses contribules contre la ville de Sousse sans que les habitants, peu défiants, se doutassent de rien. Il entra dans la ville de vive force, et alors eut lieu entre lui d’une part, les soldats et la foule d’autre part, un combat qui fit de nombreuses victimes des deux côtés; l’agresseur perdit beaucoup des siens, tant
tués que prisonniers, et se rendit compte qu’il n’y avait rien à attendre pour lui du côté de Temîm. Il abandonna donc la ville et regagna le lieu du désert où il s’était fixé (1).
Les vivres furent cette année-là fort chers en Ifrîkiyya, et cela dura jusqu’en 484 (22 fév. 1091), où la situation s’améliora : grâce à une abondante récolte, les prix baissèrent et l’on fît de grands ensemencements.
[P. 124] Conquête de l’Espagne musulmane par Yoûsof
En redjeb 484 (18 août 1091), le Prince des fidèles Yoûsof ben Tàchefîn, qui régnait au Maghreb, conquit dans l’Espagne musulmane Cordoue et Séville, et s’empara de la personne du prince de ces villes, El-Mo‘tamid ben ‘Abbâd, ainsi que d’autres portions de ce pays. 11 arriva alors à Rechîd ben El-Mo‘tamid une aventure analogue à celle de Mohammed el-Emîn, fils de Hâroûn er- Rechîd. « Un jour de l’an 488 (5 mars 1090), raconte Aboû Bekr ‘Isa ben el-Lebbôna de Dénia (2), j’assistais à une réunion intime d’Er-Rechîd ben el-Mo‘tamid, et l’on vint à parler de Grenade et du pouvoir qu’y exerçait Yoûsof ben Tàchefîn, qui l’avait conquise à la suite de la bataille de Zellak’a. Cette mention excita son chagrin et ses soupirs, et comme il parlait du palais de cette ville, nous lui adressâmes des vœux de durée pour le sien et de longue et heureuse vie pour lui-même. 11 ordonna de chanter à Aboû Bekr lchbîli(3), qui entonna ce vers :
(1) La tentative dTbn ‘Alewi est mentionnée aussi dans le Bayàn (i, 310), où ce nom est écrit Mâlik ben Ghalboùn f supra, p. 480), de même qu’il y est parlé de la disette qui sévit en 480.
(2) Sur ce poète, mort en 507 à Mayorque, voir Merrâkecbi, trad.,
(3) Cbihàb ed-Dîn Dimechki a consacré un article à Aboû Bekr Mohammed ben ‘Abd el-‘Azîz Ichbîli (ms 2327 de Paris, f, 131 v*»).
(P. 125; Basît’] Tentes de Mayya dressées d’abord sur la hauteur, puis à l’endroit où s’élève devant nous le pied de la inonlagric ! hélas ! abandonnées d(‘puis longtemps, elles sont désertes aujourd’hui (1).
« Sa joie tomlja et son front se rembrnnit ; puis il fit chanter une de ses chanteuses, et l’on entendit ceci :
|Dasît’] Si tu veux voir un liommc patient ne plus se contenir, regarde l’état où se trouvent les vestiges (de la demeure de sa bien-aimée).
« Cette confirmation donnée à ses noirs pressentiments altérait et rembrunissait encore son visage. Par son ordre, une autre chanteuse commença :
[Basît’] Je n’ai, hélas! pas de richesses à distribuer aux hommes de talent qui sont dans le besoin. Devoir m’excuser auprès de ceux qui s’adressent à moi est le pire de mes malheurs.
« Alors, dit Ibn el-Lehhâna, je réparai les choses en me levant et disant :
[Basît'] Puisse cet asile de la générosité n’être pas détruit ! Puisse Dieu ne pas disperser l’ensemble de mérites héréditaii-es (que tu représentes) ! Un palais est un palais, mais elle est plus remarquable la noblesse de l’édifice qui a pour colonnes Pi-echîd et Mo‘tadd, — ' où demeure un prince dont le trône domine les Gémeaux, où habite un autre prince qui marche dans la voie du bon combat. Comment douter de la solidité d’un empire qui étend sa main droite sur l’Orient et sa gauche sur l’Occident ? Au feu de la guerre, les yeux de l’im étincellent ; à entendre la calomnie, le front de l’autre se plisse.
(1) C’est là le début du i)oème de Nàbigha Dhol)yàni (Chrestomathie d(i Sacy, ii, 404). Dozy a donné dans les Scrlptoruni arabum locide Ahhadidls (I. ii, pp. 32-45 ; iii, pp. 104-105) le texte des extraits d’iim el-Athîr relatifs aux Abbadides, avec la traduction des vers qui y sont cités.
« Cela le réconforta et lui rendit son affabilité, bien que mon expression « un palais est un palais »> en dît autant que les allusions faites par les autres. Par son ordre, on continua de chanter, et quelqu’un dit :
[T’awîl] Après avoir tout terminé à Mina et quand il ne nous resta plus qu’à brider nos montures
« Nous restâmes alors convaincus que cette série de présages aurait pour suite maints changements ».
Quand Yoùsof ben Tâchefîn fut décidé à conquérir PEspagne, il se rendit de Merrâkech à Ceuta, où il s’installa et d’où il expédia par le détroit des troupes commandées par Sîr ben Aboû Bekr et d’autres officiers. La première conquête fut celle de Murcie et de son territoire, d’où l’on chassa Aboû ‘Abd er-Rah’mân ben T’âhir qui y commandait ; de là, on marcha sur Xativa et Dénia, qui furent aussi conquises. Valence, [P. 126] dont les Francs s’étaient autrefois rendus maîtres après sept ans d’attaques incessantes, fut évacuée par eux quand ils apprirent la victoire de Zellak’a, et les musulmans la réparèrent et s’y installèrent de nouveau ; elle aussi devint à ce moment un territoire almoravide. Quant à Grenade, elle avait passé entre leurs mains à la suite de l’affaire de Zellâk’a. On marcha ensuite sur Séville, où El-Mo‘tamid ben ‘Abbâd, qui y régnait, fut serré de très près; les habitants se défendirent avec acharnement, et El-Mo‘tamid déploya une vaillance, une vigueur, une force de résistance telles qu’on n’avait rien vu d’approchant : il s’exposait dans les occasions les plus désespérées et s’en tirait toujours à force de bi'avoure et d’impétuositéi Mais « quand le temps est venu, rien ne sert plus ».
Les Francs ayant appris l’arrivée des troupes almoravides en Espagne et redoutant, si elles restaient victorieuses, de les voir se tourner contre eux, réunirent une
armée considérable i)()ur j)réter aide à El-Mo‘lamid. Mais dès que le général almoi'avide, Sir ben Aboîi Bckr, fut informé qu’ils s’avancaient, il quitta Séville pour marcher contre eux, et il les l)attit, puis revint continuer le siège de cette ville. Les attaques continuèrent jusqu’au 20 rcdjeb de cette année (7 sept. 10i)l), jour où un assaut plus meurtrier permit aux Almoravides d’enti*er dans la ville pai* la rivière: tout fut livr-é au pillage, absolument rien ne fut laissé aux habitants, cjui, dépouillés môme de leurs vêtements, sortaient de chez eux n’ayant que leurs mains pour couvrir leur nudité ; les patriciennes furent réduites en captivité, les femmes subirent les derniers outrages. El-Mo‘tamid fut fait prisonnier avec tous ses enfants des deux sexes, après avoir été dépouillés de tout ce qui leur appaidenait, à ce point qu’on ne leur laissa pas de quoi manger. On dit qu’El-Mo‘tamid livra la ville sous promesse d’obtenir quartier, et qu’aprôs avoir écrit dans ce sens et en avoir fait dresser acte, il avait fait jurer qu’il lui serait accordé la vie sauve, ainsi qu’à sa famille et à ses serviteurs, et que tous ses biens lui seraient laissés. Mais, après la reddition de Séville, ce traité ne fut pas respecté : ses biens furent pillés, lui-même fut emprisonné et envoyé en captivité avec ses enfants dans la ville d’Aghmat [au Maroc], où ils furent traités par leur vainqueur d'une façon inouïe et telle qu’on ne la verra jamais que [P. 127] chez un être qui se délecte dans sa propre turpitude. En effet, il les retint en prison sans leur donner de quoi vivre, si bien que les filles d'El-Mo‘tamid durent se mettre à filer pour gagner de quoi s’entretenir; leur père a parlé de cela dans des vers que je citerai plus loin. Cela témoigne de la bassesse de sentiments et de l’abus de pouvoir de Yoùsof. Aghmàt est une ville située au pied d’une montagne proche de Merràkech. En racontant la mort d’El-Mo‘tamid en 488, il sera parlé suffisamment de sa situation.
« J’allai, dit Ibn el-Lebbana, visiter El-Mofiamid à
Aghmât, et je lui récitai en entrant une poésie où il est dit :
[Khafîf] Je n’appelle pas ce lieu une prison, mais un péricarde dont tu es le cœur. Les fleurs séjournent d’abord dans leur enveloppe, puis en sortent pour être cueillies. Si la lune est obscurcie par des nuages, cela ne veut pas dire qu'elle soit éclipsée ! De même, tu es une perle de vertus que la fortune a recouvertes de coquillages ; cette (humble) demeure renferme un être généreux, tout comme des Jai res (communes) contiennent un vin exquis. Tu es le Temple (la Ka'ba) du mérite autour duquel, si je le pouvais, je ferais des tournées sans cesse renouvelées.
« Nous eûmes ^ continue-t-il, des entretiens plus agréables que les frivoles conversations d’une amie, plus désirables que les baisers d’une maîtresse, preuves plus sûres de sa bonté que n’est le crépuscule de l’aurore » (1).
Quand h:l-Mo‘tamid et les siens furent faits prisonniers, ses deux fils, El-Fath’ et Yezîd, furent exécutés par le bourreau sous ses yeux, fait au sujet duquel il s’exprime ainsi :
[T awîl] On me conseille la patience ! Et comment en avoir ? Je pleurerai et je ferai pleurer les autres tant que je vivrai. Tu m’as, ô Fatli’, ouvert une porte de miséricorde, tout comme Yezîd a augmenté auprès de Dieu ma part de la récompense céleste ! La fortune vous a enlevés, et je ne suis pas mort! On m’appelle un homme de parole, et pourtant j’ai là agi sans loyauté! Mais si vous pouviez revenir, vous demandci iez, en me voyant captif, à retourner sous la terre humide. O Aboû Khâlid 1 tu m’as laissé en héritage une tristesse éternelle ! O Aboù Naçr ! depuis que tu m’as dit adieu, l’aide divine m’a abandonné !
[P. 128] Pendant sa captivité, El-Mo‘tamid recevait de tontes parts des lettres en prose et en vers écrites par des gens distingués, qui compatissaient à sa douleur et
(1) Cette citation figure aussi dans Noweyri (ap. Abhad., ii, 137),
adressaient au sort et aux contemporains des reproches justifies par l’infortune d’un homme tel que lui Voici entre autres ce que lui /idrcssa ‘Abd el-DJehhâr hen AboûBekr hen iramdîs(l), cpii fait allusion à leur d(‘part de Séville pour Aghmat :
[T’awîl] Le sort, qui fait clioir les hommes géricreuv, s’est abattu sur toi ; tu subis l’infoitune qu’autrefois tu détournais d’autrui. Los glaives avaient beau être mâles ; restés au fourreau et sans frapper, ils se sont conduits on femmes. Quand vous ôtes partis, eiti[)ortant dans vos mains la généi-osité elbi-meme, et alors que les montagnes de voti’e pouvoir s’écroulaient par la base, je me suis écrié : Voilà le Jour du jugement dernicn- ! Voilà (jue les montagnes ellesmêmes se mettent en marebe ! (2).
Son poète Ibn el-Lebbûna dit encore à ce sujef :
[Basîf] Matin et soir le ciel déplore la chute de; ces éminents princes ‘ Abbâdides, de ces montagnes dont les bases ont été détruites et qui constituaient autant de sommets élevés sur la teri'e. Dans le refuge qu’ils occupaient est entré le mallHUir en dépit des serpents et des lions qui en disputaient l’entrée. Dans ce temple saint que peuplaient tant d’espoirs, il n’y a plus maintenant ni citadin ni paysan (3).
Quand l’armée conquérante en eut fini avec les princes d’blspagne et se fut rendue maîtresse de leurs territoires, Yoûsof les envoya dans son royaume du Maghreb, où il les tint isolés les uns des autres : « Lorsque les rois entrent dans une ville, ils y exercent des ravages et font
(1) Ibn Kballikân a écrit la vie de ce poète (ii, 160) ; voir aussi les mss 2327 de Paris, f. 74, et 3331, f. 20. Ses œuvres poétiques ont été publiées par C. Scliiaparelli, Rome, 1897.
(2) Allusion au Koran, lxxxi, 3, et à deux montagnes du territoire de la Mekke. Ces vers se retrouvent dans Ibn Kballikân (ii, 101 ; III, 192).
(3) Merrâkecbi cite aussi ces vers (ti’ad., p. 123), de même qu'Ibn Kbakân (ap. Abbad., i, 60).
de ses plus considérables citoyens les plus misérables (Koran, xxvii, 34). »
Après avoir conquis Séville, Sîr alla assiéger Alméria, qui avait pour maître Mohammed ben Ma‘n ben Çomadih’, qui disait à son fils : « Nous n’aurons lâen à redouter des Almoravides tant qu’El-Mo‘tamid sera à Séville ». Mais en apprenant la conquête de Séville et le sort de son prince, il mourut de chagrin et de tristesse; après quoi son fils le li’âdjib s’embarqua avec sa famille et toutes ses richesses et se rendit auprès des Benoû H’ammâd, chez qui il trouva un bienveillant accueil.
‘Omar ben el-Aft’as, seigneur de Badajoz, était un de ceux qui avaient prêté secours à Sîr contre El-Mo‘tamid (1). Comme, après la prise de Séville^ il était retourné chez lui, [P. 129] Sîr marcha contre lui, le battit, s’empara de ses possessions, le fit prisonnier, lui et son fils El-Fad’l, et les mit à mort l’un et l’autre. Quand ‘Omar vit les préparatifs de l’exécution, il demanda à être tué après son fils, pour que cette souffrance lui fût comptée dans l’autre vie, et l’on se rendit à son désir. Sîr mit ensuite la main sur tous ses trésors et ses biens.
Il ne restait plus que les Benoû Hoûd, dont les possessions étaient à l’est de l’Espagne, mais il ne les attaqua pas. Le prince alors régnant était El-Mosta‘îu billah ben Hoûd, un de ces vaillants dont la réputation est proverbiale, qui avait préparé tout ce qu’il fallait pour soutenir un siège et qui avait accumulé à Boût’a (Bueda), place forte presque inexpugnable, des provisions pour plusieurs années (2). D’autre part il était craint de ses sujets et avait toujours, même avant que Yoûsof attaquât l’Espagne, envoyé des présents à ce prince et entretenu avec lui des relations ininterrompues. Celui-ci lui en savait gré, si bien qu’en mourant il recommanda
(1) Voir H. des Musulm. d’Esp., iv^ 243.
(2) Ibid., 246.
à son fils ‘Ali ben Yoùsorde ne pos entamer d’hostilités contre le territoire des benoii Iloûd : « D’ailleurs, ajouta- t-il, ce sont des braves qui te séparent de chrétiens nos ennemis ».
Conquête de la Sicile par les Francs (1)
En 484 (22 fév. 1091) les maudits Francs conquirent toute la Sicile, puisse Dieu rendre cette île à l’Islam et aux musulmans! En 388 (2 jaiiv. 998), l’émir qui gouvernait cette île, Aboù’l-Fotoùh’ Yoùsofben ‘Abd Allah ben Moh’ammed ben Aboû ’l-Il’oseyn, qui tenait sa nomination de l’Alide El-‘Azîz, prince d’Égypte et d’ifrîkiyya, fut frappé d’une hémiplégie qui lui paralysa entièrement le côté gauche et affaiblit le côté droit. Il se fit alors suppléer par son fils Dja‘far, et il continua ainsi de tenir le pays et de gouverner sagement jusqu’en 405 (E"' juil. 1014). Alors se révolta contre Dja‘far son frère ‘Ali, que soutenaient des Berbères et des esclaves noirs; mais Dja‘far envoya de la capitale contre lui un corps d’armée qui attaqua le rebelle le 7 cha‘bân (30 janv. 1015) et lui tua quantité des nègres et des Berbères qui l’avaient suivi, tandis que le reste s’enfuit; ‘Ali lui-même fut fait prisonnier et exécuté par ordre de Dja‘far. Cette exécution du coupable suivit de huit jours sa révolte et fut très pénible à son père. Dja‘far rendit alors un ordre d’exil contre [P. 130] tous les Berbères qui habitaient l’île, et ils furent en conséquence déportés en Ifrîkiyya; il fit en outre massacrer tous les noirs sans exception, et recruta dès lors son djond exclusivement chez les Siciliens. Mais la diminution de l’armée (permanente) alluma les convoitises des habitants contre les chefs, et bientôt éclata un soulèvement des insulaires,
(1) Ce chapitre est traduit dans la Bibliotcca, i, 442.
qui l’expulsèrent, lui enlevèrent le pouvoir et méditèrent de le mettre à mort. La cause de ce mouvement était qu’il avait nommé pour les administrer un homme qui les exploitait, prélevait la dîme sur leurs récoltes et traitait avec mépris leurs chefs et leurs maires; d’autre part, Dja‘far lui-même se montrait impérieux et orgueilleux à l’égard de ses propres frères. Le résultat fut que, au moment où il ne se doutait de rien, les habitants de Palerme, grands et petits, marchèrent contre lui et l’assiégèrent dans son palais, en moh’arrem 410 (8 mai 1019). Ils étaient tout près de s’emparer de sa personne quand son père Yoùsof, pour qui ils avaient de l’affection, se fit porter en litière au-devant d’eux et s’entremit pour les ramener à de meilleurs sentiments. Les assiégeants se mirent à pleurer en le voyant dans ce triste état de santé, lui exposèrent ce qu’ils avaient à souffrir de son fils Dja‘far et lui demandèrent de le remplacer par son autre fils Ah’med, connu sous le nom d’El-Akh’al. Yoùsof fit le changement qu’on lui demandait, mais comme il craignait qu’ils ne tentassent quelque chose contre Dja‘far, il le fit embarquer pour l’Égypte, puis lui-même en fit autant. Ils emportèrent avec eux 670,000 dinars, et Yoùsof, qui avait eu treize mille juments sans parler des mulets et autres bêtes de somme, n’avait plus, quand il mourut en Égypte, qu’une seule monture.
Quant à El-Akh’al, il se mit à exercer le pouvoir résolùment et avec zèle : il leva des combattants et lança contre les pays chrétiens des colonnes qui y mirent tout à feu et à sang et en rapportèrent du butin et des prisonniers; toutes les forteresses appartenant aux musulmans de Sicile reconnurent son autorité. Mais cet émir avait un fils du nom de Dja‘far, par qui il se faisait suppléer pendant ses absences, et qui agissait tout autrement que son père. Plus tard, El-Akh'al convoqua les habitants de la Sicile et leur dit : « Je voudrais vous débarrasser de ces Africains qui prennent avec vous leur part dans
ce pays qui vous apparli(3iit, el pour cela les chasser ». Mais sur la réponse qu’ils lui firciiL que, par suite des alliances contractées entre eux, tous ne faisaient qu’un même peuple, il les congédia, pour ensuite s’adresser aux Afi-icains, à qui il tint le même langage. Ceux-ci ayant accepté ses propositions, il les réunit autour de lui et exempta leurs propriétés d’impôts tandis qu’il les faisait payer aux Siciliens. Alors quelques-uns de ces derniers se rendirent auprès d’Cl-Mo‘izz ben Bàdîs pour se plaindre de ce qui leur ari'ivait, ajoutant qu’ils voulaient être ses sujets immédiats, sans (jiioi ils livreraient le pays [P. 131] aux chrétiens. A la suite de cette démarche, qui eut lieu en 427 (4 nov. 1035), il envoya des troupes commandées per son fils ‘Abd Allah, qui entra à Palerme et assiégea El'Akh’al dans le quartier dit El-Khaliça (1). Les Siciliens eux-mêmes n’étaient pas d’accord, car certains voulaient soutenir El-Akh’al ; mais ce chef fut tué par ceux qui avaient provoqué la venue d’‘Abd Allah ben el-Mo‘izz. Les dissensions ne firent alors qu’augmenter, et des reproclies furent adressés à ceux qui soutenaient ‘Abd Allah : « C’est contre vous-mêmes que vous avez appelé un étranger; tout cela, par Dieul ne peut pas bien finir! » On arrêta alors de combattre les troupes d’El-Mo‘izz, et les deux partis réunis les attaquèrent, les battirent et leur tuèrent huit cents hommes, de sorte que les vaincus se rembarquèrent pour l’Ifrîkiyya.
Les Siciliens prirent alors pour chef H’asan eç-Çamçàm, frère d’El-Akh’al; mais tout tomba dans le désordre, les gens les plus vils exercèrent le pouvoir, chacun se déclara indépendant dans sa ville et on expulsa Eç-Çamçam (de la capitale): le k’û’id ‘Abd Allah ben Menkoût proclama son indépendance à Mazara, àTrapani et autres lieux; le k’à’id ‘Ali ben Ni‘ma, connu sous le
(1) Ce quai'tier de la ville, encore dénommé la Kalsa de nos jours, est longuement décidt dans la JUbiioteca d'Amari, trad., i, 12,
nom d’Ibn el-H’awwâs, à Castrogiovanni, à Girgenti et autres lieux; Ibn et-Thimna, qui épousa la sœur du précédent, à Syracuse et à Gatane. Or ce dernier, ayant eu un jour une discussion avec sa femme, en vint à échanger avec elle de graves injures, et comme il était ivre il lui fit ouvrir les veines des deux bras pour la laisser ainsi mourir; mais Ibrahim, fils d’Ibn et-Thimna, accourut en apprenant ce qui se passait, et les soins des médecins qu’il appela purent rendre ses forces à la malheureuse. Le lendemain matin, son père, regrettant l’acte qu’il avait commis, invoqua son état d’ivresse pour s’excuser auprès de sa femme, qui feignit de lui pardonner. Quelque temps après, elle obtint de lui la permission d’aller voir son frère Ibn el-H’awwâs, et Ibn et-Thimna envoya en même temps à celui-ci les dons et cadeaux d’usage. Mais elle raconta à Ibn el-H’awwâs le traitement qu’elle avait subi: ce chef jura de ne pas la laisser retourner auprès de lui, et en effet il refusa de la rendre aux messagers envoyés par son époux pour la réclamer. Alors Ibn et-Thimna, qui commandait à la plus grande partie de l’île et au nom de -qui se 'faisait la khotb a dans la capitale, rassembla ses troupes et alla assiéger Ibn el-H’awwâs à Castrogiovanni; mais celui'Ci fit une sortie, lui livra une bataille où il resta vainqueur et le poursuivit jusqu’auprès de Gatane; il ne revint sur.ses pas qu’après avoir tué un très grand nombre des fuyards.
[P. 132] En présence du complet désarroi de ses troupes, Ibn et-Thimna eut, — ainsi le voulait Dieu — , la diabolique inspiration de chercher secours auprès des infidèles, et il se l'endit à Mileto, qui était au pouvoir des Francs depuis l’attaque qu’avait dirigée contre elle Bardwîl le Franc (1), que nous avons racontée sous l’année 372, et où les Francs sont encore installés maintenant. Il alla trouver Roger le Franc, qui régnait alors
(1) Lisez Otlion H, voir ci-dessus.
dans cette ville et avait avec lui des j^nerriers de sa nation, et lui offrit de faire passer l’île sous son pouvoii*. Comuie il lui était oljjecté qu’il s’y trouvait un djond considérable qii’on ne pourrait arriver à soumettre, il répondit que ceux qui le composaient étaient divisés entre eux, mais qu’il avait Toreille du pins grand nombre et qu’auprès d’eux ses ordres ne rencontreraient pas d’ppposilion. En conséquence, en redjeb 444 (oct.-nov. 1052), les chrétiens.se mirent en campagne avec lui et, sans rencontrer de i*ésistance, s’empai'èrent de toutes les régions par où ils passèrent. Il les mena alors vers Castrogiovanni, et le blocus de cette place commença ; Ibn el-H’awwas tenta une sortie qui ne réussit pas, caries Francs le mii-ent en déi'oute, et il dut rentrer dans la place. Puis les envaliisseui-s s’éloignèrent de là, mais pour continuer de s’avancer dans l’île, et ils se rendirent maîtres d’une foule d’endroits, qu’abandonnèrent aloi'S beaucoup de savants et de gens vertueux qui y habitaient. Une troupe de musulmans de Sicile se rendit auprès d’El-Mo‘izz ben Bâdîs pour lui exposer l’état misérable où se trouvaient réduits leurs compatriotes par suite des conquêtes considérables des Francs dans l’île. A la suite de leur démarche, ce prince fit équiper une flotte importante où il embarqua des guerriers et des provisions. Mais on était dans la saison d’hiver, et ces navires, partis pour Pantellaria, furent surpris par une tempête où la plupart firent naufrage et à laquelle un 'petit nombre seulement put échapper. Le départ de cette flotte fut pour El-Mo’izz une cause d’affaiblissement et servit d’autant la cause des Arabes, qui finirent par le dépouiller de ses états. Les Francs purent alors tout à leur aise, et sans que personne les empêchât, conquérir la plus grande partie de l’île, tandis que le prince d’ifrîkiyya tachait de tenir tête aux Arabes.
"femîm, qui succéda à son père El-Mo‘izz, mort en 453 (25 janv. lüGI), envoya aussi en Sicile une flotte et des
troupes commandées par ses deux fils Ayyoûb et ‘Ali : le premier débarqua avec les troupes dans la capitale, tandis que le second débarqua à Girgonti. Ensuite Ayyoùb se ti^ansporta à Girgenti même, où ‘Ali (surnommé) Ibn el-H’awwas le fit installer dans son propre palais et lui envoya de nombreux présents. Mais l’amour que conçurent les habitants pour le nouveau- venu, excita la jalousie d’Ibn el-H’awwàs, qui leur écrivit d’avoir à l’expulser. [P. 133] Son ordre étant resté sans effet, il marcha à la tête de son armée contre Ayyoûb, dont les Girgentins embrassèrent le parti; ils combattirent avec lui Ibn el-H’awwâs, qui périt, dans la lutte, d’une flèche lancée au hasard, et Parmée proclama roi Ayyoùb. Il s’éleva ensuite entre les habitants de la capitale et les esclaves noirs de Temîm des querelles qui aboutirent à un véritable combat, et, la mésintelligence ne cessant de s’accroître, Ayyoùb et son frère ‘Ali se rembarquèrent pour l’Ifrîkiyya en 461 (30 oct. 106R) ; nombre des principaux Siciliens et des marins partirent avec eux, de sorte que les Francs ne rencontrèrent plus aucun obstacle et s’emparèrent de l’île entière. Seules Castrogiovanni et Girgenti leur résistèrent et furent bloquées par eux : les musulmans qui s’y trouvaient furent réduits à la dernière extrémité, et le manque absolu de vivres les contraignit à se nourrir de cadavres. Girgenti dut se rendre la première; Castrogiovanni résista trois ans encore, au bout desquels la situation devint si pénible que les habitants durent aussi rendre leur ville aux Francs en 484 (22 fév. 1091).
Roger devint ainsi le roi de File entière et y installa les Roûm et les Francs à côté des musulmans, mais sans laisser aux habitants ni bain^ ni boutique, ni moulin. Ce prince mourut ensuite, antérieurement à l’année 490 (18 déc. 1096), et eut pour successeur son fils, qui portait aussi le nom de Roger. Celui-ci, suivant l’usage des princes musulmans, prit des aides de camp, des chambellans, des écuyers, des huissiers, etc., con-
Irai rement à la coutume des Francs, chez qui tout cela n’est pas connu. Il établit un bureau des réclamations, auquel s’adressaient ceux qui avaient à se plaindre de quelque abus, et 011 il rendait la justice, au besoin contre ses propres enlants. 11 traita généreusement les musulmans, leur accorda ses faveurs et les défendit contre les Fi*ancs, ce qui lui gagna l’amour des fidèles. Il équipa une flotte considérable (lui coiuiuit les îles situées entre la Sicile et Mebdiyya, c’est-à-dire, par exemple, Malte, Pantellaria^ bjerba, Kerkeniia, et étendit ainsi son pouvoir jusqu’au littoral de l’ifrîkiyya. Nous dii'ous ailleurs la suite de son histoire.
IP. 136] Combat entre les Francs et les musulmans
à Jaën
En 485 (11 fév. 1092), Alphonse [Vl], à la tète de ses soldats et de ses bandes, fit une incursion contre Jaën. Les musulmans marchèrent contre lui, et une bataille sanglante s’engagea; d’abord battus, les fidèles, grâce à l’aide divine, revinrent à la charge et battirent leurs ennemis en leur tuant beaucoup de monde. Alphonse seul put se sauver avec quelques-uns des siens. Cette bataille est une des plus célèbres de celles qui sont postérieures à l’affaire de Zellâk’a, et de nombreuses poésies y font allusion.
IP. 164] Entrée en If rîkiyya d’une troupe de Turcs; ce qu’il en advint
En 488(10 janv. 1095), le Turc Chah melik(l) s’empara par trahison de Yah’ya ben Temîm ben el-Mo‘izz ben Bâdîs.
(1) llatis lo ndjjàn {i, 310; li-ad. fi*., p. 150), oii los faits qui suiv(‘nt sont racontés plus brièvc'iuent, le nom de ce Turc est écrit Cliâbinâlik . Ibn Kbaldoùn ii’cn i)arle pas.
Ce Châhmelik, qui était le fils d’un émir turc des pays d’Orient, dut quitter son pays à la suite de quelque affaire, et émigra en Égypte à la tête d’une' troupe de cent cavaliers. Il y fut reçu avec distinction par El-A(d’al, émir el-cljoyoûch, qui lui concéda des fiefs et lui donna de l’argent. Puis il fut exilé à la suite de certaines circonstances, et il dut s’enfuir avec ses compagnons ; leur bande réussit cependant à se procurer des armes et des chevaux, et se dirigeant du côté du Maghreb arriva à Tripoli. Les habitants de cette ville, peu satisfaits de leur gouverneur, chassèrent celui-ci et introduisirent les nouveau-venus, de sorte que Châhmelik devint émir de cette place. Mais Temîm, ayant appris cet événement, fit bloquer la ville par ses troupes, et les Turcs furent réduits à l’extrémité, si bien que les assiégeants restèrent vainqueurs. Châhmelik alors se rendit avec eux à Mehdiyya, et Temîm, enchanté du renfort que lui fournissait cette troupe de Turcs, disait qu’il lui était né cent enfants dont il saurait employer les services. Tout, en effet, réussissait à ces Orientaux. Néanmoins, au bout de peu de temps, des faits survinrent qui modifièrent les dispositions de Temîm à leur égard, et Châhmelik, qui était un homme rusé et méchant, s’en aperçut. Sur ces entrefaites, Yah’ya, fils de Temîm, ayant entrepris une partie de chasse avec une troupe de grands, au nombre d’une centaine de cavaliers, emmena avec lui Châhmelik, car il n’avait pas tenu compte des recommandations de son père Temîm de tenir ce chefàTécart. La poursuite du gibier les ayant entraînés un peu loin, Châhmelik s’empara par trahison du jeune prince et l’emmena, avec ceux des compagnons de celui-ci dont il put se rendre maître, vers la ville de Sfax. A cette nouvelle, Temîm monta à cheval et expédia à leur poursuite des troupes qui, d’ailleurs, ne les atteignirent pas, et Châhmelik put gagner Sfax avec Yah’ya ben Temîm. Alors le chef de cette ville, H’ammoû [ben Melîl], qui s’était antérieurement mis en état de rébellion contre
Temîm, se porta à cheval au-clevaiit du prisonnier, puis mit pied à terre pour marcher auprès de lui à [)ied ; il lui embrassa la main, lui donna des marques de respect et se déclara son serviteur. Pendant les (piehiues jours que Yah’ya passa à Sfax, son père ne dit pas un mot do lui; il l’avait auparavant choisi comme héiâtier présomptif, et pendant cette détention il le remplaça en cette qualité par un autre de ses fils, nommé Mothenna.
Ensuite Il’ammoû, prenant peur pour Ini-mèmo et craignant que le djond et les habitants no se soulevassent avec Yah’ya pour mettre celui-ci sur le trône, écrivit à Temîm pour lui demander l’échange des Turcs et de leurs enfants (restés à Mehdiyya) contre Yah’ya. Le père de celui-ci adhéra, [P. 1651 sans quelque difficulté, à cet arrangement, mais après ({ne Yah’ya l’eut rejoint, il le tint pendant quelque temps à l’écaiT; cependant son mécontentement disparut ensuite, et il le traita de la même manière qu’auparavant. Après cela, Temîm équipa un corps d’armée où figurait Yah’ya et qui marcha contre Sfax; cette place fut prise après un blocus par terre et par mer qui dura deux mois, et les Turcs, qui s’y trouvaient réduits à l’extrémité et se voyaient les plus faibles, s’en retirèrent pour se rendre à Gabès (1).
La rentrée en faveur de Yah’ya auprès de Temîm fut un coup sensible pour l’autre fils de ce dernier, Mothenna, qui fut envahi par la jalousie et ne cacha pas ses sentiments. Temîm, mis au courant de certains faits qui modifièrent les sentiments qu’il avait pour lui, le fît expulser de Mehdiyya avec sa famille et ses partisans, et Mothenna s’embarqua pour Sfax. Sur le refus que lui opposa le gouverneur de cette place de le laisser débarquer, il gagna Gabès, oii se trouvait un émir du nom de Mekken
(1) « En -iOS (10 nov. 1099), Tciiiîin s'empara de Sfax et força Ilammoii à chercher un asile auprès do Megguen-Ibn-Kàmel, émir de Gabès. » { lierbères, ii, 38). Le Jiayân dit de môme (i, 311; trad., 451); cf. infra, p. 512.
ben Kâmil Dehmâni (1), qui le reçut et le traita avec honneur. Mothenna lui exposa les avantages d’une attaque à tenter avec lui contre Sfax et Mehdiyya, au sujet desquelles il alluma ses convoitises, et s’engagea à subvenir aux dépenses du djond. En conséquence, Mekken réunit tout ce qu’il put de guerriers et s’avança contre Sfax en compagnie de Mothenna, ainsi que du Turc Ghâhmelik et des compagnons de celui-ci. Ils commencèrent donc l’attaque de cette place, au secours de laquelle Temîm envoya un djond armé à la légère. Les assiégeants reconnurent qu’ils ne pourraient emporter cette ville et se retirèrent pour se porter contre Mehdiyya, qu’ils commencèrent à attaquer. Yah’ya ben Temîm, qui dirigeait la défense, déploya beaucoup d’énergie, de bravoure, de décision et d’habileté, si bien que les assaillants n’arrivèrent à aucun résultat et durent s’en aller comme ils étaient venus. Mais Mothenna avait dissipé l’argent et les richesses qu’il avait, tandis que la situation de Yah’ya avait grandi et faisait de lui l’homme désigné.
[P. 170] Mort d’El-Mo‘tamid ben ‘Abbâd
En 488 (10 janv. 1095) mourut ce prince, alors emprisonné à Aghmât dans le Maghreb, après qu’il eut perdu ses possessions en 484 (22 fév. 1091) et sans qu’il eût jamais recouvré sa liberté. Il était un des ornements de son époque par sa magnanimité, sa science, sa bravoure, sa supériorité en toutes choses. Son histoire est connue de tous, et les souvenirs qu’il a laissés sont colligés dans des recueils. 11 est auteur de beaux vers, parmi
(1) Ce nom est défiguré en Mekîn ben Kâmil Dehesmâni dans le texte de Tornberg, en Medjal ben Kâmil dans le Bayân (/. /.). Je l’ai restitué d’après Ibn Kbaldoun^ ii, 24, 35, 38, etc. ; infra, p. 512
lesquels ceux qu’il fit après la perte de son royaume et pendant sa captivité :
[Kâmil] Le mallicnr n, dégaîné conti-e moi, et son ('‘pce a Ijrisé la solide cuirasse qui couvrait mon corps. Un sort funeste a emj)loyé l’épée pour fraj)per ceux-là mêmes qui espéraient em|)loyer le glaive pour réaliser leurs vœux. Vous qui espérez voir nos dons se continuer, «essez de les altendre, car la Fortune nous a attaché les mains (I).
Voici en quels termes il parle ailleurs de la chaîne qui lui attachait le pied :
[T’awîl] On dirait d’un serpent qui s’enroule autour de ma jambe, qui lui monte dessus en y imprimant la morsure de ses dents avides Et c’est moi cependant dont la générosité élevait les lioiïimes au ciel, moi dont l’épée les envoyait aux enfers (2)!
Parlant d’une fête il s’exprime ainsi :
[Basîf] Autrefois j’assistais Joyeux aux fêtes, mais maintenant je suis semblable à l’esclave et captif à Aghmàt. La fortune, qui autrefois t’obéissait, t’a maintenant soumis à toutes les volontés d’autrui. Quiconque désormais vivra joyeux sur le trône ne devra sa joie qu’à de vains rêves (8).
Pendant sa captivité, son poète Aboû Bekr ben el-Lebbàna venait le voir et lui récitait des poésies louangeuses, non pour solliciter ses dons, mais pour lui témoigner sa reconnaissance des bienfaits qu’il avait reçus de lui. Après sa mort, ce littérateur vint un jour de fête, alors que chacun était à visiter les tombes des siens, se placer sur le tombeau du prince et se mit à réciter à haute voix les vers que voici :
(1) ün retrouve aussi ces vers dans la Kharîda d’‘Imàd ed-Dîn (aj). Ahbad. i, 395).
(2) Voir aussi Ahbad., i, 59.
3) Voir ibid.; Ibn Kliallikân, iii, 195.,
[Kàmil] Roi des rois! nf entends-tu et puis-je te parler ? Ou bien e malheur t’empêche-t-il de me répondre? Tes palais étant vides et ta présence faisant défaut aux fêtes que tu y donnais autrefois, je suis venu ici pour m’incliner humblement sur cette terre et réciter mon poème sur ta tombe (1).
[P. 171] Il continua à débiter sa poésie pendant que tous les assistants l’entouraient en pleurant. — Si nous disions toutes les vertus et les mérites de ce prince, le récit en serait long, et nous en resterons là.
[P. 175] Temîm se rend maître de Gabès
En 489 (30 déc. 1095), Temîm ben el-Mo‘izz se rendit maître de Gabès, d’où il chassa son frère ^Amr (2). Il y avait dans cette ville (en qualité de chef), un homme du nom de K’âd’i ben Ibrâhîm ben Oulmouya (3), après la mort de qui les habitants mirent à leur tête ‘Amr ben el-Mo‘izz, dont l’administration fut tyrannique. K’âd’i ben Ibrâhîm n’obéissait pas à Temîm, qui le laissait faire, et ‘Amr suivit l’exemple d’insoumission de son prédécesseur. Alors Temîm fît marcher des troupes contre son frère pour lui enlever cette place; et comme un courtisan lui faisait observer qu’après avoir laissé K’âd’i sans Tinquiéter, il faisait au contraire attaquer ‘Amr, il répondit : ('Quand il n’y avait dans cette ville qu’un garde sorti de notre corps d’esclaves noirs, sa disparition nous touchait peu; mais aujourd’hui il n’est
(4) Voir Abbad., 71, et Ibn Khallikân, iii, 196, où ces vers, souvent i-eproduits, sont attribués à Aboù Bah’r Yoûsof ben ‘Abd eç-Çamad, poète dont le nom figure aussi dans le ms 2327 de Paris,
(2) Ce nom est orthographié ‘Omar par le Bayàn (i, 311) et par Ibn Khaldoùn (ii, 24 et 35).
(3) Cette orthographe est celle dTbn Khaldoùn fl, IJ: le texte d’ibn el-Athîr présente des variantes.
pas toléral)lc qu’il y ait un fils d’El-Mofizz à Melidiyya et un autre à Gahès ».
La conquête de cette ville a donné lieu à une kaçida célèbre d’ibii Khat’îb Soùsa, qui commence ainsi :
[Kâinil] La fortune, qu’on pouvait croire revêche, a montré son sourire quand tu as conquis Gabèsà la pointe de ton glaive. Tu n'as, Dieu le sait, fait que reprendre les fruits des arbres (pie ton père avait plantés ; c’est de celui qui prononce le prône appuyé sur le bleu de l’aciei* que les cimes du pays sont les épousées, lléjouis-toi, ô Ternîm ben el-Mo‘izz, d’une attaque qui met tout Gabès à ta disposition. Combien, en fuyant, les ennemis n’ont-ils pas laissé de ])alais, de demeures, d’habitations et de salons! Tel un cœur rempli d’envies suggérées par Satan les voit toutes mises en fuite par l’arrivée de la Vérité.
[P. 185) Conquête d’Antioche par les Francs (t)
C’est à Tannée 478 (28 avril 1085) qu’il faut faire remonter l’apparition de la puissance des Francs, le développement de leur influence, les attaques qu’ils dirigèrent contre les pays musulmans et les conquêtes partielles qu’ils y firent. C’est ainsi que, on Ta vu, ils conquirent Tolède et d’autres villes d’Espagne. Ensuite ils passèrent en 484 (22 fév, 1091) en Sicile et conquirent cette île, ce que nous avons raconté ; de là ils gagnèrent les côtes d’ifrîkiyya et y firent des conquêtes qui leur furent ensuite enlevées. Ils obtinrent encore des succès ailleurs, ainsi qu’on le verra.
En 490 (18 déc. 1096), ils marchèrent contre la Syrie, à la suite des circonstances que voici. Leur roi Barde\vîl(2), parent du roi franc Roger qui s’était rendu maître de la
(1) Ce chapitre est traduit dans la Bihlioteca (i, 450) et dans la collection des Jlütoriens arabes des Croisades^, i, 189.
(2) Cette déformation du nom de .Beaudouin est souvent employée
à tort par les Aiabes, ainsi qu’on Ta vu déjà. ;
Sicile, après avoir réuni des forces considérables, [P. 186] écrivit à Roger qu’il avait fait ces grands armements pour aller le trouver, passer ensuite en Ifrîkiyya pour conquérir ce pays et ainsi devenir son voisin. A cette nouvelle, Roger réunit ses compagnons et tint conseil avec eux : « Par l’Évangile, répondirent-ils, ce projet est excellent pour nous et pour lui, car alors ces pays deviendront chrétiens ». Alors Roger, levant le pied, lâcha un gros pet en disant: «Par ma religion, voilà qui vaut mieux que tous vos discours! — Et comment cela ? — Eh bien! quand ces troupes seront arrivées, il me faudra faire face à des dépenses considérables et fournir les vaisseaux nécessaires pour les transporter, elles et mes propres soldats, en Ifrîkiyya. S’ils ëii opèrent la conquête, ce sera pour eux-mêmes, et c’est de Sicile qu’ils tireront les vivres, et alors je perdrai les sommes que je retire chaque année de la vente des récoltes. S’ils échouent, ils reviendront ici, et j’aurai à souffrir de leur présence. D’autre part, Temîm me reprochera ma déloyauté et la rupture de notre traité, de sorte que l’amitié et les relations actuellement existantes entre nous seront rompues. Or l’Ifrîkiyya reste là à notre portée, et nous pourrons, quand nous serons assez forts, la conquérir nous-mêmes ». Il fit donc appeler le messager de Bardewîl et lui fit cette réponse:- « Si vous voulez faire la guerre aux musulmans, le mieux est de faire la conquête de Jérusalem et de l’arracher de leurs mains, pour ainsi vous couvrir de gloire. Mais quant à rifrîkiyya, je suis lié à ce pays par des serments et des engagements ». Alors les Francs dirigèrent leurs armements contre la Syrie, etc.
[P. 191] En 491 (8 déc. 1097), Temîm ben el-Mo‘izz ben Bâdîs conquit les îles de Djerba et de Kerkenna, ainsi que la ville de Tunis (1). L’Ifrîk’iyya fut ravagée par une grande disette qui coûta la vie à beaucoup de monde.
(1) Ces trois noms figurent, sans variantes, dans notre texte, et il en est de même chez Noweyri (ap. Berbères, ii, 24 n.). 11 est aussi
[P. 202] Conquête de Sfax par Temîm ben el-Mo‘izz
En 493 (16 nov. 1099), Temîm ben el-Mo"izz fit la conquête de Sfax. En effet, l’ancien chef de cette ville n’ammoù [ben Melîll s'en était de nouveau lendn maître, et son inllnence s’était accrue par la présence dans son entourage d’nn ancien secrétaire d’El-Mo‘izz, qui s’était rendu auprès de lui et était devenu son vizir. Cet homme, par sa prudence et son habile politique, avait affermi le pouvoir et accru l’autorité de H’ammoû. Temîm le lui fit demandei* pour le reprendre à son service et tenta par ses promesses et par de grands efforts de se concilier la bonne volonté du chef de Sfax, mais sans y parvenir. Alors Temîm fit bloquer cette ville par un corps d’armée dont, d'après ses ordres, le général dévasta et incendia les environs, et abattit tous les ai'bres, moins cependant ceux qui appartenaient à ce vizir, conti'e lesquels aucune hostilité ne fut dirigée et qu’on s’efforça de protéger. Ces procédés, si différents de ceux qu’on pratiquait pour les autres propriétaires, excitèrent les soupçons de H’amrnoû, qui fit exécuter son vizir. Mais alors ses affaires périclitèrent, et les assiégeants ayant pris possession de la ville, H’ammoù en sortit et sei'endit auprès de Mekken ben Kâmil Dehmâni, chez qni il s’installa et où, généreusement traité par ce chef, il resta jusqu’à sa mort (1).
[P. 286] En 499 (12 sept. 1105), arriva à Baghdâd un membre de la famille des Almoravides, princes du Gharb, qui fut accueilli avec honneur. Il était accom-
fjuestion de ces conquêtes dans le Itaydn (i, 311), où Dozy a voulu clierclicr, dans le nom estropié de Tunis, une localité de Inounès tigin'e d’ailleurs dans le i/crdcid [Correctiom, Qic., p. 30). (1) 11 a été [)lus haut (p. 50G) question de ces événements.
pagné d’un autre Almoravide qu’on appelait le juriste, qui, dans la grande mosquée du palais, fît un sermon moral auquel assista beaucoup de monde et où il parla le visage voilé, sans qu’on vît autre chose que ses yeux. Cet Almoravide avait combattu aux côtés de Vernir el-djoijoàch Ibn el-Afd’al, dans la bataille livrée par celui-ci en Egypte aux Francs, et y avait déployé une grande valeur. Il se rendit à Baghdàd parce que les Maghrébins, qui avaient la pire opinion des Alides régnant en Égypte, évitaient, pour se rendre en pèlerinage, de passer par ce dernier pays ; ovV émir el-djotjoàch Bedr, père d’El-Afd’al, après avoir vainement tenté de les ramener et n’avoir pas réussi à se les concilier, ordonna l’exécution de ceux qui tombaient entre ses mains. Mais son fils El-Afd’al, après son arrivée au pouvoir, les traita au contraire avec bonté et demanda à ceux qui se trouvaient à sa portée de lui donner leur aide pour combattre les Francs. Celui dont nous parlons était de ce nombre, et comme les rapports qu’il avait eus avec les Égyptiens lui faisaient craindre de retourner dans sa patrie, il se rendit d’abord à Baghdad, puis retourna à Damas ; il n’y eut pas de rencontre entre les Égyptiens et les Francs à laquelle il n’assistât, et il trouva la mort du martyr dans un de ces combats. C’était un homme brave, téméraire et aventureux (1).
[P. 287] Mort de Yoûsof ben Tàchefîn et avènement de son fils ‘Ali
En 500 (1®"* sept. 1106) mourut Yoûsof ben Tàchefîn, Prince des fidèles ( émir el-moslimin ), qui régnait dans le Gharb et en Espagne. La conduite de ce prince était louable, il était bon, juste, ami des gens de religion et de science dont il suivait les conseils. Après avoir, nous
(1) Cet alinéa figure dans les Hist. arabes des croisades, i, 238.
Pavons dit, conquis l’Espa <2:110, il rasseml)la les juristes, sur qui il étendit ses bienlaits et ({ui lui dirent que son autorité, pour devenir obligatoire pour tout le inonde, devait émaner du khalife. Il envoya on conséquence an khalife El-Mostaz’hir bilhàh, Prince des croyants, un ambassadeur chargé de nombreux présents et porteur d’une lettre 011, apres avoir exposé les complètes [P. 288] que Dieu lui avait permis de faire en pays franc et parlé du triomphe qu’il comptait procurer à l’Islam, il demandait son investiture pour ces régions. On lui expédia des bureaux du khalifat ce qu’il demandait, en le nommant Prince des fidèles et lui envoyant des rolies d’honneur, ce qui lui causa une joie extrême. C’est lui qui bâtit la ville de Merrâkech pour les Almoravides.
Il régna jusqu’à sa mort, survenue en 500 (1®‘‘ sept. 1106), et eut pour successeur son fils ‘Ali ben Yoùsof, qui porta aussi le titre de Prince des fidèles (t), et qui renchérit encore sur les honneurs que rendait son père aux gens de science et sur la déférence qu’il avait pour leurs avis. Si l’un d’eux lui donnait quelque avertissement, il l’écoutait humblement et s’y conformait; toujours il agissait de même.
Yoùsof ben Tâchefîn était doux, magnanime, pieux et bon ; il aimait les gens de science et de religion et leur confiait des postes administratifs; il était indulgent et savait pardonner les fautes les plus graves. Ainsi trois individus vinrent ensemble demander l’un mille dinars pour se livrer au commerce, le second un poste de gouverneur, et enfin le troisième lui demanda sa propre femme, originaire des Nefzâwa, qui était des plus belles et exerçait une grande influence politique. Le prince se fit amener les trois solliciteurs et accorda ce qu’ils demandaient aux deux premiers ; puis, s’adressant au troisième : « Qu’est-ce, ignorant que tu es, qui a pu te
(1) Cette première [)artie du chapitre a été publiée dans les IlisL. ar. des croisades, t. i, 239.
pousser à m’adresser une demande irréalisable? » Il l’adressa ensuite à sa femme, qui fit installer le solliciteur dans une tente où, pendant trois jours, elle lui fit quotidiennement porter de la nourriture, toujours la même. Elle se le fit alors amener, et lui demanda ce qu’il avait mangé pendant cette période : « Toujours la même chose, dit-il. — Eh bien ! répondit-elle, toutes les femmes sont toujours la même chose. » Puis elle lui fit donner de l’argent et des vêtements, et le remit en liberté.
[P. 314] Mort de Temîm ben el-Mo‘izz d’Ifrîkiyya et avènement de son fils Yah’ya (1)
En 501, au mois de redjeb (février-mars 1108), mourut Temîm ben el-Mohzz, prince énergique, brave, intelligent, très instruit, d’un caractère doux et étendant son indulgence jusqu’aux fautes les plus gi'aves. Il était également poète habile ; et, la guerre ayant éclaté entre deux groupes d’y\rabes, les ‘Adi et les Riyah, l’un de ces derniers fut tué, puis la paix se conclut sans qu’il fût vengé; ce qui donna lieu à Temîm, car leur arrangement était nuisible et à lui et à ses états, de composer des vers où il poussait les Riyâh’ à réclamer vengeance :
[Wâfîr] Quand le sang dos vôtres a humecté la terre, n’y a-t-il donc parmi vous personne qui en puisse demander satisfaction ? Sus, Ghânem, et toi aussi Salem ! Si vous êtes des lâches, vos anciens n’étaient pourtant pas des gens vils ! Vous vous êtes endormis sans réclamer vengeance, comme si toute grandeur avait disparu de chez vous ! Pour atteindre ce but vous n’avez pas réduit vos lances en miettes, vous n’avez ni ébréché ni même dégainé vos glaives !
(l) La plus grande partie de ce chapitre figure dans les Hüt, ar. des croisades, t. i, p. 252-254.
Les frères du mort ainsi cinglés tuèrent à leur tour un clief des ‘Adi, ce qui eut pour suite de sanglants combats où beaucoup d’hommes restèrent sui‘ le terrain et dont l’issue fut l’expulsion des ‘Adi de l’Ifrîkiyya.
On raconte que Temîm, api*ès avoir acheté une esclave fort cher, apprit que celui qui l’avait vendue était fou du chagrin de s’ètre séparé d’elle. Il fit alors venir cet homme auprès de lui, tandis qu’il renvoyait dans la demeure du vendeur la jeune fille avec un approvisionnement considérable de vêtements, de vases d’argent et d’autres matières, de parfums, etc. ; après quoi il congédia cet homme, qui ne savait rien de ce qui s’était passé et qui, en rentrant chez lui, tomba évanoui de joie en retrouvant la jeune fille et ce riche attirail. Il recouvra ensuite ses sens, mais le lendemain rapporta au palais le prix de vente et tous les objets envoyés avec l’esclave. Temîm lui adressa des reproches et lui fit remporter le tout.
Il entretenait dans le pays, pour se tenir au courant de ce qui se passait, des gens [P. 315| grassement payés qui le renseignaient sur les actes de ses fonctionnaires, de manière à empêcher toute injustice. Un très riche marchand de Kayrawân se trouvant un jour avec d’autres hommes de sa profession, se borna, tandis que ceux-ci prononçaient le nom de Temîm en faisant des vœux pour lui, à citer le nom d’El-Mo‘izz, père de Temîm, en l’accompagnant de la formule que Dieu ait pitié de lui ! sans qu’il dît rien de Temîm lui-même. Ce dernier, l’ayant fait appeler au palais, l’interrogea : « T’ai-je fait quelque injustice? — Non, dit l’autre. — Ou bien est-ce quelqu’un de mes fonctionnaires? — Non plus. — Poui*quoi donc hier t’es-tu laissé aller à me blâmer? » Comme le marchand restait muet : « Si je ne craignais, reprit le prince, d’être accusé d’en vouloir à ta fortune, c’est ta vie que je prendrais ! » Et le faisant légèrement soufllcter sous ses propres yeux, il le
relâcha. Cet homme alla retrouver ses compagnons, qui l’attendaient et qui l’interrogèrent : « On ne divulgue pas, ditdl, les secrets des rois, » phrase qui devint proverbiale en Ifrîkiyya (1),
Temîm mourut à l’âge de soixante-dix-neuf ans, après un règne de quarante-six ans dix mois et vingt jours; il laissait plus de cent fils et soixante filles. Il eut pour successeur son fils Yah’ya ben Temîm, né à Mehdiyya le 26 dhoû ’l-hiddja 457 (27 nov. 1065), et alors âgé de quarante-trois ans six mois et vingt jours. En montant sur le trône, ce prince fit de grandes largesses, et il exerça un gouvernement bienfaisant à l’égard de ses sujets (2).
Conquête du fort de Clypea par Yah'ya
Yah’ya ben Temîm ayant succédé à son père dépêcha un important corps d’armée contre Clypea, l’une des plus solides forteresses d’Ifrîkiyya. Le siège en fut poussé de très près et sans interruption jusqu’à ce qu’elle fût prise, après quoi il la fortifia encore. Son père Temîm avait cherché, sans y réussir, à en faire la conquête. Le succès accompagna toujours les armes de Yah’ya, dont jamais les troupes ne furent mises en déroute.
[P. 331] En 502 (29 août 1108) (3) arrivèrent à Mehdiyya
(1) Voyez aussi les appréciations que font de ce prince le Bayàn (i, 312 ; trad., 453) et Ibn Khallikân (i, 281).
(2) Ibn Khallikân a consacré un long article biographique à ce prince (iv, 95).
(3) L’attentat contre Yah’ya serait de 507 d’après Ibn Khallikân (iv, 97), de 509 d’après le IJaydn (i, 314, qui fait mourir ce prince des suites de ses blessures). La date de 509 est unanimement donnée comme étant celle de sa mort, qui aurait été subite d’après Ibn Khallikân, Ibn el-Athîr et Ibn Khaldoùn (ii, 25).
trois étrangers qui écrivirent à Yali’ya ])cn Tcmîm, émir (ic cette ville, qu’ils pratiquaient ralcliimie et qui lurent appelés par lui pour qu’ils lui rnonti-asscnt quelque opération de leur art. Ils annoncèrent qu’ils allaient faire des lingots d’or, et le prince, après avoir fait préparer les instruments, etc., nécessaires, s’assit auprès d’eux en compagnie de deux de ses intimes, le c/^cr// Aboù’l-U’asan [‘Ali| et Ibrâhîm, chef de son armée. [P. 33'.] Quand les alchimistes vii’ent tout le monde sorti du laboratoire, ils se précipitèrent sur eux : l’un frappa Yah’ya à la tête, mais son poignard a>ant porté sur l’éloffe enroulée autour du turban ne fit aucun mal, et Yab’ya, lançant à son agresseur un coup de pied qui le jeta sur le dos, atteignit une porte qu’il referma sur soi. Le second des étrangers frappa et tua le chérif; mais le k’a’id Ibrâhîm, saisissant son épée, fondit sur les alchimistes, et les gens de Yah’ya, entendant les cris poussés, accoururent et massacrèrent les malfaiteurs, qui étaient vêtus à l’espagnole. Des habitants de la ville, qui portaient le même genre de vêtements, furent aussi massacrés, et il fut rapporté à l’émir Yah’ya que quelqu’un les avait vus chez El-Mok’addem ben Khalîfa. De plus il se présenta cette coïncidence que l’émir Ahoû’ l'Fotoùh’ ben Temîm, frère de Yah’ya, se présenta au palais à la même heure, à la tête de ses compagnons en armes ; on ne le laissa pas pénétrer, mais l’émir A'ah’ya tint pour assurée la complicité de ces deux hommes. 11 fit appeler El-Mok’addem heu Khalîfa et le fit tuer par ses neveux à titre de vengeance, car ce personnage avait massacré leur père. De plus il chassa l’émir Ahoù’ 1-Fotoùh’ et sa femme Bellâra, fille d’El-K’asim ben Temîm et cousine du prince, et les mit sous bonne garde à K’açr Ziyâd, entre Melidiyya et Sfax. Cet internement dura jusqu’à la mort de Yali’ya, dont le fils ‘Ali, monté sui' le trône en 509 (20 mai 1115), emhar(iua Ahoù’ 1-EotoùlT et sa femme
Bellâra pour PÉgypte. Les exilés y débarquèrent à Alexandrie, ainsi que nous le raconterons (1).
[P. 336] En 503 (30 juillet 1109), Yah’ya beiiTemîm, prince d’Ifrîkiyya, équipa une flotte de quinze galères (chini) qu’il envoya contre le pays chrétien. Elle se heurta à la flotte chrétienne, qui était considérable, et qui s’enapara à la suite d’un coml)at de six galères musulmanes. Après cet échec, les troupes de Yah’ya n’en subirent plus aucun autre ni sui* terre ni sur mer (2).
Il envoya son fils (3) Aboù’l-Fotoûh’ en qualité de gouverneur à Sfax, dont la population se révolta, pilla le palais de ce prince et songea même à le massacrer. Mais Yah’ya recourut sans se lasser à la ruse et parvint à semer la discorde parmi eux et à les tourner les uns contre les autres, si bien qu’il parvint à les dominer. Il jeta en prison les (principaux), mais sans leur ôter la vie, et il leur pardonna leurs fautes.
[P. 344] Défaite des Francs en Espagne
En 505 (9 juillet 1111), Alphonse, roi franc de Tolède, attaqua les possessions musulmanes d’Espagne dans l’espoir de s’en rendre maître. 11 réunit des troupes très nombreuses, car son appétit était excité par la mort de
(1) On peut comparer la version que donne de ces évènements Ibn Khallikân (iv, ICO), qui parle également de ce passage d’ibn cl-Athir.
(5) Les sept lignes qui précèdent figurent dans la Biblioteca, 1,452, et dans les Hist. ar. des croisades, 1, 275.
(3) Ailleurs aussi il est dit «son fils» ('Bayân,iva(\.,\^ 456, n. 2; à la p. 457, on lit El-Fotoûh ; Berbères, II, 25). Peut-être s’est-il fait une confusion entre deux Aboù’l-Fotoûh’, l’un frère, l’autre fils de Yah’ya. C’est en 508, d’après le Bayân, que Yali’ya nomma au gouvernement de Sfax son fils "Ali, lequel, d’après Ibn el-Atbir, se serait donc aussi appelé A boû’l-Fotoûh, de même qu’un de ses oncles; cf. Ibn el-Alhir, infrà, trad. du texte, XI, 93.
Yoûsof ben Tàchefîn. A rannonce de celte attaque, ‘Ali ben Yousof ben Tâclicfîn s’avança à la telc des troupes locales et de scs propres soldats contre l’a^rcsseiir, et lui livra une bataille des plus acharnées où la victoire resta de son côté. Les chrétiens mis en déroute tombèrent victimes d’un massacre qui fut terrible, beaucoup furent faits prisonniers, et un butin qui dépassait toute énumération devint la proie des vainqueurs. A la suite de cette affaire, la peur envahit le cœur des Francs, qui s’abstinrent de nouvelles attaques, et Alphonse humilié dut reconnaître que [P. 345] ces régions avaient un chef en état de les défendre et de repousser ses agressions.
IP. 359] Mort de Yah’ya ben Temîm; avènement de son fils ‘Ali
En 509 (26 mai 1115) mourut subitement, le jour de la Fête des sacrifices (24 avril 1116), Yah’ya ben Temîm. Un astrologue qui avait dressé son hoi*oscope lui avait prédit que ce jour-là constituait pour lui un moment critique et lui avait déconseillé de monter à cheval dans cette période. Aussi resta-t-il chez lui tandis que ses enfants et ses courtisans se rendaient au Moçalla ; la prière achevée, ils revinrent auprès de lui pour lui présenter leurs salutations et leurs souhaits ; des lecteurs et des poètes se firent entendre, après quoi on se retira pour aller manger. Yah’ya passa par une autre porte pour participer au repas, mais il n’avait fait que trois pas quand il tomba mort. On fit venir de Sfax, où il était, son fils ‘Ali pour* lui confier le pouvoir. Yah’ya fut entei'i'é dans le i)alais, et son cadavre fut ensuite transpoi-té dans le mausolée (torba) de Monastir. Il était âgé de ciiKpiante-deux ans et quinze jours et avait régné huit ans cimi mois et vingt-cinq jours; il laissa trente
enfants (1). ‘Abd el-Djebbâr ben Moh’ammed ben H'anndîs le Sicilien a dit dans un poème où il déplore la mort de ce prince et adresse des souhaits à son fils à l’occasion de son avènement :
[Basîf] L’épée n’est pas rengainée qu’une autre lame est mise au jour, une lune ne se cache pas sans qu’une autre apparaisse. La mort de Yah’ya a entraîné avec elle celle de tous ses sujets, qui sont rappelés à la vie par la venue d’^Ali, et qui, s’ils ressuscitent de joie de voir régner celui-ci, étaient au tombeau du chagrin de la mort de celui-là. [P. 390] Le trône sourit de l’arrivée d’‘Ali à la place qu’il mérite, mais a l’œil plein des larmes dont son père est la cause, car du chagrin causé par la perte de celui-ci les vertus ont déchiré leurs vêtements^ les astres brillants ont à tous les horizons versé des pleurs. Mais ces manifestations sont peu de chose pour un prince tel qu’lbn Temîm, car nul chagrin, si grand qu’il soit, ne sera ce qu’il devrait être. L’astre indicateur (de l’événement) paraît, et Yah’ya meurt ! car la mort n’oublie ni ne pardonne.
Yah’ya pratiquait la justice à l’égard de ses sujets, avait une administration ferme, s’occupait lui-même de tout, était plein de pitié pour les malades et les pauvres, à qui il faisait d’abondantes aumônes, accordait sa faveur aux hommes de science et ae talent, était versé dans les traditions, l’histoire et la médecine (2). Il était beau de visage, avait les yeux gris et était plutôt grand.
‘Ali, quand il fut définitivement installé sur le trône, dirigea une expédition maritime contre l’île de Djerba, dont les habitants se livraient à la piraterie et s’emparaient des marchands (3). Il les serra de si près que, réduits à l’extrémité, ils durent reconnaître son autorité
(t) Ce commencement de chapitre figure dans les//, ar. des cr.^ I, 299. Le fi'agment qui suit, jusqu’à la fin des vers d’ibn H’amdîs, se retrouve dans la Biblioteca (i, 452).
(2) Cette portion de l’alinéa est reproduite dans les H. ar. des er., I, 300.
(3) Cette expédition contre Djerba eut lieu en 510, d’après le Bayân (i, 316 ; trad. fr., 458).
et s’engager 5 renoncer à leurs déprédations et à laisser la mer libre. Moyennant quoi il n’exigea pas d’eux autre chose, et dès lors les voyageurs purent employer la voie maritime sans courir aucun danger.
[P. 365] Conquête du Djebel Ouselât et de Tunis
En 510 (15 mai 1116), les troupes d’‘Ali ben Yah’ya assiégèrent la ville de Tunis, où se trouvait Ali’med ben Khorasan ; les lialdtants furent réduits à l’extrémité et le chef qui y commandait dut accepter les conditions que lui imposa l’assiégeant (1).
En la même année aussi, il conquit le Djebel Ouselât (2), situé en Ifrîkiyya et qui est une position très forte, dont les habitants depuis fort longtemps ne cessaient de se livrer â des attaques imprévues et de dépouiller les voyageurs. En présence de cette situation, il envoya de ce côté un corps d'armée, et alors les montagnards, descendant de leurs hauteurs, livrèrent à plusieurs reprises des attaques acharnées. Alors le chef qui commandait ces troupes recourut à la ruse [P. 366] pour monter jusqu’au sommet par un chemin si difficile que personne n’aurait cru qu’il pût faire l’ascension par là. Arrivé au sommet avec un petit nombre des siens, il fut attaqué par les montagnards, mais il leur opposa une résistance acharnée, et l’arrivée successive du reste de ses troupes lui permit de les mettre en déroute et d’en faire un grand carnage. Certains se jetèrent eux-mêmes dans les précipices et se rompirent les membres, mais d’autres s’échappèrent,
(1) Le Jkijiân a passé sous silence cette campagne contre Tunis, qui est cependant mentionnée aussi par Ibn Khaldoùn (ii, 25).
(2) Cette montagne bien connue, au sud de Tunis et non loin de Kayrawân, figure sur nos cartes sous la forme Ouselât ; Edrisi en parle et écrit Wâselât (p. 139); cl Berbères, i, 307 n.
et un groupe assez considérable se fortifia dans un fort situé dans cette montagne. A la suite de l’investissement qui en fut fait, les réfugiés demandèrent qu’on leur envoyât des gens chargés de régler leur situation. Des Arabes et des soldats du djond leur furent dépêchés par le chef des assiégeants, mais les montagnards en armes les assaillirent et en tuèrent une partie; les antres purent se réfugier dans la partie supérieure de la citadelle et appeler leurs frères d’armes. Ainsi avertis, ceux-ci commencèrent d’attaquer, et les montagnards eurent à faire face à ceux qui les combattaient pareil haut comme à ceux qui arrivaient par en bas. Us durent alors se rendre, et ils furent tous massacrés.
[P. 370] Siège de Gabès et de Mehdiyya
En 511 (4 mai 1117), ‘Ali ben Yah’ya équipa une flotte par laquelle il fit investir Gabès. Le seigneur de cette ville, Ràfi‘ ben Mekken [P. 371] Dehmâni avait fait construire sur le littoral un bâtiment destiné à transporter les marchands en mer, vers la fin du l'ègne de l’émir Yah’ya, qui, fidèle à son habitude de laisser-faire, n’y avait pas mis opposition. xMais ‘Ali étant monté sur le trône après son père Yah’ya, prit mal la chose, disant que nul habitant d’ifrîkiyya ne pouvait lui faire concurrence pour la mise en circulation des navires marchands. Alors Râfi‘, craignant les obstacles que pourrait lui susciter ‘Ali, se réfugia auprès du maudit Roger, roi franc de Sicile, pour implorer son aide. Roger lui promit de le secourir et de l’aider à faire voyager son bâtiment , et il expédia sur le champ une flotte à Gabès. Celle-ci ayant passé par Mehdiyya, ‘Ali put s’assurer de d’accord existant entre les deux chefs, auquel il n’avait jusqu’alors pas voulu croire, et il fit aussitôt partir derrière elle sa propre flotte, de sorte que l’une
et l’autre arrivèrent simultanément à Gabès. La présence des Hottes musulmane et franque fit que le chef de Gabès n’expédia pas son navire. Alors les bâtiments francs se retirèrent, tandis que ceux d’‘Ali soumirent à un siège rigoureux Râfi‘ enfermé à Gabès (1). Mais ensuite cette flotte retourna à Mehdiyya, et ce fut alors Râfi‘ qui, toujours eu insurrection, rassembla les tribus arabes et alla camper sous les murs de Mehdiyya ; puis cherchant à tromper ‘Ali, il lui fit dire qu’il était venu pour faire sa soumission et lui demanda d’envoyer des négociateurs pour conclure la paix, tandis que ses actes démentaient ses paroles. ‘Ali, sans lui répondre quoi que ce soit, commanda une sortie qui fut exécutée avec une vigueur inouïe : ses troupes repoussèrent les assaillants jusque dans leurs tentes et y arrivèrent ellesmêmes. Alors les femmes se mirent à pousser des cris retentissants, et leurs manifestations ramenèrent les Arabes au combat, de sorte qu’uue sanglante mêlée s’engagea et ne fut interrompue que par l’arrivée de la nuit; un grand nombre des partisans de Rûfi‘ avaient mordu la poussière, tandis qu’un seul fantassin du djond d’‘Ali avait été tué. Les troupes de ce dernier firent encore une autre sortie, où l’acharnement ne fit qu’augmenter et où elles eurent le dessus. Alors Râfi‘, voyant son impuissance, s’éloigna nuitamment de Mehdiyya et se dirigea sur K’ayrawân, dont les habitants lui refusèrent l’entrée ; il ne put y pénétrer qu’à la suite de combats qui durèrent un petit nombre de jours. Des troupes envoyées de Mehdiyya par ‘A.li l’y assiégèrent, et il dut en sortir pour retourner à Gabès. Ensuite plusieurs des principaux d’ifi-îkiyya, Arabes et autres, demandèrent la paix à ‘Ali, qui d’abord s’y refusa, mais (jui finit cependant par conclure un traité avec eux.
(1) Ce coinniencenient de chapitre, jusqu’à cet endroit, figure dans la Hihiioleca, 1, 454. Le nayân (I, 310; tiad., 459) parle aussi des sièges de Gabès et de Mehdiyya, sans allusion à l’intervention do Roger. Cf. Ikrbères, R, 25.
[P. 372] Brouille entre Roger et ‘Ali ben Yah’ya (1)
Entre Roger de Sicile et l’émir ‘Ali, il existait une solide amitié qui dura jusqu’au jour où le premier prêta, comme nous l’avons dit, aide à Râfî‘; mais à partir de ce moment chacun tourna le dos à l’autre. Ensuite Roger employa en s’adressant à son ancien ami des expressions de mauvais goût, qui ne firent qu’augmenter leur mésintelligence; enfin l’envoi par Roger d’une lettre grossière amena une rupture complète, et ‘Ali, prenant des mesures de défense, donna l’ordre de remettre sa flotte en état et de l’approvisionner pour attaquer son ennemi; de plus il écrivit aux Almoravides de Merrûkech pour, de concert avec eux, envahir la Sicile. Alors Roger renonça à ses projets.
[P. 392] Hostilités entre les Almoravides et les Cordouans
En 513 (13 avril 1119) ou, selon d’autres, en 514 (fer avril 1120), il y eut des hostilités entre les troupes d’‘Ali ben Yoùsof et les Cordouans. Ce prince avait nommé gouverneur de la ville Aboû Rekr Yah’ya ben Rawwâd, dont un esclave noir, au jour de la Fête des victimes et alors que les habitants étaient en train de s’amuser, mit la main sur une femme pour s’en emparer. Cette femme invoqua le secours des musulmans, qui lui prêtèrent main-forte, et de là surgit une vive échauffourée entre les nègres et les habitants, qui se batti-
(1) Ce chapitre est traduit dans la Biblioteca, 1, 455. Voir aussi les termes dans lesquels s’expriment, au sujet de cette affaire, le üayân (I, 316; trad., 460) et VH. des Berb. (II, 26).
rent tout le jour et ne se sépni-èrent qn’n enuse de l'obscurité qui les surpiut. Le j^ouverneur Aboû Hekr fut informé de ce qui se passuit; il re(;.ut la visite des hommes de loi et des principaux habitants, qui lui exposèrent qu'il y avait lieu de punir de mort run des nègres cause du tumulte. Mais il rejeta cette demande, qui ne fit qu’exciter sa colère, et le lendemain matin il se mit en mesure d’attaquer les habitants. y\lors légistes, hommes de marque et jeunes gens marchèrent contre lui et le forcèrent à se retii*er dans le palais, dont on entreprit le siège ; on escalada les murailles, et ce ne fut pas sans peine ni dommage qu’il parvint à s’échapper, Le palais fut pillé, tes demeures des Almoravides incendiées et leur contenu enlevé^ et eux- mêmes chassés de la ville dans le plus misérable état. ‘Ali ben Yoiisof fut impressionné par le récit de ces troubles, qu’il jugea assez importants pour qu’il se mît à réunir de nombreuses troupes de Çanhadja, de Zenata, de Berbères, etc., à la tète desquelles il franchit la mer en 515 (21 mars 1121) et alla mettre le siège devant Cordoue. Les habitants luttèrent avec l’énergie que leur donnait la conviction qu’ils défendaient leur vie, leurs femmes et leurs biens, de sorte que le prince consentit à engager des négociations et se borna à exiger des Gordouans [P. 393] le paiement des biens pillés sur les Almoravides. On traita sur ces bases, et la guerre prit fin.
[P. 400] Débuts et règne de Moh’ammed ben Toûmert et d’‘Abd el-Mou'min (1).
L’année 514 (1^"*’ avril 1120) vit les débuts de l’autorité du Mahdi Aboû ‘Abd Allah Moh’ammed ben ‘Abd Allah
(1) De ce chapitre et des deux suivants on a inséré, j’ignore pourquoi, des extraits dans le Kec. des hist. ar. des Croisades, i, 333-341. Je n’ai pu tenir (péiin faible compte de cette traduction.
Den Toûmert, descendant d’‘A]i par H’asan (1). Il appartenait à la tribu Maçnaoùdienne des Hergha, dans les montagnes de Soùs au Maghreb, où leur établissement avait eu lieu lors de la conquête faite par Moùsa ben Noçayr. Nous allons ici, poni* ne pas couper le récit des évènements, narrer ce qui le concerne, lui et ‘Abd el-Mou’min, jusqu’à la prise de possession du Maghreb par ce dernier.
Dans sa jeunesse^ ïbn Toûmert s’était rendu en Orient pour y étudier*: il était juriste, homme de talent, connaissant la loi religieuse et sachant par cœur les traditions, passionné pour l’étude des principes fondamentaux {oçoûl) de la religion et du droite et au courant de toutes les finesses de la langue arabe; il était en outre pénétré de la crainte de Dieu et vivait en ascète. Il poussa son voyage jusqu’en ‘Irak’, où il vit [Aboû H’àmid] Ghazzâli et El-Kiya [Hari-ûsi], et rencontra Aboû Bekr T’ort’oùchi à Alexandrie (2). On dit que, au cours d’une conversation qui eut lieu entre lui et Ghazzâli touchant ce qu’il ferait au Maghreb pour conquérir le pouvoir, ce savant lui dit : « Cela ne réussirait pas dans ces régions-ci, où des gens comme nous ne laisseraient pas ainsi passer les choses ». [P. 401] Voilà ce que racontent des chroniqueurs du Maghreb, mais dans la réalité Ibn Toûmert ne se rencontra pas avec Ghazzâli.
De là il partit en pèlerinage, puis s’embarqua à Alexandrie pour regagner le Maghreb. Au cours de la traversée il ramena les passagers au bien, et les força à dire la prière et à lire le Koran. Il arriva ainsi à Mehdiyya, où régnait alors Yah’ya ben Temîm, en
(t) Cette généalogie est au moins douteuse, puisquTbn Toûmert est Berbère; voir aussi Berbères^ 252; ii^ 84 et 151 ; Merràkechb trad.^ p. 154 ; Chronique des Almohades et des Hafcides attribuée à Zerkechi^ Irad. fr., p. 1 ; Ibn Kballikân^ ni^ 205 ; iy^, 97 ; Goldziher, Z. D. M. G.^ t. xLi, p. 30 et s.
(2) Les biographies de ces trois savants connus figurent dans Ibn Khallikàn, ii, 621, 229 et 665.
l’année 505 (Ojuil. IIOI). Jl s’installa dans une mosquée au sud du Mesdjid es-sebt, ayant pour tout bagage une outre et un bâton ; les ba])itants vinrent r(*couter à l’en vi et se mirent à recevoir les leçons fiu’il leur donnait sur les diverses sciences, et quand riuebine fait blâmable se passait à sa portée, il le redressait et l’cmpêcliait de se reproduire. Gela étant souvent ari-ivé, le pr'ince Yali’ya le fit venir, lui et plusieurs juristes, et après s’être rendu compte de la voie qu’il suivait et l’avoir entendu parler, il lui rendit de grands honneurs et demanda sa bénédiction.
Le saint homme se rendit de là à Monastîr, où il séjourna quelque temps en compagnie de plusieurs hommes vertueux; il passa de là à Bougie, où il continua le même geni'e de vie. A la suite de l’expulsion dont il fut l’objet, il gagna, non loin de là, un village du nom de Mellâla, où il renconti'a ‘Abd el-Mou’min ben ‘Ali, dont il jugea que le talent et l’ardeur étaient de nature à faire pronostiquer qu’il percerait et pourrait exercer le pouvoir. Gomme il lui demandait son nom et celui de sa tribu, il apprit que cet homme descendait de K’ays ‘Aylân et appartenait à la tribu des Benoù Soleym : « G’est bien là, s’écria Ibn Tourner!, ce qu’annonça le Prophète, qu’à la fin des temps la religion trouverait un protecteur dans un homme de K’ays ; ce qu’il précisa, sur la demande qui lui fut faite, en ajoutant, de K’ays des Benoù Soleym. » Aussi fut-il bien aise d’avoir rencontré ‘Abd el-Mou’min. Gelui-ci était né à Tâdjra, dans la région de Tlemcen, dans la tribu ‘Abid des Koumiya (1), lesquels s’étaient établis là en 180 (15 mars 796).
Tout le long de sa route le Mahdi ne cessait de s’occuper de la réforme des mœurs, et il arriva ainsi à
(1) J’ai rétabli les noms ‘Abid et Koumiya, pour lesquels Torriberg a lu et impidriié jJLc et (cf. berbères, i, 251 ; voir aussi la biograjiliie (f'Abd el-Mou’min dans Ibn Khallikàn, ii, 182),
Merrâkech, capitale du Prince des fidèles Yoûsof ben ‘Ali ben Tâchefîn. Il y trouva un relâchement qui dépassait tout ce qu’il avait vu jusqu’alors, et multiplia encore ses efforts dans sa prédication du bien. Il réunit de nombreux adhérents, et le peuple conçut de lui une opinion favorable. Il vit un jour passer près de lui le cortège de la sœur du prince même accompagnée d’un grand nombre de jolies suivantes [P. 402] ayant toutes le visage découvert, car telle était l’habitude des Almoravides, où les hommes seuls se voilaient la face. Il blâma leur manière de faire, leur commanda de se voiler, et il se mit avec ses disciples à frapper les montures de ces femmes, si bien que la sœur du prince tomba. L’affaire fut portée par devant ‘Ali ben Yoùsof, qui fit venir le perturbateur pour le faire examiner par ses légistes. Celui-ci se mit à prêcher le prince et à lui faire redouter (la colère divine), si bien qu’il provoqua ses pleurs. Aucun des légistes avec qui ‘Ali voulut le faire discuter ne put réfuter les arguments invoqués par le réformateur pour justifier sa conduite. Un des vizirs d’‘Ali, nommé Mâlik ben Woheyb (1), dit à son maître que cet homme ne cherchait certainement pas à réformer les mœuirs, mais à exciter un soulèvement pour commander quelque part, qu’il n'y avait qu’à lui infliger la peine de mort, dont il acceptait la responsabilité devant Dieu. Mais le prince n’y voulant pas consentir, le vizir lui conseilla de condamner l’agitateur à la prison perpétuelle, afin d’éviter ainsi des maux irréparables. ‘Ali était disposé à adopter ce parti, mais il en fut détourné par Beyân ben ‘Otlimân, l’un des principaux Almoravides, et il se borna à expulser Ibn Toûmert de Merràkech. L’exilé se rendit à Aghmât, y vécut dans la montagne et finit par arriver en 514 (1®^ avril 1120) à Soùs, où habitent la tribu de Hergha et d’autres tribus maçmoù-
(1) Voir sur ce personnage, Berbères, ii, 169; Prolégomènes d’Ibn Khaldoun, I, 247; Ibn Kballikân, ni, 209 et ii, 265; Merràkeclii, p. 160 ; Zerkechi, p. 5.
diennes. Ces populations viureiit à lui pour eutcndro ses leçons ; la foule augmenta bientôt, et les elicfs euxmêmes étant venus récoutci', il se mit a les admonester, à leur parler du règne de Dieu, à lent* exposer, eu regard des préceptes de l’Islam, les cliaugernciils qui y avaient été introduits sous la forme d’innovations injustes et corruptrices; «cequi est prescrit par la loi, continuait-il, ce n’est pas d’obéir à l’une de ces dynasties qui suivent des croyances mensongères, c’est de les combattre pour les empêcher de suivre cette voie». Ces prédications, qui durèrent environ un an, firent de ses contribules, les Ilergba, ses adhérents, qu’il dénomma Unitaires (mowalVIi’idoûn) ; il leur dit que le Prophète avait annoncé l’arrivée du Malidi qui devait faire régner la justice sur toute la terre, et qui devait se Tuanifester dans leMagbreb el-Ak’ça. Dix hommes se lcvèr*ent alors, parmi lesquels ‘Ahd el-Mou’min, et, lui disant que ces conditions n’existant que chez lui, il était bien le Mahdi, ils lui prêtèrent serment en cette qualité.
Ces faits, étant venus à la connaissance du Prince des musulmans, provoquèrent l’envoi d’une armée almoravide vers les montagnes où se trouvait Ibn Toùmert, qui, quand il sut qu’elle approchait, dit à ses partisans : « C’est à moi qu’en veulent ces soldats, et je crains qu’il n’en résulte malheur pour vous ; il convient donc que je quitte votre pays pour que vous n’ayez pas à en souffrir». Alors Ibn Toùfiyân, [P. 403] un des chefs Hergha, prit la parole : « Crains-tu quelque chose du ciel? — Certes non, car c’est du ciel que vous viendra le secours! — Alors, tous les mortels peuvent venir nous trouver 1» La tribu tout entière adhérant à ces paroles : «Annoncez à cette faible troupe, dit le Mahdi, l’aide divine et la victoire; avant peu vous aurez déraciné cette dynastie et serez maîtres du pays où elle règne maintenant.» Alors, descendant de leurs montagnes, ils marchèrent contre les troupes almoravides, qui furent battues et sur qui ils firent du butin. Cette victoire, conforme à la prédic-
tion qui en avait été faite, confirma leur croyance en la mission du Malidi, que vinrent trouver des bandes appartenant aux peuplades voisines, tant de l’Est que de l’Ouest, pour lui prêter serment de fidélité. Il reçut aussi l’adhésion d’une des plus importantes tribus, les Hintàta, chez qui il se rendit et dont il fit son (principal) appui. Sur la demande de députés venus de Tînmelel pour reconnaître son autorité, il alla se fixer dans ces montagnes et rédigea à l’usage de leurs habitants un traité sur l’unité divine et un autre sur les articles de foi ; il leur prescrivit de se bien comporter les uns à l’égard des autres, de ne porter que des vêtements courts et de peu de valeur, les excitant en même temps à combattre leurs ennemis et à expulser de chez eux les méchants.
(1) 11 s’installa à Tînmelel et se construisit, en dehoi*s de la ville, une mosquée où il allait avec plusieurs de ses partisans faire les (cinq) prières quotidiennes; il rentrait en ville après la dernière prière du soir. Quand il se fut rendu compte de la multitude d’habitants de la montagne, ainsi que de la forte position de la ville, il redouta d’être abandonné par eux et les fit venir plusieurs jours sans armes, puis, par son ordre, ses partisans les assaillirent et les tuèrent par trahison dans cette mosquée même; puis il pénétra dans Tînmelel, y fit un grand massacre, réduisit les femmes en esclavage et livra la ville au pillage. Quinze mille personnes y perdirent la vie. Ayant alors partagé entre ses compagnons les terres et les maisons (des morts), il entoura Tînmelel d’une muraille et bâtit un château-fort sur la cime d’un haut rocher. La montagne de Tinmelel était presque inabordable et renfermait des eaux courantes, des arbres fruitiers et des champs cultivés.
(1) Un fragment de ce chapitre, depuis ce point jusqu’à la p. 535, fin du l®'’ alinéa, figure dans les extraits traduits [)ar M. de Slane /"Berbères, ii, 573-576). La présente traduction est, en quelques endroits, légèrement dilférente.
On raconte qu’il craignait les liabitants de Tînmelel et que son attention se porta sur ce fait que l)eaucoup d’enfants étaient roux et avaient les yeux bleus, tandis que leurs pères étaient généralement bruns. Kn effet, une troupe nombreuse de marnlouks francs et roùmi, appartenant au Prince des musulmans, et qui étaient généralement roux, pénétraient une fois par an dans la montagne |P. 404] et y prélevaient ce cpii leur revenait sur les sommes qui leur étaient assignées an nom du prince ; or ils s'installaient dans les demeures des habitants après en avoii* expulsé les maîtres. Le Mabdi ayant demandé aux pères pc>nrfiuoi ils étaient bruns tandis que leurs enfants étaient roux et avaient les yeux bleus, ils lui racontèrent la conduite des mamloûks ; et comme il leur reprocha leur lâcheté de souffrir une pareille indignité : « Mais, dirent-ils, comment donc pourrionsnous y échapper, car ils sont les plus forts? — La première fois, dit-il, qu’ils viendront comme d’habitude chez vous et qu’ils se seront dispersés dans vos demeures, chacun devons n’a qu’à tuer son hôte; puis, défendez votre montagne, qui est imprenable ». Ils suivirent ce conseil quand l’occasion se présenta et massacrèrent lesniamlouks; puis craignant la vengeance du Prince des musulmans, ils se retranchèrent dans leur montagne et en interceptèrent les abords, à la grande satisfaction du Mahdi. Un corps d’armée almoravide fut envoyé contre eux, les tint assiégés dans la montagne et intercepta le passage des vivres. La disette devint si grande chez les compagnons du Mahdi que le pain manqua, de sorte qu’il faisait préparer chaque jour un plat de bouillie suffisant, et chacun n’avait, pour se soutenir toute la journée, que la quantité qu’il pouvait saisir en plongeant la main une seule fois dans le plat. Alors les principaux de Tînmelel s’accordèrent pour demander la paix au Prince des musulmans, de sorte qu’Ibn Toùmert recourut à la ruse.
Un de scs aflîdés, Aboù ‘Abd Allah Wancherîchi,
feignait d’ètre idiot et de ne rien savoir du Koran ni de la science [théologique]; il bavait et avait' les dehors d’un aliéné; mais le Mahdi l’avait pris en affection et estime, disant que Dieu avait sur cet homme des intentions secrètes qui se manifesteraient quelque jour. Dans la réalité, Wancherîchi avait assidûment étudié le Koran et la science [théologique], ce qui était ignoré de tous. Cela étant, en l’an 519 (6 février 1125), le Mahdi sortit un jour pour dire la prière de l’aurore et aperçut près du mihrâb un homme bien vêtu et parfumé, qu’il feignit de ne pas connaître. [P. 405] Il demanda son nom, et l’autre répondit qu’il était Aboù ‘Abd Allah Wancherîchi, ce qui excita l’étonnement du Mahdi. La prière terminée, il ht approcher les assistants et leur dit d’examiner si cet homme était bien Wancherîchi, ainsi qu’il le prétendait. Comme le jour paraissait, on reconnut que c’était bien lui, et il répondit au Mahdi qui lui demandait ce qui s’était passé: « Cette nuit, un ange venu du ciel m’a lavé le cœur, et Dieu m'a enseigné le Koran, le Mowat’t’â (i), les traditions et autres sciences ». Le Mahdi se mit à pleurer et déclara vouloir le mettre à l’épreuve; l’autre se mit en effet à très bien réciter tous les passages du Koran qu’on lui demanda, de même que du Mowat’t'â et autres traités de droit et de théologie dogmatique. Cette scène remplit les assistants d’admiration et leur inspira une haute estime pour cet homme. Alors Wancherîchi leur dit: « Dieu très haut m’a communiqué une lumière par laquelle je saurai distinguer les gens destinés au paradis d’avec les réprouvés. 11 vous ordonne de faire mourir ceux- ci et de laisser ceux-là tranquilles, et en témoignage de ma véracité, il a fait descendre dans tel puits des anges qui peuvent l’attester». Aussitôt tout le monde se rendit au puits en versant des larmes de componction, et Ibn
(1) Titre de fouvrageoù ontété recueillies les traditions juridiques de Màlek sur lesquelles les Juristes ont fondé les traités de droit malékite.
Toùmert, s’élant place auprès de la margelle, fit nue prière et prononça ces mots: «Anges de Dieul Aboû ‘Abd Allah Wanclierîclii prétend telles et telles choses » . Alors les individus qu’il avait fait cacher dans le puits répondirent: « Oui, il a dit vrai ». Ayant reçu ce témoignage, il se tourna vers les assistants et leur dit: « Ce puits est pur et saint, caries anges y sont descendus ; aussi convient-il de le combler pour éviter qu’il y tombe ancnne ordure ou qu’il soit souillé » . On y jeta donc des pierres et de la terre, et il fut bientôt comblé.
Alors Ibii Toùmert fit proclamer dans la montagne que tous les habitants eussent à se rassemlder auprès du puits pour y subir nu triage. Quand tout le monde fut réuni, AVancbeiîclii désigna ceux dont il redoutait les intentions comme réprouvés et les fit précipiter du haut de la montagne, tandis qu’il marquait comine élus, eu les plaçant à sa droite, les jeunes gens sans expérience et les hommes qui n’étaient pas dangereux. Soixantedix mille individus périrent dans cette affaire, dont la conséquence fut de rassurer Ibn Toùmert, tant pour lui-même que pour ses compagnons, et d’affermir son autorité.
Tel est le récit du triage que m’ont fait plusieurs Maghrébins de grand mérite ; mais d’antres m’ont raconté le même événement d’une manière différente. Selon eux, Ibn Toùmert, ayant remarqué qu’il y avait un grand nombre de malfaiteurs et de pervers parmi les montagnards, fit venir les cheykhs des tribus et leur dit : « Vous ne saurez maintenir la religion dans sa pureté et sa force sans obliger le peuple à pratiquer le bien et à éviter le mal, [P. 406] et sans expulser de chez vous les pervers. Kechei*ehez donc tous les malfaiteurs qui se trouvent parmi vous, et défendez-leur de continuer leurs méfaits ; s’il s’en trouve qui continuent, relevez leurs noms et faites-les moi parvenir pour que je statue à leui' égard. » Une première liste lui fut ainsi fournie, puis il en demanda une seconde etune troisième.
Il compara ces listes, prit note des noms qui s’y trouvaient répétés et mit cette nouvelle liste entre les mains de Wancherîchi surnommé El-Bechîr. Ayant alors convoqué une assemblée générale de toute la population, il ordonna à Wancherîchi de passer les tribus en revue et de placer à sa gauche tous les pervers, tandis que ceux dont les noms étaient omis resteraient à sa droite. Gela fait, Ibn Tournert fit lier tous ces misérables placés à gauche et les fit mettre à mort, chacun par ses propres contribules. Tel fut ce qu’on appelle le jour du triage.
Après avoir opéré cette sélection, Ibn Toûmert, qui vit les survivants animés de bons sentiments et tout disposés à lui obéir, forma avec les principaux d’entre eux un corps d’armée dont il confia le commandement à Aboû ^Abd Allah Wancherîchi et qu’il expédia vers les montagnes d’Aghmât, où se trouvaient des troupes almoravides; mais celles-ci restèrent victorieuses et tuèrent beaucoup de monde. ‘Omar Hintâti, l’un des principaux Almohades, fut blessé, et comme il restait insensible et sans pouls, on le crut mort : « Non, dit Wancherîchi, il n’est pas mort et il ne mourra qu’après avoir fait la ' conquête de ce pays. » Au bout de quelque temps, en effet, il rouvrit les yeux et reprit des forces, mais cela jeta le trouble parmi eux, et ils durent battre en retraite du côté d’ibn Toûmert, qui leur adressa des exhortations elles loua de leur résistance. Après cela, il dirigea de continuelles incursions en pays musulman, mais dès qu’une armée se montrait, ses guerriers se tenaient dans la montagne, où ils étaient en sécurité.
Antérieurement déjà, le Mahdi avait divisé ses partisans par classes, dont la première, fournie par les plus nobles et les affidés les plus sûrs, s’appelait Ayt ‘achra, ou les Diæ, dont le premier était ‘Abd el-Mou’min, le second, Aboû Il’afç Hintâti, etc.; la seconde, inférieure à la première et composée de chefs de tribus, s’appelait Ayt khamsin^ ou les Cinquante ; la troisième, inférieure aux deux autres, était les A yt sahHn^ ou les Soixante-dix,
1 donna à l’ensemble |P. 407] de ses compagnons et à 2eux qui leconnaissaient son autorité le nom d’Almohades {al-mowali’Ii’ idoàn). Mais, dans leurs récits, ce dernier nom no s’applique qu’aux compagnons du Mahdi et à ceux do son successeur 'A])d el-Mou’min (1).
Les affaires d’ibn Toùmert prospérèrent sans interruption jusqu’en 524 (14 déc. 1129). Il organisa alors une armée de 40,000 hommes, en grande i>artie fantassins, à la tête de laquelle il mit Wanclierîchi et ofi figurait ‘Abd el-Mou’min. Ces troupes marchèrent contre Merrâkech, où était le Prince des musulmans ‘Ali ben Yoûsof, et l’assiégèrent de très près pendant vingt jours. ‘Ali envoya alors au gouverneur de Sidjilmassa l’ordre de lui amener de nombreux renforts. Quand cet officier fut proche de l’armée du Mahdi, la garnison de Merrakech fit une vigoureuse sortie et attaqua les assiégeants par un autre côté; nombre de cenx-ci furent tués, entre autres Wanclierîchi, qui les commandait. Ils serallièrent alors autour d’‘Abd el-Mou’min, par qui ils remplacèrent celui qui venait de tomber, et la lutte reprit et se poursuivit pendant toute la journée, si bien qu’au fort du combat ‘Abd el-Mou’min dut, pour la première fois au Maghreb, dire la « prière de la peur » aux heures canoniques de midi et de trois heures. Par leur nombre et leur vigueur, les Almoravides forcèrent les Maçmoùda (Almohades) à appuyer leurs derrières sur un grand jardin — qui chez eux porte le nom de hoKe^va — qui se trouvait de ce côté, de sorte que l’on parle de VaJJaire du jardin, et de Vannée du jardin; grâce à cette manœuvre, on n’eut plus à faire face que d’un côté. Mais quand la nuit survint, la plupart des MaçinoLida avaient mordu la poussière.
‘Abd el-Mou’min avait fait inhumer Wanclierîchi sitôt qu’il était mort, et comme les Maçmoùda, qui s’étaient
(1) Merràkeclii donne aussi des détails sur cette organisation (trad. fr., p. ‘28'J).
mis à rechercher son cadavre, ne le trouvèrent pas, ils se dirent que les anges l’avaient enlevé.
Quand la nuit fut tombée, ‘Abd el-Mou’min se réfugia avec les survivants dans la montagne.
Mort du Mahdi et avènement d’‘Abd el-Mou’min
Le Mahdi était tombé gravement malade après le départ des troupes envoyées contre Merrakech, et la nouvelle de leur déroute aggrava son état. Il demanda des nouvelles d’‘Abd el-Mou’min, et quand il sut qu’il était sain et sauf: «C’est, dit-il, comme si personne n’était mort; rien n’est perdu, et c’est à lui qu’est réservée la conquête ». Les dernières recommandations qu’il adressa à ses partisans furent de le prendre pour leur chef et d’obéir entièrement à celui qu’il appela du nom de Prince des croyants (émir el-nwu'minîn). Puis il mourut à l’âge de cinquante-et-un ou, selon d’autres, de cinquante-cinq ans, après avoir régné vingt ans.
‘Abd el-Mou’min retourna s’établir à Tînmelel, où il s’attacha tous les cœurs par la manière dont il traita les habitants, en outre de sa générosité, [P. 408] de sa hardiesse dans les combats, de sa fermeté dans les occasions périlleuses.
En 528 (31 oct. 1133), il équipa des troupes nombreuses, à la tête desquelles il se dirigea par les montagnes jusqu’à Tàdela, dont les habitants refusèrent de le reconnaître et qui lui résistèrent les armes à la main; mais il les battit et conquit cette localité et le pays environnant. Il poursuivit sa route dans les montagnes, soumettant quiconque lui résistait, et les Çanhâdja qui habitaient ces régions élevées reconnurent son autorité.
Le prince Almoravide, qui avait d’abord désigné son fils Sir comme héritier présomptif, fit, par suite de la mort de celui-ci, revenir son autre fils Tàchefîn de
l’Espagne, on il était gouverneur, et le désigna, en 531 (28 sept. 1136), pour son successeur. Il le mit à la tète d’une armée et l’envoya par la plaine au devant d’‘Abd el-Mou’min^ qui s’avançait par la montagne, et (pii, en 532 (18 sept. 113/), était sur un mont élevé du nom d’En-Nawàz’ir; Tàclielln était dans la plaine, et les deux adversaires se harcelaient, chacun se retirant devant l’autre, sans qu’il y eût de rencontre séiâeuse. C’est ce qu’on appelle Vannée d’ En-N awàz' ir .
En 533 (7 sept. 1138), Ahd el-Mou’rnin s’avança sous hois et par la montagne et alla installer son camp sur un sol dur et garni d’arhres dans la montagne de Kei'ranl’a (1), tandis que Tachefîn campait vis-à-vis de lui dans une plaine dépourvue de végétation, et comme 011 était en hiver et que depuis nombre de jours la pluie ne cessait de tomber, cet endroit était transformé en un bourbier où les chevaux enfonçaient jusqu’au garrot, tandis que les hommes ne pouvaient avancer, car toute trace de chemin avait disparu ; on devait employer le bois des lances et les pommeaux de selles pour faire du feu, et les hommes mouraient de faim, de froid et de dénùment. Au contraire, l’armée d’^Abd el-Mou'min, installée sur un sol dur et solide, se trouvait dans de bonnes conditions et pouvait s’approvisionner.
A cette époque, ^Abd el-Mou’min envoya à Oudjda (2), dans la région de Tlemcen, des troupes commandées par Aboù ‘Abd Allah Moh’ammed ben Rak’wâ, l’un des Cinquante. Le gouverneur de Tlemcen, Moh’ammed ben Yah’ya ben Fânnou, qui eut connaissance de cette expédition, marcha contre lui à la tête des troupes almoravides, mais il fut défait et tué au lieu dit Khandak’ el- Khamr; beaucoup de ses soldats périrent avec lui, et
(1) Le Merâçid (iii, 483) épelle ce mot, qui est écrit dans le texte
on le trouve orthograpliio et dans Ldrisi (trad.
p. 01), Ibn llaukal (}). G2) et le Kariàs (texte, p. 121, 1. 22). Bekri ne jiarle pas de cette montagne.
(2) Le texte écrit à tort
leurs dépouilles tombèrent aux mains de l’ennemi, qu ensuite se retira. ‘Abd el-Mou’min se porta alors [P. 409] avec toutes ses troupes chez les Ghomâra, dont les diverses tribus le reconnurent les unes après les autres, et chez qui il passa quelque temps. Il continuait toujours de s’avancer par les montagnes, tandis que Tâchefîn dans la plaine le suivait pas à pas. Cela continua ainsi jusqu’à l’an 535 (16 août 1140) (1), où ‘Ali ben Yoùsof mourut à Merrâkecli et fut remplacé sur le trône par son fils Tâchefîn. Cette circonstance ne fit qu’accroître les désirs de conquête que nourrissait ‘Abd el-Mou’min, mais sans le faire descendre en plaine.
En 538 (15 juil. 1143), ‘Abd el-Mou’min alla assiéger Tlemcen et planta son camp sur une montagne qui domine la ville, tandis que Tâchefîn s’établit de l’autre côté. A la suite de diverses escarmouches, ‘Abd el- Mou’min s’éloigna en 539 (3 juil. 1144) dans la direction de la montagne de Tôdjera (2), et il envoya ‘Omar Hintâti avec des troupes contre la ville d’Oran, qui fut emportée par surprise ; mais Tâchefîn, sitôt qu’il l’apprit, se porta de ce côté, et ‘Omar évacua la ville. Tâchefîn campa en dehors de la ville du côté de la mer, en ramadân 539 (comm. 24 févr. 1145). Or le 27 de ce mois, date particulièrement honorée par les Maghrébins, Tâchefîn se rendit incognito avec un petit nombre des siens sur une colline qui est en dehors d’Oran et qui domine la mer, au sommet de laquelle se trouve un col très vénéré parmi eux et qui sert de rendez-vous aux dévots ; il voulait, en compagnie des gens vertueux qui faisaient ce pèlerinage, attirer sur lui la bénédiction divine. Mais ‘Omar ben Yah’ya Hintâti, prévenu de son projet, garnit cet oratoire de ses troupes et se rendit maître de
(1) Cette date de 535 est en contradiction avec celle de 537 que donnent uniformément Merrâkeclii (p. 176), Ibn Klialdoùn (ii, 85 et 175), le Kartàs (texte, p. 107), IbnKhallikân (iv, 464) et Zerkechi (p. 8).
(2) Sur le nom de Tâdjera, voir une note dans la trad. de Merrâkechi (p. 171).
la hauteur. Tàclicfîu, craignaul d’être pris, sauta sur sou cheval et se lança dans la direction de la mer ; il tomba d’une falaise élevée sur les rochers et y trouva la mort. Son cadavre fut relevé et mis en croix, tandis ([ue tous ceux qui raccomi)agnaient furent mis à mort.
D’après une autre version, Tàchefîn s’était dirigé vers un fort situé sur une hauteur avoisinante, ofi il avait un grand jardin rempli de toutes sortes d’arbres fruitiers, et il arriva à ce moment qu’‘Omar Ilintati, chef des troupes d’^Ahd el-Mou’min, envoya une tr-oupe de cavaliers qu’il renseigna sur les faibles forces installées de ce côté (1). Les éclaireurs, qui ignoraient la présence de Tàchefîn, mirent le feu à la porte du fort, et le prince voulant fuir sauta sur son cheval, qui bondit de ITntérieur à l’extérieur des foi'tilications, mais tomba dans les flammes. Le cavalier fut fait prisonnier et bientôt reconnu^ mais on ne put donner Suite au projet de le mener à ‘Abd el-Mou’rnin, car il s’était cassé le cou IP. 410] et mourut presque aussitôt. 11 fut mis en croix. Tous ses compagnons furent tués et son armée se dispersa sans qu’il se reconstituât aucun groupe important (2). Son successeur au trône fut son frère Is’hàk’ ben ‘Ali ben Yoùsof(3).
‘Abd el-Mou’min,à qui ‘Omar fit sur le champ parvenir ces nouvelles, arriva le jour même de Tàdjera avec toutes ses troupes. Quelques débris de l’armée de Tàchefîn s’étaient réfugiés à Oran, où ‘Abd el-Mou’min pénétra de vive force et où il fit un grand carnage. De là il se rendit à Tlemcen, qui se compose de deux villes
(1) Le récit de l’auteur n’est pas très clair par suite de l’emploi de pronoms affixes dont les antécédents ne se laissent pas facilement déterminer.
(2) 'La date de la mort de Tàchefîn varie d’après les auteurs: on trouve les trois dates 539^ 540 et 541 ; voir iMerrâkechi, trad. fr., p. 177.
(3) D’après Ihn Khaldoûn (ii, 8'b cf. 180), Ibràliîm ben Tàchefîn remplaça d’abord son [)ère, mais son incapacité le lit promptement déposer et remplacer par son oncle paternel Ish’àk’ bon ‘Ali.
séparées Tune de l’autre par quelques bonds de cheval (chawC); dans l’une, à Tadjerart, se trouvait l’armée musulmane, mais l’autre, qui se nomme Ak’adîr (Agadir) et qui est de construction ancienne, refusa de se rendre, ferma ses portes et se prépara au combat. Alors Yah’ya ben eç-Çah’râ\viyya,'qui commandait à Tadjerart, s’étant enfui à Fâs, ‘Abd el-Mou’min s’y rendit en personne et fut reçu par les humbles offres de soumission des habitants ; mais il ne les accepta pas, et fît passer la plupart d’entre eux par les armes. Ses troupes entrèrent dans la ville, qu’il réorganisa et d’où il partit après avoir laissé un corps d’armée pour assiéger Ak’âdîr.
En 540 (23 juin 1145), il alla camper sur une colline dominant Fàs et assiégea pendant neuf mois cette ville, où se trouvait Yah’ya ben eç-Çah’râwiyya avec les soldats qui s’étaient enfuis de Tlemcen. Gomme le siège se prolongeait, ‘Abd el-Mou’min détourna, à Faide d’une digue en madriers, terre, etc., une rivière qui arrose cette ville, et la transforma ainsi en un lac navigable; puis il perça brusquement la digue, et l’irruption des eaux fit tomber les fortifications et les constructions bordant le lit de la rivière (1). Mais quand ‘Abd el-Mou’min voulut pénétrer dans la ville, les habitants le combattirent encore en avant des murs,.etilne put l’occuper que difficilement et incomplètement. Le gouverneur de Fàs et des cantons qui en dépendent, ‘Abd Allah ben Khiyar Djeyâni, d’accord avec plusieurs des principaux de la ville, écrivit à ‘Abd el-Mou’min pour lui demander quartier pour les habitants, et à la suite d’une réponse affirmative, ils lui ouvrirent une des portes par où passa son armée. Quant à Yah’ya ben eç-Çah’rawiyya, il put s’enfuir à Tanger.
Cette conquête eut lieu à la fin de 540 (vers mai 1146).
‘Abd el-Mou’min procéda à l’organisation de Fàs; il fit proclamer [P. 411] que quiconque garderait des armes
(1) Cf. le texte du Kartâs, p. 123, 1. 7.
ou des provisions (le ^ueiTO serait p:issil)lc de la peine de mor't, de soi'te rpie tout le monde vint d(*poser enli’e ses mains les objets de ce genre. Il retourna ensuite à Miknasa, où il édicta la môme mesure et on il fit tuer tous les cavaliers et soldats dn djond.
Les troupes restées devant d'iemcen continuaient les hostilités et se servaient dans leurs opérations de si(3ge de catapultes, de tours et de mantelels. Le siège se i)i*olongeait depuis un an environ, et la situation finit par peser aux habitants, si bien fjue qnebines-uns d’entre eux, à l’insn du juriste ‘Othmàn, (pii les commandait, envoyèrent des messagers aux Almohades assiégeants et les firent pénétrer dans la ville. Personne ne se doutait de rien quand le massacre commença ; la plupart des habitants furent tués, les enfants et les femmes réduits en captivité; d’énormes sommes d’argent et des pierreries dhuie valeur inestimable constituèrent le butin. Ceux qui ne furent pas tués furent vendus à vil prix, mais cent mille personnes furent mises à mort en cette circonstance. — 11 y en a ({ui disent (iu’‘Abd el-Mou’min assiégea lui-môme Tlemcen, et que c’est de là qu’il partit pour se rendre à Fas. Dieu sait la vérité.
‘Abdel-iMou’min envoya à Miknâsa un parti deçà val iei'S qui l’assiégea quelque temps, puis les habitants demandèrent quartier, et les capitulations furent respectées.
De Fàs, ‘Abd el-Mou’min alla conquérir Selâ (Salé). Quelques-uns des principaux de Ceuta vinrent faire leur soumission, et il accorda quartier à cette ville. Cela se passait en 541 (12 juin 1146).
Prise de Merràkech par ‘Abd el-Mou’min (1)
Après s’ètre emparé de Fas et des lieux voisins, ‘Abd cl-Mou’min se mit en route pour Merràkech, capitale des Almoravidcs et l’ime des villes les plus grandes et les
(1) Ce cliai)itrc est traduit dans VJiist. des lierbèri^^^ ii, 576,
plus importantes. Ish’ak’ ben ‘Ali ben Yoûsof ben Tâchefîn, qui y régnait alors, était tout jeune. En 541 (12 juin 1146), ‘Abd el-Mou’min prit position pour l’assiéger à l’occident de cette ville et dressa ses tentes sur une colline, où il fit aussitôt bâtir des maisons pour s’y loger avec son armée; il construisit aussi une mosquée, ainsi qu’une tour très élevée d’où il dominait la ville et pouvait surveiller ce que faisaient les habitants et les combats que livraient ses troupes. Pendant onze mois, celles-ci eurent à repousser de fréquentes sorties des Almoravides et leur livrèrent maints et maints combats. Les vivres commencèrent enfin à manquer chez les assiégés, et la famine ne tarda pas à se déclarer chez eux. Enfin, un certain jour il dressa une embuscade [P. 412] et donna l’ordre aux troupes embusquées d’attaquer dès que se ferait entendre le roulement du tambour, tandis que lui-même, installé dans son observatoire, dominait le lieu de l’action. A un certain moment, les Almohades feignirent de fuir devant les assiégés pour attirer ceux-ci du côté où était dressée l’embuscade. Les Almoravides étaient déjà parvenus aux murs de la ville élevée par ‘Abd el- Mou’min et en avaient détruit une grande partie; en vain les Maçmoùdites criaient à leur chef de faire donner les troupes de réserve : Attendez, répondait-il, la venue de tous ceux qu’attirera l’espoir du butin ! » Au moment propice, le roulement du tambour donna le signal, les troupes placées en embuscade apparurent, tandis que les soi-disant fuyards, faisant volte-face, tombaient sur les Almoravides et les massacraient à leur gré ; d’autre part, une foule innombrable, dans sa hâte à fuir, s’écrasa auprès des portes.
Comme les cheykhs almoravides avaient, à cause de la jeunesse d’ish’âk’ ben ‘Ali, pris en main la direction des affaires, il arriva que l’un d’eux, ‘Abd Allâh ben Aboù Bekr, alla demander quartier à ‘Abd el-Mou’min et lui fit connaître les points faibles des fortifications.
Gela accrut l’espoir des assiégeants, qui jetaient la ch'solation dans la ville à l’aide de leur-s tours et do leurs catapultes; la famine y sévissait et l’on abattait les moutures pour s’en repaître. Plus de cent mille individus du commun avaient déjà succombé à la faim, et les cadavres infectaient l’atmosphère, finaud un corps de troupes européennes que le gouvernement almoravide avait pris à son service, se dégoûta des fatigues d’un si long siège et livra une des portes de la ville à ‘Abd el-Mou’min, contre la promesse do celui-ci fin’il leur ferait grâce. Ce fut par cette porte, appelée B<‘jb Agbmat, que les Ahnoliades entrèrent, Péi)ée à la main, et emportèrent la ville do vive force; tout ce qui s’y trouvait fut massacré, et l’on pénétra jusqu’au palais, d’où l’on arracha l’érnîr Ish’àk’ et les chefs al mora vides qui s’y trouvaient. Pendant qu’on massacrait ceux-ci, Ish’ak’ versait des lai'mes d’effroi et suppliait ‘Abd el- Mou’min de le laisser vivre. Alors l’émîr Sîr beu el- H’àddj, un brave d’entre les braves, un héros réputé qui était à côté de lui les mains liées deridère le dos, se redressa et lui cracha à la figure : « Est-ce pour papa et maman que tu pleures? s’écria-t-il ; sois ferme ! conduis-toi en homme ! Quant à cet individu, c’est un impie et un infidèle I » Les Almohades se précipitèrent aussitôt sur lui et l’assommèrent à coups de bâton. Malgré sa jeunesse, Ish’âk’ ne trouva pas grâce et eut la tête tranchée en 542 (1®^ juin 1147). Avec lui [P. 4131 finit la dynastie Almoravide, qui avait régné soixante-dix ans et fourni quatre règnes, ceux de Yoûsof, d’‘Ali, de Tâchefîn et d’Ish’âk’ (1).
Après sept jours de massacres où périrent une foule de gens, ‘Abd el-Mou’min fit proclamer qu’il pardonnait aux nombreux habitants qui avaient pu se cacher. Il les sauva de la fureur des Maçmoùdites qui voulaient
(1) C’est en eliawwâl 541 que la prise de Menaikecb et l’exécution d'ish’àk’ sont [)lacéos i)ai‘ Ibn Kiialdoiin, le Kartâs et Zerkecbi.
encore les massacrer : « Ce sont, dit-il, des artisans et des boutiquiers qui pourront nous être utiles ». Après avoir lait enlever les cadavres, il choisit Merrakecli comme siège de son empire. Son autorité était désormais assise, et il construisit dans la citadelle une grande mosquée d’une beauté et d’une solidité remarquables, tandis qu’il fît abattre la mosquée édifiée par Yoûsof ben Tàchefîn.
Ce dernier prince avait fort mal agi à l’égard d’El- Mofiamid ben ‘Abbàd (de Séville), qu’il emprisonna, ainsi que nous l’avons dit, et traita d’une manière indigne. Ce fut sans doute à cause de ce méfait que Dieu livra la postérité de ce monarque à un homme qui devait en tirer vengeance outre mesure. Béni soit le Souverain éternel dont le royaume ne finira jamais ! Ainsi vont les choses humaines; fi donc du monde ! fi de lui ! Prions Dieu de couronner nos œuvres par le bonheur éternel et de faire que notre plus beau jour soit celui où nous comparaîtrons devant lui avec Mahomet et sa famille!
‘Abd. el-Mou’min réduit les Dokkàla
En 543 (21 mai 1148), un Almoravide se rendit chez les Dokkala, où il fut reconnu par les tribus de ce peuple, qui se mit à faire des incursions sur le territoire de Merrûkech. ‘Abd el-Mou’min, qui n’y avait d’abord attaché aucune importance, fut forcé par leur répétition fréquente de marcher contre eux en 544 (10 mai 1149), à la tête des forces les plus imposantes. A cette nouvelle, tous les Dokkàla, qui étaient réputés pour leur bravoure, se concentrèrent au nombre de 200,000 fantassins et de 20,000 cavaliers, dans un endroit du littoral très rocheux et très accidenté, où ils avaient tendu des embuscades pour inquiéter la marche de leurs adversaires. Mais ‘Abd el-Mou’min eut riieureuse chance de s’avancer contre eux par un autre coté, de sorte que les Dokkàla,
ne pouvant se servir des ernl)uscades qu’ils avaient préparées, quittèrent cet endroit et furent jetés dans la mer l’épée dans les reins. La plupart furent massacrés, leurs chameaux, leurs moutons et tous leurs biens furent pillés, leurs femmes et leui's enfants furent l'éduits en esclava^^e, si bien que le prix de vente d’une belle Jeune fille tomba à quelques dirbems. [P. 414] ‘Abd el-Mou’min retourna en vainqueur à Merrakecb, et la consolidation de son autorité le fit craindre par tout le Maghreb et lui attira la soumission générale. '
Prise de Cutanda
En 514 (l avril 1120), un roi franc du nom d’ibn Rodmîr [Alphonse le Batailleur] pénétra en Espagne et s’avança jusqu’à Cutanda (1), non loin de Murcie et dans la partie orientale du pays. Comme il poussait très vivement le siège de cette ville, ‘Ali ben Yoùsof, Prince des fidèles, qui était alors à Cordoue, envoya une forte armée, qu’il avait avec lui et qui se composait de musulmans et de volontaires du djoncL{2)^om' repousser Ibn Rodmîr; mais après une lutte sanglante, celui-ci remporta une brillante victoire et tua de nombreux fidèles, parmi lesquels Aboû ‘Abd Allah ben el-Ferrà, kàdi d’Alméria, connu pour son intégrité, sa science, ses bonnes œuvres et sa dévotion.
(1) Edrisi cite à deux reprises (pp. 212 et 233) une localité de ce rioni, ruais au nord de Valence. 11 s’agit ici d’une localité de la région de ISaragosse (cf. llaydn^ Irad. tV., i, 460; H. ar. des Ci'., I, 786, où ce cha[)itre est traduit).
(2) Cette année était sous les ordres d’Ibiàliîin ben Yoùsof ben Tâclielîn, à ce (pie dit Makkari, ii, 75'J. — Sur le kàdi Ibn el-Eerrà, tué à (ÿutanda, cl'. Ibn Kballikàn, iv, 156; Dozy, Mus. d’Esp., iv, 250, etc.
[P. 415] Mort de l’émîr ‘Ali ; son fils El-H’asan lui succède en Ifrîkiyya
Dans la dernière décade de rebî‘ II 515 (6-lG juill. 1121) mourut, l’émîr ‘Ali ben Yah’ya beuTemîm, gouVerneur de l’Ifrîkiyya,qui était né à Mehdiyya et dont le haut mérite i-essort de ce que nous avons dit de ses guerres et de ses œuvres. Il eut pour successeur le fils qu’il avait désigné, El-H’asan, qui n’avait que douze ans, de sorte que l’eunuqne Çandal fut chargé de sa tutelle et de l’administration des affaires. Mois ce ministre n’ayant pas tardé à mourir, les grands et les officiers se disputèrent le pouvoir, chacun prétendant en avoir le plein exercice; [P. 416] mais enfin le jeune prdnce en chargea un des officiers de son père, Aboù ‘Azîz Mowaffek’, et le calme fut rétabli (1),
[P. 431] Guerre entre les Francs et les musulmans en Ifrîkiyya (2)
Nous avons dit que l’émîr d’ifrîkiyya, ‘Ali ben Yah’ya, par suite de sa brouille avec Roger, prince de Sicile, avait renouvelé, accru et bien approvisionné sa flotte, en môme temps qu’il faisait demander à ‘Ali ben Yoûsof ben Tachefîn, de Merràkech, de s’allier à lui pour attaquer la Sicile (3). Ces nouvelles firent suspendre à Roger la réalisation d’une partie de ses plans ; mais ‘Ali vint à
(1) Cf. Ibn Khallikân, iv, 101; Berb., u, 26; Baijân^ trad. fr. , I, 461. Ce chapitre figure dans les H. ar. des Cr., i, 312.
(2) La traduction de ce chapitre figure dans la Biblioteca, i, 455.
(3) Cf. Berb., ii, 26; Bay(m, trad. i, 461.
mourir en 515 (21 mars 1121) et eut comme successeur, nous l’avons dit, son fils Kl-U’asan.
En 51G (11 mars 1122), une Hotte envoyée par ‘Ali hen Yoiisof conquit Nicotera, sur le littoral de K’illawi'iya (Calabre), lloger, persuadé qu’il devait ce déboire à ‘Ali |ben Yali’ya], se mit avec ardeur à équiper quantité de galères et de bâtiments et à réunir des troupes; il empêcha tons les départs pour l’ifrîkiyya et les pays du Maghreb, et réunit ainsi, dit-on, une Hotte (\u\, chose inouïe, comptait trois cents bâtiments. L’iiitei‘rui)tion des communications Ht que l’érnîr El-IFasan ben ‘Ali^ s’attendant à une attaque conti'e Melidiyya, la fit approvisionner et en fit réparer les murailles, en même temps qu’il réunit un grand nombre de guerriers, [E. 432| tant du pays que des Arabes.
En djomâda‘11 517 (25 jnill. 1123), la Hotte franque, compostée de trois cents bâtiments et portant mille et un chevaux, mit à la voile; mais au sortir de Mersa‘Ali (Marsala), la tempête les dispersa et beaucoup firent naufrage; le reste se porta sur K’ouçira (Pantellaria), qui fut prise et pillée et dont les habitants furent ou massacrés ou réduits en esclavage. De là on cingla vers ri frîkiyya, et, à la fin de djomàda I (1), on mit le siège devant le cliâteau-fort d’Ed-Dîmâs (2), qui est presque inexpugnable; qui domine la mer et en dedans de l’enceinte duquel il y a un autre fort. Il était défendu par un parti d’Arabes, et El-H’asan envoya contre les Francs des troupes provenant de l’armée avec laquelle il occupait lui-même Mehdiyya. Ed-Dîmâs fut emporté, mais les vainqueurs restèrent cernés parles musulmans. Quelques jours plus tard, une vive attaque fut tentée contre le fort intérieur ; mais quand la nuit fut venue, les fidèles se mii'entà pousser des cris à faire croire que la terre
(1) (^)uc!l(|U(*s lignes plus haut, le (lé|)art de la (lotte est placé au mois (le djomûda 11; il y faut donc probablement lire « djomâda I », ainsi (pU! l’a fait Amari; voir d’ailleui-s le lUujàn., i, 317, trad. 4(12.
(2) Ed-I)îmàs est placé ])ar Fdrîsi ([). 12G)à huit milles de jMehdiyya.
lrem])lait et à proclamer bruyamment la grandeur de Dieu. La terreur envahit le cœur des chrétiens, qui, convaincus que les musulmans [du dehors] les attaquaient, se rembarquèrent au plus tôt dans leurs galères, après avoir tué de leurs propres mains quantité de leurs chevaux ; ils n’en purent sauver qu’un seul, et en laissèrent quatre cents autres au pouvoir des fidèles, qui s’emparèrent de toutes leurs dépouilles et massacrèrent ceux qui ne purent s’embarquer (1). Pendant huit jours les Francs croisèrent sans pouvoir débarquer de nouveau, et à la fin, désespérant de délivrer ceux des leurs qui étaient restés à Ed-Dîmas, ils se retirèrent poursuivis par les cris et les acclamations des fidèles. Ceux-ci, qui étaient excessivement nombreux et de toute provenance, assiégèrent Ed-Dîmàs, que sa forte position rendait imprenable. Mais les Francs assiégés étant venus à manquer d’eau, en outre de l’épuisement où les jetaient des combats ininterrompus de jour et de nuit, ouvrirent alors la porte du fort pour tenter une sortie, et il n’y en eut pas un qui échappa au massacre, le mercredi 15 djomada II de cette année (9 août 1123); le siège avait duré seize jours. L’émir El-H’asan fit publier par tout le pays l’heureuse nouvelle de l’écrasement des Francs, ce qui excita beaucoup la verve des poètes. La crainte d’être long nous empêche d’en dire davantage. '
[P. 434] Bataille entre les Maghrébins et l’armée égyptienne
En 517 (2 mars 1123), une forte armée de Lawâta partit du Maghreb et pénétra en Égypte, [P. 435] où elle sema la dévastation et commit des actes honteux. El-Ma’moùn ben El-Bet’a’ihh, qui était devenu vizir d’Égypte après El-Afd’al, marcha contre eux à la tète des troupes d’Égypte, les battit, leur fit des prisonniers et en tua
(1) Comparez le récit de Tidjâni {Journ. as., 1853, i, 381).
])caucoup. Il leur imposa le paiement d’un tribut annuel, après (luoi ils rentrèrent sur leur teri'itoire, de même (pi’ Kl-Ma’moûn regagna la capitale.
|P. i 'i l] Combats entre les Francs et les musulmans en Espagne
En 520 (26janv. 112G), les affaires du Franc Itodmîr jirirent en Espagne une Jjrillantc allure, et il fit sentir aux musulmans tout le poids de sa puissance. A la tète d’une forte ai'mée, il entreprit des incursions sur leur territoire et pénétra jiisrpie près de Cordoue, en semant sur son passage le pillage et le massacre. Les fidèles, de leur côté, réunirent des forces si imposantes (lu’il ne put leur résister et qu’il dut se retrancher dans une de ses forteresses, du nom [P. 44.5] d’Arnîsoûl (1). Mais une nuit 11 fondit soudain sui* les assiégeants, dont il fit un grand massacre, après quoi il rentra sur son territoire.
[Tome XI, p. 19] L’armée de Yah’ya assiège Mehdiyya (2)
En 529 (21 oct. 1134), Yah’ya ben El-hVzîz ben H’arnmàd, prince de Bougie, envoya des troupes assiéger Mehdiyya, où se trouvait alors El-M’asan ben ‘Ali ben Temîm ben El-Mo‘izz ben Badîs, pi ince de cette ville. En effet, El-H’asan s’était pris d’amitié pour Meymoûn ben Ziyada (3), chef d’un fort parti d’Arabes, et le comil) Aujourd'hui Anziil, près de Lucena. Ce nom ne se reti’ouve ])as dans la géographie d’Kdrisi; mais Dozy en i)arle, dans sa relation de cette campagne d’Alphonse le Batail'eiir {Ilecltrrches, éd., i, 3.57 ; Mus. d’Esp., ivy 257; cf. Jltnjdn., trad. IV., i, 465).
(2) Ce chapitre a été traduit dans la llibliolecn, i, 459, et dans les JL (ir. des n-ois., i, 410.
(3) A mari orlhogi-aphie « Meymoûn ben Ziyâd ».
blait de bienfaits, ce qui excita la jalousie d’autres Arabes, qui conduisirent à titre d’otages leurs enfants auprès de Yali’ya ben El-‘Azîz, en lui demandant de les faire soutenir par ses troupes pour conquérir Mehdiyya. Il leur avait d’abord fait une réponse dilatoire; mais à la suite de lettres que lui écrivit un des cheykhs de Mehdiyya, qui lui faisait la même proposition, il prit confiance et envoya une forte armée, sous le commandement d’un de ses gi*ands officiers, le juriste Mot’arrif ben H’amdoûn (1). D’ailleurs, Yali’ya ben El-‘Azîz et ses prédécesseurs avaient toujoui's été en rivalité avec El- Mü‘izz ben Bâdîs et ses successeurs (2). Ces troupes, composées de cavalerie et d’infanterie, auxquelles s'étaient joints de nombreux Arabes, mirent le siège devant Mehdiyya, tant par terre que par mer. Or Mot’arrif, dont les dehors sordides annonçaient l’ascétisme, répugnait à verser le sang et disait n’ôtre venu que pour prendre livraison de la ville sans combattre; mais comme son espoir fut déçu, au bout de quelques jours il dut se décider à attaquer. L’avantage resta très sensiblement aux assiégés, et il continua d’en être de même dans les combats qui suivirent, où la plupart des assaillants trouvèrent la mort. Quand Mot’arrif désespéra de la reddition de la ville, il tenta un vigoureux assaut général, tant par mer que par terre, et les galères, qui s’étaient approchées de la côte, [P. 20) touchaient presque les fortifications. La lutte était vive, et El-H’asan, faisant ouvrir la porte de la ville, chargea en tête de ses hommes en criant : « C’est moi qui suis El-H’asan I » A ce cri, ses adversaires le saluèrent et s’écartèrent par respect, et au même moment les galères qu’il avait dans
(1) D’ui)rL‘s le Bayàn (irad., i, 466), Mot’arrif ben ‘Ali ben Khazroùn (lis. Ilanidoûn) Zenâü pidt Tunis en 522, et en 530 ‘Ali ben H’animoiid, général de [Yah’ya ben] el-^Azîz ben el-Mançoùr, prince de Bougie, assiégea Mehdiyya pendant soixante-dix jours. i;f. Berbères, lu 27, 30 et 57 : Mot’arrif y est toujours nommé « ben ‘Ali ben H’amdoùn ».
(2) J’ai suivi la leçon du texte Amari, seule admissible.
le port en sortirent, conformément à son ordre; mois (luatre furent prises et les antres durent fuir. Hientôt, le roi franc de Sicile, Hoger, envoya à son secours une Hotte de vingt bâtiments, qui serra de près les galèi-es du prince de Bougie, mais qui, sur la demande d’Bl- H’asan, les laissa se retirer. Buis ce fut Meymonn ben Ziyâda qui amena de n ornière ux Araires an secours d’l*:i- Il’asan. L’aide (lue ce i)i*ince recevait par les deux voies lit comprendre à MoBarrif l’inanité de sa tentative, et il s'éloigna de Melidiyya sans en être venu à bout.
Le Franc Roger renouvela à Ll-IBasan ses déclarations de paix et d’alliance, mais continua néanmoins de construire des galères et de les bien approvisionner et armer.
Conquête de l’île de Djerba par les Francs (1)
Cette île, qui fait partie de l’ifrikiyya, était aussi florissante par l’industrie humaine que par ses produits naturels; mais la turbulence des liabitants ne leur laissait reconnaître l’autorité d’aucun prince, et ils étaient réputés pour les ravages et les brigandages qu’ils commettaient. C’est pourquoi une flotte équipée par les Francs de Sicile et portant de nombreuses troupes, où figuraient quelques-uns des chevaliers les plus réputés, y alla débarquer, et les bâtiments entourèrent l’île de tous côtés. Les insulaires se réunirent et opposèrent une vive résistance ; ils livrèrent plusieurs combats sanglants où beaucoup d’entre eux se firent tuer, mais ils succombèrent, et leur île tomba au pouvoir des Francs, qui la livrèrent au pillage et réduisirent en esclavage les femmes et les enfants. La' plupart des hommes avaient péri, mais les survivants revinrent
(1) Ce chapilre lig ure dans la Ilihliolccd . i, 'lül, el dans les II. ar. (1rs Cr., 412; il (‘sl résuiné dans Vllisl. drs llcrhèrcs^ ii, 578. Le lidjjt'iih (trad., 1, 4G'J) lixe à 5o() la date de la coiniuèLe de DjeiLa jair Roger.
demander quartier an roi de Sicile et purent racheter ceux des leurs qui étaient prisonniers. Dieu sait ce qu'il en est.
Prise par les Francs de Rota en Espagne (1)
En 529 (21 oct. 1134), El-Mostançer billàli ben Hoùd (2) conclut avec le petit rot franc de Tolède (3) une
trêve dont la durée fut fixée à dix ans (4). En effet, le petit roi ne cessait pas ses expéditions sur le territoire d’El - Mostançer , dont les troupes peu nombreuses étaient hors d’état de tenir tête aux fortes armées franques, et qui, par suite, crut devoir conclure une paix de quelque durée pour se préparer à reprendre la lutte. Les pourparlers qui s’engagèrent aboutirent à la reddition, par les musulmans, [P. 21] de la forteresse presque inexpugnable de Rota (5), moyennant quoi la paix fut conclue. Cet acte d’El-Mostançer était sans précédent.
. Ibn Rodmîr assiège Fraga ; défaite et mort de ce prince
C’est en 529 (21 oct. 1134) que fut assiégée Fraga, dans l’Est de l’Espagne, par Ibn Rodmîr [Alphonse VU de
(1) Ce chapitre et le suivant figurent clans les U. ar. des C)\, I, 412 et s.
(2) Le Zafadola dos clironiques espagnoles.
(3) En arabe, es-solaytin, c.-à-d. Alphonse VIII de Castille, fils de P».ayniond do Bourgogne et d’Urra(jue. On lit dans Dozy (Recherches, 3‘^ éd., I, 1U5, n. 6) : « Alphonse, septième du nom ; » il est le huitième i)our ceux c{ui mettent Alphonse 1” d’Aragon au nombre des rois de Castille.
(4) Cette trêve fut conclue en 534^ d’après Ibn el-Abbàr. M. Codera en fixe la date à 1131 de J.-C. [Decad. y des. de tos Almor., 24 et 284).
(5) Rueda de Jalon (Codera^ ibld.).
Castille, le B«atailleur] . L’émîr Tncliefîn l)cn ‘Ali hcii Yoûsor, qui résidait à Cordoue et î^ouvcrnait l’Cspagne au uom de sou père, expédia de cette ville coiilre Kraj^ui une troupe de deux mille cavaliei*s, command()s i)ar Zobeyr l)en ‘Amr le Lamtoûui, et bien approvisionnés de vivres. Yali’ya ben (Ibàniya, l’ofticier bien connu qui administrait îMurcie et Valence, dans VKsl de rivspa^ne, pour le compte du Prince des musulmans, ‘Ali ben Yoûsof, mit également sur pied cinq cents cavaliers, et de son côté, ‘Abd Allah l)en ‘lyad’ (1), qui gouvernait Lérida, en équipa deux cents. Chacun de ces gi'oupes amena ses vivres, et ai)rès avoir opéré leur jonction, ils arrivèrent l)ientùt en vue de Fraga. Zobeyr se tenait en arrièi*e, précédé du convoi de vivres en avant duf[uel était Ibn Ghaniya, qui suivait Ibn ‘lyad’, dont la l)ravoure personnelle, aussi Inen que celle de ses hommes, était notoire.
Ibn Rodmîr, qui était à la tête de 12,000 cavaliers, ne ressentit que du mépris en voyant arriver cette troupe de musulmans, et dit aux siens : <' Allez donc l'ecevoii* le cadeau que viennent apporter ces infidèles ! » N’o- ])éissant qu’à son orgueil, il se borna à envoyer en avant un fort détachement, qui, quand il fut à distance, fut chargé par Ibn ‘lyàd’ et vit ses lignes rompues et fortement bousculées. Une mêlée s’ensuivit, et Ibn Rodmîr en personne s’avança avec toutes ses troupes, pleinement confiantes dans leur nombre et leur bravoure. Alais alors Ibn Ghaniya chargea à son tour, tandis qu’Ibn ‘lyûd’ continuait de leur faire face, et une lutte acharnée jeta sur le carreau nombre de chrétiens. A ce moment môme, une sortie en masse fut faite par les habitants de Fraga : hommes et femmes, jeunes et vieux se jetèrent sur les tentes chrétiennes, les hommes tuant tout ce qu’ils rencontraient et les femmes s’occu-
(1) Il s’ngit pi-übublcniont du frère du chef reneminé dont parle M(‘rrâkecbi (trad., p. 180) sous le nom d' ‘Abd er-Ilnlimân ben qyâd’. — Sur la bataille de Fraga, ef. Codera, L /., p. 17.
pant do piller, de sorte qu’ils emp'ortôrent dans la ville tous les vivres, approvisionnenaents et armes sur lesquels ils mirent la main. D’autre part, Zobeyr, à son tour, se précipita avec ses troupes sur le champ de bataille, si bien qu’lbn Rodmîr dut fuir après avoir perdu la plupart de ses soldats, et se jeta dans Saragosse. Vingt jours après, il mourait du chagrin et de la honte |P. 22] de sa défaite.
Nul prince chrétien n’avait plus que lui de courage, d’ardeur à incessamment combattre les musulmans, de force de résistance. Il dormait avec sa cuirasse et sans matelas; et comme un jour on lui demandait pourquoi il ne couchait pas avec les filles des chefs musulmans qu’il avait faites prisonnières : « Un véritable soldat, dit-il, ne doit vivre qu’avec les hommes, et non avec les femmes ! » Dieu, par sa mort, permit aux fidèles de respirer et ne les laissa plus exposés à ses coups.
IP. eo] En 536 (5 août 1141), Roger, le prince franc de Sicile, envoya une Hotte sur les côtes de l’ifrikiyya : elle s’empara par trahison de vaisseaux envoyés d’Égypte à El-H’asan, prince d’ifiàkiyya. A la suite d’une députation que celui-ci envoya à Roger, la paix fut renouvelée, car le manque de vivres causait une grande mortalité en Ifrîkiyya, et l’importation des blés de Sicile était nécessaire (1).
Siège de Tripoli de Barbarie par les Francs (2)
En 537, le 9 dliQiVl-hiddja (24 juin 1143), la flotte des Francs de Sicile vint mettre le siège devant Tripoli de Rarbarie. En effet, du vivant d’El-H’asan, prince d’ifrîkiyya, les habitants, sans vouloir jamais reconnaître
(1) Cet alinéa, de même que le chapitre suivant, figurent dans la lUbliotexa, i, 461, et dans les H. ar. des Cr.^ i, 439. Cf. le Layàn, trad., I, 470.
(2) Ce chapitre est également traduit dans Vllist. des Bevb., ii, 579.
son autorilé, ne cessaient de lui faire de l’opi)Osition et de le combattre, sous la direction de clieykhs des Henoû Mat’roùh’ qu’ils avaient mis à leur tête. |lb 011 Les assaillants débarquèrent, lancèrent des grai)pins sur les murailles et commencèrenl à les miner. Mais le lendemain, une troupe d’Arabes vint renforcer les habitants de la ville; les chrétiens, alors, se retirèrent du coté de leurs vaisseaux (1) et eurent à supporter une furieuse attaque qui les mit complètement en déroute; beaucoup furent tués, et les survivants ne l)ougèrent pas de leurs batiments, abandonnant leurs armes, leurs instimments, leurs tours, leurs ustensiles, qui devinrent la proie des Arabes et des Tripolitains.
Les Francs retournèrent en Sicile pour réorganiser leurs forces, puis ils revinrent au Maghreb attaquer Djidjelli, dont les habitants s’enfuirent dans la campagne et dans les montagnes. Les chrétiens y débarquèrent, firent prisonniers ceux qu’ils y trouvèrent, ruinèrent et incendièrent la ville; ils détruisirent également le château de plaisance qu’y avait bâti Yah’ya ben El-‘Azîz ben H’ammad ; puis ils reprirent la mer.
|P. G6] Voici un récit qui est rapporté d’après un savant versé dans la connaissance des généalogies et des chroniques. Le prince de Sicile avait envoyé contre Tripoli de Barbarie et les cantons avoisinants, une expédition maritime qui se livra au pillage et au massacre. Or, il y avait en Sicile un savant et vertueux musulman pour qui ce prince avait de l’estime et de la considération ; il tenait compte de ses avis et le faisait passer avant les prêtres et les moines, si bien que cela faisait dire à ses suj e ts q U e 1 eu r ro i é ta i t mu s u 1 ma n . Ce p r i n ce é tai t u n jour assis dans un belvédère dominant la mer, quand un petit navii'e arriva, lui apportant la nouvelle que ses ti'oupes, débarquées en pays musulman, s’y étaient
(I) Les deu.x; traductions citées expli(] Lient ce [lassiigc, par suite d’une amijiguïté dans l’emploi du pronom, dans ce sens ({ue « les ’l'rijiolitains ainsi renforcés firent une sortie contre les assaillants. »
livrées au pillage et au meurtre et étaient restées victorieuses. Alors le prince, interpellant le musulman qui était à ses côtés et qui sommeillait, lui demanda s’il entendait; et sur sa réponse négative : « Eh bien ! on m’annonce telle et telle chose; où donc ôtait Mahomet? avait-il abandonné ce pays et ses habitants? — Oui, répondit l’autre, il les avait quittés, car il assistait à la prise d’Edesse, que les musulmans viennent de conquérir. )) Les chr'étiens présents se mirent à rire : « Ne riez pas, dit le roi, car, j’en prends Dieu à témoin, cet homme ne dit jamais que la vérité ». Quelques jours après, on connut en effet, par les Francs de Syrie, que cette conquête avait ou lieu (1).
[P. 68] En 539 (3 juill. 1144), une flotte franque partie de Sicile se dirigea vers l’ifrîkiyya et le Maghreb : elle conquit la ville de Brechk, en tua les habitants et y fit prisonniers les femmes et les enfants , qu’elle alla vendre aux musulmans de Sicile (2).
En la même année mourut Tachefîn ben ‘Ali ben Yoûsof, souverain du Maghreb, après un règne de plus de quatre ans. Il eut pour successeur son frère, et les affaires des Almoravides périclitèrent, tandis que le pouvoir d’ ‘Abd el-Mou’min croissait. Nous avons parlé de cela sous l’année 514.
[P. 70j En 540 1^23 juin 1145), les Francs conquirent les villes de Santarem, de Béja, de Mérida, de Lisbonne, ainsi que toutes les places fortes voisines, grâce à la discorde qui régnait parmi les musulmans et qui excita les convoitises de l’ennemi. L’accroissement de puissance que celui-ci en tira lui fit regarder comme assurée
(1) Ce paragraphe se retrouve dans les H. ar. des Cr., i, 445; il figure également, de meme que le suivant, dans la Biblioteca, i, 463.
(2) Le Baycm (trad., i, p. 471) passe sous silence les attaques des Francs dirigées contre l’Afrique septentrionale, de 539 à 542 inclus. Brechk était sur la côte, à 20 milles O. de Cherchel (Edrisi, p. 103 et 118). — Cet alinéa, ainsi que les trois suivants, figurent dans la Bihlioteca, i, 463 et s., et dans les H. ar. des Cr., i, 448 et s.
la conquête do toute l’I^^spagne niusiilinauo, mais Dieu trompa son espoir, ainsi qu’on le veri'a.
K\\ cette même année, une Hotte franque partie do Sicile conquit l’ile de Kerkenna, sur la côte d’IlVîkiyya : les hommes furent massacrés, les femmes et les enfants l éduits en esclavage. El-U’asan, pi-ince d'ifrîkiyya, fit rappeler la teneur des traités à I-toger, roi de Sicile, qui invoqua pour s’excuser le défaut d’ol)éissance de ces insulaires (vis-à-vis d’El-II’asan).
Conquête par les Francs de Tripoli de Barbarie (1)
Voici dans quelles circonstances eut lieu cette conquête, en 541 (12 juin 1146). |P. 711 Hoger, roi do Sicile, expédia une flotte considérable, qui investit Tripoli par terre et par mer, le 3 moliarrem (14 juin). Les habitants firent une sortie et engagèrent un combat sérieux qui dura trois jours; mais, le troisième jour, les Francs entendirent de grandes clameurs provenant de la ville et virent les murailles se dégarnir de leurs défenseurs. En effet, peu de jours avant l’arrivée des Francs, la discorde avait éclaté chez les Tripolitains, et l’un des partis, après avoir expulsé les Benoû Mat’roûh’, avait choisi pour chef un Almoravide qui, avec quelques-uns de ses compagnons, s’était trouvé passer par leur ville pour aller en pèlerinage à la Mekke ; mais après le débarquement des Francs, l’autre fraction avait rappelé les Benoû Mat’roûb’, et les deux partis en étant venus aux mains, les murailles avaient été abandonnées à elles-mêmes. Les Francs profitèrent de l’occasion pour dresser leui's échelles et escalader les murailles ; malgré une vive résistance, ils conquirent la ville de vive force, tuèrent les hommes, firent les femmes prison-
(1) C(î cliapiti'ü ligiii'c dans VIL des llerh., ii, 579, la Iliblioteca^ I, 4()5, et les II. ar. Cr., i, 45U.
nières et livrèrent tout au pillage; ceux qui purent s’échapper se réfugièrent chez les Berbères et les Arabes. Une amnistie générale fut ensuite proclamée, qui permit aux fuyards de rentrer. Pendant six mois, les Francs s’installèrent pour consolider les fortifications et en approfondir les fossés. Ensuite ils s’éloignèrent, après s’être fait livrer par les habitants des otages, parmi lesquels figuraient les Benoû Mat’roùh’ et l’Almoravide. Mais ensuite, ils restituèrent ces otages et se contentèrent d’en demander au chef qu’ils donnèrent à la ville et qufils choisirent parmi les Benoû MaFroûh’. Tout alors marcha bien; les bateaux siciliens et chrétiens recommencèrent à fréquenter Tripoli, qui redevint promptement florissante.
[P. 75] Conquête de l’Espagne par ‘Abd el-Mou’min
En 541 (12 juin 1146), ‘Abd ebMou’min ben ‘Ali envoya en Espagne un corps d’armée qui y conquit toute la portion musulmane de la Péninsule. Pendant qu’il était occupé à bloquer Merrakech, il avait reçu une députation venant de ce pays et ofi figurait entre autres Aboù DJa‘far Ah’med ben Moh’ammed ben H’amdîn, laquelle lui remit une lettre contenant le serment de fidélité à lui prêté par les Espagnols [P. 76] et la nouvelle qu’ils seraient dorénavaient du parti des Almohades et soutiendraient son pouvoir. Le prince accepta ces offres^ remercia les députés., les tranquillisa et réclama leur aide. Sur la demande de secours qu’ils lui adressèrent, il équipa un corps d’armée considérable qu’il fit partir avec eux, de même qu’il expédia une flotte. Celle-ci fit voile pour l’Espagne du côté de Séville, dont elle remonta le fleuve : la ville, où se trouvait un corps d’Almoravides, fut assiégée par terre et par mer et prise de vive force. Un certain nombre de ceux qui la défendaient furent massacrés, mais il fut pardonné aux habitants,
qu’on laissa tranquilles. Les vainqueurs s’emi)arèrent (lu pays, dont les liahitants ernbrassèi’enl le pai-ti (l’‘AI)(J el-Mon’inin.
[P. 79] Gabès, après s’être soumis aux Francs, est conquis par les musulmans (1)
Avant 542 (l"*’ juin 1147), Gabès avait pour cbef un certain Recbîd. Après sa mort, YolisoC^ un de scs affi'ancliis, projeta d’élever an i)OUvoir Mobammed, le fils cadet du défunt, et expulsa le fils aîné, Ma‘rnar. Yoûsof, qui dominait entièrement Mobammed, grâce à la jeunesse de celuirci, dirigeait le gouvernement, et, entre autres choses que l’on raconte de lui, s’en serait même l)ris aux femmes de son maître. L’une de celles-ci, qui était des Benoù K’orra, écrivit à ses frères pour se plaindre de la situation qui lui était faite. Ges derniers voulurent la reprendre avec eux, mais Yoûsof se refusa à la leur livrer, alléguant qu’elle était la femme de son maître. Alors les Benoû K’orra et Ma'mai* ben Recbîd allèrent exposer leurs plaintes à El-H’asan, prince d’Ifrîkiyya, qui écrivit à Yoûsof à ce propos et ne reçut pas satisfaction : « Si El-H’asan ne me laisse pas tranquille, dit Yoûsof, je livrerai Gabès au roi de Sicile ». Et en effet, sitôt qu’il apprit qu’El-H’asan préparait une expédition contre lui, il députa à Roger, lui offrant de se soumettre à lui moyennant l’envoi d’une robe d’honneur et d’un diplôme constatant qu’il gouvernait Gabès en qualité de lieutenant du r'oi de- Sicile, au même titre que les Benoû Mat’roûb’ à Tripoli. Roger lui expédia l’une et l’autre choses : Yoûsof endossa la robe et il fut donné lecture du diplôn^e au peuple assemblé. Alors l^l-Il’asan s’empressa de terminer ses préparatifs d’expédition, et son armée vint mettre le siège devant Gabès,
(1) Ou i-eti'üuvc ce cliapilre dans VJilsl. (/os Hcrh., ii, 580, dans la Hihliolccd, I, ■'lOO, et dans les //. ai', des Cr., i, 450.
dont la population se souleva contre Yoûsof à cause de sa soumission aux chrétiens, et livra la ville aux assiégeants. Yoûsof, retiré dans le fort de la ville, tenta de se défendre, mais fut assiégé et fait prisonnier. Ma‘mar ben Kechîd et les Benoù K’orra se chargèrent de le punir comme il le méritait : on lui coupa d’abord la verge, qu’on lui mit dans la bouche, et on le fit périr dans des supplices de toute sorte. Ma‘mar ben Rechîd remplaça son frère comme gouverneur de la ville, et les Benoù K’ori a emmenèrent leur sœur. Quant à ^Isa, frère de Yoûsof, et au fils même de Yoûsof, ils s’enfuirent auprès de Roger, de qui ils réclamèrent la protection et à qui ils racontèrent comment les avait traités El-H’asan, ce qui excita la colère du roi de Sicile. Ce fut là la cause de la prise de Mehdiyya en 543 (21 mai 1148), ce que nous raconterons.
Un exemple qu’un homme sage doit se garder d’imiter (1)
Un messager envoyé par Yoûsof, prince de Gabès, à la cour de Roger, s’y rencontra avec H’oseyn, messager du prince de Mehdiyya, IP. 80] et, au cours d’une discussion qu’il eut avec lui, parla d’El-H’asan et de la conduite de celui-ci à son égard en termes peu flatteurs. Les deux envoyés repartirent en même temps, chacun sur un batiment différent; mais le messager d’El-H’asan envoya à son maître, par un pigeon messager, le récit de ce qui s’élait passé. Ce prince fit embarquer une petite troupe, qui se saisit du messager de Yoûsof et l’amena à El-H’asan, qui lui adressa de vifs reproches : « C’est donc toi, dit-il, qui, après avoir livré des territoires musulmans aux Francs, oses encore me blâmer! » Pais il lui mit des clochettes sur la télé et le fit promener
(1) On retrouve la traduction de ce chapitre dans la lîiblioteca, I, 4C)S, et dans les II. ar. des Cr., i, 400.
(Ions la ville à dos do chameau, tandis qu’un héraut proclamait: «Voilà la récompense de qnicoiuiuc s’crforce de livrer des territoires musulmans aux Francs ! » Quand enfin il fut arrivé au centre de Mehdiyya, la populace s’amenta et le lapida.
Conquête par les Francs d’Alméria et d’autres villes d’Espagne
En djomada 1 5-i2 (27 sept. 1147), les Francs, apres avoir commencé par investir Alméria par terre et ])ar mer, s’en emparèrent de vive force et y livrèrent tout au massacre et au pillage. Ils prirent également la ville de Baeza (1) et la province de Jaén. Mais les musulmans, comme on le veri'a, en refirent ensuite la cdmiuète.
[P. 81] En 542, la famine sévit en Ifrîkiyya ; elle durait |P. 82] depuis 537 (2G juil. 1142) et s’aggrava à nu tel point qu’on se livra à l’anthropophagie; la faim chassait les gens de la campagne dans les villes, mais celles-ci fermèrent leurs portes pour ne pas les laisser pénétrer. La famine fut suivie d’une peste qui entraîna une mortalité considérable et laissa le pays désert. Pas un chérif n’y resta, et beaucoup d’entre eux gagnèrent la Sicile pour y trouver de quoi manger; les souffrances furent terribles (2).
Conquête de Mehdiyya par les Francs (3)
Nous avons dit sous l’année 541 que la famille de Yoùsof, prince de Gabès, s’était rendue auprès de Roger
(1) Le texte porte Châsa, nom d’ailleurs inconnu, (jue J’ai corrigé ('M ; cette dernière lecture se retrouve du reste dans les
Jl. (ii\ (les Cv., I, 4()1, où figure le présent alinéa.
(î) O. paragraphe figure également dans la niblioleca, i, 4G9, et Vliisl. (les Uni)., .08 1 .
(9) (a) chapitre figure dans la Hil)lio(cca, i, -'iGO, Vif. (les lleii)., Il, ùSi, et les II. (ir. des Cr., i, EYl.
de Sicile pour lui demander du secours. Gela excila le vif mécontentement de ce prince, qui était lié par un traité de paix qui devait encore durer deux ans avec El-H’asan ben ‘Ali ben Yali’ya ben Temîm ben El- Mo‘izz ben Badîs, le Çanliadjide d’Ifrîkiyya, et qui se rendait compte qu’il ne pouvait laisser échapper l’occasion de faire des conquêtes en profitant de la famine qui ravageait tout le Maghreb depuis 537 et était à son comble en 542 (de 1142 à 1147) : en effet, la population abandonnait villes et bourgades, et beaucoup étaient venus en Sicile, car les hommes se mangeaient les uns les autres et la mortalité était considérable. Roger se décida donc, et équipa une flotte considérable composée d’environ deux cent cinquante galères remplies d’hommes, d’ai'mes et de vivres. Partie de Sicile, cette flotte arriva d’abord à Pantellaria, île située entre Mehdiyya et la Sicile, et y l'encontra par hasard un batiment venu de Mehdiyya. Ceux qui le montaient furent faits prisonniers et amenés à Georges [d’Antioche], chef de l’expédition, qui les interrogea sur l’état de l’ifrîkiyya. Comme ce batiment était porteur d’une cage renfermant des pigeons voyageurs, et que l’équipage jura n’en avoir encore expédié aucun, il força l’homme qui était préposé à ces oiseaux d’écrire ceci de sa main : & Arrivés à Pantellaiia, nous y avons trouvé des batiments de Sicile dont les matelots nous ont appris que la flotte maudite a appareillé pour les îles de Constantinople. » Le pigeon fut lâché et porta à Mehdiyya une nouvelle qui réjouit El-H’asan et son peuple. Georges, qui avait voulu par cette ruse arriver inopinément, régla sa marche de manière à se présenter devant Mehdiyya au point du jour et à l’investir avant que les habitants pussent s’enfuir. La réussite de son plan |P. 83] n’aurait permis à personne de se sauver; mais la volonté divine souleva un vent violent qui ne permit aux navires que l’emploi des avirons, de sorte que le jour était levé et qu’ils furent aperçus quand ils arrivèrent le 2 çafar (21 juin).
Georges, qui vit son coup manqué, envoya (*0 message à Kl-Il’asan : « Je n’amène cette Hotte que ))our venger Moh’ammcd ben Rccliîd et le réta])Iir dans son gouvernement de Gabès; quant à toi, les traités que tu as avec nous ne sont pas expirés encore, et nous lie le demandons qu’un corps d’armée qui marche avec nous. » Kl-II’asan convoqua les juristes et les principaux baldtants pour déliliércr avec eux, et leur avis Int de combattre, iiuisque la ville était assez forte pour résister : « Mais, répartit El-U’asan, je crains iiuc l’ennemi débarquant ne nous assiège par terre et par mer et n’intercepte l’arrivée des vivres, dont nous u’avons pas pour un mois. Comme je préfère à mon pouvoir de voir les fidèles échapper à la captivité et au massacre qui seraient la conséquence de la prise de la ville de vive force^ et que d’autre part on me demande d’envoyer des troupes contre Gabès, la situation est celle-ci : ou bien consentir, et ainsi commettre un acte illicite en prêtant secours à des infidèles contre des musulmans ; ou bien refuser, et alors l’ennemi prétextera la rupture des traités, son but n’étant que de gagner du temps pour nous couper de la terre ferme. Gomme nous ne sommes pas en état de le combattre avantageusement, je pense que nous devons quitter la ville avec nos femmes et nos enfants ; que quiconque y est disposé s’empresse de faire comme nous! » 11 donna aussitôt rordre du départ et emmena son entourage et les ol)jets d’un faible poids ; le peuple aussi s'en alla avec femmes et enfants et en emportant les objets et les meubles facilement transportables, mais il y en eut également qui se cachèrent chez les chrétiens et dans les églises. La Hotte était en vue de la ville, mais la force du vent empêcha le débarquement de se faire avant que les deux tiers de la journée fussent passés, et alors il ne restait plus personne de ceux qui avaient voulu se sauver.
Les Ei-ancs pénétrèrent dans la ville sans aucune diffi-
culte. A son entrée dans le palais, Georges le trouva intact, puisqu’El-H’asan n’avait emporté que les objets précieux d’un faible poids et qu’il s’y trouvait encore plusieurs de ses concubines. Il vit les trésors remplis d’objets précieux et de toutes sortes de choses curieuses et rares, et fit apposer les scellés sur ce palais après en avoir fait sortir les concubines d’El-H’asan.
Les princes descendants de Zîri ben Menad avaient été, jusqu’à El-H’asan, au nombre de neuf et avaient régné deux cent quatre-vingts ans, de 361 à 543 (971 à 1148) (1).Un des officiers d’El-II’asan, qui avait antérieurement été envoyé en ambassade à Roger, avait reçu de ce prince une lettre de sauvegarde pour lui et pour sa famille, et ne s'enfuit pas de la ville avec les autres.
Après que le pillage eut duré environ deux heures (seulement), on proclama une amnistie générale, qui fit sortir de leurs retraites ceux qui s’étaient cachés. Le lendemain matin, [P. 84] il fit convoquer les Arabes du voisinage, qu’il traita bien et à qui il distribua des sommes considérables ; il envoya également des hommes du djond de Mehdiyya restés en ville porter des lettres de grâce aux habitants qui s’étaient enfuis, avec des montures destinées à ramener les femmes et les enfants. Les fuyards, en effet, étaient déjà torturés par la faim, bien qu’ayant laissé à Mehdiyya des choses précieuses dans des cachettes et de l’argent en dépôt. Une semaine s’était à peine écoulée que la plus grande partie de la population était rentrée dans ses foyers.
Quant à El-H’asan, qui était accompagné de ses femmes, de ses enfants, dont douze garçons et plusieurs filles, ainsi que de ses plus proches serviteurs, il se dirigea vers El-Mo‘allak’a (2), où se trouvait Moh’riz ben
(1) Amari {liiblioteca, i, 472) dit : de U4(3 à 1148. Mais Bologgîn, à partir de qui Ibn Klialdoùn fait commencer le pouvoir indépendant de cette dynastie, fut en effet laissé en Afrique par El-Mohzz lors du départ do ce Fatimide pour l’Egypte, en 3Ô2 de l’hégire.
(2) Le Malka ou Maltja de nos jours, village bâti sur une portion de remplacement de Carthage.
ZiyAd. En route il rencoiiti-a un émir ciro})C du nom do Il’usaii Ijoii Thadel), f(iii lui réclama un arriéré dont le trésor était dél)iteur ; mais le prince ne pouvait se dessaisir d’aucune somme, car il aurait ainsi risqué d’être arrêté dans sou voyage, et il laissa comme otage son fils Yali’ya. 11 arriva le lendemain aupi'ês de Moh’riz, qu’il avait autrefois distingué par dessus tous les Arabes, qu’il avait couvert de bienfaits et d’argent. Mob’riz lui lit un excellent accueil et compatit aux revers (pii le frappaient. Le prince déchu passa auprès de lui quehiues mois, mais à contrecœur: il voulait gagner l’Égypte pour se rendre à la cour du khalife Alide El-irrdiz’, et acheta à cet effet un navire. Mais comme Georges eut vent de son projet et équipa des galêi'os pour le poursuivre, il renonça à ce plan et songea à se rendre au Maghreb auprès d’‘Abd el-Mou’min. 11 députa en conséquence ses trois fils aînés, Yah’ya, Temîm et ‘Ali, auprès de son cousin le Ilammàdide Yah’ya ben Ei-‘Aziz pour renouveler le traité qui les liait et lui demander de passer par chez lui pour se rendre auprès d’‘Abd el-Mou’min. Yah’ya, après avoir accoixlé la permission qui lui était demandée, se refusa à le voir quand il fut arrivé et l’envoya, lui et ses enfants, dans l’île des Benoù Mezghannân [Alger], sous la surveillance d’officiers chargés de ne pas les laisser agir à leur guise. Cet état de choses dura jusqu’à la prise de Bougie par ‘Abd el-AIou’min en 547 (7 avril 1152] ; El-U’asan se présenta alors au vainqueurqet nous dirons quelle en fut la suite.
Huit jours après s’ôtre installé à Mehdiyya, Georges expédia deux flottes, l’une contre Sfax l’autre contre Sousse. Celte dernière ville était gouvernée par ‘Ali, fils du prince lui- môme, qui retourna auprès de son père dès (ju’il eut appris la prise de Melidiyya ; les habitants aussi abandonnèrent la ville, que les Francs occupèrent sans coup férir le 12 çafar jniHet 114s). Mais à Sfax, (h.jnt la j)opulation s’etait renforcée de nombreux Arabes, il y eut de la résistance ; les habitants tirent une sortie
où les Francs, après avoir feint de fuir et les avoir attirés assez loin, firent volte-face et les mirent en déroute; les uns furent rejetés dans la ville, les autres dans la campagne, et un certain nombre furent tués. [P. 85] Les Francs s’emparèrent de la place le 23 çafar (12 juillet) à la suite d’un assaut qui leur coûta beaucoup demonde^et réduisirent en esclavage les hommes survivants, les femmes et les enfants. Une amnistie générale fut ensuite proclamée et permit à la population, rentrée dans ses foyers, de racheter femmes et enfants. Le vainqueur traita avec mansuétude les habitants de Sfax aussi bien que ceux de Sousse et de Mehdiyya. Ensuite arrivèrent des lettres de Roger qui accordaient l’amnistie à toute rifrikiyya et qui étaient remplies de belles promesses.
Après avoir rétabli l’ordre dans les villes conquises, Georges conduisit sa flotte à Ik’lîbiyya [Clypea, aujourd’hui Galipia], château-fort bien défendu naturellement. Mais à cette nouvelle les Arabes se jetèrent dans la place et la défendirent si vigoureusement que les Francs durent se rembarquer après avoir subides pertes sensibles, et regagner Mehdiyya. Malgré cet échec, les Francs se trouvèrent maîtres de la région qui s’étend de Tripoli de Barbarie jusqu’aux environs de Tunis et depuis le [désert du] Maghreb jusqu’en-deçà de K’ayrawân.
[P. 90] Conquête par les Francs de plusieurs villes d’Espagne
En 543 (21 mai 1148), les Francs conquirent Tortose et tous les forts qui en dépendent, ainsi que les places fortes de Lérida et de Fraga. 11 ne resta dans ces régions aucune place qui ne tombât entre leurs mains, grâce aux discordes qui divisaient les musulmans, et aujourd’hui encore ils en sont les maîtres (1).
(1) Cet alinéa figure dans les H. ar. des Cr., i, 472.
|P. 03, im. 54i (10 mai 1140)] ... ‘Al)l)às l)cn Aboû ’I'Foloùli l)eii Yaliya l)eii Tcmîm ])Gn cl*Mo‘izz l)Cii Hadîs Çanliadji clait venu en l^gyplc parce que son graiid-père Yali’ya avait cliassé Al)oii ’l-Fotoûli de Melidiyya (1). Yali’ya étant mort et ayant eu pour successeur en IIVîkiyya [F. 04] son fils ‘Ali ben Yali’ya ben 'l'emîrn, celui-ci en 500 (20 mai 1115) ])annit d’ifrikiyya son frère Aboû ’l-Fotoûli’, père d’‘Abbàs, lequel se rendit en l-lgypte avec sa femme Bellàra, fille d’Fl-K’Asini l)en Ternîni ])en el- Mo‘izz ben Badîs, et son fils ‘Abbàs, qui alors était encore à la mamelle. Aboû ’l-Fotoùli’ débarqua à Alexandrie, où il fut honorablement accueilli et où il mourut au l)Out de peu de temps. Sa veuve épousa El-‘Adil l>en es-Salàr, et ‘Abbàs devenu grand reçut de ravanccment auprès du khalife Ez-Z’àfer, si bien qu’il succéda comme vizir à son beau-père El-‘Adil, qui fut tué en moliarrcm 548 (28 mars 1153).
(P. 05| Guerre entre le prince de Sicile et le roi des Roûm (2)
En cette année 544 (10 mai 1140), la discorde se mit entre Roger, prince franc de Sicile, et le roi de Constantinople. Ils se livrèrent maints et maints combats, et ces hostilités, qui durèrent plusieurs années, les occupèrent assez pour qu’ils ne fissent rien contre les musulmans, car sans cela Roger eût certainement conquis toute l’ifrîkiyya. [P. 05] Dans les rencontres qui eurent lieu
(I) Sur Aboû ’l-Potoiili, cf. mprà, p. 519. D’après Wüsteiifelil {'(le,s(:h. (1er Fat. Chai. 314), ce [x'rsüininge était le frère et non le fds de Yahya, et plusieiu’S jjissages de nuire auteur devi-aietit, en conséijueuce, être corriges. — Le chapitre aiujuel apj)artient ce fragment ligure tout entier dans les II. ar. des T/-., 1, 474.
(J) On i(‘trouve ce cliai)itre dans la Hiblioteca, i, 470, Vil. des llerb., Il, 58'i, et les II. ar. des Cr., i, 477.
tant sur terre que sur mer, l’avantage resta toujours au prince de Sicile, si bien que, dans une de ces années, sa Hotte arriva à Constantinople et pénétra jusqu’à l’entrée du port : les Francs s’y emparèrent de plusieurs galères, firent un grand nombre de prisonniers et lancèrent môme des flèches jusque dans les fenêtres du palais impérial. Celui qui infligea ces échecs aux Roum et aux musulmans était Georges, ministre du prince de Sicile ; mais ensuite’il eut à souffrir de diverses maladies, parmi lesquelles les hémorriioïdes et la pierre. Sa mort, survenue en 546 (19 avril 1151), mit fin à la guerre entre chrétiens, et les populations n’eurent plus à redouter les effets de sa méchanceté ni les ravages qu’il commettait, car son maître ne trouva personne pour le remplacer dignement.
[P. 98) Les Francs assiègent Cordoue sans succès (1)
En 545 (29 avril 1150), le petit roi^ c’est-à-dire Alphonse, roi de Tolède et des environs [Alphonse VllI de Castille], qui régnait sur le peuple franc des Djelàlik’a (Galiciens), mit le siège devant Cordoue à la tète d’une armée de 40,000 cavaliers. Quand ‘Abd el-Mou’min, aloi's à Merràkecli, apprit que cette ville se défendait péniblement et souffrait de la famine, [P. 99) il envoya à son secours une forte armée qu’il fit bien équiper et à qui il donna pour chef AboùZakariyyà Yah’ya ben Yermoùz (2). Ces troupes ne pouvant se mesiirei* en plaine avec les assiégeants, à cause des conséquences possibles, et
(1) Ce chapiirc figure dans les U. ar. des Cr., i, 479; cf. la trad. latine du Kartàs, p. 4Ü5.
(•,0 Ce nom est éciât Yahja ben Yaghmor, et aussi Yermor dans Ibn Khaldüùn (Berbères, ii, 174, 176, 188 et 192); je ciois que la lecture correclc est ïcujhnior. Le Kcnids et ‘Abd el-Wâb’id MeiTâkechi ne disent presque rien de ces événements d’Espagne, sur lesquels Ibn Klialdoùn et Makkari sont plus explicites.
voulanl d’autre part veiiii* en aide aux Cordouans, s’ciigagèi'cnt dans des Tnoiitagnes al)ruptcs et des défilés sinueux, oii elles parcoururent en vingt-cinr( jours envii*on une distance qui en demande quatre sur un sol uni, et débouclicrent sur la montagne qui domine Cordouc. l.e petit roi^ se rendant alors compte de la situation, s’éloigna de la ville. Le kà’id AboiV 1-Ghomr (1) cs-Sâ’ib, l’un des enfants du kâ’id Ibn Glialbonn (2) et comi)tant parmi les héros et les chefs de la Péninsule, se précil)ita hors de la ville sitôt qu’il vit le départ des Fi*ancs et monta auprès d’ibn Yeianoùz pour lui dire do descendre au i)lus tôt et de s’installer dans la ville. Ce uumveluent fut exécuté, et le lendemain matin on aperrnt l’armée du /’ot sur la montagne môme occupée la veille par les fidèles. C’était là en effet ce ((ue craignait Aboù’l-Ghomr, ainsi qu’il le dit, car les assiégeants guettaient l’armée de secours et pouvaient disposer d’un chemin commode pour atteindre le sommet de la montagne ; une plus longue station sur celle-ci leur aurait donc permis de rester vainqueurs et des ti'oupes d’‘Abd el-Mou’min et de Cordoue.
Le petit roi, voyant son coup manqué, comprit qu’il ne pouvait plus songer à prendre cette ville, qu’il venait d'assiéger pendant trois mois, et rentra dans ses états.
[P. 100] En l’année 545 (29 avril 1150), ‘Abd el-Mou’min choisit comme ministre Aboù Dja‘far ben Aboû Ah’med Andalosi (3), qu’il détenait prisonnier et dont on lui vanta l’intelligence et le talent de rédaction. Il fut le premier vizir que prirent les Almohades.
(1) On lit « MoPimmei- » dans les H. ar. des Cr., mais Makkari lit aussi Aboù’ l-Ghomr (ii, 092).
(2) Il s’agit probablement de descendants d’Abüù ’l-IIasan ben Glialboùo^ savant du Y*-* siècle dont on retrouve le nom dans Makkari, ii, 550 et 003.
(3) C’est-à-dire Ah’med ben ‘At’iyya, dont Meiràkechi (trad. fr.. J). 173) et Ibn Klialdoùn l' Perbci'es^ ii, 182)[)arlent plus longuement; cf. aussi Aa/'/d.s, texte, p. 125, 120, etc.
|P. 102] Sièges de Grenade et d’Alméria
En 546 (10 avril 1151), ‘A]3d el-Mou’min fit passer en Espagne une armée d’une vingtaine de mille cavaliers commandés par Aboù H’afç ‘Omar ben Yali’ya Hintati. Il y expédia aussi leurs femmes, qui, couvertes de burnous noirs, voyageaient seules et n’ayant pour les accompagner que leurs serviteurs; l’homme qui osait s’approcher d’elles était puni delà peine du fouet. Après avoir franchi le détroit, ‘Omar alla mettre le siège devant Gi'enade, où se trouvait un corps d’Almoravides ; pendant qu’il la serrait de près, il fut rejoint par Ah’med ben Molh’ûn, prince de Wàdi-âch et dépendances, qui vint, avec un certain nombre des siens, se déclarer Almohade, puis par Ibrâhîm ben Ahmed ben Mofridj ben Hemochk(lj, beau-père de [Mohammed ben Sa‘d ben Mohammed ben Ahmed] Ibn Merdenîch, prince de Jaën, qui vint également avec les siens faire profession d’Unitéisme. L’armée d’Omar se grossit par le concours de ces deux chefs, qui le poussèrent à précipiter les hostilités contre Ibn Merdenîch, roi de l’Espagne orientale, et à le surprendre avant que ses préparatifs fussent terminés. Mais ce dernier, iiKiui'et de ce qu’il apprenait, réclama des secours au roi franc de Barcelone, qui accueillit sa demande et lui amena une armée de dix mille cavaliers. Les troupes almohades s’avancèrent jusqu’aux bains chauds de Balkawûra à
une étape de Murcie (2), qui était la capitale d’ibn Mer-
(1) Le manuscrit d’‘Abd cd-Wàh’id Merràkeclii indique les voyelles de ce nom, qui, dans ViJisloirc des Berbères, est toujours lu Ilomocbk. C’est la transcription du castillan he mocko ou lie mochico, « voici le petit essoreillé » (Dozy, Iteclierclies, etc., éd., 1, 368).
(2) Nos caries indiquent un Los Banos sur la route de Murcie à Carthagène, ainsi qu’un « Banos » à proximité de Murcie, non loin
(lenîch, mnis ])nttircnt en retraite en apprenant fpie l’armée franque aussi s’avanrait. Jolies allèrent assié;^mr Alméria, qui appartenait également auxf’rancs; mais au bout de (luelques mois, la famine dont elles sonflVaient leur fit lever le siège et regagner Cordoue, oi'i elles s’installèrent (1).
[P. 103| Conquête par ‘Abd el-Mou’min de Bougie et du royaume des Benoù H’ammàd (2).
En 547 (7 avril 1142), ce prince conquit Bougie et tout le royaume des Benoù ll’ammad.
Il commença, en 54G (19 avril 1151), par se rendre de Merràkecli à Ceuta, oi'i il séjourna le temps nécessaire pour équiper la flotte et réunir les troupes du voisinage ; il envoya à celles-ci l’ordre de se tenir prêtes à partir à la première réquisition. Mais comme il n’était pas surla route de Bougie, on ci'oyait qu’il projetait de passer en Espagne. 11 commença par faire intercepter toutes communications, tant par terre que par mer, avec le Alaglireb centi^al, puis partit de Ceuta en çafar 547 (7 mai 1152) et s’avança a marches foi'cées en i*alliant tontes les ti'oupes qui se trouvaient sur son passage, si bien qu’il était sur le teridtoire de Bougie quand les habitants l’apprirent. Le prince qui y régnait et qui fut le dernier des H’amrnùdites était Yali’ya ben el-‘Azîz, qui délaissait
de la route qui va de cette ville à Totana. On trouve dans Edrisi ([). ‘J39) la mention d’un Alhama près de Lorca, sur la route qui va de cette deimière ville à iMui’cie.
(1) L’armée musulmane avait aussi à sa tète le fils d’Abd el- Mou’min, nommé Aboù Sa'îd, leciuel s’em[)ara d’Ubeda, de Baèza et d’Alméria ( Karlà.s^ j). 120 du texte). Mais pour ce qui concerne celte derniéi’e ville, cf. infrà, année 552.
(2) Ce cliajiitre liguie dans 1’//. (les Hcrb., II, 585, dans les JL ar. (las C/-., I, 482, et, en partie, dans la liiblioldCCL L 487. Cf. Merrâkechi, trad., p. 177 et 192.
les soucis du gouvernement pour ne s’occuper que de chasse et de plaisirs, et laissait la charge des affaires aux Benoû H’amdoùn. L’un de ceux-ci, Meymoùn ben H’amdoùn, sortit de Bougie [P. 104] avec l’armée aussitôt qiPil fut renseigné, mais la seule vue de l’avant-garde des troupes d’‘Abd el-Mou’min, composée de plus de 20,000 cavaliers, suffit à la débander, et cette avantgarde, qu’‘Abd el-Mou’min suivait à deux journées de marche, pénétra dans Bougie sans coup férir. Yah’ya ben el-‘Azîz, abandonné par ses troupes qui s’étaient enfuies par terre aussi bien que par mer, s’enferma dans la place forte de Constantine, tandis que ses deux frères El-H’arith et ‘Abd Allah se réfugiaient en Sicile. L’envahisseur resta maître de tout le royaume sans avoir à combattre.
Plus tard, Yah’ya vint trouver ‘Abd el-Mou’min pour demander quartier, ce qu’il obtint. Il avait manifesté une joie exubérante quand il avait vu El-H’asan ben ‘Ali dépouillé de l’ifrîkiyya et ne lui avait ménagé ni le blâme ni les reproches ; bien peu après cependant il se voyait dans la môme situation. Son vainqueur l’envoya au Maghreb, qu’il lui assigna comme résidence et où il lui servit une forte pension. El-H’asan ben ‘Ali sortit des îles des Benoù-Mezghannan, — nous avons dit qu’il y avait été interné en 543 (21 mai 1148), — et se rendit auprès d’‘Abd el-Mou’min, où il se rencontra avec son ancien rival. H reçut bon accueil du vainqueur, qui l’attacha à sa personne et lui assigna un haut rang, et qui, après la prise de Mehdiyya, le laissa dans cette ville pour servir de conseiller et de directeur au chef qu’il y nomma.
Lors de la conquête de Bougie, tous les biens des habitants furent respectés, car le souverain almohade fut fidèle à la parole donnée aux Benoû H’amdoùn, qui avaient demandé grâce.
Victoire d’‘Abd el-Mou’min sur les Çanhâdja (1)
Après In prise de bougie, les Çuiiliùdjn, comrnundés pur un cerluiii A])Oii K’url)^, se réunirent eu fiunnlités innombrables, et de très nombreux Kolnmu, I.awutu^ etc., vini'ent se joindre ù eux pour combultre ‘Abd el- Mou’min. Leclioc entre les fédérés et l’armée Alrnoliude commandée par l’un des Cinquante, Aboù Sa‘îd Yakblef, eut lieu au pied de la montagne située à l’est de Bougie : Aboù K’açba fut battu, et la plupart de ses soldats furent tués ; les biens des vaincus devinrent la proie des vainqueurs, et leurs femmes et enfants furent réduits en esclavage (2).
Cette affaire terminée, on marcha contrôla K’al‘a des Benoû H’ammùd, qui est une place des plus fortes et que rend inexpugnable sa hauteur, car elle est située au sommet d’un mont si élevé que le regard peut mal s’en rendre compte; mais il n’est de troupes ni de forteresses qui puissent empêcher le destin de se réaliser au moment fixé. En effet, la vue des troupes Almohades [P. f05] suffit à faire fuir les habitants dans les montagnes environnantes; le fort fut pris, on pilla tout ce qu’il contenait, et ‘Abd el-Mou’min en opéra le partage entre ses compagnons (8).
IP. 122] Guerre entre ‘Abd el-Mou’min et les Arabes (4)
En çafar 548 (27 avril 1153), eut lieu près de Sétif une
(1) Cg chapitre figure dans les H. ar. des Cr., i, 48i.
(2) Ni le Kdriâs ni Ibn Klialdoùn ne parlent de cette affaii-e ; voir cei)eiidant ce derniei-, ii, 181).
(3) Com])arez Jhn Klialdoùn, ii, 58 et 190; Kfuiàs, texte, p. 120. (h Le coninienccunent de ce chapiti-e figure dans la Jliblioteca ,
I, 478, (‘t le tout dans les 7/. (U\ des Cr., i, 487.
bataille entre l’armée d’Abd el-Mou’min et les Arabes. En effet, les Arabes des Benoii Hilal, les Athbedj, les ‘Adi, les Riyah’, les Zigliba (l), etc., depuis Tripoli jusqu’à l’extrémité du Maghreb, se dirent entre eux, à la suite de la conquête du territoire des Benoù H’ammûd par les Almohades : « ‘Abd el-Mou’min, s’il devient notre voisin, nous expulsera du Maghreb ; le seul parti à prendre est de faire tous nos efforts pour le chasser avant qiTil se soit emparé du tout. » Ils se jurèrent donc aide et secours mutuels et s’engagèrent à rester toujours unis ; leur projet était de s’avancer en masse avec leurs femmes et leurs richesses, pour livrer le combat [dit] des femmes (2).
Quand le roi franc Roger de Sicile apprit Tintention des Arabes, il députa [P. 123] aux chefs de ceux-ci, Moh’riz ben Ziyûd, Djebbàra ben Kàmil, H’asan ben Thadeb, ‘Isa ben H’asan, etc., pour les encourager dans leurs projets belliqueux et leur offrir le concours, moyennant livraison d’otages, de 5,000 cavaliers francs. Mais ces chefs le remercièrent, disant qu’ils n'avaient pas besoin d’aide et ne voulaient recevoir de secours que des musulmans.
Quand ‘Abd el-Mou’min, qui venait de quitter Bougie pour se rendre au Maghreb, sut qu’une masse innombrable d’Arabes s’avançait, il équipa plus de 30,000 cavaliers almohades, dont il confia le commandement à ‘Abd Allah ben ‘Omar Hintàti et à Sa‘d Allah ben Yah’ya (3). Cette armée entraîna à sa suite les Arabes, deux fois plus nombrei^, jusque dans des montagnes du côté de Sétif, puis (fit volte-face et) les chargea; une affreuse mêlée s’engagea, mais les Arabes mal équipés finirent
(1) Cette orthographe est celle du Lobb el-lobàb et do Merràkechi.
(2) C’est-à-dire uu combat désespéré, Comparez le lécit d’Ibn Khaldoûn, qui paraît assigner à cette alfaire la date de 546 ou du commencement de 547 (ii, 190). Le Kartâs la passe sous silence.
(3) D’après Ibn Khaldoûn fibj, le chef de l’armée almohade était ‘Abd Allah, fils d’‘Ahd el-Mou'min.
]i(ir ùlrc mis cii déi oule cl nl)îiiu]oiiiici*Gnl leurs r;miillcs, leurs troupeaux, leurs mobiliers et leui's richesses. Tout cela fut amené à ‘Abd el-Mou’miu, qui en op(*ra le ])arlage entre ses compagnons ; mais il rcser*va les femmes et les enfants, (pi’il mit sous ])onne garde et dont il confia le soin à des eunnqnes cbai-gés de les surveiller et de pourvoir à leurs besoins. A son arrivée à Merràkecli, il les installa dans de vastes demeures et leur attribua de larges pensions; puis il fit écrire par son fils Molfiammed aux émirs arabes que leurs femmes et leurs enfants étaient sous bonne garde, qu’il leur avait pardonné et les traitait généreusement. Alors ces émirs s’empressèrent de venir à Mei'rakecli, où ‘Abd el-Mou’min leur rendit leurs familles, les traita bien et leur distribua de fortes sommes. Ces procédés lui concilièrent leurs cœurs, et ils s’installèrent auprès de lui. 11 ne changea pas de manière de faire à leur égard, et ce fut avec leur concoui's qu’il fit ce que nous dirons sous l’an 551 relativement à la désignation de Mohammed comme héritier présomptif.
Prise de Bône par les Francs ; mort de Roger et avènement de son fils Guillaume (1)
En 548 (28 mars 1153) la flotte de Roger, roi franc de Sicile, sous le commandement de son page Philippe de Mehdiyya, alla mettre le siège devant Bône. Secondé par les Arabes, cet officier s’empara de 1^ ville au mois de redjeb (sept.-oct.) ; il réduisit les habitants en captivité et s’empara de ce qu’elle contenait^ mais en permettant [P. 124] à un certain nombre de savants et de gens de bien d’allei*, avec leurs familles et leurs biens, se réfugier dans les localités voisines. Après y avoir
(1) Ce cliaj)iti‘e liguro dans 17/. des Ik’rbères, ii, 58G ; dans la Uibliolevü, I, 47'.); dans les //. nr. des Ci'., i, 48'J.
séjourné dix jours, il regagna Mehdiyya en enamenant une partie des prisonniers, et de là rentra en Sicile. Roger le fil emprisonner à cause de l’indulgence qu’il avait montrée à l’égard des musulmans de Bône; on disait d’ailleurs que Philippe et les autres pages, musulmans au fond du cœur, cachaient leurs croyances, et des témoins déposèrent qu’il ne jeûnait pas en même temps que le roi et qu’il était musulman. Roger le fit juger par un tribunal composé d’évêques, de prêtres et de chevaliers^ qui le condamna à être brûlé, et cette sentence fut exécutée en ramadan de cette année (nov.déc.). Ce mauvais traitement fut le premier qui fut (à cette époque) infligé aux musulmans de Sicile, mais Dieu ne tarda que peu à frapper Roger, qui mourut d’une angine dans la première décade de dhoû ’l-hiddja de la même année (fin février 1154) : il avait près de quatre-vingts ans et en avait régné vingt environ (1). Son fils Guillaume [1 le Mauvais], qui lui succéda, eut une administration injuste et conçut des projets sinistres ; il prit pour vizir Mayo Barûni [Majone de Bari], dont le mauvais gouvernement provoqua le soulèvement de plusieurs places fortes de Sicile et de Calabre, et ce mouvement s’étendit jusqu’en Ifrîkiyya, ainsi que nous le dirons.
jP. 125] En 548 (28 mars 1153) des vaisseaux de Sicile que montaient un grand nombre de Francs arrivèrent en Égypte et y mirent au pillage la ville de Tennis (2).
(1) Au lieu de vingt, les H. ar., M. de Slane et Amari lisent soirante, bien que Tornberg ne signale aucune variante. Notre auteur paraît d’ailleurs confondre les deux Roger; Rogei’ ii, né en 1093 et mort en 1154, n’avait que huit ans quand il monta sur le trône.
(2) On trouve cet alinéa dans la Biblioteca^ i, 480, et dans les H. Étr. des Cr.j i, 491.
[P. 13l| Insurrection des îles et de l’Ifrîkiyya contre la domination franque (1)
Sons rcinnéo 548, nous avons dit qn’à la suite de la mort de Koger, roi de Sicile, son fils Guillaume l’avait remplacé sur le trône, et que la mauvaise administration de celui-ci lui avait fait perdre plusieurs places fortes de cette île. En 551 (24 févr. 1156), le désir de s’affranchir augmenta chez ses sujets, et les îles de I)jerl)a et de Kerkenna aussi bien que les po[)ulations de l’ifrîkiyya se soulevèrent contre lui. Celui qui donna le signal de la révolte fut ‘Omar J)en Ahoù ’l-II’asan Il’oseyn Eorriyàni (2), à Sfax. lloger, à la suite de la conquête de cette ville, en avait d’abord nommé gouverneur le père d’‘Omur, c’est-à-dire Al)oii ’l-II’oseyn, qui était un homme savant et vertueux; mais celui-ci, alléguant sa faiblesse et son âge, pria le roi de nommer ‘Omar gouverneur. Koger y consentit, mais emmena comme otage le vieillard en Sicile. En partant pour sa destination, celui-ci dit à son fils : « Je suis vieux et j’approche du terme de ma vie. Profite de la première occasion favorable pour te révolter et ne garder aucun ménagement à l’égard de nos ennemis; ne songe pas que ma vie est en jeu et agis comme si j’étais déjà mort)-'. Dès que l’occasion se présenta, ‘Omar appela les habitants à la révolte, ordonnant aux uns de monter sur les remparts^ aux autres d’envahir les demeures des
(1) Ce cha[)ilrc figuic dans 17/. des Berbères, ii, 587^ dans la Bihlioteea, i, 48ü, et dans les //. ar. des Cr., i, 498.
(2) Ce met a été ainsi imprimé et vocalisé par l’éditeur d’ibn cl- Athîr, et sa lecture a été adoptée j)ar Amari (voir le Meràeid et le l/)hh el-lobàb : cf. Siorici dei Mus. di Sic., iii, 408;. M. de Slane a \\i (iliarnfuii ; l. /. à etlini([ue (pie du reste on j-etrouve ailleurs et (jui sert à (hisigneu* entre autres un glossateur de la Modainrana. .l’ai lu (( Oen Aiioù ’l-Jlasan » avec Amari, Bibl., i, 482; ii, 719, etc.
Francs et autres chrétiens et de les massacrer tous. Commeonlui fitobserverqu’ilyavaitlieude craindre pour la vie de son père prisonnier: « C’est, dit-il, d’après ses ordres que j’agis; et si nous tuons quelques milliers d’ennemis, ne sera-t-il pas bien vengé? » Le soleil n’était pas levé que tous les Francs étaient égorgés jusqu’au dernier ; cela se passait au commencement de 551 (24 févr. 1156).
L’exemple d’ ‘Omar fut imité à Tripoli par Yah’ya(l)ben MaFroûh’, puis par Mohammed ben Rechîd à Gabès ; d’autre part, l’armée d’‘Abd el-Mou’min s’empara de Bône, de sorte que dans toute l’Ifrîkiyya les Francs ne conservèrent que ^lehdiyya et Sousse. Les habitants de Zawîla, ville qui n’est séparée de Mehdiyya que par une espèce d’hippodrome (2), suivirent les conseils que leur fit parvenir ‘Omar de massacrer les chrétiens ; puis les Arabes du dehors vinrent aider les habitants de Zawîla contre les Francs de Mehdiyya, dont ils interceptèrent les approvisionnements.
Au reçu de ces nouvelles, Guillaume de Sicile fit venir Aboii’l-IFoseyn, le mit au courant de ce qui se passait et lui ordonna d’écrire à son fils pour le faire rentrer dans le devoir et le menacer des conséquences qu’entraîneraient ses actes : [P. 135] « Une simple lettre, dit le vieillard, pourra-t-elle agir sur celui qui a fait un pareil coup ? » Un messager que le prince envoya à ‘Omar pour le menacer et le sommer de renoncer à ses entreprises, ne put ol)tenir d’entrer dans la ville le jour même de son arrivée. Le lendemain, il vit tous les habitants sortir de la ville pour accompagner un convoi funèbre et procéder à une inhumation ; puis, quand ils furent rentrés, ‘Omar lui fit dire : « C’est mon père que je viens d’enterrer, et c’est à cause de sa mort que j’ai reçu les condoléances du peuple ; faites maintenant de lui ce
(1) Un ms lit MohammeJ.
(2) Ou, d’après une auti-o leçon, « par une longueur de deux milles ».
que vous voudrez ! » Le messager reporta le récit de ce qui s’était passé à Guillaume, qui fit crucifier Aboû’l- H’oscyn ; celui-ci ne cessa jusqu’à sou dernier soupir d’invoquer le nom de Dieu très haut.
Les gens de Zawîla, renforcés par les Arabes, les habitants de Sfax, etc., assiégèrent Mcbdiyya d’assez près pour que les vivres y devinssent rares. Mais le roi de Sicile y expédia vingt galères chargées de guerriers, d’armes et de vivres. Ces renforts pénétrèrent dans la ville, et l’on envoya alors de l’argent aux Arabes f)Our acheter leur défection. Dans une sortie qui eut lieu le lendemain, les Arabes s’enfuirent ; alors les gens de Sfax, qui combattaient en dehors de la ville avec ceux de Zawîla, furent entourés par les Francs, et, prenant la fuite à leur tour (1), ils s’embarquèrent et laissèrent les habitants de Zawîla livrés à leurs propres forces. Ceux-ci, à la suite d’une charge des Francs, durent fuir vers leur ville, dont ils trouvèrent les portes fermées ; ils résistèrent vaillamment au pied même des murailles, mais la plupart furent tués, et le petit nombre des survivants se dispersa ; quelques-uns se réfugièrent auprès d’ ‘Abd el-Mou’min. Les femmes, les enfants et les vieillards de la ville se sauvèrent par terre comme ils purent sans pouvoir rien emporter; les Francs y pénétrèrent, massacrèrent les femmes et les enfants qui n’avaient pu fuir et mirent tout au pillage. Ils restèrent maîtres de Mehdiyya jusqu’à la conquête qu’en fit ‘Abd el-Mou’min.
[P. 139] Moh’ammed ben ‘Abd el-Mou’min est reconnu en qualité d’héritier présomptif.
En 551 (24 fév. 1156) ‘Abd el-Mou’min fit reconnaître son fils Moh’ammed comme son héritier présomptif.
(1) J’ai ici rétabli, craj)rès Airiari et les II. ar., quelques mots omis par Tornberg.
Or il avait été entendu entre lui et ‘Omar [irintâti] que ce dernier remplacerait ‘Abd el-Mou’min ; mais celui-ci une fois arrivé au pouvoir et devenu père de nombreux enfants, désira les voir lui succéder. 11 convoqua en conséquence les émirs arabes de Hilàl, de Zighba^ d’‘Adi, etc., leur fit des cadeaux et les poussa par l’intermédiaire de ses émissaires à déclarer qu’ils demandaient comme héritier présomptif l’un des fils du prince régnant. Mais il feig.iit de ne pas consentir à leur demande par considération pour Aboû H’afç ‘Omar Inti et à cause du haut rang que celui-ci tenait chez les Almohades, et il répondit que cette qualité appartenait à ‘Omar. Mais quand ce dernier vit ce qui se passait, il fut pris de peur et alla déclarer à ‘Abd el-Mou’min qu’il renonçait à se prévaloir de son titre. On prêta alors serment à Moh’ammed, ce qui fut pour ‘Abd el-Mou’min l’occasion de nombreuses largesses ; la nouvelle fut proclamée par tout l’empire, et le nom de l’héritier présomptif fut (désormais) prononcé au prône.
‘Abd el-Mou’min confie à ses fils l’administration de diverses provinces (1)
En la même année, ce prince nomma son fils Aboû Moh’ammed ‘Abd Allah, gouverneur de Bougie et de son territoire (2), son fils Aboû ’l-H’asan ‘Ali, gouverneur de Fez et de son territoire, son fils Aboû Sa‘îd, gouverneur
(1) On retrouve ce chapitre dans les IL ar. descr., i, 502.
(2) Le texte d’Ibn el* Atliir fin l. LJ ajoute la nomination d’Aboû Hafç ‘Omar à TIerncen ; le A'arM^ (p, 127 et cf. 129) et Ibn Kbaldoùn (il, 190), confirment en effet qu’Aboù Hafç fut nommé gouverneur de cette ville. Cette attribution de divers gouvernements aux fils d’*Abd el-Mou’min remonte à 549, d’après le Kartâs^ à 547 ou environ, d’après Ibn Khaldoùn.
de Ceuto, Algéziras et Malnga, cl ainsi de suite pour les autres. [P. 1401 Sa faoou de procéder fut d’ailleurs remarquable, car il s’y prit de la manierc que voici. Comme il lui était difficile de révoquer les chcyklis alruoliades, qui étaient connus, rpii avaient éUi des compagnons duMabdi Mohammed l)CiCroùmei't, et à (jui il avait confié le gouveriiemcut de diverses provinces, il garda leurs enfants auprès de lui pour les faire instruire; puis, quand ceux-ci en surent assez pour servir de modèles, il dit à leurs pères : « Je désire vous avoir auprès de moi pour appuyer mes plans de vos conseils ; vos enfants, qui sont maintenant savants et j)ons juristes, pourront gouverner à votre place ». Ils consentirent, fort aises de voir leurs enfants placés. Alors le prince leur fit insinuer par un homme de confiance, stylé à cet effet : « Je crois que, dans une affaire d’importance, vous vous ôtes montrés inconséquents et peu convenables. — Et comment cela? — Vos enfants ont des places de gouverneurs, tandis que ceux du Prince des croyants, bien que savants et bons administrateurs, n’en ont aucune. 11 y a lieu de craindre que vous ne perdiez l’estime du Prince si son attention se porte sur ce point ». Frappés de la justesse de cette remartiue, ils se rendirent auprès de leur maître pour lui demander de donner des gouvernements à ses fils ; mais il (feignit de) s’y refuser, et ce ne fut que vaincu par leurs insistances qu’il accéda à leur demande.
[P. 147] Conquête d’Alméria par les musulmans ; fin du pouvoir Almoravide en Espagne (1)
En 552 (12 févr. 1157), Alméria fut conquise sur les Fi-ancs par les troupes d’‘Abd el-Mou’min, et le pouvoir des Alrrioi'avides pi*it fin en l^ispagiie.
(1) Go (iiapili-e fi;^iiro dans les //. ar. ücs Cr., i, 50(1.
‘Abd el-Mou'min ayant nommé gouverneur de Malaga et d’Algéziras son fils Aboû Sa‘îd, celui-ci aborda à Malaga, où il s’installa et où il reçut une lettre de Meymoûn ben Bedr le Lamtoùni, qui se disait prêt à reconnaître rUnitéisme et à livrer la ville de Grenade, où il commandait. Aboii Saùd accepta cette offre, et Meymoûn se rendit à Malaga avec ses femmes et ses enfants ; il y fut reçu très honorablement par Aboû Sa‘îd, qui renvoya à Merrâkech, où ‘Abd el-Moihmin lui-même se porta au devant de lui.
Ainsi finit la dynastie Almoravide, à qui il ne resta que l’île de Mayorque avec H’ammoû ben Ghâniya.
Après être devenu maître de Grenade, Aboû Sa‘îd marcha avec ses troupes contre Alméria, dont les Francs étaient restés possesseurs depuis la conquête quùls en avaient faite sur les musulmans en 542 (1^'’ juin 1147). Il en avait commencé le siège quand il fut rejoint par la flotte de Ceuta, que montait un grand nombre d’hommes, et les opérations se poursuivirent tant par mer que par terre.
[P. 148] Les Francs occupaient le fort de la ville; il les assiégea, tandis que son armée alla camper sur la montagne qui domine Alméria, et où l’on éleva par son ordre des fortifications qui descendaient jusqu’à la mer et qui étaient précédées d'un fossé. De la sorte le fort et la ville même étaient enserrés dans cette enceinte, et nul secours ne pouvait y parvenir. Le roi franc d’Espagne Alphonse, connu sous le nom de petit roi, se mit à la tête de 12,000 cavaliers francs et de 6,000 cavaliers musulmans sous les ordres de Mohammed ben Sa‘d ben Merdenîch, et tenta de secourir la ville; mais il ne put rien contre les fidèles, et tous les deux, trompés dans leur espoir, durent battre en retraite. Le petit roi mourut en route, avant même d’être rentré à Tolède. Trois mois de siège avaient épuisé les vivres de la ville, dont les habitants demandèrent quartier moyennant remise du fort. Ces conditions furent acceptées par
Aboîi Sa‘îcl, cl les Francs s’cloigncrcnl par rncr, apres être restés pendant dix ans maîtres d’Alméria.
[P. 158] ‘Abd. el-Mou’min conquiert Mehdiyya sur les Francs et devient maître de toute rifrîkiyya(l)
Sous l’année 543 nous avons dit que la conquête par les Francs de Mehdiyya sur Kl-II’asan [])en ‘Ali ben Yah’ya] ben Temîm ben El-Mo‘izz ben Badîs Çanhadji, et sous l’année 551, comment les Francs avaient massacré et pillé les Musulmans de Zawîla, proche de Mehdiyya. [P. 159] Ouelques-uns de ces deiaiiers s’enfuirent auprès d’‘Abd el-Mou’min pour se mettre sous sa protection. Ce prince, qui était à Merrakech, les accueillit honorablement et reçut de leur bouche le récit de leurs souffrances en même temps que l’expression de leur conviction qu’il était le seul prince musulman à qui ils pussent recourir pour obtenir satisfaction. Des larmes lui jaillirent des yeux et il baissa la tête, puis, la relevant, il leur dit d’avoir confiance, qu’il leur prêterait aide, au moins au bout de quelque temps. Il fit alors installer ses visiteurs et leur distribua deux mille dinars.
Par ses ordres on prépara des sacs à provision, des outres et tout ce qu’il faut à une armée en marche; il écrivit à ses lieutenants dans le Maghreb, — dont il était le maître jusqu’auprès de Tunis — de conserver et emmagasiner sur place toutes les récoltes en laissant le grain dans l’épi, et de creuser des puits sur toutes les routes. Conformément à ces ordres, le produit de trois récoltes successives fut amassé, transporté aux lieux de halte et recouvert de terre (2), de manière à former de véritables collines.
(1) Ce chapitre figure dans 1’//. des lierh. (II, 589), ainsi que dans la l{il)li()lera (fi 'i8i) et dans les II. ar. des Ci‘. (I, 508).
(V) Ce que Ueinaud ( llisloriens.cic. I, 509) traduit par « les trans-
En çafar 554 (21 fév. 1159), ce prince, qui entreprenait le plus souvent ses voyages dans ce mois, partit de Merrâkech pour l’Ifrîkiyya, avec 100,000 combattants et un nombre égal de suivants et de goujats. Grâce aux précautions qu’il avait prises, ce flot d’hommes ti*aversa des campagnes cultivées sans touclier à un épi et, en arrivant au lieu de campement, faisait la prière avec un tel ensemble qu’un seul imam suffisait et que le cri d'Allâh akbar sortait simultanément de toutes les bouches sans que personne fût en retard. Devant ‘Abd el-Mou’min s’avançait El-H’asan ben ‘Ali Çanhâdji, l’ancien prince de Mehdiyya et d’ifrîkiyya, dont nous avons dit l’arrivée auprès du prince almohade. Une marche ininterrompue mena l’armée le 24 djomàda II (12 juillet) jusqu’à Tunis, occupée par Ah’med ben Khoràsàn, prince de cette ville (1). La flotte arriva également; elle comptait soixante-dix galères, transports et chalands (2). Quand la ville fut investie, on somma les habitants de se rendre et, sur leur refus, on commença le lendemain l’attaque avec une vigueur extrême. Il ne restait plus [semblait-il] qu’à prendre la ville et à y laisser entrer la flotte, quand un vent violent s’éleva et força les Almohades à se retirer et à remettre leur conquête au lendemain . Or, quand la nuit fut tombée, dix-sept des principaux habitants de la ville vinrent demander à ‘Abd el-Mou’min quartier pour leurs concitoyens. Le prince, pour récompenser leur empressement à se soumettre, promit de respecter la vie, la famille et les biens des messagers, [P. 160] mais exigea que les autres habitants, pour sauver leurs têtes et celles des leurs, lui abandonnassent la moitié de leurs biens meu-
portèrent dans des bâtiments sur lesquels ils apposèrent leur cachet. »
(1) Comparez les récits, qui présentent des différences, de Merrâkeclii, p. 195 de la trad. française; de Zerkechi, trad., p. 12, et de Tidjâni, Journ. as., 1853, i, 393.
(2) En arabe, chïni, t’nnda et chelendi.
blcs et immeul)lcs et renvoyassent Ah’mcd ben Klioràsan et sa famille. Ces conditions ayant été accci)lécs, il prit possession do la ville, posta des gardes pour em|)ecliei’ les soldats d’y pénétrer et lit procédei* * par des commissaires au partage des biens. Les juifs et les chrétiens qui habitaient la ville eurent à choisir entre la conversion à rislamisme et la moid; les autres ‘habitants eurent à payer un loyer prélevé sur la moitié de la valeur de leurs habitations.
Au bout de trois jours, ‘Abd el-Mou’min se dirigea sur Mehdiyya, accompagné par sa Hotte, qui suivait la côte de conserve avec lui, et y arriva le 18 redjeb (1). Il y avait alors dans cette ville plusieurs fils de rois francs et des chevaliers d’une bravoure exceptionnelle ; ils avaient évacué Zawîla, située à une portée de llèche de Mehdiyya, et ce fut de ce côté qu’arriva ‘A bd el-Mou’min. Ce lieu fut ])ientôt rempli de soldats et de goujats, et en une heure de temps la population se trouva ainsi reconstituée; la portion de l’armée qui n’y trouva pas de place s’installa en dehors, et fut bientôt rejointe par une foule innombrable de Çanhûdja, d’Arabes et de gens du pays. Des attaques réitérées furent dirigées contre la ville, mais elles restèrent infructueuses à cause de la force naturelle de sa position, de la solidité de ses murailles et du peu de prise qu'elle présentait aux assaillants, car elle a la forme d’une main en saillie sur la mer et rattachée à la terre par le poignet seulement. Les Francs lançaient sur les flancs de l’armée musulmane leurs plus braves guerriers, qui la harcelaient et se retiraient au plus vite, ce qui fut cause qu’‘Abd el-Mou'min éleva une muraille à l’ouest de la ville, afin d’empôciier ces sorties ; d’autre part, la flotte assiégea Mehdiyya par mer. ‘Abd el-Mou’min, s’étant
(1) Ou le 4 aoùl 1159. M. de Slaue, Reinaud et Amaii ont tous lu
• l(i 12 redjeb », date que donnent aussi Zerkechi (p. 12 de la trod. fr.) et Tidjâni (p.397).
embarqué sur une galère avec El-H’asan ben ‘Ali, qui y avait régné, en fit le tour, et, frappé de la solidité de remplacement de cette ville, il dut reconnaître qu’on ne pouvait s’en emparer de vive force ni par terre ni par mer, qu’il fallait nécessairement recourir au blocus. El-H’asan, à qui il demanda comment il avait pu abandonner une pareille forteresse, lui répondit que c’était par suite du petit nombre d’hommes sûrs dont il pouvait disposer, du manque de vivres et de la décision du destin, raisons dont le prince Almohade reconnut la valeur. 11 se fit débarquer, et donna l’ordre de réunir du blé et des vivres sans plus combattre. Bientôt on vit s’élever dans le camp deux montagnes l’une de blé et l’autre d’orge, dont la vue frappait de loin les arrivants, qui restaient tout surpris d’apprendre de quoi elles étaient composées.
Pendant que le siège se prolongeait, Sfax fit sa soumission, de môme que Tripoli, lesmontagnes de Nefoùsa, les K’çoùr de l’Ifrîkiyya et leurs dépendances ; Gabès fut conquis de vive force. ‘Abd el-Mou’min fit en outre conquérir diverses localités par son fils Aboù Moh’ammed ‘Abd Allah (1). Les habitants de Gafça, voyant les progrès du pouvoir Almohade, [P. 1611 furent unanimement d’avis de le reconnaître au plus tôt et de faire remise de leur ville, et ce fut leur prince Yah’ya ben Temîm ben el-Mo‘izz qui alla, avec plusieurs des principaux, trouver ‘Abd el-Mou’min. Celui-ci répondit d’abord à son chambellan qui lui annonçait leur arrivée : « Tu te trompes; ce ne sont pas les gens de Gafça ». Mais comme le chambellan maintenait son dire :
« Comment donc, dit-il, cela est-il possible? Le Mahdi annonce que les nôtres doivent couper les arbres et abattre les murailles de cette ville. Acceptons cependant leur offre et épargnons-les, « afin que Dieu accomplisse
(1) Ibn Khaldoûn énumère les conquêtes que fit ‘Abd Allâh [Berbères, ii, 193; et cf. Kartâs, p. 129).
l’œuvre décrétée dans ses destins » [Koran, VIII, 43 et 4G] Et il leur envoya quelques-uns des siens pour les recevoir. Un poète qui figurait dans la députation adressa à ‘Abd el-Mou’min un poème qui débute ainsi :
• [Rasil’] Nul ne tressaille de Joie, quand il se trouve au milieu des épées et des lances, comme le khalife ‘Abd el-Mou’min ben ‘Ali (1).
Un cadeau de mille dinars fut sa récompence.
Le 22 cha‘ban de la môme année (7 septembre) parut la flotte sicilienne composée de cent cinquante galères, sans compter les transports. Elle arrivait de l’île d’Ivica, qui dépend de l’Espagne, d’où elle amenait tous les habitants qu’elle avait réduits en captivité et d’où un ordre du roi franc l’avait envoyée à Melidiyya. En arrivant, elle cargua ses voiles pour pénétrer dans le port, mais la flotte d’‘Abd el-Mou’min s’avança contre elle, tandis que toute l’armée se rangea sur le littoral. Devant ce déploiement de forces, les Francs restèrent saisis de frayeur. Mais alors l’action s’engagea, et ‘Abd el-Mou’min, le front prosterné contre terre, restait à pleurer et à invoquer la faveur céleste pour les siens; la flotte chrétienne battue dut rehisser ses voiles pour s’enfuir, poursuivie par les musulmans qui s’emparèrent de sept galères et auraient pris la plupart des vaisseaux ennemis s’ils avaient eu des batiments de la même espèce (2). Ce fut un fait d’armes remarquable et « une prompte victoire » (Koran, xlviii, 18 et 27). Les marins victorieux reçurent à leur retour les largesses d’‘Abd el-Mou’min.
Les assiégés, bien qu’ayant perdu l’espoir d’être
(1) Ce vers est mis dans la bouche d’Aboù ‘Abd AUàli Mohammed ben AboiV l-‘Abbàs ‘Ümar Teyfâchi par Ibn Khallikan, ii, 183, et Zerkechi, trad. fr. p. 14: cf. Kayrawâni, dont le texte (p. 113) devient, dans la vei-sion française de Pellissieret Uémusat (p. 198) : « Aucun de ceux qui agitent les é[)aules soit parmi les blancs soit parmi les noirs, n’a un courage égal au vôtre ».
(2) D’après une autre leçon « si leurs voiles avaient été hissées ».
secourus, résistèrent encore six mois, jusqu’à la fin de dhoù'l'hiddja (1), où dix chevaliers francs vinrent demander quartier pour les habitants et solliciter la permission de se retirer dans leur pays en emportant tous leurs biens. A ce moment, les vivres faisaient complètement défaut et ils étaient réduits à manger leurs chevaux. Ils rejetèrent cependant la proposition que leur fit ‘Abd el-Mou’min d’embrasser l’islamisme^ mais pendant plusieurs jours ils recommencèrent d’humbles démarches, et le prince finit par acquiescer à leur demande. Il leur fournit des vaisseaux pour s’embarquer^ |P. 162) mais comme on était dans la saison d’hiver, la plupart de ces bâtiments sombrèrent, et un petit nombre seulement revit la Sicile. Le prince de cette île avait menacé, au cas où ‘Abd el-Mou’min aurait tué les chrétiens de Mehdiyya, de massacrer les musulmans de Sicile^ de réduire leurs femmes en captivité et de s’emparer de leurs biens. Mais ce fut Dieu qui se chargea d’engloutir les Francs.
Le vainqueur fit son entrée dans Mehdiyya, où la domination franque avait duré douze ans, le matin du jour d’‘ac/mwm, 10 moharrem 555 (20 janvier 1160); cette année fut appelée par lui année des quints{2). Il y passa vingt jours à rétablir l’ordre, à en relever les fortifications et à l’approvisionner en vivres, en soldats et en munitions. Il y installa comme gouverneur run des
(1) Commencement de janvier 1160. La soumission de la ville ayant eu lieu tout au commencement do 555 à la suite de pourparlers engagés en 554^ on s’explique facilement que nos sources indiquent soit l’une soit l’autre de ces deux années. Il faut cependant remarquer que, d’après le Kartâs, le vainqueur fut de retour à Tanger en dlioù’l-hiddja 555.
(2) Cequ’Amai'i a traduit par « année des cinq » fVanno deicinquej^ comme avait fait Reinaud (Hutor. etc.^ i, 514). Cf. la trad. de Zerkechi, p. 14. La même expression se retrouve dans la chronique moderne El-Kholàçat en-nakiyya de Mohammed Bâdji Mas‘oùdi, p. 56,
siens (1), à qui il laissa, pour lui servir de conseiller, Kl-U’asan ben ‘Ali, ancien chef de celte ville. Il y concéda à celui-ci, de mènie qu’à ses enfants, des fiefs et des demeures magnifiques. Tout cela terminé, il reprit la route du Maghreb le l*"*’ çafai* de la même année (10 février 1100).
‘Abd el-Mou’min attaque les Arabes (2)
Api'ès avoir réglé ce qui concerne Mehdiyya, et avant de se remettre en route, ce i)riiice convoqua les émirs arabes des Benou Biyâh‘ établis en Ifrîkiyya et leur* tint ce discours : « Noti*c devoir est de faii-e triompher rislàm. Or la puissance des polythéistes en b^spagneest grande, et ils sont les maîtres de nombreuses provinces 011 les musulmans dominaient autrefois. Nul ne peut les combattre mieux que vous, dont les ancêtres ont conquis ce pays dans les premiers temps de l’Islam, et c’est par vous encore que les conquérants en vont être chassés. Nous vous demandons donc 10,000 braves cavaliers pour combattre dans la voie de Dieu, » Ils les lui promirent et en prêtèrent le serment qu’il leur demanda en invoquant le nom de Dieu et le Saint Livre, puis ils marchèi*ent de conserve avec lui jusqu’au défilé de la montagne de Zaghwàn (3). Mais Yoùsof ben Màlik, qui figurait parmi les émirs et chefs de tribus^ se rendit secrètement et de nuit aupi*ès d’‘Abd el-Mou’min pour l’informer de la répugnance qu’avaient les Arabes à se rendre en Espagne, parce qu’ils le soupçonnaient de chercher uniquement à leur faire quitter leur pays ; il ajouta qu’ils ne respecteraient pas le serment prêté :
(1) Mohammed hen FaradJ Koùmi, (rai)iès Zeikccdii (p. 12).
(2) C(‘ cliapitce ligure dans les Jl. ar. des er., i, 514.
(3) 11 est lait à cela une brève allusion i)ar Zerkechi (p. 15) ; com- ])ai ez aussi l>erbères,u, 194.
« Eh bien 1 répondit-il, Dieu se chargera de punir le parjure. » Dans la nuit qui suivit, en effet, ces chefs se jetèrent dans la campagne et rejoignirent leurs tribus. Seul, Yoùsof ben Màlik resta auprès du prince, qui l’appela à cause de cela, « Yoùsof le véridique ».
‘Abd el-Mou’min ne parla pas de cette affaire et poursuivit rapidement sa marche dans la direction du Maghreb [P. 163] jusqu’aux environs de Constantine, où il installa son camp dans un endroit riche en pâturages appelé Wûdi’n-Nisa(l), et, comme on était au printemps, le fourrage abondait. 11 y séjourna vingt jours en ayant soin d’intercepter les routes et de ne laisser sortir aucun soldat du camp,* de sorte que dans le pays nul n’avait connaissance de la présence d’une armée si considérable, et l’on se disait que quelques nouvelles inquiétantes reçues d’Espagne le faisaient s’éloigner au plus vite. Aussi les Arabes qui l’avaient abandonné, rassurés en ce qui les concernait, revinrent des plaines où ils s’étalent réfugiés se réinstaller dans leurs séjours d'habitude. Dès qu’il en eut connaissance, ‘Abd el- Mou’min expédia contre eux ses deux fils Aboù Mohammed et Aboù ‘Abd Allah avec trente mille guerriers choisis parmi les principaux et les plus braves des Almohades ; ces deux chefs précipitèrent leur marche par des lieux inhabités et vinrent surprendre, sans qu’ils s’attendissent à rien, les Arabes par derrière, c’est-à-dire du côté du désert, de façon à leur couper la retraite qu’ils auraient pu tenter de ce côté. Les Arabes étaient installés dans la région de K’ayrawan, au sud d’une montagne dite Djebel el-K’arn (2); leurs tentes dépassaient 80,000^ et parmi les plus connus de
(1) Ni Bekri ni Edrisi ne mentionnent cette localité. Plusieurs endroits d’Algérie portent ce nom de « rivière du bivouac » (de Slane, Historiens, etc., i, 796).
(■?) Cet endroit, qui est situé entre DJeloCda et Kayrawân, mais que ni Bekri ni Edrisi ne mentionnent, a vu d’autres rencontres célèbres (voir p. ex. VHist. des Berbères, i, 307, 363, etc.).
leurs chefs figuraient Aboû Mali’foù// Moh’i'iz ben Ziyad, Mas‘oûd J)en Zernrnatn el-Ballat’, Djel)brjra ben Kàinil, etc. La subite apparition des Mrnobades jeta le trouble parmi eux et ils ne s’entendirent pas : Mas‘oûd et Djebbara ben Kâmil s’enfuirent avec leurs tr-ibus, tandis que Mob’riz ben Ziyàd tint ferane et voulut combattre; mais on ne l’écouta pas, et il ne resta avec lui qu’une troupe d’Arabes pour livrer bataille aux Alniobades, dans la seconde décade de rebî‘ II 555 (10-20 avril 1160). La lutte fut chaude, mais Mob’riz ben Ziyâd fut tué et sa tête fut promenée sur une pique, ce qui amena la débandade des Arabes, qui abandonnèrent leurs tentes, leurs femmes, leurs enfants et leurs biens. Tout cela fut amené à ‘Abd el-Mou’min, qui était encore dans son campement; il fit garder les femmes de race pure et les emmena avec lui au Maghreb sous bonne garde et avec tous les soins que requérait la pudeur, les traitant comme il avait fait les femmes des AthbedJ (1). Alors, et comme avaient fait ceux-ci, des députations des Riyab’ vinrent les unes après les autres lui redemander ces captives ; les envoyés furent bien traités et leur demande fut accueillie, si bien qu’il ne resta bientôt plus personne d’entre eux qui n’en fît autant et ne fît sa soumission : il rabaissait leur orgueil, mais les traitait généreusement. Alors il les expédia aux frontières d’Espagne, ainsi qu’il avait été entendu tout d’abord.
Les ossements des Arabes tués [P. 164] à la bataille de Djebel el-Karn furent amoncelés en un tas énorme qui se voyait de loin et qui subsista longtemps. Toute rifrîkiyya resta tranquillement soumise aux lieutenants d’‘Abd el-Mou’min, et il n’y eut plus parmi les émirs arabes que Mas‘0Lid ben Zemmâm Ballât’ qui conserva son indépendance et resta avec les siens aux extrémités du pays.
(1) Suprà p. 570. Je corrige, comme plus haut, la lecture do Toroberg.
[P. 184] En 556 (30 déc. 1160), ‘Abd el-Mou’miii francliit le détroit et se transporta à Djebel Tàrik’, sur la rive d’Espagne; il y édifia une ville bien fortifiée et, après y avoir séjourné quelques mois, regagna Merràkech.
[P. 180j Ibn Merdenîch conquiert Grenade sur ‘Abd el-Mou’min, puis en est chassé (1)
En 557 (20 déc. 1161), les Grenadins, qui reconnaissaient alors l’autorité d’^Abd eDMou’min, députèrent à Ibrahim ben Hernochk pour lui demander de venir prendre possession de leur ville. Ce chef, qui était le beau-père d’ibn Merdenîch, avait d’abord embrassé runitéisme, était devenu partisan d’‘Abd el-Mou’min et l’avait excité à attaquer son beau-père, mais il avait ensuite abandonné le parti des Almohades et s’était réconcilié avec Ibn Merdenîch (2). Ibn Hernochk, agréant cette offre, se rendit à Grenade avec les députés, [P. 187] mais il y trouva un groupe d’Almoliades qui se retrancha dans le fort. Quand Aboù Sa‘îd ‘Othmàn ben ‘Abd el-Mou’min, alors à Malaga, eut vent de cette affaire, il réunit ses troupes pour marcher au secours de ses partisans de Grenade, et de son côté Ibrâhîm ben Hernochk adressa une demande de secours à Ibn Merdenîch, chef de l’Espagne orientale, qui lui envoya deux mille cavaliers musulmans et francs. Cette troupe livra
(1) Ce chapitre figure dans les Hist. ar. des cr. (i, 523). 11 faut voir le récit des faits tel qu’il est exjjosé par Dozy, {llecherches etc. 3* éd., I, 372). Ce savant parle (p. 36i) du récitd’lbu el-Athir comme n’étant pas traduit; il n’a pas songé à consulter le recueil cité, où en etieC ü 'fy avait pas de raison d’insérer ce chapitre, non plus du reste que plusieurs de ceux dont nous avons donné l’indication.
(2) Ces derniers mots ont été ajoutés d’après le texte publié dans les H. ar., et énoncent un fait conforme à ce que nous avons vu p. 571. Tornberg n’a pas relevé cette variante, non plus d’ailleurs que quelques autres.
clans les environs de Grenade un combat aux Almohadcs cjui se trouvaient dans cette ville, avant c|u’AI)oii Sa‘îd pût arriver. Les Alrnoliades se l)attir’ent coura^^ensenient, mais furent mis en fuite; puis Aboù Sa‘id livra à son arrivée un nouveau combat où beaucoup des siens tombèrent; lui-même cependant tint ferme avec une troupe de chefs et de braves cavaliers et fantassins, qui SC firent tner jusqu’au dernier, et Aboù Sa‘îd dut alors s’enfuir à Malaga.
‘Abd el-Mou’mln apprit ces nouvelles pendant qu'il était déjà en marche vers Salé, et il expédia aussitôt son fils Aboù Ya‘koûb Yoûsof avec 20,000 combattants et plusieurs des oheyklis alrnoliades qui s’avancèrent à marches forcées. A cette nouvelle, Ibn Merdcnîcli se dirigea avec son aranée vers Grenade pour soutenir Ibn llemochk; et ces deux contingents réunis formaient une nombreuse armée. Le premier -de ces chefs était campé en delioi's de la ville, à Ech-Clierî‘a (I) ; les deux mille cavaliers qui avaient formé la première armée d’Ibn llemochk campèrent en dehors du Fort rouge (2), et ce chef avec les siens dans ce fort même. Les troupes alrnoliades parurent sur une montagne proche de Grenade, auprès de laquelle elles séjournèrent quelques jours; puis elles firent tenter par quatre mille cavaliers une attaque nocturne contre les troupes campées en dehors du Foi‘t rouge, tandis qu’elles les enceignaient de toutes parts. Ces soldats ne purent pas même monter à cheval et fui’ent massacrés jusqu’au dernier. L’armée almobade tout entière s’avança ensuite et s’installa
(1) ClierVa (abrouvoiij désigne un quartier ou un faubourg dans diverses villes du Maghreb (Uozy, Recherches, i, 383).
(2) Ce que l’on appelle aujourd’hui l’Alhainbra est de construction posiérieu!'(i et remonte à l’époque des Naçrides ou lienoii Ahrnar. Notre « Fort rouge » doit être ce qu’on nomme l’Alcazaba de l’Alhaml)ra, dont des restes subsistent encore (Dozv, Recherches, i,.38f0.
dans les environs immédiats de Grenade (1). Ibn Merdenîch et Ibn Hemochk, comprenant qu’ils ne pouvaient résister, s’enfuirent la nuit suivante et se retirèrent dans leurs Etats. Les Almohades conquirent Grenade au cours de la même année. Quanta ‘Abd el-Mou’min, il repartit de Salé pour rentrer à Merrâkech.
[P. 191] Mort d’‘Abd el-Mou’min et avènement de son fils Yoûsof (2)
Le 20 djomàda ii 558 (25 mai 1163), ce prince, qui régnait sur le Maghreb, l’Ifrîkiyya et l’Espagne, mourut à Salé, où il s’était rendu en venant de Merrâkech. [P. 192] Quand il se vit malade et près de sa fin, il convoqua les cheykhs almohades qui l’accompagnaient et leur dit que, après avoir mis à l’épreuve son fils Mohammed (3), il ne le jugeait pas en état d’exercer le pouvoir, et que, croyant son autre fils Yoûsof plus apte à supporter ce fardeau, il leur conseillait de le prendre pour leur chef. Ce fut donc, d’après ses dernières recommandations, à Yoûsof qu’on prêta serment en le saluant du titre de Prince des croyants. Mais la mort d’‘Abd el-Mou’min fut tenue secrète, et on transporta son corps en litière, comme s’il ôtait seulement malade, jusqu’à Merràkecli. Aboù H’afç, autre fils du défunt, était alors chambellan, et il continua de remplir les mêmes fonctions auprès de son frère et de porter au
(1) Celle bataille fut livrée le 28 redjeb ou 13 juillet 1162, d’api'ès Ibii Çàhib eç-çalât (Dozy, 1. L, où l’on trouve, à la p. 380, la traduction d’un fragment de notre auteur).
(2) On reti'ouve ce chapitre dans les Hist. ar. des cr., li, 529).
(3) On a vu plus haut (p. 580) les moyens employés par ‘Abd el-Mou’min pour faire reconnaître Mohammed en qualité d’héritier ; voyez aussi ce que disent Ibn Khaldoun (ii,195), Merràkechi (p. 202), Zerkechi (p. 15), Ibn Khallikàn (iv, 470) et le Kartàs (texte, p. 132).
peuple les ordres du Prince des croyants (1). Yoùsof exerça le pouvoir aux lieu et j)]ace de son père jusqu’à ce que son autorité fût reconnue dans toutes les provinces, et ce fut alors seulement qu’il annonça la moi*t d’‘Abd el-Mou’min.
Ce dernier prince, qui avait régné trente-trois ans et quelques mois, était intelligent, décidé, avait le jugement droit, était bon administrateur, se montrait généreux; mais il versait facilement le sang des musulmans coupables d’une faute légère. Il respectait bautement la religion et sut la consolider; dans tous scs l^tats il fit respecter l’obligation de la piâère, et la mort frappait celui qu’il surprenait à ne pas pi'ier quand le moment était venu. Dans tout le Maghreb il établit le rite malékite en ce qui concerne les applications de la loi, et la doctrine d’Aboù’ l-U’asan AclPari en ce qui a trait aux principes religieux. Aux réunions qu’il tenait figuraient principalement les gens de science et de religion ; il recourait à eux, recherchait leur conversation et leur permettait de lui parler.
[P. 206] Insurrection des Ghomâra au Maghreb
Quand, en 559 (29 nov. 1163), la mort d’‘Abd el-Mou’min fut divulguée, toutes les tribus des Gliomàra, qui forment un peuple nombreux, se soulevèrent sous la conduite d’un grand chef nommé Miftâh’ ben ‘Amr et se cantonnèrent dans leurs montagnes, qui forment des citadelles presque inaccessibles. Aboù Ya‘koùb Yoùsof, successeur d’‘Al)d el-Mou’min, marcha contre eux avec ses deux frères, ‘Amr (2) et ‘Othman, à la tête d’une forte armée d’Almohades et d’Arabes. Les combats
(1) Aboù Ilafç ‘Omar, selon Mcrràkeclii (p. 203), s’effaça volontairemenl (levant son frère.
(2) Il faut, si je ne me trompe, lire 'Omar,
livrés par eux eu 561 (6 nov. 1165) mirent lesGIiomàra en déroule; (P. 207] ceux-ci perdirent de nombreux guerrier, sparmi lesquels Miftâli’ ben ‘Amr et d’auti'es chefs, et leur pays fut conquis de vive force. De nombreuses tribus de ces régions étaient toutes disposées à la révolte, mais attendaient l’issue de la lutte pour se prononcer; le massacre des Ghomàra rabattit leur audace et les décida à la soumission, de sorte qu’il ne resta plus aucun fauteur de troubles et que le calme régna dans tout le Maghreb (1).
[P. 235] Combats livrés à Ibn Merdenîch par les troupes du fils d’‘Abd el-Mou’min
Moh’ammed ben Sa‘d ben Merdenîch régnait dans l’Espagne orientale et vivait en bonne intelligence avec les Francs. Il refusa de reconnaître ‘Abd el-Mou’min aussi bien que son successeur; sa puissance s’accrut surtout du temps de ce dernier. Mais en 565 (24 sept. 1169), Yoûsof ben ‘Abd el-Mou’min fît marcher contre lui une armée qui parcourut et ravagea le territoire, s’empara de deux villes et jeta la terreur dans le cœur de ses troupes et de ses milices. Elle y séjourna assez pour le parcourir et en emporter les dépouilles (2).
[P. 246] Mort d’Ibn Merdenîch, dont les Etats passent aux mains de Yoûsof ben ‘Abd el-Mou’min
En 567 (3 sept. 1171), mourut l’émir Mohammed ben Sa‘d ben Merdenîch, qui régnait dans l’Espagne orientale, c’est-à-dire à Murcie, Valence, etc. La dernière
(1) Comparez Merrâkechi (traci., p 217, avec la note).
(2) Voir Ibid., p. 21 i; Berbères, ii, 197; Kartàs, p. 137; trad. latine, 184. Ce chapitre figure dans les H. [ar. des er., i, 573,
recommandation qu’il adressa à ses enfants fut d’aller, dès quil serait mort, trouver Al)OÙ Ya‘koûl) Yoûsof, qui venait de déhatHiucr à la tète de 100,000 combattants. Ils suivirent ce conseil, et leur démarche i*emplit de joie le cœur de Yoûsof, qui i)rit possession de ce territoire ; il épousa la sœur des princes ralliés, les traita honorablement, leur assigna un rang élevé et les installa à la cour après leur avoir distribué des sommes considérables (1).
|P. 25G| Arrivée des Turcs en Ifrîkiyya, où ils conquièrent Tripoli et d’autres villes (2)
En 568 (22 août 1172) une troupe de Turcs ayant à sa tête K’arak’oûch (3) mamloûk de Tak’i ed-Dîn ‘Omar, neveu de Çalah’ ed-Dîn Yoûsof ben Ayyoûb (Saladin),
dans une rédaction qui attribue à ‘Oinai-, frère du Ib'incc des croyants, le commandement des trou|)es envoyées i)ar Ya‘koùb [liiiez Aboù Yadveub Yoûsof].
(1) Merrâkechi (trad. fr., p. 216) fait un récit analogue; voir également //isf. desBcrb. , ii, 199 et 200 ; Ibn Kballikân, iv, 471. On retrouve ce chapitre dans les 7/. ar. descr., i, ô85.
(2) Ce chapitre figure dans les llist. ar. des cr., i, 590.
(3) Deux mamlouks du nom de Karakouch ont joué un rôle à cette époque : le premier et le plus célèbre est l’eunuque Behà ed- Dîn Karakouch ben ‘Abd Allah Asadi Nàciri Çakiabi (aussi appelé Ahoù Sa‘îd par Defrémery, 7/ksf. ar. descr. ii, P® p., p. 19), qui tint une place importante parmi les conseillers de Saladin, qui mourut en 597 (11 oct. 1200), et à qui une intéressante monographie a été consacrée par M. Casanova /J7é/n . de la mis.non arch. du Caire., vi, p. 447 ; à la p. 483, l. 20 et 28, lire 561 au lieu de 661); le second est Cheref ed-Din Karakouch Ai ineni Moz’alferi Abiçiri, n)amlouk de Moz’alFer d’aki cd-Dîn, (pii fut crucifié à Weddàn en 609 (2 Juin 1212), (pii eut au moins deux fils et dont le rôle dans l'histoire du Maghri'best ex[)osé notamment par Tidjàni Journ. d.s’., 1852, II, 152 et s.), dont Ibn Klialdoûn a sui vi le récit , 7/. des Berb., Il, 91). Cheref ed-Din, dont il est ici question, arriva au Maghreb, selon U; dire formel de notre texte, en 568, mais dos dates postérieures sont aussi indiipiécs ('ridjàni, pj). 159-160, et 163; Merrâ-
sortit d’Égypte (1) et se rendit dans les montagnes de Nefoùsa, où elle opéra sa jonction avec xMas‘oùd ben Zemmâm, connu sous le nom de Mas‘oiid el-Ballût (2). Ce chef, rnn des principaux de la région, avait pu autrefois se soustraire à l’autorité d’‘Abd el-Mou’min (3). La réunion des partisans de ces deux chefs constitua une force considérable, et ils mirent le siège devant Tripoli, qu’ils bloquèrent et serrèrent de très près. Cette ville fut prise, Iv’arùk’oùch s’y empara du gouvernement, installa sa famille dans le palais et poursuivit ses conquêtes en Ifrîkiyya, sans quTl pût cependant se rendre maître de Mehdiyya, de Sfax, de Gafça, de Tunis et des territoires et bourgades dépendant de ces villes. De nombreux soldats constituèrent une armée de plus en plus forte à K’aràkoùch, dont l’autorité dans ces pays trouvait chez les Arabes une aide fondée sur leurs dispositions innées à détruire, à piller, à couper les arbres, les palmiers, etc. 11 i-éunit ainsi des richesses considérables qu’il mit en sûreté à Gabès, et, l’orgueil lui montant au cerveau, il se flatta de conquérir l’ifrîkiyya tout entière, grâce à l’éloignement du maître de ce pays, Aboù YaTvoùb Yoûsof. Nous verrons plus tard comment les choses se passèrent.
kGchi, tr. fr., p. 221 et 250; H. des Derb.^ ii, 91 ; cf. i, 71 ; Zerkechi, Ir. fr., p. 18). Les deux Karakouch ont été confondus et regardés comme n’étant qu’un, par exemple dans l’index d’Ibn el- Athîr, p. 498 ; dans le T. m des H. ar . des rr., p. 90, ainsi que par l’auteur de l’index de ce tome ; ils avaient cependant, avec raison, été distingués dans l’index du t. i do cette coilection, ainsi que l’avait fait Defrémery i^J. as., 1869,1, 524), et comme le fait aussi M. H. Derenbourg f'Vie d’Ousàma, p. 432 et 450). Cf. L’Afrique sept, au xii« s. de notre ère, p. 4, n. 2.
(1) C’est à la fin de 574 que Merrâkechi (p. 221 ; cf. 250) place la première arrivée des Turcs au Maghreb ; voir la note précédente.
(2) Dans Ibn Khaldoun, Mas’oîid ben Zemùm el-Bolt, chef des Benoù Riyàh fH. des JJerb., i, 56, 71, 138 ; ii, 92).
(3) « Et de ses enfants »>, ajoute le texte des H. ar. des cr., ce qui est contredit par le récit d’Ibn Khaldoùn.
Campagne de Yoûsof ben ‘Abd el-Mou’min contre les Francs en Espagne (1)
En la meme année, Yoûsof partit de Séville à la tête de ses troupes pour faire campagne contre les Francs et alla assiéger lïuete, ville qui est située à l’est et non loin de Tolède. De nombreux Francs vinrent se ranger sous les drapeaux d’Alphonse roi de Tolède [Alphonse IX de Castille], mais ne livrèrent pas de bataille rangée aux musulmans. Or ceux-ci vinrent, à cause de leur gi-and nombre, à manquer de vivres et furent ainsi forcés de quitter le territoire franc pour retourner à Séville. .Jusqu’à 571 (21 juillet 1175), Yoûsof y séjourna, organisant ses troupes et faisant faire d’incessantes incursions [P. 257| en territoire franc. Il y eut de nombreux combats et razzias où les Arabes déployèrent une bravoure indescriptible : en vain le champion arabe s’avançait entre les deux armées pour provoquer en combat singulier les chevaliers francs les plus réputés, nul n’osait relever son défi. Aboù Ya‘koùb Yoûsof regagna alors Merrakech (2).
[P. 272] La flotte sicilienne se présente devant Alexandrie et est mise en déroute
En moharrem 570 (août 1174), les Alexandrins et l’armée d’Egypte remportèrent une victoire sur la flotte des Francs de Sicile. Nous avons dit en effet que les Égyptiens avaient député au roi des fh*ancs sur le littoral
(1) Ce cliapitre ligure dans les llist. ar. (tes ci\, i, 591 .
(2) Comparez le récit de Miu'ràkeclii (ihüL) et de 1’//. des lierb. fii, 2UU). Au lieu de « Iluele », Tornbeig a mal restitue un mot écrit, d’une manière imi)aiTaite et en a fait « Honda ».
de Syrie ainsi qu’au prince de Sicile pour leur demander d’attaquer l’Égypte, de manière à leur permettre à eux-mêmes de se soulever et de chasser Çalâli ed-Dîn (Saladin). Le prince de Sicile équipa en conséquence une flotte considérable, etc. (1).
[P. 309] Révolte du prince de Gafça et conquête de cette ville par Yoûsof (2)
En 576 (27 mai 1180), Yoûsof s’avança en Ifrîkiyya et fît la conquête de Gafça. Le prince de cette ville, ‘Ali ben el-Mo‘izz ben el-Mo‘tazz, ayant vu que les Turcs étaient entrés en Ifrîkiyya, en avaient conquis une partie et avaient obtenu la soumission des Arabes, fut pris aussi de l’envie de se rendre indépendant et de secouer la suzeraineté de Yoûsof. Il se révolta ouvertement et, soutenu par les habitants de Gafça, il massacra la garnison almohade de cette ville en chawwàl 572 (1®’’ avril 1177). Le gouverneur de Bougie informa Yoûsof ae l’état de trouble où se trouvait le pays, de la reconnaissance faite par de nombreux Arabes du Turc K’arâk’oûch qui était entré en Ifrîkiyya, et du massacre de la garnison almohade de Gafça par ‘Ali d’accord avec les habitants de cette ville. Yoûsof commença par assurer les frontières qui pouvaient donner lieu à quelque crainte, et ce ne fut qu’après avoir pris ce soin qu’il passa en Ifrîkiyya avec ses troupes en 575 (7 juin ll~9). Pendant trois mois il assiégea Gafça, qui était bien fortifiée et dont les habitants étaient braves, et coupa les arbres des environs. La situation devenant pénible, ‘Ali sortit à l’insu de la
(l'i Ce chapitre ligure (.'n entier dans la Biblioteca (i, 495) et dans les H. ar. des cr. (i, 611).
(2) De courts fiagments de ce chii)itre se retrouvent dans VHist. des Berb.^ ii, 593, et le dernier alinéa, dans la Biblioteea, i, 499 ; il figure en entier dans les Hist. ar. des cr., i, 645.
population et do l’armée et arriva jusrpi’à la tente de Yoùsof, on il se fit connajti*e au chambellan dn prince. Ce dernier, très surpris qu’‘Ali eût jai, sans sauf-conduit, arriver jusqu’à sa tente, le laissa néanmoins pénétrer jusqu’à lui, et ‘Ali, après lui avoir baisé la main, essaya de se justifier et le pria d’agir avec une générosité digne de lui-même en faisant grâce aussi bien à lui ‘Ali qu’aux habitants. C’est ce que fit Yoûsof, qui pénétra dans la ville au commencement de l’année 57G (27 mai 1180) et envoya ‘Ali au Maghreb, où il le traita avec honneur et lui assigna un fief considérable (1). Il réinstalla une garnison alrnobade à Gafça, et pardonna également à iMas‘oùd ben Zemmàm, émir des Arabes, qui vint se présenter à lui, et qui fut aussi envoyé à Merràkecb.
Yoûsof se rendit ensuite à Mebdiyya, où il reçut un messager du roi de Sicile, qui venait solliciter la paix, et qui obtint une trêve [P. 310] de dix ans. Mais l’ifrîkiyya, ravagée par la famine, ne i)ouvait nourrir ni les hommes ni les chevaux, et il regagna précipitamment le Maghreb.
[P. 332] Mort de Yoûsof et avènement de son fils Ya‘koûb (2)
En 580 (13 avril 1184), Yoûsof passa du Maghreb en Espagne avec des troupes nombreuses, tant cavaliers que fantassins, et alla à l’ouest de ce pays assiéger Santarem, qui appartenait aux Francs. Au bout d’un mois, il tomba malade et mourut en rebî‘ I (H juin 1184);
(1) Sur ‘Ali (Ibn or-Uond), com|)aroz les récits d’Ibn Kbaldoùn (ii, 3i et 203), de Zcrkechi (p. 15-16) et de MeiTàkecbi (p. 218).
(2) Le premier alinea de ce chapitre se retrouve dans les Himt. nr. (les rr. (i, 665).
on le transporta en cercueil à Séville (1). 11 avait régné vingt-deux ans et un mois (2\ Gomme de son vivant il n’avait désigné aucun de ses fils pour le remplacer, les chefs almohades, d’accord avec la famille d’^Abd el- Mou’min, choisirent le fils du défunt Aboû Yoùsof Ya‘koiib, et l’installèrent sitôt que son père fut mort, car le voisinage de l’ennemi rendait l’entente urgente. Le nouveau prince tint très dignement sa place, maintint haut l’étendard de la guerre sainte et gouverna sagement ; plein de piété, il appliquait les peines légales aux grands aussi bien qu’aux petits; sa main ferme contint tout son vaste empire dans une obéissance parfaite. Après avoir réorganisé les places frontières d’Espagne et y avoir installé de nombreuses garnisons, il répartit aussi des troupes dans le reste du pays et mit tout en ordre, puis retourna à Merrâkech.
Son père Yoùsof avait gouverné sagement et avec plus de douceur qu’‘Abd el-Mou’min; il aimait [P. 333| et favorisait les savants, avait recours à leurs lumières^ leur confiait des fonctions et les attirait à sa cour; les populations lui obéissaient volontiers, et des territoires qui avaient résisté à son prédécesseur lui firent leur soumission; il ne changea rien au prélèvement des impôts tel que l’avait fixé son père. Son autorité resta toujours incontestée, grâce à la manière dont il gouverna et dont il ne se départit pas jusqu’à la fin de sa vie.
[P. 334] Bougie est conquise par les Almoravides puis reconquise par les Almohades (3).
Eu chafi.)àn 580 (6 nov. 1184), ‘Ali ben Ish’ôk’, connu sous le nom d’ibn Ghàniya, qui était l’un des princi-
(1) Voyez Recherches, de Dozy, S*'- éd., ii, p. 443; 11. des Berbères, II, 205.
(2) Deux mss lisent « et quelques mois ».
3) On retrouve ce chapitre dans les H. ar., etc. (i, 667). Sur
paux officiers des Almoravides, les anciens maîtres du Maglirel), partit de Mayorqne, oii il régnait, et alla conquérir l^ougie. En effet, à la nouvelle de la mort de Yoûsof ben ‘Abd el-Mou’min, il équipa les vingt bâliments qui constituaient sa flotte, alla jeter rancrc sur le littoral de Bougie, et après avoir débarqué les deux cents cavaliei'S almoravides et les quatre mille fantassins dont il était accompagné, il occupa cette ville sans coup férir. Ce succès tint à l’absence du gouverneur qui, peu de jours auparavant, était parti pour Merrâkecb sans laisser ni troupes ni défenseurs à Bougie, qu’aucun ennemi ne semblait alors menacer et que l’on croyait à l’abri d’un pareil coup d’audace d’ibn Ghaniya. Celui-ci fut rejoint par les suryivants des Benoù Il’ammûd, et cet accroissement de forces augmenta sa confiance. En apprenant cet événement, le gouverneur de Bougie, interrompant son voyage, revint sur ses pas à la tête de trois cents cavaliers almobades, auxquels il en joignit environ un millier d’autres recrutés parmi les Arabes et les tidbus de ces régions. Dès que l’Almoravide fut informé qu’il approchait, il marcha à sa rencontre avec mille cavaliers et engagea Faction, mais elle fut de courte durée, car tous les auxiliaires du gouverneur se retournèrent contre lui, de sorte qu’il dut fuir avec ses Almoliades et se retirer vers Merrakech. L’Almoravide regagna Bougie, et conquit ensuite tous les cantons qui en dépendent; mais Constantine résista, et il dut en faire le siège jusqu’en çafar 581 (3 mai 1185). A cette date, une armée almohade partie de Meri*àkech vint assiéger Bougie par terre et par mer, et les deux frères d’ ‘Ali ben Isli’âk’, c’est-à-dire Yah’ya et ‘Abd Allah, durent s’enfuir de là et rejoindre ‘Ali, qui leva le siège de Constantine et s’avança dans l’ifrîkiyya.
L’armée almohade venue de Merrakech et qui recon-
|(‘S r.'iils dont il y est (luestioi), cf. Zeckoclii, p. 18 ; 1’//. f/r.s Hcrbcres, II, 2()H, et Mci-i’âkeclii, Irad. fi'.,i>. 233.
quit Bougie comptait, comme troupes de terre, vingt mille cavaliers envoyés par Ya‘k’oûb, qui avait été mis au courant des événements parle gouverneur de Bougie et à qui celui-ci avait représenté les dangers que risquait de provoquer toute négligence.
|P. 342] L’Ifrîkiyya, d’abord conquise par les Almoravides et les Arabes, rentre sous l’autorité des Almohades (1).
Sous l’année 580, nous avons dit que Bougie, d’abord conquise par l’Almoravide ‘Ali ben Ish’âk’, fut reprise par l’armée de Ya‘k’oùb ben Yoùsof, et qu’ ‘Ali s’enfonça en Ifrîkiyya. Les Soleym, les Riyah’ et antres Arabes de ces régions se joignirent à lui, aussi bien que les Turcs que nous avons dit être venus d’Égypte dans ce pays sous la conduite de Cheref ed-Dîn K’arâk’oùch ; là aussi se trouvait parmi les Turcs d’Égypte, Bouzâba, mamloûk de Tak’i ed-Dîn, le neveu de Saladin (2). Réunis ainsi, ils formaient une troupe nombreuse et puissante, et tous ces alliés étaient hostiles au pouvoir almohade. Ils
(1) Ce chapitre se retrouve presque tout entier dans les H. ar. des cr. , I, GG9.
(2| Sous l’année 5S2 (t.xi, 345 ; H. ar. des cr., i, G72), notre auteur explique les événements auxquels il est fait ici allusion. En cette année^ Saladin rappela en Syrie Tak’i ed-Dîn qui gouvernait en Égypte, et refusa de le recevoir. Alors Tak’i ed-Dîn réunit des milices et des troupes pour se rendre au Maghreb, où l’appelait son mamloûk K’arâk’ouch, qui s’était rendu maîti’e des montagnes de Nefoùsa, de Barka, etc. Saladin, à cette nouvelle, rappela son neveu à la cour et lui attribua divers fiefs. Mais Taki ed-Dîn avait déjà fait partir son avant-garde sous le commandement de son mamloûk Bouzâba, lequel avait rejoint K’arak’oùch. — Behâ ed-Dîn {H. ar. etc., in, 90) fait également allusion à ces incidents. Tidjâni les raconte d’une manière un peu différente et donne plus de détails sur les débuts de K’arak’oùch en Ifrîkiyya (J. As.^ 1852, ii, 158 ; H. des Berb., II. 91 ; cf. VAfr. sept, au XIF s. de notre ère, p. 5). — Sur l’orthographe du nom Bouzâba, cf, II. Derenbourg, Vie d’Ousâma^ p, 450.
reconnureiU pour clief ‘Ali l3cn Isli’nk’, parce ' (ju’il appartenait aune famille fini exerçait le pouvoir depuis longtemps, et Ini donnèi’ent le titre d’Kmir des musulmans. Ils conquirent rifiîkiyya tout entière de l’esta l’ouest, moins les deux villes de'rnnis et de Mehdiyya, que les Alrnoliades occupaient et oi'i, se maintenant malgré tout, ils résistèrent à l’intimidalion, an blocus et à la force. Tous les fauteurs de troubles dans ce pays se joignirent à l’Almoravide insurgé, [P. \U3\ aussi bien que tous ceux qui ne cherchaient qu’à i)illei* et à faire le mal ; ils ravagèrent les villes, les places foiles et les villages, violèrent les femmes et abattirent les arbres. ‘Al)d el-Wàh’id ben ‘Abd Allah Ilintàti, alors gouverneur ddfrîkiyya, résidait à Tunis, d’on il écrivit à Merràkecli à Ya‘k’oùb, prince du Maghreb, ce qui se passait. L’Almoravide se dirigea vers la presqu’île de Bàchoù, qui est voisine de Tunis et renfermait de nombreux villages (1). Il en entreprit le blocus, puis il accorda Vaniân aux habitants, qui le demandèrent ; mais ses soldats y ayant pénétré, y pillèrent toutes les richesses, les bêtes de somme et les vivres, dépouillèrent les hommes de leurs derniers vêtements, s'emparèrent des, femmes et des enfants et laissèrent toute la population exténuée et sans ressources.
Ces malheureux se dirigèrent ensuite sur Tunis; là, ceux qui avaient assez de vigueur pour cela travaillèrent pour se procurer de quoi se sustenter, tandis que les plus faibles vivaient de la charité publique. Mais l’hiver étant survenu, ils furent fort éprouvés par le froid, et en outre la peste les accabla : on compta 12,000 morts dans une seule localité, ce qui peut faire juger dn reste.
L’Almoravide, une fois maître de l’ifrîkiyya, fit remplacer dans la khotba le nom des fils d’ ‘Abd el-Mon’min
(1) Il s'agii là d’une région biLUi connue (Edrisi, 138 et 118; btdii i, Kl'J et MO, etc.), et non d’une île, ainsi (lue le dit la traduction des II (u\ (les cr.
par celui du khalife Abbasside En-Nàçir lidîn-illûh, à qui il fit demander (l’investiture sous forme de) robes d’honneur et d’insignes noirs. En 582 (23 mars 1186), il alla mettre le siège devant Gafça, dont les habitants, après avoir expulsé la garnison almohade, reconnurent son autorité; il y organisa une milice formée d’Almoravides et de Turcs, et non content de la solidité des fortifications, il y laissa une garnison.
Au reçu de ces nouvelles, Ya’koùb ben Yoùsof forma une armée choisie de 20,000 cavaliers seulement, à cause du peu de vivres que l’on pouvait trouver dans ces l'égions et de l’état de ruine et de dévastation où elles se trouvaient, et se mit en marche vers Tunis en çafar 583 (11 avril 1187). Il fit marcher contre ‘Ali ben Ish’âk’, qui était alors à Gafça, un corps de 6,000 cavaliers com- - mandés par son neveu fils de son frère; mais quand on en vint aux mains, une troupe de Turcs qui accompagnait le corps Almohade fit défection, ce qui amena la défaite de ce dernier et la mort de plusieurs des officiers qui le commandaient, en rebî‘ I 583 (10 mai 1187). Ya’koûb, après avoir reçu cette nouvelle, continua de résider à Tunis jusqu’à la mi-redjeb (20 septembre) de cette année, et mena alors ses troupes contre l’Alrnoravide et les Turcs : la rencontre eut lieu proche [P. 344] de Gabès (1) et aboutit à la défaite d’ibn Ghaniya et des siens, dont il fut fait une extermination presque complète; le faible nombre qui échappa se jeta dans l’intérieur. Le même jour, Ya’koùb se dirigea contre Gabès, et quand il Peut conquise, il en tira les femmes et les enfants de K’arûk’oùch pour les expédier au Maghreb. Il marcha ensuite sur Gafça, qu’il assiégea pendant trois mois, et au cours de cette période, il ravagea les environs et en abattit les arbres. Les Turcs alors lui firent demander quartier pour eux-mèmes et pour les habitants, ce
(1) A El-Hainrna ^Berbères, ii, 211 ; VAfr. sept, au XIB s., p. 4, n. 1);
qui leur fut accordé. Les Turcs sortirent sains et saufs, et le prince, qui avait rcmar((ué leur l^ravonre et leui’ lcrocité, les envoya en garnison dans les i)laces fr'ontières ; mais les Almoravides qui étaient dans la ville furent mis à mort, les murs en furent démantelés et il n’y laissa plus subsister qu’une simple bourgade. Ainsi se réalisa la prédiction, rappelée plus haut (1), du Malidi Ibn Toûmert, que ses murs seraient détruits et ses ai'bres coupés (2).
La mine de Gafça opérée et l’ifrîkiyya remise en ordre, YaTv’oûb rentra à MeiTàkecli en 584 (l«r févr. 1188).
[T. XII, 37] Silves est prise par les Francs, puis reprise par les musulmans (3).
En 586 (7 févr. 1190) le roi Iranc Ibn er-Uenk (4) conquit Silves, dans l’ouest de l’Espagne, l’une des principales villes musulmanes de ce pays. Au reçu de cette nouvelle, Aboù Yoùsof Ya'k’oùb, émir d’Espagne et du Maghreb, équipa une armée nombreuse et, franchissant le détroit qui le séparait de l’Espagne, il fit aussi passer par mer un important corps de troupes. Il mit le siège devant cette ville et la combattit si vigoureusement que ses défenseurs durent demander grâce, ce qui leur fut accordé, et ils se retirèrent dans leur pays. 11 fit prendre également par une armée Almohade, à laquelle étaient adjoints de nombreux Arabes, quatre villes conquises
(1) Supra , p. 587.
(•2) 'ridjâni raconte comment Karakoùch, ayant fini par se brouiller avec les Benoù Gliàniya, fut crucifié à Waddàii en 609 (Journ.
1852, II, 15i).
(8) Ce cliapitre se retrouve dans les Hist. ar. des croisades (ii, L'' jiai'tie, p. 35).
(i) Ou |)lulôt 11)11 er-liîk. 11 s’a;;it du roi de Portugal Sanche (et, (Jêo(jraphic d’Aboulfêda^ ii, 2iÜ, n. 5).
par les Francs depuis quarante ans. Les audacieuses attaques de ces guerriers furent cause que le roi franc de Tolède [Alphonse IX de Castille, 1158-1214 de J.-Cq intimidé fit demander la paix, qui lui fut consentie pour une période de cinq ans; après quoi Aboû Yoùsof retourna à iMerrakech. Mais il y avait chez les Francs un parti hostile à cette trêve; seulement, comme il ne pouvait manifester son opposition, il attendit pour relever la tête que commençât l’année 591 (15 déc. 1194), où il arriva ce que nous dirons.
[P. 73] Guerre d’Aboû Yoùsof Ya‘koûb contre les Francs d’Espagne (1)
Cet événement est de cha‘bân 591 (10 juil. 1195). En effet le roi franc d’Espagne Alphonse [IX de Castille], ainsi que la reine de Tolède (2) écrivirent à Ya‘koûb une lettre ainsi conçue (3) : « En ton nom, ô Dieu très grand, créateur des cieux et de la terre ! Pour en venir au fait, ô émir, nul être doué d’une saine raison ou d’une intelligence nette n’ignore que lu es le chef de la religion hanîfienne (4) tout comme je le suis de la religion chrétienne. D’autre part, tu n’ignores pas jusqu’à quel point les chefs d’Espagne poussent le laisser-aller, l’abandon, l’insouciance du soin de leurs sujets, ainsi que les plaisirs auxquels ils s’adonnent. Aussi je leur impose la loi du plus fort, [P. 74] je vide leurs demeures, je réduis
(1) Ce chapitre figure dans \esHLst. ar. des Cr. (ii, P’® p., 78).
(2) Ces six derniers mots, par suite d’une leçon différente adoptée par Defrémcry {llist., etc.) y sont rendus par « dont la capitale était Tolède ».
(8) On retrouve dans la biographie de Ya‘koùb par Ibn Khallikan (iv, 338) un texte quelque peu dift'érent de cette lettre, dont la rédaction y est attribuée à Ibn el-Fakhkhâr.
(4) C’est-à-dire de la religion orthodoxe qui remonte à Abraham et qui a été restaurée par Mahomet.
— CAO —
leurs enfants en captivité, je promène ignominieusement les hommes mûrs et je massacre les jeunes. 'l'ii ne peux te soustraire à l’oljligalion de les protéger, car la for(‘e est entre tes mains et vous croyez que Dieu vous impose le devoii* de nous coml)attre un contr-edix. Mais niaiiilenant Dieu, connaissant votre faiblesse, ne vous impose plus que de nous combattre un contre deux. C’est nous à l’heure présenle qui allons vous combattre un contre plusieui's, sans que vous [ Hissiez nous l'epousscr nique vous soyez capables de nous résister. On m’a rapporté aussi que tu as commencé à faire des levées et que tu penses à combattre, mais (pic tu diffères d'année en année, que tu n’avances un pied que pour reculer l’autre, et j’ignore si c’est la pusillanimité qui t’arrête ou le manque de foi en ta révélation. On m’a dit encoi'e que tu ne trouves pas de moyen de faire la guerre. C’est peutêtre que tu n’oses t’y exposer'^? Eh bien! je te déclare, à l’effet de te tranquilliser, que je te tiens pour excusé et que je regarde comme respectés tous les traités, conventions et serments si tu amènes ici toutes tes forces dans tes bateaux et tes galères. Je marcherai contre toi avec toutes mes troupes pour t’attaquer dans l’endroit que tu préféreras. Si tu t’emportes, c’est un butin immense qui tombera entre tes mains et que tu pousseras devant toi; mais si je reste vainqueur, c’est mon pouvoir qui l’emportera sur le tien, c’est mon autorité qui s'étendra sur les deux religions, c’est ma prééminence qui s’imposera aux deux peuples. C’est Dieu qui exauce les désirs, et qui ])ar sa bonté accorde la félicité; il est le seul maître et il n’y a de bien qu’en lui ! » Après avoir pris lecture de ce message, Ya‘k’oùb écrivit ce verset (Koran, xxvii, 37) au haut de la lettre : « Retourne vers ceux qui t’envoient. Nous ii‘ons les attaquer avec une armée à laquelle ils ne sauraient résister; nous les chasserons de leur pays avilis et humiliés », et la renvoya au prince chrétien. Puis il l'émiit une formidable ai'méc et s’endjarqua pour l’Espagne.
D’après une autre version, un parti franc, mécontent, nous l’avons dit (1), de la paix conclue en 586(7 fév. 1190), parvint à réunir, à l’époque dont nous parlons, des troupes qui envahirent le territoire musulman, où elles massacrèrent et pillèrent tout et commirent d’épouvantables ravages. Ce serait la nouvelle de ces événements qui aurait déterminé le passage de YadCoùb en Espagne avec des troupes innombrables.
De leur côté, les Francs, sachant ce qui se préparait, réunirent des guerriers recrutés jusque dans les régions les plus éloignées, et s’avancèrent avec ardeur et une confiance dans le succès qui reposait sur leur nombre. Une bataille des plus acharnées fut livrée le 9 cha‘ban 591 (19 juillet 1195) au nord de Cordoue, à K’aUat Ribûh’ (Calatrava) dans un endroit connu sous le nom de Merdj el-H’adîd (2); la fortune, d’abord contraire aux musulmans, tourna ensuite contre les chrétiens, qui furent honteusement battus |P. 75] gi-ûce à la faveur divine : « Dieu a abaissé la parole des infidèles et élevé la sienne. Il est puissant et sage « (Koran, ix,40). 146,000 chrétiens furent massacrés, 13,000 furent faits prisonniers, et un butin immense échut aux musulmans : 143,000 tentes, 46,000 chevaux, 100,000 mulets et 100,000 ânes. Une proclamation de Ya‘koiib avait annoncé que chacun resterait maître de son butin personnel, à l’exception des armes, et ce qui fut déposé entre ses mains dépassait, après compte fait, 70,000 armures complètes. Du côté des musulmans, la perte fut de 20,000 tués.
Ya‘koùb, poursuivant les fuyards, trouva que Cala-
(1) Suprà, p. 609.
(2) Tornberg a imprimé à deux reprises K’aVat Riijàli’, mais a rectifié cette ürtl)Ogra[)hc dans son Index. Il s’agit de la célèbre bataille d’Alarcos, sur laquelle on peut voir VHist. des Berbères (il, 213); Meirâkecbi (trad., p. 245); Ibn Khallikân (iv, 340); le Kartàs (texte, |). 151; trad. Tornberg, p. 199). Au lieu de « Merdj el-H’adîd », Merrâkechi lit « Fah’c el-Djedîd ». C’est le 18 juillet 1195 qu’Alphonse IX perdit cette bataille.
trava, que les clirélicus avaient d’abord occupée, avait été évacuée par eux, tant leur terreur était ^l'ande; il y installa un gouverneur et un corps de milice, puis regagna Séville.
Après sa défaite, Alphonse se rasa la tete, retourna son crucifix, pi'it un àne i)Our nioiilnre en jurant de ne plus se servir de cheval ni de mulet avant do voir les chrétiens victorieux, et recruta de nouvelles troupes. Yadvoùb, qui en fut informé, envoya à Merrâkech et ailleurs l’ordre d’enrôler des soldats, mais sans exercer aucune contrainte, et de nombreux volontaires et soldés répondirent à son appel. Kn rebî’ I 5h2 (comm. le 2 févr. 1106), eut lieu une nouvelle bataille où les Francs furent encore honteusement battus, et à la suite de laquelle leurs richesses, armes, montures, etc., devinrent la proie des vainqueurs. Ya‘koùb alla assiéger Tolède, qu’il attaqua vigoureusement; il abattit les arbres des environs, y lança diverses expéditions qui s’emparèrent de plusieurs places fortes où l’on massacra les hommes et où l’on réduisit les femmes en captivité, tandis qu’on en ruinait les habitations et qu’on • démantelait les murailles. Aussi les chrétiens étaient-ils l'éduits à l’extrémité, tandis que d’autorité de l’islàm s’accroissait. Ya‘koûb retourna séjourner à Séville, et quand l’année 593 (23 nov. 1196) commença, il s’avança de nouveau sur le territoire des chrétiens, qui alors s’humilièrent et dont les rois demandèrent la paix d’un commun accord. Ya‘koûb voulait d’abord poursuivre ses conquêtes et en finir avec eux; il se décida cependant ' à leur accorder une trêve de cinq ans, par suite des nouvelles qu’on lui apporta des terribles ravages exercés par le Mayorcain ‘Ali ben Ish’àk’ en Ifrîkiyya, et il regagna Merrâkech à la fin de 593 (vers novembre 1197).
Ravages d’‘Ali l’Almoravide en Ifrîkiyya (1)
Pendant les trois années que passa Ya‘koùb en Espagne à combattre le bon combat, [P. 76] on ne reçut pas en Ifrîkiyya de nouvelles de lui : les ambitions d’‘Ali ben Ish’àk, l’Almoravide Mayorcain, qui tenait la campagne avec les Arabes, se réveillèrent alors, et il recommença ses attaques contre l’Ifrîkiyya. Ses troupes se répandirent partout, semant le pillage et la dévastation; les traces mêmes des villes furent effacées, les habitants disparurent et ces régions « restèrent désertes et toutes bouleversées » (Koran, ii, 261 ; xviii, 40; xxii, 44). Il voulait aller assiéger Bougie pour profiter de ce que Ya‘koùb était occupé à combattre les infidèles, et ne cacha pas son intention de marcher, dès qu’il aurait pris Bougie, contre le Maghreb. Mais quand Yadioùb sut ce qui se passait, il traita avec les chrétiens pour réduire le rebelle et le chasser, comme il avait fait déjà en 581.
|P. 95] Mort de Ya‘koûb ben Yoûsof et avènement de son fils Mohammed
Ya‘koùb mourut le 18 rebî‘ II (16 févr. 1199) ou, selon d’autres, de djomàda 1, 595 (16 mars 1199), à Salé, où il était venu de Merràkech, afin de voir la ville nommée Mehdiyya, qu’il avait fait édifier vis-à-vis Salé, dans la région la plus belle et la plus plaisante (2). Ce prince,
(1) Ce chapitre se retrouve dans les IL or, de.^ cr. (ii, P® partie, p. 83).
(2) La iMehdiyya du Maroc fut fondée par ‘Abd el-Mou’niin (voir la note de la p. 308, trad. fr. de Menâkechi), et Rabat par YaAoùb (Ibn Khallikan, iv, 341). Il semble donc que notre auteur a commis une confusion (Fischer, Mar. Sprichir., p. 180 des MUth. des Seîn.
qui avait i*égné quinze ans, était plein d’aréenr pour la guerre sainte et la religion, et sage aclininislrateur. Il abandonna le rite rnalékite et professa le rite zâliirite. Les juristes Z’fdiii'ites, qui furent alors nonibi’enx au Maghreb, jouirent de beaucoup d’autorité sous son règne; on les appelait aussi Il’azmiyya, [IL bO] du nom de leur chef Aboù Moh’ammcd [‘Ali ben AbrncdJ ben Il’azm, mais les partisans de ce système s’étaient fondus avec les Malékites (1). Ils reparurent et se développèrent beaucoup sous son règne ; mais, vers la fin, la sympathie de ce prince alla aux Cbâfe‘ites, et dans certains endroits il les appela aux fonctions de kâdi.
Mehdiyya, insurgée contre Ya‘k’oûb, se soumet à son fils Moh’ammed.
Lors de son départ d’Ifrîkiyya en 5St (3 avril 1185), Ya‘k’oùb donna à Aboù Sa‘îd ‘Otliman le gouvernement de Tunis et à Aboù ‘Ali Yoûnos celui de Mehdiyya : ils étaient frères et comptaient parmi les grands de la cour, de même que leur père ‘Omar Inti. Il nomma commandant de la garnison de Mehdiyya Moh’ammed ben ‘Abd el-Kerîm, guerrier brave, renommé et très dur pour les Arabes, dont il n’épargna que ceux qu’il intimidait. Ce chef, ayant appris qu’une portion des ‘Awf étaient campés à un certain endroit, marcha contre eux, mais par des chemins détournés, de sorte qu’après les avoir *
f. or. Spr., I, 2-’ P ). La mort de Y'a'koùb n’est pas racontée de la inêine manière par tout le monde, et certains prétendent qu’il disparut mystérieusement (Zcrkechi, tr. fr., p. 20; Ibn Kballikan, IV, 3U).
(1) Le texte édité par Tornberg est corrompu; il faut certainement lire ainsi que l’a d’ail-
leurs fait aussi Goidzilier f Die Zàliirilen^ j). 174, où le renvoi, dans la note 3, doit se lire « A'd/ud, xii, 05-96 ». Comparez aussi Quatremère, Ma/inlouh's, i, H, 209, et les Prolégomènes, ni, 5.
dépassés il fît volte-face; mais ils avaient eu connaissance de sa marche, si bien qu’ils s’enfuirent devant lui sans combattre et en abandonnant leurs biens et leurs femmes. Moh’ammed fît main basse sur le tout et rentra à Mehdiyya, où il remit ces dernières au gouverneur ; mais du butin proprement dit il s’appropria ce qui lui convint et ne laissa que le reste au gouverneur et à la milice. Alors les Benoù 'Awf se rendirent auprès d’Aboû Sa‘îd ben ‘Omar pour embrasser l’Unitéisme, et sollicitèrent son intervention a l’effet de se faire restituer leurs biens et leurs femmes. Aboù Sa‘îd fît appeler Moh’ammed ben ‘Abd el-Kerîm et lui donna l’ordre de restituer les dépouilles dont il s’était emparé ; mais comme le général répondait ne pouvoir le faire, puisque la milice les avait, le gouverneur l’interpella rudement et voulut employer la force. Alors Moh’ammed le pria d’attendre jusqu’à ce que, rentré à Mehdiyya, il pût reprendre ce qui était encore entre les mains delà milice, s’engageant, à parfaire de sa poche le manquant. 11 obtint ce délai et retourna à Mehdiyya ; mais il n’était pas tranquille, et après avoir réuni ses compagnons il leur raconta ce qui venait de lui arriver avec Aboù Sa‘îd, et s’engagea par serment à ne pas les abandonner. Ils lui en jurèrent autant, et alors il arrêta Aboù ‘Ali Yoùnos et s’empara de Mehdiyya. Aboù Sa‘îd obtint cependant l’élargissement de son frère Yoùnos moyennant une rançon de 12,000 dinars, somme que Moh’ammed distribua à la milice. A la suite des armements faits par Aboù Sa'îd en vue du siège de Mehdiyya, Moh’ammed députa à ‘Ali ben Ish’ûk’ l’Almoravide, et celui-ci s’engagea par serment à le soutenir. Alors Aboù Sa‘îd ne donna pas suite à son projet; mais la mort de Ya‘k’oùb ayant fait monter sur le trône son fils Moh’ammed, celui-ci envoya par mer une armée [P. 97] commandée par son oncle, et par terre une autre armée que commandait son cousin El-H’asan ben Aboù H’afç ben ‘Abd el-Mou’min. La première était parvenue à Bougie et la seconde à
Constanline, quand l’Almoravide et les Arabes qui le soutenaient s’enfuirent d’Itrîkiyya pour s’enfoncer dans le désert. Lorsque la flotte se présenta devant Melidiyya, Mohammed ben ‘Abd el-Kerîm se plaignit fies procédés d’Aboù Sa‘îd, déclarant qn’il reconnaissait l’autoritci du Prince des croyants Mohammed et livrerait la ville non à Aboû Sa‘îd, mais à ceux-là seulement qu’enverrait ce souverain. La prise de possession fut opérée en effet par des envoyés de ce dernier, et tout rentra dans l’ordre.
[P. 171] Kn djomâda H G03 (2 janvier 1207), mourut à l’hôpital de Baghdàd AboiVl-Fad’l ‘Abd el-Mon‘im ben ‘Abd el-‘Azîz Iskenderàni dit Ibn en-Nalroûni. Il avait été en Ifrîkiyya porter un message au Mayorcain [Ali ben Isliàk’], de qui il avait reçu un cadeau de 10,000 dinars maghrébins, qu’il distribua entièrement dans sa ville à ses amis et connaissances. C’était un homme de mérite, vertueux et tout à fait distingu(i; Dieu ait pitié de son ûme! Il était très vei'sé dans la littérature et est auteur de belles poésies. 11 fit à Mossoul un séjour de quelque durée pour étudier sous la direction du cheykli Aboû ’I-H’aram, chez qui je le fréquentai beaucoup.