MAGHREB ET DE L’ESPAGNE
Conquête de Tripoli de Barbarie et de Bark’a
[T. III, p. 19] En l’an 22 (29 novembre 642), ‘Amr ben el- ‘Açi marcha de l’Égypte sur Bark’a, dont les habitants se rendirent par composition moyennant paiement du tribut (constitué par) la vente de ceux de leurs enfants qu’ils voudraient (1).
Après avoir conquis Bark’a, il se dirigea sur Tripoli de Barbarie, qu’il assiégea sans résultat pendant un mois. Il était campé à l’est de la place, et un jour un homme des BenoùModlidj avec sept compagnons, étant allé chasser du côté de l’ouest, prit pour revenir, à cause de la chaleur, la route longeant la mer. Or, les remparts ne se prolongeaient pas jusqu’à la mer, et dans le port se trouvaient, vis à vis des habitations, les navires des chrétiens. Le Modlidjite et ses compagnons suivaient un chemin qui séparait la mer de la ville, où ils pénér
(1) La même chose est rapportée, avec plus de détails, par Bekri, Description de D Afrique septentrionale traduite par Mac Guckin de Slane, p. 11 (tirage à part du Journal asiatique, 1859). Aboû’ 1- Meh’âsin place la prise de Bark’a en Pan 21 ; cf. J. As., 1853, i, 138.
trèrent en poussant le cri « Dieu est grand », et les chrétiens, s’imaginant que tous les musulmans cnva^ hissaient la place, cherchèrent un refuge sur leurs navires. ‘Amr et ses troupes, voyant la lutte commencer et entendant pousser des cris, entrèrent à leur tour dans la place, et les chrétiens ne purent emporter sur leurs bâtiments que les objets les plus facilement transportables. La garnison du fort de Sebra (1) avait résisté quand ‘Amr était venu assiéger Tripoli, et la défense qu’avaient opposée les habitants de cette ville les avait complètement rassurés; mais à la suite de la conquête de Tripoli, ‘Amr envoya contre Sebra un fort détachement qui y arriva au matin, alors que l’on avait ouvert la porte pour laisser paître les troupeaux au dehors, [P. 20] dans l’ignorance où l’on était de la chute de Tripoli. La subite arrivée des musulmans leur permit de pénétrer audacieusement dans la place qu’ils mirent au pillage, puis ils rejoignirent ‘Amr.
Ce général marcha ensuite sur Bark’a (2), occupée par la peuplade berbère des Lowâta, lesquels se rendirent à composition moyennant un tribut de treize mille dinars et en stipulant le droit de vendre (3) ceux de leurs enfants qu’ils voudraient pour payer le tribut.
Les Berbères habitaient autrefois la Palestine, en Syrie, et avaient émigré vers Bark’a et le Maghreb à
(1) Bekri et Edrisi écrivent Cabra par un çâd. Il s’agit ici de l’ancienne Sabrata, à douze lieues ouest de Tripoli, et non de la localité du même nom près de Kayrawân (Hist. des Berbères, par Ibn Khaldoûn, trad. de Slane, table géographique, I, p. cii ; Fournel. Les Berbers, I, p. 22 ; cf. Tidjani, Journ, asiatique, 1852, II, 107).
(2) Ce nom paraît être mis ici pour un autre, ou bien il faut supposer que notre chroniqueur, oubliant que plus haut il a placé la soumission de Bark’a antérieurement à la conquête de Tripoli, a rapporté ensuite un récit provenant d’une autre source.
(3) Ici, comme plus haut, on pourrait lire « racheter » en
corrigeant le texte imprimé. Le texte arabe de Bekri porte
a vendre o. Comparez aussi V Histoire des Berbères (I, 302).
la suite de la mort violente de leur roi Djâloût (Goliath). Ils arrivèrent ainsi jusqu'aux deux districts de Loûbiyya et de Merâk’iya, dans l’Égypte occidentale (1), où ils se divisèrent : les deux tribus berbères de Zenâta et de Meghîla poussèrent plus avant à l’ouest et s’installèrent dans les montagnes ; les Lowâta se fixèrent dans la région de Bark’a, autrefois la Pentapole,et s’y répandirent jusqu’au Soûs;lesHawwâra s’établirent dans la ville de Lebda (2), et les Nefoûsa vers la ville de Sebra. Cette invasion eut pour effet l’émigration des Roûm établis dans le pays, et les Africains (3), qui étaient dominés par les Roûm et leur payaient tribut, se joignirent aux nouveaux occupants.
[P. 67] Gouvernement d’ ‘Abd Allâh ben Sa‘d ben Aboû Sarh’ en Égypte et conquête de l’Ifrîkiyya.
En l’an 26 (16 oct. 646), l’administration du kharâdj de l’Égypte fut enlevée à ‘Amr ben el-‘Açi pour être confiée à ‘Abd Allâh ben Sa‘d ben Aboû Sarh’, qui était frère de lait (4) d’‘Othmân. [P. 68] Chacun de ces chefs voulant nuire à son rival, ‘Abd Allah écrivit à ‘Othmân qu’ ‘Amr administrait mal le kharâdj (impôt foncier), et ‘Amr, de son côté, écrivit au prince qu’ ‘Abd Allâh était peu au courant des stratagèmes de la guerre : ‘Othmân destitua et rappela ‘Amr, et confia à ‘Abd Allâh le commandement militaire et l’administration du kharâdj. ‘Amr alla le trouver, fort irrité et portant
(1) « Quand on part d’Alexandrie pour se diriger vers l’Égypte, on rencontre d’abord le pays de Merâk’ iya, puis celui de Loûbiyya » (Merâçid, III, p. 20 et 70 ; l’orthographe de ces deux noms y est indiquée). Il s’agit de la Libye et de la Marmarique. {J. As., 1844, II, 355).
(2) L’ancienne Leptis Magna (Bekri, 26 et 199 ; Edrisi, éd. Dozy et de Goeje, 154).
(3) C’est-à-dire les populations indigènes. On retrouve ces détails dans Ibn ’Abd el-H’akem [Hist. des Ber b., I, 301J.
(4) D’autres le disent frère utérin de ce khalife.
comme vêtement une djohba doublée : « Qu’est-ce que cette doublure ? » dit le prince. ‘Amr répondit : [lacune (1)] « C’est ce que je savais, dit ‘Othmûn, et ce que je ne voulais pas. »
‘Abd Allah, qui appartenait au djond (corps d’armée) d’Égypte, avait, dès l’an 25 (27 octobre 645), reçu d’ ‘Othmàn l’ordre d’attaquer l’Ifrîkiyya (2) avec la promesse, s’il restait vainqueur, qu’il lui serait alloué le cinquième du quint ; en outre, ce prince nomma comme chefs du djond ‘Abd Allah ben Nafi‘ ben ‘Abd el-K’ays et ‘Abd Allah ben Nâfi‘ ben el-Hârith, et les envoya à leur poste avec l’ordre d’attaquer le prinee d’ifrîkiyya de concert avec ‘Abd Allah ben Sa‘d, qui continuerait ensuite ses fonctions. Obéissant à ces ordres, ces chefs se jetèrent sur rifrîkiyya avec une forte armée composée de 10,000 braves musulmans, et l’ennemi conclut la paix moyennant paîment d’une somme d’argent sans que les envahisseurs pénétrassent bien loin, à cause de la nombreuse population de l’Ifrîkiyya.
Devenu gouverneur [de l’Égypte], ‘Abd Allah ben Sa‘d demanda à ‘Othmân de faire la conquête de l’Ifrîkiyya et de lui envoyer à cet effet des renforts. Après avoir consulté les Compagnons qui se trouvaient auprès de lui, et dont la plupart se montrèrent favorables àceprojet^ ‘Othmân lui envoya des troupes de Médine, où figuraient plusieurs des principaux Compagnons, entre autres ‘Abd Allah ben ‘Abbâs. ‘Abd Allah ben Sa‘d s’avança avec eux en Ifrîkiyya et se joignit à Bark’a à ‘Ok’ba ben Nâfi‘ et aux musulmans qui occupaient cette ville. De là on marcha sur Tripoli, où on livra au pillage les biens des Grecs (Hoùm) qui y habitaient, puis on poussa en avant, en expédiant des colonnes légères dans toutes les direc-
(1) La réponse manque, et Je l’ai vainement cherchée dans nombre de chroniques.
(2) Sous le nom d’ifrîkiyya on sait que les Arabes désignent la portion de l’Afrique septentrionale correspondant à peu près à la province de Constantine et à la Tunisie actuelles.
lions. L’Ifrîkiyya obéissait alors à Djerdjîr (Grégoire), dont l’autorité s’étendait de Tripoli à Tanger et qui y gouvernait au nom d’Hirakl (Héraclius), roi des Roûm, entre les mains de qui il versait chaque année le produit des impôts. A la nouvelle de l’agression des musulmans, ce gouverneur se prépara à la résistance. Il réunit ses troupes et les habitants du pays; son armée comptait 120,000 cavaliers et se heurta aux envahisseurs [P. 69[ en un lieu situé à un jour et une nuit de Sobeytala (Suffetula), alors siège du gouvernement. Des combats quotidiens s’engagèrent, puis ‘Abd Allah ben Sa‘d fît inviter son adversaire à se convertir ou à payer tribut ; mais le chrétien refusa dédaigneusement l’une et l’autre alternatives. ‘Othmân, qui était sans nouvelles des troupes engagées dans cette expédition, envoya ‘Abd Allah ben ez-Zobeyr avec une troupe d’hommes à l’effet de le renseigner; ce messager arriva à marches forcées et vint se joindre aux combattants. Son arrivée fut saluée par des cris de joie et de « Dieu est grand » qui excitèrent la curiosité de Djerdjîr ; mais la réponse qu’on lui donna, qu’il s’agissait de l’arrivée de renforts, abattit son courage. ‘Abd Allah ben ez-Zobeyr vit le combat se faire, comme chaque jour, depuis l’aurore jusqu’à midi, où les divers groupes, quand retentissait l’appel à la prière, se retiraient sous leurs tentes ; mais comme le lendemain il remarqua qu’Ibn Aboû Sarh’ ne participait pas à la lutte, et qu’il s’enquit du motif de son absence on lui dit que ce chef s’abstenait par crainte, à cause d’une proclamation par laquelle Djerdjîr promettait de donner cent mille dinars et sa propre fille à celui qui tuerait le chef musulman. Alors Ibn ez-Zobeyr se rendit auprès de ce dernier et lui conseilla de faire proclamer que celui qui lui apporterait la tête de Djerdjîr recevrait cent mille dinars, la fille de ce chrétien et le gouvernement de ce pays. C’est ce qui fut fait, et alors les craintes de Djerdjîr devinrent bien plus vives que celles d’ ‘Abd Allah ben Sa‘d.
Ibn ez-Zobeyr dit ensuite à celui-ci : « Les choses traînent en longueur^ et l’ennemi qui combat sur son territoire peut recruter des troupes sur place, tandis que nous sommes éloignés de nos frères et des pays qu’ils habitent. Je suis en conséquence d’avis que demain nous laissions sous leurs tentes une bonne troupe des plus braves de nos soldats, qui se tiendra toute prête à combattre, tandis que nous attaquerons avec le reste de nos forces et que nous fatiguerons et épuiserons nos adversaires ; puis quand ils se retireront et que nous en ferons autant, nos troupes fraîches et bien reposées feront une sortie subite, et peut-être Dieu nous accordera-t-il le dessus. » On sollicita sur le plan l’avis de plusieurs des principaux Compagnons, qui le jugèrent bon. En conséquence, le lendemain on laissa sous leurs tentes les plus braves des musulmans, qui gardèrent auprès d’eux leurs chevaux tout sellés, tandis que le reste des troupes combattit avec ardeur jusqu’à midi, et quand [P. 70] l’appel à la prière retentit alors, les chrétiens, comme d’habitude, voulurent se retirer. Mais Ibn ez-Zobeyr ne leur en laissa pas le loisir et continua le combat pour les fatiguer davantage ; ensuite il battit en retraite, et les deux troupes fatiguées déposèrent leurs armes.
Mais alors Ibn ez-Zobeyr se mit à laj tête des braves qu’on tenait en réserve et qui étaient tout dispos ; il se précipita sur les chrétiens, qui ne se doutèrent de son arrivée que quand il fut au milieu d’eux et que ses troupes firent une charge générale au cri de « Dieu est grand », si bien qu’elles ne leur laissèrent pas le temps de s’armer. Djerdjîr fut tué par Ibn ez-Zobeyr lui-même, ses troupes furent mises en déroute et subirent des pertes considérables, sa fille fut faite prisonnière par les vainqueurs. ‘Abd Allah ben Sa‘d mit le siège devant la ville, dont il s’empara, et qui renfermait plus de richesses que nulle autre : la part de prise de chaque cavalier
fut de trois mille, celle de chaque fantassin de mille dinars (1).
Après la conquête de Sobeytala, les troupes furent envoyées dans les diverses directions et poussèrent jusqu’à Gafça en se livrant au pillage et réduisant les habitants en captivité. Un corps d’armée fut envoyé contre la forteresse d’El-Adjem (2), où la population de la région s’était réfugiée et qui se rendit par composition. Les habitants de l’Ifrîkiyya traitèrent moyennant le paîment de 2,500,000 dinars. ‘Abd Allah ben ez-Zobeyr, à qui fut donnée la fille de Djerdjîr, reçut la mission d’annoncer à ‘Othmân l’heureuse conquête de ce pays. On dit aussi que la fille de Djerdjîr tomba aux mains d’un des Ançâr, qui la fit monter sur un chameau et lui adressa ces vers du mètre redjez :
O fille de Djerdjîr, tu poursuis ta destinée ! C’est en Hedjâz maintenant que se trouve celle qui te commande, et tu vas porter une outre d’eau puisée à K’obâ ! (3)
‘Abd Allah ben Sa‘d regagna l’Égypte après un séjour en Ifrîkiyya d’un an et trois mois ; trois musulmans seulement manquaient, entre autres le poète Aboû Dho’ayb le Hodheylite, qui fut tué et enterré dans ce pays (4). Le quint de l’Ifrîkiyya fut transporté à Médine
(1) Une note de XEisl. des Berbères (I, 17) montre l’absurdité de ces chiffres, que l’on retrouve aussi dans le Nodjoûm (I, 89).
(2) El-Adjem ou Ledjem, ou château de la Kâhina, est situé entre Sfax et Mehdiyya (Bekri, 52 et 76 ; Journ. as., 1852, II, 117, etc.).
(3) Kobâ est un village près de Médine et fournit de l’eau à cette ville. Un autre récit ajoute que la princesse, quand elle comprit la menace qui lui était faite, se jeta du chameau qui la portait et se tua {Hist. des Berb., I, 306).
(4) Un peu plus bas (p. 17), la mort d’Aboû Dho’ayb est rappelée. Ce poète, qui s’appelait Khowaylid ben Khâlid ben Moh’riz, est l’objet d’une notice du Kitâb el-Aghâni (VI, 58). Le poème qu’il fit à l’occasion de la mort de ses cinq fils, enlevés en un an par la peste, lui valut d’être regardé comme le premier des poètes Hodheylites. Il prit part à la campagne contre l’Ifrîkiyya avec ‘Abd Allâh ben Sa‘d, qui l’envoya avec ‘Abd-Allâh ben ez-Zobeyr porter au khalife ‘Othmân la nouvelle des succès dont ils pouvaient se glorifier ; mais
et acheté par Merwân ben el-H’akam moyennant 500,000 dinars, somme dont ‘Othmanlui fît la remise. Ce fut une des choses que Pon reprocha à ce prince (1). Telle est la meilleure version [P. 71] en ce qui concerne le quint do l’Ifrîkiyya. En effet, on dit aussi qu’Othmân en fît don à ‘Abd Allah ben Sa‘d, ou selon d’autres, à Merwân ben el- H’akam, ce qui indique, peut-être, qu’il donna le quint de la première expédition à ‘Abd-Allah, et à Merwân celui de la seconde, qui aboutit à la conquête de toute l’Ifrîkiyya.
Révolte et seconde conquête de l’Ifrîkiyya
Héraclius, roi de Constantinople, prélevait un tribut sur tous les autres rois chrétiens, d’Égypte, d’Ifrîkiyya, d’Espagne^ etc. Après que la paix eut été conclue entre les habitants de l’Ifrîkiyya et ‘Abd Allâh ben Sa ‘d, ce souverain y envoya un Patrice chargé de prélever une somme égale à celle qui avait été payée aux musulmans. Quand cet envoyé, qui descendit à Carthage, fît connaître l’objet de sa mission aux habitants réunis, ceux-ci refusèrent, disant qu’ils payeraient à l’empereur la somme habituelle, mais qu’il en faudrait défalquer ce qui avait été versé aux musulmans. Le gouverneur chrétien qui avait remplacé Djerdjîr fut, à la suite de
il ne put accomplir cette mission, car la mort le frappa en Égypte. — Ce même ouvrage met dans la bouche même d’‘Abd Allâh ben ez- Zobeyr le récit des circonstances, un peu différentes de ce que dit notre auteur, dans lesquelles il tua Djerdjîr de sa main ; ce récit figure en note à la p. àwi.l diQVHist. des Berbères) ci. J. .45., 1844, II, 341 ; Dayân^ T, 5.
(1) Le même détail est rapporté dans des termes presque identiques, par VAghâni (VI, 59). Il est probablement fait ici allusion aux faveurs scandaleuses dont ‘Othmân combla sa famille et les siens et qui aboutirent à l’insurrection où il périt. D’après Wâk’idi (ap. Nodjoûm, I, 89), le patrice versa 2,520,000 dinars, dont ‘Othmân, dans l’espace de vingt-quatre heures, fit don à la famille d’Elll’akam, selon les uns, ou, selon d’autres, à la famille de Merwân. Cf. Fournel, Les Berbers, I, 20 et 113.
grands troubles, chassé par le Patrice et se rendit en Syrie, où le pouvoir était, à la suite du naeurtre d’ ‘Ali, exercé par Mo‘âwiya ben Aboû Sofyân. Il dépeignit à celui-ci la situation de Tlfrîkiyya en le priant dePy faire accompagner par une armée. Le prince de Syrie envoya avec lui Mo‘âwiya ben H’odeydj (Kindi) Sekoûni (1), mais celui-ci, par suite de la mort du chrétien survenue à Alexandrie, arriva seul dans Tlfrîkiyya, qui était en ébullition. Il s’installa avec des forces imposantes auprès de K’amoûniya (2) et expédia de là un corps de troupes contre les 30,000 soldats que le Patrice fit marcher contre lui et qui furent défaits. On mit le siège devant le fort de Djeloùlâ (3), mais sans succès; puis les remparts s’étant écroulés, les musulmans mirent la place au pillage. Des colonnes lancées dans diverses directions pacifièrent et soumirent le pays, après quoi Mo‘âwiya repassa en Égypte.
L’Ifrîkiyya resta ensuite lè pays le plus soumis et le plus obéissant jusqu’à l’époque de Hichâm ben ‘Abd ei- Melik, où [P. 72) des gens de l’Irak s’étant glissés dans le pays vinrent exciter les habitants et soulever des discussions qui durent encore (4). Ceux-ci répondaient ne pas vouloir s’insurger contre les imams à cause des sommes prélevées par ceux qui les représentaient ; et comme les nouveau-venus disaient que les seconds se bornaient à agir d’après les instructions des premiers : « Encore faut-il, répondirent-ils, que nous en infor-
(1) Ce personnage est cité par Nawawi, p. 563 ; cf. Berbères, I, 210 et 324 ; et Beladhori, p. 227. L’orthographe de son nom est fixée par Ibn el-Athîr, et on lit aussi Sekoûni dans Tidjâni (Journ. as., 1852, II, 105).
(2) ‘Abd el-Hakem écrit Koûniya {Berbères, I, 307, cf. 325 et 330). Sur cette localité, voir Fournel, Les Berbers, I, 153.
(3) Djeloûla est à une journée deKayrawân (Edrisi, p. 140 ; Bekri, 78 ; Berbères, I, 307) . Bekri raconte la conquête de cette ville par Ibn H'odeydj.
(4) Allusiôn au développement des doctrines kharédjites; voir Berbères, 1, 216.
mions le khalife! » En conséquence Meysera et une vingtaine de messagers avec lui furent dépêchés à Hicham, de qui ils ne purent obtenir d’audience ; ils allèrent alors trouver El-Abrech et lui dirent : « Informe le Prince des croyants que notre émir nous mène en expédition avec son djond et qu’il distribue à celui-ci le butin que nous avons fait, disant que cela vaut mieux pour la guerre qu’il entreprend ; s’il y a une ville à assiéger, c’est nous qu’il met au premier rang et le djond au dernier, disant que notre mérite au ciel sera plus grand. Et pourtant des gens comme nous valent bien ses frères ! Ensuite nos oppresseurs se sont mis à fouiller les ventres de nos brebis pour en extraire des fœtus dont la blanche toison est destinée à fournir des pelisses au Prince des croyants, de sorte que mille brebis périssent pour donner une seule toison. Tout cela, nous l’avons supporté ; mais quand ensuite ils ont enlevé les plus belles de nos filles, nous leur avons dit que, bien qu’étant musulmans, nous ne trouvions pareil fait autorisé par aucun livre ni aucune pratique traditionnelle. Nous voulons savoir si cette conduite a ou non l’approbation du Prince des croyants I »
Gomme leur séjour en se prolongeant épuisait leurs ressources, ils remirent leurs noms par écrit aux ministres du prince, en les priant, s’il demandait des renseignements, de le mettre au courant. De là ils regagnèrent PIfrîkiyya, où ils attaquèrent et tuèrent le gouverneur nommé par Hichâm, puis se rendirent maîtres de ce pays. Quand Hichâm, informé de ces événements, demanda les noms de ceux qui étaient venus le trouver, il se trouva que ceux-là mêmes étaient les coupables.
Invasion de l’Espagne
A la suite de la conquête de l’Ifrîkiyya, et conformément aux ordres d’ ‘Othmân, ‘Abd Allah ben NâfP ben el-
H’açîn (1) et ‘Abd Allah ben Nâfi ‘ ben ‘Abd el-K’ays passèrent en Espagne par mer. ‘Othmân écrivit alors à ceux qui s’enrôlaient sous leurs drapeaux que Constantinople ne pourrait être conquis que par l’Espagne. Ces chefs étaient accompagnés de Berbères, et l’appui divin ajouta aux territoires musulmans un pays aussi grand que rifrîkiyya (2). Quand ‘Othmân rappela de cette dernière région ‘Abd Allah ben Sa ‘ d, il laissa en place ‘Abd Allah ben Nâfi‘ ben ‘Abd el-K’ays. ‘Abd Allâh ben Sa‘d rentra en Égypte, d’où il envoya au khalife des richesses qu’il y avait réunies. Or ‘Amr ben el-‘Açi étant venu trouver [P. 73] ‘Othmân, celui-ci lui dit : « Savais-tu qu’après ton passage cette chamelle pût encore donner tant de lait? — Aussi, reprit ‘Amr, ses nourrissons sont-ils morts. »
En l’an 26 (16 oct. 646) mourut le poète Aboû Dho’ayb le Hodheylite en Égypte, alors qu’il revenait d’Ifrîkiyya. D’autres le font mourir dans le désert, alors qu’il se rendait à la Mekke, ou encore dans le pays des Roûm ; mais on est unanime à dire que ce fut sous le khalifat d’Othmân {suprà, p. 13).
[P. 107] En l’an 33 (l®"* août 653), eut lieu la seconde expédition d’ ‘Abd Allah ben Sa ‘d contre l’Ifrîkiyya, dont les habitants avaient violé le traité conclu avec eux (3).
(P. 161] En Pan 35 (10 juill. 655), vers la fin du khalifat d’ ‘Othmân, Ma‘bed ben el-Abbâs ben ‘Abd el-Mot’t’alib fut tué en Ifrîkiyya (4).
(1) Peut-être faut-il lire a ... Nâfi’ ben el-Hârith, » comme plus haut, p. 10. Mais le Bayàn (t. II, 5) écrit aussi « H’açin ».
(2) Il est aussi fait allusion à une conquête de l’Espagne qui aurait eu lieu à cette date invraisemblable par le Nodjoûm (I, 90).
(3) Il n’est parlé de cette seconde expédition ni par Ibn ‘Abd el- Hakam ni par Noweyri ; mais le Nodjoûm (1, 89) la mentionne aussi. Eournel n’y fait aucune allusion. On sait du reste que les traditions relatives à ces premiers temps sont assez confuses; voir de Slane, LctLre, etc. [J. Âs.^ 1844, II, 329).
(4) Le Nodjoûm (I, 90) place la mort de Ma‘bed en 33, lors de la seconde expédition d’IbnSa‘d.
[P. 351] En l’an 41 (6 mai GGl), ‘Amr ben cl-‘Açi nomma au gouvernement de l’Ifrîkiyya son cousin du côté maternel ‘Ok’ha ben NAfi^ ben ‘Abd K’ays (sic). [P. 352] ‘Ok’ba poussa jusque chez les Lowata et les MczAta, qui d’abord lui prêtèrent obéissance pour ensuite retourner à leurs erreurs ; de sorte que, cette année môme, il dirigea contre eux une expédition où il leur tua du monde et leur fit des prisonniers. En Tan 42 (25 avril 662), il conquit Ghadamès et y agit de même. En 43(11 avril 663), il conquit des portions du Soudan et se rendit maître de Waddan, qui dépend de Bark’a. Il conquit aussi tout le pays des Berbères. C’est lui qui, en l’an 50 (28 janvier 670) jeta les fondements de K’ayrawân. Ces faits seront racontés plus loin (1).
[P. 386] Gouvernement d’ ‘Ok’ba ben Nâfi* en Ifrîkiyya et fondation de la ville de K’ayrawàn
D’après AboûDja‘far T’abari, MaslamabenMokhalled était en Pan 50 (28janv. 670) gouverneur de l’Ifrîkiyya, et ‘Ok’ba, à qui il avait succédé, avait construit K’ayrawan ; mais les chroniqueurs maghrébins placent à cette année le début du gouvernement d’ ‘Ok’ba ben Nâfi‘, qui dura jusqu’en 55 (5 décembre 674), et la fondai tion de K’ayrawân, et font de Maslama le successeur d’ ‘Ok’ba. Comme ces faits doivent leur être mieux connus, je vais suivre la version qu’ils ont consignée dans leurs livres. Mo‘âwiya ben Aboû Sofyân, disentils, destitua Mo‘âwiya ben Hodeydj et le remplaça dans ce gouvernement, en l’an 50, par ‘Ok’ba ben Nâfi‘ Fihri, qui était resté à Bark’a et à Zawîla depuis qu’il les avait conquises du temps d’ ‘Amr ben el-‘Açi et d’où
(1) Cette suite do renseignements n’est d'accord ni avec ce que nous savons par d’autres sources, ni avec ce qui suit. Cependant le Nodjoûm (I, 140) rapporte aussi la conquête que fît ‘Ok’ba en 43 d’une partie du Soudan ainsi que de Waddan [texte, Wardàn) ; cf. Merâçid, III, 281) ; il mentionne une expédition faite en 45 par Mo' âwiya ben ll’odcydj contre l’Ifrîkiyya (I, 146).
il avait pratiqué la guerre sainte et fait des conquêtes. Avec les dix mille cavaliers que Mo‘awiya lui envoya en nfïême temps que sa nomination, ce chef pénétra en Ifrîkiyya, et le concours que lui prêtèrent les Berbères convertis lui procura une nombreuse armée. Son épée s’abattit sur les habitants qui, à l’arrivée d’un chef musulman, se soumettaient et, au moins en partie, [P. 387] faisaient profession de l’Islam, puis qui, quand il s’en allait, se révoltaient et abjuraient. Il crut alors devoir bâtir une ville où habiteraient les troupes musulmanes avec leurs familles et leurs biens, et où elles seraient en sécurité contre les soulèvements des indigènes. Il arriva sur l’emplacement de K’ayrawân, qui n’était alors qu’une cuvette dont les fourrés étaient pleins de bêtes fauves, de serpents, etc. Comme le ciel exauçait ses prières, il commença par invoquer Dieu, puis prononça ces mots : « Serpents et bêtes féroces I nous sommes les Compagnons de l’Apôtre de Dieu ! éloignez-vous, car nous allons nous fixer ici, et nous tuerons tous ceux d’entre vous que nous trouverons dorénavant en ces lieux. » On vit alors les reptiles s’éloigner en emportant leurs petits, et ce spectacle amena la conversion d’une tribu berbère nombreuse. 11 fit abattre les arbres et construire la ville ainsi que la grande mosquée; la masse édifia de petites mosquées et des demeures, et les maisons s’étendirent sur une longueur de 3,600 brasses. En 55 (5 décembre 674), toutes les constructions étaient achevées et habitées, sans que, pendant le cours de la construction, on cessât de faire des expéditions et de recueillir du butin. De nombreux Berbères se convertirent, le domaine habité par les musulmans s’agrandit, les cultures des hommes du djond fixés en ces lieux prospérèrent, le séjour en était sûr, de sorte que l’Islâm y fut solidement implanté (1).
(1) Cf. Hist. des Berh., i, 311 et 327 ; Bayân, i, 13; Fournel, i, 155.
Gouvernement de Maslama ben Mokhalled
Mo‘awiya ben Aboù Sofyan confia alors le gouvernement de l’Égypte et de l’Ifrîkiyya à Maslama ben Mokhalled Ançari, qui nomma en Ifrîkiyya un de ses clients nommé Aboû’l-Mohadjir. Celui-ci se rendit dans ce pays, où il procéda sans aucun ménagement à la destitution d’^Ok’ba. ‘Ok'ba se rendit en Syrie pour se plaindre des procédés d’Aboû’ 1-Mohûdjir à Mo‘âwiya, qui s’excusa et lui promit de lui rendre sa situation ; mais les choses traînèrent en longueur, et ce prince étant venu à mourir, son fils et successeur Yezîd rendit, en 62 (19 sept. 681), à ‘Ok’ba, la situation antérieurement occupée par ce chef, qui rejoignit son poste.
D’après le récit d’El-Wakidi, ‘Ok’ba ben Nûfi‘, devenu gouverneur d’Ifrîkiyya en 46 (12 mars 666), fut le fondateur de K’ayrawân et occupa cette situation jusqu’en 62 (19 sept. 681), où il fut révoqué par Yezîd ben Mo‘û\viya et remplacé par Aboû’l-Mohâdjir, client des Ançûr. [P. 388] Celui-ci emprisonna ‘Ok’ba et le maltraita, ce qui parvint aux oreilles de Yezîd ben Mo‘âwiya et fut cause que ce prince écrivit au nouveau gouverneur de rendre ‘Ok’ba à la liberté et de le lui envoyer. A la suite de son entrevue avec Yezîd, ‘Ok’ba, réintégré comme gouverneur de l’Ifrîkiyya, fit arrêter et emprisonner Aboû’l-Mohâdjir. Alors eurent lieu les événements auxquels est attaché le nom de Koseyla, et dont nous parlerons sous l’année 62.
[T. IV, p. 88] Second gouvernement d’‘Ok’ba ben Nàfi‘ en Ifrîkiyya : ses conquêtes et sa mort
Nous avons raconté qu’‘Ok’ba, dépouillé de l’administration do rifrîkiyya, était retourné en Syrie [P. 89]
auprès de Mo^âwiya, qui lui avait promis de lui rendre cette situation et qui était mort pendant qu’^Ok’ba était encore en Syrie. En 62 (19 sept. 681), Yezîd, réalisant la promesse de son père, le renvoya en Ifrîkiyya, et ce chef se rendit en toute hâte à K’ayrawan, où il se saisit d’Aboû’ 1-Mohâdjir et le jeta enchaîné dans une prison. Il laissa dans cette ville un djond avec ses enfants et ses biens, et y nomma pour le remplacer Zoheyr ben K’ays Balawi, à qui, en présence de ses propres enfants, il annonça qu’il avait fait à Dieu le sacrifice de sa vie et qu’il allait combattre sans trêve les infidèles; puis il lui donna les instructions nécessaires pour agir après lui. Il s’avança alors avec des forces considérables jusqu’à la ville de Bâghâya, où s’étaient concentrés les Roûm en très grand nombre ; il leur livra une bataille acharnée où il les mit en déroute, leur fit subir de très grandes pertes en hommes et en biens, et les força de se réfugier dans la ville, dont il commença le siège. Peu soucieux de s’immobiliser là, il marcha bientôt contre le Zâb, vaste région comprenant plusieurs villes et de nombreuses bourgades, et y attaqua Arba (l)^qui en est la ville la plus considérable et où les Roûm et les chrétiens lui opposèrent delà résistance; une partie cependant s’enfuit dans les montagnes, et ceux qui étaient restés durent, à la suite de plusieurs rencontres avec les musulmans, fuir à leur tour après avoir perdu de nombreux cavaliers, et ‘Ok’ba marcha sur Tâhert. Alors les Roûm sollicitèrent le concours des Berbères, qui répondirent en grand nombre à cet appel, et une sanglante bataille fut livrée, où les musulmans faillirent succomber sous le nombre; mais, grâce à la protection divine, les alliés furent battus et perdirent une foule des leurs, en outre de leurs richesses et de leurs armes.
‘Ok’ba,poursuivant sa marche en avant, arrivaà Tanger,
(1) Ce nom se retrouve dans Noweyri (ap. Berbères^ i, 332). Bekri parle d’un ‘Ayn Erbân (p. 129 et 324).
où Ilyân (Julien), patrico dcUoûm, vint lui présenter do riches cadeaux et reconnaître son autorité. Interrogé sur l’Espagne, le chrétien lui en dit l’importance; des Berbères, sur qui des renseignements lui furent aussi demandés, il dit que leur nombre n’était connu que de Dieu seul, qu’ils habitaient dans le Soùs citérieur cl que, restés infidèles et non convertis au christianisme, leur puissance était très grande. ‘Ok’ba poussa donc vers le Soùs citérieur, qui est à l’ouest de Tanger, et arriva aux confins du pays berbère. Une très nombreuse armée voulut lui barrer le passage et subit des pertes considérables, puis fut pourchassée dans toutes les directions par la cavalerie musulmane. [P. 90] Il arriva ainsi jusqu’au Soùs ultérieur, où d’innombrables Berbères lui livrèrent de nouveau bataille; mais ils furent encore battus, les musulmans en tuèrent tant qu’ils en eurent la force et firent un grand butin et de nombreux prisonniers. Ayant ainsi atteint Mâliyân (1), sur l’Océan Atlantique, il s’écria : « O mon Dieu ! si je n’étais arrêté par cette mer, je continuerais mes conquêtes en combattant dans ta voie! »
Revenant alors sur ses pas et tandis que la crainte éloignait de sa route Roùm et Berbères, il campa au lieu dit maintenant Ma’ 1-faras, où il n’y avait pas d’eau. Comme ses troupes étaient près de mourir de soif, il fit une prière de deux rek'a et invoqua le ciel ; un de ses chevaux, s’étant alors mis à gratter le sol de ses deux pieds de devant, mit au jour un rocher d’où l’eau jaillit, et à la suite de l’ordre qu’il donna, les soldats fouillèrent le sol et de nombreux points d’eau lui permirent de se désaltérer (2). De là ce nom de Mâ’
(1) Je n’ai pas retrouvé ce nom ailleurs; Noweyri, dont le récit est fort semblable au nôtre, ne le cite pas. Le manuscrit 1,494 de Paris écrit ce mot avec l’article, mais le yâ est dépourvu de points.
(2) Ibn ‘Abd el-U’akam place le lieu de cette aventure sur la route du Fezzân à Tripoli [ü. des Uerb., i, 310 et 334, cf. Fournel, I, 157 et 175).
1-faras (eau du cheval). Arrivé à la ville de T’obna, à huit journées de K’ayrawân, il fît marcher ses troupes par détachements isolés, tant les succès qu’il avait obtenus le rendaient confiant et tant il croyait n’avoir plus rien à redouter de personne. Lui-même se rendit avec une faible troupe à Tehoûda (1), où il voulait se rendre compte des choses ; mais quand les Roûm le virent presque isolé, leur convoitise s’alluma et, fermant les portes de la place, ils se mirent à l’injurier et à le combattre, tandis que lui les invitait à se convertir. Mais ils ne purent, néanmoins, se rendre maîtres de lui.
Révolte du Berbère Koseyla ben Kemrem (2)
Sous l’administration d’Aboû’l-Mohâdjir , Koseyla, qui était un des chefs berbères et celui dont l’attitude était la plus correcte, avait sincèrement embrassé l’Jslâm et était devenu l’im des compagnons de ce gouverneur. Celui-ci dit à ‘Ok’ba,par qui il fut remplacé, quelle était la situation de Koseyla, et lui conseilla de le ménager; mais ‘Ok’ba ne tint pas compte de cette recommandation et traita l’indigène sans aucun respect. Ainsi, il ordonna un jour à Koseyla, qui lui avait amené du bétail, d’égorger et de dépecer ces bêtes avec les bou" chers ; en vain Koseyla objecta qu’il avait là ses gens et ses serviteurs qui étaient chargés de ces soins de nourriture, ‘Ok’ba l’invectiva et le fit procéder au dépeçage, sans que la désapprobation manifestée par Aboù’ 1-Mohâdjir le fît revenir sur son ordre. « Assure-toi donc de sa personne, lui dit Tex-gouverneur, car je crains pour
(1) Tehoûda est décrite par Bekri (p. 171) et par le Bayân (i, 15).
(2) Ce nom se présente encore sous les formes de Lehzem et Lemzem [Bayân, i, 16 et 30; Bekri, p. 22 et 174; Berbères^ i, 334 ; Fournel,!, 174). — Sur les événements dont il est parlé dans ce chapitre, cf. Berbères^ i, 334; Bayân, i, 15. Le Nodjoûm (I, 176) a copié notre texte.
loi son ressentiment. » Mais ‘Ok’ba méprisa cet avis. Koseyla médita sa vengeance en silence, et quand, dans les circonstances que nous venons de dire, les Uoûm virent ‘Ok’ba si faiblement accompagné, ils en informèrent Koseyla, qui avait continué de figurer dans l’armée musulmane, [P. 91] mais qui leur avait dévoilé ses secrètes pensées en les poussant à agir. A la suite du message qu’il reçut, il jeta le masque et, soutenu par sa famille et par ses cousins, il marcha contre ‘Ok’ba.
« Hâte-toi, » dit alors Aboû’l-Mohadjir à ‘Ok’ba^ dont il était toujours le prisonnier, « d’attaquer le rebelle avant que ses forces soient trop considérables. » ‘Ok’ba marcha alors contre Koseyla, qui l’évita pour donner à ses partisans le temps de se réunir, et l’ex-gouverneur récita en cette circonstance ces vers d’Aboû Mih’djan Tliakéfî :
[Tawül Ce m’est une suffisante douleur, alors que les chevaux vont se repaître de combats, de rester enchaîné dans ma prison. Quand je me lève, le poids de mes fers me retient, et les portes fermées m’empêchent de répondre à l’appel (Ij.
‘Ok’ba, qui l’apprit, le rendit à la liberté en lui disant de rejoindre et de diriger les autres musulmans, et que lui-même voulait chercher la mort du martyr. «Non, dit Aboû'l-Mohâdjir, car moi aussi je veux mourir en martyr ! » ‘Ok’ba et ses compagnons, brisant les fourreaux de leurs sabres, se jetèrent sur les Berbères et périrent tous en combattant, sauf un petit nombre, entre autres Moh’ammed ben Aws (2) Ançâri, qui
(1) Aboû Mih’djan fut un des compagnons de Mahomet ; une courte notice de sa vie est donnée dans le Journ. as.^ 1841, i, p. 129. Les circonstances où il composa ces vers sont racontées dans Ibn el-Athîr (ii, 368) et Mas‘oiidi (iv, 213) ; cf. Nodjoûm^ i, 176 ; Berbères, i, 336; Weil, Gesch. d. Chal.^ i, 69.
(2) Ce nom est orthographié de même dans le Nodjoûm (i, 177) ; il figure sous la forme diminutive Oweys dans Ibn L\bd el-Hakam {Berbères, i, 288).
furent faits prisonniers et que le chef de Gafça renvoya libres à Kayrawân. Zoheyr ben K’ays Balawi voulait poursuivre la lutte contre les rebelles, mais H’anech (1) eç-Çan‘âni s’y opposa et regagna l’Égypte avec la plupart des troupes, de sorte que Zoheyr dut en faire autant et battit en retraite jusqu’à Bark’a, où il s’arrêta. Quant à Koseyla, il vit toutes les populations de l’Ifrîkiyya se joindre à lui, et il marcha sur Kayraw^ân [texte, Ifrîkiyya], où se trouvaient les gardiens du butin et les enfants des musulmans ; il leur accorda la grâce qu’ils demandaient et entra dans la ville. Son pouvoir s’étendait de là sur toute l’Ifrîkiyya et dura jusqu’à ce qu’^Abd el-Melik ben Merwân, jouissant d’un pouvoir incontesté, confiât le gouvernement de l’Ifrîkiyya à Zoheyr ben K’ays Balawi, qui était resté à Bark’a en continuant d’y combattre la guerre sainte.
Gouvernement de Zoheyr ben K’ays en Ifrîkiyya ; sa mort et celle de Koseyla
A l’avènement d’‘Abd el-Melik ben Merwân, on parla à ce prince des musulmans de K’ayrawân et, sur le conseil de son entourage d’y envoyer des troupes pour les délivrer, il expédia à Zoheyr ben K’ays sa nomination de gouverneur d’ifrîkiyya en même temps qu’il équipa une armée nombreuse. Ce chef entra dans ce pays en l’an 69 (5 juillet 688). A cette nouvelle, Koseyla [P. 92] rassembla autant qu’il put les Berbères et les Roûm et tint à ses principaux compagnons ce langage : « Je pense que je dois aller camper à Mems (2), car il y a à K’ayrawân de
(1) Le texte porte Djeych, ainsi que fait le Nodjoûm (i, 177). Sur H’anech ben ‘Abd Allâh Çan‘âni, voir Bekri, p. 48 et 81 ; Ibn el-Athîr, v, 41; Dozy, H. des Mus. d'Espagne, II, 209, etc.
(2) Le texte ortographie Memch ; le Merâcid épelle ce nom, que l’on retrouve ailleurs sous sa forme correcte [Berbères, i, 337 ; Bekri, 325).
nombreux musulmans vis-à-vis de qui nous sommes engagés par un traité que nous ne devons pas violer. Or, il y a à craindre qu’en nous portant au-devant do Zoheyr pour le combattre, nous ne laissions sur nos derrières ces musulmans solidement installés, tandis qu’àMems nous n’aurons rien à redouter d’eux et nous pourrons livrer bataille à Zoheyr : vainqueurs, nous poursuivrons nos ennemis jusqu’à Tripoli et ne laisserons rien subsister d’eux en Ifrîkiyya ; vaincus, nous nous jetterons dans les montagnes et nous leur échapperons. » On adopta son plan, et il marcha vers Mems. Zoheyr, qui en fut informé, n’entra pas à K’ayrawân et se reposa sous les murs de cette ville pendant trois jours, puis se mit à la recherche de Koseyla, et quand il fut proche de lui, il établit son camp et prit ses dispositions de combat. La bataille fut acharnée et les deux armées subirent de telles pertes que personne, semblait- il, n’en devait réchapper ; cela dura ainsi la plus grande partie du jour, puis grâce à la protection divine, la victoire se décida en faveur des musulmans. Koseyla et plusieurs de ses principaux compagnons furent tués à Mems, et les musulmans, se mettant à la poursuite des Roûm et des Berbères, tuèrent tout ce qu’ils purent et firent un grand carnage ; les plus vaillants guerriers des alliés, leurs princes et leurs nobles furent anéantis. Quant à Zoheyr, il regagna K’ayrawân.
Ce chef, se rendant compte que l’Ifrîkiyya constituait un royaume important, redouta, à cause de ses sentiments de piété et de mortification, d’y rester [sans combattre] : « Je ne suis, dit-il, venu ici que pour faire la guerre sainte, et je crains de succomber à la tentation des plaisirs mondains ». 11 laissa donc à K’ayrawân un corps de troupes qui y était en sûreté, puisque le pays ne renfermait plus d’ennemis ni de chef puissant, et il rentra en Égypte avec une nombreuse armée.
(1) Or les Roûm de Constantinople, qui avaient appris que Zoheyr avait laissé Barka sans défense pour aller combattre Koseyla en Ifrîkiyya, voulurent profiter de l’occasion, et, partant de l’île de Sicile avec une nombreuse flotte et une forte armée, ils attaquèrent cette ville et y firent quantité de prisonniers, en outre des massacres et du pillage auxquels ils se livrèrent. Gela se passait au moment où Zoheyr, qui venait de quitter rifrîkiyya, arrivait près de Bark’a; faisant alors avancer ses troupes à marches forcées, il fut accueilli par les demandes de secours des musulmans. Il ne pouvait reculer, et se jeta sur les Roûm malgré leur nombre ; une terrible bataille s’engagea et la lutte fut chaude, mais la supériorité numérique des Roûm était trop grande, [P. 93] et Zoheyr et tous les siens succombèrent sans qu’il en échappât un seul. Les Roûm retournèrent à Constantinople avec leur butin.
La nouvelle de l’écrasement de Zoheyr fut très sensible à ‘Abd el-Melik ben Merwân, qui, comme nous le dirons à l’année 74, envoya en Ifrîkiyya H’assân ben en-No‘mân Ghassâni (2). — Le gouvernement et la mort de Zoheyr auraient dû figurer sous l’année 69 ; si nous les avons narrés ici, c’est pour faire sentir la connexion existant entre ces faits et la révolte suivie de la mort de Koseyla, car il s’agit là d’un fait unique dont il faut grouper les épisodes.
[P. 251] En 69 (5 juillet 688), Zoheyr ben K’ays, gouverneur d’Ifrîk’iyya, fut tué, ainsi qu’il a été dit sous l’année 62.
(1) L’alinéa qui suit se trouve dans la Biblioteca arahO’-sicula d’Amari (trad. i, 355) .
(2) Ces événements sont racontés de la même manière dans le Baydn (i, 17) et dans les Berbères (i, 338).
IP. 300] Gouvernement de H’assân ben en-No‘màn en Ifrîkiyya
Nous avons, à Tannée 62, parlé du gouvernement de Zoheyr ben K’ays et dit qu’il avait été tué en 69 (5 juillet 688). La nouvelle de sa mort fut un coup sensible pour ‘Abd el-Melik et pour les musulmans ; mais le prince, malgré le souci que cela lui donna, ne pouvait s’occuper de TIfrîkiyya au moment où il avait affaire à Ibn ez- Zobeyr (1). Quand, par suite de la mort de ce dernier, l’ensemble des musulmans reconnut son autorité, il équipa des troupes dont il confia le commandement, ainsi que l’administration de TIfrik’iyya,à H’assan ben en-No‘man el-Ghassâni, qui entra en 74 (12 mai 693) dans ce pays à la tête d'une armée dont ce pays n’avait pas encore vu la pareille (2). Arrivé d’abord à K'ayrawân, il en repartit pour marcher contre Carthage, dont le prince, le plus puissant d’Ifrîkiyya, n’avait pas encore été attaqué par les musulmans. Cette ville renfermait une population innombrable de Roûm et de Berbères ; il l’attaqua et la serra de près, si bien que les assiégés, voyant le grand nombre des leurs qui étaient tués^ s’embarquèrent et gagnèrent les uns la Sicile, les autres TEspagne. H’assân entra dans la place Tépée à la main et la livra au meurtre et au pillage (3) ; puis il fit parcourir les environs par ses troupes, et les habitants effrayés s’étant empressés de venir le trouver, il leur fit autant que possible démanteler Carthage. Comme
(1) Il s’agit de l’homme énergique et remarquable qui se fit pro- . clamer khalife à la Mckke et périt en 73 de l’hégire; voir le mémoire d’E. Quatremère, Journ. as., 1832, I, 289.
(2) D’autres disent en 09 ou en 78 {Berbères, i, 339).
(3) Ce commencement de chapitre figure dans la Biblioteca (i, 355).
ensuite il apprit que les Roûm et les Berbères se concentraient pour lui résister dans les deux villes de Çat’foûra (1) et de Benzert(Bizerte), il marcha contre eux, et la ténacité des musulmans vint à bout de la résistance qu’ils opposèrent ; les ennemis durent fuir en laissant un grand nombre de morts. Cette région fut conquise, et H’assân, ne laissant aucune portion insoumise, inspira la crainte la plus vive aux habitants. Les Roûm qui purent s’enfuir se retranchèrent dans la ville de Bâdja, et les Berbères en firent autant à Bône. H’assân regagna alors K’ayrawân pour donner à ses nombreux blessés le temps de guérir.
Mise à sac de Tlfrîkiyya
Quand leur santé fut rétablie, Hassan demanda quel était le prince le plus puissant restant encore [P. 301] en Ifrîkiyya : « C’est, lui dit-on, une femme berbère régnant dans PAurès, et connue sous le nom de Kâhina (2) parce qu’elle dévoile l’avenir aux Berbères qui se sont ralliés à elle après la mort de Koseyla .» Les indigènes ajoutèrent qu’elle était hautement considérée et que, elle morte, les Berbères n'offriraient plus aucune résistance. H’assân marcha donc oontre la Kâhina qui, le voyant s’approcher et croyant qu’il en voulait aux places fortes, démantela Bâghâya(3); mais cela ne suffisait pas au général musulman, qui poursuivit sa marche en
(1) Çat’foûra ou Sat’foûra est la région maritime au nord de Tunis (Edrisi, p. 133 ; Fournel, I, p. 212).
(2) Sur la Kâhina, voir notamment le Baijân, i, 20 ; Fournel, i, 215 ; Hist. des Berbères^ i, 213 et 340 ; ni, 192 ; Tidjâni, ap. Journ. as.^ 1852, n, 118 ; Bekri, etc.
(3) Forteresse située à l’extrémité N.-E, de l’Aurès et dont le nom revient fréquemment dans le récit des combats qui se sont livrés dans cette région (Bekri, 121 et 322 ; Edrisi, 121, etc.).
avant et lui livra bataille près de la rivière Nîni(l). A la suite d’une lutte plus acharnée qu’on n’eût jamais vu, les musulmans battus perdirent un grand nombre des leurs et H’assân dut s’enfuir. Quantité d’entre eux furent faits prisonniers, mais la Kahina les rendit à la liberté, en gardant cependant près d’elle et adoptant Khûlid ben Yezîd K’aysi, homme distingué par sa naissance et sa bravoure.
H’assân évacua l’Ifrîkiyya, puis écrivit ce qui lui était arrivé à ‘Abd el-Melik, qui lui enjoignit de rester, jusqu’à nouvel ordre, où il était. C’est ainsi que ce chef demeura pendant cinq ans dans la province de Bark’a, à un endroit qui reçut le nom, encore existant, de K’oçoûr H’assân. De son côté, la Kâhina, devenue maîtresse de toute l’Ifrîkiyya, y commit des actes de mauvaise administration, de tyrannie et d’injustice. Alors ‘Abd el-Melik envoya à son lieutenant des troupes et de l’argent pour rentrer en Ifrîkiyya et y combattre la Kâhina. H’assân envoya secrètement à Khâlid ben Yezîd, qui était auprès de cette princesse, un messager porteur d’une lettre où il lui demandait des renseignements, et Khâlid répondit par un billet exposant la désunion des Berbères et indiquant à H’assân la nécessité d’une action prompte ; puis il le cacha dans un pain cuit sous la cendre (2) et qu’il remit à l’émissaire. Celui-ci s’éloignait quand la Kâhina sortit, les cheveux épars, en s’écriant : « Votre puissance s’en va dans ce qu’on mange ! » Le messager fut vainement fouillé et put rejoindre H’assân, mais le feu [qui avait cuitla galette encore chaude] avait détruit le billet. 11 retourna de nouveau auprès de Khâlid, qui récrivit les mêmes renseignements que la première fois, qu’on dissimula dans le pommeau de la selle. En apprenant que H’assân se
blos
(1) A quatre lieues N.-E. de Bâghâya {H. des Berb., table géogr.).
(2) Je fais, d’après le Bayân (r, 22), deux corrections indispensa-
Je lis , et à la ligne suivante UJ SSXfi
mettait en marche, la Kâhina dit : « Les Arabes recherchent dans un pays Tor et l’argent, tandis que nous ne demandons que des champs et des pâturages ; notre seule ressource est de ravager Tlfrîkiyya pour les en dégoûter. » Elle envoya donc ses partisans partout pour ravager le pays, ruiner les places fortes et enlever les biens des habitants. Telle fut la première mise à sac de l’Ifrîkiyya (1
A l’approche de H’assân, de nombreux Roûm habitant cette région se portèrent à sa rencontre pour demander son aide contre la Kâhina et se plaindre de ses procédés, et il se réjouit de cette démarche. [P. 302] Il se dirigea sur Gabès, dont les habitants lui apportèrent des présents et des offres de soumission, alors qu’auparavant ils avaient toujours résisté aux officiers musulmans ; il leur donna un gouverneur de son choix et s’avança, pour se rapprocher de ses adversaires, vers Gafça,qui se soumit à lui; il étendit également son autorité sur Kastîliya et Nefzâwa. Quand la Kâhina sut qu’il arrivait, elle appela ses deux fils ainsi que Khâlid ben Yezîd, et leur dit que, elle-même se regardant déjà comme morte, ils n’avaient qu’à aller trouver H'assân pour lui demander de leur laisser la vie sauve. Ils suivirent ce conseil et restèrent avec lui. H’assân livra alors à cette princesse une bataille si acharnée qu’elle semblait être la fin de tout ; les morts jonchèrent le terrain, mais Dieu donna la victoire aux siens, et les Berbères durent prendre la fuite^ de même que la Kâhina, qui fut poursuivie et massacrée. Les vaincus sollicitèrent leur grâce de H’assân, qui la leur accorda, à condition qu’ils fourniraient aux musulmans, pour faire avec eux la guerre sainte, un corps de 12,000 hommes, auquel il donna pour commandants les deux fils de la Kâhina.
(1) Sur la conquête de Tunis, que fit H’assân vers cette époque, voir Bekri, p. 91 .
L’Islâm se propagea chez les Berbères, et en ramadan de celte année H’assan retourna à K'ayrawûn, où il resta sans plus avoir de luttes à soutenir jusqu’à la mort d’‘Abd el-Melik. El-Welîd ben ‘Abd el-Melik, étant monté sur le trône, nomma son oncle, ‘Abd Allah ben Mervvàn, gouverneur d’Ifrîkiyya, en remplacement de H’assân, puis en 89 (30 novembre 707), comme nous le dirons, Moûsa ben Noçayr.
D’après Wâk’idi, la Kàhina se révolta par suite de l’indignation qu'elle ressentit de la mort de Koseyla, puis devenue maîtresse de l’Ifrîkiyya entière, elle y commit des actes infâmes et des injustices sans nom ; les musulmans de K’ayrawân eurent, après la mort de Zoheyr ben K’ays en 67 (27 juillet 686), à subir les pires traitements. Alors ‘Abd el-Melik nomma gouverneur d’Ifrîkiyya H’assan ben en-No‘mân, qui, à la tète de forces considérables, livra à la Kâhina une bataille où les musulmans, vaincus, subirent de grandes pertes. H’assân alors se retira dans la province de Bark’a et y resta jusqu’en 74 (12 mai 693), où, d’après les ordres d’‘Abd el-Melik et avec les troupes que lui envoya le khalife, il marcha de nouveau contre la Kâhina, qu’il vainquit et tua, elle et ses enfants ; après quoi, il retourna à K’ayrawân.
On dit aussi que, sitôt après avoir tué la Kâhina, il se rendit auprès d’ ‘Abd el-Melik, en laissant pour lieutenant en Ifrîkiyya Aboû Çâlih’, celui qui a donné son nom au Fahç (Aboû) Çâlih’ (1).
(1) ün retrouvera plus loin (t. VIH, p. 317 du texte) ce nom sous la forme correcte Fah’ç Aboû Çâlih, de même que dans le Dayân (1, 83 et 238). Cette localité € est encore connue de nos jours et ])roche de Zagliwân », à ce que nous apprend Ibn Aboù Dinar Kayrawâni (texte p. 55; les traducteurs ont, selon leur habitude, défiguré ce nom en Fahç Aboû Tâlib).
[P. 427] Nomination de Moûsa ben Noçayr au gouvernement de Tlfrîkiyya
Cette nomination fut faite en 89 (30 novembre 707), par El-Welîd ben ‘Abd el-Melik(l). Noçayr, qui commandait les gardes de Mo^âwiya, n’accompagna pas celui-ci à Çiffîn et répondit à son maître qui lui demandait pourquoi, malgré les bienfaits dont il lui était redevable, il ne l’avait pas suivi pour combattre ‘Ali : « Ma gratitude pour toi ne va pas jusqu’à t’accompagner dans la méconnaissance de Celui à qui je dois plus de reconnaissance qu’à toi, le Dieu tout - puissant I » Mo‘âwiya ne trouva rien à lui répondre (2). — Moûsa, à son arrivée en Ifrîkiyya, y trouva (Aboû) Çâlih’, qu’y avait laissé H’assân, et qu’il déposa, car après le départ de celui-ci, les appétits de domination des Berbères s’étaient développés. Il envoya contre un groupe de révoltés, vers les confins de la province, son fils ‘Abd Allah, qui les combattit victorieusement et leur fît mille prisonniers (3) ; il le fît ensuite marcher contre l’île de Mayorque, d’où ‘Abd Allah revint sain et sauf en rapportant un butin d’une valeur incalculable. Il donna
(1) On assigne encore d’autres dates à cette nomination {Berbères, I, 343 ; Ibn Khallikân, III, 475).
(2) On retrouve la même anecdote dans l’article biographique consacré à Moûsa ben Noçayr par Ibn Khallikân (III, 475).
(3) Ce chiffre serait autrement admissible que celui de cent mille, auquel d’autres auteurs (1. l.) font monter le nombre des prisonniers pour chacun des trois chefs, Moûsa et ses fils, soit en tout trois cent mille. Mais il semble bien que c’est une faute du texte, car, tout de suite après, notre chroniqueur parle d’un quint de soixante mille têtes ! Comparez le Bayân^ I, p. 25.
aussi a son fils Merwân (1) le commandement d’une expédition contre d’autres révoltés, dont un nombre à peu près égal furent faits prisonniers ; enfin lui-même se porta dans une autre direction et rapporta un butin tout aussi prodigieux : le quint formait 60,000 prisonniers, nombre le plus considérable qu’on ait jamais ouï dire.
Lfifrîkiyya se trouvant ensuite en proie à la disette par suite du manque d’eau, il fit publiquement la prière d’usage en pareil cas [P. 428] et adressa au peuple une khotba où le nom d’El-Welid no figura pas. A l’observation qui lui en fut faite, il répondit que c’était là un lieu où ne devait figurer ou être invoqué que le nom du Dieu tout-puissant. La pluie qui survint fit baisser le prix des vivres (2).
11 fit ensuite campagne jusqu’à Tanger contre les Berbères encore insoumis, qui s’enfuyaient craintivement devant lui ; il les poursuivit en en tuant un grand nombre jusqu’au Soûs citérieur sans que personne tentât de résistance sérieuse, et alors les Berbères lui demandèrent quartier en offrant de se soumettre. Il nomma gouverneur de Tanger son affranchi, T’ârik’ ben Ziyâd, que l’on dit être Çadefite [d’adoption, mais Berbère d’origine] et y laissa avec lui un corps d’armée important formé de Berbères, et en outre des Arabes chargés d’enseigner à ceux-ci le Koran et les pratiques religieuses. Comme ensuite il retournait en Ifrîkiyya, il passa près du château fort de Meddjâna, dont la garnison refusa de se soumettre : il y laissaBichr [Bosr] fils d’un tel, qui s’en rendit maître à la suite d’un siège, et cette place fut alors appelée, comme encore de nos jours,
(1) Le texte lit « Ilàroùn », mais c’est une faute certaine; voir
d’ailhîurs les auteurs cités. Le ms 1495 de Paris écrit .
(2) Ce fait est ra|)i)elé plus loin ; on le retrouve dans Ibn Kliallikân, 111, p. 470 de la trad. anglaise.
Kal’at Bichr (1). L’Ifrîkiyya ne présenta plus dès lors aucun centre de résistance (2).
D’après une autre version, la nomination de Moûsa eut lieu en 78 (29 mars 697) et fut le fait d’ ‘Abd el-‘Azîz ben Merwân, qui commandait alors en Égypte au nom de son frère ‘Abd el-Melik (3).
[P. 439] Conquête de l’Espagne
En cette année 92 (28 oct. 710), T’ârik’ ben Ziyâd, client de Moûsa ben Noçayr, fît une incursion en Espagne, avec une armée de douze mille hommes. Il y eut à combattre le roi du pays nommé Edrînouk’, qui tirait son origine de la ville d’Içbahân (Ispahan), et dont la famille fournissait les rois des étrangers régnant en Espagne (4). La rencontre qui eut lieu entre T’ârik’ à la tête de tous ses soldats, et le roi Edrînoûk’ fut des plus acharnées; mais ce dernier, qui prit part au combat avec sa tiare sur la tête et recouvert de tous les ornements que portent ordinairement les rois, finit par être tué. Sa mort eut pour suite la conquête de l’Espagne, qui eut lieu en 92 (28 oct. 710).
Voilà tout ce que dit Aboû Dja‘far (Tabari) touchant cet évènement ; [P. 440] mais la conquête d’une région
(1) Il faut lire K’al'at Bosr, qui est le nom du fort de Meddjâna (Jaqubi, Descriptio MaghriM, p. 75); mais il existe aussi un K’al‘at Bichr, à deux journées de Constantine et à quatre de Bougie (Edrisi,p. 106; Bekri, p. 34 n. ; Fournel, I, 239).
(2) Sur les conquêtes de Moûsa, il faut aussi voir le récit du Bayân, T, 26 ; Berbères, I, 344.
(3) Voir p. 32.
(4) Les Echbân ou Espagnols sont regardés comme descendant de Japliet et ayant autrefois régné sur la Syrie, l’Égypte, le Maghreb et l’Espagne. L’origine des rois d’Espagne ou Loderîk était rattachée à Ispahan en Perse (Mas'oûdi, Prairies d'or, I, 359 et 370 ; II, 326 ; Kitah el-*0yoûn dans les Fragmenta hisloricorum,éà.dQ Goeje, p. 3; Belâdori, p. 230; Mir'ât ez-zemân, de Sibt Ibn el-DJoûzi, no 1224 du Cat. du Brü. Mus.^ f. 73 v® ; ce dernier auteur ne consacre que trois lignes au récit de la conquête de l’Espagne par Târik).
aussi étendue, une victoire aussi considérai)le ne peuvent être racontés aussi brièvenaent. Je vais donc, si Dieu nae le permet, faire un récit plus complet, que j’emprunterai aux auteurs indigènes, mieux placés pour connaître l’histoire de leur propre pays.
D’après eux, les premiers habitants portaient le nom (V Andalou ch et donnèrent leur nom à cette région ; plus tard on donna à ce mot la forme arabe et Ton prononça Andalous. Quant aux chrétiens, ils emploient, pour désigner ce pays, le mot Echbâniya.àw nom d’un homme qui y subit le supplice de la croix et qui s’appelait Echbânès. Mais d’autres prétendent retrouver l’origine de ce nom dans celui que portait un prince qui y régna dans les temps les plus reculés, Echban fils deTitous. C’est ce nom d’Echbania qu’on retrouve dans Ptolémée. D’après une autre opinion, la contrée tire son nom de celui d’Andalous ben Yafeth ben Noûh’ (Japhet fils de Noé), qui le premier la mit en valeur (1).
11 y en a qui disent que les premiers habitants de l’Espagne après le déluge furent un peuple mage nommé Andalous, qui civilisa le pays et chez qui le pouvoir passa de génération en génération pendant une longue période; puis la volonté divine ayant arrêté toute pluie, une famine de longue durée en résulta et la plupart des habitants périrent ; ceux-là s’enfuirent qui le purent, et l’Espagne resta alors déserte pendant cent ans. Ensuite Dieu, pour la repeupler, envoya les Afârik’a (Africains), dont une troupe y arriva, chassée par le roi d’ifrîkiyya ; celui-ci s’était ainsi débarrassé d’eux par suite d’une longue famine qui désolait son royaume et qui faillit emporter tous ses sujets. Ils arrivèrent dans des bateaux commandés par un officier du roi et jetèrent l’ancre dans la presqu’île de Cadix. Deconnaissant alors les gras pâtu-
(1) Il y a |)robabl('nicnt licMi de chercher dans le nom des Vandahis l’ctymolo^ie du mot Andalous (Reinaud, Géographie d^Ahoul- (Ma, II, 234 ; Dozy, Recherches, etc., 3^ éd,, I, 301).
rages de l’Espagne et les rivières qui arrosaient ce pays, ils s’y fixèrent et se mirent à le cultiver ; ils confièrent à des rois le soin de les gouverner et pratiquaient la religion de ceux qui les accueillirent. Leur capitale était T’âlik’at el-Khirâb, dans la province de Séville (1); dans cette ville, qui fut fondée par eux, ils habitèrent pendant plus de cent cinquante ans, et onze princes y régnèrent successivement.
Dieu envoya ensuite contre eux les barbares de Rome, ayant à leur tête Echbân ben T’ît’ouch, qui leur fit la guerre, les persécuta et en fit mourir un certain nombre ; il mit le siège devant T’âlik’at, où les indigènes s’étaient fortifiés et, pour les combattre, il bâtit Echbâniya, c’est-à-dire Séville, dont il fit sa capitale. L’accroissement de ses partisans augmenta son orgueil : il fit une expédition contre Jérusalem, qufil pilla et où il tua cent mille personnes ; il en ramena du marbre à Séville et ailleurs. Dans le butin figurait aussi la table de Soleymân ben Dâwoûd (Salomon fils de David), dont s’empara T’ârik’ lorsqu’il conquit Tolède (2), de même que la petite cruche en or, et la pierre précieuse qui fut trouvée à Mérida (3).
El-Khid’r était venu, à un certain moment, trouver Echbân, occupé alors à cultiver la terre, et lui dit : « Un jour [P. 441] tu deviendras grand et puissant, et tu régneras. Quand tu auras conquis Ilia (Jérusalem), montre-toi bienveillant pour la postérité des prophètes. — Te
(1) « Région qui figure parmi les cantons de Séville », dit le Merâçid. Cette ville est aussi mentionnée par ‘Abd el-Wâhid Merrâkechi, [Histoire des Almohades^ tr. franç., p. 312) et par le Daijân (II, 3). Ni Edrisi ni Aboulféda n’en parlent.
(2) Sur cette table, voir Dozy, Recherches, 3® éd., I, p. 52, et les auteurs cités dans latrad. de Merrâkechi, p. 10.
(3) Cette pierre précieuse est une espèce d’escarboucle qui, d’après un auteur cité par Aboulféda [Géographie, II, 248), illuminait les environs. Sur Mérida, voir Edrisi, p. 220; Aboulféda, l. l. ; Merâçid^ III, 29.
moques-tu? » lui rcpondit-il ; « comment un homme comme moi deviendrait- il roi? — Ainsi l’a décide », répartit le Prophète, « celui qui a transformé ton bâton comme tu peux le voir. » Et, en effet, il était couvert de feuilles. El-Khid’r disparut alors, laissant Echban tout effrayé (1). Cependant celui-ci, confiant dans la prédiction qui lui avait été faite, se mêla aux autres hommes et finit par devenir le chef d’un royaume puissant. Il régna vingt ans, et cinquante-cinq de ses descendants occupèrent successivement le trône après lui.
Contre les habitants de l’Espagne, surgit ensuite un peuple qui faisait partie des barbares de Rome et qui s’appelait El-Bachnoûliyyât, dont le roi était Tawîch ben Nîta, vers l’époque de la mission prophétique du Messie. Ce peuple conquit l’Espagne et fit de Mérida sa capitale. Il fournit une dynastie de vingt-sept princes.
L’Espagne fut ensuite conquise par les Goths, peuple qui obéissait à un roi et qui s’était d’abord montré en Italie, pays situé à l’est de l’Espagne. A partir de cette époque, ce dernier pays échappa, à leur profit, au souverain de Rome. Les Goths s’étaient d’abord dirigés contre la Macédoine, pays situé dans ces régions, à l’époque de K’alyoûdyoûs, le troisième des Césars; mais à la suite de la défaite que leur infligea ce prince, qui en massacra un certain nombre, ils ne parurent plus jusqu’à l’époque de Constantin le Grand. Les incursions qu’ils recommencèrent sous ce prince furent réprimées par l’armée qu’il envoya contre eux; on ne sait plus rien qui les concerne jusqu’au César Thalâth(2).
Ils choisirent pour leur chef un prince du nom de Loderîk, qui, adorateur des idoles, alla à Rome pour convertir les chrétiens à son système d’idolâtrie. Ensuite ses partisans, mécontents de sa manière d’agir.
(1) La même légende se retrouve dans le Dayân (ii, 3). Le Kliidr des Arabes est le prophète Elie de la Bible.
(2) Variante, lielit.
se détachèrent de lui et, se ralliant à son frère, entamèrent la lutte avec lui. Mais il demanda du secours au roi de Rome, et, avec Tarmée que celui-ci lui envoya, il battit son frère et se fît chrétien.
Après avoir régné treize ans, il eut pour successeur Akrît, puis Amalrik, puis Waghdîch, lesquels embrassèrent de nouveau Tidolâtrie. Ce dernier fut défait et tué par le roi de Roûm, alors qu’il marchait contre Rome à la tête d’une armée de cent mille hommes. [P. 422] Après lui régna Alarîk’, qui était dualiste (zindik’) et vaillant guerrier, et qui, pour tirer vengeance de la mort de Waghdîch et des siens, alla assiéger Rome; il en réduisit les habitants aux dernières extrémités, puis pénétra de vive force dans la ville et la pilla. Cela fait, il réunit une flotte pour aller conquérir et piller la Sicile; mais la plus grande partie de ses troupes périt dans un naufrage, où lui-même perdit la vie. Son successeur At’loùf, qui régna six ans, alla d’Italie s’établir dans la Galice, proche de l’extrémité de l’Espagne, et de là à Barcelone. 11 eut pour successeur son frère, qui régna trois ans. Ensuite se succédèrent Wâliya et Boûrdezârîch, qui régnèrent trente-trois ans; puis Tarachmond, fils de ce dernier, et son frère Loderîk’, qui régnèrent treize ans; Ourîk’ (Euric), dix-sept ans ; Alarîk’àT’oloûcha(Toulouse), vingttrois ans ; ‘Achlîk’, puis Amlîk’, deux ans ; Toûdhyoûch, dix-sept ans cinq mois ; T’oudatk’lîs, un an trois mois; Athla, cinq ans ; Atlandja, quinze ans ; Liyoûbâ, trois ans; son frère Lewîld. Ce prince fut le premier à faire de Tolède sa capitale ; la raison qui l’y poussa fut la position centrale de cette ville, qui lui permettait de combattre sans retard ceux qui tentaient de se soustraire à son pouvoir; ses efforts furent couronnés de succès, et il finit par rester maître de l’Espagne entière. Il bâtit, proche de Tolède, la ville de Rak’awbal, qu’il appela ainsi du nom de son fils ; il la fortifia et en agrandit les jardins. Il fit la guerre au pays de Bachk’ons (Biscaye), dont les habitants durent courber la
tôle devant lui. 11 demanda au roi des Francs la main do sa fille pour son proi)re fils Ermcncljild, et, Tayaut obtenue, il établit les jeunes époux à Séville. Mais Ermendjild s’étant, par suite des suggestions de sa femme, révolté contre son père, celui-ci les tint étroitement bloqués [P. 443| et finit par s’emparer de vive force de son fils rebelle, qu’il laissa mourir en prison.
A LcAvîld succéda son fils Rekarcd, prince dont la conduite mérita des louanges, pieux et chaste, qui revêtit le froc des moines. 11 assembla les évêques, devant qui il blama la conduite de son père, et confia le pays à ces prêtres, qui étaient au nombre de quatrevingts environ. C’est ce prince qui bâtit l’église El-Wazk’a, en face de la ville de Wâdi Ach (Guadix).
Son fils Liyoùba marcha sur les traces de son prédécesseur. Mais un Goth, nommé Batrîk’, le tua par trahison et s’empara du pouvoir malgré les Espagnols. Pécheur, impie et tyrannique, cet homme fut attaqué et tué par Tun de ses familiers.
Ghandamâr occupa ensuite le trône pendant deux ans. Après lui, Sîsîfoût, prince dont la conduite était louable, régna pendant neuf ans.
Son fils Rekarîd, qui n’avait que trois mois, lui suceéda et mourut (bientôt). Vint ensuite Chontila (Suintila), qui sut s’attirer la reconnaissance de ses sujets et qui était contemporain de la mission du Prophète. Sichnand régna ensuite cinq ans, puis Khantala, six ans ; Khandas, quatre ans; Benbân, huit ans,Arwa, sept ans. Sous le règne de ce dernier, une famine terrible faillit ruiner entièrement l’Espagne. Abk’a, prince injuste et mauvais, régna quinze ans et eut pour successeur son fils Ghît’icha (Vitiza), qui occupait le trône en 77 (9 avril 696) de Thégire ; ce dernier fut un prince juste et doux, qui mit en liberté ceux que son père avait fait jeter en prison et qui restitua à leurs propriétaires les biens confisqués sur eux. Après sa mort, les Espagnols n’agréèrent ni l’un ni l’autre des deux fils qu’il laissait et
portèrent leur choix sur un homme du nom de Roderîk^, vaillant guerrier qui n'appartenait pas à la famille royale.
(1) Or la coutume existait [P. 444] chez les princes d’Espagne d’envoyer leurs enfants des deux sexes dans la ville de Tolède ; ces enfants y remplissaient, à l’exclusion de tous autres, l’office de serviteurs chez le roi qui habitait cette ville, et y recevaient ainsi leur éducacation ; puis, quand ils étaient devenus grands, le roi les dotait et les mariait entre eux. Roderîk’, devenu roi, reçut de la sorte une fille de Julien, gouverneur d’Algéziras, de Ceuta et autres lieux ; elle lui plut et il lui fit subir les derniers outrages. La nouvelle de cette violence, dont la jeune fille informa son père, exaspéra celui-ci, qui se mit en rapport avec Moûsa ben Noçayr, gouverneur de l’Ifrîkiyya au nom d’El-Welîd ben ‘Abd el-Melik, et lui offrit de se soumettre s’il se rendait à son appel. Moûsa consentit, et Julien le fit entrer dans les villes qui dépendaient de lui, après avoir reçu du nouveau venu, en sa faveur et en celle des siens, des engagements satisfaisants. Julien fit ensuite la description de l’Espagne, en engageant Moûsa à y pénétrer. Cela arriva à la fin de l’an 90(19 nov. 708). Moûsa envoya alors à El-Welîd la nouvelle des conquêtes qu’il avait faites et de celle que Dieu lui offrait, par suite des propositions de Julien ; à quoi le khalife répondit : « Pénètre dans ce pays en y lançant quelques escadrons détachés, mais sans exposer les musulmans à se jeter
(1) Sur les divers incidents de la conquête de l’Espagne, et la manière dont elle s’accomplit, il faut voir le mémoire de Dozy (Recherches, 3® éd., p. 1 et s.). Ce savant reproduit (p. 40) le récit de VAkhbâr Madjmoû‘a (p. 4 et s. du texte publié par Lafuente sous le titre Ajbar Machmûa, Madrid, 1867), comme étant le plus véridique ; il ressemble beaucoup au nôtre. La version de Nowayri, lequel a suivi le récit d’Ibn el-Atbir, figure dans les Berbères {i, 345). Il faut également recourir au travail de M. E. Saavedra, Estudio sobre la invasion de los Arabes en Espana^ Madrid, 1892.
dans une mer pleine d’épouvantes. » Moùsa objecta qu’il ne s’agissait pas d’une mer, mais d’un simple canal dont l’autre rive était à portée du regard, et El-Welîd consentit alors, si les choses étaient telles, à ce que quelques escadrons tentassent l’entreprise. Moùsa envoya donc T’arîf, l’un de ses affranchis, à la tete de quatre cents hommes et de cent cavaliers ; portée par quatre bâtiments, cette troupe débarqua dans une presqu’île d’Espagne qu’on nomma depuis lors presqu’île do Tarif (djezirat Tarif), du nom de cet officier. Après s’être livré sur Algéziras à des incursions d’oii il rapporta un riche butin. Tarif rentra sain et sauf (en Afrique) en ramad'ân 91 (2 juil. 710), et en présence de ce résultat, tout le monde se précipita pour prendre part aux razzias.
Alors Moùsa fît venir un de ses affranchis, T’ârik’ ben Ziyàd, qui commandait l’avant-garde de ses troupes, et lui confia une armée composée de sept mille musulmans, Berbères et affranchis pour la plupart, le très petit nombre étant Arabes (1). T’ârik’ dirigea les vaisseaux qui portaient son corps d’armée vers une montagne élevée qui appartient au continent et y fait saillie; cet endroit, où il débarqua en redjeb 92 (23 avril 711), a conservé jusqu’à présent le nom de Djebel T’ârik’ (Gibraltar). ‘Abd el-Mournin (l’Almohade), quand il fut devenu maître du pays, fonda sur cette montagne une ville qu’il appela Medînat el-Fath’ (ville de la victoire); mais ce nom ne put prévaloir sur le premier, qui continua de rester en usage.
Au moment de son embarquement, T’ârik’ se sentit gagner par le sommeil [P. 445) et s’imagina voir le Prophète qui, entouré des Mohââjir et des Ançâr(2) ceints de leurs épées et armés de leurs arcs, lui parlait ainsi :
(1) Dekri (p. 236) rappelle aussi les secours fournis par Julien à T’ârik’ i)our faciliter à celui-ci le passage en Espagne.
(2) C’est-à-dire des Mekkois, compagnons de sa fuite, et des Médinois, qui les accueillirent.
« Avance hardiment, ô T’orik’, mais use de douceur envers les musulmans et respecte les traités ! » après quoi il vit le Prophète et ses compagnons le précéder en Espagne. Alors il se réveilla tout joyeux et fit part de cet heureux présage à ses compagnons ; lui-même se sentit tout raffermi et dès lors ne douta pins de la victoire (1).
Une fois toutes ses troupes débarquées sur le promontoire, il s’avança dans la plaine et conquit d’abord Algéziras, où il trouva une vieille femme qui lui dit : « Mon mari, qui avait une profonde connaissance des traditions, a annoncé aux habitants que ce pays serait conquis par un général dont il faisait la description et dont, entre autres traits, il disait qu’il avait la tête grosse et portait sur l’épaule gauche un signe foncé et couvert de poils. » T’ârik’ se déshabillant montra qu’il avait le signe en question, et cela servit encore à fortifier son joyeux espoir et celui de ses soldats.
Après être donc entré dans la plaine, il conquit Algéziras et d’autres lieux, et abandonna le fort qui couronnait le promontoire. Sitôt que Roderîk’, qui était à ce moment en expédition, apprit l’invasion de ses états par T’ârik’, il reconnut la gravité de la situation, revint sur ses pas et réunit une armée qui montait, dit-on, à cent mille hommes. T’ârik’, qui en fut informé, réclama des secours à Moùsa : tout en lui disant les conquêtes qu’il avait faites jusqu’alors, il ajoutait que le roi d’Espagne marchait contre lui avec des forces auxquelles il était hors d’état de tenir tête. Moûsa lui
(1) Ce rêve de bon augure est soigneusement consigné par Ibn Khallikân (111,476) et par Ibn el-K’oùt’iyya. Ce dernier auteur, qu’il faut parfois contrôler (Dozy, Recherches^ I, 39) a été partiellement traduit, et d’une manière à peu près satisfaisante, par A. Cherbonneau {Journal Asiatique, 1856, II, p. 429) ; le même fragment du récit d’Ibn el-K’oùt’iyya a été retraduit et accompagné du texte correspondant par M. Houdas {Recueil de textes et de traductions publié par les professeurs de VÉcole des langues orientales vivantes, Paris 1889), mais cette dernière traduction donne lieu à maintes réserves.
expédia cinq mille hommes de renfort, ce qui porla le nombre des soldats musulmans à douze mille hommes; avec eux se trouvait Julien, qui leur indiquait les endroits vulnérables et les tenait, par ses espions, au courant de ce qui se passait.
Le choc avec l’armée de Roderîk’ eut lieu sur la rivière de Bekka (1) dans le territoire de Sidona le 28 ramadan 92 (19 juillet 711), et il y eut une série d’enga^ gements qui durèrent huit jours. Or les deux fils du prédécesseur de Roderîk’, qui commandaient l’un l’aile droite et l’autre l’aile gauche de son armée (2), complotèrent avec d’autres princes de s’enfuir, poussés qu’ils étaient par leur haine contre le roi régnant ; ils étaient d’ailleurs persuadés que les musulmans se retireraient quand ils se seraient gorgés de butin, et qu’alors euxmêmes recouvreraient la royauté. A la suite de l’exécution de leur projet, Roderîk’ et les siens furent mis en déroute, et lui-même se noya dans la rivière. T’ûrik’ poursuivant les fuyards, arriva jusqu’à la ville d’Ecija, où de nombreux vaincus, soutenus par les habitants de cette ville, se rallièrent [P. 446) et recommencèrent une lutte acharnée, qui se termina par la défaite des Espagnols et qui fut plus terrible qu’aucune de celles que les musulmans eurent encore à soutenir. T’ârik’ établit alors son camp auprès d’une source située à quatre mille d’Ecija et qui a conservé jusqu’à ce jour le nom d’Ayn T’ârik’ (3).
(1) Il faut corriger le texte àSTJ en d’après Edrisi et Ibn el- Koûtiyya. Le lieu où se livra cette bataille est près du Lago de la Janda et, d’une manière plus précise, aux bords du Salado, qui a son embouchure non loin du cap Trafalgar, ainsi que l’a établi Dozy [Recherches, 2® éd., I, 314 ; 3® éd., p. 305). Il faut donc corriger la note du dernier traducteur d’Ibn el-Koùtiyya (p. 224), qui n’a pas connu le travail de Dozy. Voir Saavedra, Estudio, p. 68.
(2) Sisebert et Oppas, fils de Witiza (Recherches, 1, 41).
(3) Localité située sur les bords du Genil, d’après VAkhbâr madjmuû'a, (ap. Recherches, 1, 46 ; Saavedra, p. 77) ; Edrisi ne la mentionne pas.
Par ces deux défaites successives, Dieu jeta la terreur dans le cœur des Goths, qui s’enfuirent à Tolède, convaincus que le vainqueur allait réaliser les paroles de T’ârik’ : celui-ci s’était donné, lui et les siens, comme anthropophages. Leur retraite à Tolède et leur évacuation des autres villes d’Espagne firent que Julien dit au général musulman : « Maintenant l’Espagne est à toi ; envoie des corps de troupes dans les diverses provinces, et marche en personne sur Tolède. » T’ârik’ suivit ce conseil : d’Ecija il envoya des détachements à Gordoue, à Grenade, à Malaga, à Todmîr, et lui-même, avec le gros de son armée, marcha sur Jaën dans l’intention de se diriger ensuite sur Tolède. Mais lorsqu’il atteignit cette dernière ville, il la trouva abandonnée par ses habitants, qui s’étaient rendus dans la ville appelée Maya (1 ) derrière la montagne.
Quant à Gordoue, le détachement qui avait été envoyé de ce côté s’en empara en y pénétrant par une brèche existant dans la muraille et qui fut signalée par un berger (2).
Les troupes qui marchèrent contre Todmîr [Theudimer ou Théodemir] — c’est la ville d’Orihuela qui avait pris le nom du prince qui y régnait — eurent à combattre le prince de cette ville, qui, à la tête d’une armée considérable, leur livra un combat acharné; mais il fut battu et laissa un grand nombre des siens sur le champ de bataille. Alors il fît armer les femmes et put ainsi faire
(!) On lit Amâya, mais sans points sous le yâ dans V Akhhâr m'iâjmoû'a (ibid., quelques lignes plus bas, notre chroni-
queur cite encore ce nom, écrit de la même manière, et on le retrouve t. VII, p. 119, sous l’orthographe Mâna, que l’éditeur a fait suivre d’un point d’interrogation. On trouve aussi « Maïa » dans Nowayri, qui a copié Ibn el-Atlhr {Berbères, I, 349). Quant au Bayân (II. 13), il parle de cette ville sans la nommer. Sur la ville de la Table et Maya ou Amâya, voir l’index géographique du Madjmoûa (éd. Lafuente, p. 246 et 247).
(2) On trouve des détails sur la manière dont Gordoue fut prise par Moghîth dans les Recherches {‘i^ éd., p. 46); Saavedra, p. 81.
la paix avec les musulmans (1). Les autres corps d’armée se rendirent maîtres des pays qu’ils attaquèrent.
Quant à Târik’, comme il trouva la ville de Tolède abandonnée, il y installa les Juifs (2) avec un certain nombre de ses soldats, et marcha en personne contre Guadalaxara (3), puis franchit la montagne par un défilé qui porte encore aujourd’hui le nom de Feddj T’arik’(4) et arriva par delà à la ville dite de la Table (medinat elmâHda), où il trouva la table de Salomon fils de David, qui est en béryl vert; les bords et les pieds, ceux-ci au nombre de trois cent soixante, sont en la môme matière, enrichie de perles, de corail, de ijâkoât, etc (5). De là il alla dans la ville de Maya, qu’il pilla, puis retourna à Tolède en 93 (18 oct. 711). On dit aussi qu’il se jeta sur la Djàlîkiyya (Galice), qu’il ravagea, et pénétra jusqu’à la ville d’Astorga (6), d’où il rentra à Tolède; il y fut rejoint par les troupes qu’il avait envoyées d’Ecija |P.447] et qui avaient accompli la mission de conquêtes qu’il leur avait confiée.
Moûsa ben Noçayr entra en Espagne en ramad’ân 93 (comm. le 10 juin 712), avec une nombreuse armée, car le récit des exploits de T’ârik’ avait excité sa jalousie. Lors de son débarquement à Algéziras, il n’écouta pas le conseil qu’on lui donnait de suivre la même route
(1) Orihuela se rendit à ‘Abd el-‘Azîz ben Moùsa, et non à un lieutenant de T’ârik’; le texte du traité qui fut alors conclu est parvenu jusqu’à nous {Recherches^ 2® éd.,56; 3® éd., 50 ; Saavedra, p. 127).
(2) Dans les diverses relations de la conquête, il est maintes fois fait allusion au rôle joué par les Juifs à cette époque (Fournel, I, 259).
(3) Edrisi (p. 229) parle de cette ville, en arabe WâdV l-h’adjâra et aussi Medinet el-Faradj, ainsi qu’on le trouve dans le Bayân (ir, 75), et la Géographie d'Aboulféda (ii, 255).
(4) Il s’agit de Buitrago, qui serait une altération de Bâb Târik. Selon Lafuente (p. 252), c’est le défilé de Somosierra, ce qui est aussi l’avis de Gayangos (ap. Berbères, i, 349).
(5) Voir ci-dessus, p. 37.
(G) Ibn el-Koûtiyya mentionne aussi cette expédition contre Astorga, que le Madjmona passe sous silence.
que T’ârik’, et les guides s’offrirent à le mener par une route préférable à la sienne et qui passait par des villes non encore conquises. Inquiet comme il Pétait de ce qu’avait faitT’ârik’, il accueillit avec joie la promesse de succès importants que lui fît le comte Julien. On le mena d’abord à Medînat ibn es-Selîm (1), qu’il prit de vive force, puis il marcha sur Garmona, la ville la plus forte du pays. Julien et ses affidés s’y présentèrent d’abord, se donnant comme des fugitifs, mais munis de leurs armes; ils furent reçus par les habitants, puis Moûsa envoya des cavaliers, à qui ils ouvrirent les portes pendant la nuit, de sorte que les musulmans purent s’emparer de la ville. De là Moûsa se dirigea sur Séville, l’une des villes d’Espagne qui comptait le plus d’habitations et l’une des plus remarquables par ses antiquités. Il s’en empara après plusieurs mois de siège et y installa les Juifs pour remplacer les habitants qui s’étaient enfuis. Il alla ensuite assiéger Mérida ; les habitants ayant opéré une sortie et lui ayant livré une sanglante bataille, il dressa pendant la nuit une embuscade dans les défilés des montagnes, et quand, le matin, les infidèles sortirent comme d’habitude pour combattre, ils se trouvèrent entourés de toutes parts par les musulmans sortis de leur cachette ; comme ils ne pouvaient échapper, ils furent surpris par la mort, à laquelle quelques-uns purent se soustraire en se sauvant dans la ville. Moûsa assiégea celle-ci, qui était bien fortifiée, pendant plusieurs mois, et parvint, à l’aide d’une tour mobile (dehhâba), à ouvrir une brèche dans les murs ; les habitants tentèrent alors une sortie et massacrèrent des musulmans auprès de la tour, qu’on appelle encore aujourd’hui Tour des martyrs (bordj edi-chohadâ). Le jour de la Rupture du jeûne, dernier de ramadan 94 (28 juin 713), la ville capitula en recon-
(1) Le nom de cette ville figure dans Edrisi, p. 208 et 215 ; il faut supprimer les notes 5, 6 et 7 de la p. 208 [Recherches^ 3® éd,, i, 305).
naissant aux musulmans la propriété des biens do ceux qui avaient été tués le jour de Tembuscade et do ceux qui avaient fui en Galice, ainsi que des biens et des bijoux appartenant aux églises. Mais alors les Sévillans, ayant organisé un complot, se rendirent (de nouveau) maîtres de cette ville et mirent à mort les musulmans qui s’y trouvaient. Moùsa l’envoya assiéger par une armée que commandait son fils ‘Abd el-‘Azîz, qui s’en empara de vive force et tua ceux des habitants qui y étaient encore ; puis ‘Abd el-‘Azîz alla conquérir les villes de Niébla et de Badja (Béja), et retourna- [P. 448] à Séville.
Au mois de chawwâl (juillet), son père Moùsa partit de Mérida pour se rendre à Tolède. T’arik’ sortit à sa rencontre et mit pied à terre sitôt qu’il l’aperçut. Moùsa le frappa de son fouet à la tête, en lui reprochant sa désobéissance, puis l’emmena avec lui à Tolède. Il s’enquit du butin qu’il avait fait, ainsi que de la table de Salomon; celle-ci, sur sa demande, lui fut apportée, mais un pied en avait été enlevé par T’arik’ et manquait. « J’ignore, répondit cet officier interrogé, ce qu’il est devenu ; c’est dans cet état que j’ai trouvé la table. » Alors Moùsa en fit faire un en or pour remplacer le manquant.
Moùsa alla conquérir Saragosse et les villes qui en dépendent ; puis il pénétra dans le pays des Francs, où il parvint jusqu’à une vaste plaine déserte, maison se trouvaient des monuments, entre autres une idole debout, sur laquelle étaient gravés ces mots : « Fils d’Ismâfil, c’est ici votre point extrême, et il vous faut retourner. Si vous demandez à quel lieu vous retournez, je vous répondrai que c’est aux discussions relativement à ce qui vous concerne, si bien que vous vous couperez la tête les uns aux autres, ce qui a eu lieu déjà. » Il revint alors sur ses pas, et rencontra un messager que lui envoyait le khalife El-Welîd avec l’ordre de quitter l’Espagne et de venir le trouver ; mais, mécontent de cet
ordre, il différa de répondre à l’envoyé et attaqua l’ennemi par un autre point que celui où se trouvait l’idole, tuant et pillant tout, détruisant les églises et brisant les cloches. 11 parvint ainsi jusqu’au rocher de Belûy (1) sur l’Océan (2), lieu élevé et dont la situation est forte. Alors un second messager d’EhWelîd vint insister sur l’urgence de son départ, et saisit même la bride de sa mule pour le faire partir. Gela eut lieu dans la ville de Loukk (3), en Galice, d’où il partit par le col dit Feddj Moûsa ; il fut rejoint par T’ârik’, venant de la Frontière supérieure (Aragon) ; il se fit accompagner de ce chef, et tous deux partirent ensemble.
Moûsa laissa pour gouverner l’Espagne son fils ‘Abd el-‘Azîz ben Moûsa ; après être débarqué à Ceuta, il nomma gouverneur de cette ville, de Tanger et de la région avoisinante, un autre de ses fils, ‘Abd el-Melik, et il plaça à la tête de l’Ifrîkiyya et de ses dépendances son fils aîné ‘Abd Allâh. Alors il se dirigea sur la Syrie porteur du butin, des trésors et de la table conquis en Espagne, et emmenant avec lui, outre trente mille vierges, filles des rois et des principaux Goths, une quantité innombrable de marchandises et de pierres précieuses. A son arrivée en Syrie, Welîd ben ‘Abd el-Melik était mort et remplacé par Soleymân ben ‘Abd el-Melik. Le nouveau prince, mal disposé [P. 449] pour Moûsa ben Noçayr, le destitua de toutes ses fonctions et le bannit de sa présence ; puis il le fit jeter en prison et lui infligea des amendes telles que ce général fut obligé de mendier sa nourriture.
(1) Il s’agit probablement du rocher appelé plus tard de Pelayo, vraisemblablement la Sierra de Covadonga (Gayangos).
(2) L’Atlantique est appelé dans le texte Mer Verte, dénomination qui est d’ordinaire réservée à la Mer des Indes [Géogr. d’Aboulféda, H, 27j.
(3) Lugo, qui ne figure ni dans Edrisi ni dans Aboulféda. Le Merâçid en dit un mot.
D’après une autre version, il arriva en Syrie du vivant d’El-Welîd, à qui dans ses lettres il s’était donné comme le conquérant de l’Espagne, en môme temps qu’il avait parlé de la table. A son arrivée, il étala son butin, la table comprise. Comme T’àrik’, qui l’accompagnait, prétendait qu’elle figurait parmi les dépouilles dont il s’était rendu maître, Moûsa lui donna un démenti ; T’ârik’ dit alors à El-Welîd : « Demande-lui ce qu’est devenu le pied manquant. » A cette question, Moûsa ne put répondre, car il n’en savait rien. Alors T’ârik’ le fit voir, en ajoutant qu’il l’avait caché avec cette arrière-pensée, et El-Welîd reconnut que c’était lui qui disait vrai. 11 n’avait agi ainsi que parce qu’il avait été emprisonné et battu (par Moûsa), car il ne recouvra la liberté que grâce à l’arrivée d’un message d’El-Welîd. Selon d’autres, T’ârik’ ne fut pas emprisonné.
On dit qiTil existait dans les possessions des chrétiens (Roûm), depuis leur entrée en Espagne, une maison à laquelle chaque nouveau prince ajoutait une serrure. Devenus maîtres du pays, les Goths continuèrent d’en faire autant. Roderîk’, à son avènement, voulut ouvrir ces serrures et passa outre à l’opposition des grands du royaume ; alors on vit, dans la maison ouverte, des images d’Arabes porteurs de turbans rouges et montés sur des chevaux gris, avec cette inscription : « Quand cette maison sera ouverte, les gens que voici entreront dans ce pays. » Or l’Espagne fut conquise' cette année-là (1).
En voilà assez sur la conquête de ce pays ; nous dirons le reste à mesure que les événements se dérouleront, d’après le plan que nous nous sommes tracé.
(1) On retrouve cette même fable dans II)n Ivliallikàn (ni, 483) et ailleurs (Dozy, Recherches, 3« éd., i, 37). Cf. Saavedra, Estudio, etc. , p. 40.
Conquête de Tîle de Sardaigne (1)
Cette île figure parmi les plus grandes de la mer de Roûm et n’est dépassée en étendue que par la Sicile et la Crête ; elle produit des fruits en abondance. En 92 (28 oct. 710), Moûsa, qui venait de conquérir l’Espagne, fit embarquer une portion de ses troupes à destination de cette île. A l’arrivée des musulmans, les chrétiens, réunissant leurs vases d’or et d’argent, les jetèrent dans le port et déposèrent leurs richesses dans un grenier qu’ils construisirent en installant un plafond sous le toit de leur principale église. Les musulmans y firent un butin [P. 450] qui dépasse toute description et y commirent bien des fraudes. Ainsi il arriva qu’un musulman en train de se laver dans le port s’embarrassa le pied dans un objet qu’il retira, et qui était un plat d’argent; ses frères relevèrent alors tout ce que recélait cette cachette. Une autre fois, un musulman entré dans l’église en question et y voyant un pigeon, lui tira une flèche, qui, manquant le but, frappa le toit factice et brisa une planche ; cette ouverture laissa passer quelques dinars, et l’on put mettre la main sur le reste, ce qui fit que les vainqueurs redoublèrent leurs fraudes (au détriment du Trésor). Il y en eut qui, après avoir égorgé des chats et leur avoir enlevé les entrailles, remplissaient le creux de pièces d’or, recousaient la peau et jetaient ces charognes dan« la rue, puis en sortant les ramassaient et glissaient l’or dans le fourreau sur lequel ils ne mettaient que la poignée de leur sabre. Quand ils furent embarqués, on entendit une voix prier le Ciel de les noyer, ce qui eut lieu en effet pour
(1) Ce chapitre figure tout entier dans la Biblioteca (i, 356), et le premier alinéa, dans le Journ. asiatique (1841, i, 575).
eux tous, et Pou retrouva la plupart des noyés, qui portaient des dinars à la ceinture.
En 135 (17 juillet 752), ‘Abd er-Rah’mân ben H’abîb ben Aboû ‘Obeyda Filiri fit une razzia dans celte île, et, après avoir fait un grand massacre des habitants, consentit à conclure la paix avec les survivants moyennant paîment du tribut. Tel fut à partir de là l’état des choses : on n’y fit plus de razzia, et les Roùrn la remirent eu culture.
En 323 (10 décembre 934), El-Mançoùr ben El-Kà’im r‘Alide, prince d’ifrîkiyya, envoya de Mehdiyya une Hotte qui passa d’abord par Gênes et conquit cette ville, puis qui alla faire des prisonniers en Sardaigne ; elle brûla de nombreux vaisseaux et livra Gênes à la destruction et au pillage.
En 40G(20juin 1015), Modjàhid r‘Amiride envoya de Dénia, contre elle, une flotte composée de cent vingt bateaux ; l’amiral qui la commandait se rendit maître de la Sardaigne, y tua beaucoup d’hommes (1) et emmena en captivité les femmes et les enfants. En présence de ces ravages, les princes de Roùm avec une armée considérable marchèrent par la Grande terre (d’Italie) contre le (prince de Dénia) : les musulmans battus furent expulsés de Sardaigne et perdirent une partie de leurs bâtiments. Le frère de Modjàhid, ainsi que son fils ‘Ali ben Modjàhid, furent faits prisonniers, et ce prince rentra à Dénia avec les débris de son armée. Ce fut la dernière expédition dirigée contre la Sardaigne.
Nous avons jugé bon de réunir ici ces faits minimes, que l’on ne peut saisir aussi bien quand ils sont présentés isolément (2).
(1) Amari [Uiblioleca, trad. i, 358) suit, contrairement au texte imprimé par Torriberg et à l’opinion de Fleischer, un ms qui lit « y tua Mâloût ». Ce Mâloùt est d’ailleurs inconnu.
(2) 11 est aussi parlé plus bas d’une campagne dirigée, en 117, contre la Sardaigne (p. 02) ; une autre aurait eu lieu en 119, d’après le Nodjo'utn (I, 314).
[P. 456] Conquête de Tolède en Espagne
D’après Abou Dja‘far [Tabari], ce fut. en cette année 93 (18 octobre 711) que Moûsa ben Noçayr conçut de l’irritation contre son affranchi T’ârik’, qu’il alla rejoindre au mois de redjeb (avril-mai 712) en laissant à la tète de l’Ifrîkiyya soli fils ‘Abd Allah ben Moûsa. Moûsa passa la mer avec dix mille hommes pour aller retrouver T'ârik’; celui-ci alla au-devant de son chef, dont il parvint à apaiser le mécontentement et qui agréa ses excuses. Moûsa l’envoya contre Tolède, l’une des principales villes d’Espagne, à vingt journées de marche de Cordoue ; T’àrik’ s’en empara et y prit la table de Salomon fils de David, ainsi que tout ce qui s’y trouvait d’or et de pierres précieuses, dont Dieu sait l’importance.
J’ajoute, moi Ibn al-Athîr : Voilà tout ce que dit ce chroniqueur. Or j’en ai dit assez, sous l’année 92, touchant la conquête de l’Espagne et le départ postérieur de Moûsa ben Noçayr, qui alla rejoindre T’àrik’, pour n’avoir pas besoin d’y revenir. Je me bornerai à remarquer que, d’après Aboû Dja‘far, ce fut Moûsa, déjà arrivé en Espagne, qui envoya T’àrik’ faire la conquête de Tolède. Le récit que nous avons donné plus haut est celui des chroniqueurs espagnols.
(P. 457] En 93 (18 octobre 711), la population d’Ifrîkiyya, qui souffrait du manque d’eau, en obtint grâce aux prières de Moûsa ben Noçayr (1).
(1) Voir plus haut, p. 34.
[T. V, p. 1 4] Mort violente d’‘ Abd el-‘ Azîz ben Moûsa ben Noçayr en 97 (4 sept. 715)
(1) Nous avons dit que son père Moûsa, en partant pour la Syrie, l’avait placé à la tête de l’Espagne. Sous la ferme et juste administration de ce chef bienfaisant et distingué, les places frontières furent bien gardées, et il acheva la conquête commencée par son père. La femme (2) de Rodrîk’, qu’il avait épousée et qui avait sur lui la plus grande influence, le poussa à exiger de ses compagnons et de ses sujets qu’ils se prostei*nassent en se présentant devant lui, selon l’usage suivi chez son premier mari Rodrîk’. En vain il lui représenta que ce n’était pas conforme à sa religion, elle insista tant qu’elle obtint l’ordre qu’elle demandait. On ouvrit donc une porte basse pour donner accès à la salle où il donnait audience, de sorte que tous ceux qui y pénétraient, devant baisser la tête, faisaient comme une prosternation ou ce qu’elle considérait comme tel, ce qui la satisfit. « Maintenant », dit-elle à son mari, « que tu as atteint au rang des rois, il me reste à te faire un diadème ( tâdj) avec l’or et les perles que je possède. » Malgré son refus, elle insista assez pour qu’il y consentît. Quand la chose fut connue, les musulmans se dirent qu’il se faisait chrétien et se rendirent compte de l’incident de la porte (3); ils assaillirent le prince et le tuèrent à la fin de l’année 97 (août 716).
D’après une autre version (4), Soleymân ben ‘Abd el-
(1) Comparez Berbères ^ I, 354 ; Bayân, II, VI.
(2) La sœur, scion Ibn Abel el-IIakam, ou la fille, selon Wâkidi.
(3) Je Iis avec le ms 1495 de Paris ; c’est probablement la
lecture adoptée par M. de Blanc. {Berbères, I, 355), et le même sens résulte du passage cori-espondant du Baydn (II, 23, I. G).
(4) C’est celle que rapportent Ibn el-Koùtiyya et le Baydn.
Melik, irrité contre Moûsa ben Noçayr, père d’Abd el-‘Azîz, envoya à l’armée (djond) l’ordre de tuer ce prince, qui était alors au mihrâh à réciter la prière de l’aurore et avait déjà lu la fâtUVa et la sourate de VEüénement (Koran, s. I et s. LVI). Toutes les épées s’abattirent en même temps sur lui, puis on lui coupa la tête et on l’envoya à Soleymân. Celui-ci la présenta au père de la victime, qui, se raidissant contre sa douleur, s’écria : « Puisse son martyre lui profiter! Vous avez, j’en jure par Dieu, tué un fidèle observateur du jeûne et des pratiques religieuses. » Ce meurtre est une des choses qu"on reproche à Soleymân. 11 eut lieu, d’après cette version, à la fin de 98 (juillet 717).
Soleymân nomma ensuite gouverneur d’Espagne El-H’ourr ben ‘Abd er-Rah’mân Thakefi, qui fut destitué par ‘Omar ben ‘Abd el-‘Azîz, successeur de Soleymân. Tel est le récit abrégé que nous voulions faire de la mort d’‘Abd el-‘Azîz.
En la même année 97, Soleymân ben ‘Abd el-Melik remplaça ‘Abd Allâb ben Moûsa ben Noçayr comme gouverneur d’Ifrîkiyya par Mohammed ben Yezîd K’orachi [P. 15] qui garda ces fonctions jusqu’à la mort de Soleymân. ‘Omar ben ‘Abd el-‘Azîz y nomma à sa place, en l’an 100 (2 août 718), Ismâ‘îl ben ‘Obeyd Allâh (1) dont l’administration mérite des éloges, et du temps de qui tous les Berbères embrassèrent l’islamisme.
[P. 17] En 97 (4 sept. 715) mourut le conquérant de l’Espagne, Moûsa ben Noçayr, pendant qu’il était en route pour la Mekke avec Soleymân ben ‘Abd el- Melik (2).
(1) Plus bas et ailleurs (Desvergers, IHsloire de l'Afrique, texte, p. 8 ; Bayân, J, 33; Berbères, I, 356, texte et note 1 ; Ibn el-Koûtiyya, texte, p. 264 ; Beladhori, p. 231) on lit aussi « ‘Abd Allâh ». Cet Ismâ'îl était petit-fils d’Aboû’l-Mobâdjer, et M. de Slane [Berbères, I, Introd. p. XXIII) l’appelle Ismâ‘îl ben Aboû’l-Moliâdjer .
(2) Selon d’autres, il périt dans les tortures [Berbères, 1, 355).
[P. 40) En 100 (2 aoûl. 718) ‘Omar J)Gn ‘AJ)d cl-‘Azîz nomma gouverneur d’Ifrîkiyya Isma‘îl ])en ‘Abd Allî'di (1), client des Benoù Makhzoùm, et gouverneur d’J-^spagne Es-Samh’ ben Malik KhawlAni, dont il avait a])précié la droiture et la piété auprès d’El-Welîd ben ‘Alal el-Melik.
[P. 41] En 100 (2 août 718) mourut IPanacli Ijen ‘Al)d Allah Çan‘ani (2), qui était l’un des compagnons d’‘Ali et qui, à la suite de la mort violente de celui-ci, s’était transporté en Egypte. C’est lui qui a le premier tracé le plan de la grande mosquée de Sai'agosse, en Espagne.
[P. 58) En 101 (23 juillet 710) Ismâ‘îl ben ‘Obeyd Allah (3) fut révoqué de sa situation de gouverneur d’Ifrîkiÿya et remplacé par Yezîd ben Aboù Moslim, secrétaire d’El- Haddjàdj, qui resta en place jusqu’à ce (lu’il fût tué, ce qu’on lira plus loin.
|P. 76] Meurtre de Yezîd ben Aboû Moslim
Les uns disent que Yezîd ben ‘Abd el-Melik avait nommé Yezîd ben Aboû Moslim gouverneur d’Ifrîkiyya en 101 (23 juin. 719), d’autres disent en 102 (11 juill. 720). Sa mort violente fut le résultat de sa manière de faire : il voulait agir comme avait fait El-Haddjâdj en Irak à l’égard des habitants des villes qui, originaires du Sawâd, étaient d’abord tributaires et s'étaient ensuite convertis, et qu’il renvoyait dans leurs villages en prélevant sur eux une capitation analogue à celle qu’ils
(1) Voir note 1, p. 55.
(2) Voir ci-dessus, p. 25. — Le texte orthographie « Çaghûui », que j’ai cru devoir corriger, ainsi qu’on le voit par Makkari, éd. Boulak, II, 52; Ibn el-Faradhi, cd. Codera, p. 108.
(3) Voir note 1, p. 55.
payaient avant leur conversion (1). Cette conduite souleva une réprobation unanime : on le mit à mort [en 102] et on le remplaça par son prédécesseur Moh’ammed ben Yezîd, client des Ançar(2), qui était resté au milieu d’eux. On écrivit à Yezîd ben ‘Abd el-Melik qu’on ne voulait pas se soustraire à son autorité^ mais que le fait de Yezîd ben Aboû Moslim de vouloir imposer des choses improuvées par Dieu et par les musulmans avait causé sa mort et son remplacement par le gouverneur précédemment institué par le khalife. Yezîd ben ‘Abd el-Melik répondit qu’il n’approuvait pas les actes de Yezîd ben Aboû Moslim et confirma les pouvoirs de Moh’ammed ben Yezîd.
[P. 101] Expédition d’‘Anbasa contre les Francs
En 107 (18 mai 725), ‘'Anbasa ben Soh’aym Kelbi, gouverneur d’Espagne, à la tête d’une nombreuse armée, fît une expédition dans le pays des Francs. Il assiégea la ville de Carcassonne, dont les habitants durent, pour obtenir la paix, céder la moitié de leur territoire, livrer les prisonniers musulmans et le butin qu’ils avaient fait, payer tribut et conclure avec les musulmans une alliance offensive et défensive. Alors ‘^Anbasa se retira. 11 mourut en cette même année 107, au mois de cha‘bân (décembre 725), après avoir gouverné l’Espagne quatre ans et quatre mois. Bichr ben Çafwân le remplaça en dhoûl-ka‘da de cette année (mars 726) par Yah’ya ben Selama Kelbi.
(1) Un autre motif est aussi allégué pour expliquer cette insurrection : l’obligation du tatouage qu’il voulut imposer à ses gardes {Bayân, I, 34 ; Berbères, l, 357 ; Fournef I, 271). Le Nodjoûm (I, 272) s’exprime comme Ibn el-Atbîr, probablement d’après celui-ci.
(2) Je lis, avec le ms 1495 de Paris, au lieu de
b)^svergers (tr. fr. p. 31).
[P. 108] En 109 (27 avril 727), Bichr ben Çafwân, gouverneur d’Ifrîkiyya, fit en Sicile une expédition d’où il rapporta un butin considérable; il rentra à Kayrawan et y mourut l’année môme (1). Hicham lui donna pour successeur ‘Obeyda ben ‘Abd er-Kali'mân ben Aboù’l- Agliarr Solami, qui destitua Yah’ya ben Selama Kelbi de son poste de gouverneur d’Espagne et le remplaça par H’odheyfa ben el-Ah\vaç AchdjaM (2). Celui-ci arriva dans son gouvernement en rebPl 110 (13 juin-12 juill. 728) et n’y passa que six mois, au bout desquels il fut destitué et remplacé par ‘Ollimân ben Aboù Nis‘a Khath‘ami.
[P. 117] En 111 (4 avril 720), ‘Obeyda ben ‘Abd er- Hali’man, gouverneur d’Ifrîkiyya, révoqua ‘Otbman ben [Aboù] Nis‘a (3) de son gouvernement d’Espagne et le remplaça par El-Haythem ben ‘Obeyd Kenûni (4), qui arriva dans cette province en moharrem 111 (4 avril- 3 mai 729) et mourut en dhoû’l-liiddja (fév.-mars 730) de cette même année, n’ayant tenu cette fonction que dix mois.
[P. 129] En 112 (25 mars 730), les Espagnols choisirent pour les gouverner, après la mort d’El - Haythem, Moh’ammed ben ‘Abd el-Melik (5) Achdja‘i ; au bout de deux mois d’administration il fut remplacé par ‘Abd er-Rah’mân ben ‘Abd Allah Ghâfiki.
(1) Ces trois lignes figurent dans la Biblioteca, I, 35Ü ; cf. Berbères, I, 357.
(2) Sur la suite de ces gouverneurs, voir Merrâkcchi (trad. fr., p. 11, n.) ; ci-dessous, t. V du texte, p. 373 ; Madjmoua^ p. 240. On en retrouve aussi la liste, avec l’indication de la durée du pouvoir de chacun d’eux, dans le nis 1592 du Catalogue d’Alger, fol. 127.
(3) Les deux vocalisations Nis‘a et Nes‘a existent, au témoignage de Dliehebi [Moschlabih^ p, 557).
(4) On lit aussi « Kilâbi ».
(5) Plus loin (t. V, [). 374) notre chroniqueur écrit « ben ‘Abd Allah i>, comme fait aussi le Bayân (II, 27).
[P. 130] Mort violente d’‘Abd er-Rah’mân, émir
d'Espagne; administration d’‘Abd el-Melik ben
K’at’an.
En cette année 113 (14 mars 731), une expédition fut faite par ‘Abd er-Rah’mân ben ‘Abd Allah Ghâfiki, qui gouvernait l’Espagne au nom d’‘Obeyda ben ‘Abd er- Rah’mân Solami, lequel avait été placé en 110 (1) par Hichâm ben ‘Abd el-Melik à la tête de l’Ifrîkiyya et de l’Espagne. A son arrivée en Ifrîkiyya, ‘Obeyda trouva que Mostanîr ben Hâreth H’oraythi était occupé à une expédition en Sicile, île où ce chef resta jusqu’à l’arrivée de l’hiver; il en partit alors, mais tous ses soldats périrent dans un naufrage, tandis que Mostanîr luimême put se sauver avec le bateau qui le portait. ‘Obeyda, pour le punir, le jeta en prison et le fît battre de verges, puis promener ignominieusement dans les rues de Kayrawân (2).
‘Obeyda confia ensuite le gouvernement de l’Espagne à ‘Abd er-Rah’mân ben ‘Abd Allâh, qui organisa une expédition contre la France. Ce chef pénétra fort avant dans ce territoire et y fit un butin considérable, où figurait une statue d’homme en argent enrichie de grosses perles, de rubis et d’émeraudes, qui fut brisée et distribuée aux soldats. Au reçu de cette nouvelle, ‘Obeyda entra dans une violente colère et lui écrivit une lettre de menaces. ‘Abd er-Rah’mân, qui était un homme de bien, lui répondit: « Après les salutations d’usage ;
(1) Quelques lignes plus haut, notre auteur meme semble donner la date 109. ‘Obeyda arriva en Ifrîkiyya en rebî‘ I 110, d’après le Bayân.
(2) Ce passage concernant la Sicile n’a pas été relevé par Amari dans sa Biblioteca. Cf. Berbères,, I, 359, n. 3, où on lit le nom « Mostatîr », probablement par suite d’une faute d’impression.
si les deux mêmes et la terre pouvaient être donnés en récompense (1), Dieu les altribuerait à ceux qui le craignent. » La meme année, mais d’autres disent, ce qui est plus exact, en 114 (2 mars 732), il entreprit dans le pays des Francs une nouvelle expédition, oii lui et les siens trouvèrent le martyre.
‘Obeyda partit ensuite d’ifrîkiyya pour la Syrie, emmenant avec lui une quantité considérable de cadeaux, d’esclaves des deux sexes, de montures, etc., et alla solliciter sa grâce auprès de Hichâm, qui la lui accorda, mais en le destituant. Antérieurement, il avait nommé en Espagne, pour remplacer ‘Abd er-Uali’man tué, ‘Abd el-Melik ben K’at’an. Hicham chargea du gouvernement de Flfrîkiyya ‘Obeyd Allah (2) ben el-II’abh’ab, alors gouverneur de l’Égypte, qui rejoignit son nouveau poste en 116 (9 février 734). ‘Obeyd Allali tira El-Mostanîr de prison et le chargea d’administrer Tunis.
[P. 131] ‘Obeyd Allah équipa ensuite un corps d’armée, dont il confia le commandement à H’abîb ben Aboù ‘Obeyda (3), et qu’il expédia contre le Soudan. Ces troupes remportèrent des succès sans pareils et s’emparèrent de tout ce qui leur plut. Il (‘Obeyd Allah?) fit aussi une campagne maritime (4), puis se retira.
[P. 134] En 115 (20 février 733), ‘Abd el-Melik ben K’at’an, gouverneur d’Espagne, entreprit une expédition contre le territoire de Bachkans (Biscaye) et en revint sain et sauf.
[P. 137] (5) En 116(9 février 734), Hichûm déplaça ‘Obeyd
(1) Ces mots sont extraits du Koran, xxi, 31.
(2) Ce nom est écrit « ‘Abd Allah » par Beladhori, p. 231, et par le Nodjoûm ; cf. Eournel, I, 282.
(3) Ou IFabîb ben Aboù ‘Obda? Voir Merrâkeclii, trad. fr., p. 9, n. C’est aussi sous l’année llGque cette expédition contre le Soudan est mentionnée par le Nodjoûm, I, 306.
(4) .le crois que cette dernière phrase fait allusion à l’expédition contre la Sicile (jui est rap])elée plus bas.
(.5) L’alinéa (jui suit ligure dans la Hiblioleca (I, 360).
Allah beii el-H’abh’âb Mawcili d’Egypte, où il était gouverneur, et le nomma en Ifrîkiyya, où ce chef se rendit. Ibn el-H’abh’âb envoya la môme année une armée en Sicile : la flotte des Roùm se porta au-devant d’elle et fut battue à la suite d’un combat acharné. Cependant, plusieurs musulmans tombèrent en captivité, entre autres ‘Abd er-Rah’mân ben Ziyâd (1), qui ne recouvra la liberté qu’en 121 (17 décembre 738).
La même année ce gouverneur envoya également des troupes dans le Soùs et au Soudan, d’où elles revinrent victorieuses et chargées de butin.
En 116 (9 février 734), ‘Obeyd(2) Allah ben el-H’abh’âb nomma en Espagne 'Ok’ba (3) ben el-H’addjâdj K’aysi, qui prit l’administration de cette province au mois de chawwâl (novembre 734), en remplacement de ‘Abd el- Melik ben K’at’an, destitué. ‘Ok’ba entreprit chaque année une expédition; il conquit la Galice, Alava(4), etc. D’après une autre version, plus exacte, 'Obeyd(5) Allah ben el-H’abh’âb ne fut nommé en Ifrîkiyya qu’en 117 (30 janvier 735). Nous reparlerons de lui.
(1) C’est-à-dire, si je ne me trompe, Aboù Khâlid Ifrîki, kâdi d’Ifrîkiyya, qui mourut en 156 [Nodjoûm^ I, 420 ; ci-dessous, p.l23).
(2) Je corrige le texte, qui porte ^Ahd.
(3) Je corrige le texte, qui porte ^ Atiyya (voir sous l’année 117 ; Madjmoûa, p. 241, et Merrâkechi, p. 11 n.). On voit que la nomination de ce chef en Espagne est de 116 (de même le Bayân^ II, 38, ci-dessous, texte, t. v, p. 374) ou de 117 (voir plus bas). Le traducteur d’ibn el-Koùtiyya a imprimé « 110 » tant dans la traduction que dans le texte (p. 230 et 265), et sans avertir le lecteur. L’omission du nom de nombre « six » est probablement duc au copiste même du ms unique de Paris, car la traduction Cherbonneau (p. 442) porte aussi 110 ».
(4) Je lis ainsi, au lieu de Elhata du texte.
(’’') Je corrige le texte, qui porte ^Ahd,
[P. 141] Administration d’‘Obeyd Allâh ben el-H’abh’âb en Ifrîkiyya et en Espagne.
En 117 (30 janvier 735), Hichûm ben ‘Abd el-Melik nomma gouverneur d’Ifrîkiyya et d’Espagne ‘Obeyd Allah ben el-H’abh’àb et lui donna l'ordre de s’y rendre (aussitôt). Ce chef, qui gouvernait alors l’Égypte, laissa son fils dans ce dernier pays et se rendit en Ifrîkiyya. Il nomma en Espagne ‘Ok’ba ben el-U’addjàdJ et à Tanger son fils Ismûfil (1). H'abîb ben Aboù ‘Obeyda ben ‘Ok’ba ben Nafi’, qu’il envoya à la tôle d’une expédition dans le Maghreb, atteignit le Soùs el-Ak’ça et le Soudan sans jamais subir de revers; il revint sain et sauf, après avoir recueilli un butin considérable, fait des prisonniers et rempli le Maghreb de la terreur de son nom. Parmi ses prisonniers figuraient deux jeunes filles berbères dont chacune n’avait qu’une mamelle. En (la dite année) 117 (30 janvier 735), il envoya en Sardaigne un corps de troupes qui fit des conquêtes dans cette île et revint après l’avoir pillée et y avoir fait du butin.
En 122(6décembre739), ‘Obeyd AllahenvoyaH’abîb avec son fils ‘Abd er-Rah’mân ben H’abîb faire une expédition en Sicile. Mis à la tête de la cavalerie, ‘Abd er-Rah’mân battit tous ceux qu’il rencontra avec un succès inouï. Il arriva ainsi jusqu’à la ville de Syracuse, l’une des plus importantes de la Sicile. Les Syracusains^ d’abord battus, furent ensuite assiégés et durent, pour obtenir la paix, se soumettre à payer un tribut. Il rejoignit ensuite son père H’abîb, qui avait l’intention de ne pas
(1) Il était assisté de ‘Omar ben ‘Abd Allah Morâdi, ainsi qu’il est dit j)lus bas ; niais celui-ci est maintes fois qualifié du titre d-"' gouverneur de Tanger.
quitter la Sicile avant de l’avoir entièrement soumise, mais qui reçut alors d’Ibn el-H’abh’âb une lettre le rappelant en Ifrîkiyya.
En effet, ce dernier avait nommé son fils Ismâ^îl gouverneur de Tanger et placé à côté de lui ‘Omar(l) ben ‘Abd Allah Moradi. [P. 142] Administrateur mauvais et injuste, Ismâ‘îl voulut prélever le quint sur les Berbères musulmans, prétendant, ce qui ne s'était jamais fait, que cela était dû aux (autres) musulmans (2). En apprenant le départ pour la Sicile des troupes conduites par H’abîb ben Aboû(3) ‘Obeyda, les Berbères, pleins d’espoir, rompirent le traité de paix qui les liait à Ibn el-H’abh’âb, et tous, musulmans et infidèles, se liguèrent contre lui, de sorte que la situation devint très périlleuse.
Les Berbères de (la région de) Tanger choisirent pour leur chef Meysera es-Sak’k’â, Madghoûri (4), qui était khâredjite çofrite (5) et porteur d’eau (sa/c’A’a). Ils
(1) Bien qu’on trouve aussi ce nom écrit Amr, paraît bien être l’orthographe exacte (voir quelques lignes plus haut ; de Slane, Berbères, I, 216, 237, 360, etc.).
(2) Littéralement, « qu’ils étaient un f(y’ pour les musulmans », et le Dayân (I, 38) emploie la même expression. Amari entend le mot fey' au sens ordinaire de « sommes ou butin prélevés sur les infidèles vaincus » [Biblioteca, trad., I, 362 et 297) ; M. de Slane, comparant divers passages de chroniqueurs, estime qu’il s’agit d’un prélèvement du cinquième opéré sur la population pour en faire des esclaves {Hist. des Berbères, I, 215, 216, 359, n. 5, et 367 ; voir aussi Bayân, I, 39). Cf. Dozy, Histoire des musulmans d'Espagne,^ I, 241 : « . . . pour ordonner aux Berbères de son district de payer un double tribut, comme s’ils n’eussent pas été musulmans. »
(3) Le mot Aboû manque dans le texte, ainsi que dans la traduction d’Amari ; on doit le rétablir d’après ce qu’on lit quelques lignes plus haut, et ainsi qu’on le trouve dans Noweyri (ap. Hisl, des Berbères, I, 355, 360-362).
(4) Ce mot est ailleurs orthographié Mat’ghari et Madghari (Amari, Biblioteca^ trad., I, 362 ; De Slane, Berbères, I, 216, 237, 360 ; Fournel, I, 287).
(5) Sur les Kharedjites, voir entre autres la note 5, p. 203 du tome I de V Histoire des Berbères.
marchèrent contre Tanger et tuèrent ‘Omar l)cn ‘Alxl Allah, qui voulut leur tenir tète. Ils s’emparèrent de celle ville et élevèrent au khalifat Meysera, qu’ils saluèrent du titre de Prince des croyants (Émir el-mouminln)^ et qui, réunissant autour de lui do nombreux Berbères^ établit solidement son pouvoir dans les environs de 'Tanger.
A cette époque (aussi) se montrèrent en Ifrîkiyya des gens qui prêchaient les doctrines kharedjitcs. Ihn el- H’abh’âb envoya à Il’abîb, alors en Sicile, un messager pour le rappeler auprès de lui, à l’effet de combattre Meysera es-Sak’k’a, dont le pouvoir grandissait, et H’abîb obéit (1). Ibn el-H’abh’àb, qui avait déjà envoyé Khaled ben H’abîb (2) avec une armée contre Meysera, le fît suivre de H’abîb ben Aboû ‘Obeyda sitôt que celuici fut arrivé. Entre Khaled et Meysera une bataille d’un . acharnement inouï eut lieu dans les environs do Tanger. Meysera rentra alors dans cette ville, mais sa conduite mécontenta les Berbères qui l’avaient élevé au khalifat; ils le mirent à mort et le remplacèrent par Khaled ben H’amîd Zenâti. Une sanglante bataille eut lieu contre celui-ci à la tête des Berbères d’une part, et d’autre part Khaled ben H’abîb, qui commandait les Arabes et les troupes de Hichâm. Les Arabes, qui d’abord tenaient bon, furent mis en déroute grâce à une embuscade préparée par les Berbères. Khaled ben H’abîb, honteux de fuir devant ces derniers, résista avec les siens et tous furent tués. Les Arabes perdirent leurs meilleurs fantassins et leurs plus braves cavaliers dans cette affaire qu’on nomma la bataille des nobles » (3).
(1) Tout CG qui précède de ce chapitre figure dans la Biblioteca, I, 3G0.
(2) Khaled ben Aboû IFabîb, selon Noweyri (ap. Ilist.des Berbères, I, 3G0 ; Il*n Khaldoùn, ibtd,, 1,217, et le Bayân, I, 40).
(3) Celte bataille fut livrée sur les bords du Cbélif (voir Berbères, 1, 217, 3GÜ; Dozy, Musulmans d' Espagne , I, 243; Fournel, I, 289).
La conséquence de cette défaite fut que la révolte gagna tout le pays et que le désordre se mit partout.
A la nouvelle de ces événements, les Espagnols se soulevèrent contre leur gouverneur ‘Ok’ba ben el-H’addjadj, à la place de qui ils nommèrent ‘Abd el-Melik ben K’a’tan. La situation devint fort difficile pour Ibn el-H’abh’âb. Hichâm ben ‘Abd el-Melik, en apprenant ce qui se passait, s’écria : « Je leur montrerai ce qu’est la colère d’un Arabe ! J’enverrai une armée dont la tête de colonne sera chez les rebelles^ alors que la queue sera encore près de moi. » [P. 143] Ibn el-H’abh’âb, obéissant à l’ordre de rappel que lui envoya le khalife^ partit en djomâda 123 (1).
Hichâm le remplaça par Kolthoûm ben ‘lyâd’ K’ocheyri, qu’il fit partir avec une armée considérable, tout en envoyant aux pays qu’il devait traverser l’ordre de lui fournir encore des troupes. L’avant-garde de Kolthoûm, commandée par Baldj ben Bichr (2), arriva en Ifrîkiyya et gagna Kayrawân. Ce dernier se montra tyrannique et hautain û l’égard des habitants de celte ville et voulut installer ses soldats dans leurs demeures. Les Kayrawâniens firent parvenir à H’abîb ben Aboû‘Obeyda, qui défendait alors Tlemcen contre les Berbères, les sujets de plainte qu’ils avaient contre Kolthoûm et Baldj, et H’abîb écrivit à Kolthoûm : « Baldj a agi de telle et telle manière; sors donc du pays si tu ne veux pas que je fasse marcher mes cavaliers contre toi. » Kolthoûm s’excusa et alla rejoindre H’abîb, Baldj ben Bichr commandant toujours son avant-garde. Des difficultés s’élevèrent par suite des manières méprisantes et injurieuses de Baldj à l’égard de H’abîb ; puis ils se raccommodèrent et s’entendirent pour tenir tête aux Berbères,
(1) Ou, plus exactement, en djomâda I 123 (avril 741), d’après ce qui est dit ailleurs (Noweyri apud Berbères^ I, 361 ; Bayân, I, 41).
(2) Baldj était le neveu ou le cousin de Kolthoûm (Fournel, I 292; Dozy, Mus. d’Esp,, I, 244; Ibn el-Koutiyya, etc.).
qui venaient de Tanger les attaquer. Malgré le conseil de IPabil) d’opposer les fantassins aux fantassins, la cavalerie à la cavalerie, Kolthoûm marcha avec, ses cavaliers contre les fantassins berbères. Il fut défait et se replia en désordre vers Kolthoûm (1), ce qui découragea l’armée. Le combat continua néanmoins et, à son tour, la cavalerie berbère dut plier; mais l’infanterie tint bon, et les nombreux bataillons dont elle se composait se battirent avec acharnement. Enfin, Kolthoûm ben ‘lyûd, H’abîb ben Aboû ‘Obeyda et les principaux officiers arabes furent tués ; leur armée battue se débanda : les Syriens passèrent en Espagne, commandés par Baldj ben Bichr et ‘Abd cr-Bah’màn ben H’abîb ben Aboû ‘Obeyda, et d’autres regagnèrent K’ayrawûn (2).
(1) Il faut probablement corriger ce passage et lire ici « H’abîb ».
(2) Cette bataille est décrite par Dozy [Mus. (VEsp.^ I, 246) ; elle eut lieu non loin de Tanger, sur les bords du Wâdi Seboù, dans un endroit dont on trouve le nom écrit Bakdoùra, Nafdoùra, Nabdoùra et Nakdoùra {Berbères, I, 217 et 362; Mus. d’Esp., l. l. ; Ibn el-Koutiyya, 231 et 266; Bayân, I, 42; Foiirnel, I, 294; Achbar machmua., p. 248). Des fuyards qui regagnèrent ITfrîkiyya, Ibn el-Koiitiyya (texte, p. 266, 1. 14), nous dit : « Ils y constituèrent une partie du djoîid syrien jusqu’à l’époque de Yezîd ben H’âtim [ben] el-Molialleb, gouverneur {'âmil) nommé par El-Mançoùr. Ce chef les fondit avec les sujets (proprement dits, raHyya) et cons. titua le djond avec les Arabes du Khorasân qui étaient arrivés avec lui. Cette situation est restée la même jusqu’à l’époque actuelle ». Ce passage, traduit assez fidèlement par Cherbonneau {Journ. as., 1856, II, 443), est ainsi rendu par le nouveau traducteur (i. l.
p. 231) : « tandis que dix mille autres se réfugiaient en Ifrî-
kiyya, où ils avaient formé le corps des troupes syriennes jusqu’à l’époque du gouvernement de Yezîd ben H’âtim el-Mohalleb, gouverneur nommé [)ar El-Mançoùr. Plus tard, ils avaient été rendus à la vie civile, et les troupes que ce prince emmenait dans ses conquêtes étaient formées d’Arabes du Khoràsàn, ainsi que cela est encore aujoui-d’hui . » On sait qu’il n’existe aucun Omoyyade, puisqu’il s'agit ici, en l’année 123, de faits contemporains de cette dynastie, du nom d’El-Mançoùr. Celui (jui est ainsi désigné est le célèbim khalife abbaside de ce nom, qui nomma, une trentaine d’années
A )a suite de cette affaire, qui porta un coup sensible à la puissance des Arabes, parut dans la ville de Gabès un homme nommé ‘Okkûcha (1) ben Ayyoûb Fezâri, qui professait les opinions des Khâredjites çofrites. Un corps de troupes fat envoyé de K’ayrawân contre lui, mais fut, à la suite d’un combat acharné, mis en déroute; des troupes fraîches marchèrent alors contre lui, lui livrèrent une bataille où il perdit beaucoup des siens, et il dut, malgré la vive résistance qu’il leur avait opposée, se jeter dans le désert.
Hichâm ben ‘Abd ehMelik, quand il apprit la mort violente de Kolthoûm, envoya en Ifrîkiyya, en qualité d’émir, H’anz’ala ben Çafwân Kelbi (2), qui arriva dans' ce pays (P. 144] en rebî II 124 (11 févr.-12 mars 742). Il n’était que depuis peu de temps à Kayrawân quand ‘Okkacha le Khâredjite marcha contre lui à la tête de nombreux Berbères que, à la suite de sa défaite, il avait levés pour prendre sa revanche. 11 avait comme auxiliaire le Çofrite ‘Abd el-Wâh’id ben Yezîd Hawwâri Madghami (sic), qui avait aussi sous ses ordres de nombreux partisans. Ces deux chefs, divisant leurs forces, marchèrent, chacun de son côté, sur K’ayrawân. Quand ‘Okkâcha s’approcha, H’anz’ala marcha contre lui (3), l’attaqua pendant qu’il ne disposait que de ses seules forces et le mit en fuite, malgré la vive résistance qu’il lui opposa, non sans avoir tué une quantité innombrable de Berbères. H’anz’ala regagna ensuite K’ayrawân, car il craignait qu’ ‘Abd el-Wâh’id ne vînt attaquer cette ville. Il envoya contre ce chef un corps d’armée considérable
plus tard, c’est-à-dire en 154, ledit Yezîd gouverneur de l’Ifrîkiyya (voir plus loin, t. V, p. 4G0 du texte; Berbères, I, 223 et 384 ; Fournel, I, 375, etc.).
(1) D’après le Kâmoûs, les deux lectures ‘Okkâcha et ‘Okâcha sont permises.
(2) H’anz’ala gouvernait l’Égypte depuis 119 ; voir le récit de Noweyri [Berbères, I, 362; Bayân, I, 45).
(3) A El-K’arn, à ce qu’on voit ailleurs [Berbères, I, 363, etc.).
qui comptait quarante mille hommes, mais qui, en s’approchant de l’ennemi, ne trouva plus d’or^^c pour nourrir ses montures, et qui dut y suppléer par du blé. Le lendemain, il se heurta contre les troupes d’‘Al)d el-Wâh’id, mais il fut mis en déroute et dut se replier sur K’ayrawûn. Quant aux chevaux, ils périrent à cause de la nourriture qu’on leur avait donnée, si bien qu’à leur arrivée on en compta vingt mille de moins.
‘Abd el-Wâh’id, poursuivant sa marche, vint camper à trois milles de K’ayrawân, au lieu dit El-Açnâm (les idoles), à la tête de trois cent mille combattants. ILanz’ala, de son côté, leva tous les habitants valides de K’ayrawôn, leur distribua des armes et de l’argent et se constitua ainsi des troupes nombreuses. A l’approche des Khârédjites commandés par ‘Abd el-Wâh’id, îLanz’ala sortit de la ville, et les préparatifs en vue d’un engagement commencèrent. Alors les uléma^ parcourant les rangs des K’ayrawâniens, les encouragèrent à la guerre sainte et à la lutte contre les Khârédjites, en leur rappelant comment ces hérétiques réduisaient femmes et enfants en esclavage et, d’autre part, massacraient les hommes. Ces gens, alors, mirent en pièces les fourreaux de leurs épées, tandis que leurs femmes, se précipitant vers eux, relevaient encore leur courage. Tout frémissants, ils se précipitèrent comme un seul homme contre les Khârédjites ; mais ceux-ci résistèrent à leurs adversaires, et une furieuse mêlée s’engagea où les deux partis déployèrent une ténacité égale. La protection divine se déclara enfin contre les Khârédjites et les Berbères en faveur des Arabes, qui firent un grand massacre de leurs adversaires et les poursuivirent l’épée dans les reins jusqu’à Djeloùla. Les vainqueurs ignoraient qu’^Abd el-Wâh’id était mort, et ils ne l’apprirent que quand sa tète fut apportée à H’anz’ala ; tous alors se prosternèrent pour rendre hommage à Dieu. 11 n’y eut, dit-on, jamais de plus épouvantable massacre au Maghreb, car Tordre de
H’anz’ala de compter les victimes ne put être exécuté; et ce fut eu se servant de cannes qu’on arriva à fixer le nombre des morts à cent quatre-vingt mille. ‘Okkâcha fut ensuite fait prisonnier ailleurs avec une autre troupe de partisans, et fut amené à H’anz’ala, qui le fit exécuter. [P. 145] H’anz’ala envoya alors la nouvelle de sa victoire à Hicham ben ‘Abd el-Melik. El-Leyth ben Sa‘d disait : « Après la bataille de Bedr, il n’y en a aucune que j’aurais désiré voir plus que celle livrée par les Arabes à El-Açnâm » (1).
[P. 187] En 122 (6 déc. 739), dit-on, fut tué Kolthoûm ben ‘lyâd K’ocheyri dans une bataille contre les Berbères soulevés. 11 avait été envoyé avec les Syriens en Ifrîkiyya par le khalife Hichàm (2).
P. 188] Mort d’ ‘Ok’ba ben el-H’addjàdj et arrivée de Baldj en Espagne
En 123 (25 nov. 740) mourut ‘Ok’ba ben el-H’addjâdj Seloûli, gouverneur d’Espagne. On dit aussi que les Espagnols se révoltèrent contre lui, le déposèrent (3) et mirent à sa place ‘Abd el-Melik ben K’at’an, qui arriva ainsi au pouvoir pour la seconde fois en çafar 123 (25 déc. 740). Nous avons, sous l’année 117, raconté le soulèvement des Berbères en Ifrîkiyya. Ils tinrent serré de très près Baldj ben Bichr ‘Absi (4) et le réduisirent,
(1) On retrouve les mêmes détails dans le Bayân^ I, 47. Ibn Sa"d est un célèbre traditionniste mort en 175 hég.
(2) Allusion à ce qui a été dit plus haut (p. 66). Pour ce qui a trait à la date de 122, comparez Fournel, I, 297 et 298.
(3) Les deux versions sont aussi rapportées par le Bayân (II, 29) Ibn el-Koùtiyya et Noweyri ne mentionnent que la seconde, de même que le tome I du Bayân, p. 41.
(4) Dans Ibn el-Koûtiyya (266, trad. p, 231), il est appelé ‘Anberi, c'est-à-dire descendant de Temîm ; mais Baldj était ‘Absi, c’està-dire descendant de K'ays.
lui et les siens, à la dernière extrémité. Ceux-ci résistèrent cependant jusqu’à cette année 12:i, oi'i ils firent demander à ‘Abd el-Melik ben K’at’an des navires pour les transporter en Espagne, en dépeignant leur triste situation et ajoutant qu’ils devaient se nourrir de leurs montures. Mais ‘Abd el-Melik refusa de les laisser venir en Espagne et leur fit la promesse, qu’il ne tint pas, de leur envoyer des secours. 11 dut cependant céder à cause de l’accroissement de la puissance des Bei*bèrcs en Espagne, et consentir à l’arrivée de Baldj et de scs troupes. D’après une autre version, ‘Abd el-Mclik consulta ses compagnons sur la réponse à faire à Baldj, et comme on lui représentait les dangers qui pouvaient résulter d’un acquiescement : ^ Je redoute, dit-il, que le Prince des croyants ne me reproche d’avoir causé la mort de ses troupes. » Il consentit donc à les recevoir, mais pour une année seulement, au bout de laquelle ils devraient retourner en Ifrîkiyya. Cette condition fut acceptée, et Baldj fournit des otages (pour assurer l’exécution de sa promesse). A leur arrivée, ‘Abd el-Melik et les musulmans (d’Espagne) purent voir l’état de pauvreté et de dénùment auquel les épreuves du siège subi par eux avaient réduit les nouveaux venus ; aussi reçurent-ils des vêtements et furent-ils traités généreusement. Ils allèrent alors attaquer [P. 189] des troupes berbères à Sidona; ils remportèrent la victoire, et sur les ennemis qu’ils tuèrent ils firent un butin considérable en argent, en chevaux et en armes, de sorte que les compagnons de Baldj, maintenant dans une situation meilleure, se trouvèrent pourvus de montures.
‘Abd el-Melik ben K’at’an, de retour à Cordoue, signifia à Baldj et à ses gens d’avoir à quitter l’Espagne; ils y consentirent, mais en demandant à s’embarquer ailleurs qu’à Algéziras, pour éviter de retrouver les Berbères qui les avaient assiégés. ‘Abd el-Melik refusa, en alléguant qu’il n’avait de vaisseaux qu’en cet endroit; à quoi les autres répondirent qu’ils n’iraient pas de
nouveau affronter les Berbères et ne se dirigeraient pas sur l’endroit où ils savaient les trouver; ils redoutaient, disaient-ils, de rencontrer la mort en se rendant sur le territoire même de leurs ennemis. Comme ‘Abd el-Melik insistait pour les faire partir, ils prirent les armes contre lui, le battirent et l’expulsèrent du château, au commencement de doù’l-ka‘da de cette année (mi-septembre 741). Les compagnons de Baldj conseillèrent à celui-ci de mettre à mort ‘Abd el-Melik, qu’il avait en son pouvoir. Le gouverneur, que son grand âge^ car il avait quatrevingt-dix ans^ faisait ressembler à un jeune oiseau, fut donc tiré de son palais et massacré, puis crucifié, et Baldj resta maître du gouvernement de l’Espagne.
Les deux fils d’‘Abd el-Melik, K’aCan et Omeyya, purent se sauver, l’un à Mérida, l’autre à Saragosse, avant le meurtre de leur père. Nous dirons plus tard ce qu’ils firent.
[P. 194] Guerre entre Baldj et les deux fils d’‘Abd
el-Melik; mort de Baldj, qui est remplacé comme
gouverneur d’Espagne par Tha‘leba ben Selàma,
En 124 (14 nov. 741) une lutte acharnée eut lieu en Espagne entre Baldj et les deux fils d’‘Abd el-Melik ben K’at’an, Omeyya et K’at’an. Ces deux princes, avons-nous dit, s’étaient enfuis de Cordoue, et après l’exécution de leur père, ils se firent un parti tant dans le pays que chez les Berbères et parvinrent à rassembler un nombre de soldats qu’on évalue à cent mille. A cette nouvelle, Baldj etles siens s’avancèrent contre eux et leur livrèrent une sanglante bataille où ils restèrent vainqueurs et où ils tuèrent beaucoup de monde. Mais Baldj, atteint de plusieurs blessures, [P. 195| ne rentra à Cordoue que pour y mourir sept jours plus tard, en chawwâl de cette année (août 742); son administration avait duré onze mois (1).
(1) Vo^^ez le récit de ces événements dans Dozy, Musulmans
Scs compaj^nons le remplacèrent par Tha‘lcl)a ben Selama ‘Idjli (1), conformement aux ordres de Ilicliâm ben ‘Abd el-Melik, qui l’avait désigné comme le successeur éventuel de Baldj et de Kolthoûm. Sous TbaMcba, les Berbères se révoltèrent dans les environs de Méi'ida, et il fît contre eux une expédition où il en tua un certain nombre; puis, revenant à la charge, il leur fit mille prisonniers, qu’il ramena à Cordoue (2).
[P. 204] Gouvernement de H’anz’ala en Ifrîkiyya et d’Aboûl-Khat’t’âr en Espagne
En redjeb 125 (29 avril 743), Aboû’l-Kliat’t’ûr H’osam ben D’irar le Kelbite arriva en Espagne en qualité de gouverneur. Pendant que les gouverneurs K’aysites d’Espagne se succédaient les uns aux autres, il composa une poésie où il parlait de la bataille de Merdj Ràhit(3) et des pertes subies par les Kelbites qui y figurèrent à côté de Merwân ben ei-H’ak’am et combattirent les K’aysites commandés par D’ah’h’ak ben K’ays Fihri. En voici un fragment :
d’Espagne, I, 256 et s. On trouve des détails sur l’affaire d’Aqua Portera, à la suite de laquelle Baldj mourut, soit un, soit sept Jours plus tard, dans les Mus. d'Espagne 264) ; Ibn el-Koùtiyya (p. 267 et 233); Dayân (II, 32). Sur l’emplacement de cette localité, voir le Madjmoua, p. 243.
(1) On le dit aussi ‘Amili, ou descendant de ‘Amila, des K’od’àta [infrà, p. 94). ‘Idjl était fils de Bekr, fils de Wâ’il.
(2) D’abord battu et forcé de se renfei mer dans Mérida, il put surprendre les assiégeants et les battre à son tour (voir Dozy, l.
(3) Cette bataille, livrée en 684 (64 ou 65 de l’bég., voir Ibn el-Atbîr, iv, 123), éleva entre les Kelbites et les K’aysites un souvenir inoubliable de sang et de vengeance (Dozy, ibid., 133; Mas'oiidi, v. 201 ; Weil, I, 348). Noweyri attribue la poésie qui suit à Aboù 1-Kbat’t’àb ben Çafwân {Berbères, 1, 358), et il en place, de même que le Baijân, la l’édaction en 114, à l’époque où ‘Obeyda ben ‘Abd er-Ilali’màn gouvernait l’Ifrîkiyya.
[Tawîl] Les fils de Merwân ont donné notre sang aux K’aysites ; mais s’ils ont tojt, c’est Dieu qui rendra un jugement équitable! II semble que vous n’ayez pas vu Merdj Râhit’ et que vous ne sachiez pas qui s’y est signalé. Nos gorges ont servi à vous défendre contre des coups de lances excellentes, alors que vous n’aviez ni cavaliers ni fantassins qui pussent compter (1).
Hichâm ben ‘Abd-el-Melik, lorsqu’il entendit cette poésie, s’enquit de l’auteur et apprit que c’était un Kelbite. Il écrivit alors à H’anz’ala ben Çafwân le Kelbite, qu’il avait nommé gouverneur d’ifrîkiyya en 124 (l4nov. 741), de confier l’administration de l’Espagne à Aboû’D Khat’t’ûr. H’anz’ala obéit, et Aboû’l-Khat’t’âr entra à Cordoue un vendredi où ThaÙeba ben Selâma, alors gouverneur de la ville, allait faire exécuter les mille prisonniers berbères dont nous avons parlé. Mais alors ceux-ci lui furent remis, et ils ne durent leur vie qu’à cette circonstance. Les Syriens qui étaient en Espagne [P. 29] voulaient retourner dans leur patrie avec TliaÙeba ben Selâma; mais Aboù’l-Khat’t’âr sut se les attacher par ses bienfaits et les décider à rester. Il installa chaque groupe dans des lieux semblables à ceux qu’ils occupaient dans leur pays d’origine, et cette ressemblance les‘fit renoncer à leur projet de départ. D’autres prétendent que la répartition des Syriens entre les diverses provinces ne fut faite que parce que le séjour de Cordoue leur était trop difficile (2).
Sous l’année 139, nous disons maintes choses concernant Aboû’l-Khat’t’àr.
[P. 234] (Dans la lutte que soutint Merwân ben Moham-
(1) Ces vers se retrouvent quelquefois avec plusieurs autres, chez divers auteurs et présentent maintes variantes (Dozy, l, L, I, 223; Baydn, 1, 37 ; Berbères^l, 358; Ibn el-Koùtiyya, p. 267 ; Ibn el-Abbâr, dans les Notices de Dozy, p. 47).
(2) Parce qu'on ne pouvait les y souffrir, à ce qu’on voit par Ibn el-Koutiyya (p. 268, av. dern. ligne) ; infrà, p. 95.
mcd contre Yezîd J3en el-Welîd), Thnbit l)cn No‘aym Djodhcimi embrassa le parti du i)i‘cmicr par reconnaissance. En effet, Hicbam, qui l’avait envoyé en Ifrîkiyya à la suite du meurtre par les babitants de Koltboûm ben ‘lyûd’, l’avait emprisonné parce qu’il maltraitait le djond^ et il avait recouvré sa liberté grâce à Merwân, qui, dans une de ses visites au prince, intercéda en sa faveur, et qui ensuite le compta au nombre de scs partisans.
[P. 235] Gouvernement d’‘Abd er-Rah’mân ben H’abîb en Ifrîkiyya
‘Abd er-Rab’mân ben H’âbîb ben Aboû ‘Obeyda ben ‘Ok’ba ben Nâfi‘ s’était enfui en Espagne quand son père et Koltboûm ben ‘lyâd’ furent tués, comme on l’a vu, en 122 (6 déc. 739) ; il voulait, mais il n’y réussit pas, se rendre maître de ce pays. En effet, Il’anz’ala ben Çafwàn étant devenu gouverneur d’Ifrîkiyya, ce que nous avons dit plus haut, envoya [P. 236] Aboù’l-Kbat’t’âr gouverner l’Espagne, et ‘Abd er-Rab’man, qui le redoutait, dut renoncer à ses espérances et regagner l’ifrîkiyya. Arrivé à Tunis en djomâda I 126 (19 fév. 744), alors qu’El-Welîd ben Yezîd ben ^Abd el-Melik était déjà khalife en Syrie, il adressa à la population un appel qui fut entendu, et marcha avec ses partisans sur Kayrawân (1). Les habitants de cette ville voulaient l’attaquer, mais Hanz’ala, qui croyait qu’il ne fallait combattre que les infidèles ou les hérétiques^ s’y opposa, et lui envoya une députation composée des principaux de la ville et des chefs de tribus pour l’exhorter à rentrer dans l’obéissance. Mais ‘Abd er-Rab’mân se saisissant
(1) Noweyri et le Haydn (I, 48 et 50) font débarquer ce chef à Tunis Juste un an ])lus tard, en djoinàda I 127. On trouve aussi ailleurs la date de 12G [Uerberes, I, 218 ; Fournel, I, 309), qui doit être la vraie. Le Nudjoûm ne ])récise i)as.
de leurs personnes entra avec eux à Kayrawân, en menaçant les habitants, si une pierre seulement lui était lancée, de massacrer tous ceux qu’il détenait comme otages. Aussi ne lui fît-on aucune résistance. Hanz’ala se retira alors en Syrie, et ‘Abd er-Rah’mân devint ainsi, en 127 (12 oct. 744), maître de Kayrawân et de toute l’Ifrîkiyya. Mais, en se retirant, Hanz/ala invoqua le ciel contre celui qui le supplantait et contre les habitants du pays : sa prière fut exaucée, et pendant sept ans la peste et des épidémies sévirent presque sans interruption, tandis que d’autre part des Arabes et des Berbères s’insurgeaient contre ‘'Abd er-Rah'mân, qui fut ensuite tué.
Parmi ces insurgés on compte ‘Orwa ben el-Welîd (1) Çadefi, qui s’empara de Tunis, et Aboû Attâf Tmrân ben ‘Attâf Azdi, qui s’installa à Teyfâch (2); les Berbères se soulevèrent dans les montagnes, et Thâbit (3) le Çanhâdjien se révolta à Bâdja et s’en rendit maître. ‘Abd er-Rah’mân fît alors venir son frère Elyâs, à qui M confia six cents cavaliers avec les instructions suivantes : « Avance-toi jusqu’à proximité de l’armée d’Aboù ‘At’t’âf Azdi, et quand elle t’aura vu, éloignetoi dans la direction de Tunis comme si tu y allais combattre ‘Orwa ben el-Welîd ; puis quand tu auras atteint tel endroit, tu y resteras à attendre mes ordres écrits sur ce que tu auras à faire. » Après le départ d’Elyâs, ‘Abd er-Rah’mân fit venir le messager dont il avait parlé à son frère et lui remit une lettre en lui disant : « Rends-toi à l’armée d’Aboù ‘At’t’âf, qui se préparera au combat à l’approche d’Elyâs ; mais le départ de celui-ci tranquillisera nos ennemis et leur fera
(1) Ou « hen ez-Zobeyr » selon Noweyri [Berbères, I, 366).
(2) On trouve aussi Tabînas [ibid.) qui paraît être une corruption de Teyfach (cf. Fournel, 1, 324).
(3) Thâbit ben Ouzîdoùn (ou Ouraîdan), d’après Ibn Khaldoiîn f Berbères^ 1, 218; II, 4).
déposer les armes ; c’est à ce moment que tu te rendras auprès de lui pour lui remetti'o ma lettre. » Le messager obéit, et les choses se i)assèrent selon les prévisions : quand Elyas s’éloigna [P. 237] dans la direction de Tunis, les rebelles se tranquillisèrent: « Le voilà, se dirent-ils, entre les deux mâchoires du lion, nous de ce côté et les Tunisiens de l’autre » ; et ils formèrent le projet de le poursuivre. Comme notre homme les vit bien confiants, il alla remettre à Elyâs la lettre dont il était porteur et qui contenait ces mots : « Les rebelles se croient en sûreté; tombe sur eux pendant qu’ils ne sont pas sur leurs gardes! » Elyas, revenant sur ses pas, , tomba sur ces gens sans méfiance avant même qu’ils pussent s’armer et les massacra, eux et leur chef Aboù ‘At’t’ûf, en l’an 130 (10 sept. 747). Il informa de cet heureux événement son frère ‘Abd er-Hah’rnàn, qui lui écrivit de marcher sur Tunis, dont les habitants le prendraient pour Aboû ‘At’t’af, ce qui lui faciliterait la victoire. L’événement justifia cette prévision : ‘Orwa ben el-Welîd, surpris au bain par l’arrivée d’Elyûs, n’eut pas le temps de se vêtir et se jeta sur son cheval sans autre vêtement que la serviette avec laquelle il s’essuyait. Comme il prenait la fuite, Elyas lui cria : « O champion des Arabes I » ce qui lui fit faire demitour, et Elyas le blessa, mais ‘Orwa étreignit son ennemi, et tous deux tombèrent. ‘Orwa allait avoir le dessus quand il fut tué par un client de son adversaire; sa tête fut coupée et envoyée à ‘Abd er-Rah’mân.
Elyas s’étant fixé à Tunis, deux hommes se révoltèrent à Tripoli, ‘Abd el-Djebbâr et El-Hârith, qui commirent de nombreux massacres dans cette ville. ‘Abd er- Rah’maii marcha en 131 (30 août 748) contre ces deux hérétiques ibadites et les tua (1). Dans sa lutte contre les
(1) Ces (leux chefs Ilawwai ides mirent à mort lo gouverneur de Tripoli, Bekr ben ‘Abs K’aysi [Uerberes^ 1, 219).
Berbères, il employa les troupes du djond (1). En 132 (19 août 749) il reconstruisit les remparts de Tripoli, puis retourna à Kayrawûn.
En 135 (17 juin. 752) il fît une expédition contre Tlemcen, où il y avait beaucoup de Berbères, et les vainquit. Il envoya en Sicile une flotte qui y fît beaucoup de butin ; il en dirigea une autre sur la Sardaigne, d’où Ton ramena aussi du butin après avoir massacré les Roûm qui y habitaient (2). Il conquit tout le Maghreb sans que ses troupes subissent d’échec. Merwân ben Moh’ammed, en qui finit la dynastie Omeyyade, fut mis à mort pendant le gouvernement d’‘Abd er-Rah’mân en Ifrîkiyya, et ce chef reconnut Es-Seffâh’ (3) et proclama le nom des Abbasides dans la kholba (prône).
Plus tard, [P. 238] des Omeyyades se rendirent auprès de lui, et il épousa, de même que ses frères, des femmes de cette famille. Parmi ces réfugiés figuraient El*‘Aci (4) et ‘Abd el-Mou’min, fils Fun et l’autre d’El-Welîd ben Yezîd ben ‘Abd el-Melik, et qui furent livrés à la mort par ‘Abd er-Rah’mân, contre qui, d’après ce qu’on rapporta à celui-ci, ils nourrissaient de mauvais desseins. Alors leur cousine paternelle, qui était devenue la femme d’Elyàs, frère d’‘Abd er-Rah’mân, tint à son mari les propos que voici : « Ton frère a tué mes parents
(1) Au lieu de jds. le manuscrit de Paris n» 1495 lit ce qui paraît être la vraie leçon et signifle « il déploya beaucoup d’ardeur à combattre les Berbères ». Cf. Bayân, I, 49, t. 5.
(2) Ces cinq lignes ont été omises par Amari ([, 363), qui n’a traduit que la rédaction légèrement différente qu’on trouvera un peu plus loin. L’expédition contre la Sardaigne a été mentionnée d(?jà {suprà, p. 52). Le Bayân parle aussi de ces campagnes (I, 49 et 53),
(3) C’est-à-dire le fondateur de la dynastie Abbasside. — Tout ce récit est plus détaillé que les relations de Noweyri et du Bayân. D’après le Nodjoûm (I, 366), une expédition préparée contre le Maghreb par Çâlili’ ben ‘Ali, gouverneur d’Égypte, fut suspendue par l’ordre d’El-Mançoûr, qui venait de monter sur le trône.
(4) Ce nom est écrit de même dans Ibn Khaldoun (Desvergers, p. 45) ; on lit El-K’àd’i dans Noweyri [Berbères, I, 368).
les alliés, sans avoir égard au lien qui nous unissait cl montrant ainsi le mépris qu’il a pour loi, la vaillante épée dont il se sert; quand tu remportes une victoire, il l’annonce aux khalifes en l’attribuant à son fils H’ablh, qu’il a désigné, au lieu de toi, pour son héritier.» Ces excitations incessantes agirent sur lui, et il organisa un complot contre son frère,
Es-Seffah’ étant alors venu à mourir fut remplacé sur le trône des khalifes par El-Mançoûr, qui confirma ‘Ahd er-Rah’môn dans son gouvernement et lui envoya, dès le début de son règne, une robe d’honneur de couleur noire, la première que l’on vit en Ifrîkiyya. ‘Abd cr-Rah’man la revêtit et lui envoya des présents avec une lettre disant : « L’Ifrîkiyya est maintenant entièrement musulmane, et l’on a cessé d’y faire des esclaves et de prélever (des contributions supplémentaires); il no faut donc pas me demander de ces dernières. » Ce message irrita El- Mançoûr, qui y répondit par une lettre de menaces. ‘Abd er-Rah’mân proclama alors la déchéance en Ifrîkiyya du khalife, et montant en chaire il mit en pièces la robe d’honneur qui lui avait été envoyée (1). Cette affaire entre autres servit la cause d’Elyâs, qui se mit d’accord avec plusieurs des chefs de Kayrawân pour tuer son frère, se faire proclamer gouverneur et reconnaître de nouveau l’autorité d’El-Mançoûr. ‘Abd er-Rah’mân, quand il apprit ce qui se tramait, ordonna à Elyâs de se rendre à Tunis; celui-ci commença ses préparatifs, puis, sous prétexte de lui faire ses adieux, il pénétra avec son autre frère ‘Abd el-Wârith chez ‘Abd er-Rah’mân, qu’ils massacrèrent en doû’l-hiddja 137 (mai-juin 755). Son gouvernement en Ifrîkiyya avait duré dix ans et sept mois.
Cela fait, le meurtrier fit fermer les portes du palais pour s’emparer de H’abîb ben ‘Abd er-Rah’mân; mais celui-ci put s’enfuir à Tunis auprès de son oncle
(1) Voir le Baydn (l, 55) et 1’//. des üerb. (1, 3G7).
paternel ‘Inarân ben H’abîb, à qui il apprit ce qui venait de se passer. Elyàs marcha contre eux et engagea les hostilités, qui ne durèrent pas : un accord fut conclu en 138 (15 juin 755), aux termes duquel H’abîb garderait Gafça, Kastîliya et Nefzàwa, ‘Imràn régnerait à Tunis, à Çatfoûra et dans la péninsule (de Bâchoû), tandis qu’Elyâs garderait le reste de ITfrîkiyya.
[P. 239] A la suite de cet arrangement, H’abîb regagna son gouvernement, pendant qu’Elyâs se rendait à Tunis avec Tmrân; mais celui-ci tomba victime des embûches de son frère, qui se rendit maître de Tunis et qui, après y avoir fait mettre à mort plusieurs nobles arabes, retourna à Kayrawân. Après s’y être installé, il fît porter à El-Mançoûr ses promesses de soumission par une ambassade où figurait entre autres ‘Abd er- Rah’mân ben Ziyad ben An‘am, kâdi d’ifrîkiyya. H’abîb s’étant ensuite rendu à Tunis et s’en étant emparé, Elyâs marcha contre lui; mais, après un combat sans importance, H’abîb abandonna ses tentes quand la nuit fut entièrement tombée, et se rendit avec une petite troupe de cavaliers à Kayrawân, où il fît ouvrir les portes des prisons et augmenta ainsi beaucoup ses forces. Elyâs se mit à sa poursuite, mais fut abandonné par la plupart des siens, qui allèrent grossir l’armée de son neveu. Les deux armées en vinrent aux mains, mais la trahison se mit dans les compagnons d’Elyâs. Alors H’abîb, s’avançant, cria à son oncle : « Pourquoi faire tuer nos partisans et nos amis dévoués? Engageons un combat singulier dont le résultat laissera dorénavant tranquille le vainqueur quel qu’il soit!» Après quelque hésitation, Elyâs s’avança contre lui, et un duel acharné s’ensuivit : les deux adversaires brisèrent d’abord leurs lances, puis leurs sabres, mais H’abîb, se précipitant alors sur Elyâs, le tua. Il entra ensuite à Kayrawân, en 138.
Les frères d’Elyâs se réfugièrent alors auprès de la tribu berbère des Ourfeddjoûma, qui leur accorda sa
protection. H’abîb, qui alla les combattre, fut mis en fuite et regagna Gabès. Cette affaire augmenta le prestige des Ourfeddjoûma, à qui se rallièrent les autres Berbères, ainsi que les hévéiiqwQs (Idiawârtdj). Le chef de cette tribu', ‘Açirn ben Djemîl, se prétendait proi)bète et devin; il introduisit des changements dans la religion, fit des additions dans la prière, et fit disparaître le nom du Prophète dans la formule d’appel à la prière. Il organisa les Arabes qui se trouvaient auprès de lui à l’effet de marcher sur Kayrawàn, et des députés envoyés par un groupe d’habitants de cette ville l’invitèrent à y venir, après avoir exigé de lui des actes par lesquels il s’engageait à les protéger et respecter, et à reconnaître l’autorité d’El-Mançoûr. ‘Açim s’avança alors à la tète des Berbères et des Arabes, mais quand il fut près de la ville les habitants en sortirent et l’attaquèrent. Ils furent battus, et ce chef pénétra avec ses troupes à Kayrawûn, où les Ourfeddjoûma commirent toutes les horreurs: ils réduisirent en captivité [P. 240] les femmes et les enfants, attachèrent leurs montures dans la grande mosquée et y commirent des dégâts. ‘Açirn se mit ensuite à la poui’suite de H’abîb, qui était alors à Gabès ; il Patteignit et le battit, de sorte que ce prince se réfugia dans le mont Aurès, où il trouva un refuge et où les habitants lui accordèrent leur protection. ‘Açim voulut l’y poursuivre, mais il fut battu et tué, lui et la plupart des siens. H’abîb, qui marcha ensuite sur Kayrawàn, trouva sur sa route ‘Abd el-Melik ben Aboû’l-Dja’d (1), qui avait remplacé ‘Açim comme chef des Ourfeddjoûma. La rencontrée fut fatale à H’abîb, qui fut battu et qui y trouva la mort avec plusieurs des siens en moharrem 140 (maijuin 757). Son gouvernement en Ifrakiyya avait duré trois ans (2), celui de son père ‘Abd er-RalPmân ben H’abîb
(1) Nowoyi'i écrit « ... ben Aboù Dja‘da » {Berbères, 1, 372 et 373) ; le Bayân^ I, 59, « AboiVl-Dja’di ».
(2) I)ix-)iuit mois d’après Noweyri {Berbères, I, 372).
dix ans et quelques mois, celui de son oncle Elyas un an et six mois (1).
Expulsion des Ourfeddjoûma de Kayrawàn
Après avoir tué H’abîb ben ‘Abd er-Rah’mân, ‘Abd el'Melik ben Aboù1-Dja‘d rentra à Kayrawàn et y pratiqua le même système qu’^Açim en fait de désordres, d’injustice, d’irréligion, etc., si bien que les habitants désertèrent cette ville. Or, il arriva qu’un Ibâdite, appelé à Kayrawàn par ses affaires, vit des Ourfeddjoûmites prendre de force, sous les yeux du peuple, une femme qu’ils emmenèrent dans la grande mosquée. Sans plus songer à ses affaires, il alla trouver Aboû’ 1-Khat’t’âb ‘ Abd el-A‘la ben es-Samh’ Ma‘âferi, qui, au récit de ce fait, sortit de chez lui en s’écriant: «Me voici. Seigneur Dieu! me voici ! » De toutes parts ses compagnons affluèrent, et il marcha sur Tri poli, soutenu par les Ibâdites, les hérétiques et autres. Il battit une armée envoyée
contre lui par ‘Abd el-Melik et s’avança sur Kayrawàn, d’où les Ourfeddjoûma sortirent pour lui livrer bataille. Après un combat acharné, les habitants de Kayrawàn, ** qui combattaient avec les Berbères, furent mis en déroute, et les Ourfeddjoûma les suivirent dans leur fuite. ‘Abd el-Melik fut tué avec nombre des siens, et Aboû ’l-Khat’t’âb, après avoir massacré une foule de fuyards, en çafar 141 (12 juin 758), retourna à Tripoli, laissant en qualité de lieutenant à Kayrawàn ‘Abd ei- Rah’man ben Rostem Fârisi (2).
[P. 241] En 142 (3 mai 159), Moh’ammed ben el-Ach‘ath Khozâ‘i, qui gouvernait l’Égypte au nom d’El-Mançoûr, expédia Aboû’l-Ah’waç ‘Omar (3) ben el-Ah’waç ‘Idjli à la tête d’une forte armée Abbasside contre Aboû’
(1) Dix mois, d’après le même, ihid. ; cf. Fournel, I, 347 ; Bayân^ I, 58.
(2) Voyez le Baydn, I, 58 ; Berbères, I, 373.
(3) Ou AmVj d’après Noweyri [Berbères, I, 374).
1-Khat t\^ib installé à Tripoli ; mais ce dernier la battit (1 ), et il étendit son pouvoir sur toute l’Ifrîkiyya, tandis que les fuyards rentrèrent en Égypte. El-Mançoûr nomma alors émir d’ifrîkiyya Mohammed ben el-Ach‘atb Klio/â‘i, qui partit d’Égypte en 143 (21 avril 760) avec 50,000 hommes (2). Avec lui le khalife envoya El-Agblab ben Sàlim Temîmi. A la nouvelle de l’approche d’ibn el-Ach‘ath, Aboù’ l-Kliat’t’ab réunit des forces si considérables que son adversaire prit peur. Mais la discorde se mit entre les Hawwara et les Zenûta à cause du meurtre commis sur un homme appartenant à cette dernière tribu, laquelle suspecta Aboû’l-Kliat’t’ab de partialité pour les Hawwara et par suite l’abandonna en partie. Ibn el- Ach‘ath reprit alors courage, et ce chef s’avança avec lenteur ; puis, feignant qu’un ordre d’El-Mançoûr lui prescrivait de battre en retraite, il fit demitour, et pendant trois jours revint sur ses pas, mais en faisant peu de chemin. Les espions d’Aboû’ 1-Khat’t’ab vinrent alors annoncer à celui-ci la retraite de l’ennemi, et cela fut cause que nombre des siens se retirèrent, tandis que ceux qui restaient croyaient n’avoir rien à redouter. Alors Ibn el-Ach‘ath, se mettant à la tête de ses plus braves soldats, revint à marches forcées sur ses pas et tomba au matin sur Aboù’ 1-Khat’t’ab, qui n’avait pris aucune disposition de combat. Malgré la chaude résistance que présentèrent les hérétiques, Aboû’l- Khat’t’âb et presque tous les siens mordirent la poussière en çafar 144 (3).
(1) A Mighdâch [Baijân, I, 6Û). Sur ce nom, cf. Fourrel, I, 147, Bekri, p. 20 ; Edrisi, 143 et 159.
(2) D’après le Nodjoûm (I, 383 et 386), des troupes envoyées dans le Maghreb en 141 par Mohammed, ben el-Ach‘ath furent battues, et ce gouverneur s’était alors mis lui-môme en route quand il apprit sa destitution en 141. Son successeur en Égypte fut Il’omeyd ben K’aht’aba, qui arriva dans ce pays en ramadan 143 et qui, le mois suivant, envoya en Ifrîkiyya des troupes commandées par AboiV 1- Ah’waç ‘Abdi. Celui-ci ayant été défait, ll’omeyd en personne se mit à la tête de l’armée et battit Aboù’ l-Khat’tâb.
(3) Correspondant au 10 mai-7 juin 761. On lit ailleurs en rebî‘ I,
Ibn el-Ach‘ath croyait avoir anéanti tous les hérétiques, mais le Zenâtien Aboû Horeyra était encore à la tête de 16,000 hommes, qu’il dut combattre et qu’il tua jusqu’au dernier en 144 (10 avril 761). Il annonça alors ses succès à El-Mançoûr et procéda à la nomination des gouverneurs des diverses provinces; il commença la même année à relever les murs de Kayrawân et termina ce travail en 146 (20 mars 763).
Devenu maître de l’Ifrîkiyya, il s’attacha à poursuivre tous les Berbères et autres insoumis; il fit marcher une armée contre Zawîla et Waddân (1), qui furent conquises l’une et l’autre ; les Ibâd’ites de Waddân furent égorgés, de même que le chef de cette secte à Zawîla, ‘Abd Allah ben Sinan Ibâdi, et les familles des survivants. Ces procédés inspirèrent une vraie terreur aux malfaiteurs et aux opposants. Berbères ou autres^, [P. 242] et tous se soumirent. Un guerrier appartenant à son djond, Hâchim ben ech-Châh’idj s’étant révolté à Kamoùniya et ayant trouvé de l’appui chez beaucoup de soldats du djond, Ibn el-AclPath le fît combattre par un de ses officiers, qui fut tué et dont les troupes prirent la fuite ; alors les officiers mod’arites d’Ibn el-Ach‘ath, qui en voulaient à celui-ci de l’hostilité qu’il leur témoignait, ordonnèrent à leurs hommes de se joindre à Hâchim (2). Néanmoins celui-ci fut mis en déroute par une seconde armée qu'Ibn el-Ach‘ath envoya contre lui, et il se réfugia à Tâhert, où il parvint à réunir une troupe de 20,000 Berbères de basse classe ; il marcha ensuite sur Tehoûda, mais il fut de nouveau battu par
ou 8 juin-7 juillet de la même année (Noweyri, ap. Berbères, I, 375). Bekri donne aussi la date de çafar (p. 160). Noweyri fait d’Ourdâsa le théâtre de cette bataille iibid).
(1) Je corrige le texte, qui porte à deux reprises j > voir d’ailleurs le Bayân (I, 62), qui orthographie « ‘Abd Allah ben H’ayyân » le nom du chef ibâd’ite de Zawîla. Comparez aussi Fournel (I, 363).
(2) Il n’est parlé de l’intervention de ce Hâchim ni par Noweyri ni par le Bayân. Comparez Fournel (I, 363 et 364, n. 1); ci-dessous, p. 119.
les troupes d’Ibn el-Ach‘ath et subit des pertes considérables; il se dirigea alors vers la région de Tripoli. Un messager d’El-Mançoùr (le khalife) lui porta iin blâme attiré par sa désobéissance ; mais Ilâcliim se défendit, déclarant qu’il n’avait pas voulu se révolter, mais qu’lbn el-AclTath, trouvant mauvais que lui Hâchim prononçât dans la prière le nom d’P^l- Mahdi à la suite de celui du khalife, avait cherché à le faire mourir : « Eh bien ! dit le messager, si tu es réellement obéissant, allonge donc le cou ! » 11 le fît, et cet homme lui trancha la tête en çafar 147 (avril-mai 764). Tous les partisans du rebelle obtinrent leur grâce et purent se retirer ; mais Ibn el-Ach‘ath se mit ensuite à leur poursuite et les massacra. Les Mod’arites indignés et mûs par un meme sentiment d’hostilité^ s’entendirent pour le chasser du pays. Dans cette situation, le gouverneur crut devoir se retirer ; il rencontra des messagers d’El-Mançoûr qui le reçurent avec de grands témoignages de considération, et il se rendit auprès de ce prince. Les Mod’arites choisirent pour gouverner l’ifrîkiyya Tsa ben Moûsa Khorâsâni (1). Ces derniers incidents se déroulèrent dans une période de trois mois, et El-Mançoùr nomma alors, en rebî‘ I 148 (26 avril 765), El-Aghlab Temîmi en qualité de gouverneur.
Nous avons raconté tous ces faits d’affilée à raison de leur caractère connexe et selon la règle que nous nous sommes imposée. Comme chacun d’eux figure à sa date, les deux ordres logique et chronologique sont respectés.
[P. 2571 Déposition d’AboûT-Khat’Uâr, gouverneur d’Espagne. — Thawâba le remplace
En 127 (12 octobre 744) les Espagnols déposèrent leur gouverneur, Aboù’l-Khat’Pâr H’osâm ben D’irâr. 11 avait
(1) l)’ai)ri“S Noweyri et le Banân, les troupes se révoltèrent contre
en effet, dès son arrivée dans le pays, manifestement favorisé les Yéménites au détriment des Mod’arites. Or un jour un Kenânien, à la suite d’une querelle qu’il avait eue avec un Ghassanide, eut recours à Eç-Çomeyl ben H’âtim ben Dhoû’l-Djawchen D’ababi. Celui-ci intervint auprès d’Aboù’l-Khat’t’âr, qui le reçut grossièrement. Eç-Çomeyl, qui lui répondit, fut alors, par l’ordre du gouverneur, chassé et frappé, si bien que son turban en fut dérangé. Aussi le lui fît-on remarquer, quand il sortit: « Eh bien! répondit-il, si j’ai des contribules, ils sauront le remettre droit » (1). Eç-Çomeyl était un noble Mod’arite et s’était, dès son arrivée en Espagne avec Baldj, trouvé dans les premiers rangs de la noblesse, tant par sa valeur propre que par (le nombre de) ses partisans. 11 réunit alors ses contribules pour les informer de l’outrage qu’il venait de subir; et comme ceux-ci lui déclarèrent qu’ils étaient à ses ordres, il leur dit que son but était de chasser Aboù’l-Khat’t’âr de l’Espagne; sur quoi, l’un d’eux lui donna cet avis : « Agis comme tu l’entends et demande du secours à qui tu voudras^ sauf à Aboû ‘At’â’ le K’aysite», autre noble K’aysite qui disputait le premier rang à Eç-Çomeyl et le jalousait. Mais une opinion contraire s’éleva : « Je suis d’avis, dit un autre, que tu ailles trouver Aboû ‘'At’à’ pour avoir son appui, car alors l’amour qu’il a pour sa race le portera à te seconder ; autrement, il se tournera vers Aboù’l-Khatt’âr et il tâchera, grâce à l’aide qu’il fournira à celui-ci, d’obtenir à ton détriment ce qu’il convoite. Je pense, en outre, qu’il faut demander l’aide des Yéménites aussi bien que celle des Ma^addites ». Eç-Çomeyl adopta cet avis et partit la nuit même pour se rendre auprès d’Aboù ‘At’â’, qui résidait à Ecija. Celui-ci lui
Ibn el-Ach‘ath, le forcèrent à se retirer et mirent ‘Isa ben Moûsa à leur tête. Ni l'un ni l’autre ne parlent de messagers envoyés par le khalife. Cf. Belâdbori, p. 232.
(1) Sur les événements qui vont suivre et sur lesquels notre chroniqueur revient lui-même un peu plus loin (p. 95), consulter
fit un accueil magnifique et s’informa du but de sa visite.
Aux ouvertures que lui fit Eç-Çomeyl, il ne répondit qu’en se levant et en montant à cheval tout armé: « Va maintenant, lui dit-il, où tu veux, je ne te quitte plus » ; et, en môme temps, il ordonna à ses parents et à ses compagnons de le suivre. De là ils allèrent à Moron, où résidait Thawàba ben Selûrna Djodhàrni (1), qui avait une grande influence sur sa tribu. Aboù’l- KhaEt’âr l’avait d’abord nommé gouverneur de Séville et d’autres lieux, puis l’avait destitué, ce qui avait excité le ressentiment de Thawàba. Eç-Çomeyl lui demanda son concours, avec promesse de le prendre pour émir après l’expulsion d’Aboû’l-Kliat’t’ûr. Thawàba consentit, et sa tribu répondit à son appel. De là, on se rendit à Sidona.
[P. 258] Aboû’l-Khat’t’àr s’avança de Cordoue, où il laissa un corps de troupes, pour les attaquer. La bataille eut lieu (2) en redjeb de cette année (avril-mai 745); on se battit bravement de part et d’autre, mais Aboû’l- Khat’t’àr finit par être battu et fait prisonnier, tandis qu’on faisait un affreux carnage de ses troupes. Omeyya ben ‘Abd el-Melik ben K’at’an, qu’Aboù’l-Khat’t’àr avait laissé à Cordoue, fut chassé de cette ville, où Ton mit au pillage tout ce qui leur appartenait, à lui et à son chef. A la suite de leur victoire, Thawàba ben Selàma et Eç-Çomeyl pénétrèrent à Cordoue ; ils y exercèrent d’abord conjointement le pouvoir, qu’ensuite Thawàba garda seul. Mais alors ^Abd er-Rah’màn ben H’assàn (3)
Dozy, Mus. d’ Espagne ^ i, 274. C’est à tort qu’Ibn el-Koûtiyya attribue à ‘Abd er-Rah’mân ben MoTiwiya le procédé dont il vient d’étre question à l’égard d’Eç-Çomeyl ; cf. infrà, p. 95.
(1) .le corrige le texte imprimé, qui lit « H’addàni ». Ün retrouve plus loin ([). 95) la leçon Djodliâmi.
(2) Sur les bords du Cuadalete.
(3) Ou (d’après le Haydn,, ii, 30, suivi par Dozy, i, 281) ‘Abd cr- Ilah’iïiân ben No‘aym,
Kelbi se révolta et tira de prison Aboû’l-Khat’t’âr, qui rassembla une nombreuse armée yéménite et marcha contre Cordoue. Thawâba, accompagné d’Eç-Çomeyl et à la tête des troupes yéménites et mod’arites qu’il avait sous la main, se mit en marche pour lui livrer bataille. Au milieu de la lutte, un Mod’arite s’avança et s’écria : « O Yéménites, pourquoi combattre pour Aboùl- Khat’t’âr? C’est un des vôtres « — il voulait dire Thawûba — «que nous avons pris comme chef; on ne comprendrait votre résistance que si nous avions choisi quelqu’un de notre race. Si nous parlons de la sorte, c’est uniquement pour éviter l’effusion du sang et dans l’espoir de procurer la tranquillité au peuple. » Ceux à qui ces paroles s’adressaient se dirent alors: « Par Dieu ! il dit vrai; pourquoi combattre nos contribules? » La lutte cessa aussitôt, et les troupes se dispersèrent (1). Aboù’l-Khat’t’ar s’enfuit à Béja, et Thawâba rentra à Cordoue. Ces troupes furent dès lors dénommées armée de la paix (2).
[P. 286] Administration de Yoûsof ben ‘Abd er-Rah’màn Fibri en Espagne
Thawâba ben Selâma, gouverneur d’Espagne, mourut en 129 (21 septembre 746), après avoir exercé le pouvoir pendant deux ans et quelques mois. Sa mort donna le signal des dissensions, car Mod’arites aussi bien que Yéménites voulaient que son successeur fût un des leurs, si bien que le pouvoir resta vacant. Eç-Çomeyl,
(1) D’après Ibn el-Atliîr, il y aurait eu trois rencontres entre Aboû’l-Khat’t’âr et ses adversaires ; c’est à la seconde que serait intervenu le Mod’aritc pour s’élever contre une lutte fratricide. 11 n’jüst ordinairement parlé que des batailles du Guadalete et de Secunda, et c’est dans la seconde qu’on place l’intervention du Mod’arite. Ibn el-Koùtiyya ne mentionne même que la rencontre de Secunda.
(2) Le mot 'askcr du texte semble plutôt signifier « camp de la paix fl.
qui redoutait de voir éclater la guerre civile, suggéra de prendre pour gouverneur un K’oreychite. Tout le monde s’étant rallié à cet avis, il choisit Yoûsof ben ‘Abd er- Rah’man Fihri, qui était alors [P. 287] à Elvira et qu’on informa par lettre de l’unanimité qui le portait au pouvoir. Ce chef refusa d’abord, et n’accepta que par la considération qu"on fit valoir à ses yeux, que la guerre civile, dont il serait responsable, serait la suite de son refus. Il se rendit alors à Cordoue et l’on reconnut son autorité. Mais, à la nouvelle de la mort de Thavvâba et de son remplacement par Yoûsof, Aboù’l-Khat’t’ar parvint à susciter la guerre entre les Yéménites et les Mod’arites, en représentant aux premiers qu’Eç-Çomeyl ne voulait autre chose qu’un gouverneur appartenant à cette dernière race. Alors Yoûsof, quittant le palais gouvernemental de Cordoue, rentra chez lui. Aboû’l- Khat’t’âr se rendit à Secunda (1), où les Yéménites se groupèrent autour de lui, tandis que les Mod’arites se serraient auprès d’Eç-Çomeyl. Alors eut lieu une bataille qui dura plusieurs jours et telle qu’on n’avait jamais rien vu de pareil en Espagne; elle finit par la défaite des Yéménites. Aboû’l-Khat’t’ûr se réfugia dans un moulin appartenant à Eç-Çomeyl ; mais il futdénoncé, et celui-ci le fit mettre à mort (2). Yoûsof ben ‘Abd er-Rah’mân se réinstalla dans le palais et n’eut que l’apparence du pouvoir, tandis qu’Eç-Çomeyl, dont l’influence croissait toujours, était le chef réel.
Ensuite Ibn ‘Alk’ama se révolta contre Yoûsof, dans la ville de Narbonne, mais ce mouvement ne dura guère; l’insurgé fut bientôt tué et sa tête fut envoyée à Yoûsof (3).
(1) Ancienne ville romaine sr.r la rive gauche du Guadalquivir, vis-à-vis Cordoue. On trouve la description de cette bataille dans les Mus. d’Espagne (i, 286).
(2) Il fut, en outre, procédé à de nombreuses exécutions dans la catliédi-ale de Cordoue (Oozy, i, 288).
(3) Ce mouvement insurrectionnel, passé sous silence par Dozy,
Un autre soulèvement eut lieu sous la direction d’‘Odhra dit Ed-Dhimmi, surnom provenant de ce qu’il demanda du secours aux tributaires, ahl ed-dhimma{\), Yoûsof envoya pour le réprimer ‘Amir ben ‘Amr, qui a donné son nom au cimetière d’^Amir (situé près d’une) des portes de Gordoue(2); mais ce général ayant été mis en déroute, Yoûsof en personne se mit à la tête d’une armée et tua le rebelle, dont les troupes furent livrées à la fureur des vainqueurs. On raconte aussi d’une autre manière cet événement^ sur lequel on n’est pas d’accord (3). Nous en reparlerons sous l’année 139, à propos de l’arrivée d’^Abd er-Rah’mân l’Omeyyade en Espagne.
[P. 344] En 133 (8 août 750), Moh’ammed ben el-Ach’ath pénétra en Ifrîkiyya et la soumit, malgré la vive résistance que les habitants lui opposèrent (4).
est également mentionné par le Bayân (ii, 39), qui en nomme le chef ‘Abd er-Rah’mân ben Alk'ama.
(1) 11 s’agit probablement de l’insurrection que le Bayân [l. l.) dit avoir été fomentée à Béja par un chef dont le nom est écrit ‘Orwa, ou, selon Makkari (ii, 17), ‘Orwa ben el-Welîd.
(2) Ce détail est rapporté par Ibn el-Koûtiyya (texte, p. 270, 1. 9),
qui fait remonter à ce personnage l’origine du nom de la. porte d’Amir, à Cordoue. Mais les deux traducteurs successifs de ce texte, méconnaissant la valeur du mot {capitale) de l’original,
placent à Saragosse le Bàb ‘Amir {Journal as., 185h, ii, 453 ; Recueil de textes, p. 238). Au surplus, le Bâb ‘Amir K’orachi et le cimetière du même nom figurent dans l’énumération des portes de Cordoue (Makkari, éd. de Leyde, i, 304).
(3) On trouve, en effet, d’autres versions de ces événements ; on établit aussi un rapprochement entre ce soulèvement et celui d’El- Hobâb, dont il va être question (voir Bayân, n, pp. 38, 39 et 43 ; Ibn el-Koutiyya, p. 270, 1. 8 ; Makkari, n, 17 et 21 ; infrà., p. 90). L’exposé de Dozy (/. L, i, 291) ne fait pas allusion à ces récits différents, où l’on trouve le nom d’‘Amir sous les diverses formes : ‘Amir ‘Abderi, ‘Amir ben ‘Amr, ‘Amir ben ‘AmrbcnWahb, ‘Amir K’orachi ‘Amiri.
(4) Cette assertion contredit ce que nous savons par ailleurs : Moh’ammed ben el-Ach‘ath entra en Ifrîkiyya en 144. C’est ‘Abd er-Rahmân ben H’abîb qui gouvernait ce pays en 133.
|P. 349| Expédition en Sicile
En 135 (17juillet 752), ‘A])d Allah ben IFahîlj fit contre la Sicile une expédition d’où il ramena des prisonniers et dn butin et où il obtint plus do succès que personne avant lui. Il avait auparavant fait une expédition contre Tlemcen, et d’autre part les divers chefs d’Ifrîkiyya étant occupés à combattre les Berbères, cette île se croyait en sécurité. Les Roûm l’avaient partout mise en état et y avaient bâti des places fortes et des lieux de refuge ; chaque année, leurs vaisseaux croisaient autour des côtes pour veiller à leur sécurité et plus d’une fois avaient capturé les bateaux des marchands musulmans qui se trouvèrent sur leur route (1).
[P. 353] Troubles en Espagne
En 136 (6 juillet 753) El-H’obâb ben Rawâh’a ben ‘Abd Allah Zohri se révolta en Espagne. Pour soutenir ses prétentions au pouvoir, il réunit autour de lui nombre de Yéménites et marcha contre Eç-Çomeyl, émir de Cordoue. Celui-ci, serré de près dans cette ville (2),
(1) Il a été fait plus haut (p. 77 n. 2.) allusion aces événements, qui sont racontés d’une manière un peu différente. Le présent chapitre seul a été traduit par Amari (r, 363), mais le savant italien n’a pas remarqué que le nom d’‘Abd Allah ben H’abîb, qui figure ici, doit être corrigé en ‘A bd er-Rah’mân ben Habib, ce qui résulte et de la date et de la première rédaction de notre chroniqueur.
(2) Ce n’est pas à Cordoue qu’Eç-Çomeyl eut à combattre contre les révoltés, qui se disaient partisans des Abbasides, mais à Saragossc, où Yoûsof Fihri avait envoyé son impérieux protecteur (Makkari, i, 148; ii, 17, 20 et 21 ; Haydn, ii, 38),
adressa une demande de secours à Yoûsof le Fihrite, gouverneur d’Espagne, qui n’accorda rien, à cause autant de la période de disette et de famine par où l’Espagne passait alors que du peu de sympathie qu’il avait pour Eç-Çomeyl. Yoûsof préférait plutôt la mort de ce chef, qui était pour lui une source d’embarras.
Mais, la même année, eut lieu aussi le soulèvement d’‘Amir ‘Abderi (1), qui^ à la tête de ses troupes, fit cause commune avec El-H’obâb contre Eç-Çomeyl, l’un et l’autre soutenant la cause des ‘Abbassides. Réduit à la dernière extrémité, Eç-Çomeyl s’adressa à sa tribu, qui s’empressa de lui fournir des secours. L’annonce de l’arrivée de ces troupes permit à Eç-Çomeyl de sortir de Saragosse, puis El-H’obâb, revenant sur ses pas, put s’emparer de cette ville. Yoûsof Fihri donna à Eç-Çomeyl le gouvernement de Tolède.
[P. 373] ‘Abd er-Rah’mân ben Mo‘àwiya pénètre en Espagne
Nous avons, sous l’année 92, raconté la conquête de l’Espagne et la révocation dont Moûsa ben Noçayr fut l’objet (2). Après sa révocation, il partit pour la Syrie en laissant pour commander en Espagne son fils ‘Abdel-‘Azîz, qui prit possession du pays, en défendit les frontières et conquit en outre quantité de villes. Le pouvoir de ce chef honnête et capable dura jusqu’en 97 (4 septembre 715), ou, selon d’autres, jusqu’en 98 (24 août 716), où il fut mis à mort, nous avons dit pourquoi (3). Lui mort, sa place resta vacante pendant six
(1) Le texte porte ‘Abdrebbiy, que je corrige d’après d’autres sources (p. 89, n. 3).
(2) Suprà, p. 49.
(3) Suprà, p. 54.
mois ; puis les Espagnols s’accordèrent à choisir Ayyoûb ben H’abil) Lakbmi, fils de la sœur de Moûsa ben Noçayr, qui leur servit d’irnam pour la i)rière, à cause de sa vertu et de ce qu’il se transporta (1) à Cordoue, dont il fit la capitale an commencement de 99 (13 août 717), ou, selon d’autres, en 98 (24 août 710).
Soleymûn ben ‘Abd el-Melik nomma apres lui El-Ilorr ben ‘Abd er-Rahman Tbak’afi, qui rejoignit son poste en 98 et y resta deux ans et neuf mois.
A son avènement au kbalifat, ‘Omar ben ‘Abd el-‘Azîz nomma comme gouverneur Es-Samb’ ben Mâlik Kbawlâni avec mission de recenser le territoire, de prélever le quint sur la partie conquise par la force et de lui envoyer une description écrite de l’Espagne. L’intention du khalife était de ramener de ce pays les habitants (musulmans) à raison de leur sépai'ation d’avec les (autres) musulmans. Es-Samh’ arriva en ramad’àn de l’an 100 (26 mars 718) et exécuta les ordres qu’il avait reçus; il fut tué en 102 (11 juillet 720), en sortant du territoire ennemi (2). ‘Omar avait formé le projet de retirer de l’Espagne les habitants (musulmans), mais Es-Samh’ n’exécuta pas cette mesure et implora ‘Omar en leur faveur (3).
(1) C’est-à-dire, quitta Séville pour faire de Cordoue le siège du gouvernement (voir Bayân, n, 24 ; Makkari, ii, 8).
(2) Le Nodjoûm (i, 279) place la mort d’Es-Samh au 8 doûl-hidja 103, ou 28 mai 722; mais il la retarde erronément d’un an, puisque ce chef tomba dans la bataille de Toulouse.
(3) Le projet que l’on prête à ‘Omar ben ‘Abd el-‘Azîz lui était inspiré par le souci de ses sujets, et il y est fait allusion par maints auteurs (MadjmoiVa, p. 23 ; Fath‘o-l-Andaiuçi, texte p. 24 ; Haydn, H, 25 ; Ibn Hayyàn, ap. Makkari, ii, 8 ; Ibn el-Koùtiyya, 265, 1. 5). Ibn el-Athir emploie le mot alil « habitants », qui pourrait s’entendre des indigènes ; mais le rapprochement avec les autres textes justifie, je crois, les additions que j’ai faites entre parenthèses (comparez aussi Lozy, Recherches, t. i, 2® éd,, p. 81, ou 3® éd., p. 76 ; Codera, Holeiin de la Real Academia de la IJistoria, t. xxvi, p. 115). Ibn el-Koûtiyya s’est exprimé dans dos termes que je traduis le j)lus littéralement possible : « ‘Omar ben ‘Abd el-‘Azîz avait
Es-Samh’ eut pour successeur ‘Anbasa ben Soh’aym Kelbi, qui, nommé en 103 (30 juin 721), mourut en cha‘ban 107 (11 décembre 725), en revenant d’une expédition contre les Francs.
[P. 374] Il fut remplacé par Yah’ya ben Selama Kelbi en dhoû’l-ka‘da 107 (mars 726), qui resta dans ce poste pendant deux ans et demi. Vint ensuite H’odheyfa ben el-Abraç (1) Achdja‘i^ en 110 (15 avril 728)^ qui fut destitué au bout de six mois et remplacé par ‘Othmân ben Aboû Nis‘a Khath‘ami. Celui-ci fut destitué au bout de cinq mois, à la fin de cette même année 110.
El-Haythem ben ‘Obeyd Kenâni (2), arrivé en moharrem 111 (avril 729), mourut dix mois et quelques jours plus tard, au mois de dhoû’l-hiddja (février-mars 730).
Les Espagnols choisirent alors pour leur chef Moh’ammed ben ‘Abd Allah (3) Achdjah, qui gouverna pendant deux mois et qui eut pour successeur ‘Abd er-Rah’mân ben ‘Abd Allah Ghafik’i, en çafar 112
recommandé à Es-Samh’ de faire émigrer ceux des adeptes de rislâm qui étaient entrés en Espagne, à raison des bons sentiments qu’il avait pour eux, vu qu’il craignait que l’ennemi ne l'emportât sur eux. Mais Es-Samh’ lui ayant écrit, etc. » c
‘ ^ ^ A )\ lslÂ.fcô\
;J\ On lit dans la traduction du Recueil de textes, etc. (p. 229) :
« ‘Omar avait promis à Es-Samh’ d’exonérer d’impôts tous les musulmans qui s’étaient établis en Andalousie ; il avait décidé de prendre à leur égard cette mesure gracieuse parce qu’il craignait qu’ils ne pussent tenir tête à l’ennemi. Es-Samh’ lui ayant fait savoir par écrit, etc. ». Le mot exonérer est l’objet d’une note : a Je traduis en lisant ». La traduction de Cherbonneau
{Journal as., 1856, ii, 440) s’était moins éloignée du texte.
(1) Plus haut, p. 58, on lit « el-Ali’vvaç », comme dans Makkari, le Bayân et Ibn el-Koùtiyya.
p2) On lit aussi Kenâni dans le Bayân ; Makkari lit, Kilàbi. Ibn el-Koutiyya appelle ce chef « El-Haythem ben ‘Abd el-Kâfi », et le Nodjoùm « El-Haythem ben ‘Abd Allâh Kelbi ».
(3) Ci-dessus, p. 58, il est appelé « ben ‘Abd-el-Melik ».
(24 avril 730), lequel mourut en martyr chez les infidèles en ramad’ûn 114 (24 octobre 732).
‘Abd el-Melik ben K’at’an Fihri, qui vint après lui, fut destitué au bout de deux ans et remplace par ‘Ok’ba ben el-H’addjadj Seloùli, qui gouverna cinq ans, à partir de 116 (9 février 734). Alors les habitants se soulevèrent contre lui et mirent à sa place ‘Abd el-Melik ben K'at’an, qui se trouva ainsi gouverneur pour la seconde fois. Selon certains chroniqueurs espagnols, ce fut à sa mort que les habitants le remplacèrent par ‘Abd el- Melik.
Le gouverneur qui vint ensuite fut Baldj ben Bichr K’ocheyri, à qui ses compagnons prêtèrent hommage. ‘Abd el-Melik s’enfuit et se confina chez lui ; ses deux fils K’at’an et Omeyya s’enfuirent aussi, l’iin à Mérida, l’autre à Saragosse. Ensuite les Yéménites se soulevèrent contre Baldj et réclamèrent la mort d^Abd el-Melik ben K’at’an ; Baldj, qui redoutait leurs violences, fit alors tuer, puis crucifier le vieillard, ûgé de quatrevingt-dix ans. A cette nouvelle, ses deux fils se rendirent de Mérida à Narbonne, d’où, après avoir rassemblé une armée de cent mille hommes, ils marchèrent contre Baldj et ses partisans, à Cordoue. Celui-ci sortit de la ville avec ses Syriens et remporta la victoire dans la bataille qui eut lieu dans le voisinage de Cordoue (1). Il rentra dans la capitale, mais mourut quelques jours plus tard. Baldj était arrivé [P. 3751 en Espagne à la suite de la mort de son oncle Kolthoûm ben ‘lyâd’, auprès de qui il servait et qui fut tué en 123 (25 novembre 740) dans une bataille contre les Berbères, ainsi que nous l’avons dit. ‘Abd el-Melik ben K’at’an, en lui l)ermettant d’entrer dans le pays, prépara ainsi sa propre mort.
Les Syriens nommèrent pour lui succéder Tha‘leba ben Selania ‘Amili, qui garda cette situation jusqu’à
(1) Voir ci-dessus, p. 71.
l’arrivée d’Aboù’l-Khat’t’ar en 125 (3 novembre 742). Les Espagnols reconnurent le nouveau gouverneur, à qui Tha‘leba, (‘Othmân) Ibn Aboù Nis^a et les deux fils d’Abd el-Melik vinrent faire leur soumission et qui furent traités par lui avec bienveillance. L’autorité d’Aboû’l- Khat’t’âr, qui était un homme brave, prudent et généreux, s’établit solidement. Il répartit entre les diverses parties du territoire les nombreux Syriens qui l’entouraient et que Cordoue ne pouvait supporter : il établit les habitants de Damas à Elvira, à cause de la ressemblance de cette ville avec leur lieu d’origine, et lui donna le nom de Damas; ceux de H’imç à Séville, qu’il nomma H’imç; ceux deK’innesrîn à Jaën, qu’il nomma K’innesrîn ; ceux du Jourdain à Rayya (Malaga), qu’il nomma Jourdain ; ceux de Palestine à Sidona, qu’il nomma Palestine, et ceux de Miçr à Todmîr, qu’il nomma Miçr à cause de la ressemblance qu’il y avait cette
dernière et Todmîr.
En 127 (12 octobre 744), l’esprit départi des Yéménites fut cause qu’Eç-Çomeyl ben H’âtim réunit des troupes Mod’arites, marcha contre lui et lui enleva le pouvoir. Eç-Çomeyl ben H’âtim ben Chamir ben Dhoù’l-Djawchen était arrivé de Syrie avec des troupes qu’il continua de commander après son arrivée en Espagne. Aboû’l- Khat’t’âr, qui voulait l’humilier, le fît un jour injurier et traiter d’une manière méprisante, alors que lui-même était entouré du djond. Eç-Çomeyl en sortant de là avait son turban dérangé, ce dont un chambellan lui fît la remarque : « Si j’ai des contribules, s’écria Eç-Çomeyl^ ils sauront le remettre droit ! » Il envoya à ses contribules ses plaintes contre ce traitement ignominieux, et ceux-ci se déclarèrent prêts à le suivre. Ils écrivirent à Thawâba ben Selâma Djodhâmi, l’un des Palestiniens, qui vint leur apporter son concours ; les Lakhm et les Djodhâm en firent autant. Informé de ce qui se passait, Aboû’l-Khat’t’âr marcha contre eux^ mais il fut battu et fait prisonnier. Thawâba s’installa dans le palais de
Cordoue et ne relâcha pas son captif; il mourut après avoir exercé le pouvoir j)endant deux ans (1).
Les Yéménites voulaient réinstaller Aboû’l-Khat’t’âr, mais les Mod’âr, ayant Eç-Çomeyl à leur tête, s’y opposèrent; on ne put tomber d’accord, [P. 3761 et pendant quatre mois l’Espagne resta sans chef ; nous en avons dit plus long sous l’année 127. Pendant cet interrègne, on chargea ‘Abd er-Rah’mân beu Kethîr Lakhmi de ce qui avait trait à la justice (2). La situation devenant plus difficile, on tomba d’accord pour choisir Yoûsof ben ‘Abd er-Rah’mân ben Pl’abîb beu Aboû ‘Obeyda Fihri, qui exerça le pouvoir pendant l’année 129 (21 septembre 746) : il était entendu qu’au bout d’une année de gouvernement, il remettrait ses pouvoirs aux Yéménites, qui éliraient alors l’un d’entre eux. Quand l’année fut écoulée, *ousles Yéménites voulurent faire exécuter la convenJ^n , mais Eç-Çomeyl les attaqua pendant la nuit et en fît un grand carnage à la célèbre bataille de Secunda, en 130 (10 septembre 747), où Aboû’l-Khat’t’âr perdit la vie et où l’on finit, lances et épées étant brisées, par se prendre aux cheveux. Toute la population se soumit à l’autorité de Yoûsof, qui ne rencontra plus d’opposition.
On raconte aussi les faits, d’une manière différente, que nous avons exposée sous l’année 127.
Ensuite une sécheresse prolongée força (une grande partie de) la population à émigrer, ce qui appauvrit considérablement le pays. Gela dura jusqu’en 136 (6 juillet 753), où Temîm ben Ma’bed Fihri et ‘Amir ‘Abderi réunirentleurs forcesà Saragosse (3). Eç-Çomeyl leur tint d’abord tête, puis Yoûsof Fihri conduisit une armée contre eux et les tua l’un et l’autre ; il resta de la sorte
(1) Voyez ci-dessus, p. .87
(2) Voir le Bayân, ii, 36.
(3) Voir plus haut p. 90.
maître de l’Espagne Jusqu’à la conquête qui en fut faite par ‘Abd er-Rah’mân ben Mo‘ûwiya ben Hichâm.
Telle est l’histoire abrégée des gouverneurs d’Espagne, sur qui nous en avons déjà dit plus long çà et là, et que nous n’avons reprise ici que pour en présenter un tableau suivi et moins décousu. Nous allons maintenant raconter l’arrivée dans ce pays d’^Abd er-RalEman ben Mo‘â\viya ben Hichàm (1).
Voici à la suite de quels événements ce prince passa en Occident. L’avènement de la dynastie ‘Abbaside fut suivie du massacre de nombre d’Omeyyades et de leurs adhérents ; ceux d’entre eux qui le purent se sauvèrent en se dispersant de toutes parts. ‘Abd er-Rah’màn ben Mo‘âwiya, qui était à Dhât ez-Zeytoûn (2), se réfugia en Palestine, où il resta, tandis que son affranchi Bedr s’enquérait de ce qui se passait. Voici, dit-on, ce que le prince a lui-même raconté : « Lorsque la promesse d'amnistie qui nous avait été faite fut violée [P. 377] auprès de la rivière d’Aboû Fotros (3) et qu’il fut permis de nous tuer, nous reçûmes cette nouvelle alors que j’étais à quelque distance de ma demeure. Désespéré, je rentrai chez moi et m’occupai de réunir ce qui nous était nécessaire à moi et à ma farnille. Je m’en allai tout tremblant et atteignis sur l’Euphrate une bourgade boisée et marécageuse. Pendant que nous demeurions là, il arriva un jour que mon fils Soleymân, alors âgé de
(1) Maki'izi a consacré à ce prince un assez long article dans son dictionnaire biographique intitulé Mokaffa, dont un volume est conservé à Paris (voir le ms. n® 2144, P 53-56). Le récit de la fuite d’‘Abd er-Rahmân y est, entre autres choses, reproduit textuellement. Comparez la narration que fait Dozy de cet événement [Mus. d'Espagne, i, 297.)
(2) Le Meraçid ne mentionne pas cette localité, que je n’ai pas non plus retrouvée citée ailleurs.
(3) A douze milles au nord de Ramla en Palestine ; la rivière de ce nom a sa source dans la montagne de Naplouse, et se jette dans la mer entre Arsouf et Jaffa {Meraçid, \i, 357 ; in, 243 ; Géographie d'Aboulféda, trad., ii, 60 j.
quatre ans, et qui jouait sous mes yeux, sortit de la maison. Quand il rentra, il pleurait, et tout apeuré, se cramponna à moi ; comme je ne pouvais parvenir à me débarrasser de son étreinte, je sortis pour me rendre compte de ce qui se passait. Tout le villa^^e était en émoi à cause des drapeaux noirs (des Abbâssides) qui y flottaient, et un de mes jeunes frères me cj*ia : « Sauvons-nous ! sauvons-nous 1 ce sont les drapeaux des troupes Abbassides. » Je me précipitai aussitôt sur quelque argent et m’enfuis avec mon frère, en indiquant à mes sœurs l’endroit où je me réfugiais et les priant de m’envoyer mon affranchi Bedr. Les cavaliers cernèrent alors le village, mais sans trouver ma trace. Je me rendis chez un homme que je connaissais et par qui je me fis acheter des montureset les approvisionnements nécessaires ; mais un esclave de cet homme alla nous dénoncer au chef du détachement, qui arriva avec ses hommes à ma recherche. Nous nous enfuîmes à pied, mais les cavaliers nous aperçurent, et nous nous jetâmes dans des jardins qui bordent l’Euphrate; arrivés les premiers au bord du fleuve, nous nous y précipitâmes, mais je pus seul échapper. En effet, malgré les cris des cavaliers qui promettaient de nous épargner, je continuai de nager ; tandis que mon frère, quand il fut au milieu du fleuve, ne put lutter contre le courant et regagna le bord où, malgré la promesse faite, il fut massacré sous mes yeux ; il avait treize ,ans quand j’eus la douleur de le perdre. Je continuai de fuir et me tins caché dans un fourré marécageux jusqu’à ce qu’on eût cessé de me poursuivre; puis j’en sortis pour me rendre dans le Maghreb et gagner l’Ifrîkiyya. » Sa sœur 0mm el-Açbagh lui envoya son affranchi Bedr avec de l’argent et des pierreries.
Arrivé en Ifrîkiyya, le fugitif fut rigoureusement recherché par ‘Abd cr-Rah’man ben H’abîb ben Aboû ‘Obeyda Fihri, qui était, dit on, le père de Yoûsof Fihri, gouverneur de l’Espagne, tandis que lui-même
était gouverneur d’Ifrîkiyya. A la suite des mesures prises contre lui; il s’enfuit à Miknasa (Méquinez), dans une tribu berbère ; mais là aussi il essuya de mauvais traitements trop longs à raconter, et il se rendit, accompagné de Bedr, chez les Nefzâwa (1), tribu à laquelle appartenait sa mère. On dit aussi que ce fut dans une tribu Zenàta qu’il reçut le meilleur accueil ; grâce à la sécurité dont il y jouissait, il entra en correspondance avec les Omeyyades d’Espagne, à qui il fit savoir son arrivée en les invitant à se rallier à sa cause. A cet effet, il dépêcha son affranchi Bedr dans ce pays, alors gouverné [P. 378] par Yoùsof ben ‘Abd er-Rah’mân Fihri. Les propositions dont Bedr était porteur trouvèrent un accueil favorable, et les Espagnols envoyèrent, un navire à bord duquel se trouvaient Thomâma (2) ben ‘Alk’ama, Wahb ben el-Açfar et Châkir ben Aboû ’l-Achmal’, chargés de porter à 'Abd er-Rah’mân leur promesse de lui obéir. Les envoyés ramenèrent le prince avec eux et débarquèrent en rebî‘ i 138 (13 août 755) à El-Monakkeb (Almunecar), où plusieurs chefs de Séville vinrent les trouver, de même que des Yéménites, qui étaient également irrités contre Eç-Çomeyl et Yoûsof Fihri.
Le prince s’avança ensuite dans le canton de Rayya (Malaga), dont le gouverneur ‘Isa ben Mosàwir le reconnuL puis à Ghidoûna (Sidona), dont le gouverneur Ghiyàth ben ‘Alk’ama Lakhmi fit de même, puis à Mouroûr (Moron), gouverné par Ibrâhîm ben Chedjera, qui le reconnut également, enfin à Séville, où Aboù’ ç-Çabbâh’ Yah’ya ben Yah’ya en fit autant (3). De là il mar-
(1) Ou chez les Nefza, comme dit le Bayân (ii, 42) qui donne la même origine berbère à la mère du prince fugitif. Cette femme s’appelait Ràh’ ou Redâh’ [Baydn^ p. 49 ; Mokaffa ; voir aussi Fournel, I, 338).
(2) Il f.iut probablement lire « Temmâm », forme sous laquelle ce nom est presque toujours écrit.
(3) Comparez Musulmans d'Espagne^ i, 324.
cha sur Gordoue. Yo ùsof était alors absent de cette ville, et ce fut en revenant des environs de Tolède, on il se trouvait, qu’il apprit qu'‘Abd er-Rah’mân marchait sur Gordoue. Dans (les environs de) cette dernièr'e ville, ‘Abd er-Rah’mân engagea avec Yoûsof de feintes négociations pendant deux jours, dont le premier était celui de la fête d’‘Arafa (1). Du côté de Yoûsof, on regardait la paix comme déjà conclue, et l’on se mit à i)réparer le repas qn’on devait faire sur des nattes le jour de la Fête des sacrifices. Mais ‘Abd er-Rah’mûn disposa ses troupes, cavalerie et infanterie, et leur fit traverser le fleuve (2) pendant la nuit. La bataille s’engagea dans la nuit qui précède la Fête des sacrifices et fut soutenue des deux parts avec acharnement jusqu’à ce qu’il fît plein jour. ‘Abd er-Rali’màn était monté sur un mulet pour qu’on ne le crût pas disposé à fuir, et cela rassura entièrement ses troupes. La mortjit de prompts ravages dans l’armée de Yoûsof, et celui-ci s’enfuit; Eç-Çomeyl résista encore avec une troupe de ses contribules, mais finit aussi par s’enfuir, et la victoire resta à ‘Abd er- Rah’man.
Yoûsof se réfugia à Mérida, tandis que son rival entrait dans Gordoue, mais il ne pénétra dans le palais qu’après en avoir, dès son arrivée, fait sortir la famille de Yoûsof (3). 11 se mit ensuite à poursuivre ce dernier, qui put lui échapper et rentrer à Gordoue par une autre route (4), retira sa famille et ses trésors de
(1) C’est-à-dire le 13 mai 756. Il s’était écoulé plus de six mois depuis le débarquement de l’envahisseur, qui eut lieu en septembre 755 (voir Dozy, L. l. I, 324-350).
(2) Le Guadalquivir.
(3) Le texte imprimé porte le ms. de Paris ^3^ ;
j’ai lu
(4) Selon Ibn el-Koutiyya et ainsi que le raconte Dozy (I, 355), ce fut Aboù Zeyd, (ils de Yüùsof, qui exécuta, d’après l’ordre de son père, ce retour olTensif. La version du Moknjja est la môme quo celle d’Ibn el-Atbîr.
son palais, puis s’en alla à Elvira, tandis qu’Eç-Çomeyl résidait à Chawdher (Jodar). A la première nouvelle qu’il en eut, [P. 379] ‘Abd er-Rah’mûn revint sur Cordoue pour l’y attaquer, mais ne l’ayant plus trouvé, il forma le plan d’aller l’attaquera Elvira. Eç-Çomeyl avait rejoint Yoûsof dans cette ville, et une armée se reformait autour d’eux. Des négociations s’engagèrent, et la paix fut conclue moyennant l’engagement que prit Yoûsof de résider à Cordoue auprès d’‘Abd er-Rah’man et de donner comme otages ses deux fils Aboû ’1-A.swad Moh’ammed et ‘Abd er-Rali’mân (1). En rentrant à Cordoue, Yoûsof prononça ce vers proverbial :
[Tawîl] Nous avons été à la tête des hommes et des affaires, et nous voilà maintenant devenus des sujets forcés d’obéir ! (2).
Cordoue devint la résidence d’ ‘Abd er-Rah’mân, qui y bâtit le palais et la grande mosquée, pour laquelle il dépensa 80,000 dinars, sans que la mort lui permît de l’achever; il fit aussi élever des mosquées ordinaires. Plusieurs membres de sa famille vinrent habiter auprès de lui (3). Il faisait faire (à l’origine) la prière pour l’Abbasside El-Mançoûr.
(1) Le fils de Yoûsof qui fut livré comme second otage était,
d’après Dozy (/. 357 et 362), Aboû Zeyd, ce qui est le koiiya ou
prénom d’‘Abd er-Rali’mân, ainsi qu’on le voit par le Madjmoua ; c’est ce dernier nom aussi qu’on retrouve dans le Mokaffa.
(2) Ce vers figure dans la Hamâsa, p. 534.
(3) ‘Abd er-Uali’mân, sitôt installé, fit aussi, pour amener auprès de lui ses deux sœurs germaines restées en Syrie, une tentative dont fut chargé le kâdi Mo‘âwiya ben ÇàlihÇ mais qui resta infructueuse, les deux princesses ayant objecté les périls du voyage et fait valoir le calme et l’abondance où elles vivaient. C’est ce que nous apprend Ibn el-Koûtiyya (p. 275 du texte partiel publié dans le Recueil de textes et de traductions), ce qui est rendu ainsi dans la traduction (p. 249 ibid.) : « Lorsque Abderrahmân était venu pour la première fois en Andalousie, il y avait rencontré Mo‘awïa ben Salih Elhadrami, un jurisconsulte syrien ; il l’avait envoyé en Syrie accompagner ses
^ Selon Aboù Dja’far [Tabari], c’est en 139 (4 juin 750) qu’‘Abd er-Rah’man pénétra en Espagne ; une autre opinion, que nous avons suivie, place cet événement eu 138 (15 juin 755). Nous n’entrerons pas à ce sujet dans des détails plus circonstanciés, afin de ne pas sortir du cadre restreint que nous nous sommes tracé.
IP.381] Mort de Yoûsof Fihri
En 140 C24 mai 757), Yoûsof Fihri viola le pacte qu’il avait conclu avec ‘Abd er-Rah’mûn l’Omeyyade. Celui-ci lui suscitait par dessous main des humiliations et faisait élever des chicanes relativement à ses propriétés ; lorsqu’il feignait d’invoquer la loi, il n’en faisait rien dans la réalité. Yoûsof, comprenant le but que l’on poursuivait, gagna Mérida, où il réunit une armée de
deux sœurs germaines et porter en mêma temps une certaine somme d’argent. Quand Mo'awïa se présenta aux deux sœurs, celles-ci lui dirent ; « Les dangers du voyage sont toujours à » redouter ; mais, grâce à Dieu, nous sommes arrivées saines et » sauves ; on a été largement généreux pour nous, et il nous eût » suffi d’étre en bonne santé ». Cf. la trad. Cherbonneau, Journ. as., 1856, H, p. 465. — Ce voyage du kâdi eut lieu à une date où les deux fils du souverain Soleymân et Hichâm étaient d'âge à recommander à leur père un candidat à la place de kâdi à Cordoue, ainsi qu’on le voit par le récit de l’auteur cité (texte, p. 28U). Yabya ben Yezîd Todjîbi (ou Yah’çobi), dont la nomination remontait à Hichâm ben ‘Abd el-Melik, étant venu à mourir, le refus de Moç‘ab ben ‘Imrân d’accepter cette situation fut cause que le choix du souverain se porta sur Mo‘âwiya ben Çâlih’ Had’rami (ou H’imçi). Celui-ci resta en place jusqu’à la fin du règne d’ ‘Abd er-Rah’mân et pendant la première année du règne de Hichâm ben ‘Abd er-Rah’mân; alors il mourut et fut remplacé par Moç'ab, que Hichâm avait autrefois recommandé à son pbve (vowDozy, Mus. d’Esp., j, 383; Makkari, II, 31, 1. 20 ; et Ibn el-Koùtiyya, texte p. 275 et 280); la traduction, p. 240 et 257, présente autrement les faits et confond les deux Hichâm : l’un, fils d’ ‘Abd el-Mclik, et l’autre, fils d’ ‘Abd er- Rah’mân,
vingt mille hommes avec laquelle il marcha contre ‘Abd er-Rah'mân. Celui-ci, de son côté, sortit de Cordoue pour le combattre et marcha vers le H’içn el-Modawwar (Almodovar). Alors Yoûsof se décida à attaquer ‘Abd el- Melik ben ‘Omar ben Merwân, gouverneur de Séville, et ‘Omar ben ‘Abd el-Melik, ce dernier préposé à Moron (1); tous les deux sortirent de Séville pour l’arrêter dans sa marche. Un combat sanglant et acharné s’engagea, mais qui finit par la défaite de Yoûsof, dont beaucoup de soldats furent tués ; lui-même parcourut pendant quelque temps le pays en fugitif et fut tué par l’un de ses compagnons en redjeb 142 (27 octobre 759), dans les environs de Tolède. Sa tête fut envoyée à ‘Abd er' Rah’mân et exposée à Cordoue ; son fils, ‘Abd er- Rah’mân ben Yoûsof, qui était retenu à la cour comme otage, fut également mis à mort, et sa tête fut exposée à côté de celle de son père. Aboû’ 1-Aswad ben Yoûsof, dont nous reparlerons, continua d’être gardé comme ôtage.
Quant à Eç-Çomeyl, qui n’avait pas accompagné Yoûsof lorsque celui-ci s’était enfui de Cordoue, il fut appelé par l’émir ‘Abd er-Rah’mân, qui l’interrogea : « Yoûsof, répondit-il, ne m’a pas fait part de ses affaires, et je n’ai pas de nouvelles de lui. — C’est impossible, l'eprit le prince. — [P. 382] Quand mes pieds le recouvriraient, repartit Eç-Çomeyl, je ne les lèverais pas de dessus lui ». Il fut emprisonné ainsi que les deux fils de Yoûsof, et dédaigna de [tenter de] fuir en même temps que ceux -ci (2). Quelque temps après, on introduisit
(1) Le texte imprimé porte « Almodovar » ; le texte du ms de
Paris, • Je corrige en « Moron » d’après le Baxjan (ii, 51),
Ibn Khaldoùn (éd. Boulak, iv, 121), et Dozy (/. l., p. 360).
(2) D’après le Baijân (ir, 50), les deux fils de Yoûsof Fihri avaient été remis en liberté par le vainqueur dès que celui-ci eut regardé comme sincère la soumission de leur père. Ce passage fait probablement allusion à la fuite d’Aboù’-l-Aswad (Dozy, l. 375 ; Bayân, ii, 52),
dans sa prison des cheykhs des Mod’ar, qui le trouvèrent mort ayant à côté de lui une coupe et des confitures : « Aboù Djawehen ! s’écrièrent-ils, nous savons que tu es mort par le poison et non par le vin 1 » Le cadavre fut remis à la famille, qui procéda à l’enterrement.
En cette même année 140 (24 mai 757) mourut, après un règne de dix-huit ans, Alfonse, roi de Galice ; il eut pour successeur son fils Firowilia (1), qui l’emportait sur son père en bravoure, en habileté administrative et en fermeté. Il exerçait un pouvoir incontesté et eut un règne glorieux : il chassa les musulmans des places frontières et s’empara de la ville de Loukk (Lugo de Galice), du Portugal, de Salamanque, de Chamoùra (Zamora), d’Avila, de Ségovie, de la Castille, tout cela faisant partie de l’Espagne (2).
[P. 390] En 143 (21 avril T’GO), Rizk’ ben No‘mûn Ghassânij gouverneur d’Algéziras, se révolta en Espagne contre ‘Abd er-Rah’man. De nombreux partisans se joignirent à lui ; il marcha contre Sidona, dont il s’empara, et pénétra dans Séville, où ‘Abd er-Rah’man s’empressa de l’assiéger. Ceux qui étaient renfermés dans cette ville, se voyant serrés de près, se concilièrent le prince en lui livrant Rizk’, qui fut mis à mort. Euxmêmes obtinr,ent quartier, et le vainqueur s’éloigna (3).
(1) C’est ainsi que je corrige le texte, qui porte « Tidowilia » ; il s’agit de Fruela i.
(2) « Lugo de Galice, Zamora, Salamanque, Avila ^ etc.,
qui furent, d’après Ibn cl-Athîr et Ibn Khaldoùn (éd. Boulak, iv, 122), conquises par Fruela le furent, disent les auteurs chrétiens, par son prédécesseur, Alphonse le Catholique ». (Communication de M. Fr. Codera). — J’ai corrigé Fachtiyâla du texte en K’achlâla (orthographe d’Ibn Khaldoùn et d'Edrisi) ou K’acliHla (orihographe du liayân, ii, 130), nom arabe de la Castille.
(3) Je crois que VAkhbâr madjmoua (p. 101 texte, 95 trad.) est seul à mentionner aussi cette révolte. Les mouvements insurrectionnels furent d’ailleurs nombreux sous le règne de l’énergique fondateur de la dynastie omeyyade d’Espagne.
[P. 401] En 144 (10 avril 761), Hichàm ben ^Odhra(l) Fihri, Mes Benoû ‘Amr, et Yoûsof ben ‘Abd er-Rah’mân Fihri (2)^ se révoltèrent à Tolède contre Fémir omeyyade ‘Abd er-Rah’mân et furent suivis par les habitants do cette ville. Le siège de Tolède, entrepris et poussé avec vigueur par ce prince, amena le révolté à demander la paix, et ‘Abd er-Rah’mân, après avoir pris son fils Aflah’ comme otage, retourna à Cordoue. Mais alors Hichâm [P. 402] se ressaisit du pouvoir au détriment d’ ‘Abd er-Rah’mân, qui revint l’assiéger avec des machines de guerre auxquelles la ville était assez forte pour résister. L’émîr fit alors mettre à mort Aflah’, dont la tête fut jetée sur les remparts (3), et il regagna Cordoue sans être venu à bout de Hichâm.
[P. 432] J’ai (dit le khalife El-Mançoùr) donné
quarante mille hommes de mon djond à Moh’ammed ben el-Ach‘ath, en Ifrîkiyya
(1) Ce nom est écrit « Orwa » dans le Madjmoûa (texte, p, 101) et le Falho-l-Andaluçi, texte, p. 61. Dozy lit aussi Ozra (i, 366). Ibn Khaldoûn écrit « Hichâm ben ‘Abd Rabbihi » (éd. Boulak, iv, 122).
(2) Les mots entre astérisques ne figurent pas dans le ms de Paris, ainsi d’ailleurs que l’a signalé Tornberg. Au surplus, Yoûsof Fihri fut mis à mort en 142, ainsi qu’il est dit plus haut, de sorte qu’il ne peut être question d’une révolte à laquelle il aurait participé en 144. Ajoutez que notre chroniqueur, dans la suite du récit, parle toujours d’wn révolté, au singulier. En rapprochant ce passage du Falhod-
Andaluçi (/. h), je suis amené à lire (J-'* ^
a Hichâm. . . l’un des cousins de Yoûsof Fihri ».
(3) Le texte porte Je ne trouve que le mot
« a Crown, globe or any ornament on the top of a tower » (Richardson, Persian-english Diclionary). Peut-être faut- il lire i ,
comme le portent les textes imprimés du F alho-l- Andaluçi (p. 62) et du Madjmowa (p. 101), et traduire « dont la tête (placée) sur un mangonneau, fut lancée dans la ville ».
(P. 440] Révolte d’El-‘Alà en Espagne
En 147 (20 mars 763), E1-‘A1A ben MoghUli Yah’çobi passa d’Ifrîkiyya dans la ville [de Béja (1)] en Espagne, où il arbora la couleur noire des Abbassides et fitl’aii*e la khotba au nom d’El-Mançoùr (l’Abbaside). Do nombreux adhérents se joignirent bientôt à lui. L’émir Omeyyade ‘Abd er-Rah’man lui livra, dans les environs de Séville, une bataille qui dura plusieurs jours et se termina par la déroute d’El-‘Alâ et des siens, dont sept mille avaient péri dans la lutte. EI-‘Ala aussi fut tué ; sa lôte et celles de plusieurs de ses principaux comi)agnons furent, sur l’ordre du vainqueur, portées par un marchand à Kayrawân et jetées furtivement au milieu du marché; il y en eut même qui furent ensuite portées à la Mekke, où se trouvait El-Mançoùr. Ces têtes étaient accompagnées d’un drapeau noir et d’un diplôme d’investiture délivré par El-Mançoûr à El-‘Alâ (2). :
[P. 446] En 147 (9 mars 764), l’Omeyyade d’Espagne ‘Abd er-Rah’mân fît marcher son affranchi Bedr et Temmâm ben ‘Alk’ama contre Tolède, où se trouvait Hichâm (3) ben ‘Odhra. Ils le serrèrent de près et finirent par s’emparer de lui, de H’ayâl ben El-Welîd Yah’çobi
(1) J’ajoute le nom de Béja, qui paraît avoir été omis ou défiguré, d’après le Bayân, leMokaff'a [qui donnent la date de 146), le Madjmoû'a, Ibn Khaldoùn (qui donne la date de 149), etc.
(2) Même récit dans le Mokaffa ; comparez Dozy, i, 365 ; Fournel, J, 422. C’est en 147 qu’El-Mançoûr fit le pèlerinage (Ibn el-Athîr, V, 446).
(3) Le texte lit « Ilachcm », ce qui est certainement une faute d’imi)ression ; d’ailleurs le ms de Paris lit « liicbâm » (cf. suprà, p. 1Ü5). La [)rise de Tolède, en 147 ou, d’après Ibn Khaldoùn, e.n 149, marque la (in de la révolte dont il a été parlé sous l’armée 144.
et d’^Othmân (1) ben H’amza ben ‘Obeyd Allâh ben ‘Omar ben El-Khat’t’âb. Ces prisonniers, vêtus de djobba de laine, têtes et moustaches rasées, montés sur des ânes et couverts de chaînes, furent amenés au prince ; ils furent ensuite crucifiés à Cordoue.
En la même année 147, revint de Syrie un envoyé d’ ‘Abd er-Rah’mân, qui avait reçu mission d’amener en Espagne Soleymân, fils aîné de ce prince (2). Ce dernier avait eu, en Espagne même, un autre fils, Hichâm, qu’il favorisa au détriment de Soleymân ; de là, entre les deux frères^ des rivalités et une haine cachée dont nous aurons à raconter les effets. .
[P. 448) Gouvernement d’El-Aghlab ben Sàlim en Ifrîkiyya
(Année 148). Quand El-Mançoûr apprit que Moh’ammed ben el -Ach‘ath avait quitté l’Ifrîkiyya (3), il envoya un diplôme d’investiture, comme gouverneur de cette province, à El-Aghlab ben Sâlim ben ‘Ik’âl ben Khafâdja Temîmi, qui avait combattu aux côtés d’Aboù xMoslim Khorâsâni et qui s’était ensuite rendu en Ifrîkiyya avec Moh’ammed ben el-Ach‘ath. Sitôt qu’il eut reçu son diplôme, El-Aghlab gagna Kayrawân, en djomâda ii 148 (24 juillet 765), et il procéda à l’expulsion de plusieurs chefs mod’arites, ce qui ramena le calme.
(1) On lit «Hichâm» dans le récit que fait le Bayân (ii, 55). Le d/adÿmoiVa (p. 101) l’appelle simplement « El-'Omari », descendant d’ ‘Omar ben el-Khattâb ; dans Ibn Khaldoùn, « Hamza ben ‘Abd Allâh ben ‘Omar ».
(2) Ce fait est également mentionné dans le Fatho-l-Andatuçi (texte, p. 63), qui parle des affranchissements et des aumônes par lesquels le souverain manifesta sa satisfaction d’avoir son fils auprès de lui.
(3) Voir ci-dessus, p. 84.
Aboù Korra se révolta contre lui (1) et fut suivi par de nom])reux Ber])ères; mais il s’enfuit sans cornljattre |P. 449] quanti El-Aglilab marcha contre lui. Le gouverneur voulut ensuite se diriger sur Tanger, mais cette expédition ne plut pas au djond, qui la trouvait trop pénible et qui, petit à petit, regagna Kayrawan, ne laissant son chef qu’avec une faible troupe. J^ll-H’asan ben H’arb Kindi, qui était à Tunis, envoya au djond une demande écrite de le reconnaître, ce qui fut accepté et lui permit d’entrer à Kayrawan sans éprouver aucune résistance. El-Aghlab, en apprenant ces événements, revint à marches forcées sur ses pas. On jui conseilla, dans son entourage, de ne pas affronter l’ennemi avec les faibles troupes dont il disposait, mais de se diriger sur Gabès, où, disait-on, la plupart de ceux qui s’étaient ralliés au rebelle le rejoindraient, leur désertion n’ayant eu d’autre cause que leur répugnance à aller à Tanger, et lui permettraient alors de soutenir la lutte. Il suivit ce conseil, et quand ses troupes furent assez nombreuses, il livra bataille à El-H’asan ben Il’arb, qui, après une vive résistance, s’enfuit, en djomada ii 150 (3 juillet 767), à Tunis, non sans avoir perdu nombre des siens; quant à El-Aghlab, il entra à Kayrawan. Mais El-H’asan reconstitua son armée et marcha avec des forces considérables contre El-Aghlab, qui sortit de Kayrawan et fut tué d’un coup de flèche dans la rencontre qui s’ensuivit. Cependant, son armée tint bon, et dirigée par El-Mokhârik ben Ghaffàr, qui commandait l’aile droite, elle fit une charge devant laquelle El-H’asan dut plier et se réfugier à Tunis, en cha‘ban 150 (31 août 767).
(1) Consulter Foui’nel (i, 365) sur la date de cette révolté, qui est ailleurs fixée à l’année 150 [Berbères, i, 221 et 249, cf. 377 ; iii, 200 ; Uayân, i, 63). Un Berbère des Megliîla, noininé Wânsoùs, mais connu aussi sous le nom d’Aboù Korra, vint en aide à ‘Abd er- Kali’mân ben Mo'àvviya lorscjue le fugitif traversa l’Afrique septentrionale j)Our gagner l’J'ispagne ; mais il ne semble ])as, d’après le i-écit de Makkari (i, 215), (lue ces tleux cliefs berbères ne fassent (ju’uti.
Eli ramadan (29 sept. 767), El-Mokhàrik’, qui prit le gouvernement de l’Ifrîkiyya, fît poursuivre par sa cavalerie El-H’asan, qui dut quitter Tunis pour se rendre chez les Ketâma (1), d’où, après y avoir séjourné deux mois, il voulut rentrer à Tunis ; mais la portion du djond qui s’y trouvait marcha contre lui et le massacra. On rapporte aussi que, dans la bataille où El-Aghlab périt, comme ses troupes restèrent, grâce à leur résistance, victorieuses, El-H’asan également fut tué, ce qui entraîna la débandade de ses partisans. Le cadavre de ce dernier fut crucifié, tandis qu’El-Aghlab eut les honneurs de l’enterrement et fut appelé martyr (chehîd) ; la bataille où il périt eut lieu en cha‘bân 150 (septembre 767).
Troubles en Espagne
En 148 (26 février 765), eut lieu une révolte de Sa’îd Yah’çobi, connu sous le nom d’El-Mat’ari (2), dans la ville de Niébla, en Espagne. [P. 450] Un jour qu’il était ivre, le souvenir de ses contribules yéménites massacrés avec El-‘Alâ se présenta à son esprit, et il se mit à nouer un étendard; revenu de son ivresse et ne se souvenant plus de rien, il voulut d’abord, quand on lui eut expliqué ce qu’était cet étendard, le faire enlever; puis il s’écria : « Est-ce donc moi qui irais nouer un
(1) Le texte porte « Kenâya », nom d’ailleurs inconnu, mais dont l’analogue Kiyâna sert à désigner la Kal’a des Benoù Harnrnâd et une localité des environs de Gabès (Bekri, 120 n. ; J. «5., 1852, ii, 166). J’ai lu « Ketâma», correction corroborée par le texte dTbn Khaldoùn {Berbères, i, 378, n.) et du Bayân{i, 67). Ce dernier ouvrage rapporte aussi l’autre version, d’après laquelle El-H’asan périt dans la ineme bataille qu’El-Aghlab.
(2) Sur ces événements, voir Dozy, i, 368 ; Bayân^ ii, 55 ; Madjmoû‘a^ p. 105; Ibn Khaldoùn, iv, 122; notre récit est plus complet et plus détaillé.
drapeau pour ensuite le dénouer sans rien faire? » Et il se révolta. Entouré dos Yéménites qui se rallièrent à lui, il s’empara de Séville, et la force de son armée devint considérable. A l’approche d’Abd cr-RaliYnân et, de ses troupes, El-Mat’ari se retrancha dans le fort de Za‘\vak’ (1), le 11 rebî‘ I (G mai 7G5). ‘Abd cr-Rah’man l’y assiégea et le serra de près, mais les révoltés ne le laissèrent pas pénétrer. Ghiyath (2) ben ‘Alk’ama Lakhmi, qui était à Sidona, avait fait cause commune avec les révoltés, et nombre de chefs berbères s’étaient joints à lui pour renforcer El-Mat’ari. A cette nouvelle, ‘Abd er-Rah’màn envoya contre eux une armée commandée par son affranchi Bedr, qui les empocha d’opérer leur jonction avec El-Mat’ari. Celui-ci, qui continuait d’ctre assiégé, voyait diminuer son armée par la mort et la défection; il fut un jour tué en faisant une sortie, et sa tête fut portée à ‘Abd er-Rah’mûn. Le siège n’en continua pas moins, car les assiégés choisirent pour chef Khalîfa ben Merwân ; mais bientôt ils firent demander grâce à ‘Abd er-Rah’mân en s’offrant à lui livrer Khalîfa. L’émîr ayant accepté, on lui livra le fort et Khalîfa : le fort fut détruit, Khalîfa et ses compagnons mis à mort (3).
De là, il marcha contre Ghiyath, complice delà révolte d’El-Mat’ari. Assiégés et serrés de près, les rebelles demandèrent grâce. Leurs pi*opositions furent accueil-
(1) Ce nom est écrit Ra‘wâk, résultant de l’omission d’un point diacritique, par le Bayân (ii, 55), et le Madjmoû^a (p. 102 et 105) i on trouve aussi Ragliwàn (Zaghvvân ?) ailleurs. D’après l’éditeur et traducteur de ce dernier ouvrage, il y faut voir Alcala de Guadaira (/. l., p. 250). Je ne crois pas qu’il en soit parlé dans les géographies arabes, sous l’une ou l’autre orthographe. C’était le premier château qu’on trouvait, en remontant le fleuve, à huit milles de Séville (Dozy, Heclierches, 3« éd., t. ii, p. 261).
(2) Dans Ihn Khaldoùn, on trouve les dcu.x orthographes '’Atàb et Ghiyàlh ; niais on sait combien l’édition de Boulak est fautive.
(3) D’après le Madjimiia, au contraire, le vainqueur les épargna,
lies, sauf en ce qui concerne les individus signalés par leur haine contre le gouvernement omeyyade et sur lesquels on fit main basse.
‘^Abd er-Rah’mân était rentré à Cordoue quand éclata la révolte d’‘Abd Allah ben Kherâcha Asadi, dans le canton de Jaën (1). Avec les troupes qu’il avait réunies, ce chef tenta une expédition contre Cordoue; mais à rapproche du corps d’armée envoyé par ‘Abd er-Rah’mân, ces troupes se dispersèrent, et leur chef dut faire sa soumission à l’émir, qui d’ailleurs tint sa parole.
[P. 451) En 149 (15 février 766)^ bd er-Rah’mân envoya son affranchi Redr en expédition en pays ennemi [chré» tien]. Bedr y pénétra et y préleva la capitation.
Aboû’ ç-Çabbâh’ H’ayy ben Yah’ya, ayant été destitué de son poste de gouverneur de Séville, se révolta; mais ‘Abd er-Rah’mân entama avec lui des négociations insidieuses et sut l’amener à sa cour, puis il le fit mettre à mort (2).
[P. 454] En 150 (15 février 767), se révolta en Espagne, dans un lieu éloigné (3), Ghiyâth ben el-Mosîr (4), contre qui marchèrent de nombreuses troupes levées par les gouverneurs (des diverses provinces), à l’effet de défen-
(1) Nos autres sources, — à l’exception d’Ibn Khaldoûn et aussi du Mohiffa^ qui semble suivre presque exclusivement le récit d’Ibn el-Athîr, — ne mentionnent pas cette révolte. Dans le ms de Paris, le nom écrit d’abord « Kherâcha » a ensuite été transformé en Kherâsa, mais à tort probablement, car Dhehebi ne mentionne que la première de ces formes.
(2) On trouve plus de détails sur la révolte de ce puissant chef yéménide dans Dozy (r, 369; voir aussi le Bayân^ ii, 56; le Madjmoida, p. 105; Falko-l-Aiidaluçi^ p. 63). Ce nom est ordinairement écrit Aboû’ ç-Çabbâh’ ben Yah’ya, mais aussi [MadjmoiVa, 84) Aboû’ ç-Çabbâh’ Yah’ya ben Folân (un tel).
JC £
(3) Je lis au lieu de >as=— du texte.
(4) Je ne retrouve ce nom que dans Ibn Khaldoûn, qui écrit « Ghiyâth ben el-Mostabidd ».
dre l’autorité d’‘Abd er-Rah’mân. Les rel)cllcs turent ])attus et forcés de s’enfuir; Ghiyàtli fut tué, et sa tête envoyée au prince, à Cordoue.
[P. 455) En 151 (25 janvier 7G8), El-Mançoûr enleva le gouvernement du Sindh à ‘Omar l)en Il’afç ben ‘Otbmân l)en K’abîça ben Aboù Çofra, surnommé llczarmerd, nom qui (en persan) signifie «mille hommes », pour lui confier celui de l’Ifrîkiyya
[P. 457] Gouvernement d’Aboû Dja‘far ‘Omar ben H’afç en Ifrîkiyya
En 151 (25 janvier 768), El-Mançoûr nomma au gouvernement de rifrîkiyya Aboû Dja‘far ‘Omar ben Hafc, descendant du frère d’El-Mohalleb, c’est-à-dire de K’abîça ben Aboû Çofra; nous rapportons cette généalogie à cause de la notoriété d’El-Mohalleb (1). La nomination d’‘Omar eut pour cause les craintes conçues par El-Mançoûr au sujet de cette province, à la suite de la mort violente d’El-Aghlab ben Sâlim. 11 gagna Kayrawan en çafar 151 (24 février 768), à la tôte de cinq cents cavaliers, et les principaux de la ville^ s’étant réunis autour de lui, furent traités par lui avec honneur et générosité. Il s’installa dans cet endroit, et pendant trois ans tout marcha bien. [P. 458] Il se rendit alors dans le Zâb, d’après l’ordre d’El-Mançoûr, pour y reconstruire la ville de Tobna (2), et laissa à Kayrawan H’abîb ben
(1) Le texte correspondant à ces derniers mots, illisible dans le ms (le Paris, paraît légèrement corrompu. Le nom d’Aboù Sa‘îd el-Mohalleb ben Aboû Çofra, mort en 83 hégire, est, en effet, célèbre dans les premiers temps de l’iiistoire de l’islàm (Ibn Khallikan, iii, 508; Ibn el-Athîr, index, p. 008; Bayân, i, 08, etc.).
(2) Capitale du Zâb; voir les différents géographes arabes énumérés i)ar Pournel, i, 170. Sur les événements racontés ici, voir ibid.^ 1, 300; Haydn, i, 05; Berbères^ i, 221 et 379.
H’abîb Mohallebi. L’ifrîkiyya se trouvant ainsi dépourvue de djond, les Berbères en profilèrent pour se révolter, et H’abîb, en voulant les combattre, fut tué. Les Berbères se concentrèrent à Tripoli et choisirent pour chef Aboû H’âtim l’ibâd’ite, qui était un client de Kinda et s’appelait Ya‘koûb ben H’abîb. El-Djoneyd ben Bechchar Asadi (1), lieutenant d’‘Omar ben H’afç à Tripoli, demanda à son chef des secours avec lesquels il pût combattre Aboû H’âtim ; il en obtint, mais il fut battu et se réfugia à Gabès, où son vainqueur l’assiégea, tandis qu’^Omar, toujours au Zâb, s’occupait de reconstruire T’obna. Une insurrection générale éclata alors en Ifrîkiyya, et bientôt T’obna fut assiégée par douze armées, entre autres celle d’Aboù K’orra le Çofrite, composée de 40,000 hommes; celle d’‘Abd er-Rah’mân ben Rostem, qui en comptait 15,000 ; celle d’Aboû Hâtîm, qui était très importante ; celle d’‘Açim Sedrâti (2) l’Ibâd’ite, composée de 6,000 hommes; celle d’El-Mas’oùd (3) Zenâti l’ibôd’ite, formée de 10,000 cavaliers, etc. ‘Omar ben H’afç, qui voulait se dégager de vive force, en fut empêché par les siens, qui lui représentèrent que sa mort entraînerait celle de tous les Arabes qui l’accompagnaient. Il eut alors recours à la ruse et fit offrir à Aboû K’orra, chef des Çofrites, de lui payer sa retraite 60,000 dirhems (4), mais ce chef refusa : « Alors, dit-il, que depuis quarante ans on me salue du titre de khalife, irais-je donc, pour un misérable intérêt matériel, renon-
(1) Ce nom est lu ailleurs El-Djoneyd ben Yesâr {on Seyyâr) ‘Azd [Berbères, i, 379 et 383; cf. Fournel, j, 379).
(2) Ou Seddarâti, en suivant l’orthographe de Belâdhori (r, 233).
(3) On lit ailleurs El-Misouer [Berbères, i, 380 ; Bayân, 65,
et aussi El-Miçouer ibn Hâni, à côté du nom de Djerîr
ibn Masoud [Berbères, i, 221 et 384), ce qui pourrait faire croire que des erreurs de copie ont fondu deux noms en un seul.
(4) Ou même quarante mille seulement, selon Ibn Khaldoùn et Noweyri [Berbères,, i, 220 et 380).
cer à vous combattre"^ » ‘Omar s’adressa alors au frère d’Aboù K’orra, à qui il fit remettre 4,000 dirhems et des vêtements pour l’engager à éloigner les Çofrites de son frère. Le marché fut accepté^ et ce chef, ayant décampé la nuit même, fut suivi par les troupes qui regagnèrent leurs foyers, de sorte qu’Aboù K’orra dut faire comme eux. Après le départ des Çofrites, ‘Omar envoya contre Ibn Rostem, alors chez la tribu berbère des Tehoûda, des troupes qui le battirent et le firent fuir à TAhert.
La résistance d’‘Omar porta un coup à la situation des Ibûd’ites, qui, laissant T’obna, se portèrent sur Kayrawân et l’assiégèrent sous la direction d’Aboû H’àtim, pendant qu’‘Omar, toujours à T’obna, remettait sur pied les affaires de cette ville et la protégeait contre les attaques des hérétiques (khawâridj) du voisinage. .Mais quand il apprit la détresse de Kayrawan, il marcha au secours de cette ville, |P. 459] en ayant soin de laisser quelques troupes à T’obna. Aboû K’orra, désireux de profiter du départ d’‘Omar ben H’afç, alla bloquer T’obna ; mais la garnison fit une sortie, le battit et lui tua beaucoup de monde.
Aboû H’âtim, qui disposait de nombreuses troupes, avait établi un blocus sévère autour de Kayrawan, dont le trésor était vide d’argent et les greniers vides de vivres, car le siège durait depuis huit mois. Le djond faisait matin et soir des sorties contre les hérétiques; la faim le pressait et l’avait réduit à manger les bêtes de somme et jusqu’aux chiens; beaucoup des habitants étaient allés rejoindre les Berbères, si bien que les hérétiques n’avaient plus qu’à entrer dans la ville. Alors se répandit la nouvelle qu’‘Omar ben H’afç arrivait de T’obna : ce chef, avec ses sept cents hommes, campa d’abord à Laribus (1), et tous les hérétiques, abandonnant Kayrawan, marchèrent contre lui. Mais ‘Omar se porta vers Tunis, entraînant les Berbères à sa suite,
(1) Jcî corrige le texte, (jui porte « El-llarich ».
puis revenant promptement vers Kayrawàn, il y fit entrer les approvisionnements nécessaires en vivres, montures, bois, etc. Mais il se trouva lui-même assiégé par Aboû H’âtim et les Berbères, et cela dura assez longtemps pour que ses guerriers dussent se nourrir de leurs chevaux tout en soutenant des combats incessants et quotidiens. Comme la situation devenait intenable, ‘Omar annonça aux siens qu’il avait formé le plan de forcer la ligne des assiégeants pour aller chercher des vivres en pays berbère et les leur ramener. Mais ils lui objectèrent qu’ils craignaient de rester sans lui, et il proposa alors d’envoyer, à cet effet, deux chefs qu’il désigna ; la proposition fut acceptée, mais ces deux chefs déclarèrent ne pas vouloir le laisser dans le camp assiégé et se séparer de lui. Il résolut alors de se jeter au-devant de la mort : en vain apprit-il qu’El-Mançoûr lui envoyait Yezîd ben H'àtim ben K’abîça (1) ben el-Mohalleb, à la tête de 60,000 hommes, et lui conseillat-on d’attendre l’arrivée de ces forces avant de combattre, il ne voulut rien entendre et se fit tuer les armes à la main, le 15 doû’l-hiddja 154 (27 novembre 771) (2).
Il fut remplacé dans son commandement par son frère utérin H’omeyd (3) ben Çakhr, qui conclut avec Aboû H’âtim un arrangement aux termes duquel ni lui ni les siens ne cesseraient dè reconnaître El-Mançoûr et ne seraient inquiétés par Aboû H’âtim en ce qui touchait le noir (livrée des Abbassides) de leurs vêtements ou leurs armes. On livra donc la place au chef berbère, [P. 460] qui fit brûler les portes de cette ville et en démantela les murailies. La plus grande partie du djond se retira à T’obna.
(1) Je corrige le texte, qui lit, à tort, K’oteyba.
(2) ‘Omar ben Hafç périt en 153, d’après le Nodjoûm (r, 411).
(3) On trouve aussi ce nom é«rit Djemîl (Berbères, i, 381, 383, 384, etc.); le Baijân écrit Djemîl ben H’afç (i, 66). Cf. Fournel, i, 374 et
Aboù H’atim, apprenant Parrivée de Yezîd ben irâtim, se rendit à Tripoli et laissa l’ordre à son lieutenant à Kayrawan de désarmer et de disperser les hommes du djond. Mais certains de ses partisans refusèrent de commettre cette déloyauté : ‘Omar ben ‘Othman Fihri, qui était à leur tête, s’insurgea à Kayrawan et massacra les partisans d’Aboû H’àtim (1). Le retour do ce dernier fit fuir ‘Omar ben ‘^Otliman à Tunis, et Aboû H’âtim regagna alors Tripoli pour y tenir tête à Yezîd ben H’atim. On dit que trois cent soixante-quinze combats furent livrés entre les troupes du djond et les hérétiques, depuis le soulèvement de ceux-ci contre ‘Omar ben H’afç jusqu’à leur soumission complète.
Gouvernement de Yezîd ben H’âtim en Ifrîkiyya.
Ses combats contre les hérétiques.
Lorsqu’El-Mançoûr apprit la situation d’‘Omar ben H’afç aux prises avec les hérétiques, il fit équiper une armée de 60,000 cavaliers, dont il confia le commandement à Yezîd ben H’âtim ben K’abîça ben Aboû Çofra. Quand, en 154 (23 décembre 770), ces troupes approchèrent d’Ifrîkiyya, une partie du djond de cette province vint les joindre, et le tout réuni marcha sur Tripoli. Aboû H’âtim se retira alors dans les montagnes de Nefoûsa et mit en fuite un corps de troupes envoyé par Yezîd à Gabès et qui dut par suite rallier le gros de l’armée. Aboû H’âtim, qui s’était installé dans un lieu difïïcile qu’il avait couvert d’un fossé, y fut attaqué par Yezîd, en rebî‘ I 155 (9 février 772) (2), et à la suite d’une lutte sanglante fut vaincu : ses
(1) Les faits ne sont pas tout à fait présentés sous le meme jour dans les Berbères (i, 383).
(2) On trouve ailleni’s la date plus précise du 27 de ce mois ou 6 mars 772 (Berbères, 385).
troupes se débandèrent, Aboù H’âtim lui-môme et ses auxiliaires, au nombre de 30,000, perdirent la vie dans la bataille, sans parler de l’affreux carnage dont les fuyards, poursuivis à travers plaines et montagnes, furent les victimes. La famille d’El-Mohalleb, en représailles de la mort d’‘Omar ben H’afç, égorgeait tous les hérétiques, et Yezîd, après un mois de séjour consacré à des exécutions, retourna à Kayrawân. ‘Abd er-Rah’mân ben H’abîb ben ‘Abd er-Rah’mân F’ihri, qui était avec Aboù H’àtim, s’enfuit chez les Ketâma, contre qui Yezîd envoya des troupes ; les Berbères bloqués furent défaits et subirent des pertes très sensibles, mais ‘Abd er- Rah’mân put s’enfuir après avoir vu périr tous les siens.
L'Ifrîkiyya, ainsi pacifiée, jouit de la sage administration de Yezîd, qui lui procura la tranquillité jusqu’à [P. 461] la révolte des Ourfeddjoùmâ, dans le Zâb, en 164 (5 septembre 780), sous la direction d’Ayyoûb le Hawwarite. Il envoya contre eux une forte armée commandée par Yezîd ben Medjzâ’ Mohallebi, qui fut battu et qui périt avec nombre des siens. El-Mokhârik’ ben Ghaffâr, chef du Zâb, fut également tué, et Yezîd l’ayant remplacé par El-Mohalleb ben Yezîd Mohallebi, envoya des renforts importants sous la conduite d’El-‘Alâ’ ben Sa‘îd Mohallebi. Les fuyards rallièrent ces troupes fraîches, qui livrèrent une sanglante bataille aux Ourfeddjoûma et restèrent victorieuses : Ayyoùb fut tué et les Berbères furent égorgés jusqu’au dernier, tandis que le djond ne perdit pas un seul des siens (1).
Yezîd mourut en ramadân 170 (23 février 787), après
(I) Cette affaire paraît etre la même que celle qui est placée par Ibn Kaldoun en 157 (t. i, p. 223) ou en 156 (r, 276) ; mais comparez aussi le Baydn (r, 69) et Fournel (i, 381 et 382). Le chef révolté est appelé soit Yaliya ben Founas, soit Aboù Yahya ben K’aryâs, soit Aboù Yahya ben Fanous [infra^ p. 123). On retrouve ailleurs le nom Firnâs (Makkari, i, 101 ; ii, 92, etc.)
avoir gouverne quinze ans et ti'ois mois on Ifrîkiyya, dont il laissa le gouvernement à son fils DAwoûd.
[P. 463] Révolte de Chak’yâ (1) en Espagne
En 151 (25 janvier 768) se révolta dans l’Espagne orientale un Berbère de Miknasa, nomme Chak’ya ben ‘'Abd el-Wâh’id, qui était maître d’école. Sa mère s’appelant Fât’ima, il prétendit descendre de Fat’ima par H’oseyn, et il prit le nom d’‘Abd Allah ben Moli’ammed. De nombreux Berbères vinrent le rejoindre à Sontebria (2), où il s’était fixé, et il acquit une grande puissance. Sans tenir tête à ‘Abd er-Rah’mân l’Omeyyade quand celuici marcha contre lui, il se déroba dans les montagnes, d’où il descendait quand il croyait n’avoir rien à craindre et où, au moindre danger, il remontait dans des endroits presque inaccessibles. H’abîb ben ‘Abd el- Melik, nommé par ‘Abd er-Rah’mân au gouvernement de Tolède, chargea de l’administration de Sontebria Soleymân ben ‘Othmân ben Merwân (3) ben Aban ben ‘Othmân ben ‘Affân, avec mission de réduire Ghak’ya. Alors celui-ci descendit à Sontebria, se saisit de Soleymân et le tua, ce qui eut pour effet d’augmenter sa puissance et sa renommée ; il s’empara de la région de Coria (4) et ravagea le pays.
(1) L’orthographe de ce nom varie ; j’ai suivi celle de Dozy [Mus. d’Espagne, i, 372) et de de Slane (Berbères, i, 259). Tornberg a imprimé Chak’nâ, et il en est de même dans le Fatho-l-Andaluci^ p. 64, et dans Ibn Khaldoûn (Boulak, iv, 123) ; le Madjmoû'a Sofyân ; le Mokaffa, ChâkhvdS ’Abd el-Wâhid . Cf. Fournel, i, 423.
(2) Aujourd’hui Castro do Santaver, sur le Guadelia (Lexique géographique de VAklibar Madgmoû’a, p. 261 ; Dozy, i, 372; Fournel, I, 424).
(3) Jbn Khaldhoùn insère ici « ben ‘Othmàn ».
(4) Coria, dans le N. -O. de l’Estramadui-e, est souvent citée par les auteurs arabes; il en est dit un mot par Edrisi (trad. p. 222).
En 152 (13 janvier 769), ‘Abd er-Rah’man l’Omeyyade se mit lui-même à la tête de Tarmée, mais Chak’yâ se déroba et ne put être réduit, de sorte qu’‘ Abd er-Rah’mân dut se retirer. En 153 (3 janvier 770), Chak’yâ s'enfuit devant l’armée commandée par Redr l’affranchi, et abandonna sa forteresse de Chebat’rân (1). En 154 (23 décembre 770), il ne tint pas tête à l’armée que conduisit contre lui ‘Abd er-Rah’mân en personne. En 155 (12 décembre 771), Chakyâ employa la ruse contre les troupes qui marchèrent contre lui, et que commandait Aboù ‘Othmân ‘Obeyd Allâh ben ‘Othmân, [P. 464] et sut les détacher de leur chef. ‘Obeyd Allâh dut fuir, son camp fnt pillé et plusieurs Omeyyades qui faisaient partie de l’expédition furent tués. Dans le cours de la même année, après avoir pillé le camp d’ ‘Obeyd Allâh, Chak’yâ marcha contre le fort des Hawwâri, appelé Medâ’in (2), où se trouvait un gouverneur nommé par ‘Abd er- Rah’mân ; il sut l’attirer dehors par la ruse, le tua et lui enleva ses chevaux, ses armes et tout ce qu'il avait.
[P. 465] En 152 (13 janvier 769), El-Mançoûr fit exécuter Hâchim ben el-Asâdjidj, qui s’était révolté en Ifrîkiyya et qui lui fut envoyé (3).
En la même année, le gouvernement de l’Égypte fut enlevé à Yezîd ben H’âtim et donné à Moh’ammed ben Sa‘îd.
(1) Chebat’rân est le nom d’un château fort situé dans le terri-
toire de Tolède, à ce que nous apprend le Mcrâçid, qui fixe l’orthographe de ce mot et permet de corriger le texte de Tornberg, lequel écrit ici et plus loin (t. vi, p. 4 et
33, infrà^ p. 120 et 125). Cette localité, qui ne figure pas dans Edrisi, est aussi citée par le Baydn (ii, 56) ; elle est située entre Tolède et Santavcr, d’après le Fatho-l-Andaluçi (p. 65).
(2) Medellin (?).
(3) Je n’ai pas retrouvé ce nom ailleurs ; comparez cependant cidessus, p. 83, où il est question de Hâchim ben ech-Châh’idj, qui doit être le même individu.
[P. 467| En 154 (23 déceTïibrc 770), El-Mançoûr
envoya en Ifrîkiyya Yezîd ben IPatim ben K’abîra ben el-Mohalleb ben Aboû Çofra avec 50,000 hommes pour combattre les hérétiques qui venaient de tuer ‘Omar ben H’afç.
(P. 468] Yezîd ben H’atim était, en 154, gouverneur d’Ifrîkiyya.
[Tome VI, p. 4] En 155 (12 décembre 771), Yezîd ben H’âtim entra en Ifrîkiyya, tua Aboû IPâtim et se rendit maître de Kayrawan et tout le Maghreb. Le récit détaillé de sa campagne et de ses combats a été donné plus haut (p. 116).
[P.4j En 155, les hérétiques Çofrites, réunis à Sidjilmasa et mécontents de plusieurs actes de leur émir ‘Isa ben Djerîz, l’enchaînèrent et l’exposèrent au sommet de la montagne, où ils le laissèrent mourir. Ils mirent à leur tête Aboû ’l-K’âsim Semkoù ben Wasoûl de Miknasa, aïeul de Midrâr (1).
En la même année naquit à Kayrawan le juriste màleki Aboû Sinân.
Révolte des Sévillans contre ‘Abd er-Rah’màn rOmeyyade
En 156(1®** décembre 772), ‘Abder-Rah’mân l’Omeyyade, souverain d’Espagne, partit en guerre contre Chak’yâ et alla attaquer le fort de Chebat’rân^ où il le tint d’abord étroitement assiégé; mais Chak’yâ parvint, comme
(1) Le Haydn (i, 155) dit aussi quelque chose de ces événements; on y lit ‘Isa ben Yezîd (comme dans les Berbères, i, 261 ; dans llckri, p. 330, ‘Isa ben Mezyed), et ensuite Samyhoûn au lieu de Semküû.
toujours, à gagner son refuge habituel. ‘Abd er-Rah'mân reçut alors de son fils Soleynaân, qui le renaplaçait pendant son absence à Gordoue, des lettres lui annonçant la révolte des Sévillans, commandés par ‘Abdel-Ghaffâr et H’ayât ben Molâmis (1), chefs qui marchaient d’accord avec les Yéménites établis dans la ville. [P. 5] ‘Abd er- Rah’mân revint sur ses pas, mais n’entra pas à Gordoue, effrayé qu’il était par ce qu’on disait de l’union et du nombre des rebelles. Il mit en avant son cousin paternel ‘Abd el-Melik ben ‘Omar, le plus intrépide guerrier de la famille de Merwân, et lui-même resta en arrière, prêt à lui porter secours au besoin. En approchant des Sévillans, ‘Abd el-Melik envoya son fils Omeyya en reconnaissance; celui-ci, qui les trouva éveillés (et sur leurs gardes), retourna auprès de son père, qui, le blâmant de sa faiblesse, lui fit trancher la tête. Alors, réunissant les gens de sa famille et ses intimes, il leur tint ce langage : « A nous, proscrits de l’Orient arrivés dans ce lointain pays, on nous dispute encore la bouchée nécessaire pour nous conserver le soufiie; brisons plutôt le fourreau de nos épées, car il faut vaincre ou mourir 1 » Ainsi firent-ils, et chargeant à leur tête il infligea aux Yéménites et aux Sévillans une défaite complète, si bien que désormais il ne resta plus aux Yéménites aucun pouvoir. A la nouvelle qu’ ‘Abd el-Melik était blessé, ‘Abd er-Rah’mân vint trouver son parent, dont la blessure saignait, tandis que sa main restait fixée à la poignée de son épée, toute dégouttante de sang ; il l’embrassa sur les yeux et le récompensa magniflque-
(1) Ailleurs le premier de ces noms est écrit ‘Abd el-Ghâfir (Madjmoû'a, 107 ; Bayân, ii, 57) ; on retrouve la lecture « ‘Abd el- Ghaffâr » dans le Fatho-l-Andaluçi (p. 65) ; chez Ibn Khaldoûn ; chez Ibn el-Koûtiyya (p. 274) et chez Makkari (éd. de Leyde, ii, 33). — Je lis Molâmis, selon une variante rejetée en note par Tornberg, et d’accord avec les divers textes qui viennent d’etre cités; cepen* daiit Makkari (l. l.) écrit aussi « Molâbis t ; Dozy [Mus. d'Espagne^ I, 344) a reproduit la lecture « Molâmis ». Cf. Fournel, i, 425.
ment: «Cousin, lui dit-il, je prends la fille une telle pour épouse de llicliûrn, mon fils et héritier. Je lui donne telle chose, à toi telle autre, à tes enfants telle autre; toi et eux vous aurez tels fiefs, et je vous prends pour mes vizirs ».
C’est cet ‘Abd el-Melik qui força ‘Ahd er-Uah’mân à cesser la récitation du prône au nom d’El-Mançoùr, le menaçant, autrement, de se tuer. Le prône au nom d’El- Mançoûr fut ainsi interrompu au bout de dix mois (1).
Quant aux deux chefs de la révolte, ‘Al)d el-Gliaffar et H’ayàt ben Molamis, ils purent s’échapper sains et saufs (2). Mais en 157 (20 novembre 773), ‘Abd er-Rah’man entra à Séville et fit un grand massacre des partisans de ces deux chefs. C’est par suite de cette affaire et de la haine qu’elle suscita chez les Arabes, qu’‘Abd er- Rah’màn se mit à faire des achats d’esclaves ou mamlouks (3).
[P. 5] Troubles suscités en Ifrîkiyya par les hérétiques
Nous avons dit qu’Abd er-Rah’man ben H'abîb, fils de l’émir d’Ifrîkiyya, s’était joint aux hérétiques et que, forcé de prendre la fuite, il s’était réfugié chez les Ketâma, ce qui avait motivé l’envoi par Yezîd ben H’âtim, émir d’Ifrîkiyya, d’une armée qui l’avait pour-
(1) Ce fait est encore rappelé plus loin, p. 136.
(2) Les détails que donnent sur cette affaire nos autres sources, qu’a suivies Dozy (i, 373), diffèrent de ceux qu’on vient de lire. La bataille eut lieu sur les bords du Beinbuzar ou Wâdi K’ays (Dozy, p. 374) ; le premier de ces nonis est écrit indistinctement dans le
Madjfïioû^a ([>. 108), [Falho-l-Andaluçi, p. GG) ou (Ibn
el-Küùtiyya (p. 274, /. 7 et 17).
(3) Voyez Dozy, i, 388; FaUio-l-Andaluçi, G6-67 ; Makkari, ii, 25 ; Ibn Klialdoùn, l. L; Fournel, i, 42G.
suivi et avait combattu les Ketama. En 156(1®'* décembre 772), [P. 6] Yezîd envoya des secours aux troupes déjà engagées, si bien qu’ ‘Abd er-Rah’mân, serré de très près, dut abandonner son refuge et s’enfuir. Les troupes en question cessèrent de le poursuivre. ,
En la même année, Aboû Yah'ya ben Foûnâs (1) le Hawwarite s’insurgea du côté de Tripoli contre Yezîd ben H’âtim et réunit autour de lui de nombreux Berbères. La garnison qui occupait cette ville pour Yezîd marcha avec le gouverneur contre le rebelle ; une bataille acharnée fut livrée sur le littoral maritime du territoire des Hawwâra. La fuite d’Aboù Yah’ya ben Foûnâs et le massacre de la plupart des siens assurèrent le repos de l’Ifrîkiyya, où Yezîd ben H’âtim ne trouva plus d’ennemis.
[P. 6] En 156, ‘Abd er-Rah’mân l’Omeyyade, irrité du manque de respect de son affranchi Bedr, et sans tenir compte de ses longs et fidèles services ni de son sincère dévouement, confisqua ses biens et l’exila à la frontière, où le disgrâcié resta jusqu’à sa mort (2).
En 156, mourut ‘Abd er-Rah’mân ben [P. 7] Ziyâd ben An‘am, kâdî d’Ifrîkiyya, sur qui courent maints récits (3).
En 157 (20 novembre 773), Soleymân ben Yak’z’ân Kelbi fit entrer Charles, roi des Francs, dans les régions musulmanes d’Espagne (4); il se joignit au chrétien
(1) On trouve également la lecture Fânoûs. C’est aussi Foûnâs qui est écrit par Ibn Khaldoùn dans le récit de cette révolte [Berbères, I, 276); voir ci-dessus, p. 117.
(2) Cf. Dozy (i, 384).
(3) Ce personnage est cité plus haut, p. 61 et 79; un peu plus loin, p. 127, sa mort est placée sous l’année 162. Le Nodjown{i, 420) le fait aussi mourir en 156 et loue sa piété et son esprit de justice.
(4) Charlemagne ne franchit les Pyrénées qu’en 778, de sorte
pendant que celui-ci était en marche, et ils se dirigèrent ensemble sur Saragosse. Mais ils furent devancés par El-H’oseyn ben Yah’ya Ançari, l’un des descendants de Sa‘d ben ‘Obada, qui se fortifia dans celte ville. |P. 8] Charles, roi des Francs, soupçonnant une trahison de Soleyman, le fit arrêter et l’emmena avec lui dans son royaume. Mais lorsque, sorti du pays musulman, il se croyait en sécurité, il fut attaqué par Mat’roûh’ et ‘Aychoûn (1), tous deux fils de Soleyman, qui délivrèrent leur père et l’emmenèrent à Saragosse, où ils firent cause commune avec El-H’oseyn contre ‘Abd er- Rah’man.
IP. 23] En 158 (10 novembre 774), ‘Abd er-Rah’man Fp. 24] souverain d’Espagne, fit une expédition contre la ville de Coria ; il attaqua les Berbères qui avaient livré le gouverneur de cette ville à Chak’ya et fit un carnage des principaux d’entre eux . Il poursuivit Chak’yâ jusque proche du K’açr Abyad (2) et du Derb, mais inutilement.
En 158 mourut Ouralî, roi de Galice^ qui avait régné six ans, et qui eut pour successeur Chiyaloûn (3).
qu’il ne pourrait être ici question de lui. Cependant Makkari (ii, 33) parle aussi de la révolte à Saragosse, en 157, d’El-II’oseyn ben Yali'ya ben Safid ben Sa‘d ben 'Obâda Khazradji, soutenu par Soleymân ben Yak’z’ân A'râbi Kelbi. Le MadjmoiVa (p. 110 et 112) ne fixe pas les dates. Sous l’année 157, le Bayân reste muet au sujet de cette insurrection, mais il en parle plus loin en donnant les deux dates de 165 et 167 ; d’après Ibn Khaldoùn, ce fut en 164 (cf. Mus.d’Esp., I, 375). Voir plus bas, p. 128. — Ibnel-Koutiyya (p. 274) rappelle aussi une révolte, dont d’ailleurs il ne fixe pas la date, qui eut lieu à Saragosse et fut l’œuvre de Mot’arrif ben eI-A‘ràbi, pei-sonnage dont je ne retrouve pas de traces ailleurs.
(1) On retrouve ce nom dans le Madjmoû’a (p. 114), sous la forme ‘Aysoùn.
(2) Lafuente, dans sa table géographique du MadjmoiVa, hésite sur la détermination de cet endroit, qui est peut-être, dit-il, Montalvan.
(3) Il s’agit d’Aurelio et de Silon, l'ois des Asturies, qui régnèrent à Oviédo respectivement de 768 à 774 et de 774 à 783 (A?^ de vérifier les dates; Dozy, liecherches^ i, [). 138, ou 3? éd., }). 127.)
[P. 28] En 159 (30 octobre 775) ‘Abd er-Rah’mân envoya une armée contre Ghak’yâ, qui était descendu dans les environs de Sontebria^ mais qui alors, selon son habitude, regagna les montagnes, de sorte que Tarmée dut se retirer.
[P. 33] En 160 (18 octobre 776) ‘Abd er-Rah’mân, l’Omeyyade d’Espagne, envoya Aboû ‘Othmân ‘Obeyd Allah ben ‘Othmân et Temmâm ben ‘Alk’ama contre Chak’yâ, qui resta plusieurs mois assiégé par eux dans la forteresse de Chebat’rân; mais ces deux chefs, impuissants à le réduire, durent se retirer. Après leur départ, Chak’yâ sortit de Ghebat’rân pour se rendre dans une bourgade de la région de Sontebria (Santaver); il était monté sur sa mule appelée Khelâça. G’est alors qu’il fut tué par trahison par deux des siens, Aboû Ma‘n et Aboû Khozeym, qui allèrent porter à ‘Abd er- Rah’mân leur soumission en même temps que la tête de Chak’yâ (1). La population se trouva ainsi délivrée des ravages exercés par cet homme.
|P. 36] Le Slave passe en Espagne. — Sa mort
En 161 (8 octobre 777), selon d’autres en 160 (18 octobre 776j, ‘Abd er-Rah’mân ben H’abîb Fihri, surnommé le Slave à cause de sa haute taille, de ses yeux bleus et de ses cheveux rouges, passa d’Ifrîkiyya en Espagne pour reconquérir ce pays à la dynastie des Abbasides ; il
(l) Le Bayân (ii, 57) rapporte deux fois, sous l’année 159 et sous l’année 160, la mort de Chak’yâ, mais avec moins de détails que dans notre texte. Le Madjmoû’a (p. 111), qui raconte à peu près les memes incidents, appelle les deux traîtres Aboû Ma‘n Dâwoûd ben Hilâl et Kinâna ben Sa'îd. Le Fatho-l-Andaluci place en 164 la mort de Chak’yâ (p. 67), tandis qu’Ibn Khaldoûn indique la date de 161.
débarqua sur le littoral do Todmîr et écrivit à Solcymâu 1)011 Yak’z’ûn pour le gagner à sa cause, c’est-à-dire pour l’amener à combattre ‘Abd er-Rab’màn rOmeyyado et à reconnaître l’autorité d’El-Melidi (le khalife Abbaside). Soleymûn, qui était à Barcelone, refusa, et le Slave, irrité, alla attaquer ce pays avec son armée berbère; mais il fut battu par Soleymûn et dut regagner Todmîr. 'Abd er-Rah’mân l’Omeyyade marcha contre lui avec une armée nombreuse et bien équipée, et incendia les vaisseaux du Slave pour lui rendre toute retraite difficile. Celui-ci gagna une montagne inaccessible dans la province de Valence, et le prince promit mille dinars à qui lui apporterait sa tète. Un Berbère (jui le tua par trahison apporta sa tète à 'Abd er-Rah’mûn et reçut la récompense promise (1). La mort du Slave arriva en 162 (27 septembre 778).
[P. 39] ‘Abd er-Rali’mûn, souverain d’Espagne, envoya en la même année 162 Choheyd ben ‘Isa (2) contre Dih’ya Ghassâni, qui s’était révolté (et occupait) l’un des forts de (la province d’) Elvira, et qui fut mis à mort (3). Il fît marcher son affranchi Bedr (4) contre Ibrahim ben Chedjera Bernesi (5), qui s’était révolté et qui fut mis à
(1) Voir Dozy, i, 377 ; Madjmoû'‘a, 110. Le nom de l’assassin, écrit peu lisiblement dans ce dernier texte, est Mechkâr, d’après le Bayân (ii, 58).
(2) En compagnie d’‘Abdoiis ben Aboû ‘Otbmân, d’après le MadjrnoiVa (p. 111).
(3) L’exécution de Dili’ya est de 164, d’après le Fatho-l-Andaluçi, J). 67. La date de 162 paraît aussi résulter du récit d’Ibn Khaldoùn. Au lieu de « Dihya », le Madjmoida (p. 111) lit « Wadjîti». Ce personnage, envoyé à Cliak’yâ par Aboû ‘Otlimân ‘Obeyd Allâh, son oncle, et parTemmâm ben ‘Alk’ama, avait fait cause commune avec le rebelle, mais s’était échappé lorsque celui-ci fut assassiné.
(4) C’est ce que disent aussi Ibn Klialdoùn et \g Madjmoida (p. 111). On ])eut induii-e de là que la disgrâce de Bedr (ci-dessus, p. 123) ne dura pas Jus(|u'à la mort de ce fidèle serviteur.
' (5) Je lis « Bernesi » ainsi que le porte une variante rejetée en
mort. Temmâm (1) ben ‘Alk’ama fut, en outre, envoyé contre ‘Abbas le Berbère, qui, soutenu par un corps de troupes berbères, avait également voulu se soustraire à l’obéissance ; ‘Abbas aussi périt, [P. 40] et son armée se dispersa (2). C’est la même année qu’il envoya H’abîb ben ‘Abd el-Melik K’oraychi à la tête d’une armée contre le kâ’id Solami. Ce personnage, qui avait de l’influence auprès de l’émir ‘Abd er-Rah’mân, voulut, une nuit qu’il avait trop bu, aller ouvrir la porte du pont, ce dont il fut empêché par les gardes. Il s’en alla (sans résistance); mais quand il eut cuvé son vin, il prit peur et s’enfuit à Tolède, où se réunirent autour de lui quantité de mécontents et de vauriens. Le prince se hâta donc d’envoyer des troupes contre lui, et H’abîb l’assiégea en le serrant de près dans un endroit où il s’était fortifié. Solami réclama alors un duel, et ce fut un esclave noir qui alla se battre avec lui. Les deux adversaires tombèrent transpercés du premier coup et moururent ensemble (3).
[P. 40] En 162 (27 septembre 778) mourut ‘Abd er- Rah’mân ben Ziyâd ben An‘am, kâdi d’Ifrîkiyya, à l’âge de plus de quatre-vingt-dix ans. Il s’était trouvé chez Yezîd ben Hâtim où il mangea du poisson puis but du lait aigre ; ce que voyant, le médecin Yah’ya ben Mâsaweyh (4) fit cette remarque : « Si la médecine dit
note par Toniberg, et comme l’écrit le Madjmoû'a (p. 111), qui ajoute que Ghassâni périt le même jour qu’Ibrâhîm Bernesi. Cette dernière révolte eut lieu à Moron et est de 161 ou de 162 [Bayân, II, 58).
(1) Le texte porte OLoU-J- Je lis Temmâm, nom du personnage cité à plusieurs reprises; c’est d'ailleurs la leçon du ms de Paris.
(2) Je ne crois pas que cette insurrection soit mentionnée ailleurs.
(3) Le Madjmoû^a (p. 112) raconte les faits de la même manière.
(4) Il existe deux médecins célèbres de ce nom (Wüstenfeld, Gescli. der Arab. Aerzte, n^^ 59 et 125), et il ne pourrait être question ici que du plus ancien des deux, qui fut pendant un demi-siècle
vrai, le cheykh mourra cette nuit » ; et c’est en clTet ce qui eut lieu. Dieu sait la vérité 1
[P. 41] En 163 (16 septembre 779), El-Mehdi donna à son fils Hûroùn le gouvernement de tout le Maghreb, de l’Aderbeydjan et de l’Arménie.
[P. 42] En 163 (16 septembre 779) le souverain d’Espagne ‘Abd er-Rati’mûn l’Omeyyade fit ouvertement des préparatifs pour passer en Syrie, dans l’intention d’en chasser les Abbassides et de se venger d’eux. Mais alors eut lieu à Saragosse la dangereuse révolte de Soleyman ben Yak’z’an et d’El-H’oseyn ben Yali’ya ben Sa‘îd ben Sa‘d ben ‘Othman Ançari, et il renonça à son projet (1).
jP. 43] En 164 (5 septembre 780), l’Omeyyade ‘Abd er-Rah’mûn marcha contre Saragosse (2). Il avait commencé par y envoyer une forte armée commandée par Tha‘leba ben ‘Obeyd (3), car, nous l’avons dit, Soleyman ben Yak’z’ân et El-H’oseyn ben Yah’ya s’étaient lignés dans cette ville pour se soustraire à son autorité. Tha‘leba les combattit vigoureusement ; mai-s il se trouva qu’un jour, pendant qu’il était dans sa tente, Soleyman, profitant de sa négligence, dirigea contre lui une attaque qui le fit tomber entre ses mains, et son
médecin des khalifes. Mais comme il mourut en 243, il semble que c’est à tort qu’on lui fait ici émettre une observation qui est d’ailleurs souvent répétée par les médecins arabes.
(1) Makkari (ii, 37) mentionne aussi le projet d’attaquer la Syrie. L’ambition du i)rince d’Espagne était d’ailleurs provoquée par les appels de ses partisans, qui avaient à se plaindre du Joug pesant des Abbasides [Mokaffa, f. 56).
(2) Le Haydn (ii, 58) place cette expédition en 165 ou 167. Au sujet de ces événements, comparez ci-dessus, p. 123.
(3) Le Madjmoû'-a ([). 110) écrit ce nom « ‘Abd », mais on retrouve l’orthographe de notre texte dans le Fatho-UAndaluçi (p 67), dans Ibn Khaldoûn (iv, 121) et dans Makkari (ii, 31).
armée se dispersa. Soleymân s’adressa alors à Charles, roi des Francs, en lui promettant de lui livrer ce territoire ainsi que Thadeba. Mais, quand ce prince arriva, il ne put tenir que la seconde partie de sa promesse, et alors Charles retourna dans ses états avec Tha‘leba, dont il s’imaginait tirer une rançon considérable. Pendant quelque temps, ‘Abd er-Rah’mân ne s'occupa pas de son général, mais il fît ensuite demander et obtint sa liberté, grâce aux émissaires qu’il employa à cet effet (1).
Donc, en cette année, ‘Abd er-Rah’mân marcha contre Saragosse après avoir réparti ses enfants dans les diverses parties du royaume, avec mission d’écraser les insoumis, puis d’opérer leur jonction à Saragosse, où ‘Abd er-Rah’mân les précéda. El-H’oseyn ben Yah’ya, qui avait déjà tué Soleymân ben Yak’z’ân, occupait seul cette ville quand ‘Abd er-Rah’mân arriva. Celui-ci pressa vigoureusement le siège, et fut bientôt rejoint par ses fils, qui lui amenèrent tous les rebelles qu’ils avaient eu à combattre et lui annoncèrent la soumission d’autres encore. Alors El-H’oseyn fit des ouvertures de paix et se montra disposé à rentrer dans l’obéissance. ‘^Abd er-Rah’mân y consentit, prit son fils Sa‘îd à titre d’otage et s’éloigna. 11 alla porter la guerre chez les Francs, où il fit des conquêtes et d’où il ramena du butin et des captifs. Il alla à K’alahra (2), prit la ville de Fekîra et démantela les forts de cette région; il pénétra dans le pays basque, assiégea et prit la forteresse de Mothmîn
(1) Comparez ce récit à celui du Madjmoû’a (p. 113), du Fatho-l- Andaluçi (p. 68), de notre auteur (p. 124), du Bayân (ii, 58) et de Dozy (p. 379).
(2) ou, d’après des variantes, ou ; c’est proba-
blement ce nom qu’on retrouve dans le Madjmoida (p. 114) sous la forme que Lafuente traduit, avec beaucoup d’hésitation, par
« Collioure ». On peut aussi songer à Calahorra. Comparez, pour les noms propres qui suivent et dont l’orthographe est incertaine, le texte de ce dernier ouvrage.
el-Ak’ra‘ ; il marcha ensuite contre Maldoûthoûn hen At’lûl, dont il assiégea le château-fort ; il en poursuivit les habitants qui s’étaient réfugiés dans les montagnes, les dompta de vive force, et rentra à Cordoue après avoir ruiné cette forteresse.
La môme année aussi, la guerre éclata entre les Berbères de Valence et ceux de Sontebria [P. 44] en Espagne ; ils se livrèrent de nombreux combats restés célèbres et où il périt de nombreux guerriers de part et d’autre.
[P. 45] En 165 (25 août 781), El-H’oseyn ben Yah’ya, à Saragosse, rompit traîtreusement le traité qui le liait à ‘Abd er-Rah’mûn, lequel fit marcher contre lui un fort corps de troupes commandé par Ghâlcb ben Temmâm (l) ben ‘Alk’ama. Dans les combats qui suivirent, plusieurs compagnons d’El-H’oseyn, entre autres son fils (2), furent faits prisonniers et envoyés à l’émir ‘Abd er- Rah’mân, qui les fitexécuter. lIbnJTemmam ben ‘Alk’ama resta à assiéger El-H’oseyn. En 166 (14 août 782), l’émîr ‘Abd er-Rah’mân alla en personne continuer le siège de Saragosse. Il réduisit cette ville à la dernière extrémité à l’aide de trente-six mangonneaux, puis l’emporta de vive force. Il fît subir à El-H’oseyn la mort la plus atroce (3) et chassa les habitants de cette ville, pour tenir le serment quùl avait prêté, mais il leur permit ensuite d’y rentrer.
(1) Tornbcrg a imprimé iULsJ' en faisant remarquer que les
mss portent Le ms de Paris lit ici et deux lignes plus
bas. J’ai donc fait la même correction que plus haut (p. 99 et 127) ; elle est, au surplus, confirmée par le MadjmoiVa (p. 115) et par le Faiho-l-Andaluçi (p. G8).
(2) Qui s’était échappé presque aussitôt après avoir été livré comme otage (Madjmoû'a, 114).
(3) Il commença par lui faire couper les pieds et les mains (ibid, 116 ; Dozy, i, 381).
[P. 50] . . .En 166 (14 août 782), Yezîd ben H’âtim était gouverneur d’Ifrîkiyya...
En 166, POmeyyade d’Espagne ‘Abd er-Rah’mân fît mettre à mort le fils de son frère, El-Moghîra ben El-Welîd ben Mo‘âwiya ben Hichâm, Hodheyl ben Eç-Çomeyl et Samora ben Djebala, qui s'étaient, pour lui arracher le trône, alliés avec El-‘Alâ ben H’ameyd K’ocheyri (1). Mais celui-ci se fit un mérite de les dénoncer (2).
[P. 52| Révolte d’Aboûl-Aswad en Espagne
En 168 (23 juillet 784), eut lieu en Espagne la révolte d’Aboû’l-Aswad Moh’ammed ben Yoûsof ben ‘Abd er- Rah’mân Fihri (3). On raconte qu’‘Abd er-Rah’mân le tenait emprisonné à Cordoue depuis la fuite de son père et la mort violente de son frère ‘Abd er-Rah’mân, faits que nous avons racontés. Dans sa prison, Aboû’l- Aswad, feignant d'ètre aveugle, laissait errer ses yeux dans le vague, et prolongea ce manège assez longtemps pour que l’émîr ‘Abd er-Rah'mân crût cette cécité réelle. Dans l’endroit le plus reculé de la prison était un souterrain qui aboutissait au grand fleuve (Guadal-
(1) Il est parlé d’une autre conspiration de parents du prince, en 163 d’après Makkari (ir, 31*32) ou en 165 [Falho-l-Andaluçi^ 69-70). Ces deux auteurs donnent quelques détails sur celle d’El-Moghîra {ibid.), mais le premier en fixe la date à 167, le second à 168, de même que le Haydn (ii, 59); voir aussi le Madjmoû'a (p. 116).
(2) Le texte porte qui se retrouve sous la forme
d’après le texte du Fatho-l-Ândaluçi (p. 69) ; la
traduction est conforme à ce que nous savons de ce complot. Ce dernier texte écrit le nom d’un des conjurés Samora ben H’alîla.
(3) Voir Dozy, i, 376 et 381 ; Bayân^ ii, 59 ; Madjmoû'‘a, p. 116 ; Ibn Khaldoûn, iv, 124. Cette révolte est placée par le Bayân à l’année 169.
quivir) et par où les prisonniers passaient pour aller se laver et satisfaire à d’autres besoins. Les gardiens ne surveillaient pas, à cause de sa cécité, Aboû’l-Aswad, qui disait en revenant du fleuve : « Qui est-ce qui mène l’aveugle à sa place? » Il entra en rapport avec un de ses clients qui était sur la rive (opposée) du fleuve, et qui, prêtant l’oreille à ses propositions, promit de lui procurer un cheval de selle. Un jour donc, il sortit pendant que son client l’attendait, traversa le fleuve à la nage, se précipita sur le cheval et parvint à gagner [P. 53] Tolède.
Là, de nombreux partisans vinrent se joindre à lui, et il retourna avec eux pour livrer bataille à l’Omeyyade ‘Abd er-Rah’mân. Sur le Wûdi el-Ali’mar (Guadalimar), à K’ast’aloûna (1), eut lieu une sanglante rencontre où Aboù’l-Aswad défait laissa quatre mille des siens sur le terrain, non compris ceux qui se noyèrent dans la rivière. L’Omeyyade le poursuivit, en tuant tous ceux qu’il pouvait atteindre, jusqu’au-delà de la forteresse d’Er-Rebâh’ (Galatrava). Aboû’l-Aswad réunit plus tard de nouvelles troupes et voulut recommencer la lutte en
169 (13 juillet 785); mais ses soldats se débandèrent dès leur contact avec Pavant-garde des troupes Omeyyades, et il dut s’enfuir; ses femmes furent faites prisonnières et la plupart de ses compagnons tués. Il vécut jusqu’en
170 (2 juillet 786), où il mourut dans une bourgade du territoire de Tolède. Son frère K’âsim se révolta ensuite et réunit un corps de troupes contre qui l’émîr marcha ; K’àsim eut l’imprudence d’aller le trouver sans avoir obtenu sa grâce, et il fut mis à mort (2).
(1) Cette localité n’est pas citée par Edrisi. Elle correspond (selon Lafuente, lexique du Madjmoû'a, 250) à Cazlona, l’ancienne Castulo ou Castulone, dans la région de Linares. La rencontre eut lieu, dit le Uayân, au Gué de la Victoire (sur ce lieu, voir ihid., 264 ; Mus. d’Espagne, i, 314).
(2) Même version dans Ibn Klialdoùn. Le Uayân parle de la révolte, mais non de l’exécution de K’âsim.
En cette année 168 mourut Ghîloûn (Silon), roi de Galice, que Ton remplaça par Alphonse. Mais Mauregat l’attaqua et le tua (1). Dans cette situation troublée, le lieutenant à Tolède d’^Abd er-Rah’mân fit une incursion dans le pays; il y massacra du monde et rentra sain et sauf, traînant derrière lui du butin et des captifs.
En 168 (23 juillet 784), Aboû’l-Kâsim ben Wâsoûl, chef des hérétiques çofrites à Sidjilmàsa, mourut subitement pendant la dernière prière du soir. Il avait exercé l’autorité pendant douze ans et un mois, et fut remplacé par son fils Elyâs (2).
[P. 63] (Le soulèvement des Alides, sous le khalife El- Hâdi en 169 (13 juillet 785), se termina par le massacre qui eut lieu à Fakhkh, près la Mekke (3), où périt notamment El-H’oseyn ben ‘Ali). Parmi ceux qui parvinrent à s’échapper figurait Idrîs ben ‘Abd Allah ben el-H’asen ben el-H’asen ben ‘Ali, qui put gagner l’Égypte. Le directeur des postes de cette province, Wâd’ih’, client de Çâlih ben el-Mançoûr, qui était chi‘ite ou partisan d’Ali, le fit fuir en poste jusqu’au Maghreb. Le fuyard s’installa à Walîla (Oulîli) dans le territoire de Tanger(4), et les Berbères du pays se rallièrent à lui. El-Hàdi fit d’abord décapiter, puis crucifier Wàdih’. Selon une autre version, c’est Er-Rechîd qui le fit mettre à mort. Ce prince, ajoute-t-on, envoya auprès d’Idrîs un émissaire.
(1) Après Silon, mort en 783, régna Mauregat, à qui succéda Bermude I, en 788. Alphonse II le Chaste monta sur le trône en
(2) On retrouve à peu près les mêmes renseignements dans le Dayân (i, 155 ; cf. Berbères^ i, 261).
(3) Sur ces événements, cf. notamment Fournel, i, 389 et suiv.
(4) Bekri écrit Oulîli et Oulileni (voir p. 248, 263, 269, 317) ; sur la fuite dTdrîs et son établissement dans le Maghreb, cf. ïbid, p. 268 ; Berbères, ii, 559 ; Bayân, i, 72 et 218 ; Nodjoûm,, i, 433 et 452 ; Kartâs, éd. Tornberg, texte p. 5, trad. p. 6),
Kch-Ghemmûkh Yemami, client d’El-Mchdi, qui so donna pour un chi’ite et qui, par les marques de respeet qu’il lui prodigua, se concilia sa faveur. Idrîs, qui l’avait fait demeurer avec lui, se plaignant un jour do souffrir des dents, reçut de son confident un remède empoisonné à employer au lever du jour. Ech-Ghemmûkh s’enfuit aussitôt, et reçut d’Er-Rechîd la direction des postes d’Égypte. Quant à Idrîs, il mourut empoisonné, laissant pour successeur son fils Idrîs ben Idrîs, qui régna après lui. Cette famille garda le pouvoir dans ce pays et disputa le gouvernement de l’Espagne aux Omeyyades, ainsi que nous le dirons.
[P. 75] En 170 (2 juillet 786) mourut Yezîd ben Hâtim Moliallebi, gouverneur d’Ifrîkiyya, qui laissa ses fonctions à son fils Dawoûd. Les Ibàdites s’étant soulevés dans les montagnes de Badja, Dawoûd envoya contre eux une armée, qui fut battue ; il en équipa une seconde, qui obtint cette fois le dessus et qui massacra de nombreux Ibàdites. Après neuf mois de gouvernement, Dawoûd céda la place à son oncle Rawlr ben H’âtim Mohallebi, nommé gouverneur d’Ifrîkiyya par Haroûn Er-Rechîd (1).
En 170 (2 juillet 786) l’Omeyyade ‘Abd er-Rah’mân, prince d’Espagne, tomba sur les Berbères Nefza, dont il humilia la puissance et à qui il tua du monde.
IP. 761 La même année, ‘Abd er-Rah’mân fit construire la grande mosquée de Cordoue sur l’emplacement d’une église. Il dépensa pour cela cent mille dinars (2).
(1) Comparez les récits, qui ne sont pas entièrement identiques, des Berbères, i, 224 et 387, et du Dayân, i, 72 ; Fournel, i, 385.
(2) Ces deux derniers faits sont également mentionnés dans le Bayân{\\,\}Si eiijO, suprà, p. 101) ; le FaUio-l-Andaluçi (p. 70) parle de la fondation du djâmF de Grenade (par suite d’une mauvaise lecture?). C’est à llicliàin qu’Ibn cl-Koutiyya (p. 279) attribue la fondation de la grande mosquée de Cordoue dont une portion du butin fait
Mort d’^Abd er-Rah’mân TOmeyyade
En 171, en rebî’ ii (18 septembre 787) mourut ‘Abd er- Rah’mân ben Mo’âwiya ben Hichàm ben ‘Abd el-Melik, roi d’Espagne. D’autres le font mourir en 172 (10 juin 788), ce qui est plus exact. Il naquit dans la région de Damas (1) ou à El-‘01ya, près deTadmor, en 113 (14 mars 731) et mourut à Cordoue. Les dernières prières furent dites par son fils ‘Abd Allah ; un autre de ses fils, Hichâm, qui avait été désigné comme héritier présomptif, était à Mérida comme gouverneur, et son fils aîné Soleymân ben ‘Abd er-Rah’mân était à Tolède, dont il était également gouverneur, de sorte que ni l’un ni l’autre n’assistèrent à la mort de leur père. ‘Abd Allah surnommé Balensi, alors présent, reçut le serment de fidélité au nom de son frère Hichâm, à qui il annonça la mort de leur père et son avènement, et Hichâm se rendit alors à Cordoue.
‘Abd er-Rah’mân avait régné trente- trois ans et quelques mois ; son prénom (konya) était Aboû’l- Mot’arref, d’autres disent Aboù Soleymân ou Aboû Zeyd ; il laissa onze fils et neuf filles ; sa mère était une captive berbère amenée d’Ifrîkiyya. 11 était roux et borgne, avait les joues maigres; d’une taille haute et élancée, il portait deux boucles (2). Il avait la
à Narbonne par ‘Abd el-Wâh’id ben Moghîth aurait couvert les frais. Mais d’après d’autres auteurs (Makkari, ir, 219; infrà^ p. 193; Dayân, ii, 92), cet édifice fut commencé par le père et achevé par le fils. Le Mokaffa (f. 56) parle aussi des nombreuses constructions édifiées par Abd er-Rah’mân.
. (1) Dans une localité que le Mokaffa orthographie Deyr Khanînâ, le Bayân Deyr H’oseyna, le Nodjoüm, Deyr H’oneyn, et le Madj^ moû''a, Deyr H’annâ.
(2) Ces boucles jouèrent un rôle dans les prédictions de grandeur dont il était l’objet dès avant la conquête de l’Espagne (Dozy, i, 305).
parole facile et élégante et savait faire des vers ; doux, instruit, résolu, prompt à poursuivre les rebelles, il ne restait jamais longtemps en repos ou livré à l’oisiveté; il ne se reposait sur personne du soin de ses affaires et ne se confiait qu’à son propre jugement. Doué d'une profonde intelligence, il alliait une bravoure poussée jusqu’à la témérité à une très grande prudence et se montrait large et généreux. Il portait le plus souvent des vêtements blancs. On le comparait à El-Mançoùr (l’Abbasside) pour la fermeté de sa volonté, pour son énergie et sa ferme administration (1). Il construisit la Roçâfa à Cordoue, par imitation de son grand’père Hichâm, qui avait élevé la Roçâfa de Syrie. Il y habitait quand il fit les vers suivants à propos d’un palmier isolé qu’il y vit:
[P. 77 ; T’awîl] Dans Roçâfa vient de nous apparaître un palmier égaré sur la terre d’Occident loin du pays qu’habitent ses pareils. Voilà, me suis-je dit, mon image ; moi aussi je vis dans un lointain exil, séparé depuis longtemps de mes enfants et de ma famille. Tu as grandi sur une terre étrangère, et comme toi je suis éloigné et séparé (des miens). Puisse le contenu des nuées matinales t’abreuver d’autant d’eau qu’en font déverser Arcture et l’Epi ! (2)
Il fut rejoint en Espagne par des Omeyyades d’Orienl(3), dont on cite parmi les noms connus ‘Abd el-Melik ben ‘Omar ben Merwân, le descendant le plus direct de l'ancêtre des Benoû Omeyya. C’est lui, ainsi que nous l’avons dit, qui fut cause que l’on cessa en Espagne de prononcer la prière au nom des Abbassides , (4). Il (‘'Abd el-Melik?) avait onze enfants (mâles).
(1) La haute opinion qu’avait El-Mançoùr du fondateur de la dynastie omeyyade en Espagne est rapportée par le Bayân, ii, 61 ; le Madjmoû'a, p. 118 ; Merrâkechi, trad., p. 14 ; le Moka{[a^ f. 55 v» et 56 ; Dozy, i, 381.
(2) Ces vers se retrouvent dans Makkari (ii, 37), dans le Bayân (il, 62) et dans le Mokoffa (f. 55 v»).
(3) Cf. Dozy, I, 385; Makkari, ii, 32; MadjnioiBa, p. 95.
(4) Voir ci-dessus p. 122 ; FaUio-l-andaluçi, texte, p. 59; Makkari,
Avènement de son fils Hichàm
‘Abd er-Rah’mân avait désigné comme héritier présomptif Hichâm et non son fils aîné Soleymân, à cause de l’intelligence et de la capacité qu’il lui avait reconnues (1). Hichâm, lors de la mort de son père, se trouvait à Mérida, dont il était gouverneur et administrateur, et son frère aîné Soleymân était à Tolède. Ce dernier désirait obtenir le pouvoir pour lui-même et était jaloux de son frère Hichâm, à cause de la préférence dont celui-ci avait été l’objet de la part de leur père ; aussi le haïssaitil secrètement, et il songeait à se révolter. Un autre frère, ‘Abd Allâh surnommé Balensi, se trouvait à Cordoue au moment de la mort d’‘Abd er-Rah’mân et fit prêter de nouveau le serment d’obéissance à Hichâm, après avoir récité les dernières prières sur le corps de leur père. Hichâm, averti par lui de la mort de ce dernier et de cette prestation de serment, partit aussitôt pour Cordoue, où il arriva en six jours et où il prit en mains le pouvoir (2). ‘Abd Allâh rentra chez lui en donnant des témoignages d’une obéissance qui n’était pas dans son cœur. Nous raconterons, si Dieu le permet, ce qu’il fit plus tard.
Il, 40. Ce fut au bout de dix mois qu’Abd er-Rah’mân fît supprimer le nom du persécuteur de sa famille ; le Mokaffa dit que ce fut au bout d’un an. Le discours que tint ‘Abd el-Melik pour provoquer un changement dans la kliotba y est rapporté, f. 56.
(1) Makkari (i, 216) parle de l’éducation que reçurent les deux princes et des aptitudes qu’ils témoignaient.
(2) Sur les circonstances dans lesquelles ce prince monta sur le trône, cf. Bayân, ii, 63 ; Fournel, i, 430.
[P. 78] Nomination de Rawh’ ben H’âtim au gouvernement d’Ifrîkiyya
En Tan 171 (21 juin 787) Er-Rechîd nomma, à la suite de la mort de Yezîd ben Hâtim, le frère de celui-ci, Rawh’ ben H’âtim ben K’abîça ben el-Mohalleb ben Aboû Çofra, en qualité de gouverneur de l’Ifrîkiyya (1). Rawh’ arriva en redjeb (comm. le 15 décembre 787) dans ce pays, alors administré par son neveu Dâwoûd ben Yezîd, qui se rendit auprès d’Er-Rechîd et fut nommé à un autre gouvernement. Rawh’ lui-même a raconté ceci : « J'étais gouverneur de Filist’în (Palestine) quand Er-Rechîd, qui savait que mon frère Yezîd était mort, me fit appeler, et me dit : Veuille Dieu t’armer de patience ! Tu viens de perdre ton frère, et je te nomme à sa place pour que tu puisses garder ses partisans et ses clients. »
Sous son administration, le pays n’eut jamais à souffrir de troubles, car les massacres d’hérétiques auxquels Yezîd avait procédé avaient abattu tous les fauteurs de désordres. Rawh’ mourut à Kayrâwan en ramadan 174 (10 janvier 791) et fut inhumé dans une tombe voisine de celle de son frère. El-Mançoûr autrefois avait nommé simultanément les deux frères Yezîd en Ifrîkiyya et Rawh’ en Sind, (P. 79] et la remarque lui fut faite que la distance qui devait un jour séparer les tombes de l’un et de l’autre était bien grande. Cependant Yezîd mourut à Kayrawân^ et son frère et successeur y mourut également et fut enterré côte à côte avec Yezîd. Rawh’ était plus connu en Orient que Yezîd, celui-ci l’était moins en Orient qu’en Occident, où il
(i) Ibn Khallikân (i, 529) a consacré un article à ce personnage; cf. Bayân, i, 74 ; Berbères, i, 387 ; Fourncl, i, 385.
administra plus longtemps et où il fit maintes et maintes expéditions contre les insurgés.
[P. 79] Ce fut en 171 (21 juin 787) que Rawh’ ben Hâtim se rendit en Ifrîkiyya.
[P. 79] Révolte des deux fils d’‘Abd er-Rah'mân, Soleymân et ‘Abd Allah, contre leur frère Hichâm (1).
En 172 (10 juin 788), d’autres disent avec raison en 173 (30 mai 789), Soleymân et ‘Abd Allâh, tous les deux fils d’‘Abd er-Rah’mân ben Mo‘âwiya ben Hichâm, Témir d’Espagne, se mirent en insurrection contre leur frère Hichâm, qui avait succédé à son père, nous l’avons dit.
Quand il fut monté sur le trône, Hichâm garda auprès de lui son frère ‘Abd Allâh Balensi, qui était son favori et à qui il accordait bienfaits et honneurs, mais que [P. 80] le partage du pouvoir aurait seul pu satisfaire. Balensi en vint à redouter Hichâm, d’auprès de qui il s’enfuit pour rejoindre son frère Soleymân à Tolède. A son départ de Cordoue, Hichâm le fit poursuivre par un corps de troupes qui ne l’atteignit pas. Alors ce prince réunit une armée et alla assiéger ses deux frères à Tolède. De son côté^ Soleymân avait appelé à lui de nombreuses troupes, et quand le siège fut commencé, il laissa, pour défendre la ville, son fils et son frère ‘Abd Allâh, tandis que lui-même en sortit dans l’intention d’occuper Cordoue. Hichâm, bien que connaissant son projet, ne bougea pas et continua le siège de Tolède. Soleymân
(1) Le règne de Hichâm est traité fort sommairement par Dozy (il, 54-57), qui se borne à peu près à rappeler les pratiques de dévotion auxquelles ce prince se livra ; il en est de même dans le Madjmoû'‘a et dans Merrâkechi.
arriva jusqu’à Secunda, où il pénétra. Mais les Cordouans marchèrent contre lui et surent se défendre. Ilicliârn lança alors à sa poursuite un détachement commandé par son fils ‘Amîd el-Moulk (1), et à rapproche de ce dernier, Soleymûn s’enfuit à Mérida. Le gouverneur (2) nommé dans cette ville par Hichûm lui livra une bataille où Soleymûn fut mis en déroute. Quant à Hichûm, après avoir assiégé Tolède pendant deux mois et quelques jours, et avoir coupé les arbres des environs, il retourna à Cordoue, où son frère ‘Abd Allûh vint le trouver (8) sans avoir obtenu son pardon ; mais Hichûm le reçut honorablement et lui fit des libéralités.
En 174 (19 mai 790), Hichûm envoya son fils Mo‘ûwiya avec une forte armée à Todmîr, où se trouvait Soleymûn. Dans les combats qui suivirent, on ravagea le territoire de cette ville, on réduisit les habitants et les résidents et l’on arriva ainsi jusqu’à la mer. Soleymûn s’enfuit alors de Todmîr et se réfugia chez les Berbères du territoire de Valence, où il était protégé parla difficulté des routes de ce pays. Mo‘ûwiya rentra en eonséquence à Cordoue. Cela finit par un arrangement aux termes duquel Soleymûn put quitter l’Espagne avec ses femmes, ses enfants et ses biens, en outre de soixante mille dinars que lui paya Hichûm comme l’équivalent de sa part dans la succession paternelle. Soleymûn alla se fixer dans le pays des Berbères (4).
(1) Le ms de Paris lit « ‘Abd el-Melik », lecture confirmée par le Bayân (ii, 64), où les faits dont il s’agit sont racontés à peu près de la môme manière. Le nom de ce prince se retrouve plus loin.
(2) II s’appelait ITodeyr et était connu sous le nom d’El-Madhboùh’ {Bayân, L. /.).
(3) En l’année 174 (ibid.)
(4) C’est-à-dire en Afrique, ainsi que le précisent le Bayân et Ibn Klialdoùn.
Autre soulèvement contre Hichâm
Dans cette même année 172 (10 juin 788), se révolta aussi Sa‘îd ben El-H’oseyn ben Yah’ya Ançâri àChâghont (Sagonte), dans la région de Tortose, dans l’Espagne orientale, où il s’était réfugié lorsque son père fut tué, comme nous l’avons raconté. Il adressa un appel aux Yéménites, dont il soutint la cause, et de nombreux partisans se réunirent autour de lui. Il s’empara du pouvoir à Tortose, dont il expulsa le gouverneur YoûsofK’aysi. [P. 81] Moûsa ben Fortoûn (1), partisan de Hichâm, lui tint tête et fut soutenu par les Mod’arites ; à la suite d’une rencontre, il mit en fuite Sa'îd, qui fut tué. Moûsa marcha alors sur Saragosse, dont il se rendit maître; mais un affranchi d’El-H’oseyn ben Yah’ya, nommé Djah’dar, à la tête de nombreux partisans, l’attaqua, et Moûsa fut tué. Un autre soulèvement éclata à Barcelone, dirigé par Mat’roûh’ ben Soleymân ben Yak’z’ân, qui commandait à des troupes nombreuses, et qui s’empara des villes de Saragosse et de Huesca ; il s’implanta solidement dans cette région, pendant que Hichâm était occupé à combattre ses deux frères Soleymân et ‘Abd Allâh (2).
En 172, mourut à Kayrawân Aboù Yezîd Riyâh’ ben Yezîd Lakhmi, homme pieux dont les prières étaient exaucées du ciel.
[P. 82] En 173 (30 mai 789), mourut Mauregat, roi de Galice en Espagne, qui eut pour successeur Bermond
(1) Dans Ibn Khaldoûn, Fark'oûk\
(2) Voyez ce que dit le Bayân, d’après Râzi, de ces événements ( î, 63-64) ; cf. Nodjoûm, i, 467 et 472.
ben Kaloùria le prêtre. Bermond aJ)diqua ensuite pour se faire moine, et appela son neveu au trône en 175 (9 mai 791) (1).
En 174 (19 mai 790) eut lieu la mort de Rawli’ ben H’ûtim.
[P. 83] Victoire de Hichâm sur ses deux frères et sur Mat’roûh’
En 175 (9 mai 791), Hichâm ben ^Abd er-Rah’mûn, prince d’Espagne, vint à bout de ses deux frères Soleymân et ‘Abd Allah, qu’il exila du pays (2).
Une fois tranquille de ce côté, il s’occupa de Mat’roûh’ ben Soleymân ben Yak’z’an, et fit marcher une armée nombreuse, commandée par Aboû ‘Olhmân ‘Obeyd Allah ben ‘Othmân, contre le rebelle, qui fut assiégé à Saragosse, mais qui résista victorieusement. Aboû ‘Othmân, levant alors le siège, alla établir son camp au fort de T’arsoùna (Tarzona), proche de Saragosse; de là il harcela les habitants de Saragosse à l’aide de détachements de cavalerie et empêcha le ravitaillement de la ville. Or Mat’roûh’, étant une fois sorti à la tombée du jour pour chasser au faucon, descendit de cheval pour égorger de sa main un oiseau qu’avait pris le fauconnier. Éloigné du reste de la troupe avec deux compagnons seulement.
(1) Mauregat ou Maurecat succéda à Silon ; à sa mort Alphonse II fut proclamé en octobre 789 et régna deux ans, au bout desquels les grands choisirent un de ses parents, le diacre Bermude. Celui-ci ne tarda pas, à la suite d’une défaite que lui infligèrent les musulmans, à rendre le trône à Alphonse II le Chaste, qui régna jusqu’en 842 et eut pour successeur Ramire I, fils de Bermude ; celui-ci mourut en 850 [Arl de vérifier les dates] Dozy, Recherches, 3^ éd., p. 127).
(2) Le Falho-l-Andaluci (p. 72 texte) dit que ïlichâm fit exécuter son frère Soleymân, ce qui est en contradiction avec ce qui a été dit et avec ce que nous verrons plus loin.
il fut tué par ceux-ci, [P. 84] qui portèrent sa tête à Aboû ‘Othmân. Ce dernier marcha alors contre Saragosse, dont les habitants lui firent par écrit des offres de soumission qu’il accepta. Il prit possession de la ville et envoya à Hichâm la tête de Mat’roûh’ (1).
Expédition de Hichâm, roi d’Espagne
Après avoir mis fin à la révolte de Mat’roûh’, Aboû ‘Othmân s’avança avec son armée dans le pays des Francs et marcha contre Alava (2). Les ennemis, qui voulurent lui tenir tête, furent, grâce à l’aide divine, défaits et laissèrent de nombreux morts sur le terrain.
En la même année, Hichâm envoya aussi une armée commandée par Yoûsof ben Bokht en Galice, dont le roi Bermude le grand soutint une bataille acharnée, mais où il fut vaincu et où il perdit beaucoup de monde (3).
En cette même année, les Tolédans reconnurent l’autorité de l’émir Hichâm, qui leur pardonna. Toujours à cette époque, Hichâm emprisonna son fils ‘Abd el-Melik, contre qui il lui avait été fait un rapport; ce prince resta emprisonné jusqu’à la fin du règne de son père et pendant une partie du règne de son frère. Il mourut en captivité en 198 (31 août 813).
En 175 (9 mai 791), naquit Idrîs ben Idrîs ben el-H’asan ben el-H’asan ben ‘Ali ben Aboû T’âlib.
[P. 91] En 176 (27 avril 792), ‘Abd el-xMelik ben ‘Abd el-Wâh’id conduisit l’armée du prince d’Espagne dans
(1) Le même récit se retrouve dans le Bayân (ii, 65), qui donne le nom des deux assassins de Mat’roûh ; Nodjoûm^ i, 173.
(2) En arabe « Alaba et les forts », ce qui désigne la région qui forma le comté et royaume de Castille.
(3) Cette expédition est de 176, d'après le Bayân (ii, 65) ; cf. Makkari, ii, 217; Dozy, Recherches, t. i, 2« édition, p. 140; 3«éd., p. 128.
le pays des Francs et pénétra dans la région d’Alava (1), d’où il revint sain et sauf avec le butin qu’il y avait fait.
La meme année, Hicham envoya son fils El-H’akam à Tolède en qualité de gouverneur. Ce prince en prit possession et s’y installa ; c’est là que naquit son fils ‘Abd er-Rah’mân ben El-H’akam, qui succéda à son père sur le trône d’Espagne.
[P. 92) Invasion dirigée contre les Francs
En 177 (17 avril 793)^ Hicham, prince d’Espagne, envoya sur le territoire ennemi une nombreuse armée commandée par ‘'Abd el-Melik ben ‘Abd el-Wàh’id ben Moghîth et qui poussa jusqu’à Narbonne et Djeranda (Gerona?). Ce général attaqua d’abord Djeranda, où se trouvait une garnison franque d’élite ; il tua les plus braves, détruisit les murs et les tours de la ville et faillit s’en emparer. Il marcha ensuite sur Narbonne, où il renouvela les mêmes exploits, puis, poussant en avant, il foula le sol de la Cerdagne. Pendant plusieurs mois, il parcourut ce pays dans tous les sens, faisant violence aux femmes, tuant les guerriers, détruisant les forts, brûlant et pillant tout, chassant devant lui l’ennemi qui s’enfuyait en désordre. Il rentra sain et sauf, traînant après lui un butin dont Dieu seul sait l’importance. Cette expédition est l’une des plus célèbres des musulmans d’Espagne (2).
(1) Le Dayân place sous l’année 176 une expédition dirigée contre Alava par Aboù ‘Otlimân ‘Obeyd Allah; cf. Makkari, ii, 217 ; Dozy, Heclierches^ 2® éd., i, p. 111 et 145 ; 3° éd., p. 130 et 133 ; ce savant ne cite pas notre chronique.
(2) Il est aussi parlé de cette campagne de 177 par le Nodjoûm (b
El-Fad’l ben Rawh’ ben H'àtim est nommé gouverneur d’Ifrîkiyya (1)
Cette nomination fut faite en 177 (17 avril 793) par Er-Rechîd, qui, à la suite de la mort de Rawh’, avait tout d’abord confié ce poste à H’abîb ben Naçr Mohallebi, à qui il le retira pour le donner à El-Fad’l à la suite de la démarche faite par celui-ci à la cour. El-Fad’l retourna alors en Ifrîkiyya^ où il arriva en moharrem 177 (avrilmai 793) (P. 93] et nomma gouverneur de Tunis son neveu El-Moghîra ben Bichr ben Rawh’. L’inexpérience de cet officier fit qu’il traita sans considération les soldats du djond, qu’El-Fad’l avait déjà indisposés par de mauvais procédés amenés par leur affection pour H’abîb ben Naçr (2), l’ex-gouverneur. Aussi ceux d’entre eux qui étaient à Tunis écrivirent-ils à El-Fad’l de les débarrasser de son neveu, et à la suite de l’insuccès de leur requête tombèrent- ils d’accord pour se refuser à lui obéir. Moh’àmmed ben el-Fârisi, officier des Khorâsâniens, leur fit alors observer que toute agglomération privée de chef est bien près de sa perte et qu’il fallait choisir quelqu’un qui les dirigeât. La Justesse de cette remarque les frappa, et ils élurent un de leurs officiers, ‘Abd Allah ben el-Djâroûd, dit ‘Abdaweyh (3) Anbâri, à qui ils promirent une obéissance absolue. Puis ils chassèrent El-Moghîra en écrivant à El-Fad’l : « Nous n’avons pas voulu nous soustraire à ton obéissance, et si nous avons chassé ce chef c’est à cause de ses
(1) Sur les événements qui suivent, voir le Bayân, i, 76 ; Berbères^ I, 389 ; Fournel, i, 402.
(?) Le texte porte « Naçr ben H’abîb ».
(3) Ou ‘Abd Rabbihi, ainsi que l’écrit le Bayân, peut-être par suite d’une confusion facile dans l’écriture arabe.
mauvais procédés ; rernplace-le par quelqu’un qui nous agrée! » Alors El-Fad’l nomma et envoya à Tunis son cousin paternel, ‘^Abd Allah ben Yezîd ben H’âtim. Celui-ci était à une journée de Tunis quand il fut rejoint par une troupe de gens envoyés parlbn el-Djaroûd avec la mission d’examiner ce qu’il ferait et de n’agir que d’après son ordre à lui. Mais ces hommes se dirent entre eux que la nomination de son cousin faite par El-Fad’l n’était qu’une manœuvre et qu’il se réservait de tirer vengeance de l’expulsion (du fils] de son frère. En conséquence, ils assaillirent ‘Abd Allah ben Yezîd, le tuèrent et firent prisonniers les officiers qui l’accompagnaient. Cet événement força la main à ‘Abd Allah ben el-Djâroùd et à ses partisans, qui durent se révolter et donner tous leurs efforts à la destruction du pouvoir d’El-Fad’l. Ibn el-Farisi prit la direction des affaires et écrivit à chacun des officiers d’Ifrîkiyya et des gouverneurs de villes : « Vu les actes blâmables d’El-Fad’l dans les pays soumis au Prince des croyants, et sa mauvaise administration, nous n’avons pu que nous révolter pour l’expulser. Après examen, nous n’avons trouvé personne qui, par sa fidélité au Prince des croyants, par sa grande autorité et son influence sur les troupes du djond, se distingue plus que toi ; en conséquence (nous te laissons en place, mais] nous feindrons être sans relations avec toi. Puis, si nous l’emportons, nous ferons de toi notre délégué et nous écrirons dans ce sens au Prince des croyants ; si nous échouons, nul ne saura nos intentions. Je te salue. » [P. 94| Ce système aliéna à El-Fad’l le djond tout entier, et tout le monde se mit du côté des insurgés. Ceux-ci se portèrent au devant d’une nombreuse armée qu’El- Fad’l envoya contre eux, et qui fut battue et rejetée vers Kayrawân; Ibn el-Djâroùd la poursuivit, et cette place, après un siège d’un jour^ lui ouvrit ses portes, de sorte qu’il y pénétra en djomâda ii 178 (septembre 794). Il en fit sortir son adversaire, mais lui donna une escorte
chargée de les mener, lui et les parents qui raccompagnaient, à Gabès ; le départ s’effectua le jour même, puisibn el-Djàroûd les fît revenir, etEl-Fad’l ben Rawh’ ben H’âtim fut mis à mort.
Ce meurtre excita la colère d’une portion du djond^ qui déclara la guerre à Ibn el-Djâroûd. Les troupes envoyées par celui-ci furent vaincues après un combat acharné et durent battre en retraite, tandis que leurs vainqueurs se rendirent maîtres de Kayrawân. Ibn el-Djâroùd, qui était alors à Tunis, profita de ce qu’ils s’étaient divisés après la conquête de cette ville pour marcher contre eux, leur livrer bataille et tuer un certain nombre des plus marquants. Mais à la suite de cette affaire, les troupes du djond se reformèrent à Laribus, mirent à leur tête El-‘Alâ’ ben Sa‘îd, gouverneur du Zâb, et marchèrent de nouveau sur Kayrawân.
Gouvernement de Harthema ben A‘yan en Ifrîkiyya
Au moment où El-‘Alâ allait se mettre en marche, eut lieu l’arrivée de Yah’ya ben Moûsa (1), qui était envoyé par le khalife Er-Rechîd. Celui-ci, en effet, ayant appris les bouleversements provoqués en Ifrîkiyya par Ibn el-Djâroûd, y avait envoyé Harthema ben A‘yan en le faisant accompagner de Yah’ya ben Moûsa, à cause de la considération dont jouissait ce dernier aux yeux des Khorâsâniens (2), et Yah’ya reçut l’ordre de précéder
(1) Ce Yah’ya ben Moûsa paraît être le Yah’ya ben Moûsa ben ‘Isa, dont il est parlé dans le Nodjoûm (r, 497 ; comparez le récit des pp. 484-485) comme ayant été trois fois gouverneur d’Égypte. Il est aussi parlé par Noweyri {Berbères, i, 392) d’un Yaktîn qui est, semble- t-il, le frère de Yah’ya. Voir également Fournel {i,405, n. 4, et 406, n. 1).
(2) C’est-à-dire les troupes originaires du Khorâsân, qui étaient nombreuses en Afrique (ci-dessus, p. 66, n. 2).
llarthema auprès d’ibn cl-Djaroùd, pour ramener celuici par adresse à rentrer dans l’obéissance avant l’arrivée de llarthema. Quand il parvint à Kayrawan, Yali’ya entama de longs pourparlers avec Ibn el-Djàroûd, à qui il remit la lettre du khalife et dont il obtint cette réponse : « Je suis absolument prêt à obéir; mais El- ‘Alà ben Sa‘îd s’approche à la tête des Berbères, et si je quitte Kayrawan, ces gens attaqueront la ville et s’en empareront, de sorte qu’ainsi j’aurai fait perdre une partie de ses possessions au Prince des croyants. (Au lieu de cela) je vais marcher contre El-‘Alà : [P. 95] si je suis battu, c’est à vous de veiller à ces lieux ; si je l’emporte, j’attendrai ici l’arrivée de llarthema pour lui remettre le pays, et j’irai trouver le Prince des croyants. » Comme son but n’était que de dissimuler et de repousser Harthema au cas où lui-mème resterait vainqueur, Yah’ya, qui lisait dans son jeu, s’aboucha secrètement avec Ibn el-Fûrisi et lui reprocha sa désobéissance; alors ce chef, s’excusant, jura qu’il n’en était rien et lui offrit son concours contre Ibn el-Djâroùd. En effet, il s’attacha à ruiner l’autorité de ce dernier, détacha d’abord de lui un certain nombre des soldats du djond^ puis ses forces s’étant accrues, il se disposa à attaquer son ancien chef, qui s’entendit avec T’âlib (1), un de ses propres soldats : « Quand, lui dit-il, les deux armées seront en face, je demanderai à voir Ibn el-Fàrisi pour lui adresser des reproches; à ce moment, tu t’approcheras pendant qu’il ne sera pas sur ses gardes et tu le tueras. » T’ûlib accepta cette mission, et les choses se passèrent de la manière convenue. A la suite du meurtre de Moh’ammed ben el-Fârisi, ses troupes se débandèrent, et Yah’ya ben Moùsa rejoignit Harthema à Tripoli.
Alors El-‘Ala’ ben Sa‘îd, voyant que Harthema disposait de forces considérables et que de toutes parts on se
(1) Ou Aboù T’âlib, d’après Nowoyri [Berbères, i, 393),
ralliait à lui, s’avança contre Ibn el-Djaroûd, qui comprit l’impossibilité de lui résister et écrivit à Yah’ya ben Moûsa qu’il était prêt à lui livrer Kayrawan. Yah’ya partit donc à la tête du djoncl de Tripoli en moharrem 179 (mars-avril 795) et trouva, en arrivant à Gabès, la masse du djond qui s’était portée à sa rencontre. Ibn el- Djàroûd sortit de Kayrawan au début de çafar (fin avril 795), après y avoir gouverné sept mois, et d’autre part El-‘Alâ ben Sa‘îd et Yah’ya ben Moûsa marchaient au plus tôt sur cette ville, chacun tâchant d’y devancer l’autre pour avoir l’honneur de cette expulsion. Ce fut El-‘Alâ qui y arriva le premier : il y massacra un certain nombre des partisans d’Ibn el-Djàroûd, puis alla se présenter à Harthema. Ibn el-Djâroûd se présenta également devant ce chef, qui l’envoya à Er-Rechîd avec une lettre portant que l’honneur de son expulsion revenait à El-‘Alâ. Celui-ci, sur la demande du khalife, fut envoyé à la cour, où il reçut des cadeaux nombreux et une robe d’honneur, après quoi il séjourna peu de temps en Égypte et y mourut. Quant à Ibn el-Djâroùd, il fut interné à Baghdâd.
Harthema se rendit [P. 96] à Kayrawan, où il fît son entrée en rebî‘ i 179 (mai-juin 795) : il accorda leur pardon aux habitants et les tranquillisa. Il bâtit, en 180 (15 mars 796), le grand château d’El-Monastîr ; il fît également élever les remparts de Tripoli du côté de la mer.
Ibrâhîm ben el-Aghlab, qui gouvernait alors le Zâb, se concilia Harthema par les nombreux cadeaux qu’il lui envoya ainsi que par ses démonstrations d’amitié; il obtint ainsi de lui le gouvernement d’une province du Zâb, où il laissa de bons souvenirs (1).
Tyâd’ ben Wahb Hawwâri et Koleyb ben Djomay‘ Kelbi réunirent ensuite des troupes pour combattre
(1) Ibn Khaldoùn (Desvergers, Hist. de V Afrique, p. 81) s’exprime de même ; mais, d’après le Bayân (i, 83), Ibrâhîm reçut le gouvernement du Zâb pendant qu’Ibn Mok’âtil était à la tête de rifrîkiyya, Cf. Belâdhori, p. 223,
Harthema ; celui-ci mit à la tcte de forces imposantes Yah’ya ben Moûsa, qui dispersa les armées ennemies et en fit un grand massacre, puis rentra à Kayrawan (1).
En présence de la situation troublée de l’ifrîkiyya, Harthema envoya successivement plusieurs lettres au khalife Er-Rechîd pour obtenir son rappel; il lui fut permis de rentrer en ‘Irak, et il partit d’Ifrîkiyya en ramadan 181 (2G octobre 797), après y avoir gouverné deux ans et demi.
[P. 99] Expédition dirigée d’Espagne contre les Francs et les Galiciens
En 178 (6 avril 794), Hicham envoya chez les Francs une armée commandée par ‘Abd el-Kerîm ben ‘Abd el- Wâh’id ben Moghîth, qui razzia la région d’Alava et ramena victorieusement du butin. Il fit aussi marcher une autre armée commandée par le frère du précédent, ‘Abd el-Melik ben ‘Abd el-Wâh’id, contre la Galice. Cette expédition eut pour résultat la destruction de la capitale du roi Alphonse et des églises et une certaine quantité de butin. Mais à leur retour, les musulmans, trompés par leur guide, furent soumis à de rudes épreuves : beaucoup d’entre eux périrent, ainsi que leurs montures, et ils perdirent leurs bagages; le reste put cependant échapper (2).
(1) Le Bayân et Noweyri gardent le silence sur cette révolte, qui est cependant mentionnée ailleurs (Ibn Khaldoun-Desvergers, p. 82 ; Nodjoûm, I, p. 488, avec la variante Koleyb ben Djâmi' 5 Fournel, 1, 408).
(2) Le Bayân ne parle pas d’expédition sous l’année 178, bien que Makkari (ii, 218) indique aussi cette date. Mais le premier de ces ouvrages mentionne celle qui eut lieu en 179. Il y a d’ailleurs des traits communs dans le récit que fait Ibn el-Athîr des deux expéditions de 178 et de 179 ; cf. suprà p. 144, n. 1.
Révolte à Tàkoronnâ (1)
En 178 (6 avril 794) eurent lieu les troubles de Tâkoronnâ, en Espagne : les Berbères se révoltèrent, ravagèrent le pays par leurs incursions et exercèrent le brigandage. Hichâm fît marcher contre eux un corps de troupes considérable, dont le chef était ‘Abd el-K’âdir ben Abân ben ‘Abd Allah, affranchi de Mo‘âwiya ben Aboû Sofyân. Il marcha contre cette ville et ne cessa la lutte qu’après en avoir tué ou fait prisonniers tous ceux qui s’y trouvaient ; quelques-uns des survivants ' parvinrent à s’enfuir. 11 pénétra ensuite chez les autres tribus berbères. A la suite de ces événements, le canton et les montagnes de Tâkorronâ restèrent sept ans sans habitants.
[P. 100] En 178(6 avril 794), la campagne d’été fut commandée par Mo‘âvviya ben Zofar ben ‘Açim, et celle d’hiver par Soleymân ben Râchid, qui était secondé par Elbîd (Elpidio), patrice de Sicile (2).
Expédition dirigée d’Espagne contre les Francs
En 179 (26 mars 795), Hichâm, prince d’Espagne, envoya en Galice une armée considérable commandée par ‘Abd el-Melik ben ‘Abd el-Wâh’id ben Moghîth, qui pénétra jusqu’à Astorga. De son côté, Alphonse avait réuni des troupes, fait des levées et obtenu des secours du roi de Biscaye, son voisin, des Normands (3) qui
(1) C’est le nom que portait alors le district de Honda (Dozy, i, 343 n.).
(2) Ce passage figure dans Amari, Bihtioteca (r, 363).
(3) Ou des Madjoûs, ainsi que les désignent les Arabes. Sur cette expédition, voir Bayân^ ii, 66; Dozy, Recherches, i, 133, 3« éd.
liabitaient de ce côté et des liabilants de ces régions. Alphonse, qui était à la tète de cette armée considérable, eut peur quand ‘Abd el-Melik marcha contre lui, et retourna sur ses pas. Mais ‘Abd el-Melik, le poursuivant de près, tua tous les traînards et conquit le pays, où il s’avança fort loin ; il y resta quelque temps, pillant, tuant et détruisant tout; il fit violence aux femmes d’Alphonse et rentra sans accident.
Hichûm avait aussi envoyé une seconde armée dans une autre direction ; elle pénétra dans le pays de concert avec ‘Abd el-Melik, et détruisit, emprisonna et pilla tout. Mais quand elle voulut se retirer, elle se heurta à des troupes franques, qui la battirent et lui tuèrent un certain nombre d’hommes; elle put cependant se tirer d’affaire, et les survivants purent rentrer chez eux sans autre dommage.
(P. 101] Mort de Hichâm
En çafar 180 (1) mourut Hichâm ben ‘Abd er-Rah’mân ben Mo‘âwiya ben Hichâm ben ‘ Abd el-Melik ben Merwân, prince d’Espagne, après un règne de sept ans sept mois et huit jours, d’autres disent neuf et même dix mois ; il était âgé de trente-neuf ans et quatre mois. Son komja était Aboû’l-Welîd, et il était fils d’une esclave concubine ; il avait le teint blanc et les yeux d’un bleu foncé mêlé de rouge ; il était louche. Ce prince, qui laissa cinq fils, était actif, résolu, sage, vaillant, juste, bon, ami des gens de bien et des gens vertueux, dur à ses ennemis, passionné pour la guerre sainte. L’un de ses plus beaux actes est d’avoir institué un fonctionnaire qui, sous son règne, prélevait l’aumône légale conformément au Livre divin et à la tradition prophétique. Il acheva la
(1) Exactement, dans la nuit du 7 au 8 çafar, ou 21 avril 796 [Bayân, ii, 70),
constructioa de la grande mosquée de Cordoue, que la mort avait empêché son père [P. 102] de terminer, et édifia en outre de nombreuses petites mosquées.
Sous son règne, l’Islam était si fort et l’infidélité réduite à une belle impuissance, qu’un particulier étant mort en léguant de quoi racheter un prisonnier musulman, toutes les recherches ne purent faire découvrir l’existence d’un seul prisonnier à qui l’on pût rendre sa liberté (1). Les Espagnols ont longuement parlé de ses mérites, assez éminents pour qu’ils aient comparé sa vie à celle d’^Omar ben ‘Abd el-‘Azîz.
Avènement de son fils El-H’akam, surnommé El-Montaçir
Hichâm eut pour successeur son fils El-H’akam, qui fut un prince vaillant et résolu. C’est lui qui le premier en Espagne réunit un grand nombre de mamlouks (2); il installa une garde à cheval à la porte du palais et prit les manières des princes puissants. 11 s’occupait luimême des affaires, parlait bien et savait faire des vers.
Ses deux oncles Soleymân et ‘Abd Allah, qui étaient sur le littoral occidental d’Afrique, se révoltèrent contre lui. ‘Abd Allah Balensi passa en Espagne et s’empara de Valence; il fut suivi par son frère Soleymân, qui était à Tanger, et tous deux s’avancèrent en soulevant les populations contre El-H’akam et en suscitant des troubles. La lutte dura quelque temps, mais El-H’akam resta victorieux (3). Plus tard, ce prince se rendit maître de la
(1) Ce détail figure encore dans le Madjmoû'‘a (texte, p. 120): comparez également le Bayan, ir, 67 et s., mais aussi le Falho-l^ andaluçi, p. 71 du texte.
(2) On a vu plus haut (p. 121), que son grand-père avait commencé à le faire.
(3) Voir le Bayân (ii, 70 et 72); infrà, p. 161.
personne de son oncle Soleyman, qu’il fit exécuter en 184 (31 janvier 800). Quant à ‘Abd Allah, il resta à Valence sans causer de désordres, mais la crainte lui fit faire des propositions de paix à EMI’akam, et un traité fut conclu entre eux en 186 (9 janvier 802) : les fils d’‘Al)d Allah épousèrent les sœurs d’El-H’akam (1), et les troubles cessèrent.
Pendant qu’El-H’akam était occupé par ses dissensions avec ses oncles, les Francs, profitant de l’occasion, pénétrèrent sur le territoire musulman et s’emparèrent de Barcelone en 185 (19 janvier 801); ils s’y établirent et y amenèrent leurs compatriotes, tandis que les troupes musulmanes durent se retirer (2).
Expédition dirigée d’Espagne contre les Francs
En 180 (15 mars 796), El-H’akam, émir d’Espagne, envoya sur le territoire franc une armée commandée par ‘Abd el-Kerîm (3) ben Moghîth. Ce général envoya de petits détachements de cavalerie qui se livrèrent au pillage, [P. 103] au meurtre et à l’incendie. 11 fit ainsi passer par quelques cavaliers un bras de mer resté à sec à marée basse et au-delà duquel les Francs avaient déposé leurs biens et leurs familles, comptant bien que personne ne pourrait les y atteindre. Mais leur calcul fut déjoué, car les musulmans s’emparèrent de toutes ces richesses, firent prisonniers ou tuèrent un grand nombre d’hommes et
(1) Le Bayân (ii, 73) ne parle que du mariage du fils d’‘Abd Allâh avec la sœur d’El-H’akam; voir ci-dessous, p. 1G4.
(2) Ces faits, que le Bayân passe sous silence, sont rappelés plus loin [infrà^ p. 163) et mentionnés par Makkari (i, 219) et par Ibn Khaldoùn.
(3) Su[)pl6ez « ben ‘Abd el-Wâh’id » avec le Bayân, qui parle aussi de cette expédition (ii, 70-71).
s’emparèrent des femmes, puis rejoignirent ^Abd el- Kerîm. Une autre troupe alla par sou ordre porter la destruction en France (1) et en ramena du butin et des prisonniers. Sur l’avis que lui donna l’im de ceux-ci, que plusieurs princes francs avaient devancé les Musulmans dans une gorge d’un passage difficile, ‘Abd el-Kerîm réunit ses troupes, s’avança en bon ordre à marches forcées et surprit les infidèles, qui ne furent avertis de sa présence que par ses coups ; ils durent s’enfuir, et les musulmans rentrèrent sains et saufs avec le butin qu’ils avaient fait sur eux.
[P. 104] En l’an 180 (15 mars 796), le khalife rappela Harthema ben A‘yan d’Ifrîkiyya à Baghdàd, et Dja‘far ben Yahya se fit remplacer par ce chef comme commandant de la garde.
[P. 105] Gouvernement de Moh’ammed ben Mok’âtil en Ifrîkiyya
En 181 (4 mars 797), le khalife Er-Rechîd, à la suite des demandes de rappel que lui adressa Harthema ben A‘yan, comme nous l’avons dit sous l’année 177, nomma gouverneur d’Ifrîkiyya son frère de lait Moh’ammed ben Mok’âtil ben H’akîm ‘Akki, qui arriva à Kayrawân le l®** de ramadân. Harthema lui fit la remise de cette ville et retourna auprès du khalife. Mais la conduite du nouveau chef fut loin de lui attirer des louanges; le djond se sépara de lui et se mit d’accord pour choisir Makhled ben Morra Azdi, autour de qui se rangèrent en outre beaucoup de Berbères et d’autres habitants. 11 fut néanmoins battu par des troupes que Moh’ammed ben
(1) Ce mot est douteux: on trouve les variantes et Voyez aussi le récit du Nodjoûm (i, 493), où il semble
bien être question de l’année 178.
Mok’ûtil envoya contre lui ; il tenta en vain de se cacher |P. 106| dans une mosquée, il fut pris et égorgé.
Uneautre révolte éclata à Tunis, d’ofi d'emmarn ben Temîm Temîmi, accompagné de nombreux partisans, marcha sur Kayrawan en ramadan 183(octoljrc 700). Ihn Mok’âtil s’avança contre lui et lui livra bataille à Monyat cl-Kheyl (1); mais il fut battu et dut se retirer à Kayrawan. Temmam, qui pénétra dans la ville à sa suite, lui accorda quartier à condition qu’il quittât l’Ifrîkiyya, et en ramadan meme (2) le vaincu partit pour Tripoli.
Mais alors Ibrâhîm ben el-Aghlab Temîmi, qui désapprouvait ce que venait de faire Temmâm, marcha avec des forces nombreuses sur Kayrawân, d’où Temmâm, sans l’y attendre, se rendit à Tunis. Ibrâhîm, entré â Kayrawân, informa Moh’ammed ben Mok’âtil de ce qui venait de se passer, en l’engageant à rentrer dans son gouvernement, et Moh’ammed en effet retourna à Kayrawân, au grand mécontentement des habitants. Temmâm, qui apprit ces mauvaises dispositions, réunit des troupes et marcha sur Kayrawân, persuadé que la population, dégoûtée de Moh’ammed, lui viendrait en aide. A son api)roche, Ibn el-Aghlab parla ainsi à Moh’ammed : «J’ai déjà, bien que disposant de peu de soldats, battu Temmâm; comme ton retour a redoublé ses espoirs, parce qu’il sait que le djond t’abandonnera, je crois que c’est à moi et à mes partisans à aller le combattre». C’est ce qui se fît, et Temmâm, après avoir été battu et avoir perdu un certain nombre des siens, se retira à Tunis (3). Ibn el-Aghlab le poursuivit pour l’y assiéger, mais Temmâm lui demanda quartier, et sa demande fut accueillie.
(1) Variantes, Monyal el-Djebel, Thenial el-Djebel.
(2) Variante, la nuü même. — Cf. Bayân, i, 80, 81 ; Fournel, i, 410.
(3) En rnoliarrein 184 [Berbères^ i, 307; Nodjoûm, i, 511; Bayân, 1. 1. ; c’est dans cette dernière chronique que le récit est le plus détaillé).
Gouvernement d’Ibrâhîm ben el-Aghlab en Ifrîkiyya
Le rétablissement du pouvoir de Moh’ammed ben Mok’àtil en Ifrîkiyya et la soumission de Temmâm mécontentèrent les habitants, qui insistèrent auprès d’Ibrâhîm ben el-Aghlab et le décidèrent à demander à Er-Rechîd le gouvernement du pays pour lui-même. Ibrâhîm écrivit dans ce sens, et, renonçant à la subvention annuelle de cent mille dinars fournie jusqu’alors à rifrîkiyya par l’Égypte, il s’engagea à en payer une de quarante mille. Le khalife réunit ses affidés et leur demanda conseil sur le choix d’un gouverneur, sans leur cacher la répugnance [P. 107] de la population pour Moh’ammed ben Mok’âtil. Harthema opina en faveur d’Ibrâhîm ben el-Aghlab, dont il rappela l’intelligence, la piété et la capacité, qu’il avait appréciées par lui-même, et qui était plus qualifié qu’lbn Mok’âtil pour garder cette province. Sa nomination fut donc signée par Er-Rechîd en moharrem 184 (1), et eut pour conséquences la cessation des troubles et l’affermissement de l’ordre. Il envoya auprès du khalife Temmâm et les autres fauteurs de désordres, ce qui rendit le calme au pays. Il fit construire non loin de Kayrawân une ville qu’il nomma El-‘Abbâsiyya (2) et où il s’installa avec sa famille et ses esclaves.
(1) Cette date, correspondant à février 800, est inexacte et en contradiction avec les autres sources ; il faut certainement corriger et lire, djomâda II ou juillet {Berbères, i, 399; Fournel, i, 415). Noweyri parle aussi d’une tentative de faux commise par Ibn Mok’âtil à l’ejffet de faire croire que le khalife, après avoir nommé Ibrâhîm, l’avait destitué pour le replacer, par lui Ibri Mok’âtil.
(2) Connue aussi plus tard sous le nom « ojicïen château» {el-k'açr el-k’adim) ; cf. Baijân, i, 84; Bckri, 70; Desvergers, 86; Eournel, 1, 451 et 467,n,
Un Arabe, du nom de H’amdis, se révolta en 18G (9 janvier 802) à Tunis et renonça au noir (couleur des Abbassides). Nombre d’hommes se rallièrent à lui, et ‘Imrân ben Makhled(l), à la tète de forces considérables, fut envoyé contre lui par Ibn el-Agblab, qui donna l’ordre de détruire les rebelles jusqu’au dernier. La bataille s’engagea, au cri de : « Baghdûd, Baghdâd I », poussé par les partisans deH’amdîs. La lutte fut chaude, mais H’amdîs dut prendre la fuite après avoir perdu dix mille des siens. Tmrân entra alors à Tunis.
Ibn el-Aghlab voulut ensuite marcher contre Idrîs ben Idrîs l’Alide, dont il apprit l’accroissement de forces vers les régions les plus éloignées du Maghreb ; mais il en fut dissuadé par ses compagnons, qui lui dirent de le laisser tranquille tant qu’il ne bougerait pas et de recourir plutôt à la ruse. En conséquence, il s’adressa à Behloûl ben ‘Abd el-Wâh’id, Maghrébin qui soutenait les intérêts d’Idrîs, lui envoya des présents et insista si bien, que ce chef abandonna Idrîs pour se soumettre à Ibrâhîm. Idrîs, voyant ses forces se disperser, écrivit à Ibrâhîm pour solliciter sa bienveillance, le priant de ne pas venir faire la guerre à un parent du Prophète. Aussi Ibrâhîm n’employa-t-il pas la force contre lui (2).
‘Imrân ben Makhled, cité plus haut, était des intimes d’Ibrâhîm et demeurait avec lui dans le château (d’El- ‘Abbâsiyya).Un jour qu’ils chevauchaient ensemble, il se mit à parler d’une affaire au prince, qui était préoccupé et qui, n’ayant rien compris à sa conversation, le pria de la répéter. Cela irrita ‘Imrân, qui l’abandonna, leva de nombreuses troupes et vint camper entre Kayrawân
(1) Les consonnes qui servent à écrire ce nom permettent les deux lectures Makhled et Moklialled (voir Dlieliebi, p. 470) ; le ms de Paris indique ici la voyelle a sur la première lettre ; Belâdhori (p. 234) écrit Modjàled; cf. infrà, p. 173. — Sur la révolte de Ilamdîs ben Abd er-Uabm:in Kindi, voir Berbères^ i, 400 ; Fournel, i, 454 ; Desvergers, 87.
(2) Voir Berbères, i, 401 5 11, 5Gl ; Fournel, i, 456; Bekri, 269.
et El-‘Abbâsiyya ; la première de ces villes et la plus grande partie de Plfrîkiyya le soutenaient dans sa révolte (1). Mais Ibrâhîm couvrit d’un fossé El-‘Abbâsiyya et put ainsi se défendre pendant une période de combats qui dura toute une année. Le khalife, qui apprit la situation où il se trouvait, lui ayant alors envoyé de l’argent, Ibrâhîm fit proclamer que tous ceux qui appartenaient au djond du Prince des croyants eussent à se présenter pour toucher leur solde. ‘Imrân se trouva alors abandonné par ses troupes, [P. 108] qui commencèrent à se disperser, et les soldats d’Ibrâhîm profitèrent de ce moment pour les attaquer et les mettre en déroute; puis Ibrâhîm fît annoncer qu’il pardonnait à tous et allait faire distribuer la solde, et alors ils accoururent. Il enleva les portes de Kayrawân et la démantela en partie.
Quant à ‘Imrân, il se retira dans le Zâb et y vécut jusqu’à la mort d’Ibrâhîm ; il reçut son pardon d’‘AbdAllâh, fils et successeur de celui-ci, auprès de qui il se rendit et avec qui il demeura. On excita ensuite ‘Abd Allâh en lui rappelant la révolte d’ ‘Imrân et le peu de confiance qu’on devait avoir en lui, si bien que ce prince le fit mettre à mort.
A la suite de la défaite d’ ‘Imrân, les troubles cessèrent en Ifrîkiyya et la population retrouva la sécurité tant que vécut Ibrâhîm, qui mourut en chavvwâl 193 (juinjuillet 812), à l’âge de cinquante-six ans, dont il avait régné douze ans, quatre mois et dix jours (2).
(1) Cette insurrection, qui eut lieu en 194 [infra, p. 173) ou en 195 (Desvergers, p. 92), est passée sous silence par le Dayân ; cf. infra, p. 173 ; Fournel, i, 467 ; Berbères, i, 401.
(2) Sur la révolte de Tripoli en 189 et en 196, voir plus loin, p. 167 et 175. Sur le caractère et les talents de ce prince, voir Bayân, 1, 83 ; Berbères^ i, 403.
Gouvernement d’ ‘ Abd Allâh ben Ibrâhîm ben el-Aghlab
Le successeur d’Ibrühîm fut son fils ‘Abd Allah, qui se trouvait en 196 (22 septembre 811) à Tripoli assiégé par les Berbères, ainsi que nous le dirons à cette date. Son père le désigna pour le remplacer et enjoignit à son autre fils Ziyûdet Allah ben Ibrâhîm de reconnaître ‘Abd Allâh. Celui-ci, en effet, reçut une lettre de Ziyâdet qui l’informait de la mort et des dernières volontés de leur père, et il se rendit de Tripoli à Kayrawân. La situation fut ainsi réglée ; ce règne se passa sans trouble ni guerre, et la population vécut dans le calme et la prospérité (1). ‘Abd Allâh mourut en doû’l-hiddja 201 (juin-juillet 817).
Soulèvements en Espagne
En 181 (4 mars 797), Behloûl ben Merzoûk’, connu sous le nom d’Aboù’l-H’addjâdj, se révolta en Espagne, du côté de la frontière, et s’empara de Saragosse. ‘Abd Allâh ben ‘Abd er-Rah’mân, oncle du prince régnant El-H’akam et connu sous le nom de Balensi, se rendit, alors qu’il se dirigeait du côté des Francs, auprès de Behloûl (2).
La meme année se révolta ‘Obeyda ben H’omeyd à Tolède. Par ordre d’El-H’akam, le kâ’id ‘Amroûs ben
(1) D’autres clioniqueurs relèvent, au contraire, les exactions qu’il commit [injrà, p. 182 ; Bayân^ i,86 ; Berbères, i,404 ; Fournel, I, 478).
(2) Un récit presque identique figure dans le Bayân, ii, 71. Makkari ne parle pas de ces faits, dont Ibn Klialdoùn dit un mot.
Yoùsof, qui était à T^albîra (Talavera), fît la guerre aux Tolédans et les serra de près. Il se mit ensuite à correspondre avec certains d’entre eux, les Benoû Makhchi, [P. 109| qui, séduits par lui, attaquèrent et tuèrent ‘Obeyda ben H’omeyd, dont ils portèrent la tête à ‘Amroûs. Celui-ci l’envoya à El-Ha’kam et installa les Benoû Makhchi auprès de lui. Mais les Berbères de Talavera, qui avaient à venger contre ceux-ci quelque injure, les attaquèrent par surprise et massacrèrent leurs adversaires, dont ‘Amroûs expédia à El-H’akam les têtes avec celle d’ ‘Obeyda et le récit de ce qui s’était passé — (1) par une autre porte ; chacun de ceux qui entraient était amené dans un endroit séparé et exécuté. On en tua ainsi sept cents, et cette région resta dès lors tranquille.
[P. 110] En 182 (21 février 798), Soleyman, fils de 1’ ‘Abd er-Rah’mân qui avait régné en Espagne, passa dans la partie orientale de ce pays et se prépara à combattre son neveu EI-H’akam ben Hichâm ben ‘Abd er-Rah’mân, souverain régnant. El-H’akam, à la tête de nombreuses troupes, marcha contre Soleyman, aux côtés de qui s’étaient groupés de nombreux brouillons et fauteurs de désordres. Soleyman fut mis en déroute jP. 111] après une lutte acharnée et fut poursuivi par les troupes victorieuses.
La lutte recommença une seconde fois au mois de doû’l-hiddja (janvier-février 799), et Soleyman, vaincu de nouveau, se retira dans des endroits montagneux et d’un accès difficile. Après qu’El-H’akam se fut retiré,
(1) Il y a ici une lacune facile à suppléer : « Il invita plus tard tous les principaux de Tolède sous prétexte de leur offrir un festin ; ils devaient entrer par une porte et sortir, etc. ». Voyez le Bayân., Il, 71 et 78 ; infrà.^ p. 168, et le récit de Dozy, ir, 62. Ce dernier savant s’élève contre la date de 181, qui est également donnée par le Bayân comme celle de la journée de la fosse, et recule cet événement de dix ans, jusqu’à l’année 807, ainsi que le fait notre chroniqueur plus loin.
Soleymân revint ù la charge et marcha sur Kcija avec des troupes berbères. Kl-IPakam lui livra bataille en 183 (11 février 799). Après un chaud engagement, Soleymûn dut se retirer dans une bourgade où son adversaire Tassiégea; il fut réduit à s’enfuir du côté de Firrîch (1).
En cette même année, une forte inondation eut lieu à Cordoue : une grande partie du faubourg méridional fut submergée et détruite. L’inondation s’étendit jusqu’ù Secunda (2).
[P. 113] En 183 (11 février 799), la lutte éclata en Espagne entre un grand chef nommé Aboû ‘Imran et Behloûl ben Merzoùk’, l’un des principaux personnages du pays. ‘Abd Allah Balensi s’était rangé du côté d’Aboû Imran. Les partisans de Behloûl furent défaits et beaucoup d’entre eux périrent (3).
En 184 (31 janvier 800), Ibrâhîm ben el-Aghlab prit en mains le gouvernement de l’Ifrîkiyya, dont il fut investi par Er-Rechîd.
En 184, ‘Abd Allah ben ‘Abd er-Rah’mân alla s’installer dans la ville de Huesca [P. 114] avec Aboû ‘Imrân et les Arabes. Behloûl ben Merzoûk’ étant allé les y assiéger, les Arabes se dispersèrent, et Behloûl put pénétrer dans la ville de Huesca. Alors ‘Abd Allah se rendit à Valence et s’y fixa.
En 185 (19 janvier 801), El-Ha’kam, prince d’Espagne, marcha à la tête de ses troupes contre son oncle Soley-
(1) D'après le Batjân (ii, 72), Soleymân livra deux combats en 182 et deux en 183. — Firrîch est au N.-E. de Séville, non loin de Constantine (Edrisi, p. 25G).
(2) Inondation que mentionne aussi le Bayân [l. /.).
(3) Cette affaire ne ligure pas dans le Bayân, non plus, je crois, que dans Makkari. Dozy d’ailleurs ne dit rien de ces diverses révoltes. Cf. plus haut, année 181, p. IGÜ.
mân ben ‘Abd er-Rah’mân, qui était du côté de Firrîch. Soleymân, défait, se dirigea vers Mérida, mais il fut fait prisonnier par un détachement que les vainqueurs avaient lancé à sa poursuite. Quand on l’amena à El- H’akam, celui-ci le fit exécuter et envoya sa tête à Cordoue (1). Il écrivit aux enfants de Soleymân, qui étaient à Saragosse, qu’il leur pardonnait et les engagea à venir le rejoindre à Cordoue, ce qu’ils firent.
[P. 115] En 185, les Francs conquirent sur les musulmans la ville de Barcelone en Espagne, et ils y installèrent leurs soldats défenseurs des frontières, tandis que les musulmans durent se rejeter en arrière. Cette conquête n’eut lieu que grâce à ce qu'El-H’akam était occupé par la guerre qu’il soutenait contre ses deux oncles ‘Abd Allâh et Soleymân, ainsi que nous l’avons exposé (2).
[P. 116] Arrangement conclu entre El-H’akam, prince d’Espagne, et son oncle ‘Abd Allah
En 186 (9 janvier 802), eut lieu la réconciliation d’El- H’akam ben Hichâm ben ‘Abd er-Rah’mân, prince d’Espagne, avec son oncle ‘Abd Allâh ben ‘Abd er- Rah’mân Balensi. L’exécution de son frère Soleymân avait produit sur ce dernier une profonde impression et, craignant pour sa propre vie, [P. 117] il s’était réfugiée Valence, d’où il ne bougeait pas et ne faisant rien pour susciter de nouveau la guerre civile. 11 fit enfin à El- H’akam des propositions de paix et de soumission ; d’après d’autres, ce fut El-H’akam qui prit l’initiative et lui fit offrir son pardon avec promesse de lui accorder, à lui et à ses enfants, de vastes fiefs. ‘Abd Allâh
(3) L’exécution de Soleymân est de 184, d’après le Bayân {l. l.].
(4) Suprà^ p. 454.
consentit, et la paix fut conclue par l’intermédiaire de Yali’ya ben Yab’ya (1), élève de Mâlek, et d’autres uléma : Kl-II’akam donna ses sœurs en mariage aux fils de son oncle ‘Abd Allah ; celui-ci vint le trouver et reçut un accueil honorable; El-II’akam lui assigna un haut rang et lui accorda, à lui et à ses enfants, de vastes fiefs et de riches cadeaux. On dit aussi que les négociations eurent lieu cette année et que la paix ne fut définitivement arrêtée qu’en 187 (29 décembre 802) (2).
[P. 118] En 186 mourut en Espagne l’ascète Ghak’rân ben ‘Ali, qui était juriste.
En la même année mourut Râchid, client d’‘Isa ben ‘Abd Allah ben El-IPasen ben el-II’asen ben ‘Ali ben Aboû Taleb, qui était arrivé au Maghreb avec Idrîs ben ‘Abd Allah ben El-H’asen (3). Ce fut Aboû Khalid Yezîd ben Elyas qui eut, après lui, à diriger les Berbères.
[P. 1281 Conquête de la ville espagnole de Tudèle par les Francs
En 187 (29 décembre 802), les Francs s’emparèrent de la ville de Tudèle en Espagne, dans les circonstances que voici. El-H’akam avait préposé aux places frontières d’Espagne un des principaux officiers de son armée, ‘Amroûs ben Yoûsof, lequel chargea son fils Yoûsof du gouvernement de Tudèle. Or les membres d’une puissante et vaillante famille espagnole s’étaient éloignés d’El-H’akam et, refusant de plus lui obéir, ils s’étaient
(1) Dozy (il, 57) nous donne des renseignements sur ce fakih, berbère d’origine et client de la tribu arabe des Benoù’I-Leyth, à qui Ibn Khallikân a consaci-é un article (iv, 29 ; voir aussi Makkari, notamment i, 465; ms 884 d’Alger, F 23).
(2) Cette dernière version est celle du Baycln, 1. 1. ; ci-dessus, p. 154.
(3) Ce client fidèle sauva Idrîs après la bataille de Faklikh et lui servit de père adoptif: voir notamment Bekri, pp. 269-278 ; Dayân, l, 218 ; Berbères, i, 401, et ii, 561 ; Fournel, i, 455; suprà, p. 133.
ralliés aux infidèles. Leur pouvoir devint considérable’ et ils marchèrent sur Tudèle, dont ils firent le siège et‘ s’emparèrent. Ils en prirent aussi le gouverneur Yoûsof ben ‘Amroùs et le retinrent captif au (lieu dit) Rocher de’ K’ays (çakhrat K'ays), ‘Amroùs ben Yoûsof resta à Saragosse pour défendre cette ville contre les attaques des infidèles, mais il réunit une armée dont il confia le commandement à l’un de ses cousins paternels. Celui-ci livra bataille aux infidèles et les battit complètement : la plupart furent tués, le reste se sauva en désordre. Il se dirigea ensuite vers le Rocher de K’ays, l’assiégea et le prit, car les infidèles démoralisés par la défaite ne purent le défendre contre lui. Les vainqueurs rendirent la liberté à Yoûsof ben ‘Amroùs, gouverneur de la frontière, et le renvoyèrent à son père(l). La crainte inspirée par ‘Amroùs aux infidèles était grande, et le bruit de sa renommée s’était étendu fort loin chez eux. 11 resta à la frontière en qualité d’émir chargé du soin de la garder.
Châtiment infligé par El-H’akamaux Cordouans(2)
Dès le commencement de son règne, El-H’akam se mit ouvertement à boire du vin et à s’adonner aux plaisirs. Or Cordoue était une cité studieuse et où se trouvaient des savants remarquables et des gens pieux, entre autres Yah’ya ben Yah’ya Leythi, qui avait étudié le MouaVVa avec Malek lui-même et avec d’autres. Les
(1) Ihn Khaldoûn (iv, 126) parle aussi de cette affaire, sur laquelle ^ le Bayân est resté muet.
(2) Voir le récit de cette première affaire de Cordoue dans Dozy (il, 59), qui accepte la date de 189 donnée par le Bayân (ii, 73). Noweyri donne aussi (d’après Ibn el-Athîr?) la date de 187. En 190, d’après le Bayân, il y eut encore un soulèvement des Cordouans ; d’après Ibn el-Athîr [infrà, p. 171), ce fut en 191. Ibn Khaldoùn parle de 190 seulement.
CordouanSj blâmant la conduite du prince, commencèrent à se remuer [P. 129) et lui jetèrent des pierres; ils voulaient le tuer, mais il put se défendre grâce au concours des troupes présentes du djond, et le calme se rétablit. Quelques jours après, les principaux et les fakih de la ville se réunirent chez Moh’ammed ben el-K’asim K’oraclii Merwâni, oncle paternel de Ilichâm ben H’amza (1); ils avaient reçu le serment de fidélité prêté par les habitants à ce prince, et ils l’informèrent de l’assentiment général dont sa candidature était l’objet. Mais il demanda une nuit de répit pour réfléchir à cette affaire et avoir le temps de prendre l’avis de Dieu (2). Après qu’ils se furent retirés, il alla trouver El-H’akam et Pinforma de ce qui se passait, en protestant de sa fidélité. Comme El-H’akam lui demandait des preuves de ce qu’il avançait, il emmena l’un des affidés du prince et le fit asseoir, sans révéler sa présence, dans une chambre voûtée (koubha) de son hôtel. Quand ces gens revinrent le trouver pour lui demander s’il acceptait ou non, il leur exprima des craintes pour luimême, leur représenta l’importance de cette affaire et demanda leurs noms et ceux de leurs adhérents. Ils énumérèrent tous leurs principaux partisans, des noms de qui l’affidé d’El-H’akam prit note. Moh’ammed ben el-K’asim fixa alors la réalisation du complot au vendredi suivant, dans la grande mosquée. Mais le jour même, c’était le jeudi, lui et l’affidé rapportèrent tous ces détails à El-H’akam, qui fit, dès avant la nuit, arrêter les conjurés jusqu’au dernier, et les fit quelques jours plus tard crucifier à la porte de son palais. Ils étaient au nombre de soixante-douze, parmi lesquels le frère de Yah’ya ben Yah'ya et Ibn Aboû Ka‘b (3). Ce fut une
(1) Dozy appelle ce prince « Ibn Cliammas, cousin germain de Ilacam ».
(2) En employant le Koran comme mode de divination.
(3) Ou Aboû Ka’b ben Abd el-Bcrr, d’après le Uaydn, ii, 73.
journée horrible, qui ne fît qu’augmenter la haine des habitants contre El-H’akam.
[P. 130] En 188 (19 décembre 803) mourut Ghoheyd ben ‘Isa en Espagne; il avait quatre-vingt-treize ans et était entré en Espagne avec ‘Abd er-Rah’mân ben Mo‘âwiya.
[P. 132] Troubles à Tripoli (1)
En 189 (7 décembre 804), les Tripolitains se montrèrent des plus turbulents à l’égard de leurs gouverneurs. Ibrâhîm ben el-Aghlab, émir d’Ifrîkiyya, leur en avait déjà envoyé successivement plusieurs, qu’il changeait à cause des plaintes émises par leurs administrés. Cette année-là il leur envoya Sofyân ben el-Mad’â’, qui reprenait ce poste pour la quatrième fois ; mais la population décida unanimement de l’expulser et de le renvoyer à Kayrawân. Quand on voulut exécuter ce projet, lui et plusieurs de ses compagnons résistèrent les armes à la main ; expulsé de sa demeure, il se réfugia dans la grande mosquée et y continua sa résistance. Puis ses compagnons étant tombés sous les coups, on lui fit grâce de la vie, et il s’en alla en cha‘bân de ladite année (juillet 805), après avoir exercé l’autorité pendant vingtsept jours. A la suite de cette affaire, le djond de Tripoli choisit Ibrâhîm ben Sofyân Temîmi pour administrer le pays et les habitants. Ensuite il y eut encore de nombreux combats entre les infants (L^-jW) de Tripoli et d’autre part les Benoû Aboû (2) Kinâna et les Benoù Yoûsof, si bien que la situation de cette ville laissait
(1) Suprà, p. 159. Le Bayân passe sous silence ces événements, que mentionnent Ibn Khaldoûn (Berbères, i, 401 ; Desvergers, p. 90] et le Nodjoûm (i, 528). Cf. Fournel, i, 469, n. 4.
(2) Aboû manque dans le texte du Nodjoûm.
fort à désirer. Alors Ibrâliîm ben el-Aglilab y envoya des troupes dn djond avec ordre de lui ramener les infants, les Benoù Aboû Kinûna et les Benoû Yoûsof. Arrivés à Kayrawan en dhoû’l-liiddja (octobre 805), ils implorèrent le pardon d’Ibràhîm pour ce qu’ils avaient fait, et après l’avoir obtenu ils purent retourner dans leur pays.
[P. 135] Troubles à Tolède et journée de la fosse
En 191 (IG novembre 806), l’émir El-H’akam ben Ilicham, le souverain omeyyade d’Espagne, chatia les Tolédans, dont il tua plus de cinq mille des principaux (1). Les Tolédans, en effet, avaient formé des entreprises contre les émirs et refusé plus d’une fois de leur obéir, enorgueillis qu’ils étaient de la force de leur ville et de leurs grandes richesses, si bien que leur soumission n’était jamais complète. Fatigué de cet état de choses, El-H’akam résolut d’employer la ruse pour les réduire, et recourut à cet effet à ‘Amroûs ben Yoûsof, [P. 136] connu sous le nom d’El-Mowalled, qui à cette époque s’était emparé de la Frontière supérieure, mais qui avait mérité la confiance d’El-H’akam par des démonstrations d’obéissance et parce qu’il faisait dire la prière au nom de ce prince (2). Appelé auprès d’El-H’akam, ‘Amroûs, qui était originaire de Huesca, reçut l’accueil le plus pompeux ; le prince le mit au courant de ce qu’il méditait contre les Tolédans et s’entendit avec lui pour réaliser son plan. Il le nomma gouverneur de la ville et écrivit aux habitants : « J’ai choisi pour vous gouverner un tel, qui est des vôtres et qui doit, à ce titre, vous inspirer confiance. C’est pour vous tranquilliser et vous témoi-
(1) Comparez la n. 2 de la p. 161 ci-dessus.
(2) Le texte porte que j’ai traduit comme s’il y avait
qui est la construction habituelle; on peut aussi entendre « et parce qu’il cherchait à rentrer en grâce ».
gner toute notre bonne volonté que nous vous avons débarrassés de ces gouverneurs et de ces affranchis de notre (race), qui vous sont désagréables ». ‘Amroûs se rendit donc à Tolède, où il fut bien reçu et où on lui manifesta de la confiance, tandis que lui-même leur témoigna beaucoup de cordialité. Pour commencera les tromper, il feignit de haïr autant qu’eux les Omeyyades et de chercher à les renverser, ce qui lui concilia leurs esprits et leur fit considérer ses actes sans méfiance. « La cause, leur dit-il un jour, des mauvais rapports qui existent entre vous et les gens de l’émir, c’est qu’ils sont confondus avec vous. J’ai donc projeté la construction d’un batiment où nous vivrons, moi et les soldats du sultan (sic)^ de manière à vous éviter des difficultés ». Les habitants donnèrent leur consentement, et l’on éleva au milieu de la ville la caserne qu’il avait demandée.
Quelque temps se passa, et El-H’akam envoya secrètement à l’un des gouverneurs de la Frontière supérieure l’ordre de lui réclamer du secours contre les infidèles. Dès qu’El-H’akam eut reçu cette demande de secours, il réunit des troupes des diverses parties du territoire, et les plaça sous les ordres de son fils ‘Abd er-Rah’mân, qu’il fit aussi accompagner de ses officiers et de ses ministres. Cette armée se mit en marche et passa près de Tolède sans qu’ ‘Abd er-Rahmân fît mine de pénétrer dans cette ville ; mais pendant qu’il était encore dans le voisinage, le gouverneur dont il a été question lui fit savoir que les troupes infidèles s’étaient dispersées et que Dieu y avait pourvu. Les troupes d’ ‘Abd er-Rah’mân s’arrêtèrent, et luimême songeait à rentrera Cordoue, quand ‘Amroùs dit aux Tolédans : « Le fils d’El-H’akam est dans le voisinage, et je dois aller le trouver pour lui rendre les hommages qui lui sont dus; si vous ne voulez pas faire cette démarche, je la ferai seul ». Alors les principaux habitants l’accompagnèrent auprès d’ ‘Abd er-Rah’mân,
qui les traita honorablement et libéralement. Or K\irakam avait fait accompagner son fils par un eimufiue porteur d’un court billet adressé à ‘'Amroùs. [P. 137] L’eunuque vint trouver ce dernier et, lui prenant la main, lui remit cette lettre sans proférer une parole. Le gouverneur l’ouvrit et y lut : Où en est la ruse relative aux Tolédans ? »
‘Amroùs suggéra alors aux principaux de la ville de prier ‘'Abd er-Rali’mûn de leur rendre visite pour que ce prince et sa suite pussent voir combien ils étaient nombreux, bien défendus et puissants. Ils prirent cet avis pour un conseil à suivre et firent entrer chez eux ‘Abd er-Rah’man, qui descendit dans l’hôtel d’‘Amroûs, où vinrent le saluer les députations des habitants. ‘Amroùs fit annoncer que le prince leur donnerait un grand banquet; il en commença les préparatifs et leur en fixa la date, en convenant avec eux que l’entrée aurait lieu par une porte et la sortie par une autre, pour éviter l’encombrement. Au jour fixé, les habitants arrivèrent par troupes; à mesure que chacune entrait, on se saisissait d’elle et on la menait à un détachement du djond, qui leur coupait le cou à tous au-dessus d’une grande fosse existant dans le château. Le soleil était déjà haut, quand arriva quelqu’un qui, rie voyant plus personne, demanda ce qu’étaient devenus les invités : « Ils entrent, lui dit-on, par cette porte et sortent par l’autre. — Je n’en ai, répondit-il, pas vu un seul (à l’autre porte) ». Comprenant alors ce qui se passait, il battit en retraite et se mit à pousser des cris pour avertir les autres de la mort de leurs concitoyens, de sorte qu’il put ainsi préserver les survivants.
A partir de là, leur orgueil fut abattu et leur obéissance ne laissa rien à désirer pendant le reste du règne d’El-H’akam, ainsi que sous celui de son fils ‘Abd cr-Rah’mân. Mais, ensuite, leurs affaires se rétablirent et la population augmenta, si bien qu’ils s’empressèrent de refuser d’obéir quand, après ‘Abd er-Rah’mân, son fils
Moh’ammed monta sur le trône; ce que nous verrons plus loin.
Révolte de Mérida contre El-H’akam; comment ce prince traite les Cordouans (1)
En 191 (16 novembre 806), eut lieu la révolte d’Açbagh ben ‘Abd Allah contre El-H’akam, avec le concours des habitants de Mérida, qui expulsèrent de leur ville le gouverneur nommé par El-H’akam. A cette nouvelle^ celui-ci alla les assiéger, mais tandis qu’il poussait vigoureusement cette opération, il apprit que les Cordouans s’étaient ouvertement mis en rébellion, et il retourna précipitamment sur ses pas. En trois jours, il était à Cordoue, rechercha les fauteurs des troubles, qu’il fit crucifier la tête en bas, et fit trancher la tête à un certain nombre d’autres. Cet acte de rigueur arrêta les survivants, mais leur haine ne fit que s’accroître.
[P. 138] Quant aux habitants de Mérida, ils restèrent tantôt soumis tantôt révoltés jusqu’en 192 (5 novembre 807). La situation de leur chef Açbagh ne put que décroître, car EbH’akam ne cessa d’envoyer des troupes contre lui et sut attirer de son côté plusieurs des principaux de Mérida et des hommes de confiance du rebelle, qui fut abandonné par son propre frère, et qui, perdant courage, fit demander quartier. El-H’akam lui ayant pardonné, il quitta Mérida et vint habiter à Cordoue, auprès de l’émîr (1).
(1) L’insurrection d’Açbagh ainsi que le nouveau mouvement tenté par les Cordouans sont placés, par le Bayân (ii, 74), sous l’année 190; cf. suprà, p. 165.
(1) Sept années et autant d’expéditions furent nécessaires à El-H’akam pour réduire Açbagh, au dire du Bayân (ii, 74 et 75 ; cf. in{rà, sous l’année 194).
Expédition des Francs en Espagne
En cette année, Loderîk’, roi des Francs, prépara une expédition en Espagne et réunit des ti’oiipes pour assiéger Tortose. A cette nouvelle, El-U’akarn envoya un corps d’armée considérable, commandé par son fils ‘Abd er-Rah’man, à qui se joignirent de nombreux volontaires. Les Musulmans attaquèrent les Francs avant qu’ils eussent pu s’emparer d’aucune portion de leur territoire; des deux parts, on accomplit des prodiges de valeur, mais Dieu accorda la victoire aux siens, et les infidèles furent mis en déroute. Beaucoup d’entre eux furent tués ou faits prisonniers, et les Musulmans rentrèrent chargés d’un nombreux butin formé des richesses et des bagages des vaincus (1).
Révolte de H’azm contre El-H’akam (2)
En cette année, H’azm ben Wahb, de concert avec d'autres, se révolta dans la région de Béja et marcha . sur Lisbonne. A cette nouvelle, El-H’akam, qui, dans ses lettres, traitait H’azm de Nabatéen, fit marcher contre lui son fils Hichâm à la tête d’une forte armée. Hichâm sut les contenir, lui et ses partisans, coupa les arbres et finit par les serrer d’assez près pour qu’ils demandassent quartier, ce qui leur fut accordé.
(1j Cette expédition des Francs contre Tortose et leur défaite par ‘Abd er-Rah’mân sont de 193, d’après le Bayân, 1. 1.; Makkari (r, 219) donne aussi la date de 192.
(2) Ce chapitre manque dans le ms de Paris, ce que Tornberg a oublié de rappeler. Ni Makkari ni le Bayân ne mentionnent cette, insurrection.
[P. 163] Révolte des Tunisiens contre Ibn el-Aghlab
En 194 (14 octobre 809), ‘Imrân ben Mocljâlid(l) Rebî^i etK’oreych ben et-Toûnesi se révoltèrent à Tunis contre Ibrâhîm ben el-Agblab, émir d’Ifrîkiyya. De nombreux partisans se joignirent à eux; mais, de son côté, ce prince tint ferme dans son palais (2) et rassembla tous ceux qui continuaient de lui obéir. De plus, en djomâda II (mars-avril 810), les Kayrawâniens firent cause commune avec les insurgés, et dans une rencontre qui eut lieu au cours de cette guerre, un certain nombre des meilleurs guerriers d’Ibn el-Aghlab mordirent la poussière. Alors Tmrân ben Modjâlid, à la tête de ses partisans, se mit en mouvement et pénétra à Kayrawân, le 10 redjeb (18 avril) ; d’autre part, K’oreych partit de Tunis pour se joindre à lui, et ils livrèrent aux partisans d’Ibn el-Aghlab, dans ce mois de redjeb, une bataille où l’avantage leur resta ; puis, le 20 du même mois, une autre rencontre leur fut encore favorable. Mais un troisième engagement, toujours dans ce même mois, laissa Ibn el-Aghlab victorieux. Tmrân ben Modjâlid envoya alors au juriste Asad ben el-Forât un message pour l’inviter à prendre fait et cause pour eux. Mais cette première démarche n’ayant pas réussi, il renvoya son messager auprès de lui, en le menaçant.
(1) Ci-dessus (p. 158), nous avons vu l’orthographe Makhled ou Mokhalled: le nom Modjâlid est inconnu à Dhehebi.
(2) Sur ces événements, cf. Fournel, i, 467 ; Ibn Khaldoùn-Desvergers, I, 92; Noweyri, apud Hist. des Berbères, i, 401; et voyez ci-dessus, p. 158 et 159. Ce chapitre, dont une rédaction un peu plus courte et présentant de légères variantes a été ajoutée par M. de Slane, d’après le ms de Ste-Sophie, au ms de Paris, ne figure pas dans tous les exemplaires. — J’ai, avec la copie de Slane, lu
au lieu de de l’éd. Tornberg.
s’il ne se décidait pas, de lui adresser quelqu’un qui le tirerait par le pied. Néanmoins Asad se borna à répondre au porteur que, s’il se mettait en mouvement, ce serait, jurait-il, pour dire aux populations que meurtriers et victimes étaient destinés au feu de l’enfer. ‘Imran alors n’insista plus.
Révolte des habitants de Mérida et expédition d’El-H’akam contre les Francs
En 194 (14 octobre 809), les habitants de Mérida se révoltèrent de nouveau contre El-II’akam ben Hicham^ émir d’Espagne, qui marcha en personne contre eux et qui ne cessa pas, pendant cette année et les deux suivantes, de les harceler soit avec de petits détachements de cavalerie, soit avec des corps de troupes plus nombreux.
Les Francs, convoitant les places frontières musulmanes, entreprirent une incursion où ils se livrèrent au meurtre et au pillage; mais El-H’akam, occupé de la ville de Mérida, n’avait pas le loisir de les combattre. Cependant il apprit ensuite la triste situation de la frontière et les ravages qu’y commettait l’ennemi; une musulmane faite prisonnière s’était écriée : « Au secours, El-H’akam ! » Il ressentit vivement la force de cet appel, et ayant concentré ses forces et organisé ses préparatifs, il pénétra sur le territoire franc [P. 164] en 196 (22 septembre 811). Il commit de grands ravages, conquit plusieurs châteaux-forts, ruina le pays, pilla, tua, emmena des captives et atteignit la région où se trouvait cette femme. Là il commanda aux habitants de lui amener assez de prisonniers pour libérer les leurs, insistant particulièrement sur la mise en liberté de la femme dont il s’agit; elle fut délivrée, et les autres prisonniers (francs) furent mis à mort. Cette expédition
terminée, il demanda aux habitants de la frontière s’il avait répondu à leur demande de secours, ce que tous reconnurent, en adressant au ciel des vœux pour lui et le comblant de souhaits (1). Il rentra ensuite à Cordoue.
[P. 187] Troubles occasionnés par les Tripolitains
En 196 (22 septembre 811) Abou ‘Içàm et ses partisans se révoltèrent contre Ibrâhîm ben el-Aghlab, émir d’Ifrîkiyya, qui les combattit et resta vainqueur (2).
Dans la même année, ‘Abd Allah, nommé gouverneur de Tripoli par son père Ibn el-Aghlab, vit le djond se révolter contre lui à son arrivée dans cette ville. Il eut à subir un siège dans sa propre demeure, puis la paix fut conclue sous la condition qu’il s’éloignerait. Il se retira donc, mais il n’était pas bien loin que de nombreux partisans se groupèrent autour de lui, et les largesses qu’il leur fit attirèrent auprès de lui des Berbères, qui arrivèrent de tous côtés : la solde journalière d’un cavalier était de quatre dirhems, et celle du fantassin de deux. A la tête des nombreuses forces qu’il réunit ainsi, il marcha contre Tripoli, d’où le djond tenta une sortie qui ne réussit pas. ‘Abd Allah le mit en fuite, entra dans la place et, après avoir pardonné aux habitants, se mit à exercer le pouvoir. Il fut ensuite révoqué par son père et remplacé par Sofyân ben el-Mad’â’, contre qui les Hawwâra (3) se révoltèrent dans la ville même ;
(1) La même anecdote un peu plus détaillée figure dans le Dayân, ii, 75. 11 est aussi parlé de cette expédition par Makkari, I, 219 et 221.
(2) Le nom d’Aboù ‘Igâm ne figure ni dans Noweyri {Hist. des Berbères^ i, 402), ni dans le Dayân (r, 86), ni dans Fournel (i, 469).
(3) Commandés par ‘lyâd’ ben Walib, dit Ibn Klialdoùn {Berbères, 1, 277, cf. 243). Il est à remarquer que le Bayân (i, 86) signale à cette époque la présence d'‘Abd Allah à Tripoli, mais sans rien dire touchant les faits de guerre ici exposés.
i\ la suite d’un combat, ils refoulèrent dans la cité le djond, qui s’enfuit alors auprès d’Ibrahîm ben cl-Agblab. Les vainqueurs, restés maîtres de la ville, la démantelèrent. Alors Il)ràhîm, mis au courant des événements, envoya, sous le commandement de son fils Aboû’ l-‘Abbas ‘Abd Allah, une armée de 13,000 cavaliers qui livra bataille aux Berbères, les défit et leur tua [P. 188] beaucoup de monde. Après quoi, ‘Abd Allah entra à Tripoli, dont il releva les remparts.
Quand ‘Abd el-Wahliâb ben ‘Abd er-Rah’màn ben Rostem fut informé de la défaite des Berbères, il les rallia, remonta leurs esprits et vint avec des forces considérables camper sous les murs de Tripoli, dont il commença le siège. ‘Abd Allah fit alors fermer la porte des Zenata et se borna à combattre du côté de la porte des Hawwara, ce qui dura jusqu’à l’époque où son père Ibrâhîm mourut en le désignant pour son successeur. Ziyadet Allah, frère d’‘Abd Allah, après avoir fait reconnaître ce dernier par le djond, écrivit au nouvel émîr pour l’informer de ce double événement. Le messager et la lettre qu’il portait tombèrent aux mains des Berbères et furent livrés par eux à ‘Abd el- Wahhàb, qui fit annoncer par un héraut à ‘Abd Allah la mort de son père. Alors intervint un arrangement aux termes duquel ‘Abd Allah, se réservant Tripoli et la souveraineté de la mer, abandonnait le reste du pays à ‘Abd-el-Wahhâb. Il se rendit ensuite à Kayrawan, où il fut reçu par la population et prit le pouvoir en main. Son règne se passa dans le calme.
[P. 193] En 197 (11 septembre 812), une cherté excessive régna en Espagne; on restait des jours entiers dans la préoccupation absorbante d’avoir de quoi manger (1).
(1) Je ne suis j)as sûi- d’avoir bien saisi le sens de cette phrase. — Le liayân (ii, 75) parle de cette famine sous l’année 199, si tou*.
[P. 209] Affaire du faubourg de Cordoue
En 198 (31 août 813) eut lieu à Cordoue l’affaire dite du faubourg, voici à la suite de quels événements. Le prince régnant en cette ville, El-H’akam ben Hichâm rOmeyyade, ne s’occupait guère qu’à jouer, à chasser, à boire et à d’autres plaisirs de ce genre, et d’autre part la mise à mort de plusieurs des principaux habitants l’avait fait détester de la population, qui. mal traitait et injuriait les hommes du djond. Les choses en vinrent à ce point de désordre que, quand on faisait l’appel à la prière, la populace criait : « Viens^ prier, ivrogne, viens donc prier! » et pendant que quelquesuns criaient cette injure, les autres applaudissaient. Alors El-H’akam commença à entourer Cordoue d’une enceinte fortifiée et garnie de fossés; il caserna de la cavalerie à la porte de son palais, où une troupe armée avait mission de toujours se tenir, et augmenta le nombre de ses mamlouks. Toutes ces précautions ne purent qu’augmenter la haine de la population, qui était persuadée qu’il voulait tirer vengeance de toutes ces avanies. Ensuite il établit l’impôt, à prélever chaque année et sans rémission, de la dîme sur les denrées, ce qui fut mal vu du peuple ; il s’empara de dix des principaux exaltés, qu’il fit exécuter et crucifier, nouvelle cause de colère pour les gens du faubourg. Ajoutez enfin qu’un mamlouk du prince, ayant porté son épée [P. 210] chez un fourbisseur pour la faire nettoyer, et celui-ci l’ayant remis à plus tard, le mamlouk saisit son épée dont il frappa l’ouvrier jusqu’à ce que mort s’en-
tefois il n’y a pas de faute d’impression ou de copie dans cette date reproduite en chiffres. C’est aussi la date de 197 que donne Makkari (I, 220).
suivît. Cela arriva en ramadan (avril-mai 814) de celte année. Les gens du faubourg méridional (1) coururent les premiers aux armes, et tous les autres faubourgs les suivirent. Le djond^ les Orneyyades et les esclaves noirs se concentrèrent dans le palais, et l^d-ITakam procéda à la répartition des chevaux et des armes, ainsi qu’au groupement de ses compagnons. La lutte s’engagea et fut favorable aux gens du faubourg, qui cernèrent le palais. Alors El-H’akam descendit de la terrasse où il se tenait et vint, à cheval et armé, relever le courage des siens, qui se battirent sous ses yeux avec acharnement. Par son ordre, son cousin paternel ‘Obeyd Allah fit une sortie par une brèche ouverte dans la muraille et prit avec son corps de troupes les gens des faubourgs à revers, tandis qu’ils ne s’attendaient à rien ; il mit le feu aux maisons, et alors ces gens s’enfuirent après un violent combat. On tira de toutes les demeures ceux qui y habitaient et on les fit prisonniers, puis on en prit trois cents des plus considérables, que l’on exécuta et que l’on crucifia la tète en bas. Pendant trois jours, les faubourgs de Cordoue furent livrés au meurtre, à l’incendie, au pillage et à la destruction.
El-H’akam prit alors l’avis d’‘Abd el-Kerîm ben ‘Abd el-Wâh’id ben ‘Abd (2) el-Moghîth, son plus intime confident, qui lui conseilla la clémence. Ce fut le parti qu’embrassa le prince, malgré l’avis contraire émis par un autre, et il fit proclamer l’aman, mais avec menace de tuer et de crucifier tous ceux des habitants du faubourg qui ne seraient pas partis dans les trois jours. Les survivants sortirent en cachette, exposés à toute espèce de peines et d’iiumiliations, et emmenant loin de Cordoue leurs femmes, leurs enfants et leurs richesses
{\) Le mot « méridional » est ajouté d’après le manuscrit de Paris. Comparez ce qui est dit ci-dessus (p. 175) quant à la date de cet événement; Dozy, ii, G8 et 353 ; Bekri, p. 331.
(2) Ce mot « ‘Abd » paraît être de trop.
les moins lourdes(l). Les soldats et les malfaiteurs étaient aux aguets pour les piller et tuaient ceux qui osaient leur résister. A la fin du délai de trois jours, El-H’akam donna ordre de respecter les femmes, qu’on réunit dans un même endroit, et fit détruire le faubourg méridional.
Bezî‘ (2), affranchi d’Omeyya, fils de l’émir ‘‘Abd er- Rah’mân ben Mo’awiya ben Hichâm, était alors emprisonné à Cordoue dans le H’abs ed-dem, et chacun de ses pieds était chargé d’une lourde chaîne. En voyant que le peuple l’emportait sur le djond, il demanda à ses geôliers de le relâcher, à quoi ceux-ci consentirent après lui avoir fait promettre de rentrer en prison s’il sortait sain et sauf du combat. Il s’élança dans la mêlée et se battit plus bravement que n’importe quel soldat, puis retourna à la prison après la défaite des gens du faubourg. El-H’akam, qui fut informé de la chose, le fit mettre en liberté et le traita généreusement.
Il y en a qui mettent cette affaire du faubourg en l’année 202 (19 juillet 817).
IP. 223] Expédition contre les Francs (3)
En 200 (10 août 815), El-H’akam, émir d’Espagne, équipa une armée dont il confia le commandement à ‘Abd el- Kerîm [ben ‘Abd el-Wâh’id] ben Moghîth, pour envahir le territoire des Francs d’Espagne. Il accompagna luimême l’armée jusqu’à ce qu’elle eût pénétré |P. 224] au cœur du pays ennemi. Les musulmans se livrèrent à la dévastation et au pillage, et détruisirent plusieurs châteaux-forts. Sitôt qu’une localité était détruite, on se
(1) Sur cet exode et la direction que prirent les exilés, voir Dozy, II, 76; Fournel, i, 439; Makkari, i, 219.
(2) Ce nom paraît être écrit BedP dans le manuscrit de Paris.
(3) Sur cette expédition, voir aussi le Bayân (ii, 77), qui mentionne encore une expédition en 199 (comparez sur cette date p. 176 n.). Makkari parle aussi de la campagne de 200 (t. i, 219) ; Dozy, Recherches (t. i, 149 de la 2* éd., 137 de la 3*)-
transportait dans une autre ; on anéantit les entrepôts des princes chrétiens. A la vue des ravages commis par les musulmans, le roi chrétien adressa des demandes de secours à tous les rois do ces régions, et partout on répondit à son appel. Il s’avança à la tète d’une armée considérable contre les musulmans, dont une rivière le séparait; une lutte sanglante dura plusieui's jours, les fidèles cherchant à passer la rivière et les autres s’y opposant. Alors les musulmans s’écartèrent de la rivière, que franchirent les infidèles. Le combat recommença plus acharné que jamais, mais les chrétiens, refoulés vers la rivière, perdirent beaucoup de monde tant en tués qu’en prisonniers; ceux qui purent traverser la rivière échappèrent à la mort, mais plusieurs de leurs comtes, de leurs princes et de leurs nobles furent faits prisonniers. Néanmoins, les Francs, campés sur la rive, empêchèrent les nôtres de passer la rivière, et Fon se battit ainsi pendant treize jours consécutifs. Les pluies qui survinrent ensuite amenèrent la crue de la rivière, et le passage en étant devenu difficile, ‘Abd el-Kerîm se retira, le 7 dhoù’l-hiddja (G juillet 81G).
Révolte des Berbères dans la région de Moron (1)
Cette môme année, un Kharidjite berbère, soutenu par un certain nombre de partisans, se révolta du côté de Moron, en Espagne. Averti par une lettre du gouverneur, El-H’akam tint cette nouvelle secrète et fit sur-lechamp appeler un de ses officiers^ à qui il communiqua la chose confidentiellement : « Pars aussitôt, lui dit-il, et rapporte-moi la tète de ce Kharidjite; sinon, la tienne la remplacera; je ne bougerai pas de cet endroit jusqu'à ton retour ». L’officier se mit en marche et apprit, en arrivant dans le voisinage du Kharidjite, que cet homme était toujours très rigoureusement sur ses gardes, mais il se ra|)pela aussi les mots d’El-U’akani : « Ou sa tète
(1) JjC 'l{(i!jàn ne parle i)as de cette aü'aire.
ou la tienne ». Il lui fallait donc risquer sa vie ; il parvint à s’introduire par ruse jusqu’auprès de lui et le tua. 11 revint après une absence de quatre jours et trouva El-H’akam dans le même endroit, d’où ce prince n’avait pas bougé et qui, en voyant la tête du rebelle, récompensa généreusement cet officier et lui donna de l’avancement. (Orthographe de Moron, en arabe Mawroûr).
[P. 231] Gouvernement de Ziyâdet Allâh ben Ibrâhîm ben el-Aghlab en Ifrîkiyya
Le 6 dhoù’l-hiddja 201 (24 juin 817) mourut, après un règne de cinq ans et environ deux mois, Aboû’ l-‘Abbas ‘Abd Allah ben Ibrâhîm ben el-Aghlab, émir d’Ifrîkiyya. 11 avait établi un impôt annuel de dix-huit dinars par feddân (1) dans toute l’étendue de son gouvernement, et cette lourde charge pesait aux habitants, qui se redisaient leurs doléances les uns aux autres. Alors un homme de bien, H’afç ben ‘Omar (2) Djezeri, avec quelques compagnons aussi vertueux que lui^ se rendit auprès du prince pour lui défendre d’appliquer plus longtemps cette mesure, et, ajoutant de sages conseils, lui montra le châtiment qui l’attendait dans l’autre vie, le mauvais renom qu’il laisserait dans celle-ci, en même temps que la disparition de sa prospérité : « Dieu ne change le sort d’un groupe d’hommes que quand ceuxci changent leurs dispositions; quand Dieu leur veut du mal, rien ne peut l’en détourner; ils n’ont d’autre protecteur que lui » (Koran, xiii, 12). Mais [P. 232] leur démarche ne produisit aucun résultat, et ces saints hommes se retirèrent dans la direction de Kayrawân. Alors H’afç leur dit : « Faisons nos ablutions pour la prière et demandons à Dieu d’alléger le fardeau du peuple! » Ainsi fit la petite troupe, et cinq jours n’étaient
(1) Ailleurs, il est dit huit dinars (Z>*e/Féres, i, 404; Bayân^i, 87).
(2) On lit « H’omeyd » au lieu de « ‘Amr » dans le récit de cette même anecdote qu’on retrouve ailleurs {Berbères^ 1. 1. ; Bayân, l. 1.)
pas écoulés qu’un abcès se déclara à l’oreille du prince, qui était l’un des plus beaux hommes de son temps, et qui ne tarda pas à mourir.
Celui qui lui succéda fut son frère Ziyâdet Allah ben Ibrâhîm, prince de mœurs dissolues et auprès de qui tous les vauriens vivaient tranquilles. Il équipa une flotte nombreuse qu’il envoya contre la Sardaigne, pays chrétien (1); mais au retour, une partie de ces vaisseaux, dont les guerriers ramenaient du butin après avoir massacré de nombreux chrétiens, vint à périr. Les survivants furent l’objet des bienfaits et de la générosité de Ziyâdet Allah.
En 207 (26 mai 822) eut lieu la révolte de Ziyâd ben Sahl, connu sous le nom de fils de la Slave, qui, avec de nombreux partisans, assiégea la ville de Bâdja. Ziyâdet Allâh fit marcher contre lui des troupes qui lui firent lever le siège et qui tuèrent ses compagnons de révolte (2).
En 208 (15 mai 823), Ziyâdet Allâh apprit que Mançoûr ben Noçayr (3) T’onbodhi voulait se révolter à Tunis et qu’il s’y préparait en correspondant avec le djond. Lorsqu’il fut sûr du fait, il envoya un officier nommé Moh’ammed ben H’amza avec trois cents cavaliers et
(!) Ce passage a été relevé par Amari, Iliblioteca, i, 364. L’expédition eut pour chef Mohammed ben ‘Abd Allâh Temîmi et se fît en 206, d’après le Bayân (i, 89) et ainsi que le dit plus loin Ibn el-Athîr lui-méme, p. 196.
(2) Le Bayân (i, 89) parle de cette révolte sous l’année 207, mais il semble la distinguer du mouvement provoqué, par le même personnage, dès le début du règne [ibid., 88).
(3) Ce nom est écrit partout ailleurs Naçr, comme aussi dans le ms de Paris. Tornberg n’a pas noté cette variante ; mais il a signalé que ce ms présente une rédaction beaucoup plus brève et condense en une douzaine de lignes environ ce qui, dans l’édition imprimée, a trait à l’année 208 et en comporte une cinquantaine (cf. infrà, p. 185, n. 3). La révolte deTonbodhi est racontée longuement par Noweyri (Berbères, i, 406) et par le Bayân (i, 90) ; ce dernier ouvrage la place sous l’année 209, et cette date se retrouve également dans Pekri (p. 63) et dans Ibn el-Abbar (ap. Berbères, I, 408, n.). Le Mochtarik (p. 294) donne aussi la date 208.
l’ordre de faire diligence de manière à arriver en cachette à Tunis pour y prendre Mançoûr et le lui amener. Mais à son arrivée, Mohammed ne trouva plus Mançoûr, qui s’était retiré dans son château à T’onhodha (1). Alors il lui envoya le kâdi de Tunis (2) et quarante cheykhs de cette ville pour lui reprocher sa révolte, l’en détourner et le ramener à Tobéissance. Quand ces personnages l’eurent rencontré et lui eurent parlé dans ce sens, Mançoûr déclara n’avoir pas cessé d’obéir, promettant de se rendre en leur compagnie auprès de Moh’ammed pour ensuite aller trouver l’émir, mais engageant les envoyés à rester un jour auprès de lui pour qu’il eût le temps d’offrir un repas à Moh’ammed et à sa troupe. Ils acceptèrent, et Mançoûr envoya à Moh’ammed de nombreux et beaux cadeaux consistant en moutons, bœufs et autres victuailles, lui écrivant qu’il allait le rejoindre en compagnie du kâdi et des autres envoyés. Se fiant à cette promesse, [P. 233] Moh’ammed et sa troupe égorgèrent ces animaux et en firent un repas arrosé de vin. Mais quand la nuit arriva, Mançoûr emprisonna le kâdi et ceux qui raccompagnaient, puis se rendit en toute hâte et sans bruit à Tunis; après s’être introduit dans l’arsenal, où se trouvaient Moh’ammed et les siens, il fit battre le tambour en poussant le cri de « Dieu est grand ». La troupe de Moh’ammed courut aux armes^ mais l’ivresse la paralysait, et les partisans de Mançoûr la cernèrent, tandis que la populace accourue de toutes parts la lapidait; la lutte dura toute la nuit, et les soldats de Moh’ammed furent tous massacrés, sauf un petit nombre qui purent se Jeter dans le lac et se sauver à la nage. Gela se passait au mois de çafar (juin-juillet 823).
(1) C’est la Mohammediyya actuelle, à 4 lieues sud de Tunis. Les voyelles de ce nom sont indiquées un peu plus bas par notre auteur même; le Merâçid orthographie T’anbadha (cf. Mochtaîdk^ p. 294; Fournel, i, 482).
(2) Qui se nommait Chedjra ben ‘Isa.
Lo lendemain matin, le djond réuni auprès do Mançoûr lui tint ce discours : « Nous no nous fions pas à toi et nous ne sommes pas sûrs que Ziyâdct Allah no parviendra pas à te ramener à sa cause par l’attrait de biens temporels; si tu veux que nous fassions cause commune avec toi, sacrifie l’im ou l’autre des membres de sa famille qui se trouvent auprès de toi! » Il se fit alors amener Ismafil ben Sofian ben Sûlim ben Ik’.âl, parent de Ziyadet Alhlli et gouverneur de Tunis, et le fit exécuter. Au reçu de ces nouvelles, Ziyadet Allah envoya un corps de troupes considérable commandé par son vizir [et cousin] Ghalboùn, dont le nom était El-Aghlab ben ‘Abd Allah ben el-Aghlab, et en faisant ses adieux à ces soldats il les menaça du dernier supplice s’ils venaient à fuir. Quand ils approchèrent de Tunis, Mançoûr T’onbodhi sortit de la ville et leur livra, le 10 rebî‘ I (22 juillet), une bataille où il resta vainqueur. Les officiers de l’armée battue déclarèrent alors à Ghalboùn que, leurs têtes n’étant pas en sécurité auprès de Ziyadet Allah, ils ne rejoindraient ce prince que si lui Ghalboùn obtenait qu’ils auraient la vie sauve. Puis, abandonnant leur général, ils s’emparèrent de diverses villes, entre autres de Bâdja, d’El-Djezîra [ou presqu’île de Bâchoû],
de Çat’foûra, de (1) et de Laribus, si bien que la
confusion régna en Ifrîk’iyya. Le djond tout entier, mécontent des procédés de Ziyadet Allah, se rallia à Mançoûr. Celui-ci, se trouvant à la tête de forces considérables, marcha sur K’ayrawan, qu’il investit en djomùda I (septembre-octobre); il entoura son camp d’un fossé et livra de nombreux combats à Ziyadet Allah.
(l)Ici seprésenteun nom que M.cleGoeje aproposé de lire Bizerte ; on pourrait aussi songer à Monastir, bien que les autres localités citées se trouvent plus au nord ; mais il est presque aussitôt parlé de l’attaque dirigée contre K’ayrawân. Ce nom ne figure pas dans l’énumération que fait Ibn Kbaldoùn de ces diverses villes (Desvergers, p. 100).
Mançoûr, aidé par les habitants de K’ayrawân, se mit à restaurer les murs de cette ville. Cette situation durait depuis quarante [P. 2341 jours quand Ziyâdet Allah, rassemblant toutes ses forces en cavalerie et en infanterie, s’avança à leur tête. La vue de cette armée considérable troubla et effraya Mançoûr, qui n’attendait pas cet acte de vigueur de la mollesse de son adversaire. Une lutte acharnée s’engagea, et l’armée des révoltés vaincue dut s’enfuir en laissant un grand nombre de morts, le 15 djomâda II (24 octobre) (1). Ziyâdet Allah donna l’ordre de tirer vengeance des K’ayrawâniens, qui avaient commis la faute de venir en aide à Mançoûr et de combattre à ses côtés, de même qu’autrefois ils avaient soutenu ‘Imrân ben Modjâlid (2) révolté contre son père Ibrâhîm ben el-Agblab. Mais les savants et les hommes pieux intervinrent, et le prince se contenta de ruiner les murailles de la ville. Quant à Mançoûr, il se vit à la suite de sa défaite abandonné par beaucoup de ses partisans, entre autres par ‘Amir ben NâfP et par ‘Abd es-Selâm ben el-Mofarridj (3), qui
(1) Il doit bien s’agir du mois de djomâda II, puisque Mançoûr, arrivé devant K’ayrawàn en djomâda I, investit cette ville pendant quarante jours, Bekri (p. G3) a donc commis un lajmis en écrivant djomâda I, ce que Fournel a relevé (i, 487).
(2) Sur ce nom, cf. ci-dessus^ pp. 158 et 173.
(3) Le ms de Paris présente ici, ce qui a été relevé plus haut, une rédaction ti'ès abrégée de toute la fin du chapitre. Immédiatement après le mot « Mofarridj », il continue en ces termes : « A cette nouvelle, Ziyâdet Allâh équipa un corps d’armée destiné à combattre Mançoûr et dont il confia le commandement à Mohammed ben ‘Abd Allâli Ifrîki. Ces troupes livrèrent aux partisans de Mançoûr, qui avaient abandonné celui-ci, un combat sanglant où Mohammed Ifrîki fut mis en déroute. Alors Mançoûr, reprenant courage, marcha une seconde fois sur K’ayrawân, sous les murs de laquelle il campa pendant treize jours ; mais il dut fuir et il installa son camp à Laribus avec ceux du dj ond qm s’étaient attachés à sa fortune. Alors ceux qui avaient fait défection pour suivre ‘Amir ben [Nâfi‘] allèrent l’assiéger, et il dut demander l’amân. ‘Amir le lui accorda, mais il fit emprisonner son adversaire quand celui-ci alla le trouver; puis il le fît mettre à mort en 212. »
se dirigèrent vers diverses villes pour s’en rendre maîtres.
En 209 (3 mai 824) (1), Ziyadet Allah envoya un corps d’armée commandé par Moh’ammed ben ‘Abd All.àb ben el-Agblab contre la ville de Sebîba, où se tenait une partie du djond qui avait marché avec Mancoûr et qui avait pour chef ‘Amir (2) ben Nafi‘. Une bataille eut lieu le 20 mob’arrem (22 mai), et ‘Jbn el-Agblab battu se réfugia avec ses troupes à K’ayrawân. Cet échec fut sensible à Ziyadet Allah, qui enrôla de nouvelles ti*oupes et les paya largement. Mais les familles des soldats du djond ralliés à Mancoûr étaient à K’ayrawàn, et bien que Ziyadet Allah n’eût rien fait contre elles, ces soldats dirent à Mancoûr qu’il devait trouver quelque moyen pour faciliter leur sortie de la ville, et ainsi les tranquilliser eux-mêmes au sujet de leurs proches. Ce chef s'avança donc à leur tète vers K’ayrawûn et tint pendant seize jours Ziyadet Allah dans une étroite observation. Il n’y eut aucun combat, mais il put faire sortir les femmes et les enfants des soldats du djond, puis il se retira vers Tunis. Ziyadet Allah ne resta plus ainsi maître en Ifrîk’iyya que de Gabès, du littoral, de Nefzawa et de Tripoli, qui continuèrent de lui obéir. Le djond alors lui envoya un message aux termes duquel il pouvait, en se retirant de l’Ifrîk’iyya, sauver ses richesses et sa vie, ainsi que celle de ses partisans habitant son château. 11 était tout affligé de ces dures propositions quand Sofyân ben Sawâda lui dit: « Laisse-moi [P. 235] choisir deux cents cavaliers parmi les troupes qui t’obéissent, et à leur tête je marcherai sur Nefzawa, car j’ai appris qu’‘Amir ben Nâfî‘ se dirige du côté de tes ennemis. Si je réussis, tout sera pour le mieux; si j’échoue, tu feras
(1) Ici encore le IJayân lit 210 {stiprà, p. 182 n. 3; cf. à la fin du chapitre).
(2) Le texte porte ‘Omar, par suite d’une erreur typographique relevée par Tornberg lui-mème, ainsi qu’en témoigne l’index qu’il a ajouté à son édition.
ce que tu voudras. » Sofyân fut autorisé à agir et s’avança avec ses deux cents cavaliers jusqu’à Nefzâwa, où les Berbères qu’il appela à son aide s’empressèrent de lui prêter secours. ‘Amirben Nâfi‘ marcha contre lui avec son armée, mais il fnt battu et perdit nombre des siens ; après quoi il se retira vers K’astiliya, où il passa trois jours et trois nuits à rassembler le produit des impôts. Ensuite il s’en alla, laissant un de ses officiers pour y commander; mais ce lieutenant eut peur des habitants et s’enfuit également. Ces derniers firent alors demander à Ibn Sawâda de se rendre chez eux, et ce chef prit possession du pays (1).
Il a été dit que ces événements sont des années 208 et 209 (823-24); mais ils sont de 209 et 210 (824-25).
On doit orthographier T‘onbodha, Çat’foûra, Sebîba et Nefzâwa .
Campagne de Ziyàdet Allàh ben el-Aghlab contre
la Sicile ; combats qui y furent livrés jusqu’à
sa mort (2).
En 212 (1«‘‘ avril 827), Ziyâdet Allah équipa une flotte qu’il envoya en Sicile sous le commandement d’Asad ben el-Forât (3), k’ûd’i de K’ayrawân, disciple de Mâlek et auteur du traité de droit malékite intitulé El-Asadiyya; ces troupes firent d’importantes conquêtes dans l’île. Voici l’origine des hostilités.
Le patrice Constantin, nommé en 211 (12 avril 826) gouverneur de Sicile par l’empereur chrétien de Constantinople, avait dès son arrivée [P. 236] mis à la tête de sa flotte un chrétien du nom de Fîmî [Euphème], et
(1) Comparez le récit de ces événements dans Noweyri [Berbères, I, 410); \o, Bayàn (i, 91); Ibn Kbaldoùn-Desvergers (p. 100) ; Fournel (I, 487).
(2) Ce chapitre figure dans la Biblioteca, i, 364. Le récit du Bayàn (i, 95 et s.) est très bref.
(3) Voir entre autres sur ce savant et guerrier la note du traducteur d’ibn Khallikân (ii, 132).
celui-ci, homme déterminé et brave, avait organisé une expédition contre rifrîkiyya : il s’empara sur le littoral d’un certain nombre de marchands, s’y livra au pillage et y séjourna peu de temps. Mais alors l’empereur écrivit à Constantin de s’assurer de Fîniî, ledit amiral, pour lui infliger un châtiment. Quand Fîmî connut ce message, il en fit part à ses troupes qui, ii-ritées, se déclarèrent prêtes à l’appuyer dans sa résistance. Il retourna donc en Sicile, oi'i il s’empara de Syracuse. Constantin marcha contre lui, mais fut battu et forcé de s’enfuir à Catane, ville contre laquelle le rebelle envoya des troupes. Constantin tenta de se sauver, mais fut pris et tué, tandis que Fîmî fut ])roclamé roi. Celui-ci confia alors le gouvernement d’une portion de l’île au nommé Belât’a (Pilate?), qui, d’accord avec sou cousin paternel Mîkhâ’il, gouverneur de Palcrme, se révolta contre Fîmî ; à la tête d’une armée considérable, ces deux chefs attaquèrent Fîmi, qui fut mis en déroute, et Belât’a s’empara de Syracuse. Alors Fîmî et ses compagnons s’embarquèrent pour l’Ifrîkiyya et firent demander du secours à l’émir Ziyâdet Allâli, en lui promettant l’empire de la Sicile. En rebî‘ 1 212 (juin 827), l’émir envoya avec lui une armée qui arriva à Mazara et s’avança contre Belât’a, l’adversaire de Fîmî. Elle rencontra des troupes chrétiennes qu’elle combattit seule après avoir fait mettre Fîmî et les siens à l’écart, et à la suite d’une lutte acharnée, les musulmans restés vainqueurs devinrent maîtres d'un riche butin et des montures de l’ennemi. Belât’a s’enfuit en K’illawriya (Calabre), où il fut tué, tandis que les musulmans s’emparaient de plusieurs forts de l’île. Ils arrivèrent ainsi à la forteresse dite K’aPat el-Korrâth, où beaucoup de monde s’était réfugié, et ces chrétiens, pour tromper le k’âd’i Asad ben el-Forât, chef des musulmans, se soumirent à lui. Ce que voyant, Fîmî se rapprocha d’eux et leur fit dire de tenir fei*me pour sauvegarder leur patrie. Puis ils versèrent le tribut entre les mains d’Asad en le
priant de ne pas trop s’approcher. Asad, se rendant à cette demande, se tint à l’écart pendant quelques jours, que ces gens employèrent à se préparer au siège, tandis que d’autre part leurs frères leur apportaient tout ce qui leur était nécessaire. [P. 237] Ils refusèrent alors de plus obéir, et Asad, recommençant les opérations militaires, fit faire de tous les côtés des razzias qui rapportèrent beaucoup de butin ; de nombreuses cavernes (l) des environs de Syracuse tombèrent entre les mains des musulmans, qui assiégèrent cette ville par terre et par mer et à qui des secours étaient envoyés d’Ifrîkiyya. Ce fut en vain que le gouverneur de Palerme, à la tête d’une nombreuse armée, s’avança contre eux: ils se couvrirent à l’aide d’un fossé en dehors duquel ils creusèrent de nombreux trous, et quand les chrétiens voulurent les charger, quantité d’entre eux tombèrent dans ces trous et y furent massacrés. La ville continua d’ètre soumise à un étroit blocus. Mais alors arriva de Constantinople une flotte portant des forces importantes, tandis qu’une violente épidémie avait commencé en 213 (21 mars 828) à exercer ses ravages dans le camp musulman, et parmi les nombreuses victimes figura Asad ben el-Forat, qui fut remplacé dans son commandement par Moh’ammed ben Aboû’l-Djawâri. En présence des ravages de l’épidémie et de l’arrivée de nouveaux ennemis, les assiégeants voulurent se rembarquer; mais la flotte chrétienne leur barra la sortie du port. Alors les musulmans livrèrent leurs vaisseaux aux flammes, et marchant sur la ville de Mineo, ils s’emparèrent de cette forteresse après trois jours de siège. De là un corps de troupes marcha contre Girgenti, dont la résistance que firent les habitants ne put empêcher la prise, et les musulmans s’y installèrent. Ces évènements remontèrent beaucoup leurs esprits et ramenèrent la
(1) J’ai suivi la leçon d’Amari, d’après laquelle il est fait allusion aux Latomies, et qu’on retrouve dans le ms de Paris. Le texte de l’éd. d'ornberg n’est pas grammaticalement admissible.
joie chez eux. De là ils marchèrent sur la ville de K'açriyànna (Castrogiovaiini) tandis que Fîmî les accompagnait: les habitants de cette ville se portèrent à sa rencontre et, baisant la terre devant lui, consentirent à le reconnaître pour leur prince ; mais ce n’était qu’une feinte, et bientôt ils le massacrèrent.
Une nouvelle et forte armée arriva de Constantinople pour venir en aide à celle qui l’avait précédée en Sicile. Une bataille fut livrée aux musulmans, qui restèrent vainqueurs et firent un gi’and massacre, tandis que les survivants se réfugiaient à Castrogiovanni. Zolieyr ben Ghawth prit alors le commandement des musulmans en remplacement de Moh’ammed ben Aboû’l-Djawàri, qui vint à mourir.
Un parti de musulmans s’étant éloigné pour faire du butin fut attaqué par une troupe de chrétiens et dut prendre la fuite. Le lendemain, les musulmans revinrent à la charge, mais soutenus par l’armée entière ; de leur côté les chrétiens avaient rassemblé de grandes forces et vinrent une seconde fois s’aligner. Les musulmans furent encore mis en déroute et laissèrent sur le terrain [P. 238] un millier de morts. Réfugiés dans leur camp, qu’ils couvrirent par un fossé, ils furent bloqués par les chrétiens et soutinrent de fréquentes attaques. Enfin, manquant presque de vivres, ils résolurent de tenter une surprise de nuit; mais leurs ennemis, qui connurent ce projet, ne couchèrent pas dans leurs tentes et se tinrent à proximité, de sorte que les musulmans firent une sortie dans le vide. Alors les chrétiens les attaquèrent de toutes parts et en firent un grand carnage. Les survivants se réfugièrent à Mineo, où le long siège qu’ils subirent les contraignit à manger jusqu’aux bêtes de somme et aux chiens.
Quand les musulmans restés à Girgenti apprirent la détresse de leurs frères, qu’ils étaient impuissants à secourir^ ils abandonnèrent cette ville après l’avoir ruinée et se retirèrent à Mazara. Cette situation se
prolongea jusqu’au début de l’an 214 (10 mars 829), et les musulmans étaient à la veille de leur perte quand arriva d’abord une flotte importante d’Espagne qui était partie en expédition, et presque simultanément de nombreux vaisseaux apportant des secours d’Ifrîkiyya. Tous ces bateaux faisaient un total de trois cents. A la suite de ce débarquement, sourire de la faveur divine, les chrétiens durent lever le siège, et les musulmans à leur tour allèrent assiéger Palerme, qu’ils serrèrent de très près, si bien que le chef de cette ville dut demander grâce pour sa vie et celle des siens, ainsi que pour sauvegarder ses biens. Cette faveur lui fut accordée, et il s’embarqua pour retourner en pays chrétien. Quand, en redjeb 216 (août-septembre 1831), les vainqueurs pénétrèrent dans la ville, ils y trouvèrent moins de trois mille habitants ; elle en comptait 70,000 au début du siège, et tout le reste était mort !
Des dissensions surgirent entre les musulmans d’Espagne et ceux d’Afrique^ mais ensuite s’apaisèrent. En 219 (15 janvier 834), ils attaquèrent Castrogiovanni, d’où les chrétiens sortirent pour se battre avec acharnement; mais ils furent, grâce à la faveur divine, mis en déroute et forcés de se replier sur leur camp. Au printemps, ils livrèrent encore une bataille où les musulmans restèrent de nouveau vainqueurs. En 220 (4 janvier 835), ces derniers, commandés par Moh’ammed ben ‘Abd Allâh, attaquèrent de nouveau Castrogiovanni, et les chrétiens furent encore battus, laissant entre les mains des vainqueurs une femme du Patrice et son fils, ainsi que le contenu de leur camp. Les musulmans regagnèrent alors Palerme.
Moh’ammed ben ‘Abd Allâh envoya ensuite dans [P. 2391 région de Taormina des troupes qui, sous le commandement de Moh’ammed ben Sâlim, y firent un . butin considérable ; mais une partie de ces soldats se mutina contre ce chef et, après l’avoir massacré, alla rejoindre les chrétiens. El-Fad’l ben Ya‘k’oûb, envoyé
d’Ifrîk’iyya parZiyadet Allùli pour le remplacer, fit également une incursion du côté de Syracuse et en revint avec un butin considérable. Une autre fois, une forte troupe revenait en traînant le butin qu’elle avait recueilli, quand le Patrice, chef des chrétiens en Sicile, se présenta à elle avec des guerriers nombreux : les musulmans se retranchèrent dans un endroit difficile et couvert d’arbres touffus, si bien que le Patrice, ne pouvant les y attaquer, les guetta jusqu’à Vaçt\ puis se retira quand il vit qu’ils ne voulaient pas accepter le combat. Mais alors ses soldats cessèrent de garder leurs rangs, et les musulmans, profitant de ce désordre, firent sur eux une vigoureuse charge qui leur fit prendre la fuite. Le Patrice, frappé d’un coup de lance, reçut de nombreuses blessures, et tôinba de cheval ; mais les plus braves de ses compagnons purent l’emporter tout blessé qu’il était. Les musulmans firent dans cette importante affaire un butin comprenant toutes les ai'mes, montures et autres effets de l’ennemi.
Ziyûdet Allah envoya d’ifrîk’iyya en Sicile, pour y exercer le commandement, Aboû ’l-Aghlab Ibrâhîm ben ‘Abd Allah (1), dont l’arrivée eut lieu à la mi-ramad’an. Une flotte expédiée par ce nouveau chef rencontra des forces chrétiennes portées par des bateaux ; elle s’empara de tout le butin qu’ils renfermaient, et Aboû ’l-Aghlab fit trancher la tête de tous les prisonniers. Une autre flotte envoyée par lui à K’oûçira (Pantellaria) s’empara d’un brûlot (h'arrâk'a) portant des chrétiens et un renégat originaire d’ifrîk’iyya ; ces prisonniers lui furent amenés, et il les fit aussi décapiter. Une autre incursion dirigée contre l’Etna et les forts avoisinants eut pour résultats l’incendie des moissons, le massacre de beaucoup d’hommes et le pillage. Une autre incursion fut encore organisée dans la môme direction par
(1) Il s’agit ])r()bablement (lu personnage qui est appelé Aboù Felir Moli’ammed ben ‘Abd Allàli par le Bayàn, h 97.
Aboû ’l-Âghlab en 221 (25 décembre 835) ; le butin qu’on ramena fut des plus considérables, si bien que les esclaves se vendirent à vil prix. Quanta ceux qui prirent part à cette expédition, ils revinrent sains et saufs. La même année, une flotte fut envoyée contre les îles (voisines) ; après y avoir fait un riche butin et avoir conquis plusieurs villes et forteresses, elle revint saine et sauve. En la même année encore, Aboû ’l-Aghlab envoya contre K’ast’ilyâsa (Castelluccio?) une colonne [P. 240] qui, après y avoir fait du butin et des prisonniers, eut à subir une attaque où les chrétiens restèrent vainqueurs. Une autre colonne envoyée contre Castrogiovanni fut également attaquée par les chrétiens, et les musulmans durent fuir, après avoir perdu un certain nombre des leurs. Un autre combat fut encore livré, où les musulmans restèrent vainqueurs et s’emparèrent de neuf grands bâtiments avec les hommes qu’ils portaient et de deux chalands.
Or, par une nuit obscure d’hiver, un musulman vit [un animal (1) provenant] de chez les habitants de Gastrogiovanni; en s’approchant il reconnut un chemin où il pénétra et qui était resté inconnu à tout le monde. Retournant alors au camp, il prévint ses compagnons d’armes, qui revinrent avec lui et qui, passant par ce chemin, s’emparèrent du faubourg en poussant leur cri de guerre. Les infidèles se maintinrent dans le forG puis demandèrent et obtinrent quartier. Les musulmans regagnèrent Palerme en traînant à leur suite un abondant butin.
En 223 (2 décembre 837), de nombreux chrétiens débarquèrent en Sicile, et leur arrivée fut cause que les musulmans levèrent le siège de Djafloùdhi (Gefalu), qu’ils poursuivaient depuis longtemps. De nombreux
(1) Il y a là un mot corrompu que je ne peux rétablir. Fleischer et Amari ont voulu lire l’un et l’autre des mots féminins {Sjà ou ^-i^) auxquels le pronom masculin qui suit ne permet pas de songer.
combats eurent lieu entre eux et les nouveaux venus .
On apprit ensuite la mort de Ziyûdet Allah, émir d'Ifrîk’iyya. Cette nouvelle jeta d’abord du découragement chez les musulmans, mais bientôt ils reprirent courage et recouvrèrent toute leur liberté d’esprit (1).
On doit orthographier Sark’oùsa, Balcrm, Mînao, Djerdjent, K’açriyônna.
[P. 252] En 203 (8 juillet 818), un homme du nom d’El- Weled se révolta on Espagne (2) ; le prince le fit assiéger à Badja, dont le rebelle s’était emparé; on l’y serra de près, et l’on finit par prendre la ville et enchaîner cet homme.
En la même année (3), le juriste Asad ben el-Forût devint k’adi à K'ayrawàn.
[P. 267] Mort d’El-H’akam ben Hichàm
En 206, le 25 doù’l-hiddja (20 mai 822), mourut El- H’akam ben Hicham ben ‘A bd er-Rah’man, souverain d’Espagne, qui était monté sur le trône en çafar 180 (avril-mai 796) ; [P. 268] il avait cinquante-deux ans et portail le kotuja (prénom) d’Aboû’l-‘Açi ; fils d’une esclave concubine, il était de haute taille, brun et maigre ; il laissa dix-neuf enfants mâles et est l’auteur de poésies remarquables. Le premier en Espagne, il enrégimenta
(1) Le ms de Paris ajoute ici : « La mort de l’émir Ziyàdet Allah, qui avait régné vingt et un ans neuf mois et huit jours, arriva en redjeb 223 ». Après quoi vient, ainsi que le dit Tornberg, un chapitre qui, dans son édition, figure sous l’année 223, mais avec de légères diflérences.
. (2) 11 n’est pas question de cette affaire dans le Bayàn.
(3) Ailleurs on trouve aussi la date do 202 (Ibn Khallikàn, ii, 132). On vit alors jjour la première fois deux kâdis exercer simultanément dans la meme ville l'BayâUj, i, 80, où cette nomination est rapportée à l’année 203).
des troupes mercenaires (1) ; il installa des dépôts' d’armes et d’approvisionnements, s’entoura d’une nombreuse suite et d’une domesticité considérable, caserna de la cavalerie à la porte de son palais et agit en tout à la manière des souverains puissants. 11 constitua un corps de mamlouks qui recevaient une solde régulièrement payée : ils atteignirent jusqu’au nombre de cinq mille et étaient appelés les muets, à cause des diverses langues étrangères qu’ils parlaient ; ils se tenaient de jour à la porte du palais. Il prenait personnellement connaissance de toutes les affaires, des grandes aussi bien que des petites. Plusieurs personnes sûres de son entourage le tenaient au courant des besoins du peuple, de sorte qu’il empêchait ou réparait les injustices dont on pouvait avoir à se plaindre. Vaillant jusqu’à la témérité, il était fort redouté, et ce furent ses efforts qui assurèrent à sa postérité le trône d’Espagne. Il recherchait les fakih et les savants.
Avènement de son fils ‘Abd er-Rah’màn
El-H’akam ben Hichâm eut pour successeur son fils ‘Abd er-Rah’mân, dont le konya était Aboû’l-Mot’arref et dont la mère s’appelait H’alâwa ; il vivait auprès de son père. 11 vint au monde à Tolède, à sept mois d’après une indication manuscrite de son père El-H’akam, alors gouverneur de cette ville au nom de Hichâm. C’était un gros et bel homme, au visage agréable.
A peine était-il monté sur le trône que son grandoncle paternel, ‘Abd Allah Balensi, dont la convoitise attendait la mort d’El-H’akam, quitta Valence pour
(1) Sl^ a peut-être un sens quelque peu différent;
on retrouve cette expression dans Makkari, i, 220, 1. 2. Sur les faits dont il s’agit, cf. Makkari, i, 219, 1. 4 ; 220, 1. 2, 15 et 17 ; Madjmoû’a, texte, 129 ; Bayân, ii, 81 ; Dozy, ii, 68. . ?
rïiarcher contrc Cordoue. Mais à la nouvelle des préparatifs de défense que faisait ‘Abd er-Rali’mAn, il prit peur et, perdant courage, rentra à Valence. Il y mourut promptement (1), et Dieu épargna ainsi à cette région les maux que lui prépai’ait la méchanceté de cet homme. ‘Abd er-Rali’man transporta alors à Cordoue les enfants et la famille du défunt, et la souveraineté de l’Espagne resta sans contestation à la descendance de Hicham ben ‘Abd er-Rali’man.
On doit orthographier Todmîr.
[P. 269) En 20G (5 juin 821), les musulmans d’Ifrîk’iyya firent une expédition contre la Sardaigne. Ils se retirèrent en emportant du butin et après avoir fait subir des pertes aux infidèles, ainsi qu’ils en subirent euxmêmes (2).
|P. 271] Événements d’Espagne
En 207 (20 mai 822) ‘Abd er-Rah’mûn ben el-H’akam, souverain d’Espagne, eut avec le djond et les habitants d’El-Baçrât (3) ce qu’on appelle l’affaire de Velez. Peu avant sa mort, El-H’akam avait fait saisir et crucifier un
(1) En 208, comme il est dit un peu plus bas.
(2) Ce passage figure dans la Biblioteca, i, 372. L’expédition dont il s’agita aussi été mentionnée ci-dessus, p. 182.
‘ (3) Je ne retrouve pas ailleurs ce nom ainsi orthographié. Je suis porté à croire qu’il s’agit du nom qui est écrit El-Bochârât oIjULaIÎ ])ar Edrisi (texte, p. 174 et 175), de nos jours Alpujarras, et j’ai par conséquent transcrit Velez le nom qui vient ensuite et qui est, dans notre texte, dépourvu de points diacritiques.— D’après M. Fr. Codera, il faut lire probablement wVAçv, le djond d’Elvira, ainsi que
l'écrivent Ibn Khaldoùn (iv, 128) et Noweyri (ms GO de la Real Àca- (leinia, f. 21) ; et il faut })robablemont corriger j.3L:Ül) de ce dernier en (Velez), qui i)üurrait être le Velez de Renaudalla de la
])rovince de (Irennch;, mais en remarquant que d’autres lieux portent ce nom, p. ex. Velez Rlaiico, Velez Malaga, Velez Rubio.
gouverneur du nom de Rebî^, à cause des persécutions qu’il faisait subir aux tributaires, à raison de leurs enfants (1). A l’avènement d’ ‘Abd er-Rah’mân, le peuple, qui avait appris l’exécution deRebî‘, se rendit de toutes parts à Cordoue, réclamant les biens dont cet homme les avait dépouillés et s’imaginant qu’ils leur seraient rendus. Les habitants d’Elvira (2), notamment, se distinguaient par leurs réclamations et leur insistance. ‘Abd er-Rah’mân leur envoya des gens chargés de disperser les groupes qu’ils formaient et de les faire taire ; mais leurs exhortations restèrent vaines et ils furent même chassés (brutalement). Alors un détachement dwdjond ainsi que des compagnons du prince firent une charge qui mit en déroute le d’Elvira et ceux qui l’accompagnaient : les uns furent tués sur le coup, les autres ne durent leur salut qu’à la fuite, mais on les poursuivit et l’on en massacra encore beaucoup.
En la même, année, des troubles éclatèrent à Todmîr entre les Mod’arites et les Yéménites ; on se battit à Lorca, et dans l’affaire connue sous le nom de journée d’El-Mod’ârra (3), trois mille d’entre eux restèrent sur le carreau. La lutte durait depuis sept ans, quand le prince, pour y mettre fin, envoya des troupes commandées par Yah’ya ben ‘Abd Allah ben Khâlid (4). [P. 272] Dès que les combattants avaient vent de l’approche de Yah’ya, ils se dispersaient, mais recommençaient la lutte sitôt qu’il s’éloignait. L’épuisement seul finit par ramener le calme.
(1) Le texte porte iUjJI ; ma traduction comporte
fa suppression de l’article du second de ces mots. Si le texte est réellement correct, il faudrait comprendre « qu’il faisait subir' à (ceux qu’on appelait) les iafauts (qui étaient) les tributaires ».
(2) Sur Elvira (la région de Grenade et aussi la capitale), voir Dozy, Recherches, 3* éd., p. 327.
(3) La lecture de ce nom est incertaine ; le Bayân (ii, 84, l. 1 et 17) récrit une fois Eç-Çâra, l’autre fois El-Moçâra, et place l’envoi de Yah’ya ben ‘Abd Allah au début des hostilités.
(4) Ce dernier nom est écrit « Khalaf » dans le Bayân^ ii, 83.
' Cette meme année, PEspagne fut désolée par une terrible famine qui fit périr beaucoup de monde ; dans certainesprovinces, le mowcZd se vendit trente dinars (1).
[P. 273) En 208(15 mai 823), mourut El-Yasa‘ ben Aboûfi* K’ûsim, prince de Sidjilmûsa ; les habitants choisirent pour lui succéder son frère El-Montaçir ben Aboù’l- K’âsim Wasoûl, connu sous le nom do Midrâr (2). Nous avons parlé plus haut de ces princes.
En 208, ‘Abd er-Rah’man ben el-IPakam, prince d’Espagne, envoya contre les infidèles une armée dont il confia le commandement à ‘Abd el-Kerîm ben ‘Abd el-Wûh’id ben Moghîth. Ce général marcha contre le pays d’Alava, où il sema le pillage et l’incendie ; nombre de châteaux furent assiégés, parmi lesquels les uns furent pris, les autres obtinrent la paix moyennant une somme d’argent et la mise en liberté des captifs musulmans. Cette expédition, qui eut lieu en djomâda II (oct.-nov.), eut pour résultats l’acquisition de richesses considérables et la libération de nombreux prisonniers musulmans. Le retour se fit sans accident (3).
En la même année, mourut ‘Abd Allah ben ‘Abd er- Rah’mân, l’Omeyyade, connu sous la nom de Balensi, prince de la ville de Valence en Espagne. Nous avons' longuement parlé de lui en même temps que de son neveu Hichâm ben el-H’akam ben Hichâm.
[P. 275] En 209 (3 mai 824), Mançoûr ben Naçr (4) se
(1) Cette disette est aussi nientiorinée dans le Bayân, ii, p. 84.
(2) D’après le Bayân (i, 155), ElyêiSf sicj ben Aboû’l-K’âsim régna de 168 à 170, fut supplanté par son frère El-Yasa‘ El-Montaçir, qui mourut en 208 (ou en 207, ibid.^ p. 89) et qui eut pour successeur son fils Midrâr. Cf. Fournel, i, 351 et 508 ; Bekri, 330 ; Berbères, i, 261 ; Bayân, intr. , i, 114.
(3) Il est aussi parlé de cette campagne par le Bayân (ii, 84) et par Makkari (i, 222).
(4) La lecture « Naçr », rejetée en note par l’éditeur, qui a imprimé H Noçayr », est très probablement la bonne {siiprâ, p. 182, n. 3).
révolta contre l’émir Ziyâdet Allah. Nous avons raconté ces faits sous l’année 202.
[P. 279] Campagne d’‘Abd Allâh ben T’àhir en Égypte
En 210 (23 avril 825), ‘Abd Allâh ben T’âhir marcha contre l’Égypte qu’il conquit, et‘Obeyd Allâh ben es-Seri dut lui demander grâce. En effet, ‘Obeyd Allâh [P. 280] s’était rendu maître de l’Égypte et y agissait en rebelle, tandis qu’une troupe partie d’Espagne s’emparait d’Alexandrie. ‘Abd Allâh ben T’âhir, occupé à combattre Naçr ben Chabath, dut tout d’abord négliger ces faits, mais dès qu’il le put il marcha contre l’Égypte (1).
[P. 281] Conquête d’Alexandrie par ’Abd Allâh
En 210 (23 avril 1825), ‘Abd Allâh chassa d’Alexandrie les Espagnols qui s’étaient emparés de cette ville en lui accordant quartier. Ces gens étaient arrivés en grand nombre à Alexandrie par mer pendant les troubles occasionnés par Ibn Es-Serî et par d’autres^ et y avaient débarqué sous la conduite d’un chef nommé ‘Aboû H’afç (2). Cette situation dura jusqu’à l’arrivée d’Ibn T’âhir, qui leur
(1) ‘Obeyd Allâh tâcha de se soustraire à l’obéissance du khalife El-Ma’moùn et de rester maître indépendant de l’Égypte (Weil, Geschichte der Chalifen, ii, 230 ; Nodjoûm, i, 593, etc.).
(2) ‘Obeyd Allâh ben es-Serî fut proclamé par le djond et détint le gouvernement de l’Égypte de 207 à 210 ("Nodjoûm, I, 593). L’arrivée des Espagnols aurait donc été bien postérieure à l’affaire du faubourg de Cordoue (cf. ci-dessus, p. 178; Dozy, II, 353); voir aussi Weil, l. L, p. 233 n. pour ce qui a trait à la date de la conquête de la Crète.
fit déclarer que, faute par eux do faire acte d’obéissance, il allait les combattre. Ils se soumirent et demandèrent Vamân^ [P. 282] sous la condition qu’ils quitteraient cette ville et gagneraient quelque localité de Roûm en dehors des pays musulmans. Ils obtinrent Vawûn sous cette condition et allèrent s’établir dans l’ilc do Crète, oii ils firent souche. Voici dans quels termes s’exprime Yoùnos ben ‘Abd el-A‘la (1) : « Un jeune héros — c’est-à-dire Ibn T’àhir — arriva d’Orient chez nous, alors que toutes nos affaires étaient dans la confusion, que toutes les régions de notre pays étaient tombées entre les mains de l’un ou l’autre conquérant, et que les habitants étaient livrés au malheur. Il remit tout en ordre, rendit la confiance à l’homme sain, fit trembler le malade, et tous* les sujets s’unirent dans un meme sentiment d’obéissance ».
Divers évènements survenus en Espagne
En 210 (23 avril 825), ‘Abd er-Rah’mân ben el-H’akam envoya sur le territoire franc une forte troupe de cavalerie commandée par 'Obeyd Allah, connu sous lé nom d’ibn el-Balensi. Cet officier dirigea des razzias dans tous les sens, se livra au meurtre et au pillage, et fit des prisonniers. En rebî‘ I (juin-juillet 825), une rencontre qui eut lieu avec les troupes des infidèles finit par la déroute de ceux-ci, qui perdirent beaucoup de monde; les nôtres remportèrent là un succès important.
La meme année, une armée envoyée par ‘Abd er-Rah’màn conquit également le château d’El-K’aha (H’içn el-K’aPa) sur le territoire ennemi, où elle fit plusieurs
(1) Célèbre juriste, traditionniste et historien, élève de Châfî'i, à qui Ibn Kliallikân a consacré un article (t. IV, 501) ; mort en 264.
razzias, au milieu du mois de ramadan (fin décembre 825) (1).
‘Abd er-Rah’mân fit commencer en cette année la construction de la grande mosquée de Jaôn (2).
[P. 283) ‘Abd er-Rah’mân prit cette année des otages d’Aboû ’ch-Chemmâkh Mohammed ben Ibrâhîm, chef des Yéménites à Todmîr, pour arriver à l’apaisement des hostilités entre les siens et les xMod’arites; mais rien n’y fit, et les troubles continuèrent. En présence de cette situation, ‘Abd er-Rah’mân donna ordre au gouverneur de Todmîr de se transporter et de résider désormais à Murcie (3); c’est ainsi que cette dernière ville devint depuis lors le chef-lieu de la région. Les hostilités entre ces deux races durèrent jusqu’en 213 (21 mars 828), où ‘Abd er-Rah’mân fit marcher des troupes contre eux. Alors Aboû ’ch-Ghemmâkh se soumit et se rendit auprès du prince, dont il devint l’im des officiers et des compagnons. La région de Todmîr fut dès lors pacifiée.
[P. 285] Guerre en Ifrîk’iyya
entre ‘Amir et Mançoûr; ce dernier est tué
En 211 (12 avril 826), la discorde éclata entre ^Amir ben Nâfi‘ et Mançoûr ben Naçr. Celui-ci, qui était très jaloux (4); [celui-là] quitta Tunis à la tète des siens et
(1) Cette expédition n’est mentionnée ni par Makkari ni dans le Dayân.
(2) Bayân, ii, 85.
(3) J’ai lu le verbe à la première et non à la quatrième forme en comparant ce passage avec celui du Bayân (ii^ 85, 1. 1 ; cf. ligne 9).
(4) Il y a ici un blanc ; d’après le Bayân (i, 94), l’amour d’ ‘Amir pour la boisson provoqua de menaçants reproches de la part de Mançoûr. Le motif de la brouille survenue entre ces chefs n’est pas indiquée par Noweyri {'Berbères, i, 410) ; cet événement y est rattaché à la hivée de deux cents guerriers que fit Sofyân ben Sawàda pour le prince Aghlabide, mais la date de 218 ne peut être qu’une faute typographique f suprâ, p. 186).
marcha contre Mançoûr, qui était alors dans son palais à T’onbodha et qui y subit un siège assez i-igourcux pour que l’eau vînt à lui manquer, de sorte qu’il dut demander quartier à son adversaire en s’engageant à s’embarquer pour l’Orient. Sa demande lui ayant été accordée, il sortit secrètement au commencement de la nuit et se dirigea vers Laribus. Mais quand arriva le matin, ‘Amir, ne voyant pas de traces de Maneoùr, se mit à sa recherche, et l’ayant atteint lui livra un combat où l’avantage resta de son côté. Mançoûr se réfugia à Laribus, où il se défendit contre ‘Amir, qui entreprit le siège et dressa une catapulte. A la fin, les habitants, réduits à bout par les souffrances que leur causait cette situation, mirent Mançoûr en demeure de s’éloigner s’il ne voulait être livré à ‘Amir. Mançoûr obtint d’eux qu’ils patientassent quelque temps jusqu’à ce que la situation s’améliorât, et il dépêcha un messager à ‘Abd er-Selâm ben el-Mofarredj (1), qui avait un commandement dans l’armée, ponr lui demander de se joindre à lui. Cet officier étant arrivé, Mançoûr lui parla du haut des murs, et, lui exposant la passe difficile où il se trouvait, lui demanda d’obtenir d’ ‘Amir pour lui la permission de se retirer en Orient. ‘Abd es-Selarn accepta cette mission, et par ses bons offices décida ‘Amir à autoriser Mançoûr à se rendre à Tunis pour y prendre sa famille [P. 286] et ses serviteurs, et de là gagner l’Orient. Mançoûr, étant sorti de la ville, reçut une escorte de cavalerie pour se rendre à Tunis; mais d’après l’ordre secret d’ ‘Amir, le chef du détachement emmena celui qu’il escortait à Djerba (2) et l’y emprisonna, lui et son frère H’amdoûn . ‘Abd es-Selâm fut outré du procédé, et ‘Amir envoya alors à son propre frère, qui était gou-
(1) C’est de la même manière aussi qu’est lu ce nom, déjà cité et que nous retrouverons, par Ibn Khaldoûn (Desvergers, 102), et il faut probablement corriger la lecture « Feredj » des Berbères (i,4H).
(2) Ce nom est lu de diverses manières : le Bayân aussi écrit « Djerba ».
- verneur de Djerba, l’ordre d’exécuter sans faute Mançoùr et H’amdoûn. Ce gouverneur leur ayant lu la lettre qu’il venait de recevoir, Mançoûr demanda du papier et de l’encre pour écrire son testament; cela lui fut accordé, mais il ne put écrire, et alors il s’écria : « Être mis à mort, c’est devenir maître de tous les biens de ce monde et de l’autre ! » (1). Ils furent ensuite exécutés et leurs têtes envoyées à ‘Amir ben Nafi^ dont l’autorité se trouva ainsi assise.
‘Abd es-Selàm ben el-Mofarredj retourna à Bâdja, tandis qu’ ‘Amir resté à Tunis y mourut le 29 rebi‘ II 214 (5 juillet 829), et la nouvelle de sa mort fit dire à Ziyâdet Allah : « Maintenant les hostilités sont terminées ! » (2) . Ce prince accorda aux fils du mort le pardon qu’ils lui firent demander et étendit sur eux ses bienfaits.
[P. 286] En 211 (12 avril 826), T’oûrîl se révolta en Espagne, dans la province de Tâkoronnâ ; il attaqua et tua un détachement du djond qui était venu ravitailler des localités de cette région, et s’empara des montures, des armes et de tous les bagages de ceux qui le formaient. Alors le gouverneur de [blanc] marcha contre lui [blanc] (3).
[P. 288] En 212 (1®** avril 827), ‘Abd er-Rah’mân, souverain d’Espagne, envoya sur le territoire des infidèles
(1) Je lis les mots arabes qui constituent cette rôponse et qui
sont défigurés dans le texte : jU.
(2) ‘Amir mourut à Tunis en 214 selon Ibn Khaldoun (Desvergers, 103). Le Bayân [i, 95) dit simplement en 213, et le Kitâb el-Oyoûn (p. 371) dit le 29 rebi‘ I 213.
(3) Dans la mention que fait aussi le Bayân (ii, 85) de cette révolte, le gouverneur qui attaqua T’oùrîl est nommé Ibn Gliânim ; mais le texte est fautif, selon Dozy, Corrections, p. 41. Taurel est un nom berbère qu’on retrouve ailleurs (Dozy, Recherches, i, 134, 2® éd., 123, 3* éd.).
une armée qui arriva à Barcelone, puis à Djcrancla (Gerona?), contre les habitants de laquelle elle coml)attit en rebh 1 (juin). Pendant deux mois, elle pilla et détruisit tout (1).
La môme année, de fortes inondations provenant de pluies ininterrompues ravagèrent l’Espagne et détruisirent la plupart des murs des villes frontières, ainsi que le pont de Saragosse. On dut refaire et consolider les parties détruites. — Barebeloûna (Barcelone) doit s’écrire comme nous le faisons.
[P. 289] En 213 (21 mars 828), les habitants de Merida, en Espagne, mirent à mort leur gouverneur, puis des troubles surgirent chez eux (2). ‘Abd er-Raldman les fit assiéger et fit ravager leurs champs et leurs plantations, ce qui les ramena à l’obéissance. L’armée se retira après avoir exigé des otages et rasé les fortifications de la ville. Mais comme ‘Abd er-Bab’man, pour leur ôter l’envie de les relever, envoya l’ordre de jeter dans la rivière les matériaux provenant des murs, une nouvelle révolte éclata : les habitants emprisonnèrent leur gouverneur et relevèrent des murailles plus solides que jamais. Alors le prince, au début de l’an 214 (10 mars 829), marcha contre eux avec ses troupes et accompagné des otages qu’il s’était fait livrer. L’attaque allait commencer quand les habitants obtinrent l’échange de leurs otages contre le gouverneur et les autres prisonniers qu’ils avaient entre les mains. Le prince les assiégea et leur causa quelque dommage, puis se retira. En 217 (6 février 832), il les fit de nouveau assiéger et serrer de très près; mais le siège fut encore levé au bout d’un certain temps. Au commencement de 218 (26 janvier 833)
(1) Cette incursion fut dirigée par ‘Obeyd Allah ben ‘Abd Allah Balensi ( Bayàn, 1. 1.).
(2) Cette ville entretint alors des rapports avec Louis le Débonnaire (Dozy, H, OG). Le liaijùn (ii, 8G) fournit fort peu de renseignements et se borne à mentionner le siège qu’eut à subir Mérida en 217 ; le MadjnioiVa (texte, 138 et 13‘J) raconte les circonstances dans lesquelles le siège fut levé.
une nouvelle expédition réduisit cette ville, d’où s’éloignèrent lés fauteurs de désordres. L’un des habitants, xVJah’moûd ben ‘Abd el-Djebbar Maredi (de Mérida) fut (avec ses partisans) cerné par ‘Abd er-Rab’man ben el- H’akam, à la tête d’un fort détachement du djond; après une vive résistance les rebelles durent s’enfuir [P. 290] en laissant nombre de morts sur le terrain; la cavalerie les poursuivit dans la montagne et tua, fît prisonnier ou dispersa tout. Mais Mah’moûd ben ‘Abd el-Djebbâr échappa avec quelques-uns des siens et se réfugia à Montsâloût’ (i^JU ‘Abd er-Rah’mân l’y fit attaquer
en 220 (4 janvier 835), et les rebelles, battus en rebî‘ II ,^vril), s’enfuirent jusqu’à H’alk’ab. Un détachement de cavalerie fut lancé à leur poursuite, mais fut battu et perdit tous ses bagages. Mab’moûd regagnait les localités qu’il occupait quand il rencontra d’autres troupes d’‘Abd er-Rah’mân; on se battit, puis les deux corps ennemis s’en allèrent chacun de son côté. Mais Mah’moûd se trouva ensuite de nouveau face à face avec un détachement ennemi, qu’il battit et pilla complètement. Il marcha ensuite contre la ville de Mina ; son attaque resta victorieuse, et il s’empara des chevaux et des vivres qu’elle contenait. Il partit de là pour pénétrer sur le territoire des infidèles et conquit une place forte où il s’établit pendant cinq ans et trois mois. Il y fut attaqué par Alphonse, roi des Francs, qui, en redjeb 225 (îuai 840), s’empara de la place, mit à mort Mah’moùd et ses partisans, et expulsa le reste de la population.
(P. 293] En 214 (10 mars 829) mourut Idrîs ben Idrîs ben ‘Abd Allah ben el-H’asan ben el-H’asan ben ‘Ali ben Aboû T’âleb, qui était dans le Maghreb (1). Après lui ce fut son fils Mohammed qui prit le gouvernement de la ville de Fez; il nomma son frère El-K’âsim à Baçra, à
' (1) Selon Bekri, la mort d’Idrîs ben Idrîs arriva en rebî‘ 1 213 (pp. 263 et 280) ; sur cette date, cf. Fournel (i, 496).
Tanger et dans les territoires qui dépendent de ces villes, de môme qu’il chargea ses autres frères d’administrer les villes appartenant aux Berbères (1).
(P. 293] En 214 (10 mars 829), ‘Abd er-Rah’mân, rOmeyyade d’Espagne, alla attaquer la ville de Bâdja, qui s’était soustraite à son obéissance depuis les troubles occasionnés par Mançoùr (2), et s’en empara de vive force.
En la même année, Tolède fut le siège d’une révolte de Hâchim ed-D’arrâb contre le souverain ‘Abd er-Rah’mûn. Hachim était l’un de ceux qui avaient quitté Tolède lors du châtiment infligé par El-II’akam aux habitants de cette ville (3). A l’époque dont nous parlons, il quitta Cordoue, où il s’était retiré, et marcha sur Tolède^ où se groupèrent sous ses ordres les malfaiteurs et autres gens de cette espèce. 11 s’avança à leur tète vers le Wadi Tadjounia (4) et fît des incursions chez les Berbères et les autres habitants. Sa renommée grandit aussi bien que sa puissance, et de nombreux partisans se groupèrent autour de lui. Il causa de graves pertes aux habitants de Santaver et livra aux Berbères de fréquents combats. ‘Abd er-Rah’man fit cette année-là marcher contre lui un corps d’armée, mais l’issue des combats qui eurent lieu resta indécise: la situation de Hâchim ne fut pas compromise et il continua de s’emparer de nombreuses localités ; il dépassa Birket el-‘Adjoûz (l’étang de la Vieille) et commença à faire des incursions de cavalerie. En 216 (17 février 831), ‘Abd er-Rah’mân envoya de
(1) Sur le partage auquel procéda Mohammed, voir Bekri, p. 280; Bayân, i, 95; Fournel, i, 498 ; Berbères^ ii, 563.
(2) Je ne retrouve pas de traces de ce Mançoùr ailleurs.
(3) Voir sous l’année 191, p. 168. Cf. Dozy, ii, 98. Hâchim était un des otages emmenés par El-lFakam {Bayân^ ii, 85).
(4) Groupe de six caractères entièrement dépourvus de points
diacriticpies. La lecture ï’adjodm/ya (le Rio Tadjuna) m’est suggérée j)ar M. Er. Codera. '
nouveau une nombreuse armée au-devant de laquelle Hâchim se porta, à l’ouest du château de Samsatâ, près deDaroca(l). Une bataille acharnée s’engagea et dura [P. 294] plusieurs jours: Hâchim fut défait et y trouva la mort, ainsi que beaucoup de ses partisans, tous gens ambitieux, scélérats et fauteurs de troubles, dont Dieu arrêta les avanies.
(P. 310] Insurrection de Fad’l contre Ziyâdet Allâh
En 218 (26 janvier 833), Ziyâdet Allâh ben el-Aghlab(2) fit marcher des troupes contre Fad’l ben Aboû ’l-‘Anber, qui s’était révolté dans la péninsule [de Gherîk]. Fad’l demanda et obtint l’aide [P. 311] d’‘Abd es-Selâm ben el-Mofarredj Rab‘i, qui lui aussi était en insurrection depuis la guerre, que nous avons racontée, soulevée par Mançoùr, Les deux alliés se rencontrèrent avec l’armée de Ziyâdet Allâh à Medîuat-el-Yehoûd dans la péninsule, et à la suite d’un combat acharné, ‘Abd es-Selâm périt et sa tète fut envoyée à Ziyâdet Allâh. Fad’l se réfugia à Tunis, où il se fortifia et soutint le siège qu’en firent les troupes de Ziyâdet Allâh; mais celles-ci le réduisirent à l’extrémité et emportèrent la ville de vive force. Nombre d’habitants furent alors massacrés par les soldats vainqueurs, entre autres le juriste ‘Abbâs ben el-Welîd (3). Il ne prenait pas part à la lutte et était rentré dans sa demeure, où pénétra un soldat du djond ; alors saisissant son épée il se jeta dehors en proclamant la guerre sainte, et il fut tué. Pendant sept jours son
(1) Nom illisible, formé de cinq caractères sans points diacritiques. Je dois au même savant la lecture
(2) Ce chapitre est résumé dans une note des Berbères, i, 411, où la date 219 n’est qu’un lapsus; cf. Desvergers, p. 103; Fournel, I, 504 ; Bayân, i, 97.
(3) J’ai vainement cherché ce nom ailleurs.
cadavre resta abandonné sur un monceau de ruines sans qu’aucune bete féroce ou aucun oiseau de proie en approchât. C’était un homme vertueux qui avait appris les traditions auprès de (Sofyân) II)ii ‘Oyeyna et d’autres.
La prise de la ville causa la fuite de nombreux Tunisiens, dont le retour s’effectua à la suite du pardon qui ■leur fut octroyé par Ziyadet Allah,
[P. 313] Siège de Tolède
En 219 (15 janvier 834), ‘Abd er-Rali’man ben el-II’akam POmeyyade, souverain d’Espagne, envoya un corps de troupes commandé par Omeyya ben El-U’akarn contre Tolède, dont les habitants s’étaient révoltés contre El-H’àkam et soustraits à son autorité. Ce général serra la ville de près, coupa les arbres de (la banlieue) et détruisit les cultures, mais sans arriver à réduire les habitants. Alors il s’éloigna, mais en laissant à Calatrava un corps de troupes commandé par Meysera, connu sous le nom de Fata Aboù Ayyoûb. Quand il fut parti, une troupe nombreuse de Tolédans sortit de la ville dans l’espoir de trouver quelque occasion où la négligence de Meysera leur permettrait de s’emparer de lui et des siens. Mais ce chef, informé de leur tentative, IP. 314] dressa des embuscades dans divers endroits. Quand les Tolédans s’approchèrent de Calatrava pour tenter leur attaque, les troupes embusquées lesentourèrent de toutes parts et en firent un grand massacre; ceux qui purent y échapper s’enfuirent à Tolède. On coupa les têtes des cadavres et on alla les présenter à Meysera, qui fut péniblement impressionné par leur grand nombre et en eut une vraie frayeur; il en ressentit un vif chagrin et mourut quelques jours après (1).
Dans le cours de la môme année, il y eut encore à
(1) Voir lo récit du JkiyâHj ii, 8G, et de Dozy, ii, 98.
Tolède une violente émeute connue sous le nom de MaWamat el-^irâs (catastrophe de la corde?) et où de nombreux habitants périrent (1).
[P. 321] En 220 (4 janvier 835), ‘Abd er-Rah’man envoya une armée contre Tolède, mais les combats qu’elle livra ne la rendirent pas maîtresse de cette ville.
[P. 336] ‘Abd er-Rah’mân se rend maître de Tolède
Nous avons parlé déjà de la révolte des Tolédans contre ‘Abd er-Rah’mân ben El-H’akam ben Hichâm, le souverain omeyyade d’Espagne, et de l’envoi plusieurs fois renouvelé de troupes pour les réduire. En 221 (25 décembre 835), une troupe de Tolédans (2) se rendit à Calatrava, où se trouvaient des troupes d’‘Abd er- Rah’mân. [P. 337]. Alors ces guerriers réunis se mirent à pousser activement le siège de la ville et coupèrent aux habitants toute communication. Cette situation pénible dura jusqu’au commencement de 222 (13 décembre 836), où ‘Abd er-Rah’mân envoya encore contre eux son frère El-Welîd ben El-H’akam, qui les trouva épuisés par les suprêmes efforts qu’ils avaient faits ; éprouvés comme ils l’étaient par la longueur du siège, ils ne pouvaient plus résister aux attaques, et El-Welîd emporta la ville d’assaut le samedi 8 redjeb (15 juin 837). Il s’y installa et fit reconstruire le château qui dominait la porte du fort (3), car il avait été détruit sous le règne d’El-H’akam ; il en partit à la fin de cha‘bân 223 (fin juillet 838), c’està-dire après que la réorganisation administrative fut terminée et que le calme fut rentré dans les esprits.
(1) Le Bayân est muet à ce sujet.
(2) Les traîtres avaient Ibn Mohâdjir à leur tete {Bayân, ii, 87). Cf. Dozy, II, 99.
(3) C’est-à-dire le château élevé par ‘Amroûs.
[P. 350] Mort de Ziyâdet Allàh et avènement de son frère El-Aghlab (1)
Le 14 redjeb 223 (10 juin 838) mourul Ziyudct Allah ben Ibrahim ben el-Aghlab, émir d’Ifrîlciyya, à Page de cinquante et un ans neuf mois et huit jours, après un règne de vingt et un ans et sept mois.
Son successeur fut son frère Aboù ‘Affàn (2) el-Aghlab ben Ibrâhîm ben el-Aghlab, qui traita libéralement le djond^ réprima de nombreux abus, augmenta les traitements des gouverneurs et ht cesser les exactions de ceux-ci ; il proscrivit de Kayrawân le vin de dattes et le vin. En 224 (22 novembre 838), il dirigea contre la Sicile une incursion qui revint saine et sauve en ramenant du butin. En 225 (11 novembre 839), plusieurs châteaux -forts de Sicile demandèrent quartier aux musulmans, entre autres H’içn el-balloût’(Caltabellotta), Platano, Corleone et Moroû (Calatornauro ?). Une flotte musulmane débarqua en Calabre, où elle demeura victorieuse, puis rencontra et battit la flotte de l’empereur de Constantinople; la victoire fut complète, et les vaisseaux mis en fuite durent se réfugier à Constantinople. [P. 351] En 226 (30 octobre 840), une expédition fut faite en Sicile contre Castrogiovanni ; les assaillants firent du butin et des prisonniers, et promenèrent l’incendie sans rencontrer de résistance. De là ils marchèrent contre H’içn el-Ghîrân (Fort des grottes), qui se compose de quarante grottes, et le mirent entièrement au pillage.
C’est en cette année que mourut, comme nous le raconterons, Aboù ‘Affân.
(1) Sur ce chapitre, qui est traduit dans la Biblioteca, i, 372, comparez la note 1 de la p. 194.
(2) On lit Abou qk’âl dans le Bayân, i, 99, et dans Ibn Khaldoùn [Berbères, i, 414; Desvergers, 111).
[P. 351] En 223 (2 décembre 837), ‘Abd er-Rah’mân ben el-H’akam, souverain d’Espagne, envoya une armée contre Alava; elle s’établit auprès de H’içn el-Gharât, qu’elle assiégea; elle s’empara du butin qu’elle y trouva, en tua les habitants et s’en retourna, emmenant captifs les femmes et les enfants (1).
[P. 361] Expédition des Musulmans d’Espagne
En 224 (22 novembre 838), ‘Abd er-Rah’mân envoya sur le territoire ennemi ‘Obeyd Allah (2), connu sous le nom d’Ibn el-Balensi. Ce général poussa jusqu’à Alava et eut à soutenir un combat acharné contre les polythéistes, qui étaient sortis en nombre au-devant de lui ; mais ceux-ci furent défaits, et il en fut tué une quantité innombrable. Les monceaux formés par les têtes coupées étaient tellement hauts que les cavaliers qu’ils séparaient ne se voyaient pas les uns les autres.
En la même année, Loderîk’ tenta avec son armée une incursion contre Medinaceli, en Espagne. Fortoûn ben Moûsa, à la tête de troupes nombreuses, s’avança contre lui, le défit et lui tua beaucoup d’hommes; puis il alla assiéger le château qu’avaient élevé les habitants d’Alava, vis-à-vis les places frontières musulmanes, le prit et le détruisit (3).
(1) En l’année 223, une expédition contre la Galice fut commandée par El-Welîd ben el-H’akam {Bayân, ii, 87).
(2) J’ai corrigé le texte, qui lit « ‘Abd Allâh », tant par ce que nous savons d'autre part qu'à cause de la leçon correcte imprimée dans Makkari (i, 222), qui parle de cette campagne. D’après le Bayân (l. 1.), le chef de l’expédition aurait été El-H’akam, fils du khalife.
(3) Le Bayân (1. 1.) parle seulement d’une campagne entreprise en 225 par ‘Abd er-Rah’mân en personne. Makkari {l. l.) parle de l’attaque du roi chrétien et d’une campagne du khalife, qu'il semble mettre l’une et l’autre sous l’année 224. Voir plus bas.
[P. 362] En 224 (22 novembre 838), la guerre éclata en Ifrîkiyya, entre ‘Isa ben Rey^an Azdi et les Lawâta, les Zawûgha et les Miknûsa. La lutte eut lieu entre Gafça et K’asPîliya^ et ‘Isa égorgea tous ses ennemis jnscin’au dernier (1).
En la meme année, les habitants de Sidjilmasa, d’accord avec Midrâr ben El-Yasa‘, confièrent le pouvoir en cette ville à Meymoùn ben Midrar et expulsèrent le frère de ce dernier, connu sous le nom d’Il)n Tak’iya. Meymoùn, après qu’il eut bien établi son autorité, déporta son père et sa mère dans l’une des bourgades de Sidjilmasa (2).
[P. 367] En clia‘bûn 225 (juin 840), ‘Abd er-Rah’man, souverain d’Espagne, pénétra sur le territoire des polythéistes à la tête d’une nombreuse armée et s’avança en Galice, où il se rendit maître de plusieurs forts. Il parcourut le pays en y semant la ruine, le pillage et la mort, et y faisant de (nombreux) captifs. A la fin de cette incursion, qui dura longtemps, il rentra à Cordoue (3).
[P. 369] Mort d’El-Aghlab ; règne d’Aboû’ l-‘Abbâs Moh’ammed ben el-Aghlab
Le jeudi 22 rebî‘ II 226 (17 février 841), mourut El-Aghlab ben Ibrâhîm, après un règne de deux ans, • sept mois et sept jours (4).
(1) Cette affaire, que Noweyri passe sous silence, est aussi rappelée par le Bayân, i, 99, et par Ibn Khaldoûn (Desvergers, p. 111); cf. Fournel, i, 507.
(2) Comparez Bayân, i, 100 et 155 ; Bekri, p. 333 ; Fournel, i, 508. On trouve aussi l’orthographe Ibn Bakiya.
(3) Voyez p. 211, n. 3. — Makkari (i, 223) mentionne aussi sous cette année un écliange d’ambassades entre les cours de Cordoue et de Constantinople.
(1) D’autres allongent cette période d’une couple de mois (Fournel, I, 509).
Il eut pour successeur son fils Aboû’ l-‘Abbâs Moh’ammed ben el-Aghlab ben Ibrâhîm ben el-Aghlab, dont l’autorité s’étendit sur toute l’Ifrîkiyya (1). En 239 (11 juin 853), il fonda non loin de Tâhert une ville qu’il nomma ‘Abbâsiyya ; elle fut livrée aux flammespar Aflah’ ben ^Abd el-Wahhab l’Ibâd’ite, qui envoya cette nouvelle à rOmeyyade régnant en Espagne, et ce dernier lui fit parvenir pour sa peine la somme de cent mille dirhams (2). Moh’ammed ben el-Aghlab mourut [P. 370] le lundi 1®'' moh’arrem 242(9 mai 856), après un règne de quinze ans, huit mois et dix jours.
Règne d’Aboû Ibrâhîm Ah’med, fils du précédent
Aboû Ibrahim Ah’med, qui remplaça son père défunt (3), traita le peuple avec justice, donna de grosses soldes au djond et bâtit en Ifrîkiyya dix mille châteaux-forts en pierre et chaux avec portes de fer; il acquit de (nombreux) esclaves noirs. Aucun soulèvement n’agita son règne, et il mourut le mardi 17 dhoù’ 1-k’a^da 249 (31 décembre 863); il avait vingt-huit ans et avait régné sept ans, dix mois et douze jours.
Règne d’Aboû Moh’ammed Ziyàdet Allah, frère du précédent
Ziyâdet Allâh succéda à son frère (4) et marcha sur les traces de ses prédécesseurs ; mais il mourut bientôt, le
(1) Sur le règne de ce prince, voir le Bayân^ i, 100; Desvergers, 112 ; Fournel, i, 509; Berbères, i, 415.
(2) La fondation de cette ville ainsi que sa destruction, sont encore rappelées ailleurs {Berbères, i, 419; Belâdhori, p. 234; Desvergers, p. 112, où la date 237 est probablement une faute typographique ; Fournel, i, 513).
(3) D’autres disent son oncle (p. ex. le Bayân, i, 105); voir Fournel, I, 515.
(4) La plupart des auteurs disent de même, probablement avec
samedi 19 dhoû 1-k’a‘da 250 (23 décembre 864), après un règne d’un an et six jours.
Règne de Moh’ammed ben Ah’med ben el-Aghlab (1)
Ziyâdet Allah eut pour successeur Aboù ‘Abd Allah Moh’ammed ben Ah’med ben Moh’ammed ben el-Aghlab, qui suivit la même voie que ses prédécesseurs ; il était lettré, intelligent et sage administrateur, mais les chrétiens purent alors s’emparer de plusieurs localités de Sicile. Lui aussi éleva des forteresses et des corps de garde sur le littoral. 11 y a en Occident (2) une région appelée la Grande Terre, à quinze jours de Bark’a, où l’on trouve sur le littoral la ville de Bâra (Bari), habitée par des chrétiens qui ne sont pas des Roûm. Cette ville fut l’objectif d’une expédition, qui ne réussit pas, de H’ayât (3), affranchi d’El-Aghlab, puis de Khalfoûn [P. 371] le Berbère, qu’on dit affranchi de Rebî‘a, et qui s’en rendit maître sous le khalifat d’El-Motawakkil. On vit ensuite prendre le dessus un nommé El-Mofarredj ben Sâlim (4), qui se rendit maître de vingt-quatre châteaux-forts qu’il garda ; puis il annonça ses conquêtes au gouverneur d’Egypte, en ajoutant qu’il ne voyait, tant pour lui que pour ses compagnons, d’autre moyen de dire (canoniquement) la prière que si le (khalife et) imam l’investissait de ce pays et lui en confiait l’administration, de manière à n’être plus un simple conquérant; puis il édifia une mosquée principale (djâmi^).
raison; certains disent son père^ leçon qui se retrouve dans le ms de Paris (mais cf. Berbères^ i, 422; Fournel, i, 518).
(1) Ce chapitre figure dans la Biblioteca^ 389.
(2) Ce qui suit est presque entièrement extrait de Belâdhori, p. 234 et 235.
(3) H’abla (Djabala?), d’après Belâdhori.
(4) Sellâm {Ibid. J.
Au bout de quelque temps, ses compagnons se soulevèrent contre lui et le massacrèrent.
Aboû^Abd Allâh Moh’ammed mourut en 261 (15 octobre 874).
Nous avons parlé d’un seul coup de tous ces princes à cause du petit nombre de faits se rapportant à chacun d’eux.
[P. 377] En 227 (20 octobre 841), une armée envoyée en territoire ennemi par ‘Abd er-Rah’mân fut, entre Arboûna (Narbonne) et Chertânia (la Gerdagne), entourée par les chrétiens ; la bataille dura toute la nuit, mais au matin la faveur divine descendit sur les musulmans, qui restèrent vainqueurs. Moûsa ben Moùsa, chef de l’avant-garde, déploya dans cette bataille un courage remarquable (1). Des dissentiments qui éclatèrent entre lui et Djerîr ben Mowaffek’, un autre des principaux personnages de l’état, furent cause de la révolte de Moûsa contre ‘Abd er-Rah’mân.
En cette année aussi mourut Alphonse, roi des chrétiens d’Espagne (2), après un règne de soixante-deux ans, ainsi que le juriste mâlekite Moh’ammed ben ‘Abd Allâh ben H’assân Yah’çobi (3), qui était originaire d’ifrîkiyya. (Orthographe de Chert’âniya).
(1) Cette campagne est rappelée par le Bayân (ii^ 88) sous l’année
227. Makkari (t. i, 222) la place sous l’année 226, et l'éditeur, corrigeant de ses mss, l’a transformé en
(2) Alphonse ii le Chaste, roi des Asturies.
(3) Le Bayân (i, 100) rappelle aussi la mort de ce disciple de Mâlik ben Anas et rapporte une anecdote le concernant ; il l’appelle Aboû Moh’ammed ‘Abd Allâh ben Aboû H’assân Yah'çobi, nom sous lequel parle aussi de lui Ibn Farhoun (ms arabe 5032 de Paris, f. 65 v°) ; ce biographe hésite entre les années 226 et 227 pour la date de la mort de ce juriste.
[Tome VII, p. 3] Expéditions des musulmans en Sicile (1)
En 228 (9 octobre 842), El-Fad’l ben Dja‘far Hamadani opéra lin débarquement dans le port de Messine, d’où il envoya diverses colonnes qui rapportèrent un butin considérable. Les habitants de Naples lui demandèrent quartier et firent cause commune avec lui. El-Fad’l attaqua vigoureusement la ville de Messine (2), mais sans pouvoir s’en rendre maître. Alors un corps de troupes contourna une montagne qui domine cette ville, la gravit, puis en redescendit sur la ville même, dont la population était absorbée par la lutte qu’elle soutenait contre [Ibn] Dja‘far; se trouvant ainsi prise à revers, elle lâcha pied, et les musulmans restèrent maîtres de Messine.
La m ême année eut lieu la prise de la ville de Meskan (3).
En 229 (29 septembre 843), Aboù’l-Aglilab el-‘Abbâsben el-Fad’l, à la tête d’un corps de troupes, arriva jusqu’à Obéra (4), dont les habitants, à la suite d’un combat acharné, durent fuir : dix mille des leurs perdirent la vie, tandis que trois musulmans seulement trouvèrent le martyre. Pareil fait ne s’était pas encore produit en Sicile.
En 232 (27 août 846), El-Fad’l ben Dja'Tar, qui avait commencé le siège de Lentîni, fut averti que les habitants, ayant adressé une demande de secours au Patrice qui était en Sicile, avaient obtenu une réponse favorable: « Le signal de mon arrivée, avait-il ajouté, consistera
(1) Ce chapitre figure dans la Biblioteca (i, 374).
(2) J’adopte la leçon d’Amari et du ms de Paris, au lieu de celle du texte imprimé.
(3) Amari fl. l. i, 374) croit qu’il s’agit de Mih’ikàn, aujourd’hui Alimena.
(4) Amari (ib. i, 375) propose de lire (Butira?).
en feux allumés trois nuits de suite [P. 4] sur telle montagne; j’arriverai le quatrième jour pour assaillir les musulmans de concert avec vous. » Alors El-Fad’l fit allumer pendant trois nuits des feux sur la montagne en question, ce qui fit que les habitants de Lentîni commencèrent leurs préparatifs. De son côté le général musulman fit les siens : il organisa une embuscade du côté de laquelle les assiégeants devaient, quand ils seraient attaqués, feindre de fuir, pour ensuite faire volte-face quand ils l’auraient dépassée. Le quatrième jour en effet, les habitants de Lentîni, qui attendaient l’arrivée du Patrice, firent une sortie en masse et attaquèrent les musulmans, qui prirent la fuite et attirèrent les chrétiens jusqu’au-delà de l’embuscade ; puis ils firent volte-face, tandis que leurs camarades apostés attaquaient l’ennemi par derrière. Il en fut fait un grand carnage, et le petit nombre de ceux qui échappèrent demandèrent grâce pour leurs vies et leurs biens, à quoi les musulmans consentirent moyennant reddition de la ville.
Dans la même année les musulmans s’installèrent dans la ville de Tarente en Lombardie et y fixèrent leur séjour.
En 233 (16 août 847), dix chelendt chrétiens vinrent jeter l’ancre à Mersa et-T’în [Mondello, près Palerme(l)] et débarquèrent des soldats ; mais ceux-ci s’égarèrent et, forcés de revenir sans avoir rien pu faire, ils se rembarquèrent sur les bâtiments qui les avaient amenés, dont sept furent submergés.
En 234 (5 août 1848), les Ragusains conclurent la paix avec les musulmans moyennant livraison de la ville et de ce qu’elle renfermait. Les vainqueurs la détruisirent après en avoir enlevé tout ce qui était transportable.
En 235 (25 juillet 849), une troupe de musulmans
(1) Voir sur cet endroit Edrisi, dans la portion traduite par Amari, 1 1 h 120.
marcha contre Castrogiovanni et en revint saine et sauve, après avoir livré cette ville au pillage, au meurtre et à rincendie.
En redjeb 236 (janvier 851), mourut l’émir musulman de Sicile, Moh’ammed ben ‘Abd Allah ben el-Aghlab, [P. 5] qui avait exercé le pouvoir pendant dix-neuf ans (1). Il résidait à Palermc, d’où il ne sortait pas ; il se contentait d’envoyer de là des troupes et des colonnes qui lui servaient d’instruments de conquête et de pillage.
Guerre entre Moûsa et El-H’àrith ben Yezîgh (2)
En 228 (9 octobre 842) des combats eurent lieu contre Moûsa, gouverneur de Tudèle, et El-IIûrith ben Yezîgh, qui commandait l’armée du souverain d’Espagne, ‘Abd er-Rah’mân, voici à quel propos (3). Nous avons dit qu’en 227 (20 octobre 841) des dissentiments fondés sur la jalousie avaient éclaté entre Moûsa ben Moûsa, l’un des principaux officiers d’ ‘Abd er-Rah’màn et gouverneur de Tudèle, et les autres généraux. Alors ce chef se souleva contre ‘Abd er-Rah’man, qui fit marcher contre lui des troupes commandées par H’arith ben Yezîgh et par d’autres chefs. Près de Borja (4) eut lieu
(1) D’après la table des gouverneurs de Sicile dressée par Amari fBihliotecaj trad. ii^ 723), ce personnage commença d’occuper cette situation en 217, mais fut remplacé en 220 par Ibrâhîm ben ‘Abd Allâh fsupra, p. 192). Ce dernier ne fit probablement qu’un intérim de courte durée, si l’on accepte la durée de dix-neuf ans qu’assigne notre auteur au commandement de Moh’ammed ben ‘Abd Allâli, lequel était d’ailleurs en Ifrîkiyya en 218 {Bayân, 97), et qu’on retrouve en Sicile en 220 {ib.^ 98).
(2) Cet officier est probablement celui dont le nom est écrit El-ll’ârith ben Bezî‘ par le Bayâ7i, ii, 98. Le nom Bezî‘ figure plus haut, sous l’année 198.
(3) Les événements qui suivent sont indiqués très brièvement dans le Bayàn, ii, 89. Makkari n’en parle pas.
(4) Il s’agit certainement de la Borja située au sud de Tudèle et autre que la Berja dont parle Edrisi, qui se trouve près d’Alméria.
une rencontre où Moùsa perdit de nombreux soldats, y compris l’un de ses cousins. El-H’ârith retourna ensuite à Saragosse. Mais Moûsa ayant envoyé son fils Alb ben Moûsa à Borja, El-H’arith vint assiéger cette dernière ville et s’en empara, puis s’en retourna après avoir fait mourir le fils de Moûsa. 11 (Moûsa?) se rendit ensuite à une invitation de (El-H’ârith?), qui lui offrit de conclure la paix moyennant abandon de la ville; mais Moûsa se retira à Arnît (Arnedo), si bien qu’après l’avoir cherché plusieurs jours, El-H’ârith marcha sur cette localité et y assiégea son adversaire. Celui-ci députa alors à Garcia, l’un des princes polythéistes d’Espagne : une alliance fut conclue entre eux contre El-H’ârith, et des embuscades furent préparées sur la route que celui-ci devait suivre. (Moûsa lui-même) se posta avec un corps de cavalerie et d’infanterie dans un endroit nommé près de la rivière
qui arrose cette localité. Quand El-H’ârith arriva à cette rivière, il fut assailli à l’improviste et entouré de toutes parts; il lutta vaillamment, mais un coup qui l’atteignit à la tête lui creva l’œil, et il fut fait prisonnier.
‘Abd er-Rah’mân, vivement impressionné par cet échec, équipa une nombreuse armée dont il confia le commandement à son fils Moh’ammed, et qu’il envoya contre Moûsa en ramadân 229 (mai-juin 844). Moh’ammed s’avança vers Pampelune et livra près de cette ville à une forte armée polythéiste une bataille où Garcia et nombre des siens périrent. Moûsa s’étant ensuite livré à de nouveaux actes de rébellion contre ‘Abd er-Rah’mân, ce prince leva et fit marcher contre lui un corps de troupes considérable. [P. 6] Le rebelle demanda alors la paix, qui lui fut accordée; il donna son fils Ismâfil en otage, et le gouvernement de Tudèle lui fut rendu. A son arrivée dans cette ville, il en expulsa tous ceux dont il avait quelque chose à craindre et s’y établit solidement.
[P. 11] Attaques des polythéistes contre les musulmans d’Espagne (1)
Eli 230 (17 septembre 844), les Madjoùs, partis des régions les plus éloignées de l’Espagne, vinrent attaquer par mer les pays musulmans. Ils se montrèrent tout d’abord en dhoû’ 1-hiddja 229 (août-septembre 843) près de Lisbonne (2), où ils restèrent treize jours et où ils livrèrent plusieurs combats aux musulmans; do là ils gagnèrent Cadix, puis Sidona, où il y eut aussi plusieurs rencontres. Le 8 de moharrem (24 septembre), ils se dirigèrent sur Séville, à douze parasangcs de laquelle ils établirent leur camp. De nombreux fidèles allèrent les y attaquer, mais furent battus et laissèrent sur le terrain quantité de morts. L’ennemi vint alors camper à deux milles de la ville, dont les habitants, qui firent une sortie contre lui, furent encore défaits le 14 do moharrem (30 septembre) et perdirent beaucoup de monde tant en tués qu’en prisonniers. Les Madjoùs n’épargnèrent ni hommes ni bêtes, s’installèrent pendant vingt-quatre heures dans la banlieue de la ville et regagnèrent ensuite leurs navires. Alors l’armée d’ ‘Abd er-Rah’mân entra en ligne, ayant à sa tête de nombreux officiers; elle résista à l’impétueuse attaque des Madjoùs, qui perdirent soixante-dix hommes et durent se retirer à bord de leurs batiments, mais sans être poursuivis parles musulmans. Au reçu de cette nouvelle, ‘Abd
(1) Sur cette attaque des Normands, voir Dozy, Recherches, 3® éd., t. II, p. 252, où l’on trouve les divers récits arabes, en texte et en traduction, qui y sont relatifs, moins toutefois celui d’Ibn el-Atbîr, qui a échappé à ce savant, et qui a d’ailleurs été à peu près copié par Noweyri. Cf. A. Kristoffer, La première invasion des Normands dans r Espagne musulmane en S4 î, Lisbonne, 1892.
(2) Ils arrivaient d’Afrique, où ils avaient opéré un débarquement à Asîlaou Arzilla, d’après Bekri (p. 254); Baydn^l^ 240; II, 89. Cf. Fourncl, I, 530.
er-Rah’maii envoya une autre armée qui combattit vigoureusement les Madjoûs. Ceux-ci^ obligés de reculer, furent rejoints, le 2 de rebî^ I (26 novembre), par les musulmans, qui avaient reçu des secours de partout et dans les rangs desquels tout le monde’ venait se ranger. Attaqués par les Madjoûs, ils commencèrent par plier, mais ensuite l’ordre se rétablit, et nombre d’entre eux ayant mis pied à terre, l’ennemi s’enfuit en laissant sur le terrain environ cinq cents cadavres ; on lui prit quatre navires, auxquels on mit le feu après en avoir retiré ce qu’ils contenaient. Plusieurs jours se passèrent ensuite sans aucun fait de guerre, car les Madjoûs ne débarquèrent pas. Les infidèles allèrent ensuite attaquer Niébla, où ils firent des prisonniers (1); puis ils débarquèrent dans une île proche de K’oûrîs (Gorias) pour y procéder au partage du butin. Ce spectacle enflamma de colère les musulmans, [P. 12] qui franchirent la rivière pour les attaquer et leur tuèrent deux hommes. Alors les Madjoûs allèrent à Sidona, où ils restèrent deux jours à s’emparer de vivres et à faire des prisonniers. Des batiments d’ ^Abd er-Rah’mân, souverain de l’Espagne, arrivèrent ensuite à Séville, et à cette nouvelle les Madjoûs tombèrent sur Niébla, où ils continuèrent à piller et à faire des captifs, puis successivement sur Ocsonoba (2), Bâdja et Lisbonne. Ensuite ils se retirèrent et l’on n’entendit plus parler d’eux, de sorte que les populations purent respirer.
Certains chroniqueurs arabes ont aussi raconté l’incursion des Madjoûs à Séville en 246 (27 mars 860), laquelle offre des points de ressemblance avec celle dont nous venons de parler, mais j’ignore si c’est la môme, puisque la date est différente, ou s’il s’agit d’une autre. Il est plus vraisemblable que les deux n’en font qu’une ;
(1) J’ai respecté la leçon du texte, qui se retrouve aussi dans un ms de Noweyri ; Dozy a lu a se rendirent maîtres d’une galère ».
(2) Les ruines de cette ancienne ville épiscopale sont au nord de Faro, au lieu nommé aujourd’hui Estoy (Dozy, L L).
je viens de faire le récil de la première, parce que Ton trouve dans chacune des traits différents.
(P. 16] En 231 (G septembre 845), une armée musulmane pénétra en Galice sur le territoire des infidèles, où elle pilla et massacra tout. Elle s’avança jusqu’à la ville de Léon, dont elle entreprit le siège avec des catapultes. Les habitants effrayés s’enfuirent en abandonnant la ville et ce qu’elle renfermait, de sorte que les musulmans y pillèrent à leur gré, puis ruinèrent ce qui restait. Mais ils se retirèrent sans avoir pu détruire les murailles, car elles avaient dix-sept coudées de large (1), et ne purent qu’y ouvrir de nombreuses brèches.
[P. 17] En 231 (6 septembre 845), la guerre éclata en Ifrîk’iyya entre Ab’med ben el-Agblab et son frère Mob’ammed ben el-Agblab. Le premier suivi d’une troupe de partisans assaillit le second dans son palais, dont les portes furent fermées parles gens de Moh’ammed; il y eut d’abord combat, mais ils finirent par s’arranger. L’influence d’Ab’med devint prépondérante, et la direction des bureaux passa entre ses mains, de sorte qu’il avait toute la réalité d’un pouvoir queMoh’ammed n’exerçait que nominalement. Cette situation dura jusqu’en 232 (27 août 846), où Moh’ammed, à la suite d’une entente conclue avec certains de ses cousins paternels et de ses clients, put combattre Ab’med : il s’empara de sa personne et l’exila en Orient, tandis que lui-même reprit l’exercice du pouvoir. Ah’med mourut en ‘Irak’ (2),
(1) Le Bayân (ii, 91) parle aussi de cette affaire ; il donne également aux murailles une épaisseur de dix-sept à dix-huit coudées, de même que Makkari, i, 223. Voir Dozy, Recherches^ t. i, p. 153 de la 2* éd. et 140 de la 3*.
(2) On trouve de longs détails sur la guerre entre les deux frères dans les Berbères, i, 416; Baiyân, i, 101-102; Fournel, i, 509. D’apres Ibn Khaldoûn-Desvergers (p. 113), ce fut en 232 que Mohammed remporta définitivement sur Ahmed.
[P. 23] En 232 (27 août 846), Moûsa, violant ses promesses, se révolta en Espagne contre le souverain ‘Abd er-Rah’mân ben El-H’akam, alors que la paix était conclue entre eux et que Moûsa s’était soumis. La prince fit marcher contre le rebelle une armée à la tête de laquelle il mit son fils Moh'ammed.
L’Espagne eut beaucoup à souffrir de la faim par suite d’une grande sécheresse qui commença en l’an 232 (1). Beaucoup d’hommes et d’animaux périrent^ et les arbres desséchèrent (sur pied), si bien que l’on cessa de semer. Mais en cette année (sic)^ on se mit à prier pour avoir de l’eau, et l’on put arroser et semer; les ravages causés par la sécheresse s’arrêtèrent.
[P. 27] En 233 (16 août 847), Moh’ammed ben el-Aghlab, émir d’Ifrîk’iyya, révoqua Sâlim ben Ghalboùn, qu’il avait nommé gouverneur du Zâb. Celui-ci s’avança vers
K’ayrawân, mais quand il fut arrivé au fort de (2),
il manifesta (3) ses projets de révolte et se dirigea vers Laribus. Sur le refus des habitants de le laisser pénétrer dans cette ville, il se rendit à Bâdja, où il se mit à l’abri. Mais Ibn el-Aghlab envoya contre lui des troupes commandées par Khafàdja ben Sofyân, qui alla camper sous les murs de cette ville et commença à l’attaquer. Sâlim tenta de fuir de nuit, mais il fut poursuivi et tué par Khafàdja, qui porta sa tête à Ibn el-Aghlab. Celui-ci fit également mettre à mort Azhar ben Sâlim, qu’il gardait prisonnier.
[P. 29] Troubles en Ifrîk’iyya
En 234 (4 août 848), ‘Amr ben Selîm Todjîbi, connu
(1) Cette disette est aussi mentionnée par le Bayân (ii, 91).
(2) Texte ; lisez Belezma (?) ; dans le récit du Bayân (i, 103), il n’est pas parlé de ce château.
(3) J’ai corrigé du texte verbe qu’on retrouve dans
le passage parallèle du Bayân.
sous le nom d’El-K’awî‘, [P. 30] se révolta contre Moh’ammed ben el-Aglilab, qui le fit assiéger dans Tunis cette année-là, mais sans succès, de sorte que les troupes durent se retirer. En 235 (25 juillet 849), Ibn el-Aghlab envoya de nouveau contre le rebelle une armée qui lui livra bataille non loin de Tunis ; mais un grand nombre de soldats aghlabides firent défection et passèrent du côté d’El-K’awî^; qui resta vainqueur et dont la situation acquit plus de relief. En 236 (14 juillet 850), de nouvelles troupes aghlabides défirent enfin le rebelle et firent un grand massacre de ses partisans ; lui-mème fut poursuivi par un homme qui le décapita, et l’armée d’ibii el-Aghlab entra à Tunis l’épée à la main en djomâda I (1).
[P. 33] En 235 (25 juillet 849), le khalife (abbaside) El-Motawakkil fit reconnaître ses trois fils en qualité d’héritiers présomptifs. A Moh’ammed, à qui il attribua le surnom honorifique d’El-Montaçir billah, il attribua à titre de fiefs l’ifrîk’iyya, le Maghreb tout entier..., etc.
[P. 34] Événements d’Espagne
En 235 (25 juillet 849), ‘Abbas ben Welîd, connu sous le nom de Tabli ( combattre dans les environs
de Todmîr un rassemblement qui s’était formé et avait pris pour chef un nommé Moh’ammed ben Tsa ben Sabik’. 'Abbas réduisit cette région, combattit les rebelles et s’en retourna après leur avoir accordé la paix.
La meme année, des troubles occasionnés par les habitants de Tûkoronna et par les Berbères des environs furent sévèrement réprimés par un corps de troupes qu’'Abd er-Rah’mûn envoya contre eux.
El-Mondhir, que son père 'Abd er-Rah’mân avait
(1) Correspondant au 9 nov.-8 déc. 850 ; dans le récit de ces événements par le IJayàn (i, 103), on lit le 10 rebî I, ou 20 sept.
envoyé faire une incursion contre les chrétiens à la tête d’une armée considérable, pénétra dans le pays d’Alava (1).
En redjeb (janvier-février 850), de grandes inondations eurent lieu en Espagne : le pont d’Ecija fut emporté, les moulins furent détruits, le fleuve de Séville submergea seize bourgades, et le Tage, devenu large de trente milles, en submergea dix-huit. Ces graves désastres affligèrent tout le pays dans l’espace d’un seul mois (2).
Rodmîr ben Adfounch (Ramire I®"', fils de Bermude) mourut en redjeb, après un règne de huit ans.
Le poète Aboû ’s-Sawl Sa‘îd ben Ya^mer ben ‘Ali mourut à Saragosse.
[P. 38] En 236 (14 juillet 850), H’abîba le Berbère (3) se révolta en Espagne, dans les montagnes d’Algéziras. Les nombreux partisans qui se joignirent à lui furent arrêtés dans leurs incursions victorieuses par des troupes d'‘Abd er-Rah’mân, qui les battirent et les dispersèrent.
En la même année, des troupes d’Espagne firent une expédition sur le territoire de Barcelone ; elles y tuèrent de nombreux habitants, emmenèrent tout le reste en captivité et revinrent sans encombre, chargées de butin (4).
[P. 40] Gouvernement d’El-‘Abbâs ben el-Fad’l en Sicile ; ses conquêtes (5)
Nous avons dit, sous l’année 228, que Moh'ammed ben ‘Abd Allah, émir de Sicile, mourut en 236 (14 juillet 850).
(1) Le Bayàn, qui ne parle d’aucune des trois expéditions qui précèdent, mentionne par contre, sous les années 234 et 235, des opérations militaires aux îles Baléares.
(2) Les ravages causés par cette inondation sont aussi rappelés par le Bayàn (ii, 91-92).
(3) Il est appelé H’abîb Bernesi par le Bayàn (ii, 92).
(4) Ni le Bayàn ni Makkari n’ont mentionné cette campagne.
(5) Ce chapitre et le suivant figurent dans la Biblioteca, i, 377. Il faut aussi comparer le Bayàn sous les années correspondantes.
A sa mort, les musulmans tombèrent d’accord pour mettre à leur tète El-‘Abbàs ben el-Fad’l ben Ya‘koùb, et informèrent de leur choix l’émir d’Ifrîk’iyya, Mohammed ben el-Aghlab, qui envoya son investiture au nouveau chef. Avant meme que ce diplôme lui fût parvenu, El- ‘Abbas avait envoyé en expédition diverses colonnes qui avaient rapporté du butin. Après sa nomination officielle, il se mit lui-merneen campagne. Il envoya une colonne commandée par son oncle paternel Hebah’, qu’il avait mis à la tète de son avant-garde, contre le fort d’Aboû Thawr (Caltavulnro), et cet officier en revint avec du butin et des prisonniers. El-‘Abbàs fit massacrer ceux-ci et s’avança vers Caslrogiovanni en pillant, brûlant et détruisant tout sur son passage : il voulait ainsi forcer le Patrice à sortir pour le combattre, mais ce fut en vain, et il dut retourner (à Palerme).
En 238 (22 juin 852), il poussa avec une armée considérable jusqu’à Castrogiovanni et se livra au pillage et à la destruction ; puis il alla à Catane, à Syracuse, à Nout’os (Noto) et à Raguse, continuant de semer dans ces régions le pillage, la ruine et l’incendie. Il alla camper sous les, murs de Bothîra (Butera), dont les habitants, après avoir subi un siège de cinq mois, obtinrent la paix moyennant livraison de cinq mille (esclaves).
En 242 (9 mai 856), El-‘Abbàs, à la tète d’un corps de troupes important, se rendit maître de cinq châteauxforts (1).
En 243 (29 avril 857), il marcha contre Castrogiovanni, dont les habitants firent une sortie où ils furent mis en déroute et subirent des pertes importantes. Il se dirigea de là contre Syracuse, Tabermîn (Taormina)' et autres villes en se livrant au pillage, à la destruction et à l’incendie. Il mit enfin le siège devant El-K’açr el-djedîd (2),
(1) Ou, selon le ms de Paiis, « de nombreux chùtcaux-forts ».
(2) C’est-à-dire le Château-Neuf; le Bayâti Ht « K’açr el-h’adîd » ; peut-être Caj^diano (Amari, Storia dei Mus., i, 327).
[P. 41] qu’il serra de très près. En vain les chrétiens assiégés lui offrirent une rançon de quinze mille dinars, il refusa de l’accepter et poursuivit le siège; iis consentirent à rendre la place à condition qu’il laissât en liberté deux cents d’entre eux seulement. Cette condition fut acceptée, et après avoir mis en vente toute la population moins les deux cents stipulés, il démantela cette place forte.
Prise de Castrogiovanni (1)
Cette conquête fut opérée par les musulmans en 244 (18 avril 858). Castrogiovanni était devenue la capitale chrétienne de la Sicile à cause de sa forte situation, et avait ainsi remplacé Syracuse, où résidait auparavant le chef de l’île, depuis que les musulmans s’étaient rendus maîtres d’une partie du pays. Or, El-‘Abbâs marcha à la tête des forces musulmanes contre Castrogiovanni et Syracuse, en même temps qu’il expédiait une flotte ; celle-ci rem ontra quarante chelendi chrétiens, qui durent fuir après avoir soutenu un combat acharné et en laissant aux vainqueurs dix de ces bâtiments avec les hommes qui les montaient. El-"Abbâs retourna alors dans sa ville (de Palerme). Puis l’hiver étant venu, une colonne fut expédiée contre Castrogiovanni, d’où elle revint après s’être livrée au pillage et à la destruction, ramenant un prisonnier chrétien qui était un personnage de marque. Comme El-‘Abbâs donnait l’ordre de le mettre à mort, il demanda à être épargné en promettant de fournir de bons renseignements, et aux interrogations d’El-‘Abbâs, il répondit en ces termes : « Je puis te procurer la prise de Castrogiovanni en t’indiquant le chemin qui y conduit. Par ce temps d’hiver et de neige, la garnison n’ayant pas à redouter vos attaques n’exerce pas de surveillance, et
(1) Cet important événement n’est pas même rappelé par le Bayân sous cette année.
je pourrais introduire dans la ville une troupe de tes soldats que tu enverras avec moi ». KU‘Al)bâs choisit donc deux mille cavaliers d’entre les plus braves et les plus résolus, et l’on se mit en marche. Non loin de la ville, il se mit en embuscade et envoya son oncle Rebali’ avec ses hommes d’élite. Cette petite troupe s’avança couverte parla nuit, et le chrétien, qui marchait enchaîné devant Rebah, leur fit voir l’endroit dont il fallait se rendre maître ; on dressa alors les échelles et l’on se trouva ainsi sur la montagne ; puis on atteignit les murailles de la ville vers l’aube et alors que les sentinelles étaient endormies. Par une petite porte qui laissait entrer l’eau et où l’on jetait les ordures, les musulmans se glissèrent tous dans l’intérieur, puis, Pépée à la main, attaquèrent les chrétiens et s’emparèrent des autres portes. El-‘Abbûs arriva alors avec le reste de l’armée, [P. 42) si bien que la prière de l’aube put être dite dans la place le jeudi 15 chawwal (23 janvier 859). Il fit aussitôt installer une mosquée pourvue d’une chaire où il monta le vendredi pour y faire la khotha (prône). Tous les combattants trouvés dans la place furent mis à mort ; on réduisit en captivité les filles de patrices couvertes de bijoux, ainsi que des fils de rois, et l’on y trouva (des richesses) impossibles à décrire. Ce fut un jour de cruelle humiliation pour le polythéisme en Sicile !
Quand cette conquête fut connue du roi des chrétiens, il envoya de Constantinople un Patrice à la tête de trois cents chelendi et de nombreux soldats. El-‘Abbâs quitta Palerme pour attaquer cette flotte, qui était arrivée à Syracuse ; il battit les chrétiens, qui durent se rembarquer en désordre, leur enleva cent chelendi et leur tua beaucoup de monde, tandis que trois musulmans seulement furent atteints par les flèches ennemies.
En 24G (27 mars 8G0), la paix fut rompue par beaucoup de places fortes de Sicile, Sat’ar (Sutera), Abla (?), Platano, K’al’at ‘Abd el-Mou’min, Caltabellotta, Calta-
vuturo, et d’autres encore. El-‘Abbas, qui se mit en campagne pour les réduire, eut à combattre les troupes chrétiennes, qu’il vainquit et dont il fît un grand carnage. Puis il marcha contre K’al’at ‘Abd el-Mou’min et Platano. Il était occupé à assiéger cette dernière place, quand la nouvelle de l’arrivée d’une (nouvelle et) nombreuse armée chrétienne l’obligea à s’avancer contre elle : il la rencontra à Cefalu, et à la suite, d’un combat acharné il la força à se retirer à Syracuse. Luimême rentra à Palerme, mais il remit Castrogiovanni en état de défense et y installa une garnison.
En 247 (16 mars 861), El-‘Abbâs se porta vers Syracuse, où il fît du butin, et s’avança vers les grottes de K’ark’ana (1); mais il tomba alors malade et mourut au boutdetrois jours, le 3 djomâdaII(13 août). On l’enterra en cet endroit, mais les chrétiens exhumèrent son cadavre et le jetèrent dans les flammes. Pendant son gouvernement, qui dura onze ans, il ne cessa ni hiver ni été de faire la guerre sainte; il fît des expéditions en Calabre et en Lombardie et installa à demeure des musulmans dans ces deux régions.
[P. 43] En 237 (4 juillet 851), il surgit en Espagne, du côté des places frontières, un faux prophète qui proposa une explication nouvelle du Korân [P. 44] et qui trouva comme adhérents un certain nombre de vauriens. A côté d’autres prescriptions, il défendait qu’on se coupât les cheveux et les ongles. Le gouverneur de la région se le fît amener, et les premiers mots que lui adressa l’apôtre furent une invitation à se convertir à la foi nouvelle. Le gouverneur, après l’avoir inutilement sommé de venir à résipiscence, le fît crucifier (2).
(1) Amari n’a pu déterminer ce nom (voir Storia dei Mus., i, 310 et 335 ; iii, 180) .
(2) Il est aussi parlé de cette révolte dans le Bayân (ii, 92), qui en place le siège dans l’est de l’Espagne, où Yah’ya ben Khâlid était alors gouverneur. Makkari est muet sur ce point.
La môme année, des troupes musulmanes pénétrèrent sur le territoire des polythéistes et r'cmportôrent la victoire dans une grande bataille bien connue en Espagne sous le nom d’affaire d’El-Beyd’à’ (1).
[P. 46] Mort d’‘Abd er-Rah’mân ben El-H’akam et avènement de son fils Moh’ammed
Au mois de rebî‘ II 238 (septembre-octobre 852) mourut le souverain omeyyade d’Espagne ‘Abd er-Uah’man ben El-H’akam ben Ilichâm ben ‘Abd er-Rah’man ben Mo‘awiya ben Ilichâm, qui était né en 176 (27 avril 792) et avait régné trente et un ans et trois mois. Ce prince était brun et grand, il avait le nez aquilin et de grands yeux; sa barbe était longue et il faisait usage du henné. Il laissa quarante-cinq enfants mâles (2) . Il avait de la littérature et savait faire des vers; on le compte parmi ceux qui avaient de l’amour pour leurs filles esclaves, et il est devenu célèbre par la passion qu’il conçut pour l’une d’elles, nommée T’aroûb (3). Il était versé dans la science delà loi religieuse (cAcrî^aj et dans les sciences philosophiques. La sécurité et le calme fleurirent durant le règne de ce prince, qui était d’une profonde intelligence et dont les richesses étaient considérables; il édifia des palais et des lieux de plaisance nombreux, et établit des routes. 11 ajouta deux portiques à la mos-
(1) Peut-être faut-il entendre <s affaire de Calatrava », car cette ville porte le nom d’El-Beyd’â (Makkari, i, 103, l. 18). Je n’ai pas trouvé cette affaire mentionnée dans les sources arabes qui me sont accessibles.
(2) Ailleurs il est dit cent cinquante garçons et cinquante filles (Makkari, i, 223). Je crois d’ailleurs que dans le texte d’Ibn el-Athîr
le mot (ms de Paris U^ij) de la ligne 8 est déplacé et doit
être reporté à la ligne G, après Il faut alors traduire :
« ... mâles, sans parler des autres » .
(3) Sur cette femme on peut voir ce que dit Dozy, Mm. d’Espagne, II, OG ; Eayân, ii, 94 ; Makkari, i, 224 ; Madpnoû'a, 13G, etc.
quée de Cordoue ; la mort l’empêcha de terminer l’ornementation de cet édifice, qui fut achevée par son fils. Il éleva aussi de nombreuses mosquées principales en Espagne (1).
Celui qui lui succéda sur le trône fut son fils Moh’amrned, qui continua ses traditions de justice et termina la grande mosquée de Cordoue. Sa mère s’appelait Bahtar(2); il eut cent enfants, tous mâles (3). Ce fut lui qui introduisit en Espagne les habitudes d’une pompe royale et tous les usages royaux; aussi se croyait-il trop hautplacé pour frayer avec le peuple. On comparait la pompe de sa cour à celle d’EI-Welîd ben ‘Abd el-Melik. C’est à lui aussi qu’on doit les premiers travaux d’art destinés à amener de l’eau potable à Cordoue même, ainsi que l’établissement d’un vaste réservoir où la population avait accès (4).
[P. 47] En 239 (11 juin 853), Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah'mân envoya son frère El-H’akam à la tête d une armée à Calatrava, dont les Tolédans avaient ruiné les remparts et mis à mort de nombreux habitants. El- H’akam commença par en relever les murailles, y ramena les habitants qui s’étaient enfuis et remit tout en ordre; puis il marcha sur Tolède, dont il ravagea et dévasta les environs. Un autre corps de troupes, aussi envoyé par Moh’ammed contre Tolède, fut, en approchant de cette ville, surpris par les djond qui avaient dressé une embuscade; il dut prendre la fuite, car la plupart des soldats dont il était composé furent blessés (5).
(1) On retiouve la plupart de ces détails dans les auteurs cités à la note précédente.
(2) Le Bayân (ii, 96) écrit Boheyr ou Bahîr. Le récit des intrigues qui accompagnèrent son avènement est fait par Dozy (ii, 150).
(3) D’après le Bayân [ih.), trente-trois fils et vingt-et-une filles.
(4) Ce prince a été jugé très sévèrement par Dozy, ii, 158. Comparez le Madjmoû'a, texte, p. 141; Bayân, ii, 109.
(5) Il est parlé de ces deux affaires dans le Bayân^ ii, 97 ; Dozy, II, 161.
[P. 48] Bataille entre les musulmans et les Francs d’Espagne
Au mois de moharrem 240 (juin 854), eut lieu en Espagne une sanglante rencontre entre les musulmans et les Francs, voici dans quelles circonstances. On sait rétat de rébellion où se trouvaient les Tolédans contre Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’man aussi bien que contre son père et prédécesseur. Or Moh’ammed s’étant, à cette époque, dirigé avec ses troupes vers Tolède, les habitants de cette ville députèrent aussitôt au roi de Galice et à celui des pays basques pour demander leur aide, et ce dernier leur expédia une armée considérable. A cette nouvelle, Moh’ammed, qui était déjà dans le voisinage de Tolède, rangea son armée en bataille, après avoir eu le soin de placer des troupes en embuscade du côté du Guadacelete; lui-même se porta en avant avec une faible troupe. Les Tolédans informèrent aussitôt les Francs de la faiblesse numérique de leurs ennemis^ et, tout pleins de convoitise, se précipitèrent au combat. Mais, une fois la lutte engagée, les corps placés en embuscade assaillirent de toutes parts les polythéistes et les Tolédans et en tuèrent des quantités innombrables : on recueillit huit mille têtes qu’on envoya par tout le pays. Au dire des Tolédans, vingt mille hommes, tant d’un côté que de l’autre, périrent, et pendant longtemps les cadavres restèrent auprès du Guadacelete sans sépulture (1).
|P. 52] En 241 (21 mai 855), Moh’ammed, souverain d’Espagne, renforça les garnisons de Calatrava et des
(1) On peut voir le récit de cette affaire dans le Bayân (ii, 97), qui a été suivi par Dozy (ii, 162). Le roi de Léon Ordofio I envoya une armée commandée par Gaton, comte du Bierzo ; mais Ibn Klialdoùn parle aussi d’un envoi de troupes fait par le roi de Navarre.
régions voisines pour les mettre à même de tenir tête aux Tolédans. Il envoya aussi des troupes commandées par Moûsa faire une incursion contre les Francs; ce chef pénétra dans le pays d’Alava et s’en retourna après s’être rendu maître de plusieurs châteaux (1).
[P. 53] En 242 (9 mai 856), une armée envoyée par Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’man d’Espagne, pénétra sur le territoire des polythéistes jusqu’à Barcelone et, dépassant les forts de cette région, stupéfaits (de tant d’audace), [P. 54] arriva jusque par delà les districts qui en dépendent. L’expédition eut pour résultats un butin considérable et la conquête d’un château appelé T’arrâdja (2), dépendant de Barcelone et l’un des plus éloignés de cette ville.
Le 10 moharrem 242 (18 mai 856) mourut Aboû’l- ‘Abbâs Moh’ammed ben el-Aghlab, à l’âge de trente-six ans. Il eut pour successeur son fils (3), Aboù Ibrâhîm Ah’med ben Moh’ammed ben el-Aghlab, ainsi que nous l’avons dit sous Pannée 226.
En 243 (29 avril 857), les Tolédans se portèrent en masse contre Talavera, où commandait Mas‘oùd ben ‘Abd Allâh el-‘Arîf. Celui-ci fît une sortie à la tête des soldats du djond, mit en déroute les agresseurs, dont il tua un grand nombre et envoya à Cordoue sept cents têtes (4).
(1) Les mêmes renseignements sont fournis par le Bayân (ii, 98), qui cependant ne nomme pas Moûsa comme ayant commandé l’armée qui ravagea l’Alava.
(2) Le nom de cette place se retrouve, sous la forme T’arrâh’a, dans le récit de ces événements que fait le Bayân, l. l. C’est, à ce que m’écrit M. Codera, Tarrega, sur la route de Lérida à Barcelone.
(3) Le Bayân (i, 105), en opposition avec la plupart des auteurs, dit son neveu; il place aussi la mort de Moh’ammed à la date du 2 moharrem. Cf. Fournel, i, 514 et 515.
(4) Même récit dans le Bayân, ii, 98.
La môme année mourut le savant Cholieyd ben ‘Isa ben Choheyd Andalosi (1).
[P. 5GJ En 245 (7 avril 859), un tremblement de terre détruisit au Maghreb maintes forteresses, des lieux d’habitation et des ponts. Le khalife El-Motewakkil fit distribuer trois millions de dirhems à ceux qui, dans le lieu qu’il haJ)itaiE avaient souffert de ce pliénomône(2).
[P. 58j Expédition des infidèles d’Espagne contre le territoire musulman (3)
En 245 (7 avril 859), les Madjoûs (Normands) s’embarquèrent sur les côtes d’Espagne et se dirigèrent sur le territoire musulman, dont le souverain Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’man mit en campagne des troupes destinées à leur tenir tête. La flotte des Madjoûs arriva à Séville, et ceux qui la montaient débarquèrent à Algéziras (4) et pénétrèrent dans les environs (de la capi-
(1) J’ai corrigé le texte, qui porte, à deux reprises, Sebîd (ou Soheyd) : il s’agit, si je ne nae trompe, d’un membre de la célèbre famille des Benoù Choheyd, mais peut-être s’est-il glissé une erreur dans ce nom (voir sous l’année 188 ; Makkari, ii, 31, éd. de Leyde ; Dhabbi, p. 304, n® 841).
(2) Sans parler de tremblement de terre, le Bayân place sous cette année (et aussi en 248) les nombreuses constructions qui ont marqué le règne d’Aboû Ibrâhîm Ahmed Aghlabi et que rappellent aussi Noweyri {Berbères, i, 420) et Ibn Khaldoûn (Desvergers, p. 115).
(3) Sur cette seconde attaque des Normands contre l’Espagne, voyez Dozy, Becherches, ii, 2® éd., p. 290; 3* éd., p. 279. Ce savant n’a pas non plus consulté Ibn el-Athîr, et reproduit seulement le récit de Noweyri, qui paraît, encore ici, avoir copié notre auteur. Il accepte la date de 24'], en opposition avec Ibn el~Athîr et le Bayàn, qui parlent de 245. Cf. Fournel, i, 535,
(4) Le texte i)orte seulement ei-djezïra, « l’île », que j’ai traduit par « Algéziras » ([)roprement el-djezirat el-]xh(urrâ),à cause du récit du Bayân, ii, 99.
taie) pour y entamer la lutte. Après avoir incendié la grande mosquée (1), ils (se retirèrent et) gagnèrent la rive africaine, où ils débarquèrent à Nâkoiir(2). Us repassèrent ensuite en Espagne, mirent en déroute les habitants de Todmîr et pénétrèrent dans le fort d’Orihuela, après quoi ils s’avancèrent vers la frontière de France où ils livrèrent le pays à la dévas-
tation et firent un butin important ainsi que de nombreux prisonniers. Ils battirent alors en retraite, mais ils furent rejoints et combattus par les batiments de Moh’ammed, qui incendièrent deux navires ennemis et en prirent deux autres, dont le contenu fut mis au pillage. Cet exploit exaspéra les infidèles, dont le redoublement d’ardeur guerrière procura le martyre à un certain nombre de musulmans. La flotte ennemie s'avança jusqu'à Pampelune, dont le chef franc Garcia (3) dut racheter sa vie moyennant 90,000 dinars.
La môme année, le gouverneur (‘âmil) de T’arsoùna (Tarazona) fit une incursion contre Pampelune et conquit
le château de (4), dont il réduisit les habitants en
captivité; le lendemain eut lieu avec les musulmans une rencontre où plusieurs de ceux-ci moururent en combattant pour leur foi.
[P. 58] Guerre en Ifrîkiyya entre les Berbères et Ibn el-Aghlab
En djomâda II 245 (septembre 859) eut lieu entre les
(1) Peut-être y a-t-il ici une confusion avec ce qui se passa à Séville, lors de la première attaque de ces piiates.
(2) Bekri (p. 213) mentionne aussi ce débarquement à Nekoûr en 244. A la p. 253, il parle également d’un second débarquement qu’ils opérèrent à Arzilla, sans qu’on voie bien s’il s’agit de l’année 230 ou de l’année 244 ou 245. Cf. Berbères, ii, 139.
(3) Garcia fils d’inigo, roi de Navarre (Dozy, Recherches, ii, 285).
(4) Nom formé do six caractères, dont les quatre derniers sont fi s (ou c/t), n; les deux premiers peuvent être chacun à, t, n et y.
Berbères et rarmce d’Aboû Ibrâhîm Ali’med ben Moh'ammed ben el-Aghlab une bataille importante causée par le refus des Berbères de Loban (1) de payer au gouverneur de Tripoli les dîmes et les impôts qu’ils lui devaient. (P. 59] Battu et forcé de fuir devant eux, il gagna Lebda, qu’il fortifia, puis se dirigea sur Tripoli. L’émir AlTmed lui envoya des troupes commandées par son frère Ziyôdet Allah, qui vainquit les Berbères et en massacra un grand nombre; il lança en outre sa cavalerie à leur poursuite et fit sabrer ceux qu’elle atteignit; les prisonniers furent décapités, et le contenu du camp ennemi fut livré aux flammes.
Les Berbères durent alors se soumettre, livrèrent des otages et payèrent leurs impôts.
IP. 60] En 246 (27 mars 8G0), Moh’ammed ben ‘Abd er- Rah’mân s’avança (2) avec des troupes nombreuses et un grand attirail militaire contre la région de Pampelune : il réduisit, ruina et ravagea ce territoire^ qui fut mis au pillage et où il sema la mort. Il se rendit maître des châteaux-forts de Fîroùs, de Fâlah’san et d’El-K’achtil (3) : dans ce dernier ilmitla main sur Fortoûn, fils de Garcia, qu’après avoir gardé pendant vingt ans à Cordoue comme prisonnier il renvoya dans sa patrie et qui mourut âgé de quatre-vingt-seize ans. Moh’ammed passa trente-deux jours sur le territoire de Pampelune.
(1) Les BenoiV 1-Lohân sont cités dans les Berbères (i, 170) et Ya‘koubi, Descriptio al-3Iaghribi (p. 52). Le Bayân a passé sous silence cette insurrection, dont la mention se retrouve ailleurs {Berbères, i, 420; Ibn Kbaldoùn-Desvergers, p. 116).
(2) Cette expédition ne fut pas entreprise par le khalife en personne, à en croire d’autres auteurs qui en parlent également fBayâUj, ii, 70 ; Makkari, i, 225-6).
(3) J’ignore quelles sont ces localités, dont je ne retrouve que la dernière dans le Bayân (ii, 100).
[P. 68] Gouvernement de la Sicile par Khafâdja ben Sofyân et par son fils Moh'ammed; leurs campagnes (1).
On a vu sous l’année 236 qu’El-‘Abbâs, émir de Sicile, mourut en 247. La population fît choix pour le remplacer de son fils ‘Abd Allah ben el-‘Abbâs, ce dont on informa l’émir d’Ifrîk’iyya. ‘Abd Allah envoya des colonnes de divers côtés et conquit maints et maints châteaux-forts, entre autres le Djebel Aboû Mâlik, la K’aPat el-Arminîn et la K’aPat el-Mochâri‘a (2). Ces événements eurent lieu dans une période de cinq mois, au bout de laquelle, en djomâda I 248 (6 mars 862), arriva Khafâdja ben Sofyân, envoyé d’Ifrîk’iyya en qualité d’émir. [P. 69] La première colonne qu’expédia le nouveau chef fut commandée par son fils Mah’moûd (3) et dirigée contre Syracuse; elle se livra au pillage, à la dévastation et à l’incendie, mais les chrétiens l’attaquèrent et la battirent, de sorte qu’elle dut battre en retraite; cependant les habitants de Raguse lui demandèrent Vamân.
On verra qu’en 252 il y eut encore une demande à'amân parRaguse; j’ignore si cela constitue une simple divergence des dates données par les chroniqueurs, ou s’il s’agit de deux campagnes différentes, dont la seconde aurait été provoquée par le manquement des Ragusains â la parole donnée.
En moh’arrem 250 (12 février 864) fut prise la ville de Noùt’os (Noto), grâce à l’indication, donnée par quelques habitants aux musulmans, d’un passage par où ils
(1) Ce chapitre figure clans la Biblioteca, i, 382.
(2) Amari déclare n’avoir pu identifier ces trois localités.
(3) Sur ce nom, voir la note d’Amari fBïblioteca, trad., i, 383), qui est disposé à croire que ce nom est celui d’un autre fils de Khafâdja et ne doit pas être corrigé en « Mohammed » ; voir plus bas.
purent s’y introduire ; le l)ulin qii’on y fit fut des ])lns riclics. Un siège livra également la ville de Cliikla (Scicli) (1).
En 252 (21 janvier SGG), Khafàdja s’avanra contre Syracuse, puis vers l’Etna; il reçut alors des messagers de Taormine (2), qui demandait Vamân, et envoya dans cette ville sa femme et son fils pour en arrêter les conditions. L’accord était conclu quand les chrétiens violèrent leur parole, et Khafàdja envoya son fils Moh’ammed, qui, à la tête d’un corps d’armée, pi*it la ville et réduisit les habitants en esclavage. En la même année, Khafàdja s’étant avancé contre Raguse, les habitants demandèrent à traiter moyennant la permission pour... (lacune) hommes de se retirer librement avec leurs montures et leurs biens, tout le reste étant livré au pillage. En conséquence, le vainqueur s’empara de toutes les richesses, esclaves et montures que renfermait la place. Les habitants d’El-Ghîràn et d’autres lieux conclurent une trêve avec lui, mais il s’empara de nombreuses places fortes, puis il dut rentrer à Palerme par suite d’une maladie.
En 253 (10 janvier 867), Khafàdja s’avança de Palerme sur Syracuse et Catane, ravagea le pays et en dévasta les moissons ; ses colonnes parcoururent (toute) la Sicile et y firent un abondant butin.
Le 20 rebî‘ I 254(18 mars 860), Khafàdja se mit en campagne; il confia les brûlots à son fils Moh’ammed et envoya contre Syracuse une colonne qui se livra au pillage. On apprit alors qu’un patrice envoyé de Constantinople arrivait en Sicile avec des forces considérables; un corps de troupes musulmanes se porta à sa rencontre et après un combat acharné [P. 70] le mit en fuite, lui fit subir des pertes importantes et s’appropria un butin considérable. Khafàdja en personne s’avança du côté de Syracuse, ravagea les moissons et rentra à
(1) Süu.s l’année 251 eut lieu « l’expédition des mille cavaliers » contre Syracuse (Haydn, i, 107-108).
(2) Le savant italien croit que ce nom figure ici par erreur.
Palerme chargé de butin. Le redjeb (25 juin) il fit embarquer son fils Moh’ammed, qui alla assiéger Ghayt’a (Gaëte?), en fit parcourir les environs par ses troupes et chargea ses navires du butin qu’il ramena à Palerme en chawwal (septembre-octobre).
En çafar 255 (jauvier-février 869), il fit partir son fils Moh’ammed pour Taormine, l’une des plus belles villes de Sicile, avec quelqu’un qui était venu lui promettre d’y introduire les musulmans par un sentier inconnu. En arrivant près de Taormine, Moh’ammed envoya en avant des fantassins que le guide y introduisit, qui s’emparèrent de la porte et des murailles et se mirent à piller et à enlever des captifs ; mais comme Moh’ammed, qui était resté en arrière avec une partie de ses troupes, n’arriva pas au moment convenu, l’avant-garde crut qu’une attaque de l’ennemi l’empêchait de participer au pillage, et elle se retira en désordre. Quand Moh’ammed arriva à la porte de la ville, les pillards l’avaient déjà abandonnée, et lui-même renonça à la partie.
En rebî‘ I de la même année (février-mars), Khafàdja s’avança vers Mersa [ou Tiracia, Randazzo?], tandis qu’il envoya de nombreux soldats commandés par son fils vers Syracuse ; mais ils se heurtèrent à une forte armée chrétienne devant laquelle ils faiblirent, et après avoir subi quelques pertes ils se retirèrent du côté de Khafàdja. Celui-ci marcha contre Syracuse, devant laquelle il mit le siège et qu’il bloqua étroitement, tout en ravageant le pays environnant et détruisant les moissons. 11 se retira ensuite dans la direction de Palerme et alla camper au Wâdi et-T’în (Dittaino), d’où il se remit en marche la nuit; il fut alors attaqué par un de ses soldats qui le tua d’un coup de lance, le redjeb (14 juin), et s’enfuit ensuite à Syracuse. Le cadavre fut ramené et inhumé à Palerme.
Le peuple choisit pour lui succéder son fils Moh’ammed, et l’on informa du fait [P. 71] l’émir d’Ifrîk’iyya Moh’ammed ben Ah’med, qui ratifia cette nomination et
envoya au nouveau chef l’investiture et des robes d’honneur (1).
Gouvernement de Moh’ammed ben Khafâdja
A la suite de la mort de Khafûdja, son fils Moh’ammed, désigné par la population pour lui succéder^ fut confirmé dans cette situation par Moh’ammed ben Ah’med hen el-Aghlab, prince de K'ayrawan. En 256 (8 décembre 869), il envoya une armée à Malte, dont les chrétiens levèrent le siège en apprenant l’arrivée de ces troupes. En redjeb 257 (2), l’émir Moh’ammed fut tué par ses eunuques, qui tentèrent ensuite de fuir; mais la population se mit à leur poursuite et les massacra.
[P. 71] En 247 (16 mars 861), des troupes musulmanes d’Espagne marchèrent contre la ville de Barcelone, qui appartenait aux Francs. A la suite des attaques dont les habitants eurent à souffrir, le prince de cette ville réclama des secours au roi des Francs, qui lui envoya un corps d’armée important. Les musulmans de leur côté reçurent les renforts qu’ils avaient demandés et assiégèrent Barcelone, dont, à la suite d’une lutte acharnée, ils occupèrent les faubourgs, ainsi que deux tours. De nombreux infidèles périrent, et les musulmans purent se retirer sains et saufs avec le butin dont ils s’étaient emparés (3).
[P. 79] En 248 (6 mars 862) mourut Aboû Molrammed ‘Abd er-Rah’mân ben ‘Adaweyh Râfifi^ ascète dont les prières étaient exaucées de Dieu et qui était d’Ifrîk’iyya.
(1) Ces expéditions do 254 et de 255, ainsi que l’assassinat de Khafâdja, figurent aussi dans le Hayân (i, p. 108).
(2) L’assassinat de Moli’ainmed ben Khafâdja est, d’après le Bayân (i, p. 100) du 3 redjeb = 2G mai 871 .
(3) Le Bayân ne cite pas le nom de Barcelone sous l’année 247.
En 248, une troupe de cavaliers marcha sur Dhoû Teroûdja (Torrejon ?), en Espagne, car les infidèles avaient commis des empiètements de ce côté. Les ennemis furent rejoints et battus par ces cavaliers, qui en tuèrent un grand nombre (1).
[P. 79] En 248, les musulmans de Sicile envoyèrent diverses colonnes qui revinrent en ramenant du butin, mais sans qu’il y eût des combats (assez importants pour qu’) on les ait mentionnés (2).
(P. 82] En 249 (23 février 863), Moh’ammed, souverain d’Espagne, envoya son fils à la tête d’une armée contre la région d’Alava, dans le pays des Francs. La cavalerie se lança à travers ces provinces frontières, y fit du butin et y conquit plusieurs châteaux des mieux défendus (3).
[P. 82] Le 13 dhoû’l-k’a‘da 249 (27 décembre 863) mourut Aboû Ibrâhîm Ah’med ben Moh’ammed ben el- Aghlab, prince d’Ifrîk’iyya. Son frère et successeur, Ziyâdet Allâh ben Moh’ammed ben el-Aghlab fit, lors de son avènement, prévenir Khafâdja ben Sofyân, gouverneur de Sicile, de la mort de son frère et lui envoya l’ordre de continuer ses fonctions (4).
[P. 89] En 250 (12 février 864) mourut Ziyâdet Allâh ben Moh’ammed ben el-Aghlab, après un règne d’un an et six jours. Il eut pour successeur son neveu Moh’ammed ben Aboû Ibrâhîm Ah’med ben Moh’ammed.
(1) Le Bayân (ii, 100) place en cette année une expédition contre Ibn Sâlim, sur le Guadalaxara ; Moûsa ben Moùsa, qui la commandait, mourut des suites des blessures qu’il y reçut. On retrouve plus loin le nom de Dhoû Teroûdja sous la forme Deyr Teroûdja.
(2) Le Bayân (i, 106) place en 248 une expédition de Rebâh’ contre Erice.
(3) Le Bayân (ibid.) donne plus de détails sur cette expédition, à laquelle participèrent ‘Abd er-Rah’mân, fils du khalife, et ‘Abd el-Melik ben el-‘Abbâs 5 dix-neuf comtes chrétiens y mordirent la poussière.
(4) Aucun événement important ne signala le règne de ce prince, dont les qualités sont louées par le Bayân et par Noweyri.
IP. 108] Campagne des Francs en Espagne
En djomâda II 251 (juillet 865), romeyyadc d’Espagne Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’man envoya sur le territoire infidèle une armée commandée par son fils El- Mondhir (1), armée qui se dirigea vers El-Mellâh’a (2). Comme les propriétés de Loderîk étaient situées du côté de TAlava et que les musulmans avaient dévasté et pillé tout le pays, ce prince rassembla ses troupes pour marcher contre les envahisseurs. Il les rencontra dans un lieu nommé Feddj el-Mark\vîn (3), d’où cette campagne tira son nom ; les polythéistes furent défaits, mais ne s’éloignèrent pas et se reformèrent [P. 109] sur une colline non loin du champ de bataille. Poursuivis et chargés par les musulmans, les Francs furent, après un vif combat, réduits à s’enfuir, serrés de près par leurs vainqueurs, qui tuaient ou emprisonnaient (ceux qui leur tombaient entre les mains). A la suite de cette affaire importante, qui eut lieu le 12 redjeb (8 août et d’où l’on emporta deux mille quatre cent quatre-vingt-douze têtes * d’infidèles (4), les musulmans se retirèrent (5).
[P. 119] En 252 (21 janvier 866), un corps d’armée envoyé sur le territoire ennemi par Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’mân d’Espagne marcha contre l’Alava et la
(1) C’est à El-Mondbir aussi que Makkari (i, 226) attribue le commandement dans cette campagne. Le Bayân, qui en parle longuement (il, 101), la fait diriger par ‘Abd er-Rab'mân son frère.
(2) Cette ortbograpbe, qu’on retrouve dans le Bayân (1. 1. ligne 10) résulte d’une correction faite par l’éditeur au texte de ses mss
(3) Ce nom paraît devoir plutôt s’écrire avec un z final et se prononcer Markwîz (Dozy, Corrections^ p. 42).
(4) Ou 20472, d’après le Bayân, p. 102.
(5) D’après Makkari fl. I.J,\q khalife lui-même dirigea en la même année 251 une expédition contre la Galice.
ville de Mâno (?) et revint sans subir de pertes, après avoir tué quantité d’habitants de ces localités (1).
[P. 124] En 253 (10 janvier 867), l’armée musulmane sortit d’Espagne et s’avança dans le pays des infidèles, où elle conquit les forts de Djernîk’ et mit le siège devant Foùtab (?) (2), dont les murailles tombèrent entre ses mains pour la plus grande partie.
[P. 127] En 254 (31 décembre 867), les habitants de Mérida(3), en Espagne, se révoltèrent de nouveau contre Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’mân. [P. 128] L’insurrection qu’ils avaient tentée autrefois contre le père de ce prince avait été réprimée, et par suite nombre d’entre eux avaient quitté la ville. Or, à l’époque dont nous parlons, ces gens, rentrèrent dans leur patrie, et leur esprit de mutinerie y suscita une nouvelle révolte. Moh’ammed alla assiéger la ville et la réduisit à la dernière extrémité, de sorte qu’elle dut se rendre et reconnaître son autorité. Il fit transporter à Cordoue les habitants avec leurs biens, et abattit les remparts, dont il employa les matériaux à fortifier uniquement l’endroit qui servait exclusivement de demeure à ses représentants.
En la même année mourut Ordoilo, fils de Rodmîr, prince de Galice, en Espagne, qui eut pour successeur Alphonse, âgé de douze ans (4).
L’Espagne fut, de 251 à 255 (865 à 868), ravagée par une horrible disette qui prit fin à cette époque (5).
(1) A propos de la campagne de 252, le Bayân ne parle pas de la ville de Mâno (?).
(2) Le Bayân (ii, 102; cf. 84), qui met à la tête de cette expédition El-H’akam, fils du khalife, ne parle pas de Foùtab (?).
(3) Makkari fl LJ rappelle très sommairement la conquête de
Mérida, sur laquelle le s'étend assez longuement (pp. 102-3).
(4) Ordono I, roi d’Oviédo, mort le 17 mai 866, eut pour successeur son fils Alfonse III, dit le Grand, âgé de dix-huit ans JArt de vérifier les dates J.
(5) Sous Tannée 253, une disette de longue durée est mentionnée
par le (il, 102).
[P. 148| En redjeb 255 (19 décembre 868) mourut l’émir de Sicile, Khafadja ben Sofyûn, à qui succéda son fils Mohammed, ainsi qu’il a été dit sous l’année 247. Mohammed fît marcher contre Syracuse ‘[P. 149] son oncle paternel, ‘Abd Allah ben Sofyan, qui ravagea les moissons de cette région et revint ensuite (1).
IP. 173] En 257 (28 novembre 870), Mohammed ben Khafadja, émir de Sicile, fut assassiné en plein jour par ses esclaves ; mais ils cachèrent leur méfait, qui ne fut connu que le lendemain, alors qu’ils s’étaient enfuis. Ils furent cependant poursuivis et pris, et plusieurs furent exécutés. Mohammed ben Ah’med ben el-Aghlab le remplaça par Ah’med ben Ya^k’oûb ben el-Mod’a ben Selma, qui mourut peu après, en 258 (17 novembre 871).
[P. 182] Événements d’Espagne
En 259 (6 novembre 872), Mohammed ben ‘Abd er- Rah’man alla assiéger les Tolédans, qui s’étaient insurgés contre lui ; il les força à demander Vamân, qu’il leur accorda moyennant la remise d’otages.
Les Tolédans, au nombre de dix mille, marchèrent contre le fort de Sekyân' défendu par sept cents Berbères. [P. 183] Dans le combat qui s’engagea, l’un des chefs des assaillants, ‘Abd er-Rah’mân ben H’abîb, ayant pris la fuite, entraîna les Tolédans avec lui. Cet acte (de trahison) avait pour cause l’inimitié qui le séparait d’un autre chef tolédan nommé T’oreycha (2), qu’il
(1) Ce fragment et le suivant figurent dans la Biblioteca^ i, 328.
(2) T’oreycha ben Musaweyh, dit le Bayân (ii, 104), d’après lequel ce chef disputait l’exercice exclusif du pouvoir à Mot’arref ben ‘Abd er-Rah’inân. En admettant l’exactitude de cette assertion, confirmée par ce que dit Ibn el-Athîr un peu plus bas, on devrait lire ici quelque chose comme Ibn ‘Abd er-Uahhndn ben H’abîb.
voulait ainsi réduire à rimpuissance. Après leur déroute, ils tuèrent El-Bark’îl (?).
En la même année, ‘Amr ben ‘Amroûs, qui était en état de rébellion depuis plusieurs années^ fit sa soumission à Mohammed ben ‘Abd er-Rah’mân, qui lui confia le gouvernement de la ville d’Huesca (1). Mohammed assiégea plusieurs châteaux-forts des Beni-Moûsa; il marcha ensuite contre Pampelune, sur le territoire de laquelle il exerça des actes d’hostilité, puis rentra dans ses états.
[P. 183] En 259 (6 novembre 872), une colonne musulmane marcha contre Syracuse, dont les habitants obtinrent la paix moyennant la mise en liberté de trois cent soixante prisonniers musulmans qui étaient entre leurs mains; après quoi la colonne se retira.
[P. 187] Guerre entre les Tolédans et les Hawwàra
En 260 (26 octobre 873), Moûsa ben Dhoû’n-Noûn le Hawwâri leva la tête à Santaver; il fit une incursion contre les Tolédans et pénétra dans le fort de Welîd (H'içn Welîd), (\w\ fait partie (du territoire) de Santaver. Environ 20,000 Tolédans marchèrent contre lui; mais quand la bataille fut engagée, Moh’ammed ben T’oreycha, qui était avec eux, prit la fuite avec ses soldats, et les Tolédans firent de même; Mot’arref ben ‘Abd er-Rah’mân fut aussi entraîné dans celte déroute. Ibn T’oreycha voulut ainsi rendre la pareille à Mot’arref, alors qu’il avait, l’année précédente, été lui-même entraîné dans la fuite. Les Tolédans subirent de fortes pertes. La situation de Moûsa ben Dhoû’n-Noûn se consolida, et ce
(1) Le Bayân ne dit rien de cet ‘Amr ben ‘Amroùs, mais mentionne l’expédition contre Pampelune. Le nom de Huesca est défiguré dans le texte en Amechk’a ; je dois cette correction à M. Codera, qui a retrouvé la bonne leçon dans Noweyri.
chef obtint le respect de tous ceux qui avaient à redouter quelque chose de lui (1).
[P. 188] En 260 (26 octobre 873), une famine terrible ravagea rifrîk’iyya, le Maghreb et l’Espagne et s’étendit môme partout. Elle fut suivie de la peste et de violentes épidémies qui enlevèrent beaucoup de monde (2).
[P. 191] En chawwal 260 (juillet-août 874), le khalife El-Mo‘tamid, dans une séance tenue à l’hôtel destiné aux réceptions publiques ( dûr el~àmnia), désigna pour son successeur son fils Dja‘far, à qui il donna le surnom honorifique d’El-Mofawwad’ ila’llàh, en lui adjoignant (comme conseiller) Moûsa ben Boghà. Il le nomma au gouvernement de l’Ifrîklyya, de l’Égypte, etc.
[P. 195] En 261 (15 octobre 874), les habitants de Bark’a s’étant révoltés contre Ah’med ben Toûloùn et ayant expulsé leur émir Moh’ammed ben el-Faradj Ferghani, le prince d’Égypte envoya contre eux un corps d’armée commandé par son page Loulou, dont les instructions étaient d’employer tout d’abord la douceur et de tacher de ramener les révoltés sans recourir à la violence, mais de tirer l’épée s’il était nécessaire. Ces troupes se mirent en marche et vinrent camper sous les murs de Bark’a, qu’elles entourèrent de près, mais en agissant vis-à-vis des habitants conformément aux ordres d’ibn Toûloùn. Mais ces gens, croyant rester les plus forts, firent un jour une sortie, et, attaquant une partie des troupes campées près de la porte de la ville, y firent un certain nombre de victimes. Loulou avertit alors de ce fait Ah’med, et, conformément à l’ordre qu’envoya celuici d’engager sérieusement les hostilités, il dressa ses machines de guerre et atlaqua vigoureusement. Les
(1) Alfonse le Grand battit les Tolédans, leur tua douze mille liommes, puis remporta presque aussitôt une victoire plus complète encore sur des troupes de Cordoue qui suivaient les Tolédans. Telle est la version des chroniqueurs espagnols, dont les uns assignent à ces exploits la date de 870, d’autres celle de 874.
(2) Cette famine est aussi rappelée dans le Umjân, i, 109 ; ii, 104.
assiégés demandèrent et obtinrent quartier; la porte fut ouverte à Loulou, qui pénétra dans la ville, saisit uncertain nombre des chefs et fit fouetter les uns, couper les mains aux autres; il en réserva également pour les emmener en Égypte. Après avoir installé un gouverneur à Bark’a, il retourna au Kaire, où Ah’med lui conféra un vêtemeat d’honneur comprenant deux colliers qu’il se mit au cou. Les prisonniers furent promenés dans les rues.
Gouvernement dlbrâhîm ben Ah'med en Ifrîk’iyya (1)
Le 6 djomâda I (15 février 875), mourut Moh’ammed ben Ah’med ben el-Aghlab, prince dfifrîk’iyya, après un règne de dix ans, cinq mois et seize jours. Quand il fut près de mourir, il désigna, pour lui succéder, son fils Aboû ‘Ik'âl, et fit jurer à son frère Ibrâhîm de ne pas lui créer de difficultés, en faisant prendre acte de ce serment par la famille Aghlabide [P. 196] et par les cheykhs de K’ayrawàn. Cela fait, il chargea Ibrâhîm du soin de gouverner le pays jusqu’à la majorité du jeune homme.
Quand il fut mort, les habitants de K’ayrawân vinrent demander à Ibrâhim^ dont ils connaissaient les qualités d’administrateur et la justice, de prendre leurs affaires en mains. Ibrâhîm refusa d’abord, puis consentit et s’installa dans le palais gouvernemental, d’où il imprima aux affaires une direction unanimement approuvée: il était juste et ferme, procura la sécurité au pays et le débarrassa des fauteurs de troubles et des malfaiteurs ; le lundi et le jeudi, il s’installait dans la grande
(1) Une grande partie de ce chapitre figure dans la Biblioteca, i, 391. — Sur le règne d’Ibrâhîm, voir Berbères, i, 424; Bayân<^ i, 109 et s. ; Desvergers, 126; Fournel, i, 523.
mosquée de K'ayrawân pour entendre les plaignants, qu’il écoutait patiemment et dont il tranchait équitablement les différends. Les caravanes et les marchands parcouraient sans crainte des routes sûres; il fit élever des forts et des corps de garde sur le littoral maritime, si bien qu’une seule nuit suffisait, à l’aide des feux allumés de proche en proche, pour faire parvenir une nouvelle de Ceuta à Alexandrie; il entoura Sousse de murailles et projeta de faire le pèlerinage, puis il supprima les abus et pratiqua l’abstinence et la piété. Sachant que, s’il passait par l’Égypte pour se rendre à la Mekke, il en serait empêché par Ibn T’ouloùn et qu’il en résulterait une guerre meurtrière pour les musulmans, il se décida à prendre le chemin de la Sicile pour faire à la fois le pèlerinage et la guerre sainte, en conquérant dans cette île les places fortes qui avaient résisté jusqu’alors. 11 transporta donc tout l’or, les armes, etc., qu’il avait amassés, à Sousse, où il fit son entrée au commencement de 289 (15 décembre 901), vêtu de la pelisse rapiécée que portent les ascètes, et s’embarqua de là pour la Sicile. Il alla attaquer la ville de Yartînoû (1) (Nardo ?) et s’en rendit maître à la fin de redjeb; il se conduisit avec justice et y traita bien les sujets. Il se dirigea ensuite sur Taormine, dont les habitants étaient prêts au combat et firent une sortie contre lui. La mêlée commençait quand un lecteur du Koran lut ces mots « Nous t’avons donné une victoire évidente » (Koran, xlviii, 1). — Récite plutôt», lui dit l’émir, « Ce sont deux adversaires qui disputent au sujet de leur Seigneur » (ibid., xxii, 20). Après que cela fut fait : « O grand Dieu, s’écria Ibrâhîm, c’est aujourd’hui moi et les infidèles qui te soumettons notre différend»; puis il chargea suivi des plus braves (2), et mit en
(1) Lecture peu certaine ; Amari croit qu’il s’agit de Nardo (voir sa note, JHbliotcca^ i, 393, où il est aussi parlé de la date de cette conquête) .
(2) Texte ^LaJî expression qui paraît ici avoir ce sens
déroute les chrétiens, que les musulmans massacrèrent tout à leur aise; ils entrèrent à leur suite dans la ville qu’ils emportèrent d’assaut. Une partie des chrétiens put s’enfuir sur des navires, d’autres se réfugièrent dans la forteresse, dont les vainqueurs firent le blocus [P. 197] et par leurs attaques forcèrent les réfugiés à se rendre, de sorte qu’ils s’emparèrent de leurs richesses et firent prisonniers les femmes et les enfants, le 22 cha‘bân (31 juillet 902) ; les combattants furent massacrés, les prisonniers et le butin vendus.
La nouvelle de la prise de Taormine affecta vivement le roi des Roûm, qui resta pendant sept jours sans ceindre son diadème, car, disait-il, cet insigne ne doit pas figurer sur la tête d’un homme affligé. Puis les Roûm commencèrent les préparatifs d’une expédition en Sicile pour enlever cette île aux musulmans ; mais quand ils apprirent qu’(Ibrâhîm) songeait à marcher sur Constantinople même, leur prince laissa dans cette ville une armée imposante, tout en envoyant en Sicile des troupes nombreuses. D’autre part, Ibrâhîm, après avoir conquis Taormine, envoya des colonnes contre les villes de Sicile encore occupées par les chrétiens, entre autres contre Mîk’och (1) et contre Demonech(Demona) : ces deux localités avaient été abandonnées par leurs habitants, et nos troupes en rapportèrent le butin qu’elles y trouvèrent. Deux autres colonnes furent lancées l’une contre Rametta, l’autre contre Aci : en vain la population de ces deux localités offrit de payer le tribut, Ibrâhîm exigea et obtint la remise des forts, qui furent démantelés. Il s’avança ensuite contre Cosenza, qui envoya des messagers pour demander Vamân, mais cela leur fut refusé. On commença donc le siège, mais
plutôt que celui de a uomini di più alto consiglio ». (Amari) Cf. Dozy, Supplément ; le Dayân, i, p. 95, 1. 11. Peut-être aussi, « ceux qui avaient à venger des parents ou des amis » ; voir le dictionnaire Lane.
(1) Voir Amari, ibid., i, 118, n.
le prince venait d’ôtre attaque de la diarrliée, et son absence refroidit l’ardeur guerrière de ses troupes. 11 restait isolé, à cause de la violence de la maladie et ne pouvant plus dormir, puis Tagonie survint, et il mourut la nuit du vendredi au samedi 19 (1) dhoù’ 1-k’a‘da 289 (23 octobre 902). Les gens sages de l’armée décidèrent de confier le commandement à Aboû Mod’ar [Ziyûdet Allah] ben Aboû’ l-‘Abbas ‘Abd Allah pour qu’il veillât à l’heureux retour, en Ifiik’iyya, près de son propre père, tant des troupes que des richesses et des bagages. Quant au cadavre d’Ibrâhîm, on le plaça dans un cercueil et on l’emporta à K’ayrawân, où il fut inhumé (2).
Ce prince, dont le gouvernement avait duré vingtcinq ans, était intelligent, administrateur équitable, pratiquant les bonnes œuvres et les bienfaits, distribuant en aumônes ou en fondations pieuses tout ce qu’il avait. Il apportait à découvrir les actes cachés une grande finesse; en voici un exemple. Un marchand de K’ayrawân avait une femme belle, (P. 198] vertueuse et pleine de retenue. Le vizir d’Ibrâhîm, qui en eut connaissance, lui envoya des messages qui restèrent sans réponse, et sa passion s’en enflamma davantage. Il conta cette affaire à une vieille qui le fréquentait, qui jouissait d’une certaine considération auprès de l’émir et d’une très grande considération auprès de la mère de celui-ci, car elle passait pour une femme de bien par qui l’on s’attirait les bénédictions divines, et l’on sollicitait ses prières. Elle promit au vizir d’adoucir l’inhumaine et de lui procurer une entrevue avec elle. En effet, elle alla frapper à la porte de la demeure de cette dernière, en disant qu’elle désirait purifier son vêtement
(1) Corrigé en 17 par Amari (i, 395), parce que c’est le samedi qui coïncide avec le 17.
(2) Il fut inhumé en Sicile {Bayân, i, 126), et Noweyri dit même à Palermo {Berheres, i, 434). — C’est ici que s’arrête la traduction de ce chapitre par Amari.
qui venait d’être souillé. La femme du marchand lui ouvrit, lui souhaita la bienvenue et la fit entrer, puis la vieille, après avoir purifié son vêtement, se mit à prier. Elle refusa ensuite l’offre de son hôtesse de lui servir à manger, sous le prétexte qu’elle jeûnait, mais en ajoutant qu’il était indispensable qu’elle revînt souvent. G’est, en effet, ce qu’elle fit, puis elle dit un jour : « Je suis chargée d’une orpheline que je vais marier et je te prie, si la chose ne t’est pas désagréable, de me prêter tes bijoux pour que je puisse l’en parer dans cette occasion ». Son interlocutrice y consentit et lui remit ses bijoux; la vieille les emporta et resta quelques jours sans se montrer. Lorsqu’elle revint, la femme du marchand lui redemanda ses bijoux, que la vieille déclara ne plus avoir. Ils sont, dit-elle, chez le vizir, qui me les a pris alors que j’en étais chargée et que je passais auprès de lui ; il m’a déclaré qu’il ne les remettra qu’à toi ». Les deux femmes se disputèrent, puis la vieille s’en alla. Le marchand fut à son retour mis au courant des faits par sa femme, et il alla raconter la chose à l’émir Ibrahim. Celui-ci pénétra chez sa mère et lui demanda où était la vieille: « Elle est là, dit sa mère, à prier pour toi ». Sur la demande qu’il fit de se sanctifier à son contact, la princesse la fît chercher, et Ibrâhîm allant au-devant d’elle l’accueillit avec honneur et d’un air gai; puis lui prenant un cachet qu’elle avait au doigt, il se mit à le tourner et retourner en jouant avec. yVppelant ensuite un eunuque : « Va, lui dit-il, chez cette vieille et fais-toi remettre par sa fille telle cassette renfermant tels et tels bijoux ; voici le cachet qui prouvera que tu viens de sa part » . Quand le coffret fut entre ses mains, il le montra à la vieille en lui demandant ce que c’était, et elle resta tout interdite. Il la fit mettre à mort et enterrer dans le palais; quant au coffret, il fut restitué à son propriétaire avec quelque chose par surcroît, et le prince dit à cet homme : « A tirer vengeance du vizir sur le champ, l’affaire s’ébruitera;
mais je profiterai de la première occasion où il sera en faute. » Au bout de peu de temps, en effet, ce vizir fut provoqué ù commettre un acte coupable et fut puni de mort.
[P. 199] En 261 (15 octobre 874), Ibn Merwan le Galicien s’enfuit de Cordoue et se dirigea sur le fort d’Alanje(l), dont il s’empara et où il se fortifia. Le prince d’Espagne Moh’ammed alla l’y assiéger pendant trois mois et le réduisit à se nourrir de ses montures. Alors le rebelle dut demander Vamàn, qu’il obtint, et se retira dans la ville de Badajoz.
Asad ben el-H’ârith ben RaP se mit à la tête d"une insurrection des habitants deTakorona, qui furent forcés de rentrer dans le devoir à la suite de l’expédition que le souverain Moh’ammed fit faire par ses troupes (2).
[P. 212] En 262 (5 octobre 875), le souverain d’Espagne Moh’ammed envoya une armée conduite par son fils El-Mondhir contre le Galicien, qui était alors à Badajoz, ville qu’il quitta en apprenant qu’il allait y être attaqué, pour se rendre dans le château de Caracuel (3). 11 y fut assiégé, et nombre des siens trouvèrent la mort au mois de chawwâl (juin-juillet 876).
(P. 215] En 263 (23 septembre 876), le souverain d’Espagne Moh’ammed envoya son fils El-Mondhir à la tête d’une nombreuse troupe avec ordre de passer par Mérida. Au delà de cette ville et alors qu’il se dirigeait
(1) En arabe, K’al'at el-h’anech^ qui est cité par Edrisi, p. 265. On voit par le récit plus détaillé du Bayân (ii, 104-105) que ce chef avait été interné à Cordoue à la suite de l’affaire de Mérida fsupràj p. 243).
(2) Le Bayân passe cette affaire sous silence.
(3) On trouve le nom de cette place forte, dont il est parlé par
Edrisi (p. 226), sous les formes \oïr \e Bayân,
II, 105, 1. 10; 143, 1. 4 ; 164, 1. 7 ad f. Ce dernier ouvrage parle plus longuement des deux expéditions dirigées en 262 et en 263 contre Ibn Merwân.
vers le territoire ennemi, El-Mondhir fut suivi par neuf cents cavaliers de l’armée régulière (‘asker). Mais alors ceux-ci furent assaillis par un corps considérable de polythéistes qui avaient été postés en arrière ; cependant ils tinrent ferme dans une série de combats et leur tuèrent beaucoup de monde. Mais ensuite le fils du Galicien, soutenu par des auxiliaires infidèles, l’emporta sur la troupe des sept cents (1) guerriers, et sous leurs coups tous ces musulmans furent par Dieu gratifiés de la mort.
En 263 (23 septembre 876) Ibrâhîm., émir d’ifrîk’iyya, commença à bâtir la ville de Rak’k’âda (2).
[P. 219-220] A la suite de la mprt d’Amâdjoûr, Ah'med ben Toûloûn partit pour la Syrie en 264 (12 septembre 877), laissant en Égypte, en qualité de lieutenant, son fils El-‘Abbâs... Il reçut bientôt la nouvelle que ce dernier, secouant l’obéissance qu’il lui devait, était parti pour Bark’a en enlevant des sommes d’argent; mais Ah’med, sans se préoccuper autrement de ce fait ni se laisser troubler, acheva les affaires qui avaient motivé son déplacement et assura les frontières de ce côté... (3).
[P. 222] Conquête de Syracuse par les musulmans (4)
Le 14 ramad‘ân 264 (19 mai 878), Syracuse, une des plus grandes villes de Sicile, fut conquise parles musulmans. Dja‘far ben Moh’ammed, émir de Sicile, avait fait
(1) Le texte doit probablement être corrigé en « neuf cents » par un simple déplacement des points diacritiques. — Le Bayân (ii, 105) passe sous silence la défaite des musulmans.
(•2) Sur cette ville, située à quatre milles ouest ou sud-ouest de Kayrawân, voir Bekri, p. 68; Bayân, i, 110 ; Fournel, i, 526.
(3) Il est parlé plus bas de cette affaire.
(4) Ce chapitre figure dans la Biblioteca, i, 396.
une incursion de ce côté et en avait rav«ngé les moissons, de même que celles de Catane, de'J’aormine, de Hamctta, et autres localités chrétiennes ; puis il entreprit le siège de Syracuse par terre et par mer et s’empara de plusieurs des faubourgs de la ville. Une flotte chrétienne qui amenait des secours fut gloi'ieusemciit battue par la flotte musulmane, et l’on n’eut plus alors qu’à poursuivre le siège. Au bout de neuf mois, la ville fut prise: plusieurs milliers d’habitants furent massacrés, le butin fut plus abondant qu’en aucune autre ville, et des guerriers qui la défendaient il ne s’échappa que quelques-uns çà et là. Après être restés deux mois dans leur nouvelle conquête, les musulmans la ruinèrent. Le saccage en était fait quand arriva une flotte de Constantinople, qui fut encore battue par les fidèles; ils s’emparèrent de quatre bâtiments, dont ils mirent à mort ceux qui les montaient, et rentrèrent dans leurs pénates à la fin de dhoû’l-k‘a^da (2 août).
En 264 (12 septembre 877), Mob’ammed ben ‘Abd er-Rab’mân envoya contre Pampelune un corps d’armée commandé par son fils El-Mondbir. Celui-ci, qui avait ordre de passer par Saragosse, livra combat aux habitants de cette dernière ville, puis se dirigea sur Tudèle et lança sa cavalerie dans les lieux habités par les Benoù Moûsa. 11 pénétra ensuite dans (la région de) Pampelune, d’où il sortit sain et sauf, après y avoir ruiné de nombreux forts et ravagé les champs cultivés (1).
La même année, une troupe d’Arabes marcha contre la ville de Djalîkiyya et, dans le grand combat qui eut lieu, les pertes furent des deux parts très sensibles (2).
Ibrâhîm ben Ahmed se transporta en cette année
(1) Makkai'i accorde une sèche mention à cette campagne (i, 226), dont le Jiaydn (ii, 106) parle à peu près dans les mômes termes qu’lbn el-Athîr.
(2) El-Barâ’ ben Mâlik alla ravager la Galice où il pénétra par la porte de Coimbre (Bayân, ib.).
à Rakkâda, dont la construction, commencée en 263, était terniinée.
IP.224] Révolte d'El-‘Abbàsben Ah’medbenTouloûn contre son père
Cet évènement, qui est de 265 (2 septembre 878), arriva dans les conditions que voici (1). Ah’med était, comme nous Pavons dit, parti pour la Syrie en se faisant remplacer en Égypte par son fils El-‘Abbâs. Quand il fut éloigné, des gens de Pentourage du jeune prince persuadèrent à celui-ci d’enlever de l’argent et de partir pour Barka, ville où il arriva en rebî‘ 1 (novembre 878). [P. 235] Son père fut informé de ce qui se passait, et quand ensuite il fut rentré en Égypte, il envoya des messagers à son fils pour le ramener par la douceur à de meilleurs sentiments; mais cela ne réussit pas, car Pentourage du jeune prince, craignant les suites de cette équipée, lui conseilla de marcher vers PIfrîkiyya. C’est ce qu’il fit, et les lettres qu’il adressa aux chefs berbères lui en rallièrent certains, tandis que d’autres s’y refusèrent. 11 adressa alors à Ibrâhîm ben el-Aghlab un message dans lequel il se disait investi par le Prince des croyants des divers cantons de PIfrîk’iyya. Puis, poursuivant sa marche en avant, il arriva au château-fort de Lebda, dont les habitants lui ouvrirent les portes. Mais à la suite des mauvais traitements et du pillage qu’il leur fit subir, ces gens s’adressèrent à Elyâs ben Mançoùr Nefoùsi, chef des Ibâd’ites de ces régions, et réclamèrent son secours, de sorte qu’Elyâs, irrité de ces
(1) On a vu plus haut que le commencement de cette affaire remonte à 264. Le Nodjoûm en parle très brièvement sous l’année 265 (t. Il, p. 241) ; le Bayân (t. i, p. 111) semble dire, dans un récit très détaillé, que tout se passa en l’année 267, et Ibn el-Atbîr place en 268 la défaite et l’internement du fils rebelle. Cf. Weil, Gesch. der Chalifen (ii, 429).
procédés, se mit en marche pour combattre El-‘Abbas. De son côté, Ibrahim ben cl-Agblab avait envoyé un corps d’armée au gouverneur de Tripoli avec ordre d’attaquer l’intrus, et un combat acliarné fut livré, où El-‘Abbas combattit de sa personne. Le lendemain, Elyas ben Mançoûr l’ibadite, arrivé à la tête de douze mille de ses coreligionnaires, opéra sa jonction avec le gouverneur de Tripoli. La bataille recommença : El-‘Abbôs laissa un grand nombre de ses partisans sur le champ de bataille et subit la défaite la plus honteuse; lui-même faillit être pris et ne dut son salut qu’à un de ses clients; ses bagages et la plus grande partie de ce qu’il avait amené d’Égypte furent livrés au pillage, et il retourna à Barka dans le plus triste équipage.
Quand la nouvelle de cette déroute parvint en Égypte, Ah’med, très affligé, voulut réduire son fils. Sachant qu’il était sain et sauf, il fit marcher contre lui des troupes qui livrèrent un combat où, à la suite d’une résistance acharnée, El-‘Abbas fut mis en déroute et subit de grandes pertes. Lui-même fut fait prisonnier et amené à son père, qui l’interna dans une petite chambre de l’hôtel qu’il habitait. Puis quand le reste des prisonniers fut arrivé, Ah’med les fit tous comparaître devant lui et ordonna à son fils de couper les pieds et les mains des principaux d’entre eux. Quand El-‘Abbâs eut accompli cette triste besogne, son père lui adressa de vifs reproches : « Voilà donc comment agit un prince et un chef! Ce que tu avais à faire, c’était de te jeter à mes genoux pour implorer ton pardon et le leur! Voilà qui eût été plus digne de ton rang et ce que méritaient des gens qui t’ont soutenu et ont quitté leur pays à cause de toi ! » Il lui fit alors administrer cent coups de fouet, mais la pitié que lui inspirait son fils couvrait ses joues de larmes. Après quoi il le renvoya dans sa chambre et l’y tint interné. Cela se passait en 268 (31 juillet 881).
[P. 232] En 266 (22 août 879) Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’mâii donna l’ordre de construire des vaisseaux sur le fleuve de Gordoue et de les envoyer dans l’Océan, parce que, lui avait-on dit, la Galice n’était pas défendue dans la direction de l’Océan et qu’on pouvait facilement s’en rendre maître de ce côté. Quand ils furent terminés, armés et équipés, on les envoya dans l’Océan, où ils se brisèrent, sans qu’on pût seulement en faire marcher deux de conserve, de sorte qu’il n’en revint qu’un petit nombre (1).
En la même année, une bataille navale entre les chrétiens et les musulmans eut lieu près des côtes de Sicile; l’avantage resta aux premiers, qui s’emparèrent des bâtiments des vaincus. Ceux d’entre ceux-ci qui s’échappèrent se réfugièrent à Palerme(2).
En la même année, le manque de pluie fut cause d’une grande disette en Ifrîkiyya, où les vivres faillirent manquer.
[P. 252] L’année 267 (11 août 880) vit les débuts (3) de la révolte d’Ibn H’afçoûn contre le souverain d’Espagne Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’mân, du côté de Malaga. Le gouverneur de cette région, qui marcha contre lui avec un corps d’armée, fut mis en fuite, de sorte que ‘Omar ben H’afçoûn vit son pouvoir se consolider et le bruit de son nom se répandre ; tous ceux qui cherchaient le désordre et l’occasion de faire le mal vinrent se joindre à lui. Mohammed envoya alors un nouveau gouverneur appuyé par un autre corps d’armée, et ‘Omar dut consentir à la paix en livrant tout ce qui pouvait lui être de
(1) Ces renseignements sont confirmés par le Bayân (1. 1.), qui parle aussi de campagnes contre Malaga en 265 et 266.
(2) Ce fragment figure dans la Biblioteca, i, 397. Le Bayân (i, p. 111) fournit le même renseignement.
(3) Je lis au lieu de^J.x.fl.
quelque secours, et qui fuldctruit; en oulj^Cjplusieursdes siens furent exilés. L’ordre fut ninsi rétabli de ce côté.
La même année eut lieu en Syrie, en Égypte, en Mésopotamie, en Ifrîkiyya et en Espagne un violent tremblement de terre précédé d’un grand fracas (1).
En la môme année, El-II’asan ben cl-‘Abbas, qui gouvernait en Sicile, envoya des colonnes expéditionnaires dans toutes les directions; lui-môme marcha contre Catane, dont il ravagea les champs, ainsi que ceux de Taormine et abattit les arbres. 11 marcha aussi contre Bak’ara (Imachara?), dont il anéantit également les moissons, et rentra ensuite à Païenne. Les chrétiens de leur côté organisèrent des colonnes qui firent mainbasse sur quantité de musulmans; tout cela du temps d’El-H’asan ben el-‘Abbas (2).
[P. 258] En 268 (3t juillet 881), Moli’ammed ben ‘Abd er-Rah’man envoya un corps de troupes commandé par son fils El-Mondhir contre ceux qui s’étaient mis en rébellion contre lui. El-Mondhir, s’étant dirigé du côté de Saragosse, dévasta les champs, ravagea le pays et conquit le château-fort de RoûPa (3), d’où il tira ‘Abd el-Wàh’id Rôti, l’un des plus vaillants guerriers de cette époque. Il s’avança vers le couvent de Teroùdja et le pays de Moh’ammed ben Morekkeb ben Moûsa ; puis tous les deux lancèrent de côté et d’autre des partis de cavalerie; après quoi il se dirigea sur Lérida et Carthagène (4). 11 combattit Ismâ‘îl ben Moûsa, qui était
(1) Les renseignements fournis par le Bayân (ii, 106-107) sur les événements de l’année 267 sont beaucoup plus détaillés. La disette qui sévit en Ifrîkiyya en 266 y est mentionnée (t. i, p. 111).
(2) Ce fragment se retrouve dans la Biblioteca, i, 397. Sous l’année 267, le Bayàn se borne à relater qu’El-H’asan était gouverneur de la Sicile.
(3) Roùt’a (llota) sei'vit plus tard de place forte aux Benoù Hoùd ; il en est j)arlé par Makkari ui,687). II existe un autre Rota près de Cadix, au N.-Ü. de cette ville, le seul que mentionne Edrisi (p. 214).
(4) Ce deinier nom est le résultat d’une correction, qui paraît
dans celte (dernière) ville; ce chef fît actede sounaission et livra des otages coname garantie de sa fidélité. Il (El-Mondhir ?) se dirigea vers la ville d’Ank’ara (1), qui appartenait aux polythéistes; il conquit divers châteauxforts, puis s’en retourna.
Dans la même année, Ibrâhîm ben Ah’med ben el-Aghlab infligea un sévère châtiment aux habitants du Zâb. Les principaux d’entre eux étaient auprès de lui et il commença par les bien accueillir, leur faire des présents, leur donner des vêtements et des chevaux, puis il en fît mettre à mort le plus grand nombre, y compris les enfants, et il fît chari*ier leurs cadavres jusqu’à une fosse où ils furent jetés (2).
En cette année, une colonne musulmane qui opérait en Sicile sous les ordres du nommé Aboù’t-Thawr rencontra un corps d’armée chrétien qui l’anéantit tout entière, à l’exception de sept individus. Le gouvernement de la Sicile fut enlevé à El-H’asan ben el-‘Abbâs et confié à Moh’ammed ben el-Fad’l, qui expédia des colonnes dans toutes les directions.. Lui-même se mit à la tête de levées considérables et marcha contre Catane, dont il ravagea les cultures ; puis il attaqua les gens montés sur les chelendi (chalands) et en fît un grand carnage. De là il alla ravager les cultures de Taormine, d’où il revenait quand il fut attaqué par les guerriers chrétiens ; mais il les mit en fuite et en tua le plus grand nombre, c’est-à-dire trois mille, dont il envoya les têtes à Palerme. Les musulmans se portèrent ensuite
malheureuse, de Tornberg, car le ms porte (Fertâyana),
localité à chercher du côté de Lérida, et partant fort loin de Carthagène.
(1) La deuxième lettre n peut être un b, un t ou un y. — D’après le Baydn (ii, 107), El-Mondhir, après la conquête de Rota, se retourna contre l’Alava.
(2) On retrouve ces renseignements dans le Baydn (i, 113). Il y eut encore un massacre des habitants du Zâb en 278 [Berbères, i, 427).
contre un chàteau-fort nouvellement construit par les chrétiens et appelé par eux « Ville du roi » (Poli/zi V); ils le prirent d’assaut, en massacrèrent les défenseurs et réduisirent les habitants en captivité (1).
[P. 259] En 268 (31 juillet 881), El-‘Abbas ben Ah’med ben Toûloûn fit la guerre à son père, qui s’avança jusqu’à Alexandrie et qui resta vainqueur. Il le ramena ensuite avec lui à Miçr. Nous avons antérieurement parlé de ces événements (2).
[P. 279] En 269 (20 juillet 882) l’émîr de Sicile Moh’ammed ben el-Fad’l s’avança avec une armée vers Rametta; puis elle arriva jusqu’à Catane en faisant un grand massacre de chrétiens, se livrant au pillage et emmenant des prisonniers. Il rentra à Palerme au mois de dhoû’l-li’iddja (juin-juillet 883) (3).
[P. 289] En 270 (10 juillet 883), Isma‘îl ben Moûsa commença à rebâtir la ville de Lérida en Espagne. Ce personnage s’était révolté contre son souverain Moh’ammed, mais s’était, l’année précédente, arrangé avec lui. En apprenant ses (projets de reconstruction), le prince franc de Barcelone réunit des troupes et s’avança contre lui pour l’empêcher d’y donner suite. Mais Isma‘îl lui livra bataille, mit en fuite les polythéistes et en tua le plus grand nombre; la majeure partie des cadavres resta longtemps sur le terrain (sans sépulture) (4).
[P. 292] Combats en Espagne et en Ifrîkiyya
En 271 (28 juin 884), le souverain d’Espagne Moh’am-
(1) Ce paragraphe concernant la Sicile se retrouve dans la Biblio^ teca, I, 398. Sous cette année, le Bayân se borne à mentionner la nomination du nouveau gouverneur.
(2) Sur la révolte du fils d’Ahmed ben Touloun, voir ci-dessus, p. 255.
(3) Ce fragment, qu'on retrouve dans la Bibliolecà (i, 399), relate une incursion sur laquelle le Bayân est resté muet.
(4) Le Bayân ne parle pas de ces faits.
med envoya, sous le commandement de son fils El-Mondhir, un corps de troupes contre la ville de Badajoz. Alors le Galicien Ibn Merwân, que nous avons dit s’ôtre révolté, en sortit pour aller occuper le château-fort d’Achirguerra (1), où il se fortifia, tandis qu’El-Mondhir réduisait en cendres la ville de Badajoz. Moh’ammed envoya d’autres troupes, commandées par Hâchim ben ‘Abd el-‘'Azîz, contre Saragosse, où se trouvait Moh’ammed ben Lope ben Moûsa. Cette ville tomba entre les mains de Hâchim, qui en expulsa Mohammed, avec lequel se trouvait un chef dont nous avons dit la révolte, ‘Omar ben H’afçoûn.La paix fut ensuite conclue entre eux.
Après leur retour à Cordoue, ‘'Omar ben H’afçoûn s’enfuit à Bobastro, où il reprit les hostilités. Le souverain y répondit par les mesures dont nous parlerons.
En 271 aussi, une forte colonne musulmane fut dirigée contre Rametta; elle fit de grands ravages et rentra avec beaucoup de butin et de captifs. L’émir de Sicile El- H’oseyn ben Ah’med étant alors venu à mourir fut remplacé par Sawâda ben Moh’ammed ben Khafâdja Temîmi. Quand celui-ci fut arrivé dans l’île, il mena une forte armée contre Catane et anéantit tout ce qui se trouvait dans (les environs). 11 alla ensuite guerroyer contre les habitants de Taormine, et ravagea les cultures du pays. Il continuait d’avancer quand un messager du patrice chrétien vint solliciter une trêve et l’échange des prisonniers. Sawâda accorda une trêve de trois mois et racheta trois cents prisonniers musulmans, après quoi il retourna à Palerme (2).
(1) Le ms porte corrigé par l’éditeur on
letrouve ce mot ailleurs, mais écrit peu lisiblement ou
{Bayân, ii, 108, et Corrections, p. 43; infrà, p. 262). — Tous ces événements sont passés sous silence par le Bayân, qui ne parle, sous l’année 271, que d’Ibn H’afçoùn, et encore, très brièvement.
(2) Ce paragrîohe figure dans la Biblioteca (i, 399). Le Bayân (i, 113)
[P. 295] En 272 (17 juin 88G), le souverain d’Espagne fit étroitement assiéger Ibn Merwan le Galicien dans le chûteau fort d’Acliirguerra (1). Il envoya un autre corps d’armée contre le chûteau*fort de Bobastro^ qu’occupait ‘Omar ben H’afçoûn.
En 272, à la suite de l’expiration do la trêve conclue avec les chrétiens, Sawada, émir do Sicile, envoya dans les territoires chrétiens do cette île des colonnes qui en revinrent en ramenant du butin. Un Patrice du nom de Nicéphore arriva de Constantinople à la tête d’une forte armée; il mit le siège devant la ville de Santa Severina et serra si bien les musulmans qui l’occupaient, que ceux-ci durent la rendre, mais ils obtinrent quartier et se retirèrent en teriatoire musulman. Nicéphore fit ensuite assiéger Amantea, dont les ' habitants durent se rendre, mais en obtenant quartier; [ils se retirèrent] à Palerme(2).
[P. 297] Mort de Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’màn et avènement de son fils El-Mondhir
A la fin de çafar 273 (commencement d’août 886) mourut Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’man ben El-H’akam ben Hichâm, le prince Omeyyade d’Espagne, à l’âge d’environ soixante-cinq ans, après un règne de trentequatre ans et onze mois. Il était d’un blond roussûtre et de taille moyenne; il avait le cou très court et faisait usage de henné et de katam. Il avait de la finesse et exerçait sa sagacité dans les affaires douteuses, auxquelles il appliquait un regard exercé (3). Des trente-trois
ne mentionne que la campagne de 272 et se borne à enregistrer sous l’année 271 la nomination de Sawâda.
(1) Ce fait est aussi rappelé par le Baydn, ii, 108.
(2) Ce paragraphe figure dans \i\ Bihlioieca, i, 399-400.
(3) lly alà deux müts(]uej’aidù traduire un peu conjecturalemont.
enfants naâles qu’il laissa, celui qui devint son successeur fut El-Mondhir ben Moh’ammed, à qui l’on prêta serment de fidélité trois jours après la mort de son père. Le peuple le reconnut et reçut de lui des libéralités.
[P. 303] Mort de TOmeyyade El-Mondhir ben Moh’ammed
En moharrem 275, selon d’autres en çafar (15 mai- 12 juillet 888), mourut El-Mondhir ben Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’mân ben el-H’akam ben Hichâm, |P. 304] prince omeyyade d’Espagne, après un règne d’un an onze mois et dix jours; il était âgé d’environ quarantesix ans. Il était brun, de haute taille, marqué de la petite vérole; il avait les cheveux frisés et la barbe épaisse; il était généreux et le prouva aux poètes, car il était amateur de poésie. Il laissa six fils, mais eut pour successeur son frère ‘'Abd Allah ben Moh’ammed, à qui Ton prêta serment de fidélité le jour même de la mort d’El-Mondhir. Celui-ci, dont le prénom {komja) était Aboû Moh’ammed, avait pour mère une esclave nommée ‘Achâr, qui mourut un an avant son fils. Sous son règne l’Espagne s’était vue ravagée partout par des guerres intestines, et de tous côtés s’installèrent des chefs par la force des armes.
[P. 349] Gouvernement d’Aboû’ l-‘Abbâs en Sicile (1)
L’émir d’Ifrîk’iyya, Ibrâhîm ben Ah’med, avait d’abord confié le gouvernement de la Sicile à Aboû Mâlik Ah’med ben ‘Omar ben ‘Abd Allâh; puis le jugeant insuffisant.
(1) Ce chapitre figure dans la Biblioteca^ i, 400. Les événements de 287 et 288 sont très brièvement racontés dans le Bayân (i, 125).
il le remplaça par son propre fils Aboû ’l-^\l)brjs TAfflilabide, qui rejoignit son poste le cba‘bân 287 (31 juillet 000), à la tôle de cent vingt batiments et de quarante navires de guerre, et qui mit le siège devant Trabalos (Trapani?). A la nouvelle de sa venue, Farmce musulmane de Palerme, qui était alors occupée à combattre les habitants de Girgenti, regagna Palerme et expédia au nouveau gouverneur quelques-uns de ses cheyklis, tant pour lui promettre obéissance que pour s’excuser d’avoir attaqué Girgenti. Mais plusieurs habitants de cette dernière ville se rendirent aussi auprès de lui pour se plaindre des Palermitains, ajoutant qu’ils lui étaient hostiles, que l’envoi de ces cheykhs n’était qu’une ruse destinée à cacher leur trahison, qu’ils étaient sans foi ni honneur, et que le prince pouvait vérifier ces assertions en mandant auprès de lui tels et tels Palermitains. En conséquence, Aboû ’l-‘Abbûs réclama leur présence, mais sa demande fut repoussée et l’on refusa ouvertement de lui obéir, de sorte qu’il fit jeter en prison les cheykhs qui lui avaient été députés. Alors les Palermitains, se réunissant, marchèrent contre lui à la mi-cha‘ban (14 août 900), [P. 3501 ayant à leur tête Mas‘oùd Badji, qu’accompagnait Rakamaweyh, chef de ces insensés, en même temps que faisait voile une flotte d’une trentaine de bâtiments; mais il s’éleva une tempête qui fit périr la plupart de ceux-ci, et le reste regagna Palerme. Les troupes de terre attaquèrent Aboû ’l-‘Abbâs, qui était devant Trapani, et livrèrent un combat acharné qui occasionna des pertes aux deux partis ; les armées se séparèrent, puis la lutte recommença le 22 cha‘bân (21 août), mais les Palermitains vaincus dans l’après-midi durent s’enfuir poursuivis jusqu’à Palerme, tant sur terre que sur mer, par Aboû ’l-‘Abbâs. Les rebelles revinrent à la charge le 10 ramad’ân (7 septembre) et combattirent depuis l’aurore jusqu’à la fin de l’après-midi, maisils finirent par être vaincus, et jusqu’au coucher du, soleil on les massacra. Aboû ’l-‘Abbas se rendit maître
des faubourgs, qu’il livra au pillage. Nombre d’hommes et de femmes s'enfuirent à Taormine, tandis que Rakamaweyh et les autres fauteurs de troubles de son espèce se réfugiaient en pays chrétien, à Constantinople et ailleurs. Aboû ’l-‘Abbâs pénétra dans la ville conquise et accorda l’amnistie aux habitants, d’entre lesquels il choisit quelques notables qu’il envoya à son père en Ifrîk’iyya. Il marcha ensuite sur Taormine, dont il ravagea les vignobles et où il porta la guerre, puis alla mettre le siège devant Catane, mais sans succès.
Retournant ensuite dans la capitale, il y resta jusqu’à ce que commençât l’année 288 (25 décembre 900). Il prépara alors une expédition, et comme la saison était favorable, il équipa une flotte qu’il expédia le 1®'’ rebî‘ II (24 mars 901). Lui-même alla camper sous les murs de Demona et y installa des machines de siège; mais au bout de quelques jours il se rendit à Messine et passa de là avec les navires de guerre à Reggio. Là s’étaient concentrés de nombreux chrétiens, à qui il livra bataille à la porte même de la ville ; il les battit et emporta la place de vive force en redjeb (juin-juillet). Il y fit un butin prodigieux tant en or qu’en argent et remplit ses vaisseaux de farine (1) et de marchandises diverses, puis il regagna Messine, qu’il démantela. Dans le port de cette dernière ville se trouvaient des bâtiments venus de Constantinople et dont il captura trente, après quoi il retourna dans la capitale.
Il y resta jusqu’en 289(15 décembre 901), où, obéissant à un ordre de rappel de son père, il retourna, presque sans suite et avec cinq galères seulement, en Ifrîk’iyya, [P. 351] laissant à la tète des troupes ses deux fils Aboû Mod’ar et Aboû Ma‘add. Son père lui confia le soin de le remplacer et se rendit lui-même en Sicile, où il arriva en redjeb 289 (juin-juillet 902) pour y faire la guerre
(1) Le changement d’une lettre facile à confondre avec une autre permettrait de traduire « d’esclaves », ainsi que le suggère Amari.
sainte Cl accomplir ensuite le pèlerinage. Nous avons, sous rannée 261, raconté ce qui le concerne.
|P. 359] Gouvernement d’Aboûl-‘Abbâs ‘Abd Allah ben Ibrâhîm en Ifrîk’iyya(l)
Nous avons dit sous l’année 261 qu’Ibrahîm ben Ali’med avait choisi pour héritier, en 289 (15 décembre 901), son fils Aboù ’l-‘Abbas ‘Abd Allah et qu’il mourut la même année. Le nouveau prince, qui monta sur le trône apres la mort de son père, était un homme lettré, sage, brave, cité parmi les champions renommés, bien au courant de la théorie et de la pratique militaires, instruit et verse dans la dialectique. C’est sous son règne que la puissance d’Aboû ‘Abd Allah le Chi’ite commença à s’affirmer, et il le fit combattre par son frère El-Ah'wal (le louche), ainsi surnommé non parce qu’il était louche, mais parce qu’il avait l’habitude de cligner de l’œil quand il regardait un peu fixement (2). Le Chî’i.te marcha avec de nombreux partisans à la rencontre de son adversaire et resta vainqueur dans la bataille qu’il lui livra à Kemoûcha (3) et qui fut très sanglante. El-Ali’wal cependant continua de tenir tète à son adversaire.
Tant que vécut son père, Aboû ’l-‘Abbâs ne cessa d’être sur le qui-vive (P. 360] à cause de son mauvais caractère. Il fut par lui nommé gouverneur de Sicile, où
(1) Ce chapitre se retrouve clans la Diblioteca (i, 403). Voir aussi, sur ces événements, Berbères, i, 438 ; ii, 513 ; Bayân, i, 128; Desvergers, p. 146.
(2) ün trouve ce nom orthographié différemment, p. ex. Aboù ’l- Khawal (//. des Berbères, ii, 514 ; cf. i, 440) et Abou Houal (Desvergers, II. de V Afrique, 147) ; voir aussi Wüstenfeld, Gesch. d. Fatim. ChaLifen., 10, n. Ibn el-Athîr {infrà, p. 285) répète l’origine du surnom donné à ce prince, ce qui justihe l’orthographe que j’ai adoptée.
(3) Cette localité, qui est d’ailleurs inconnue, se retrouve sous la forme Meloùsa dans Ibn Khaldoùn {Berbères, ii, 514).
il fit de nomljreuses conquêtes qui ont été narrées à propos du règne dudit Ibrahim. Devenu gouverneur de rjfrîk’iyya, il adressa aux fonctionnaires une circulaire destinée à être lue en public et où il promettait une bonne administration, la justice, la douceur et le zèle pour la guerre sainte. Il tint ces promesses faites spontanément; il s’entoura d’un conseil formé de plusieurs savants et chargé de lui venir en aide pour gouverner le peuple. Il était poète ; voici des vers qu’il fit en Sicile à propos d’un médicament qu’il venait de boire :
[Motak’ârib] Je viens de prendre médecine sur la terre étrangère, loin de ma famille et de ma demeure ; autrefois, en pareille circonstance, j’étais parfumé de musc et d’aloès. Ma boisson, maintenant, ce sont des fleuves (1) de sang mêlés à la poussière que soulèvent les escadrons !
Aboû ’l-^Abbâs, ayant appris que son fils Aboù Mod’ar Ziyadet Allah, gouverneur de Sicile, s’adonnait tout entier aux plaisirs et ne cessait de boire du vin, lui enleva cette situation, où il le remplaça par Moh’ammed ben es-Sark’oûsi, et l’emprisonna. La nuit du mardi au mercredi, dernier jour de cha’bàn 290 (27 juillet 903), Aboû ’1-L\bbûs fut tué par trois de ses sei'viteurs slaves, qui servirent d’instrument à son fils Aboû Mod’ar (Ziyadet Allah); les assassins portèrent la tête de leur victime à ce dernier, qui était encore en prison et qui fit massacrer et mettre en croix ses complices. Aboû ’l-‘Abbâs, qui avait régné un an et cinquante-deux jours, habitait et fut tué à Tunis. Prince très juste, il avait réuni auprès de lubde nombreux conseillers chargés de le soutenir dans l’application des règles de la justice et de le renseigner sur la situation du peuple, de manière à toujours agir équitablement. Le juge même de la ville avait ordre de lui appliquer les lois, soit à lui-même,
(1) La leçon , proposée par Fleischer et qui s’impose, se retrouve dans le texte de ces vers tel qu'il figure dans Bibars Mançoùri (ms ar. de Paris, n» 1572, f. 130 v.).
soit à sa famille ou à ses courtisans, et c’est ce qui se faisait.
De son fils et successeur Aboù Mod’ar il sera parlé sous l’année 296.
[P. 15] Règne d’Aboû Mod’ar en Ifrîk’iyya ; sa fuite en Irâk
Le 1®'’ ramadan 296 (23 mai 909), Aboû Mod’ar Ziyâdet Allah ben Aboû ’l-‘Abbûs ben ‘Abd Allah monta sur le trône en Ifrîk’iyya à la suite du meurtre de son père. Il s’adonna aux plaisirs et à la volupté, faisant sa compagnie habituelle de ses camarades de débauche et de bouffons, négligeant les soins de la royauté et les intérêts du peuple. Le jour même de son avènement, il envoya à son oncle paternel (1) El-Ah’wal un message qui était censé émaner de son père assassiné, et par lequel il lui ordonnait d’arriver sur-le-champ et en toute diligence. El-Ali’wal, ignorant l’assassinat d’Aboû ’l-‘Abbâs, accourut aussitôt, et le nouveau prince le fit exécuter, lui et tous ceux de ses autres oncles et frères dont il put s’emparer. Sous son règne, le pouvoir d’Aboû ‘Abd Allah Chî’i, déjà bien établi, continua à se consolider. Le rebelle était d’abord contenu par El-Ah’wal, mais le meurtre de ce général lui laissa le champ libre, et villes et peuples reconnurent son autorité. Ziyâdet Allâh envoya contre lui son cousin paternel Ibrâhîm ben Aboû’l-Aghlab à la tête d’une armée de 40,000 hommes, en outre des (volontaires) qui se joignirent à cette expédition ; mais le Ghî’i remporta la victoire, ainsi que nous le dirons. Cette défaite convainquit Ziyâdet Allâh qu’il ne pouvait se maintenir plus longtemps, car
(1) El-Ah’vval est donné tantôt comme le frère tantôt comme le fils d’Aboù ’l-‘Abbâs, et Fournel (i, 587) a eu tort d’affirmer que celte dernière opinion est la seule exacte.
cette armée était la dernière qu’il avait pu lever. En conséquence, il se mit à réunir ce qui lui était le plus cher tant en fait de famille que de richesses et autres choses, dans l’intention de fuir [P. 16] en Orient ; puis, feignant d’avoir appris la défaite du rebelle, il fit sortir des prisons ceux qui y étaient renfermés et les massacra, tandis qu’il mettait ses intimes au courant de la véritable situation et leur donnait l’ordre de partir avec lui. L’un des courtisans (1) lui déconseilla de fuir ainsi en renonçant à sa royauté, car, continua-t-il^ Aboû ‘Abd Allah n’oserait s’en prendre au prince lui-même. Mais celui-ci injuria son conseiller et repoussa cet avis : « Tout ce que tu désires, lui dit-il, c’est que le vainqueur me mette la main dessus ! » Alors chacun de ses parents et de ses courtisans fit ses préparatifs de départ et emporta ce qui était transportable.'
(Ainsi finit) cette dynastie aghlabide qui avait longtemps régné en Ifrîkfiyya, s’appuyait sur de nombreux soldats nègres et avait joui d’un grand pouvoir. Ce fut en 296 (29 septembre 908) que Ziyàdet Allah se mit en marche dans la direction de l’Égypte, en compagnie d’un nombreux personnel (2). Il ne s’arrêta qu’à Tripoli, où il séjourna dix-neuf jours et où il vit Aboû’l-‘Abbâs, frère du Chî’ite, qui s’était enfui de Kayrawân où il l’avait fait emprisonner. Le prince se le fit amener et lui demanda s’il était bien le frère d’Aboù ‘Abd Allah : « Non, répondit-il, je ne suis qu’un marchand ; mais on a fait courir sur moi le bruit que j’étais le frère du Chî’ite, et c’est pourquoi tu m’as fait jeter en prison. — Eh bien ! dit Ziyàdet Allah, je vais te relâcher : si tu dis vrai et que tu sois un simple marchand, je ne t’aurai pas fait tort; si tu mens et que tu sois le frère d’Aboû ‘Abd Allah,
(1) Le vizir ‘Abd Allah ben eç-Çàigh, d’après Noweyri (apud Berbères, i, 441).
(2) On verra plus loin un récit un peu différent des incidents de la fuite de Ziyàdet Allah ; voir Wüstenfeld, p. 31,
liens compte de ce ])ienfüit et reconnnis-le en protégennl ceux que nous avons laissés on africro ».
Parmi les principaux membres de sa famille (1) qui raccompagnaient dans sa fuite figurait Ibrâhîm ben Aboù ’l-Agblab ; il songea à le mettre à mort, lui et un autre personnage qui s’étaient offerts à gouverner K’ayrawan (après la fuite do Ziyadet Allfib). Mais ces deux hommes eurent vent de la chose et filèrent aussitôt en Égypte, dont ils indisposèrent le gouverneur, ‘Isa Noûcheri, contre Ziyadet Allah, qu’ils lui représentèi*ent comme songeant à devenir gouverneur do ce pays. Impressionné par ces révélations, Noùclieri ne voulait laisser le fugitif pénétrer en Égypte que sur l’oi'dro du khalife de Baghdad; mais Ziyadet Allah arriva de nuit et franchit la jetée de Djîzeh en employant la force. Noûcheri alors, reconnaissant son impuissance à rien empêcher, installa l’Aghlahide dans l’iiôtel [P. 17] d’Ihn el-Djaççâç (2) et ses compagnons dans divers autres locaux. Au bout de huit jours, ce prince se remit en marche pour Baghdad, mais fut alors abandonné par une partie des siens, notamment par un jeune esclave qui lui enleva cent mille dinars avec lesquels il se fixa auprès de Noûcheri. Celui-ci informa le khalife El-Mok’tadir billah de la situation de Ziyadet Allah en même temps qu’il le renseigna sur ceux qui l’avaient quitté pour rentrer en Égypte ; d’après l’ordre que lui en adressa le khalife, il renvoya à l’Aghlahide ceux qui l’avaient abandonné et l’argent dont ils étaient porteurs.
Ziyadet Allah finit par arriver à Er-Rak’k’a, d’où il fit demander au vizir Ihn el-Forat l’autorisation de péné-
(1) Je lis, en corrigeant le texte, ; pour établir le bien
fondé de cette correction, voir Histoire des Berbères, i, 443 et 445 ; Desvergers, IJist. de l'Afrique, p. 15i et p. 155 n. ; ins 1572, f. 151 v. La tentative (Flbràhîm à Ivayrawân, qui excita le ressentiment du fugitif, est exposée plus au long par Noweyri, l. l. — Sur la fuit(; de Ziyâdet Allah, voir aussi Ibn Khallikàn, i, 4G5.
(2) Cet hôtel ne figure pas, je crois, dans le Khitat de Makrizi.
trer à Baghdâd ; mais le vizir lui intima l’ordre de ne pas bouger. Pendant un an il resta là, ses compagnons l’abandonnant peu à peu, tandis qu’il continuait de se livrer au vin et à la musique. On dénonça sa conduite au khalife, à qui Ton insinua de le renvoyer au Maghreb pour qu’il y tentât de vaincre ses ennemis. El-Mok’tadir approuva cette solution, qu’il lui fît connaître, et écrivit à Noûcheri (1) d’envoyer d’Égypte les secours nécessaires en guerriers, en approvisionnements et en argent pour permettre à l’Aghlabide de retourner au Maghreb. Eu conséquence^ le prince détrôné retourna en Égypte, et Noûcheri l’envoya à Dhât el-H’omâm (2) attendre qu’il eût rassemblé les troupes et l’argent nécessaires. Mais ce gouverneur le traîna en longueur et le fît longtemps attendre, tandis que diverses maladies frappaient successivement Ziyâdet Allah, par suite, dit-on, d’un poison que lui versa un de ses gardes, et il perdit toute sa barbe. Il retourna alors en Égypte, partit pour Jérusalem et mourut à Er-Ramla, où il fut enterré. Gloire à l’Étre vivant par excellence, qui ne connaît pas la mort et dont le royaume ne périt point !
11 ne resta de la sorte plus aucun Aghlabide au Maghreb ; la dynastie avait eu une durée de cent douze ans. Ces princes avaient eu l’habitude de dire qu’ils iraient en Égypte et en Syrie et attacheraient leurs montures aux oliviers de la Palestine (3). Ce fut Ziyâdet Allâh qui réalisa cette prédiction, mais en fugitif et non de la manière qu’ils se l’étaient figuré.
(1) Fournel (ii, 81, n.) n’admet pas que Noûcheri (mort le 26 cha‘bân 297) gouvernât encore l’Égypte à cette époque.
(2) Cette localité, si souvent citée, ne figure cependant ni dans le Merâcid ni dans Abdollatif; mais Bekri en parle, et Edrisi la place à 38 milles d’Alexandrie ; cf. Fournel, Les Berbers, ii, 82. On lit aussi Dhât el-IIammâm {Exposé de la religion des Druzes, intr. p. ccLxx; Table géog. de 1’//. des Berbères).
(3) C’est, d’après une tradition, l’un des incidents concomitants à la venue du Mahdi à la fin des temps (ms 857 d’Alger, f. 22 v.).
Débuts de la dynastie Fatimide en Ifrîk’iyya
Cette dynastie, qui étendit au loin les limites de son autorité et qui eut une longue durée, comrnenra cette année-là (29G = 29 septembre 908) en Ifrîk’iyya et finit en Égypte en 567 (3 septembre 1171). Il nous faut donc en parler d’une façon détaillée et exacte.
Le premier qui régna fut .^boù Moli’ammed ‘Obeyd Allah, qui était, dit-on, [P. 18] Moh’ammed ben ‘Abd Allah benMeymoûn ben Moh’ammed ben Isma‘jl ben Üja‘farben Moh’ammed ben ‘Ali ben el-II’oseyn l)en ‘Ali ben Aboû T’âleb. Ceux qui donnent cette généalogie voient dans r‘Abd Allah qui y figure le fils deMeymoùn el-K’addah’, celui qui a donné son nom aux K’addâh’iyya (1). D’autres disent qu’il s’agit d’‘Obeyd Allah ben Ah’med ben Isma‘îl II ben Moh’ammed ben Ismà‘îl ben Dja‘far ben Moh'ammed ben ‘Ali ben ‘Ali ben el-H’oseyn ben Aboû T’àleb. Les savants ne sont pas tous d’accord sur l’authenticité de cette généalogie. Le Mahdi et ses partisans, affirmant que l’imàmat lui appartient, soutiennent que, telle que nous l’avons rapportée, elle est exacte et
(1) Sur cette généalogie, voyez Chrestom. de Sacy, ii, 88; Religion des Druzes, intr., p. ccxlviii; Hist. des Berb., ii, 506; Quatremère, Journ. as., août 1836, p. 97 ; Fournel, ii, 40; Ibn Khallikân, i, 465 ; II, 47, 48, 77 ; Baijân, i, 157, 292 et s. ; Albirùni, Chronologie, p. 39 du texte; Dozy, Hist. des mus. d'Esp., iii, 3 et s.; Wiistenfeld. Gesch. der Faiimiden Chalifen, p. 3 et s. ; Ibn Khaldoûn, Prolégomènes, I, 39. — La secte des Kaddâhiyya, qui n'est pas mentionnée par Chabristâni, serait une secte juive, d’après Ibn el-Atbîr (ix, 406) ; mais il y en a une chiite de ce nom ainsi que le prouvent notre texte et celui de Bibars Mançoûri, lequel n’a guère fait qu’abréger Ibn el-Atbîr (ap. /leè des Druzes, intr. p. lxix) ; cf. Wüstenfeld, p. 6. Il semble qu’elle soit identique à celle des Meymoûniyya, d’après le Mokaffa (f. 211 v. du ms 2144 de Paris). Makrîzi nous apprend que c’est Eç-Çâbi qui a servi de source à Ibn el-Atbîr dans cette parue de ses annales. — Sur les origines de ces diverses sectes, Wcil, Gesch. der Chalifen, ii, 493.
se montrent tout à fait catégoriques à cet égard, et beaucoup d’‘Alides versés dans les connaissances généalogiques sont -d’accord avec eux. Le chérif Er-Rad’i (1) leur apporte aussi son témoignage :
[l^hafîf] Est-ce une humble situation qui doit être la mienne, moi au sujet de qui les dires sont décisifs et dont l’honneur est intact? Je suis en pays ennemi livré à l’abjection, alors qu’un khalife Alide règne en Égypte. Celui dont le père est mon père, celui dont le patron est le mien, tel est mon répondant qui réside loin d’ici; c’est Moh’ammed, seigneur de tous les hommes, c’est ‘Ali qui ont fait que le sang de ses veines et des miennes est le même. Certes, dans cette autre atmosphère, mon abjection actuelle deviendrait de la puissance, dans ce pays-là ma soif se transformerait en satiété.
Ce n’est que par crainte qu’il n’a inséré ces vers nulle part dans son diüan, et il n’y a pas d’argument à tirer de ce qu’il a signé à l’acte improuvant les prétentions généalogiques de cette dynastie (2), — car la peur en fait faire bien d’autres — en présence du fait que voici et qui prouve ce que j’ai avancé. Quand (le khalife Abbaside) El-K’âdir Billâh eut pris connaissance des vers cités plus haut, il fit venir le k’âdi Aboû Bekr ben el-Bâk’illâni (3) et lui fit porter ce message au cherîf
(1) Sa biographie figure dans Ibn Khallikân (iii, 118), où il est appelé Cherif er-Rid’a AboiV 1-H’asan Moh’ammed ben et-T’àhir ben Aboù Ah’med el-H’oseyn Moùsewi, + 40G ; voir aussi Hadji Khalfa, notamment iii, 286 ; vi, 496 (et l’index, n° 3341); Ibn el-Athîr (index, p. 281 ; Clireslom. de Sacy, ii, 99), etc. Cf. la note de Slane, Berbères, ii, 507. Je crois devoir lire Rad’i, et non Rid’a (voir Dhahabi, Moscktabih^ p. 226) . Les vers qui suivent se retrouvent également dans \q Mokaffa (f. 215 v.) et dans Bibars (f. 152 v.).
(2) L’auteur fait sans doute allusion à la déclaration, qui est de 382 (Noweyri) ou de 402 (Makrîzi), dont il parle quelques lignes plus bas. 11 est encore question d’une réunion de ce genre convoquée à Baghdàd en 444 (Ibn el-Athîr, ix, 406); Wüstenfeld (G. d. Fatùnid., 237) la mentionne sommairement.
(3) Ibn Khallikân (trad. angl. ii, 671) a consacré un article à ce théologien ach‘arite, qui mourut à Baghdâd en 403 ; il le nomme Aboù Bekr Mohammed ben et-T’ayyib, suimommé Bâk’ilâni. Cf. Bayàn, i, 157 ; Ibn Farhoùn, f. 114 du ms ar. 5032 de Paris.
Aboù Ali’med Moûsewi, père (1) du chcrîT Kr-Had‘i: « Tu n’es pas sans savoir quelle est ton influence auf)rès de nous, quel est le compte que nous tenons toujours de toi à cause de ton amitié pour nous, quelles sont les situations honorable? que tu dois à notre dynastie. |P. 19] Or il ne se peut pas que tu vives auprès d’un pouvoir qui a tes sympathies et que ton fils s’y montre hostile; etpourtant je viens d’apprendre qu’il est l’auteur de tels et tels versl Je voudrais bien savoir en quoi consiste sa situation humiliante, à lui qui est chargé de la surintendance des chérifs et de celle du pèlerinage, deux, des charges les plus importantes! S’il était en Égypte, il serait perdu dans la foule du peuple! » Et le khalife continuait longtemps sur le meme ton. Aboù Ah’med jura qu’il ne savait rien et fit appeler son fils, avec* qui il eut une conversation à ce sujet, et qui lui répondit par des dénégations. « Eh bien! reprit Aboù Ah’med, écris au khalife une lettre d’excuses où tu reconnaîtras que la généalogie de l’Égyptien est supposée et que c’est lui qui la prétend authentique. » Mais Er-Rad‘i s’y refusant et son père lui reprochant de le considérer lui-même comme un menteur: « Non, reprit Er-Rad’i, je ne te traite pas de menteur, mais je crains les missionnaires qui sont envoyés du Deylem et de l’Égypte et qui rôdent partout. — Alors tu crains et respectes quelqu’un qui est loin pour irriter quelqu’un qui est proche, qui te voit et t’entend, qui peut disposer de toi et de ta famille ? » Et la conversation se poursuivit ainsi, mais sans qu’Er-Rad’i consentît à écrire au khalife, si bien que son père s’emporta et jura qu’il ne resterait plus désormais dans la même ville que lui. Enfin l’affaire se termina par l’aveu que fit Er-tlad’i, sous serment, qu’il n’était pas l’auteur de ces vers, et c’est ainsi qu’on arrangea les choses.
(1) Ailleurs il est donné comme le grand-père du cliérif Er-Rad’i; voir les auteurs cités note 1, p. 268,
Ce refus d’Er-Rad’i de s’excuser et d’attaquer la généalogie des Fatimides, malgré la crainte qu’il ressentait, est un puissant argument en faveur de l’authenticité. J’ai moi-môme interrogé plusieurs des principaux Alides à ce propos, et nul n’a émis de doute que les choses ne soient telles.
D’autres ont dit que cette généalogie est controuvée et inauthentique, et certains sont allés jusqu’à dire qu’‘Obeyd Allah est Juif. Sous le règne d’El-K’âdir (l’Ahbaside), on mit au jour une pièce pourvue de diverses signatures et attaquant la généalogie d’‘Obeyd Allah et de ses enfants, et plusieurs Alides et autres y affirmèrent que sa descendance du Prince des croyants ‘Ali n’était pas établie. Parmi les Alides signataires figuraient |P. 20] Ei-Mortad’a (l)et son frère Er-Rad’i, Ibn el-Bat’h’âwi et Ibn el-Azrak’; parmi les non-Alides, Ibn el-Akfâni, Ibn el-Kharazi, Aboû’l-‘Abbâs Abîwerdi, Aboù H’âmid, Kechfeli, K’odoûri, Çaymeri, Aboù’l-Fad’l Nisawi, Aboù Dja‘far Nesefî et Aboù ‘Abd Allah ben en-No‘mân, le juriste chîhte.
Les partisans de l’authenticité prétendirent que les savants qui avaient signé cette pièce ne l’avaient fait que par crainte, et que d’autre part il n’y avait aucun argument à tirer du dire de gens qui n’étaient pas versés dans la science des généalogies. D’après l’émir ‘Abd el-‘Azîz, auteur de la chronique d’Ifrîk’iyya et du Maghreb (2), les juifs le reconnaissent pour un des leurs ; or cet auteur parle d'après plusieurs savants et a scruté
(1) La biographie d’El-Mortad’a flgure dans Ibn Khallikân, t. ii, p. 256 ; cf. Chrestom. arabe de Sacy, ii, 100. Les noms des signataires se retrouvent, avec quelques différences, dans les Prolégomènes, T, 44.
(2) Il s’agit de la chronique intitulée El-djam^ wa’l-bayàn, etc., par Aboù Mohammed ‘Abd el-‘ Azîz ben Cheddâd Himyari, qui était de la famille des Zmdas fMokaffa, f. 213 v. ; H. des Berb., ii, 483, n.; Haddji Khalfa, ii, 622). La liste des chroniques traitant de Kayravvân se trouve dans une note de la traduction d'Ibn Khallikân, iii, 383.
avec un grand zèle les cléljuLs do celle dynaslic. Je vais rapporler la subslaiice des asserlioiis de ccl écrivain, qui est un narrateur soigné, mais je d('icline d’ailleurs la responsabilité de ses attaques. « Quand, dit-il, Dieu envoya son prophète Mahomet, cela fut cause d’uu grand émoi chez les Juifs, les Chrétiens, les Doùrn, les Persans, les K’oreycli et les autres Aral)cs, car il venait proclamer la vanité de leurs rêveries, attaquer leurs religions et leurs divinités et semer chez eux la dispersion. Aussi se réunirent-ils tous contre lui, mais le seul appui divin suffit à déjouer leurs ruses et à lui assurer la victoire, de sorte qu'alors ceux que Dieu dirigeait embrassèrent l’islamisme. Après sa mort l’impiété réapparut, et les Arabes, dans la croyance que les Compagnons manqueraient de vigueur, chancelèrent dans leur foi. Ahoù Bekr combattit dans la voie de Dieu, tua Moseylema, refoula l’apostasie, avilit l’infidélité, mit sous ses pieds la Péninsule arabique, porta la guerre en Perse et chez les Roùm. A sa mort encore on crut que c’était fait de l’Islam. Mais sou successeur ‘Omar ben el-Khat’t’ûb infligea des humiliations aux Persans et aux Roùm, il s’empara de leurs territoires ; en vain les impies suscitèrent contre lui Aboû Lou’lou’a (l) dans l’espoir qu’en l’assassinant ils éteindraient la lumière de l’Islam, ce fut ce traître qui trouva la mort. Vint ensuite ‘Othmân, qui enrichit encore la série des victoires et sous qui s’accrut l’étendue de l’empire. Il périt de mort violente, et son successeur le Prince des croyants ‘Ali [P. 21] gouverna de la plus remarquable façon. Désespérant d’anéantir l’Islam par la force, les ennemis de la foi se mirent à supposer des traditions mensongères, à inspirer aux esprits à la foi vacillante des doutes sur les choses les mieux établies par les traditionnaires, à employer l’interprétation allégorique pour corrompre le
(1) C’esl-à-dire Fîroiiz Aboù Lou’luu’a Naçrùni, esclave de Moglieyra, sous le poignard de qui périt ‘üniar (voir le commentaire U’ibn Radroùn, p. 155 ; Mas’oùdi, Prairies d’or^ iv, 226).
vrai et l’attaquer. Les premiers qui agirent ainsi furent Aboû’ 1-Khat’t’ôb Moh’ammed ben Aboû Zeyneb, client des Benoû Asad, Aboû Ghâkir Meymoûn ben Dayçan, auteur du El-Mîzàn fi noçret ez-zendak* a (1), et d’autres encore. Ils confièrent à ceux qui leur inspiraient confiance que chacune des pratiques de la religion avait un sens caché et que Dieu n’impose pas à ses saints ftocû'j non plus qu’à ceux qui connaissent les imams et les hàb (2) la prière ni la zekât, etc., et qu’en outre il ne leur défend rien ; ils leur permirent d’épouser leurs propres mères ou leurs propres sœurs, car ces restrictions, ajoutaient-ils, ne sont imposées qu’à la masse, et non aux élus. De plus ils firent montre de se déclarer partisans de la famille du Prophète, pour cacher leur jeu et se concilier les masses. Leurs adeptes se dispersèrent dans les divers pays et affectèrent, pour ainsi séduire les hommes, de mener une vie ascétique et adonnée aux pratiques religieuses^ tandis que dans la réalité ils étaient tout autres.
a Aboû’ l-Khat’t’àb fut mis à mort à Koûfa avec un certain nombre de ses adeptes. Ceux-ci lui avaient autrefois manifesté la crainte qu’ils avaient des troupes, mais il les avait tranquillisés en leur disant que les armes ne pourraient agir sur eux. Quand leurs cous commencèrent à tomber sous le sabre, ils lui rappelèrent ce qu’il leur avait dit: «Puisque Dieu le veut, répondit-il, à quoi peut servir mon habileté ?»
« Ces hommes se dispersèrent partout et, s’étant mis à apprendre la prestidigitation, les enchantements, l’art
(1) Cet ouvrage est également cité par d’autres auteurs, mais
ne figure pas dans Hadji-Khalfa. Le premier mot est parfois défiguré en {Mokaffa, f. 213 v, et apud Quatremère, Journal
asiatique, 1836, ii, 131) ou (de Sacy, Religion des druzes^ i,
ccccxxxviii; cf. lxviii, où on retrouve, en français seulement, le titre la Balance). Cf. Wüstenfeld, p. 6.
(2) Bâb est le nom donné aux dâ‘i ou missionnaires dans la secte chiite des sah'‘iyya {Diclionary of the technical terras, p. 109 et 669).
des prestiges, Faslrologie et l’alchimie, ils surent habilement s’en servir selon les circonstances et les dispositions de ceux avec qui ils se trouvèrent en rapport, tandis qu’ils agissaient sur la masse parleur affectation d’ascétisme. Ibn Dayçan eut un fils nommé ‘Abd Allah K’addah’, à qui il enseigna tous les tours et qui, mis par lui au courant des secrets de la secte, devint d’une grande habileté. Il y avait dans les environs do Kardj (1) et d’Içpahan un individu nommé Moh’ammed ben el-H’oseyn et surnommé Dendan (2), [P. 22] qui, administrateur de ces régions et y occupant une haute situation, détestait les Arabes et s’attachait à réunir les preuves de leurs mauvaises actions (3). K’addah’ alla le trouver, et par ce qu’il lui apprit à ce sujet, accrut son influence auprès de lui. Il lui conseilla de tenir cachés ses vrais sentiments sans les divulguer, mais de se faire ouverteipent chidte en déblatérant contre les Compagnons, car, dit-il, « c’est autant qu’attaquer la Loi et par eux tu en atteindras d’autres». Son protecteur approuva ces paroles» et lui remit de fortes sommes destinées à l’entretien des missionnaires de la foi nouvelle, que ces subsides permirent d’envoyer dans les divers cantons de l’Ah’wâz, de Baçra, de Koûfa, de T’ûlek’an, du Khorasân et de Salamiya, dans le territoire d’Emesse. Puis K’addâh’ et Dendân moururent.
» K’addâh’, ainsi surnommé parce qu’il était oculiste et opérait de la cataracte, fut après sa mort remplacé par son fils-Ah’med, qui prit comme compagnon un homme du nom de Rostem ben el-H’oseyn ben H’awcheb ben Dâdân Neddjôr, originaire de Koûfa (4). Comme ils se
(1) Localité du DJebal située entre Ilamadàn et Ispahàn.
(2) Ou Didân, d’après une variante qu’on retrouve aussi dans le Mokaffa .
(3) Quatremère, traduisant le passage correspondant du Mokaffa
J dit, en parlant d'‘Abd Allah,
9 s’attachant à faire une critique amère des vices des Arabes » [Journ. As., 1830, II, 1 iO).
(4) Le même savant a lu ce nom, Rostem Abulhoseyn ben
rendaient ordinairement aux tombeaux sacrés (mechhed), ils y trouvèrent un Yéménite de Djened(l), nommé Moh’ammed ben el-Fad’l, chi‘ite très riche et appartenant à une tribu importante, qui s’était rendu en pèlerinage au tombeau d’El-H’oseyn ben ‘Ali et qui y pleurait abondamment. Quand il sortit, Ah’med, attiré vers lui par les larmes qu’il lui avait vu verser, fit sa connaissance et lui exposa sa doctrine, qui trouva bon accueil. Il envoya alors dans le Yémen avec le nouvel adepte En-Neddjâr, à qui il ordonna d’observer les pratiques de la religion et de vivre en ascète tout en attirant la population à la croyance du Mahdi et de l’imminente apparition de celui-ci dans le Yémen. En-Neddjâr se rendit dans ce pays, où il s’installa à ‘-Aden, proche d’un groupe de Chiites nommés les Benoû Moûsa, et il se mit à vendre la pacotille dont il s’était muni. Les Benoû Moûsa se rendirent auprès de lui pour lui demander le motif de son arrivée, et comme il voulait se dire commerçant: «Non, » lui dirent-ils, «ce n’est pas là ta profession ; tu es l’envoyé du Mahdi, et nous avons entendu parler de toi. Nous autres, nous sommes les Benoû Moûsa, que tu connais peut-être; réjouis-toi donc et sois sans méfiance, car nous sommes tes frères». Alors il se dévoila, les affermit dans leurs intentions, représenta le pouvoir du Mahdi comme près de se réaliser et leur fit faire des approvisionnements considérables en armes et en chevaux, car, disait-il, les temps étaient venus, et le Mahdi allait bientôt paraître chez eux (2).
Karkbin ben Hawcheb Nedcljâr {ib. p. 141 ; cf. Berbères, ii, 509 et 505). Le texte du Mokoffa porte
^ ^ On lit dans Noweyri
« Aboû ‘1-Hoseïn Roustem fils de Carhin fils de Hauscheb fils de Dadan le charpentier» {Druzes, i, ccccxlv).
(1) Le Djened, Çan'â et Had’ramawt constituent les trois régions que comprend l’Yémen [Merâçid, s. v.)
(2) Cela se passait en 268 (31 juillet 881) {Berbères^ ii, 509).
» [P. 23] Ces agissements parvinrent aux oreilles des Chiites de l’Irak, qui se rendirent alors auprès de lui, do sorte que les sectaires formèrent un groupe nombreux et puissant. Ils firent contre leurs voisins des expéditions qui leur procurèrent du butin et leur permirent de prélever des impôts. Leur chef put ainsi envoyer de riches présents aux enfants, restés à Koùfa, d’^Ahd Allah K’addâh’. On avait d’autre part envoyé an Maghreb deux missionnaires, El-II’olwani et Aboù Sofyàn, en leur disant : « Le Maghreb est une terre en friche; allez la labourer en attendant l’arrivée du semeur (1). » L’un d’eux alla s’installer à Mermadjcnna, dans le pays des Ketâma, et l’autre à Soûk’ H’imar (2) ; le cœur des habitants se donna aux nouveaux venus, à qui l’on apporta argent et cadeaux, et qui, après une longue existence, moururent à un court intervalle l’un de l’autre.
Envoi au Maghreb d’Aboû ‘Abd Allah ech-Chî‘i
» Aboù ‘Abd Allah el-H’oseyn ben Ah’med(3) ben Moh’ammed ben Zakariyyâ ech-Chî‘i, originaire de Çan‘à, était allé rejoindre Ibn H’awcheb Neddjâr à ‘Aden et était devenu l’un de ses principaux partisans, car il était instruit, intelligent, fin et rusé. Aussi Ibn H’awcheb, quand il apprit la mort d’El-H’olwâni et d’Aboû Sofyân, lui parla-t-il en ces termes : « Ces deux hommes qui
(1) Je lis ici, de même qu’à la page 25, 1. 8, ou
J’ai, dans ces chapitres relatifs au Mahdi, fait au texte maintes corrections de détail.
(2) M. de Slane croit devoir corriger en Soùf Djemâr, ce qui équivaudj-ait à l’Oued-llumel, qui coule à Constantine f Berbères,, II, 508).
(3) Les mots ben Ahmed ne figurent pas dans la généalogie de ce ' personnage telle que la donne Ibn Khaldoùn f Berbères, ii, 509), mais se retrouvent dans le récit, presqu’identique au notre, que donne de Sacy (Druzes, \, p. cclvii).
viennent de mourir ont labouré le sol des Ketama au Maghreb ; il n’y a que toi qui lui manques maintenant ; hâte-toi donc de te rendre dans cette terre travaillée et toute préparée!» En conséquence, Aboù ‘Abd Allah partit pour la Mekke muni d’argent fourni par Ibn H’awcheb, qui le fît accompagner par ‘Abd Allah ben Aboù Molâh’if. A son arrivée à la Mekke, Aboù ‘Abd Allah se fit conduire auprès des pèlerinsoriginaires des Ketama, aux côtés de qui, sans d’ailleurs faire connaître ses intentions, il alla s’asseoir ; il les entendit parler des mérites des membres de la famille du Prophète, leur en témoigna son approbation et se mit à parler de choses qui leur étaient inconnues. Quand il voulut se lever, ses inteidocuteurs lui demandèrent la permission de profiter de son aimable compagnie pour visiter les lieux sacrés, à quoi il consentit. [P. 24] Ils lui demandèrent ensuite où il se rendait, et ils furent bien aises de pouvoir l’accompagner, puisque, disait-il, il allait en Égypte. Parmi les principaux de ces Ketama de la Mekke, figuraient H’oreyth Djemîli et Moùsa ben Mekâd (1).
» On se mit en route, et l’étranger, toujours muet sur le but qu’il poursuivait, se montrait pratiquant rigoureux et vivait en ascète, ce qui augmenta encore le zèle et les prévenances de ses compagnons. 11 se renseignait auprès d’eux sur leur pays, sur leur situation et sur leurs tribus, et leur demanda jusqu’à quel point ils reconnaissaient l'autorité du sultan d’ifrîk’iyya ; à ceci ils répondirent que ce prince, éloigné de leur territoire de dix journées de marche, n’avait chez eux aucun pouvoir, et comme il leur demandait s’ils portaient les armes, ils ajoutèrent que c’était là leur occupation (par excellence). 11 ne cessa de prendre des informations sur eux jusqu’à ce que, étant arrivé en Égypte et voulant
(1) Ibn Khaldoim cite les noms de quatre de ces chefs, dont Moùsa ben H’oreytb, chef dos Sekyân, et Moùsa ben Tekad hères, ii, 510).
leur faire ses adieux, en répondant ù leurs questions qu’il y était venu pour pratiquer l’enseignement, pes hommes lui dirent: « Si tel est ton but, viens plutôt chez nous; cela te sera plus profitable, puisque nous connaissons combien tu es véridique. » Enfin, à force d’instances et d’humbles sollicitations, ils parvinrent à le décider à les accompagner. Quand ils approchèrent de leur pays, des Chiites qu’ils rencontrèrent et qui furent par eux mis au courant, prièrent l’étranger de descendre chez eux, et l’on tira au sort pour savoir qui lui donnerait fhospitalité; puis on se remit en marche pour arriver dans le territoire des Ketama vers le 15 rebî‘ I 280 (commencement de juin 893) (l). Comme certains d’entre eux le priaient de s’installer chez eux en s’offrant à combattre pour lui, il leur demanda où était la Vallée des gens de bien (Fcddj el-akhyâr), ce qui les surprit fort, car ils ne lui avaient pas parlé de ce lieu. Quand on lui eut dit que c’était chez les Benoû Selyûn (2): « C’est là, dit-il, que nous irons; puis nous nous rendrons successivement chez chaque groupe pour vous voir tous dans vos demeures mêmes. » Il contenta ainsi tout le monde, et gagna la montagne dite Inkidjan (3), où se trouve le Feddj el-akhyâr : « Voilà bien, dit-il, la Vallée des gens de bien, ainsi nommée à cause de vous, car il est dit dans les traditions que le Mahdi aura une hégire (fuite) où vous éloignerez de votre pays (4) et où il sera protégé par des gens de bien de cette époque appartenant à
(1) D’autres disent 288 (Berbères, ii, 511 ; Religion des Druzes, i, p. ccLviii) ; c’est d’ailleurs la leçon d’un ms. Le texte de Bibars porte aussi 2^0.
(2) Benoû Sekyân (Berbères, ibid.).
(3) Ün écrit aussi Ikdjân [Berbères, ii, 511 ; Table géographique, du même ; Edrisi, p. 105 ; Wüstenfeld, p. 9, etc.).
(4) La leçon du texte et la variante me paraissent
egalement douteuses. On lit dans la Beligion des Druzes (i, p. ceux) : « ... le Mahdi doit avoir une fuite lors de laquelle des gens de bien de ce tem[)S-là s’éloigneront de leur domicile. . . »
un peuple dont le nom dérive de ketmân (secret); or ce sont là les Ketàma, et c’est parce que vous sortirez d’ici que cette vallée est appelée Feddj el-aklitjâr. »
« Les tribus [berbères] vinrent l’écouter à l’envi, et par toutes sortes de tours, de ruses [P. 25] et de sortilèges, il les fascina si bien que de toutes parts les Berbères accoururent à lui. Sa situation devint telle que maintes fois les Ketama se battirent à son propos avec d’autres Berbères, et à plusieurs reprises il put échapper à la mort. Cependant, pendant toute cette période, il ne parlait point du Mahdi. Des savanls se réunirent pour discuter avec lui et ensuite le tuer, mais les Ketârna, qui lui donnaient le nom d’Aboù ‘Abd Allah Machrek’i (l’Oriental), ne lui laissèrent pas entamer la discussion. L’émir d’Ifrîk’iyya Ibrâhîm ben Ah’med ben el-Aghlab, qui apprit ce qui se passait, demanda des renseignements au gouverneur de Mîla; mais celui-ci parla dédaigneusement d’Aboû ‘Abd Allah, qui était, dit-il, un homme vêtu grossièrement, prêchant les bonnes œuvres et les pratiques de dévotion. Aussi le souverain ne s’occupa-t-il plus de lui.
Aboù ‘Abd Allah ayant ensuite confié aux Ketàma qu’il était le semeur (1) annoncé par Aboù Sofyàn et H‘olwâni, augmenta d’autant l’affection qu’ils lui portaient et la haute idée qu’ils avaient de lui. Mais alors la discorde surgit à son sujet entre eux et les autres Berbères, et comme il avait des ennemis qui voulaient le tuer, il dut se cacher, tandis qu’un combat acharné avait lieu entre les deux partis. Alors l’un des principaux Ketàmis, El-H’asan ben Hâroùn, prit Aboù ‘Abd Allah avec lui et le couvrit de sa protection. Il l’emmena à Tâzroùt, et les tribus vinrent de toutes parts trouver le saint homme, qui retrouvaune grande situation, tandis qu'El- H’asan ben Hâroùn, qui exerçait Pautorité^ fut par lui
(1) Voir la note 1 de la page 280.
placé à la tête de la cavalerie (1). Alors Aboù ‘Abd Allah, cessant de se tenir caché, parut dans les combats et y remporta des avantages qui lui permirent de faire du butin. 11 se retira ensuite à Tazroût, qu’il entoura d’un fossé. Les Berbères se portèrent contre la ville et l’attaquèrent, puis consentii*ent à la paix ; mais ils recommencèrent ensuite la lutte et livrèrent de nombreux combats où ils eurent le dessous, si bien que le vainqueur resta maître de tous leurs biens et devint le chef incontesté des Berbères aussi bien que des Ketûma.
Il prend la ville de Mîla, puis est battu
« La situation étant ainsi établie, Aboû ‘Abd Allah marcha contre la ville de Mîla, dont un habitant, El-H’asan ben Ah’med, vint le trouver pour lui indiquer la partie faible de la ville. Malgré la résistance acharnée des habitants, il put s’emparer des faubourgs ; il consentit alors à donner l’amûn qui lui fut demandé et pénétra [P. 26] dans la ville.
» Ibrâhîm ben Ah’med, qui était alorsémir d’Ifrîk’iyya, fît, en apprenant ces événements, partir son fils El- Ah’wal à la tête de douze mille hommes^ que suivit bientôt une armée d’égale force. La rencontre qui eut lieu se termina par la déroute d’Aboû ‘‘Abd Allah, qui perdit un grand nombre de ses partisans (2). El-Ah’wal se mit à sa poursuite, mais une abondante chute de neige le sépara des fuyards : Aboû ‘Abd Allah put gagner la montagne d’Inkidjân, tandis qu’El-Ah’wal se porta sur
(1) Cet.le partie du récit est plus détaillée dans Ibn Khaldoùn f Berbères, ii, 511), plus abrégée dans la Religion des Druzes (i, p. cclx).
(2) Ibn Khaldoùn (ii, 514) dit que cette bataille eut lieu près de Melüûsa, dont la position est inconnue. On retrouve cependant un ethnique Meloûchi {ih.,\\, 518, et ailleurs), ou Meloùsi {Uayân^ i, 146, 158, etc ) et la trihu des Meloùsa (voir i, 291) ; or la confusion entre s et cJi est facile dans l’écriture arabe. Cf. j). 266.
Tàzroût, qu’il livra aux flammes ; il fil subir le même sort à Mîla, où il ne trouva personne. Aboù ‘Abd Allah éleva à Inkidjân un établissement qu’il nomma maison de retraite, et ses partisans l’y rejoignirent, tandis qu’El-Ah’wal retournait en Ifrîk’iyya. Le novateur alors se mit en campagne et fit main-basse sur tout ce que ses ennemis avaient laissé derrière eux. Il apprit ensuite de bonnes nouvelles : la mort d’Ibrâhîm l’Aghlabide, le meurtre de son fils Aboù ’l-‘Abbâs et l’avènement de Ziyâdet Allâh, qui s’adonnait au jeu et aux plaisirs, ne pouvaient que lui être très agréables. Du vivant même de son frère Aboù ’l-‘Abbâs, El-Ah’wal avait levé de nombreuses troupes avec lesquelles il attaqua Aboù ‘Abd Allâh ; bien qu’ayant cette fois été battu, il ne cessa néanmoins de tenir la campagne et de serrer son ennemi d’assez près pour l’empêcher d’avancer. Or, il fut rappelé par Aboù Mod’ar Ziyâdet Allâh^ qui était monté sur le trône d’Ifrîk’iyya, puis, comme il a été dit, il fut mis à mort. Ce prince avait été surnommé Ah’wal (louche),' non parce qu’il l’était réellement, mais parce qu’il clignait des yeux lorsqu’il regardait fixement (1). Sa mort permit aux troupes ennemies, jusqu’alors contenues, de se répandre dans tout le pays, et Aboù ‘Abd Allâh se mit alors à dire : « Le temps est venu où le Mahdi va paraître et subjuguer toute la terre ; heureux quiconque viendra me trouver et acceptera mes ordres ! 11 s’attachait en même
temps à exciter les populations contre Aboù Mod’ar et à le leur rendre odieux. Tous les ministres de Ziyâdet Allâh étaient chiites, de sorte que les succès d’Aboù ‘Abd Allâh ne leur déplaisaient pas, d'autant plus qu’on leur annonçait les prodiges que devait opérer le Mahdi, tels que de ressusciter les morts, de faire lever le soleil à l’Occident, de conquérir toute la terre. D’ailleurs, Aboù ‘Abd Allâh entretenait avec eux une correspondance où il les séduisait par ses belles promesses.
(1) Voir plus haut la note 2 de la p. 266.
IP. 27] Arrivée du Mahdi ‘Obeyd Allah auprès d’Aboû ‘Abd Allâh Chî‘i; son départ pour Sidjilmâsa
» ‘Abd Allah beii Meymoùn K’addàb’ élanl mort, son fils prétendit que leur faniille descendait d’‘Ak’îl ben Aboù T’ûleb; mais ces gens néanmoins cachaient toutes leurs démarcljes et ils se tenaient eux-mêmes dans l’ombre. Le fils dont il s’agit, nommé Ali’med, mourut en laissant un fils, Moli’ammed, à qui tous les missionnaires envoyés au loin adressaient leurs correspondances. Moh’ammed mourut à son tour en laissant deux fils, Ah’med et El-H’oseyn ; celui-ci alla s’établir à Salamiya, dans la région d’Emesse, o(i se trouvaient des dépôts et des richesses provenant de son aïeul ‘Abd Allâh K’addâh’, ainsi que des intendants et des serviteurs. 11 restait bien à Baghdâd un des fils de K’addâh nommé Aboù’ch-Chelaghlagh(l), maisEl-II’oseyn prétendait avoir été désigné par testament pour commander, et c’est à lui que les missionnaires du Yémen et du Maghreb adressaient leurs correspondances et leurs messages. Or un jour qu’à Salamiya on parlait de femmes en sa présence, on lui dépeignit l’extraordinaire beauté de la veuve d’un forgeron juif; il l’épousa et conçut pour elle un vif amour. Cette femme, qui exerçait sur lui un grand empire, avait de son précédent mariage un fils aussi beau qu’elle ; H’oseyn s’attacha aussi à cet enfant, qu’il instruisit et qui, répondant à ses soins, développa une grande volonté et une application soutenue. 11 y a des savants de la secte qui affirment que l’imâm établi à Salamiya, c’est-à-dire El-H’oseyn, mourut sans enfant et transmit ses pouvoirs à ce fils du forgei*on juif, lequel serait
(1) CoiH[);ii-ez Religion des Druzes, i, p. cclii ; Journal asialique, 1836, t. Il, p. 120.
ainsi ^Obeyd Allah; qu’il lui révéla les dires et actes secrets de la secte, ainsi que les endroits où résidaient les missionnaires, lui transmit ses richesses et les insignes, le présenta à ses partisans comme Timâm désigné à qui ils devaient aide et obéissance, et lui fit enfin épouser sa propre cousine, la fille d’Aboû ’ch- Chelaghlagh. Tel est le récit que fait, entre autres, Aboû ’l-K’âsim el-Abyad’ l’Alide.
« Ce nouveau chef se donna la généalogie que voici : ‘Obeyd Allah ben el-H’asan (1) ben ‘Ali ben Moh’ammed ben ‘Ali ben Moùsa ben Dja‘far ben Moh’ammed [P. 28] ben ‘Ali ben el-H’oseyn ben ‘Ali ben Aboû T’âleb. Quelques rares personnes disent que cet ‘Obeyd Allah est un des fils de K’addàh’. Ces assertions valent ce qu’elles peuvent ; mais je voudrais bien savoir ce qui a déterminé Aboû ‘Abd Allah Chî‘i et les autres propagateurs de la secte à faire sortir cette affaire de leurs mains pour la transmettre à un fils de juif, car enfin a-t-il aucune excuse à se donner à lui-même, celui qui traite ainsi ce qu’il considère comme une croyance pour laquelle il attend d’être récompensé?
O Après, continue cet auteur, qu’El-H’oseyn eut investi ‘Obeyd Allah, il lui dit : « Tu auras après moi à fuir au loin et à supporter de bien dures épreuves » (2). La mort d’El-H’oseyn donna le pouvoir à ‘Obeyd Allah, dont les partisans s’accrurent encore par des libéralités dont ses prédécesseurs s’étaient abstenus. Aboû ‘Abd Allah lui envoya alors du Maghreb quelques Ketâmis pour l’informer des succès dont ils étaient redevables à Dieu et lui
(1) Il semble, d’après ce qui précède, qu’on doive lire « el-H’oseyn». Cependant le texte de Bibars écrit aussi « el-Hasan».
(2) Tout le commencement de ce chapitre, jusqu’au point où nous sommes arrivés, ne paraît pas figurer dans les documents employés par de Sacy pour la biographie de Hakeni [Druzes, i, p. cclv et s.) ; mais la presque complète conformité entre son texte et le nôtre recommence ici. Nous avons fait remarquer que Bibars Mançoùri, où ce savant a largement puisé, ne fait guère qu’abréger Ibn el-Âthîr.
dire qu’ils Tattendalent. Or la noloriétc d’^Obeyd Allah était devenue grande sous le khalife Kl-Moktafi (2), et les recherches ordonnées par celui-ci forcèrent le novateur à fuir avec son fils, alors tout jeune, Ahoù ’1-K’«àsirn Nizâr, qui plus lord lui succéda sous le surnom d’I-M-K’a’im. Accompagné de ses intimes et de ses clients, il se dirigea vers le Maghreb, dont Ziyâdet Allah avait alors le gouvernement. A son arrivée eu Égypte, il s’installa en se déguisant en marchand. Mais ‘Isa Noùclieri, qui administrait alors ce pays, reçut du khalife des lettres donnant le signalement et le costume du fugitif et enjoignant de l’arrêter, lui et ceux qui lui ressembleraient. Un chiite qui figurait parmi les intimes d’‘Isa, informa le Mahdi de ce qui se passait et lui conseilla de s’en aller. Celui-ci se mit donc en route avec ses compagnons, à qui il fit de grandes libéralités prélevées sur les richesses considérables qu’il emportait. Dès l’arrivée de l’ordre klialifal, ‘Isa fit organiser des recherches dans toutes les directions, et il se mit lui-même en campagne. 11 atteignit le Mahdi et, sitôt qu’il le vit, convaincu qu’il s’agissait bien de lui, il l’arrêta, puis alla camper dans un jardin où il le mit sous bonne garde. Quand l’heure du repas fut venue, il l’invita à manger, mais comme l’autre refusa sous prétexte qu’il jeûnait, ‘Isa eut pitié de lui et lui demanda de dire franchement qui il était, lui promettant de le relâcher. Mais ‘Oheyd Allah, sans vouloir rien avouer, le menaça de la colère divine et fit si bien, employant tantôt les reproches tantôt la douceur, que le gouverneur le relâcha et voulut même lui donner une escorte pour le reconduire jusqu’auprès de ses compagnons de voyage ; ‘Oheyd Allah déclara n’en avoir pas besoin, et lui adressa ses souhaits en guise d’adieux. On dit aussi [P. 24] qu’il obtint d’être relâché moyennant une rançon qu’il paya en cachette.
(2) Cet Abbasside régna de 289 à 295, et eut pour successeur Kl-Müktadir.
• « CependantNoùcheri, ému parle blâme que lui adressèrent quelques-uns des siens, s’apprêtait à envoyer des soldats pour ramener celui qu’il venait de rendre à la liberté. Or, ‘Obeyd Allah trouva, en rejoignant ses gens, que son fils Aboû ’l-K’âsim était à pleurer un chien de chasse qu’il avait perdu, et ses esclaves lui dirent avoir laissé ce chien dans le jardin où ils avaient campé. U retourna alors sur ses pas pour chercher cet animal et pénétra, suivi de ses esclaves, dans le jardin en question. Noûcheri, qui les vit, demanda ce qui se passait, et on lui dit pour quel motif son ex-prisonnier était revenu : « Malheureux que vous êtes », dit-il alors aux siens, « voyez cet homme que vous vouliez me faire prendre pour le mettre à mort! S’il poursuivait le but qu’on lui prête ou s’il était coupable, il serait parti au plus tôt et se serait caché, au lieu de revenir ici chercher un chien ! » Et il renonça à toute poursuite. Le Mahdi s’enfuit sans perdre de temps, mais des voleurs l’arrêtèrent au lieu dit Et-T’âh’oùna (1) et le dépouillèrent d’une partie de ses bagages, et entre autres de livres et de recueils de prédictions provenant de ses ancêtres et dont la perte lui fut très sensible. Mais on dit que son fils Aboù ’l-K’âsim, quand il se rendit pourla première fois en Égypte, les retii-a de cet endroit. Le Mahdi, accompagné de son fils, parvint enfin à Tripoli, où se fit la dislocation de la caravane avec laquelle il avait fait route.
« 11 envoya alors à K’ayrawân l’un de ses compagnons, Aboù ’l-‘Abbâs, frère d’Aboù ‘Abd Allâh Ghî‘i, avec une partie de ses effets, en lui donnant l’oi'dre de se joindre aux Ketâma. Mais à l’ai-rivée d’Aboù ’l-Abbâs en cette ville, Ziyâdet Allâh était déjà informé des menées du Mahdi, et ses agents opérant des recherches apprirent que celui-ci était resté à Tripoli et que son repré-
(11 Dans la région de* Barka; ce lieu est cité par Edrisi, trad., p. 164, et par le Meracid^ sans détails ; voyez Wüstcnfeld, Falimiden. p. 17.
sentant à K’ayrawan était A])OÙ ’i-‘Al)l)às. Ce dernier fut arreté, mais malgré les tortures auxquelles on le soumit n’avoua rien autre chose sinon qu’il était marchand et avait accompagné un homme de la caravane. On le retint en prison, etle Mahdi, l’apprenant, se rendità K’ast’îliya. Alors arriva de la part de Ziyàdet Allah un ordre adressé au gouverneur de Tripoli d’arreter le Mahdi ; mais celui-ci avait su se concilier ce personnage par les cadeaux qu’il lui avait faits, de sorte qu’il fut répondu [P. 30] à Ziyadet Allah que le novateur avait quitté Tripoli et n’avait pu être rejoint. Le Mahdi, quand il fut arrivé à K’ast’îliya, renonça à rejoindre Aboù ‘Abd Allah Chî‘i, de crainte que cette démarche ne révélât clairement la situation et n’amenùt ainsi la mortd’Ahoû ’l-‘Abhâs, qui était toujours entre les mains de l’autorité. En conséquence, il partit pour Sidjilmasa, et il venait de se mettre en route quand arrivèrent à K’ast’îliya des messagers chargés de l’arrêter, mais qui le manquèrent. Il parvint à sa nouvelle destination, toujours filé par des espions tout le long de la route, et il s’y installa. El-Yasa‘ ben Midrar, qui régnait en cette ville, fut gagné par les présents que lui fit l’étranger, à qui il accorda sa faveur et son amitié. Mais une lettre de Ziyadet Allah lui ayant appris que cet homme était celui en faveur de qui Aboù ‘Abd Allah Chî‘i faisait de la propagande, le Mahdi fut, par ses ordres, jeté dans une prison d’où il ne fut tiré que par Aboù ‘Abd Allah, ainsi qu’on le verra.
Aboû ‘Abd Allah conquiert llfrîk’iyya et réduit Ziyàdet Allàh à la fuite
On a vu plus haut ce que nous avons dit d’Aboù ‘Abd Allah. Ziyadet Allah, en présence de ses progrès et de la conquête qu’il venait de faire notamment des deux villes de Mîla et de Set’îf, se mit à réunir des troupes
nombreuses, non sans faire de fortes dépenses, et mit à leur tête l’un de ses parents. Ibrahim ben H’obeych (1), qui ne connaissait rien aux choses de la guerre. Cette armée, forte de 40,000 hommes, comptait sans en excepter aucun tous les plus braves guerriers d’Ifrîkiyya et était abondamment pourvue d’argent et d’approvisionnements. Elle se mit en marche, et avait doublé en nombre quand elle arriva à Constanline, ville ancienne et très forte où elle prit ses quartiers, et où elle fut rejointe par de nombreux Ketâma qui ne s’étaient pas soumis à Aboû Abd Allah. Elle avait d’ailleurs massacré quantité de partisans de ce dernier au cours de la route. Aboû ‘Abd Allah et les Ketâma, peu rassurés en présence de ces forces, restèrent retranchés dans la montagne, et de son côté Ibn H'obeych demeura pendant six mois à Gonstantine sans en bouger. Voyant que ses adversaires ne venaient pas l’y attaquer, il se dirigea avec toutes ses forces [P. 31] vers la ville de Belezma (2). Il rencontra de ce côté un parti de cavalerie envoyé en reconnaissance par Aboù ‘Abd Allah, et sitôt qu’il l’eut aperçu, il marcha contre ces cavaliers sans qu’il eût [presque] personne avec lui et alors que les bagages n’étaient même pas encore déchargés. Une mêlée acharnée s’engagea aussitôt, et dès qu’Aboû ‘Abd Allah en eut reçu la nouvelle, il s’avança avec toutes ses forces et mit eu fuite Ibrâhîm, qui fut blessé et dont le cheval eut les
(1) L'orthographe de ce dernier nom varie; on lit H’obeych dans
Ibn Khaldoùn [Berbères, ii, 517 ; Desvergers, Afrique, 150), Hawcheb [Druzes, i, cclxv) et H’abechi dans le Bayân, où le personnage incapable à qui Ziyàdet Allah contia ses troupes est cité plusieurs fois (i, 131, 133, 138 et 139); dans une variante du second ms, il est appelé Ibrâhîm ben H’abechi ben 'Omar Temîmi (p. 131, n.). Cf. Fournel [Berbers, ii, 63) ; Wiistenfeld . 19). Bibars Man-
çouri écrit H'anbech, et Tornberg a lu Klioneycli. Cf. plus loin.
(2) Le texte porte Kerma, de même que dans la Religion des Druzes,
I, p. ccLXVi) avec la variante Kebezma; ailleurs [Bayân, i, 133), Kaboùna. J’ai corrigé en Belezma, comme a lu M. de Slane [Berbères,
II, 517). Cf. Fournel, Berbers, ii, 63.
jarrets coupés; la déroule fut complète, nombre de soldats furent massacrés et tous les bagages tombèrent aux mains d’Aboù ‘Abd Allah. Quanta Ibi-nbîm, il s’enfuit à K’ayrawan, et cette victoire, qui mit toute l’Ifi îkiyya en émoi, augmenta la renommée et consolida la puissance du vainqueur.
Celui-ci fît parvenir une lettre ofi il annonçait ces bonnes nouvelles au Mabdi, toujours emprisonné à Sidjilrnûsa; ce message fut confié à un homme sûr, qui, déguisé en boucher et sous prétexte de vendre de la viande, parvint jusqu’au destinataire. Aboû ‘Abd Allfdi s’avança alors contre la ville de T’obna, devant laquelle il mit le siège; il éleva contre elle des tours mobiles, mina une tour et une courtine et fît écrouler les murs à la suite d’un combat acharné; il était ainsi maître de la ville, mais les chefs se réfugièrent dans la forteresse, et ce ne fut qu’après y avoir été assiégés quelque temps qu’ils demandèrent quartier. L’amnistie leur fut accordée, de même qu’aux habitants.
Il marcha ensuite contre la ville de Belezma, qu’il avait déjà assiégée à plusieurs reprises, mais toujours sans succès. Il la serra cette fois de très près, la combattit énergiquement et dressa des tours mobiles d’où étaient lancées des matières enflammées qui y provoquèrent l’incendie. Il y pénétra l’épée à la main, y massacra les défenseurs et démantela les murailles.
L’annonce de ces événements affecta péniblement Ziyâdet Allah, qui se mit à faire des levées et réunit ainsi douze mille hommes dont il confia le commandement à Haroûn ben et-T’obni (t). Celui-ci se mit en campagne et fut rejoint par de nombreux combattants : il marcha contre la ville de Dûr Melloûl (2), qui s’était
(1 ) On lit égalGiiiGiit Hàroùn bGn ct-T’obni dans la Religion du Druzes (i, [>. ccLxvi), ainsi qu’on pGut s’y attGndi’G d’après la grande rGSScunblancG dGS dociunGiits employés par de Sacy, et du nôtre. Jbn Khaldoûn [Berbères, ii, 517) lit « Ilàroùn Tobni ».
(2) Le texte porte üarMeloùk. Dûr Mclloùl est à une forte journée
soumise à Aboû ^Abd Allah, en massacra les habitants et ruina le château-fort. Poursuivant sa route, il rencontra un parti de cavaliers envoyés en reconnaissance de son côté par le Chiite, [P. 32] et ses troupes en les voyant se troublèrent et, poussant de grands cris, prirent la fuite sans même combattre. Les soldats du Chiite, qui avaient d’abord redouté quelque stratagème, virentqu’il s’agissait d’une véritable débandade, et, saisissant l’occasion, en massacrèrent une immense quantité; Hâroûn lui-même y perdit la vie (1). Puis Aboû ‘Abd Allah se rendit maître de Tîdjis par capitulation (2).
Ziyâdet Allah, se trouvant ainsi placé dans une situation difficile, consacra de grandes sommes à faire de nouvelles levées et, se mettant lui-même en campagne pour combattre son ennemi, arriva à Laribus en 295 (11 octobre 907). Mais les principaux de son entourage lui remontrèrent qu’il s’exposait au danger et que s’il venait à succomber, ils resteraient sans chef ; qu’il devait donc retourner dans sa capitale en confiant les troupes à un homme de confiance, de sorte qiPen cas de victoire on rejoindrait le prince, qui, au cas contraire, servirait de centre de ralliement. Il suivit ce conseil et regagna la capitale, laissant le commandement de l’armée au brave Ibrâhîm ben Aboû’ 1-Aghlab, l’un de ses cousins paternels. Aboû ‘Abd Allâh, sachant ce qui se passait, se dirigea sur Bâghâya, dont les habitants lui avaient adressé par écrit des propositions de soumission : à son approche, le gouverneur de cette place
E. de T’obna (Edrisi, trad,, 109) ; Histoire des Berbères (ii, 517 ;
Table géogr.) on lit aussi Dar Melouwel. Da.ns la. Religion des Druzes, I, p. ccxxvii, on lit Dar-almolouc.
(1) Ibn Khaldoùn [Berbères, ii, 517) parle d'une défaite qu’aurait alors subie un des officiers du Chii; peut-être y a-t-il confusion.
(2) Tidjis ou Tidjist (défiguré en Bandjas dans les Druzes, i, cclxviii, car ce mot manque de points diacritiques dans le ms), est, selon Edrisi (p. 137, trad.) à 3 journées de Bône et à 2 de Constantine, M. de Slane [Bekri, 131 et 150) la place à 8 lieues sud-est de Constantine; c’est l’ancienne Tigisis
s’enfuit à Laribus, de sorte qu’il put y pénétrer sans opposition et d’où, après y avoir installé une j^^arnison, il regagna Inkidjûn (1).
Tout cela ne fit qu’augmenter les soucis et la ti’istessc de Ziyadet Allah, et quelqu’un qui voulait le dérider lui dit : « Seigneur, tu n’es pas sans savoir (2) quelques poésies; pourquoi ne pas t’en faire réciter pendant que tu auras la coupe à la main, de manière à dissiper ta tristesse? » — Et lesquelles donc? » dit le pi*iuce. Son interlocuteur fit alors chanter une poésie qu’il désigna aux exécutants, en leur disant d’ajouter à la fin de chaque vers :
Bois et fais-nous boire de la coupe que tu soulèves, tout est là.
Ces chants égayèrent Ziyadet Allah, qui se mit à boire et s’adonna (désormais) à la table, à la boisson et aux plaisirs, goûts dont la satisfaction fut favorisée par ses courtisans (3).
Aboù ‘Abd Allah fit alors marcher contre la ville do Meddjâna des troupes de cavalerie qui prirent cette ville de vive force, [P. 33] et le gouverneur en fut mis à mort. Un autre corps d’armée marcha contre Teyfûch (4) et s’en empara, mais les habitants furent épargnés. Plusieurs chefs kabyles obtini*ent ensuite l’amnistie qu’ils sollicitèrent d’Aboù ‘Abd Allah, lequel s’avança en personne successivement contre les villes de Meskiyana, de Tebessa et de Medbara (5) ; dans cette dernière
(1) Cette retraite à Inkidjàn paraît être postérieure à la conquête de Meskiyana, Tebessa, etc., lacontée un peu plus bas, si l’on s’en rapj)orte au récit d’ibn Khaldoùn {Berbères, ii, 518) et de la Religion des Druzes (i,p. cclvii) ; cf. Fournel, ii^ 76 ; Wüstenfeld, 22-23; Bayân, I, 140 et 143.
. (2; Ou, d’après une variante, « sans avoir fait ».
(3) Cf. Wüstenfeld, p. 22; Bayân, i, 139.
(4) Le Sâch du ms de Bibars, d’nprès lequel a travaillé de Sacy.
(5) Le nom de cette ville, d’ailleurs inconnu, est écrit dans les mss de diverses manières; de Sacy {Druzes, i, p. ccLXVii) a lu, dans deu.x documents dilTérents, MeiLla ; Je dois cependant relever que
s’étaient réfugiés les habitants de K"açr el-Ifrîk’i (1), de Mermadjenna, de Meddjâna et un ramassis de gens qui s’étaient retranchés dans cette place déjà forte par elle-même. Il en commença le siège et se mit à combattre; mais bientôt une attaque de gravelle, maladie dont il souffrait, le força à s’occuper de lui-même. Or, comme les assiégés demandaient quartier, une partie des troupes agréa cette requête; mais quand les portes de la ville s’ouvrirent, l’armée s’y précipita et se livra au massacre et au pillage. Aboû ‘Abd Allah, douloureusement affecté (par cette trahison), alla camper sous les murs d’El-K’açreyn, qui dépend de K’amoûda, et consentit à Vamâa demandé par les habitants.
Ibrâhîm ben Aboû ’l-Aghlab, qui commandait l’armée de Ziyâdet Allah, ayant eu connaissance du projet du Chiite d’attaquer Ziyâdet Allâh, qui se trouvait avec de faibles troupes à Rak’k’âda, sortit de Laribus et alla camper à Dordemîn (2). Aboû ‘Abd Allâh envoya de ce côté une colonne qui engagea le combat, mais qui s’enfuit après avoir subi des pertes. Le Chiite, impatient de ne pas voir revenir ceux qu’il avait envoyés en reconnaissance, s’avança à la tête du gros de l’armée et rencontra les fuyards : ceux-ci reprirent alors courage, retournèrent à la charge et tuèrent un certain nombre de leurs vainqueurs de tout à l’heure. La nuit mit fin au combat et sépara les deux armées.
Le Chiite se porta alors sur K’asCîliya, qu’il assiégeai les habitants le combattirent d’abord, puis furent reçus à composition, mais le vainqueur s’empara des richesses
le ms de Bibars écrit lisiblement On ne peut, semble-t-il,
malgré l’autorité de M. de Goeje (alléguée par Wiistenl’eld, Faitmiden, ?3; cf. Jakubi^ 99; Fournel, ii, 76 et 160), songer à Madghara, c’est-à-dire Milyâna, qui est trop éloignée des lieux où se passent les événements ici racontés.
(1) A une journée de Teyfach (Bekri, p. 130; Edrisi, p. 140).
(2) Probablement le Doûr Medîn qu’Edrisi (trad., p. 106) place à onze journées de Bougie (cf. Wüstenfeld, p. 24).
et des approvisionnements déposés en cet endroit par Ziyadet Allah. Il s’avança ensuite vers Gafça (1), dont il reçut les habitants à composition, retourna à Hâ^hâya, où il installa une garnison, et regagna enfin la montagne d’Inkidjàn. Ibrâhîm ben Aboû ’l-Aghlab marcha alors contre Bûghùya et en commença le siège. Sitôt que cette nouvelle [P. 34] parvint à Aboù ‘Abd Allah, il réunit ses troupes et partit en tontediligence, se faisant précéder de douze mille cavaliers dont le chef avait ordre do pousser jusqu’à Bâghaya, mais, au cas on Ibrâhîm se serait éloigné, de ne pas dépasser le défilé d’El-‘Ar‘âr. Or, la garnison de Bâghaya avait vigoureusement résisté aux attaques des assiégeants, qui, déconcertés et effrayés par cette opiniâtreté, d’autre part informés bientôt de l’approche d’une armée de secours, battirent en retraite sur Laribus. Les troupes du Chiite ne trouvèrent à leur arrivée plus personne et se retirèrent également en emportant le butin qu’elles purent faire (2).
Quand le retour du printemps ramena la bonne saison, Aboù ‘Abd Allâh réunit une armée de 200,000 hommes, tant fantassins que cavaliers, et de son côté Ziyadet Allâh mit sous les ordres d’Ibrâhîm à Laribus des forces innombrables. Aboû ‘Abd Allâh se mit en marche le 1®*" djomàda II 296 (24 février 909), et le choc avec ses ennemis fut terrible; le combat dura longtemps et paraissait devoir mal finir pour lui. Alors il envoya six cents fantassins de choix pour attaquer par derrière les
(1) Ibn Khaldoùri {Berbères, ii, 518) parle de Constantine (leçon que fournit aussi un manuscrit d’Ibn el-Athîr) au lieu de Kastîliya, et d’une ville, d’ailleurs inconnue, de Cassa, au lieu de Gafça. Il semble bien que les lectures d’Ibn el-Atbîr et des Druzes (i, p. ccLxviii) soient préférables; ce sont colles que Wüstenfeld (p. 24) a adoptées, sans d’ailleurs rien dire de celles d’Ibn Kbaldoùn. Cf. Fournel, ii, 76 n.
(2) iJ’api'ès le récit d’Ibn Kbaldoùn (ii, 518), les trois officiers chiites qui commandaient les troupes de secours battirent Ibrâbîm et le i)oursuivirent jusqu’au défilé d’EI-‘Ar‘îir. Il y a, ajouteM.de Slane, un endroit de ce nom sur la route de Constantine à Batna.
troupes Aghlabides ; ce détachement était engagé dans le chemin qui lui avait été désigné quand il rencontra un corps ennemi envoyé par Ibrâhîm, qui avait eu la même idée que son adversaire. La lutte s’engagea dans un lieu resserré, et les Aghlabides eurent le dessous ; le stratagème employé par Aboû ‘Abd Allah s’étant alors ébruité, les troupes d’Ibrâhîm se débandèrent et s’enfuirent de tous côtés, chacun cherchant à regagner son pays. Ibrâhîm et une partie de son entourage se dirigèrent sur K’ayrawân, poursuivis par les vainqueurs qui se livraient au massacre et enlevaient du butin en argent, chevaux et approvisionnements. L’armée victorieuse entra à Laribus, où elle fît un grand massacre, et entre autres, dans la grande mosquée même, de plus de trois mille habitants, qui y avaient cherché un refuge, (P. 35] tandis que d’autre part la ville était livrée au pillage. Cette catastrophe eut lieu vers la fin de djomâda II (1), et Aboù ‘Abd Allâh se retira ensuite à K’amoûda. L’annonce de ce désastre détermina la fuite de Ziyâdet Allâh du côté de l’Égypte, ce qui se fit de la manière que nous avons dit. Après son départ, les habitants de Rak’k’âda aussi s’enfuirent de nuit *du côté de K’açr K’adîm (l’ancien château), de K’ayrawân et de Sousse, et les K’ayrawâniens, se jetant sur Rak’k’âda et usant du droit du plus fort, mirent cette ville au pillage pendant six jours ; les palais des Aghlabides furent entièrement dépouillés.
Ibrâhîm ben Aboû’l-Aghlab, à son arrivée à K’ayrawân, se rendit à l’hôtel du gouvernement, où la population se groupa autour de lui. Il fit proclamer par ses hérauts l’amnistie, s’efforça de ramener la confiance et exposa que la chute de Ziyâdet Allâh était le résultat de ses mauvais procédés de gouvernement; la situation du
(1) Cette prise de Laribus est fixée au 23 djomâda II par le Bayân (p. 143), qui fait égorger non plus 3,000, mais 30,000 personnes dans la mosquée. C’est ce dernier chiffre que donne aussi Bekii, p. 160.
Cliiilc, ojouLa-t-il, était peu sûre, et il s’cnj^asea à le combattre et à les protéger, eux, leurs l’emmes et leur territoire, contre cet agresseur, s’il était lui-même soutenu par leur obéissance et leurs secoui-s pécuniaires. Mais ils lui répondirent qu’ils n’étaient que des légistes, marchands et gens du vulgaire, qu’ils ne pouvaient sc battre et n’avaient pas assez d’argent pour lui permettre de réaliser ses desseins, si bien qu’il les renvoya. A leur sortie, ses auditeurs racontèrent à la foule ce qu’il leur avait demandé, et alors éclatèrent les cris mêlés d’injures : « Fuis loin de nous, nous n’avons pas à t’obéir! » Il dut donc se retirer précipitamment, poursuivi à coups de pierres (t).
A la nouvelle de la fuite de Ziyadet Allah, le Chiite, qui se trouvait du côté de Sebîba, porta son camp au Wûdi en-Nemel et se fit précéder à Kak’k’âda par ‘Aroùba (2) ben Yoùsof et Il’asan ben Aboù Kbinzîr à la tête de mille cavaliers (3). Cette troupe y trouva les pillards en train d’enlever ce qui restait d’effets et de meubles, mais ils ne les inquiétèrent nullement et permirent à chacun d’emporter le fruit de ses rapines. Ces gens rentrèrent à K’ayrawân, et les récits qu’ils firent réjouirent la population, de sorte que les juristes et les principaux de la ville sortirent à la rencontre d’Aboû ‘Abd Allah, qu’ils saluèrent et félicitèrent de son succès. Il -leur répondit
(1) Sur ce mouvement tenté par Ibrâhîm à K’ayrawàn, cf. Histoire des Berbères, ii, 519 ; Beligionaes Druzes, i, p. cclxx ; Bayân^ i, 145 ; Wüstenfeld, p. 29; Fournel, ii, 79. Ibrâhîm ben Aboû’l-Aghlab et Ibrâhîm ben H’abechi paraissent être le môme personnage, bien que le premier soit dépeint comme un brave, et le second comme un incapable; Fournel aussi iib., p. 80) admet cette identité.
(2) Ce nom, qu’Ibn Khaldoûn lit de la même manière, est aussi écrit Gharawcyh [Bayân, i, 146, et ailleurs), difiérence d’orthographe facilement explicable par le déplacement de points diacritiques. A (m croire [ihahabi {Moschtabili^ p. 358), c’est « ‘Aroùba > qu’il faut lire.
(3) La marche des opérations est autrement relatée dans le Bayân (i, 140), (ju’orit suivi Fournel et Wüstenfeld ; le récit d’Ibn Khaldoûn (II, 519) et celui des Druzes (i, p. ccLXx) se rapprochent du nôtre.
gracieusement, s’entretint avec eux et leur accorda [P. 36] l'amnistie. Enchantés de cet accueil, ils se mirent à exhaler les reproches qu’ils avaient à adresser à Ziyâdet Allah et à rappeler ses mauvaises actions; mais il les arrêta : « Ce prince, dit-il, était puissant^ ses forces étaient grandes, sa dynastie haut placée, et il n’a pas été inférieur à sa tache; mais à l’ordi’e de Dieu il n’y a ni à résister ni à s’opposer. » Cette réplique leur ferma la bouche, et ils retoui*nèrent à K’ayrawân. Le samedi 1®** redjeb 296 (25 mars 909), il fit son entrée à Rak’k’ada et descendit dans Pun des palais (1); il distribua les habitations aux Ketama, vu qu’il n’y restait plus aucun habitant. Mais il fit proclamer une amnistie, et la population vint se réinstaller dans ses demeures. Il envoya des gouverneurs dans les provinces et fit rechercher et mettre à mort les malfaiteurs. Par ses ordres, les biens, armes, etc., de Ziyadet Allah furent rassemblés, et dans la quantité de ces richesses figuraient de nombreuses esclaves de valeur et très belles. Il se fit amener une femme vertueuse appartenant au prince déchu et qu’on lui avait dit être chargée de prendre soin d’elles; il la traita bien, lui confia la garde de ces belles filles et assigna de quoi pourvoir à leurs besoins sans même jeter un regard sur aucune d’entre elles. Le vendredi arrivé, il fit faire la khotha à Pxak’k’ada et à K’ayrawân, mais sans qu’il y fût prononcé aucun nom de prince. De même, la monnaie qu’il fit frapper ne portait pas de nom, mais, au lieu de cela, d’un côté : « La preuve de Dieu est arrivée et de l’autre : « Puissent les ennemis de Dieu être dispersés ! » On grava sur les armes : « Instrument pour la voie de Dieu », et la cuisse des chevaux fut marquée des mots : « A Dieu appartient la royauté». Quant à lui, il continua de porter ses vêtements communs et grossiers, et à prendre une nourriture peu recherchée et en petite quantité (2).
(1) Dans le K'açr eç-Çah’n, dit le Bayân (i, 147 et 157).
(2) Sur les diverses mesures que prit alors Aboù ‘Abd Allâb,
Marche d’A.boû ‘Ahd Allâh sur Sidjilmàsa et apparition du Mahdi
Quand le pouvoir d’Aboû ‘Abd Allûli fut solidement établi à Rakkada et dans le reste de l’Ifrîkdyya, son frère cadet Aboù ’l-^Abbas Mohammed vint le trouver, ce qui lui causa une grande joie. Alors il partit do Rakkada en ramad’an (1) de cette année (mai-juin 909), après avoir confié l’ifrîk’iyya a son frère Aboù ’l-‘Abl)as et à Aboù Zàki (2), et s’avança suivi de forces considérables, ce qui jeta l’effroi dans tout le Maghreb : [P. 37] la crainte saisit les Zenata, et les Kabyles, s’écartant sur son passage, envoyèrent des députés lui porter leur soumission. Quand il approcha de Sidjilmasa et que la chose parvint aux oreilles de l’émir de cette ville, El- Yasa‘ ben Midrar, ce prince fit demander au Mahdi, qu’il détenait prisonnier, ainsi que nous l’avons dit, quelles étaient son origine et sa situation et si c’était à cause de lui que venait Aboù ‘Abd Allah; mais le captif jura qu’il était un simple marchand et qu’il n’avait jamais vu ce général, non plus qu’il ne le connaissait. Lui et son fils Aboù ’l-K’âsim furent enfermés chacun dans un local séparé et sous la surveillance de gardiens ; le fils, interrogé, ne s’écarta en rien des réponses de
cf. Baijâri, i, 148 et 158. Comme d’habitude, le récit de la Religion des Druzes (i, p. cclxxi) ressemble au nôtre, et il en est à peu près de môme de celui d’Ibn Khaldoûn (ii, 519). Voir aussi Foiirnel, II, 88; Wüstenfeld, 31.
(1) Le 15 ramadân ou 6 juin 909, d’après le Bayân (i, 150).
(2) Aboù Zàki Temmâm ben Mo'ârik Adjâni [Berbères, ii, 513, 520 et ailleurs ; le Bayân, i, 150 et 163, lit Adjâbi, probablement à tort ; c’est cette dernière lecture qu’a adoptée Wüstenfeld, p. 33). Ce personnage n’est ])as le frère d’Aboû ‘Abd Allâh, comme l’a dit de Sacy (Druzes, i, cclxxii et cclxxvi) ; Quatremère [J. Asiat. 1836, II, 116), j)arle aussi des « deux frères» d’Aboû ‘Abd Allâh. Le même nom est déüguré en « Abârek Temâm Ibn Aarrek » par Cherbonneau [J. Asiat., 1855, t. i, p. 534). Cf. Fournel, ii, 89.
son père, et des gens qui étaient avec lui, naalgré les coups qu’on leur donna, ne voulurent rien avouer. Aboû ‘Abd Allah, qui apprit tout ce qui se passait, en était fort affligé : il députa à El--Yasa‘ pour tâcher de se le concilier, affirmant qu’il ne venait pas combattre, mais qu’il avait à traiter avec lui une affaire importante ; il y ajoutait de magnifiques promesses. Mais El-Yasa‘ jeta la lettre et fit exécuter les messagers. En vain le Chiite, qui craignait pour la vie du Mahdi, renouvela, toujours sans nommer ce dernier, sa tentative de conciliation ; ses envoyés furent de nouveau mis à mort. Alors il s’avança à marches forcées et vint camper à proximité d’El-Yasa‘ ; la bataille s’engagea et dura jusqu’à la fin du jour ; puis, El-Yasa‘ et ses parents et cousins profitèrent des ténèbres pour s’enfuir, tandis que le Chiite et ses troupes, incertains du sort du Mahdi et de son fils, passèrent toute la nuit dans l’anxiété. Le lendemain matin, les habitants de Sidjilmâsa vinrent lui annoncer la fuite d’El-Yasa‘, de sorte qu’il pénétra dans la ville, se rendit au lieu où était détenu le Mahdi et les rendit, lui et son fils, à la liberté (1). Alors les soldats firent éclater une joie si vive qu’ils faillirent en perdre la tête. Le Chiite fit monter à cheval ceux qu’il venait de délivrer, et lui -même, entouré des chefs kabyles, les précéda à pied ; versant des larmes de joie, il criait au peuple : « Voilà votre maître ! », et conduisit ainsi le cortège jusqu’à la tente spécialement préparée pour le Mahdi et où il l’installa. On fit poursuivre El-Yasa‘, qui fut pris et exécuté après avoir été soumis à la bastonnade (2).
(1) Certains prétendent qu’El-Yasa‘ aurait, à l’approche d’Aboû ‘Abd Allah, fait exécuter le Mahdi, à qui le vainqueur, pour ne pas perdre tout le fruit de ses peines, aurait substitué un esclave juif (Ibn Khallikân, ii, 78 ; Wüstenfeld, 35). L’entrée à Sidjilmâsa du hardi et dévoué libérateur eut lieu le 7 dhoû ’l-hiddja 296 ou le 26 août 90'J (Ibn Khallikân, ii, 79 ; Dayân, i, 151 ; Wüstenfeld, 35).
(2) El-Yasa‘ fut livré par les Benoû Khâlid vers la fin de 296 ou
Le Malldi passa à Sidjilmàsa les quarante jours qui suivirent sa délivrance et se reiidil ensuite eu Ifrîk’iyya. 11 se fit remettre et emporta avec lui les trésors entassés à Inkidjan, [P. 38| (1) i)uis arriva dans la dernière décade de rel)i‘ 11297 (vers la mi-décembre 909) à Ilak’k’àda. Alors finit le pouvoir des Aglilabides et celui des Beuoû Midrar, cette dernière dynastie ayant fouiaii à Sidjilmasa des princes, dont était El-Yasa‘, pendant cent trente ans ; de meme la dynastie des IJenoû Hostem, qui avait régné à Tûliert pendant cent soixante ans (2). Tous ces territoires se trouvèrent réunis dans les mains du Mahdi.
Quand il approcha de Rak’k’ada, les habitants de cette ville et ceux de K’ayrawan se poi'tèi'ent à sa rencontre pour le saluer : devant lui marchaient à pied Aboù ‘Ahd Allah et les chefs des Ketârna, et il était suivi de son fils. Il reçut très bien ceux qui venaient lui apporter leurs hommages, puis les congédia. Il s’installa dans un des palais de Rak’k’ada et fit dans toules les provinces faire la khotha du yendredi (3) en son nom sous le titre de Mahdi j prince des croyants. A la suite de la principale prière du vendredi, un homme du nom d’Ech-Chérîf, entouré des missionnaires (dâd), tint une séance à laquelle le peuple fut contraint par la violence
le commencement de 297, car les deux dates sont données {Bayân, I, 152 et 156 ; Iniroduciion d«, p. 36 ; Fournel, ii, 9i)*
(1) Le fragment qui suit, jusqu’à la fin du chapitre, est traduit par Amari [Bihl. ar. sic., i, 406).
(2) Les Midrarides régnèrent 160 ans, d’après Bekri (p. 330), qui ajoute que les uns les font commencer en 104 et d’autres en 202 ; leurs débuts seraient de l’année 140, d'après Ibn Khaldoùn ,'^BerbèreSj, i, 261). Bekri ([). 160) parle de la conquête de Tàbert par le Chiite et attribue à la dynastie RostemiJe une durée de 130 ans; mais comme il la fait commencer en 144, la différence entre ce nombre et 296 fait conclure à 152 ans. 11 faut déduire une durée de 135 ans, représentant la différence entre 161 et 296, du récit du Bayân (i, 203-201; cf. Inlrod., p. 114).
(3) Litt., et le vendredi [qui suivit son arrivée ?J il fît faire, etc.
à assister et où l’on prêcha la nouvelle doctrine. Ceux: des assistants qui l’embrassèrent, et qui furent d’ailleurs en petit nombre, reçurent des libéralités; mais ceux qui s’y refusèrent furent emprisonnés, et même nombre de ces récalcitrants furent punis de mort.
Aboû ‘Abd Allah fît passer les jeunes filles ayant appartenu à Ziyâdet Allah sous les yeux du Mahdi, qui en choisit le plus grand nombre tant pour lui que pour son fils, et qui distribua les autres aux chefs des Ketâma. De même il répartit entre ceux-ci les diverses provinces de rifrîk’iyya, organisa les bureaux, préleva les impôts, et raffermissement de son pouvoir amena une soumission générale et l’installation en tous lieux de ses agents (1). 11 nomma en Sicile El-H’asan ben Ah’med ben Aboû Khinzîr, qui, arrivé à Mâzera le 10 dhoû ’l-hiddja 297 (19 août 910), nomma à Girgenti son propre frère (2) et institua, en qualité de kâdi, Ish’âk’ ben el-Minhâl, qui fut le premier kâdi nommé en Sicile au nom du Mahdi. En 298 (8 septembre 910), Ibn Aboû Khinzîr marcha à la tète d’un corps d’armée contre Demona et après s’être livré au pillage et à l’incendie, il regagna Palerme. Au bout de peu de temps, le mécontentement soulevé par sa mauvaise administration [P. 39] provoqua une émeute; on le jeta en prison et l’on informa le Mahdi des événements. Le souverain accepta les excuses qui lui étaient présentées et le remplaça par ‘Ali ben ‘Omar Balawi, qui arriva en Sicile le dernier jour de dhoù ’l-hiddja 299 (16 août 912).
Exécution d’Aboû ‘Abd Allah Chî‘i et de son frère Aboû ’l-‘Abbàs
‘Obeyd Allah ordonna l’exécution du Chî‘i en 298
(1) Cf. le récit un peu plus détaillé du Bayân (i, 158); Wüstenfeld, p. 40.
(2) ‘Ali ben Ah’med {Bayân, i, 169 ; Fournel, ii, 102).
(8 septcml)rG 910) dans les circonstances fine voici. Devenu maître du pays et rcconmi par les populations, le Malldi commença à traiter les al'laircs jiar lui-même et à restreindre les pouvoirs d’Aboû ‘Abd Albàli et de son frère Aboù ’l-‘Abbàs. La Jalousie commença à ronger celni-ci, qui trouvait pénible de se voir priver des droits de commander et de disposer de la fortune des autres. Il se mit, dans le salon do son frère, à dénigrer et à déchirer le Mahdi ; en vain Aboù ‘Abd Allah, qui désapprouvait ces propos, voulait l’en empêcher, l’autre y revenait toujours de plus belle. Un jour enfin il dit le fond de sa pensée : « C’est toi qui as fondé un empire et produit celui qui l’eu éloigne, alors qu’il devrait respecter tes droits. »
Son insistance finit par agir sur son frère, qui dit un jour au Mahdi : Le respect dont tu jouirais aux yeux des populations serait plus grand si tu restais dans ton palais en me laissant le soin de commander aux Ketama, dont je connais bien les usages ». Ces paroles prouvèrent au Mahdi la réalité de ce qu’on, lui avait déjà dit au sujet des deux frères, mais il se borna à y répondre par. des amabilités. Aboù’ l-‘Abbâs commença alors à procéder par allusions en causant avec les chefs, et quand il en trouvait de bien disposés, il s’ouvrait à eux, leur disait que leurs services n’avaient pas été suffisamment récompensés et leur rappelait que les richesses emportées d’Inkidjân par le Mahdi ne leur avaient pas été distribuées. Le Mahdi était au courant et laissait faire; Aboù ‘Abd Allah usait de ménagements (1). Puis Aboù’ l-‘Abbàs alla plus loin : « Cet homme n’est pas celui à qui nous nous sommes engagés à obéir et pour qui nous avons fait de la propagande, car le Mahdi doit
(1) Il y eut alors, d’après le Bayân (i 161 ; Foiirnel, ii, 101 ; Wüstenfeld, 41) une expédition du côté de Ténès sous les ordres d’Aboù UVbd Allâb. Voir aussi Berbères, ii,52I.
marquer la pierre de son sceau (1) et faire des miracles [P. 40] éclatants ». Ces discours finirent par faire impression sur nombre d’hommes, notamment sur le grand cheykh des Ketâma (2), qui redit au prince ces propos en ajoutant : « Si tu es véritablement le Mahdi, exécute un miracle qui fasse tomber nos doutes! » Mais le Malldi le fit mettre à mort, et Aboù ‘Abd Allah commença à ressentir des craintes en s’apercevant qu’il avait changé de dispositions à son égard (3). Lui, son frère et d’autres encore qui se réunissaient cliez Aboû Zâki s’entendirent pour mettre à mort le Mahdi; ils n’avaient avec eux qu’un petit nombre des tribus des Ketâma. Mais un de ceux qui se donnaient pour un complice les trahissait et révélait tout au prince, chez qui les conjurés pénétrèrent plusieurs fois sans oser réaliser leur projet.
Au sortir d’une conférence nocturne tenue chez Aboû Zâki, Aboù ‘Abd Allâh remit son vêtement à l’envers et se
(1) L'éditeur a imprimé au lieu dej.:S^l que
portent deux de ses mss, auxquels il faut ajouter celui de Bibars ; de plus, le texte du Bayân (i, 161) porte ^ j
et celui du Mokaffa (f. 221) . Je ne crois donc
pas que la leçon de Tornberg doive être acceptée; mais j’ai fait, pour comprendre cette allusion, de vaines recherches dans la Tedlikira de Kortobi, ddins \es Mecliârik el-cmwâi^ /î fawz ahl el-lHibâr (Miçr, 1297 hég.), dans Ibn el-Wardi et dans les deux traités spéciaux, mss d'Alger n^s 724, 4° et 857, et ailleurs encoi-e ; les indigènes n’ont pu davantage me renseigner. Il semble qu’il s’y agisse de la brique d’argent que constitue le Mahdi par opposition à la brique d'or, laquelle est le Prophète lui-même [Prolégomènes, trad.. Il, 193 ; éd. de Boulak, i, 271).
Il est à remarquer que de Sacy, qui, dans le récit de tous ces événements, a pris pour guide principal Bibars Mançoùri sans d’ailleurs en faire une traduction serrée, se borne à ceci : « Il alla jusqu’à dire que cet homme n’était point le Melidi, puisque le Mehdi devait faire des miracles étonnants ».
(2) Le nom de ce personnage était Aboù Moùsa Ilàroùn ben Yoùnos [Mokaffa, f. 221).
(3) Mêmes détails dans les druzes^ i, cclxxv, et dans le Mokaffa.
présenta ainsi chez le prince, qui î'cmai'qua le dc'soi’drc de sa toilette, mais ne lui en dit l'ien. Trois jours de suite, le vêtement resta dans le mémo état, et alors le Malidi lui demanda comment il avait pu depuis trois jours laisser son vêtement retourné, ce qui indiquait (lu’il ne s’était pas déshabillé: «Je n’en savais l'ien, repartit Ahoù ‘Abd Allah, et je m’en aperçois à l’instant. — E[ oii donc étais-tu hier et les nuits précédentes ? » Comme le Chiite gardait le silence : « N’as-tu pas, reprit le
prince, passé la nuit chez Aboù Zakî? — C’est vrai. — Et pourquoi es-tu sorti de chez toi? — C’est que j’avais peur. — Un homme peut-il avoir peur d’un autre que son ennemi? » Cette conversation prouva à Aboù ‘Abd Allah que le Mahdi était au courant de ce qu’il tramait. Il sortit donc pour informer ses complices, qui, saisis de frayeur, s’abstinrent de paraître. Cela fut rapporté au Mahdi, auprès de qui se trouvait Ibn el-K’adîm, l’un des conjurés (1), entre les mains de qui se trouvaient de grandes richesses provenant de Ziyâdet Allah. Cet homme s’offrit au Mahdi pour lui amener les autres, ce qu’il fit en effet, et le prince alors ne put plus douter de la vérité des rapports qui lui avaient été faits sur lui. Il agit néanmoins à l’égard de ces hommes avec une douceur [apparente], et les envoya de côté et d’autre. A Aboù Zaki il donna le commandement de Tripoli, mais en adressant à son représentant en cette ville l’ordre de le mettre à mort dès son arrivée, ce qui fut fait, et la tête du malheureux fut envoyée au Mahdi. Ibn el-K’adîm s’enfuit, mais fut repris et exécuté conformément aux ordres du souverain. ‘Aroûba (2) et quelques guerriers, chargés de surveiller les deux frères Aboù ‘Abd Allah et Aboù’ l-‘Abbùs et de leur donner la mort, [P. 41] atten-
(1) Ibii Khaldoùn {Berbères, ii, 522) et Makrîzi (Mokaff'a, f. 221 v") citent aussi le nom de ce personnage, que le Bayân mentionne également et appelle ‘Abd Allah ben Mohammed (i, 107).
(2) Sur cette exécution, cf. le récit du Bayân (i, 103).
dirent qu’ils approchassent du palais, et ‘Aroûba (1) se jeta alors sur Aboù ‘Abd Allah, qui lui cria : «Arrête, ô mon fils! — Celui à qui tu nous as enjoint d’obéir, repartit ‘Aroûba, nous a donné l'ordre de te mettre à mort ». Les deux frères périrent le jour môme où Aboû Zâkî subissait le dernier supplice (2).
Le Mahdi lui-même, dit-on, prononça les dernières prières sur Aboû ‘Abd Allah et ajouta ces mots : « Veuille Dieu, ô Aboû ‘Abd Allah, avoir pitié de toi et te récompenser pour tout le mal que tu t’es donné!» L’exécution de ces deux frères provoqua le soulèvement de leurs partisans; mais le Mahdi en personne monta à cheval, et les promesses de pardon qu’il fit ramenèrent le calme ; puis il se mit à la poursuite des révoltés et les massacra. Des troubles surgirent encore entre les Rétama et les habitants de K’ayrawân, mais furent apaisés par le Mahdi après qu’il y eut eu nombre de morts (3). Il empêcha aussi les missionnaires (dâH) de faire auprès du bas peuple de la propagande en faveur des doctrines chi‘ites.
Quand ce prince vit son pouvoir bien établi, il désigna en qualité d’héritier présomptif son fils Aboù ’l-K’asim Nizâr. Les Rétama, ayant regagné leur pays, installèrent un enfant, qui était, disaient-ils, le Mahdi, en ajoutant qu’il était prophète et recevait des révélations de Dieu; ils disaient encore qu’Aboû ‘Abd Allah était toujours en vie. Ils marchèrent alors sur la ville de Mîla, et le Mahdi, apprenant leur tentative, envoya contre eux son fils Aboù ’l-R’âsim, qui les serra de près, leur livra divers
(1) Ai'oùba (ou Qharaweyh, suprà, p. 298, n. 2) serait celui qui aurait trahi les conjurés [Baijân, i, IGl ; cf. 163, 164 ; Berbères, ii, 522 -, Fournel, II, 107), Le Mokaffa l’appelle Aboù Gbaraweyb (ou Gharaweyh) ben Yoùsof, en ajoutant que le Mahdi l’avait connu à Sidjilmàsa.
(2) Le 19 février 911, ou, d’après le Mokaffa, le 15 djomâda ii = 17 février; sur cette date, cf. Fournel, ii, 106; Wüstenfeld, 44.
{“i) CL Berbères, ii, 523; Druzes, i, p. cglxxvi; Bayân, i, 165 ; Fournel, ii, 108 ; Wüstenfeld, 44.
combats et finit parles l)at(re; il les poursuivit et les refoula jusqu’à la mer en leur tuant beaucoup de monde ; il mit aussi à mort renfant qui leur avait servi d’instrument (1).
La Sicile s’étant l'évoltée sons Ibn Wabb, il envoya une flotte qui se rendit maîtresse de l’île. Ibn Walib, qui lui fut amené, fut mis à mort (2). 11 fit aussi une expédition contre Taliert, qui s’était soulevée : il resta vainqueur et massacra les révoltés. Plusieurs Aglilabides, qui étaient rentrés à Rak’k’àda à la suite de la mort de Ziyadet Allah, furent également punis de mort (3).
[P. 50] En 299 (28 août 911), les habitants de Tripoli du Gharb se révoltèrent contre le Mahdi ‘Obeyd Allah, qui la fit assiéger par une armée, mais en vain. Il y envoya alors, en djomàda II 300 (janvier-février 913), son fils Aboû’l-K’ûsim, qui en poursuivit le siège sans se lasser et en livrant de vifs combats. Les assiégés, manquant de vivres, finirent par manger jusqu’aux cadavres, et la ville fut enfin emportée de vive force. Le vainqueur épargna tes habitants, mais imposa des amendes considérables aux instigateurs de la révolte et se fit rembourser par les autres tout l’argent que lui avait coûté son armée en s’assurant à titre d’otages des principaux de la ville. Il se retira après y avoir installé un gouverneur de son choix (4).
La même année, K’ayrawan fut éprouvée par des tremblements de terre dont l’intensité et l’importance dépassèrent ce qu’on avait vu jusqu’alors (5).
(1) Cf. Bayân, i, tOGet 167; Berbères, ii, 523 ; Fournel, ii, 111.
(2) Ces deux lignes relatives à la Sicile figurent dans la Biblioleca d’Ainai'i à la p. 408, note, où ce savant corrige «Wabb» en « Korbob ». La lecture Wahb est aussi celle du ms de Bibars. Comparez Ibn Kbaldoûn, Berbères, ii, 524-25 ; Biblioleca, ii, 189.
(3) Cf. Bayân, i, 165; Berbères, ii, 523; Fournel, ii, 108; Wüstenfeld, 45.
(4) 11 est parlé de cette révolte dans le Bayân (i, 168 et 169) ; Berbères (ii, 524).
(5) Cf. Bayân, i, 166.
Les habitants de cette ville se soulevèrent contre les Ketânaa, dont ils tuèrent environ un millier (1).
[P. 53] La Sicile se soumet à El-Mok’tadir, puis repasse sous l’autorité du Mahdi (2)
‘Ali ben ‘Omar, que nous avons dit avoir été nommé en 297 (/iscxr299 = 19 sept. 909) par le Mabdi, gouverneur de Sicile, était un vieillard au caractère doux dont les procédés déplurent aux Siciliens, de sorte que ceux-ci lui enlevèrent le pouvoir pour le confier à Ab’med ben K’orhob. Ce dernier, quand il eut l’autorité entre les mains, envoya contre la Calabre un corps expéditionnaire qui en revint en ramenant du butin et des prisonniers.
En 300 (17 août 912), il envoya assiéger le fort reconstruit de Taormine, par son fils ‘Ali avec un corps d’armée; son intention était, une fois cetle ville prise, d’y envoyer ses enfants, ses biens et ses esclaves, pour s’y retirer le jour où il verrait les Siciliens se dégoûter de lui. Au bout de six mois de siège, les soldats d’‘Ali témoignèrent de l’insubordination, refusèrent de rester plus longtemps et incendièrent sa tente et les bagages; ils cherchèrent même à le tuer, mais les Arabes les en empêchèrent. [P. 54] Alors Ah’med ben K’orhob invita le peuple à reconnaître El-Mok’tadir (le khalife abbaside), et son appel ayant été entendu, on prononça la au nom de ce khalife au lieu de celui du Mahdi. Ibn K’orhob envoya une expédition maritime contre le littoral d’ffrîkiyya ; El-H’asan ben Aboû Khinzîr, qui
(1) Cf. Berbères, ii, 523; Bayân, i, 166, et la note 3 de la p. 307 ; Fournel, ii, 109; Wüstenfeld, 44 et 45.
(2) Ce chapiti'e est traduit dans la Biblioteca d’Amari (i, 307). ‘Ali ben ‘ümar Belawi fut nommé en Sicile le 16 août 912 (siiprà, p. 303). Cf. Baijân,i, 169; Fournel, ii, 110.
commandait ];i flotte du Malidi, essaya de lui tenir tète, mais ses batiments furent incendiés, lui-mème fut tué et sa tète fut envoyée à Ibn-K’orhol). La Hotte sicilienne s’avança alors contre Sfax, qu’elle ruina, puis lit voile pour Tripoli ; mais là se trouvait El-K’à’im, fils du Malidi, et elle dut se retirer.
El-Mok’tadir fit parvenir les robes noires et les drapeaux (abbasides) à Ibn K’orhob, qui envoya ensuite des bateaux chargés de troupes de débarquement en Calabre ; ces soldats y semèrent la ruine et en revinrent en ramenant du butin. Il expédia aussi une Hotte contre rifrîkiyya, mais celle du Malidi lui tint tète et s’empara des batiments d’Ibii K’orhob (1). Cet événement fut le signal du déclin du pouvoir de ce chef: le peuple, qui jusqu’alors l’avait redouté, se livra à des entreprises contre lui, et les habitants de Girgenti, perdant toute crainte (2), se révoltèrent contre lui et écrivirent au Malidi . Les autres musulmans, voyant cela, s’adressèrent aussi à ce prince, mais, pour éviter la guerre civile, ils s’emparèrent en 300 (17 août 012) de la personne d’ibn K’orhob, qu’ils envoyèrent encbaîné, de même que plusieurs des intimes de ce chef, au Malidi. Celui-ci les Ht égorger sur la tombe d’ibn Khinzîr et nomma em Sicile Aboù Saûd Moùsa ben AlEmed, avec qui il envoya de nombreux cheykhs des Ketùma; ils débarquèrent à Trapani. Le Malidi prit cette précaution parce qu’Ibn K’orhob lui avait autrefois écrit que les Siciliens étaient très turbulents et n’obéissaient pas à leurs émirs, dont ils pillaient les biens; que cette situation ne pouvait être changée que par la présence de troupes qui les domptassent et enlevassent le pouvoir aux chefs
(1) Sur la révolte d’ibn K’orliob, cf. le récit du Bayàn (i, 1G9, 170, I7ü et I7b) traduit par Aniari, JHbllotCca, ii, 22; Desvergers, Ilist. de l’Afrique, i). 159 ; Berbères^ ii, 524 ; Fournel, ii, 113.
(2) Aniari (1,410) corrige le mot «craindre» en wâJUî.
« faire opposition ».
locaux. En effet, la crainte de ce que pourraient faire les troupes nouvellenaent débarquées, fit que les habitants de Girgenti, de la capitale et d’autres Siciliens
contractèrent alliance, et Aboû Sa‘îd, pour se garder contre eux, éleva une muraille qui s’étendait jusqu’à la mer et qui laissait le port de son côté. [P. 55) Le résultat du combat qui fut livré fut la mise en fuite des Siciliens, dont plusieurs chefs furent tués et d’autres faits prisonniers. Les habitants de la capitale (Païenne) demandèrent alors et obtinrent quartier; mais le vainqueur excepta les deux instigateurs de la révolte, qui lui furent livrés et qu’il envoya au Mahdi en Ifrîkiyya. Il prit possession de la capitale, dont il ruina les portes; puis il reçut du Mahdi une lettre lui enjoignant d’accorder une amnistie complète à la masse du peuple.
[P. 55] Mort d’‘Abd Allàh ben Mob’ammed, souverain d’Espagne, et avènement d’‘ Abd er-Rah’màn en-Nàcir.
En rebi‘ I de l’an 300 (oct.-nov. 912) mourut, à l’âge de quarante-deux ans, ‘Abd Allah ben Moh’ammed ben ‘Abd er-Rah’mân ben el-Hakam ben Hichâm ben ‘Abd er-Rah’mân ben Mo‘âwiya l’Omeyyade, qui régna en Espagne pendant vingt-cinq ans et onze mois. Il était d’un blond roux et de taille moyenne; il avait les yeux bleus et se teignait en noir. Il laissa dix enfants mâles, en outre d’un onzième, Moh’ammed, qu’il avait puni de mort pour quelque crime. Le fils de celui-ci succéda à son grand-père; il s’appelait ‘Abd er-Rah’mân en-Nâçir ben Moh’ammed ben ‘Abd Allâh ben Moh’ammed ben ‘Abd er-Rahmrân ben el-Hakam ben Hichâm ben ‘Abd er-Rah’mân ed-Dâkhil (le nouveau-venu en Espagne) ben Mo‘âwiya ben Hichâm ben ‘Abd el-VIelik ben Merwân ben el-H’akam l’Omeyyade, et avait pour mère une
concubino du nom do Maria. Il n’avait que vin^^t jours lors de la mort do son père, et ce fut une nouveauté do voir un souverain si Jeune, alors qu’il y avait à côté do lui ses oncles et grands-oncles. Ceux-ci pourtant ne lui firent pas d’opposition, et son autorité s’étendit sur le territoire entier du royaume. Avant qu’il régnât, des chateaux-forts du canton de Malaga et celui de Bobastro s’étaient insurgés, mais il dirigea des attaques contre celui-ci et rétablit la paix. [P. 55] Tolède aussi s’était révoltée, mais il soumit également cette ville ; en un mot, il ne déposa les armes qii’après avoir contraint les rebelles à une obéissance qui dura plus de vingt ans. Pendant son règne, tout marcha correctement et la paix régna sous ce prince observateur do ses devoirs (1).
En l’an 300 (17 août 912), arriva à Baghdâd un messager envoyé par le gouverneur de Bark’a — localité qui, avec une étendue de quati'e parasanges en deçà, dépend du territoire égyptien, tandis que la portion par delà dépend du Maghreb — avec la nouvelle qu’un hérétique avait fomenté un soulèvement, mais qu’il avait été battu et qu’un grand nombre des insurgés avaient été tués. Cet homme était d’ailleurs porteur d’un grand nombre de nez et d’oreilles des victimes (2).
[P. 63] En 301 (6 août 913), le Mahdi équipa des troupes qu’il expédia, -sous le commandement de son fils Aboù’ 1-K’àsim, contre l’Égypte (3). Cette armée, partie d’Ifrîkiyya, se mit en marche dans la direction de Bark’a, qu’elle conquit au mois de dhoû ’l-hiddja. Elle poursuivit
(1) Cf. Bozy, Histoire des Musulmans d’Espag7ie, III, 33 et s. Bckri parle à plusieurs reprises d’Eu-Naçir (p. 222, 223, 226, 231, 235, 238 et 240).
(2) Je crois que ni Ibn Klialdoùn ni le Bayâïi ne parlent de cette
révolte. ,
(3) Cette pr('mière tentative contre l’Egyjite est-elle de 301 ou de 302 ? Voir Pouiaiel, II, 116; Ibn Khaldoûn, II, 524; Bayàn, I, 171 et 172; Ibn Khallikân, III, 181 ; VVüstenfeld, 49; de Goeje, Mémoire sur les CarmaLliCS^ p, 69 et 78.
ensuite sa marche, conquit Alexandrie et le Fayyoûm, puis, la plus grande partie du pays étant tombée entre ses mains, elle en réduisit les habitants à l’extrémité. Mais alors El-Mok’tadir billah expédia une armée nombreuse commandée par son eunuque Mouhiis, qui combattit les envahisseurs, les mit en fuite - et les refoula dans le Maghreb.
[P. 66] En 302 (26 juillet 914), le Mahdi Aboû Moh’ammed ‘Obeyd Allah l’Alide expédia d’ifrîkiyya contre Alexandrie une armée commandée par H’abâsa (1), Pun de ses généraux, qui arriva par mer et conquit cette ville; puis il s’avança de là contre Miçr et établit son camp entre Alexandrie et Miçr. A celte nouvelle, El- Mok’tadir envoya en Égypte des troupes commandées par Feunuque Mou’nis et bien munies d’armes et d’argent. En djomâda 1 (novembre-décembre), les deux armées se livrèrent une bataille [P. 67) acharnée, où chacune fit des pertes très sensibles tant en tués qu’en blessés; ensuite eut lieu une seconde rencontre dans des conditions analogues, puis une troisième et une quatrième; les Maghrébins furent enfin mis en déroute, ayant perdu sept mille hommes, tant tués que prisonniers, tandis que le reste prenait la fuite. A la suite de cette affaire, qui eut lieu le dernier jour de djomâda II (29 janvier 914), H’abâsa, qui se retira au Maghreb avec les autres, fut mis à mort par ordre du Mahdi (2).
En la meme année, ‘Aroùba ben Yoûsof Ketâmi se révolta à K’ayrawân contre le IVlahdi et groupa autour de lui un grand nombre de Ketâma et de Berbères. Le
(1) Ainsi devrait s’écrire ce nom, dont l’orthographe varie, d’après Dhahabi, J/osc/Uaài/i, p. 139; il faudrait, au contraire, si l’on en croit le Kamoûs, écrire « Khobâcha »,
(2) Selon \e Bayân [l, 112 et s ), cette campagne fut entreprise en 302 simultanément par Aboù’l-Kàsim et H’abâsa ; selon Ibn Khaldoûn ("Berbères, II, 524; cf. Fournel, II, 117), Aboù’l-Kâsim arriva en 301, et la flotte commandée par H’abâsa ne se montra que l’année suivante. La révolte d’Aroùba ('Berbères, l. IJ fut causée par la mise à mort de son frère.
M«n]u]i 1g fit combattre par son client Gbâlib, qni livra aux insur^^cs une san<:çlante l)ataille dans la plaine(^^-^^) de K’ayrawan. ‘Aroûba et ses cousins périrent, ainsi qu’une foule innombrable de leurs partisans. Les têtes des chefs furent mises dans un panier et apportées au Malldi, qui fit cette réflexion: « Ilctour étrange des choses d’ici-bas ! Voilà toutes ces têtes dans un panier, et le Maghreb tout entier paraissait trop étroit pour les troupes à qui elles commandaient ! »
[P. 701 Fondation de Mehdiyya
En 303 (16 juillet 915), le Mabdi se rendit en personne à Tunis, à Carthage et ailleurs pour rechercher sur le littoral un emplacement convenable pour y fonder une ville, car il avait trouvé dans les livres rannonce du soulèvement que fomenterait Aboû Yezîd contre lui. C’est ainsi qu’il bâtit Mehdiyya, pour laquelle il ne trouva aucun emplacement ni plus convenable, ni plus sûr^ car c’est une presqu’île jointe à la terre (par un isthme), ce qui la fait ressembler à la paume de la main se rattachant au poignet (1). Il l’édifia pour en faire sa capitale et l’entoura de murailles solides garnies de portes imposantes, dont chaque battant pesait cent quintaux. Les travaux de construction conimencèrent le samedi 5 dhoû’ 1-k’a‘da 303 (10 mai 916). Quand les murailles furent montées, il fit lancer par un archer une flèche dans la direction du^Maghreb, et le projectile arriva jusqu’au Moçalla : « C’est jusque-là, » dit-il, « qu’arrivera le maître de l’âne, » désignant ainsi l’hérétique Aboû Yezîd, à cause de l’animal qui lui servait de monture. Il donnait lui-même aux ouvriers les ordres
(1) L’atniral J, de la Gi'avière a joint un petit plan de cette ville, V Africa du nioyen âge, à son livre Les Corsaires barbaresques (Paris, 1887).
nécessaires pour les travaux. Il fit ensuite creuser dans la montagne un arsenal çinâ^a) pouvant renfermer cent galères (1) et qui était fermé par une porte ; le sol fut creusé pour y installer des magasins à vivres et des citernes. On éleva aussi des habitations et des palais. Quand tout fut fini : «Je suis maintenant », ditil, « tranquille quant au sort des filles fatimides, » désignant ainsi ses propres filles (2). Ensuite il s’éloigna. Il disait, en contemplant les merveilleux travaux accomplis tant pour la ville même que pour ses fortifications, que tout cela n’était que pour une heure. Son dire se réalisa, cai* Aboû Yezîd arriva jusqu’à l’endroit où était tombée la flèche de l’archer, y séjourna une heure, puis se retira sans avoir obtenu aucun succès.
[P. 83] Envoi par le Mahdi de troupes contre l’Égypte
En 306 (13 juin 918), le Mahdi équipa une armée considérable qu’il confia à son fils Aboù ’l-K’âsim pour attaquer EÉgypte une seconde fois. Aboû ’l-K’âsim arriva devant Alexandrie en rebî‘ Il 307 (30 août 919), et y pénétra (sans combattre), car elle fut abandonnée par le gouverneur qu’y avait placé El-Mok’tadir. El-K’â‘im (Aboû ’l-K’âsim) s’avança de là sur Miçr, pénétra à < Djîzeh, conquit Ochrnoûneyn et une grande partie du Ça‘îd. Il écrivit alors aux Mekkois [P. 84] pour les inviter à se soumettre, mais son appel resta sans succès.
(1) Certains font commencer la construction de Mebdiyya dès l’an 300 [Bayàn, i, 170; Bekri, p. 72 et s., etc.): voyez les références indiquées par Fuurnel, ii, 121, et Wüstenfeld, p. 48. Tidjâni parle des magasins qu’avait fait ci\user le Mahdi lors de la construction de la ville fJourn. as., 1853, i, 361).
i|2) Ibn Khaldoùn lui fait dire «Je suis tranquille quant au sort des Fâtimides (^L!y31 ^,) » (éd, Boulak. iv, 38; trad., n, 525),
Ces faits ayant été portés à la connaissance de la cour de BaiJjlidad, El-Mok’tadir ])illàh fit partir en clia‘l)ùn (Janvier 019) rcunuque Mou’nis, qui gagna Mirr à nnarches forcées. Il y eut entre Ini et (y\l)où ’l-KAsim) 101- K’ù’im une série de rencontres; ce dernier requt d’Ifrîk’iyya un secours consistant en quatre-vingts batiments qui vinrent jeter l’ancre à Alexandrie et qui apportaient l’eunuque Soleymûn et Ya‘k’oûl) Ketami, deux braves guerriers. El-Mok’tadir fit aussi partir de T’arsoûs des batiments au nombre de vingt-cinq, porteurs de naplitc et d’approvisionnements et qui étaient commandés par Aboù ’l-Yomn. Une bataille navale eut lieu près de Rosette, et la flotte d’El-Moktadir resta victorieuse : elle brûla nombre de vaisseaux ennemis et tua ou fit prisonniers la plupart des guerriers qui les montaient : Soleyman et Ya‘koiib notamment furent réduits en captivité. Beaucoup de prisonniers furent relâchés, mais il en fut aussi exécuté beaucoup. Soleyman mourut en prison à Miçr, et Ya‘koûb fut transporté à Baghdàd, d’où plus tard il put s’échapper et regagner l’ifrîkiyya . D’autre part, l’armée d’El-K’a’im livra aussi de nombreux combats à celle de Mou’nis, lequel resta vainqueur et reçut alors le surnom de El-Moz’affer. Puis la peste et la disette exercèrent des ravages dans les rangs de Earmée vaincue, qui perdit beaucoup d’hommes et de chevaux; les survivants regagnèrent l’ifrîk’iyya, non sans avoir été l’objet d’une longue poursuite de fa part du vainqueur (1). El-K’â’im rentra à Mehdiyya en redjeb de cette année (2).
[P. 89] En 307 (2 juin 919), Themel, chef d’une expédition navale, infligea une défaite à la flotte du Mahdi
(1) Sur celte expédition, cf. Bayân, i, 184 et 185 ; Ibn Khaldoûn, ii, 52ü, etc.; et Fournel, ii, 13G ; Wüstenfeld, 54. Les deux expéditions de -301 et de 307 sont aussi rappelées par Ibn Khallikân (iii, 181).
(2) 11 faut sans doute comj)rendre ai redjeb 30!) (novembre 921), d’apj-ès le Batjâny i, 190 ; cf. Wüslcnfeld, p. 57, et Fournel, ii, 140.
l’Alide : il tua une partie de ceux qui la montaient et fît pi'isonnier un eunuque de ce prince (i).
[P. 116] Victoires remportées par les Siciliens (2)
En 313 (28 mars 925), les troupes de Sicile commandées par leur émir Sàlim ben Râchid [P. 117| et renforcées par un corps d’armée que le Mahdi avait envoyé d’Ifrîk’iyya, marchèrent contre la Lombardie, y conquirent des cavernes et des tours (3), et se retirèrent après avoir fait un butin considérable. Elles se portèrent ensuite en Calabre et assiégèrent la ville de Tarante, qui fut prise de vive force en ramad’àn (nov.-déc. 926) ; elles mirent après cela le siège devant Otrante et détruisirent les centres habités (des environs). Mais ensuite une grave et violente maladie se déclara chez les musulmans, qui durent se retirer. Les Siciliens ne cessèrent d’ailleurs pas de diriger des incursions contre les possessions des chrétiens en Sicile et en Calabre, et s’y livrèrent au pillage et à la dévastation.
[P. 130] Envoi par le Mahdi d’une armée en Maghreb
En 315, au mois de çafar (avril 927), le Mahdi envoya de Mehdiyya au Maghreb une armée considérable sous les ordres de son fils Aboù’ 1-K’àsim, ce qui était motivé
(1) Cet alinéa paraît faire double emploi avec ce qui vient d’être dit de la défaite de la flotte fatimide près de Rosette. La flotte Abbaside partie de Tarsoùs avait probablement à sa tête et Aboù ’l-Yomn et Themei.
(h Ce chapitre a été traduit par Amari {Bihlioteca;, i, 411); cf. Berbères, ii, 527 ; Bayân, i, 195; Fournel, ii, 161.
(3) Pour traduire ainsi ces derniers mots, il faut corriger le texte et lire c’est ainsi également qu’a traduit Amari {l. l.). Mais
peut-être s’agit-il là de deux noms propres, et alors il faudrait
par la vicloiro remportée par Moli’arnmed ben Klia/er Zenûti sur une aianée de Ketàma et le grand massacre qu’il avait fait de ceux-ci. [P. 131) I.’importancc attribuée parle Mabdi à cette affaii'e (1) lui fit décider* l’errvoi de ces troupes, dont la mise en mar*clie provoqua la dispersion des rebelles. Après avoir poussé jirsqu’au delà de Tàhert, Aboù ’l-K’àsim revint sur ses pas et traça avec sa lance, sur le sol mênae, le plarr d’une ville qu’il fonda, et à laquelle il dorma le nom de Moh’ammediyya, laquelle n’est autr*e que Mesîla (2). L’emplacenaerrt en appartenait aux Benoû Kernlàn, qu’il dépor*ta dans la banlieue de Kayrawàn, comme s’il s’attendait de leur part à quelque mauvais coup; aussi voulut-il avoir aupr^ès de lui cette tribu, où se recrutèrent (peu après) les partisans d’Aboû Yezîd le Kbaredjite. Une nombi^euse population se transporta à Mobammediyya, dont le gouverneur eut ordre d’y accumuler et de garder avec soin des vivres abondants. Ces provisions y restèrent emmagasinées jusqu’à la révolte d’Aboû Yezîd, contre qui marcha El-Mançoùr [le Fatimide], qui tirait de Mobammediyya tout ce qu’il voulait, car il n’y avait pas d’autre ville dans cette région.
En 315 (7 mars 927)^ ‘Abd er-Rali’mûn ben Mohammed ben ‘Abd Allah er-Nâçîr li-Dîn Allah l’Omeyyade se rendit maître de Tolède, qu’il assiégeait depuis quelque temps à cause de l’état de rébellion où elle s’était mise:
entendre « y conquirent Gbîrân et Abradja » ; cf. Fournel, ii, 153.
■ — Sur la date de rexpédition contre Tarente et Otrante, voir Eournel, ii, 161 .
(1) Affaire dont notre auteur ne parle pas, et sur laquelle on trouve des renseignements ailleurs f Berbères^ ii, 523 ; Bayàn, i, 187 et s.; Fourncl, II, 141; Wüstenfeld, 52; Dozy, Musulmans d’Espagne, III, 46).
(2) La fondation en est placée sous l’année 313 et attribuée à ‘Obeyd AHâli par le Baydn (i, 166 et 223) : voir aussi Ibn Khaldoùn, II, 527 ; Fournel, ii, 148, et WiisLenfeld, 65.
il ruina et démolit une grande partie de la ville, qui alors appartenait à l’Islam (1).
[P. 146) En 316 (24 février 928) commença au Maghreb l’affaire d’Aboû Yezîdle Kharedjite, que nous suivrons de près sous l’année 334 {lisez 333).
[P. 212] Mort du Mahdi et avènement de son fils
El-K’â’im
En rebî‘ I 322 (18 février-20 mars 934) mourut le Mahdi Aboù Moh’ammed ‘Obeyd Allah l’Alide à Mehdiyya. Son fils Aboù’ 1-K’âsim cacha cette mort pendant un an, car il craignait que la nouvelle ne détachât les populations de lui. Le Mahdi avait alors soixante-trois ans et avait régné vingt-quatre ans, un mois et vingt jours, comptés à partir de son entrée à Rak’k’âda et de sa reconnaissance en qualité d’Imâm. Il eut pour successeur son fils AboûM-Kâsim Moh’ammed, qui avait été proclamé héritier présomptif et qui, quand il révéla la mort du Mahdi, s’était rendu maître de la situation et avait pris toutes les mesures qui lui avaient paru convenables. Il suivit les traditions paternelles et réduisit à l’impuissance ceux qui se révoltèrent contre lui. L’un des plus redoutables fut Ibn T’âloùt K’orachi, qui se donna dans la région de Tripoli comme étant fils du Mahdi ; (la masse) se souleva avec lui et il marcha contre la ville de Tripoli, dont la population lui résista. Ensuite les Berbères, s’étant convaincus de l’inanité de ses prétentions, le massacrèrent et portèrent sa tête à El-K’â’im (2).
(1) La conquête de Tolède eut lieu en 932 {Baijàn^ ii, 222; Dozy, Mmulmans d’EsiKighe, ii, 348 ; iii, 51). — Notre auteur aurait pu parler des intelligences (jue noua vers cette époque dans le Maghreb le prince Oineyyade d’Espagne f Berbères, iii, 231 ; Baijàn, i, 207 ; II, 219).
(2) Cette révolte est relatée dans des termes presque identiques par le Bayân (i^ 216) et par Ibn Khaldoùn f Berbères, ii, 528).
Ce prince eut nnssi è fnirc ma relier un corps d’armée considérable, que commandait le page ( c‘^9) Meysoùr, contre le Maghi-cb. Ces troupes poussèrent jusqu'à Fez et Tekroùr, et mirent en déroute un Klnàredjitc dont le fils fut fait prisonnier (1). 11 dirigea aussi conti’e le pays chrétien une expédition navale que commandait Yà’k’oûb ben Ish’ûk’ et qui enleva des prisonniers [P. 213] et du butin à Gènes (2). Une autre expédition, dont le commandement fut confié à son eunuque Zeydân et pour laquelle il ne ménagea ni l’argent ni les préparatifs, fut dirigée contre l’Egypte et arriva à Alexandrie ; mais une armée considérable qu’envoya Moli’ammed [ben T’oghdj] Iklichîd pour lui tenir tète, vainquit les Maghrébins, qui durent battre en retraite dans un grand désordre après avoir subi des pertes tant en tués qu’en prisonniers (3).
[P. 232] En 323 (10 décembre 934), El-K’a’im l’Alide envoya d’ifrîkiyya une expédition navale contre les pays francs : les agresseurs conquirent la ville de Gènes, passèrent par la Sardaigne, on ils infligèrent bien des maux aux habitants, et incendièrent de nombreux navires ; ils passèrent aussi par la Corse, dont ils livi'èrent les navires aux flammes, et enfin rentrèrent chez eux sains et saufs (4).
(1) Les faits qui provoquèrent l’expédition de Meysoùr sont racontés ailleurs (Berbères, ii, 529; Bayân, i, 216 et 217 ; ii, 225; Fournel, II, 187; Bekri, 225 et 289, etc). Il faut vraisemblablenient corriger Tekroûr en NoJiOÛr, ainsi que l’a indiqué Wüstenfeld, l l, p. 71.
(2) Cette expédition est aussi relatée par le Baymi (i, 216; Amari, ])ibUoteca, p 412 ; ii, 29). Ce récit fait-il double emploi avec celui de l’année 323 ? Voir Ibn Khaldoùn (ii, 529), qui parle de 324, et ailleurs de 322; Bayân, i, 216; Fournel, ii, 180 et 185; Wüstenfeld, 73.
(3) Cette campagne eut lieu, selon le Bâyan [i, 216) en 323; Cf. Wiistenfeld, 73. Fournel (ii, 203) la place en 324; Ibn Kbaldoùn, sans fixer de date, dit cependant (ju’elle est postérieure à l’expédition dirigée en 324 contre Gènes (Berbères, II, 530).
(4) Cet alinéa est traduit dans la Biblloteca d’Ainari (I, 412). J’ai
[P. 252] Guerre entre les Siciliens et leurs émirs (1)
En 325 (18 novembre 936), les habitants de Girgenti, Tune des villes de la Sicile, se mirent en lutte avec leur émir Sâlim ben Ràchid, dont la nomination avait été faite par le prince Alide d’Ifrîk’iyya El-K’â’im; ses mauvais procédés furent tels que cette ville chassa le gouverneur que Pémir lui avait donné. Sâlim fit marcher contre elle des troupes nombreuses provenant de Sicile et d’Ifrîk’iyya, qui, à la suite d’un violent combat, furent défaites et poursuivies par les Girgentins. Alors Sâlim sortit lui-même contre eux, et à la suite d’un sanglant engagement, en cha‘bân (juin-juillet 937), les rebelles furent mis en déroute. Mais les habitants de la ville (capitule, c’est-à-dire Palerme), voyant la révolte des Girgentins, suivirent cet exemple, et leur insubordination se traduisit par un combat qufils lui livrèrent en dhoù’lk’a‘da de cette année (sept.-oct.). [P. 253] L’émir put cependant les forcer à fuir et assiégea la cité; mais il informa El-K’â’im à Mehdiyya que les Siciliens s’étaient soustraits à son obéissance et lui demanda des secours pour leur tenir tête. El-K’â’im lui envoya des troupes de secours commandées par Khalîl ben Ish’âk’; mais ce dernier, à son arrivée en Sicile, ne put que constater avec plaisir les sentiments de fidélité des habitants, qui se plaignirent à lui des procédés injustes et tyranniques de Sâlim ; la démarche faite par les femmes et les enfanls, qui vinrent en pleurant lui exposer leurs griefs, attendrit le cœur de ses soldats, qui mêlèrent leurs
adopté la leçon « Corse » au lieu de Karkesia ou Césarée d’Ibn Khaldoùn (ii, 529) ; la correction de Wüstenfeld (p. 73) en « K’arkenna» est également très vraisemblable. Cf. Fournel, ii, 186.
(1) Ce chapitre est également traduit dans la Biblioteca (i, 413). Cf. Fournel, ii, 210.
larmes à celles de ces malheureux. Les hahilaiits de diverses villes, uolammeiiL de Gir'^eiili, se rendirent auprès de Klialîl; mais à leur aia-ivée Salim alla les ti'ouver et leur annonça qu’El-K’à’im avait envoyé ce général pour venger ceux de ses soldats dont ils avaient causé la mort; aussi ces paroles les rejetèrent-elles dans la rébellion (Ij.
Klialîl commença à construire une nouvelle ville sur le port même de la ville (de Païenne), la lortifia soigneusement, détruisit une grande partie de rancienne, dont il enleva les portes et donna à sa création le nom d’El- Khàliça (la parc); la population eut {lour celle construction à beaucoup peiner. La connaissance de ces faits inspira des craintes aux Girgenlins, qui ne doutèrent plus de la véracitiî de ce que leur avait dit Salim, et qui, eux aussi, fortifièrent leur ville et firent des préparatifs de guerre. En djomûda 1 326 (5 mars-3 avril 938), comme Klialîl s’avançait pour les assiéger, les habitants firent une sortie et lui livrèrent un sanglant combat. 11 les assiégea néanmoins pendant une période de huit mois, où il ne se passa pas un jour sans combat; mais riiiver étant venu, il partit en dlioù’ 1-Ii’iddja (23 septembre 938) et retourna s’installei* à El-Kliàliça.
Quand commença l’année 327 (28 oct. 938), les habitants de tous les cliateaux-forts ainsi que ceux de la ville de Mazera se soulevèrent contre Khalîl à l’instigation des Gii’gentins; ils lancèrent des colonnes expéditionnaires dans toutes les directions, et la situation devenant grave, ils adressèrent une demande de secours à l’empereur de Constantinople, qui leur fit parvenir des vaisseaux chargés de soldats et de vivres. Khalîl, de son côté, s’adressa à El-K’â’im, qui lui envoya de nombreux guerriers; alors il se mit en campagne à la tête des Siciliens (restés fidèles), assiégea et prit le fort
(1) Sur io rôle joué j)ar Klialîl ben Ish’âk’ conqiarcz le récit du Baijdn (i, 2;’3)-, traduit dans la JJlbiioleca, ii, 29. Cf. Pouriiel, ii, 213.
de Caltavuturo (jJ S^xJi) ainsi que celui de Caliabellotta 11 entama ensuite le siège de Platano
devant qui il resta jusqu’à la fin de 327 et d’où il partit quand commença l’année 328 (17 oct. 939) [P. 254] pour assiéger Girgenti; mais il se retira aussi de devant celle-ci après l’avoir bloquée longtemps, y laissant toutefois un corps d’armée qui poursuivit le siège sous le commandement d’AboûKhalaf ben Hâroùn jusqu’en 329 (5 oct. 940). Beaucoup d’habitants s’étant alors réfugiés en pays chrétien, ceux qui restaient demandèrent quartier; cela leur fut accordé à condition qu’ils sortiraient du fort. Mais à la suite de leur sortie et malgré les stipulations, ils furent envoyés à la ville (capitale). Dans cette situation, les autres places fortes firent alors aussi leur soumission. Les régions musulmanes étant ainsi rentrées dans l’obéissance, Khalîl retourna en Ifrîk’iyya en dhoù’ 1-hiddja 329 (26 août- 24 sept. 941), emmenant avec lui les principaux Girgentins; il les embarqua dans un navire qu’il fit couler en pleine mer, de sorte que tous furent engloutis (1).
En 325 (18 nov. 936), les Francs envahirent l’Espagne musulmane, y tuèrent du monde et en emmenèrent du butin et des captifs. Parmi les gens connus qui trouvèrent la mort dans cette agression figure Djahh’àf ben Yomn, kàdi de Valence (2).
[P. 264] En 326 (7 nov. 937), naquit le çâh’ib Aboû’l- K’ûsim Ismâîl ben ‘Abbûd.
[P. 268] Troubles en Espagne
En 327 (28 oct. 938), eut lieu à Santarem la révolte d’Omeyya ben Ish’ûk’ contre ‘Abd er-Rah’man l’Omey-
(1) Il fît mettre le feu au bâtiment, selon Ibn Klialdoùn (Desvergers, 165).
(2) Le Bayàn, sous l’année 325, ne mentionne pas d’attaque
yade. Lacansocn fut le meurtre de son frère Ali’med, vizir* d’^Alrd cr-Fiali’màu, ordonné par ce prince (1). JOn apprenant cet événement, Omeyya, ({ui était alor’s à Santarem, se révolta et se rendit auirrès de liodmîr, roi de Galice, à qui il fournit des l'enseignements sur les points faibles du pays musulman. Plus lai*d, comme un jour il était allé à la chasse, les siens lui feianèrent rentrée de la ville, et il se réfugia aupi-ès de Uodmîr, « qui fit de lui son ministre. Au coui*s d’une incursion
que fit ‘Abd er-Rab’mân en Galice, une rencontre eut lieu en cette année entre lui et le prince chrétien : les Galiciens furent mis en fuite, beaucoup furent tués, et ‘Abd er-Kah’mûn les serra de très près ; mais ensuite les chrétiens reprirent l’offensive et firent des musulmans un grand massacre. Rodn^iîr, qui voulait poursuivre ses avantages, en fut détourné par Omeyya, qui lui représenta la force et la valeur de l’ennemi, et le poussa au pillage. Après sa défaite, ‘Abd er-Rah’mân réunit de nouvelles troupes pour combattre les Galiciens, les harcela de tous côtés et leur infligea des pertes en hommes doubles de celles qu’il avait éprouvées.
Plus tard ‘Omeyya demanda grâce à ‘Abd er-Rah’màn,
* qui l’accueillit avec honneur.
[P. 315] Révolte d’Aboû Yezîd le Khâredjite en Ifrîkiyya
En 333 (23 août 944), la grande puissance acquise par Aboù Yezîd en Ifrîkiyya et le nombre de ses partisans
chiéticnne ; celle où périt ce kùJi est de 327, d’après Adh-Dhabbi, 6d. Codera^ ri” 630.
(1) La révolte d’Oiiieyya est antérieure à rexécution d’Ali’med, d’après le lécit de Dozy {Mus. (l'Espagne, iii, 56 et 57). Le Bayàn n’en parle pas. i^e récit le plus détaille est fourni par Mas'oùdi, li-aduit dans les licchcrches, de Dozy, 2“ éd.,t. i, p. 181 ; 3« éd., p. 165 (cün'es[)oiidaiit à i, 363, et iii, 72 de l’édition de I^aris).
lui permirent de mettre en fuite les troupes qui lui furent opposées (1). Cet homme, originaire des Zenata, avait pour père Kendad, qui était de la ville de Tawzer en Kastîliya et qui se rendait au Soudan pour les. besoins de son commerce; ce fut là que naquit Aboû Yezîd d’une concubine Hawwârienne, que Kendad ramena à Tawzer. Ce fut dans cette ville que fut élevé Aboû Yezîd, qui apprit le Koran et qui, par suite des rapports qu’il eut avec des Nakkàriens, conçut du penchant pour les doctrines de cette secte. De là il se rendit à Tàherl, où il resta à enseigner les enfants jusqu’à l’époque où Aboû ‘Abd Allah Chîû alla à Sidjilmàsa chercher le Mahdi. [P. 316] Il partit alors pour Tok’yoûs, où il acheta une propriété et continua d’y donner l’instruction aux enfants. Sa doctrine consistait à déclarer impies les orthodoxes (iljl à permettre de prendre le bien d’autrui, de verser le sang et de se révolter contre l’autorité. 11 commença alors à censurer les actes et les croyances de son entourage, et quelques hommes, persuadés de sa supériorité, vinrent se joindre à lui, ce qui se passait du temps du Mahdi, en 316 (24 février 928). Cela dura ainsi jusqu’à ce qu’il eût acquis de la puissance et réuni de nombreux prosélytes, et alors, sous le règne d’El-K’à’im, fils du Mahdi, il se mit à faire des incursions et à se livrer à la destruction par le feu et à d’autres désordres. Pénétrant dans le territoire soumis
(1) Sur la révolte de cet hérésiarque, on peut voir notamment le Baijàn^ i, 198 et 2*24, où so trouve sa généalogie ; Ibn Khaldoun, Berbères, ii, 530, et ni, 201 ; Ibn Hammâd {Jowmal asiatique^ déc. 1852, p. 470, et Berne africaine, xiii, p. 425) ; Bokri, passim ; Ibn Haukal, 48, 49 et 69 ; Fournel, ii, 223 ; Wüstenfeld, 74 ; Dozy, 3Ius. d’Espagne^ ni, 66; Tidjâni ; le Nodjoûm, n, 311 et 320, etc. Son nom est oidhographié Makliled (ou Mokhalled V) ben Keydàd (ou Kendad, qui serait la forme correcte, d’après Aboulféda, ap. Ibn Khallikân, i, 221 n.). Ibn Adhari avance d’un an la date de scs premiers succès guerriers et donne la date de 332 au lieu de 333 qu’on lit dans notre texte.
n ce prince, il «nssiégen Bnglinya et mit on dcîrouto les nom])renx soldats qui la défeiKhaient ; il assi(igca K’ast’îliya en 333 (23 août 944), coïKiuit d’('d)0ssa et Moddjâna, dont il démolit les fortifications, mais en amnistiant les habitants, et pénétra à Mormadjonna. Ce fut on cet endroit qu’un habitant vint le trouver ])our lui offrir un bel (âne gris, dont Aboû Yezîd fit à peartir do ce jour sa monture. lAii-méme était un laid petit homme tortu qui se vêtait d’une courte djobba de laine.
Il battit ensuite les Ketàma et envoya contre Scbîba un corps de troupes qui s’en rendit maître; le gouverneur de cette place fut crucifié. Puis il marcha contre Laribus, qu’il conquit et livra an pillage et à rincendio; les habitants furent massacrés dans la grande mos(iuéo même, oii ils s’étaient réfugiés. L’annonce do ces événements fit concevoir aux habitants do Mehdiyya une haute idée de sa puissance, et ils rappelèrent à El-K’â’irn que, Laribus étant la porte de l’iirîkiyya^ la prise de cette ville avait indiqué la fin du pouvoir dos Aghlabides: « Aboû Yezîd », répondit le prince, « doit nécessairement arriver jusqu’au Moçalla, mais il n’ira pas plus loin ». 11 envoya, cependant, des troupes pour défendre le pays, notamment un corps d’armée à Rak’k’ada et un autre à K ayrawan, tandis que d’autre part il concentrait ses troupes. Aboêi Yezîd eut peur et résolut de (se borner à) ravager l’Ifrîkiyya et à en massacrer les habitants. El-K’a’im mit à la tête des soldats qu’il avait réunis son page Meysoûr et en détacha une partie, sous le commandement du page Bochra, à Bâdja. Aboû Yezîd, informé de ce dernier mouvement, laissa ses bagages en arrière et se porta avec sa cavalerie contre Bochra, fju’il atteignit à Badja; mais il fut battu, et ses troupes se dispersant le laissèrent avec environ quatre cents combattants : « Suivez-moi », leur commanda-t-il alors, « et marchons sur les tentes de l’ennemi à son insu ! » La manœuvre réussit, et Bochra dut s’enfuir à 'J'unis, laissant sur le terrain quantité de chefs keta-
miens et d’autres soldats (I). Aboù Yezîd alors pénétra à Bâdja, qu’il incendia et pilla; les enfants furent massacrés et les femmes enlevées. [P. 317} Il adressa alors des messages aux tribus (berbères) pour demander leur adhésion, et elles se joignirent eu effet à lui. On commença alors à fabriquer des tentes, des drapeaux et des engins de guerre.
Après sou retour à Tunis, Bochra convoqua le peuple, à qui il fît des distributions d’argent, et quantité d’hommes le rejoignirent : il les organisa et les expédia contre Aboù Yezîd. Un corps de troupes que leur opposa celui-ci fut mis en déroute, et les partisans de Bochra regagnèrent Tunis chargés de butin. Mais une guerre civile éclata dans cette ville, dont les habitants pillèrent l’hôtel de leur gouverneur, lequel prit la fuite. Les insurgés s’adressèrent alors à Aboù Yezîd, qui leur accorda l’amnistie et leur donna pour chef Rah’moùn, l’un des leurs, tandis que lui-même se transportait à Fah’ç Aboû-Çâlih’ (2) ; mais la population, qui eut peur de lui, gagna K'ayrawân, bien qu’une bonne partie, obéissant aussi à la terreur, le rejoignît. Bochra, obéissant à l’ordre d’El-K'ahm, se rapprocha des lieux où était Aboù Yezîd pour s’enquérir de ses mouvements. Celui-ci, qui en fut informé, envoya contre lui un détachement dont le chef avait ordre de pratiquer le meurtre et le pillage et d’appliquer des châtiments exemplaires de nature à semer la terreur. Ces instructions furent suivies, mais Bochra livra bataille à ses adversaires, les mit en déroute, leur tua quatre mille hommes et ht cinq cents prisonniers, qiLil envoya enchaînés à Mehdiyya, où la populace les massacra.
(1) Voir le récit de Tidjâni fJourn. as., 1852, ii, 101). Au lieu de Bochra., on lit Bicfir dans Ibn Aboù Dinâr Kayrawâni, p. 55 du texte.
(2) Il a été parlé plus haut de cette localité, p. 32. Voir également Wus-tenfeld, p. 77.
Conquête de K’ayrawân et de Rak’k’àda par Aboû Yezîd
Cette défaite remplit de colère Aboû Yezîd, qui réunit des masses de combattants et s’avança contre les Ketama dans la presqu’île (de Baclioù). Les éclaireurs des deux armées se l'encontrèrent et en vinrent aux mains, mais ceux des Ketama furent batlus, et les Bei'bères les poursuivirent jusqu’à Bak’k’Ada. Al)OÛ Yezîd campa d’abord avec cent mille combatlants à l’ouest de K’ayi'awàii ; le lendemain il ti'ansporta son camp à l’est de Ivuk’k’àda, dont le gouverneur Kbalîl, insouciant de l’ennemi, n’avait i)r‘is aucune mesure de défense : en vain le peui)le se rendait-il auprès de lui pour l’avertir qu’Aboù Yezîd était proche, il défendait que personne sortît pour le combattre, sC'boi'nant à attendre l’arrivée de l’armée commandée par Meysoùr.
Alors Aboû Yezîd, mis au courant de ses dispositions, fit attaquer la ville par une partie de son armée; la lutte s’engagea, et un sanglant combat, soutenu par les habilaïus de K’ayrawan, leur fut défavorable et leur coûta des pertes sensibles. Kbalîl n’était pas parmi eux, mais il dut, malgré lui, poussé par les cris de la population, faire une sortie par la Porte de Tunis. Alors Aboû Yezîd lui-même s’avança, [P. 218] et Kbalîl, mis en fuite sans combattre, rentra à K’ayrawan et s’installa dans sou palais, dont, toujours attendant l’arrivée de Meysoûr, il ferma la porte. Ses soldats firent de même, et les Berbères pénétrèrent dans la ville, où ils se livrèrent au meurtre et aux excès; (seuls) quelques habitants firent de la résistance aux extrémités de la ville. Aboû Yezîd envoya alors à Kayrawàn un corps de troupes (a)mmandé par l’un des siens, Ayyoûb Zawîli, (]ui, y étant entré à la fin do çafar, la livra au pillage et
au massacre et y commit des monstruosités. Khalîl, qu’il assiégea dans son hôtel, en sortit avec les siens sous promesse de quartier ; il fut expédié à Aboû Yezîd, qui le fit exécuter. Les cheykhs de Kayrawan se rendirent alors auprès de l’hérétique, qui était ù Rak’k’ada, et après lui avoir présenté leurs salutations, réclamèrent l’amnistie; il les traîna en longueur tandis que les siens continuaient à massacrer et à piller, et quand ils renouvelèrent leurs plaintes en disant que la ville était en ruine, il leui* répondit; « La Mekke et Jérusalem ne l’ont-elles pas été aussi? .» 11 accorda cependant l’amnistie, mais un parti de Berbères, qui continuait le pillage, ne se retii'a que par crainte de Meysoùr, qui arrivait avec des forces considérables. Ce dernier n’était plus bien éloigné de Kayi’awàn quand Ll-K'à’im apprit que des Benoù Kemlàn avaient entamé des pourpai'lers avec Aboù Yezîd à l’effet de lui livrer Meysoùr; il écrivit donc à son général pour qu’il se tînt sur ses gardes et les éloignât. Ces gens alors retournèrent auprès d’Aboù Yezîd, lui disant que, s’il se hatait, la victoire était à lui. L’hérétique se mit en marche le jour même et engagea une sanglante bataille; son aile gauche fut mise en déroute, ce que voyant il chargea contre Meysoùr, dont les compagnons furent dispersés. Comme Meysoùr voulait faire faire une volte à son cheval, celui-ci s’abattit et démonta son cavalier; ceux qui l’entouraient s’efforcèrent de le défendre, mais les Benoù Kemlan qu’il avait chassés survinrent, et le combat redoubla de violence. Meysoùr finit par être tué, sa tète fut envoyée à Aboù Yezîd et ses troupes se débandèrent (1). Le vainqueur envoya partout des lettres relatant sa victoire, tandis
(1) Cette bataille fut livrée à El-Akli\vân (ou Thenict el-Akhweyn) entre Kayrawan et Mehdiyya, le 10 rebî‘ I 333 (31 oct. 944) ; voir Bekri, p. 78; Bayân, i, 22G ; liist. des Berbères, ii, 532; Fournel, II, 239; Wüstenfeld, 78. Le nom de Meysoùr est écrit Meysera dans Bekri (voir aussi p, 320) ; dans le Bayàn (i, 216 et 226)^ on rencontre les deu.x formes.
que la tôto de Meysoûr était promenée dans les rues do Kayrawan.
La nouvelle de cette défaite inspira des craintes à Ll-K’îVim et à ceux qui rentonraient à Melidiyya; la population des faubourgs émigra dans la ville pour y jouir de la protection que présentaient les fortifications. Mais El-K’ii’im s’y opposa et fit des promesses do victoire, de sorte que ces gens rentrèrent à Zawîla et s’y préparèrent au siège. Pendant deux mois et huit jours, Aboû Yezîd demeura [P. 310] dans les tentes de Meysoûr, envoyant dans toutes les directions des colonnes qui rapportaient du butin. L’une d’elles fut dirigée contre Sonsse, qui fut emportée l’épée à la main : les hommes furent massacrés, les femmes réduites en captivité et la ville incendiée (1). Les envahisseurs fendaient les parties génitales des femmes, les éveiitraient, si bien que rifrîkiyya ne présenta bientôt plus ni un champ cultivé ni un toit debout; les habitants se réfugièrent à Kayrawan nu-pieds et sans vêtements, et ceux qui ne devenaient pas esclaves périssaient de faim et de soif.
A la fin de rebî‘ I 333(mi-nov. 944), El-K’a’im fit creuser des fossés pour enceindre les faubourgs de Melidiyya, et envoya des messages à Zîri hen Mennad, chef des Çanhàdja, ainsi qu’aux chefs des Ketama et des tribus (berbères) pour les appeler à se eoncentrer à Melidiyya et à combattre les hérétiques, de sorte que ces chefs se mirent en mesure de le rejoindre.
Siège de Mehdiyya par Aboû Yezîd
Aussitôt qu’Aboù Yezîd eut appris les préparatifs auxquels se livraient les Çanhàdja, les Ketàima et
(1) Cf. Pekri, 8.) ; Tidjâni, Joiini. as ^ 1852, ii, 106 ; 1853, i, 367. Süusso se révolta ensuite et liit vaiiieiiient assiégée l’année suivante, c'est-à-dire en 331, i)ar Aboù Yezîd (voir Jllat. des Berbères, ii, 532^ n. ; Pourncl, 11, 240 et 252; WUstenfcld, 79, 83 et 85),
autres pour secourir El-K’a’inij il s’avança vers Mehdiyya et établit son camp à quinze milles de là. Il lança du côté de cette ville des colonnes qui pillaient et massacraient tout, de sorte que toute la population se réfugia dans l’enceinte. Les Ketôrna et les guerriers d’El-K’à’im tombèrent d’accord, quand ils apprirent que les troupes ennemies s’étaient disséminées pour faire des expéditions, pour faire une sortie et attaquer le camp d’xAboù Yezîd, le jeudi 21! djomàda I (9 janv. 945) (1). Aboù Yezîd, qui fut informé de leur projet, fît marcher contre eux son fils Fad’l, qui venait d’arriver de Kayrawan avec un corps d’armée; la bataille s’étant engagée à six milles de îvlelidiyya (2), Aboû Yezîd sauta sur sa monture dès qu’il le sut et partit à la tête des partisans qui étaient restés auprès de lui. Il trouva les siens en déroute et ayant déjà subi des pertes sérieuses ; mais les Ketàma, sitôt qu’ils l’aperçurent, s’enfuirent sans plus combattre, poursuivis par l’hérétique jusqu’à la Porte de la Victoire. Un groupe de Berbères franchit cette porte, et peu s’en fallut qu’Aboù Yezîd n’emportàt la ville. Il regagna ensuite son camp. Il attaqua encore yiehdiyya, à la fin de djomàda II, du côté de la Porte de la Victoire, tandis' que Zawîla fait face à la Porte de Bekr (3). [P. 320] Il prit position sur le fossé nouvellement creusé, où se trouvait une troupe de nègres, et engagea le combat avec eux; puis il se jeta dans la mer avec les siens, et ils arrivèrent, leurs montures ayant de l’eau jusqu’au poitrail, à dépasser les fortifications récemment installées. Alors les noirs s’enfuirent, poursuivis par Aboù Yezîd, qui arriva jusqu’à la porte de
(1) Le siège proprement dit avait, selon d’autres, commencé en djomàda I (Fournel, ii, 243).
(2) A Souk-el-Ali’ad , selon Tidjàni f Journal as., 1853, i, 365), ou sur le Wâdi’l-Malh’ selon Bckri (p. 73) et le Bayân (i, 226); cf. Fournel (ii, 242).
(3) Je n’ai pas trouvé ailleui s le nom de cette porte, que des mss écrivent Bekka, [jeut-étre le Bak’k’a de Bekri, p. 76.
Mclidiyya proche du Mocolla, de sorte qu’il éhoil à une portée de llèche de la ville (1). Ses soldats se dispersèrent alors dans Zawîla pour piller et massacrer, tandis que les halhtants demandaient quardier. I.a lutte se poursuivait du côté de la Porte de la Victoire entre les Ketama et les Berbères, qui igaioraient ce (pie Taisait Aboù Yezîd de l’autre côté. Une charge des Ket.àrna mit leurs adversaires en déroute, et ils commencèi*ent à les massacrer. Informé do ce fait ainsi (pie de l’ariâvée de Zîri ben Alennad et des Çanbûdja, Aboù Yezîd jugea (pi’il était dangereux de rester, et il se dirigea vei's la Poi te de la Victoire pour prendre à revers, Unnhours battant et étendards déployés, Zîri et les Ketama. Ce mouvement fit croire aux gens des faubourgs qu’El-K’a’im en personne avait fait une sortie, et, l'eprenant courage, ils se battirent avec une nouvelle ardeur eu poussant le cri Allâ/i akbar. Aboù Yezîd se trouva tout décontenancé, et, comme il fut reconnu, des attaques qui on voulaient à sa vie furent dirigées contre lui. Il devint ainsi le centre d’une lutte acharnée, et alors quelques-uns des siens démolirent une muraille par où il passa; il put ainsi se tirer de là pour regagner, après le coucher du soleil, l’endroit qu’il occupait d’abord. Ses compagnons, qui continuaient de lutter contre les nègres, reprirent courage en le voyant (hors de danger), de sorte que leurs adversaires battus se débandèrent.
Aboù Yezîd gagna alors Tbernoùt’a (2), où il creusa un fossépour couvrir son armée; ilyfutrejoint par une foule considérable de guerriers berbères venus de l’Ifrîk’iyya, de Nefoùsa, du Zàb et des points les plus éloignés du Maghreb. Il soumit alors Melidiyya à un blocus très rigoureux, si bien qu’il ne laissa plus personne ni y
(1) C’est lüi-s de (;ette seconde attaque qu’Aboù Yezîd arriva jusqu’au Moçalla, selon la prédiction (pii avait cours chez les Falijïiides; c’est ce qui résulte du l'écit de notre auteur et de celui d’ihn Khaldoùn (ii, 533).
(2) Bekri et Tidjâni oi tliograpliieiit (( Ternoùt’ «.
entrer ni en sortir; puis, le 22 djomûda II (8 février 945), il tenta contre cette ville une furieuse attaque où périrent plusieurs des principaux officiers de Tarmée d’El-K’â’im et où Aboû Yezîd se lança audacieusement jusque tout près de la porte. Un nègre qui le reconnut saisit sa monture par la bride en criant : « Voilà Aboû Yezîd; massacrez-le ! » Mais un des compagnons de l’hérétique trancha la main du nègre et sauva ainsi son maître. En présence de la défense acharnée d’El-K’à’im, Aboû Yezîd écrivit au gouverneur de K’ayrawàu [P. 321] de lui envoyer les habitants de cette ville en état de combattre, et quand 11 eut reçu ce renfort, il renouvela son attaque le 30 redjeb (18 mars 945) ; en dépit de son acharnement, il fut complètement battu, non sans avoir perdu un certain nombre des siens et la plupart des Kayrawàniens. 11 tenta ensuite unequatrième et terrible attaque dans la deinière décade de chawwàl (mi-juin) et (n’ayant pas réussi) il se retira dans son campement. Comme quantité de gens avaient dû quitter la ville à cause du haut prix et de la rareté des vivres, El-K’à’im ouvrit alors les greniers que le iNlahdi avait remplis d’approvisionnements et en distribua le contenu à ses soldats. Le peuple fut soumis à de dures épreuves et fut réduit à manger les bêtes de somme et les cadavres ; la plupart des artisans et des marchands durent sortir de la ville, où il ne resta plus que les militaires éc/yo/zû) ; or les Berbères s’emparaient de ceux qui voulaient s’échapper, les tuaient puis les éventraient pour chercher de l’or dans leurs entrailles.
Une armée de Ketàma s’étant alors rassemblée à Constantine, Aboû A^ezîd, craignant qu’elle ne l’attaquat, envoya contre elle un de ses officiers à la tête de nombreux guerriers Warfeddjoûma et autres, lequel battit et dispersa cette armée. De toutes parts les Berbères rejoignaient Aboû Yezîd, et après s’ètre livrés au pillage et au meurtre, ils rentraient chez eux, de sorte qu’ils anéantirent tout ce que renfermait i’Ifrîkiyya ; mais
quand il ne resta plus l'ien à piller, ils s’al)stinrent, cl ce chef ne gîirda ])lus auprès de lui que les gens de l’Aurès et les Benoù Kcmlân.
Quand El-K’<‘Vim coijuut cette situation, il dirigea contre lui, le 0 dlioû’l-k’a‘da 383 (10 juin 045), une attaque qui fut très chaude ; le lendemain, il voulut recommencer, mais ses adversaires ne sortirent pas pour le combattre, car Aboù Yczîd avait fait chercher des renforts dans l’Aurès [et les attendait]. Les troupes d’El- KkVim étant ensuite revenues à la charge, il franchit le fossé qui enceignait son camp, et une lutte ardente s’engagea. Aboù Yezîd, après avoir perdu un certain nombre des siens, fut vivement affecté par la mort d’nn de ses principaux partisans et rentra en dedans du fossé, puis il recommença le combat. A la faveur d’nn vent violent et qui obscurcit l’atmosphère à tel point que les soldats ne se voyaient plus les uns les autres, (P. 322] les assaillants furent repoussés après avoir subi des pertes, et le siège de Mehdiyya se poursuivit comme auparavant, tandis que quantité d’habitants quittaient la ville pour se réfugier en Sicile, à Tripoli, en Égypte et en pays chrétien (i). Le dernier jour de dhoù’Ik’aYla (î3 juillet), Aboù A'ezîd, qui disposait alors de troupes très nombreuses, attaqua Mehdiyya ; mais les Ketùma firent choix de deux cents cavaliers d’élite qui, fonçant comme un seul homme, tuèrent quantité d’agresseurs et en firent un nombre égal prisonniers ; peu s'en fallut qu’ils n’arrivassent jusqu’à Aboù Yezîd meme, autour duquel ses soldats se serrèrent pour le tirer de ce mauvais pas. Enchantés de ce succès, les gens de Mehdiyya emmenèrent dans la ville leurs prisonniers garrottés.
Quand l’année 334 (12 août 945) commença, le siège se
(1) Plus haut, notre; auteui’ kii-niêine a dit (pi’il ne restait plus dans la ville bloepiée (pie l’éleineiii militaire, ainsi que Foui’uel (II, 248) le relève avec raison.
poursuivait toujours. Eu moh’arrem (août-septembre), parut en Ifrîkiyya un homme qui appela les populations à lui et qui vit un grand nombre d’hommes reconnaître son autorité ; il se disait Abbaside, prétendait venir de Baghdàd et était porteur de drapeaux noirs. L’un des partisans d’Aboû Yezîd s’empara de lui et l’envoya à son maître, qui le fît exécuter. Ensuite, certains compagnons de ce chef s’enfuirent à Mehdiyya par suite de l’animosité qu’avaient soulevée en eux les auteurs de délations portées auprès de lui. Ils firent une sortie de concert avec les soldats d’El-K’âdm et battirent les compagnons d’Aboù Yezîd, qui alors se dispersèrent; il ne resta plus auprès de lui que les Hawwara, les gens de l’Aurès et les Benoû Kemlân qui continuèrent à le soutenir (1).
Aboû Yezîd s’éloigne de Mehdiyya
A la suite des désertions que nous venons de signaler, les chefs qui lui étaient restés fidèles tinrent conseil et annoncèrent qu’ils allaient partir pour Kayrawan à l’effet d’y rassembler des Berbères de toutes provenances pour ensuite rejoindre Aboû Yezîd, car ils se souciaient peu qu’El-K’â’im, mis au courant de la situation, marchât contre eux. Ils se mirent donc en route avec la plus grande partie des troupes, sans avoir même consulté Aboû Yezîd, qui envoya après eux des messagers pour les rappeler. Sa démarche étant restée sans effet, luimême partit précipitamment à leur suite avec trente hommes et en abandonnant tous ses bagages. 11 arriva le 6 çafar (16 septembre) à Kayrawan et campa au Moçalla sans qu’aucun Kayrawanien sortît au-devant
(1) Sur la mort de Yah’ya ben Idris, qui serait survenue à Mehdiyya pendant le siège de cette ville, voir Fournel, ii, 248 ; Bekri q). 283 et 285) donne les deux dates de 331 et 334.
de lui, [P. 323] à l’exception toutefois du gouverneur, tandis que les enfants rentouraient en jouant et en ricanant.
Quand El-K’â’im connut ce départ, la population courut aux bagages abandonnés et y trouva les vivres, tentes, etc., intacts; cette prise les réconforta et leur permit de se remettre des rigueurs du siège, car les vivres tombèrent à bas prix. Le ])rince, de son côté, envoya partout des gouverneurs chargés de chasser ceux qu’avait installés Aboû Yezîd. Le petit nombre des soldats d’Aboù Yezîd fit que les Kayrawâniens, redoutant El-K’û’im, songèrent d’abord à s’emparer de lui; ils n’osèrent cependant pas le faire et écrivirent à El-K’a’im pour lui demander quartier, ce qui leur fut refusé. Aboû Yezîd, informé de ce qui se passait, blama l’inaction du gouverneur de K’ayrawan, qui s’occupait de banquets et d’autres parties de ])laisir, et lui intima l’ordre d’envoyer ses ti'oupes au combat. Ce gouvei*neur obéit (en apparence), mais après avoir adressé à ses soldats de bonnes pai'oles et leur avoir montré ce qu’ils avaient à redouter de la colère d’El-K’â’im, de sorte qu’ils rejoignirent celui-ci. Tout cela fut colporté de bouche en bouche, et de partout des troupes lui arrivèrent. Or les habitants des villes et des bourgades, quand ils avaient appris la dispersion de l’armée ennemie, s’étaient -emparés de leurs gouverneurs respectifs, tuant les uns et envoyant les autres à Mehdiyya; les habitants de Sousse, notamment, s’étaient révoltés, avaient fait main basse sur un certain nombre de partisans d’Aboù Yezîd et les avaient expédiés à El-K’û’im, qui leur en témoigna sa reconnaissance par l’envoi de sept batiments chargés de vivres.
Après avoir réuni toutes ses troupes, Aboû Yezîd envoya dans toutes les directions des corps d’armée qui avaient pour instructions de tout massacrer, piller et détruire et d’incendier les lieux habités. Le gros de ses forces pénétra à Tunis l’épée à la main le 20 çafar 334
(30 sept. 945), y fit prisonniers les femmes et les enfants, massacra les hommes et ruina les mosquées; nombre d’hommes se noyèrent dans la mer, par où ils tâchaient de se sauver. Des troupes qu’El-K’â’im envoya au secours de Tunis furent attaquées par celles d’Aboù Yezîd, et à la suite d’une lutte sanglante furent honteusement battues ,
La nuit qui survint leur permit de se réfugier au Djebel er-Raçâç et de là à Çat’foûra (1) ; leurs adversaires^ qui les poursuivaient toujours, les rejoignirent alors, mais l’armée d’El-K’à’im tint ferme et resta cette fois victorieuse, non sans avoir fait un grand massacre qu’elle continua jusqu’à son entrée à Tunis, [P. 324] le 5 rebî‘ I (14 octobre) ; elle en expulsa le petit nombre d’ennemis qu’elle ne mit pas à mort, et y trouva quantité de vivres. A la nouvelle de ces événements, Aboù Yezîd confia un corps de troupes à son fils Ayyoùb, qui, reU' forcé par les soldats échappés à ce massacre, marcha de nouveau contre Tunis^ en livra le reste aux flammes et égorgea ceux qui y étaient retournés. Il se tourna vers Bâclja, y entra l’épée à la main, égorgea les soldats d’El-K’à’im et mit le feu à la ville. Le nombre des morts, des prisonniers et des ruines fut, dans cette période, au-delà de ce qu’on peut dire.
Quelques hommes s’étant alors entendus pour égorger Aboù Yezîd, firent connaître leur projet à El-K’â’im, quî les encouragea par ses promesses ; mais la victime désignée apprit ce qui se tramait, et fit exécuter les conjurés. Des Berbères pénétrèrent de nuit chez un habitant de Kayrawân, à qui ils enlevèrent ce qu’il possédait, en outre de ses trois filles vierges. Quand le peuple se réunit dans la’grande mosquée pour dire la prière de l’aurore, cet homme se leva et raconta en poussant des cris de désespoir ce qui lui était arrivé;
(1) Fournel (ii, 2551 croit qu’il y a lieu de déplacer ces cinq derniers mots et d’entendi-e qu’Ayyoûb, fils d'Aboù Yezîd, rallia à Çatfoùra les soldats échappés au massacre de Tunis,
les nssistants alors sc mirent à crier avec lui et une grande foule se porta auprès d’Aboîi Yezîd, à qui elle fit entendre des paroles violentes. Celui-ci s’excusa, calma ces exaspérés et leur lit rendre les trois jeunes filles. Ils s’éloignaient quand ils trouvèrent sur leur chemin un cadavre qu’on leur dit être celui d’un homme tué par Fad’l hen Ahoû Yezîd, qui s’était ainsi débarrassé du mari d’une jolie femme pour enlever celle-ci. La foule porta le cadavi*eà la grande mosquée, disant qu’on ne pouvait i)lus que reconnaître l’autorité d’Ll-K’a’im et songeant à assaillir l’hérésiarque. Alors les compagnons d’Ahoû Yezîd, s’assenildant auprès de celui-ci, lui exprimèrent leur blâme, lui disant : Tu as ainsi ouvert coiJtre toi-mème une porte que tu n'es pas en état de manœuvrer, d’autant plus qu’El-K’û’irn est proche de nous ». En conséquence, il réunit les habitants de la ville, à qui il fit ses excuses en leur promettant que dorénavant il ne tuerait ni ne pillerait plus et qu’il respecterait leurs femmes. Or des captifs de Tunis étant arrivés pendant qu’ils se trouvaient encore auprès do lui, la population se jeta sur eux et leur rendit la liberté.
‘Ali hen Tl’amdoùn, officier d’El-K’a’iin, avait reçu de celui-ci l’ordre de réunir des guerriers et autres combattants qu’il pourrait trouver dans la région de Mesîla; il leva ainsi un grand nombre d’hommes de Mesîla, de Sétif et autres lieux, et suivi par une partie des Benoù Hii'às fs-icj, il se dirigea vers Mehdiyya.il ignorait la présence à Badja d’Ayyoùb ben Aboù Yezîd, [P. 325] qui fondit sur lui, le battit à plate couture en lui tuant beaucoup de monde et s’empara de ses bagages, de sorte qu’‘Ali dut s’enfuir. Ayyoùb détacha alors un coi'ps de cavalerie contre des troupes envoyées à Tunis l)ar le fils du Mahdi, et à la suite d’un sanglant combat, celles-ci furent encore battues et dispersées ; mais elles l'cviiirent une seconde, puis une troisième fois à la charge, bien décidées à vaincre ou à mourir : elles
chargèrent comme un seul homme et restèrent maîtresses du champ de bataille. Cette défaite d’Ayyoûb, qui perdit énormément de monde en outre de ses bagages et de ses approvisionnements, eut lieu en rebî‘ 1334 (10 oct. 945), et il regagna Kayrawan avec ceux des siens qui survécurent.
Troublé par cette catastrophe, Aboû Yezîd voulait évacuer Kayrawan, mais ses compagnons lui conseillèrent d’attendre et de ne rien précipiter. Il reconstitua une nouvelle et imposante armée à la tête de laquelle il envoya Ayyoûb combattre une seconde fois ‘Ali ben H’amdoûn. La bataille s’étant engagée au lieu dit Balt’a (1), le succès resta d’abord indécis penchant tantôt d’un côté tantôt de l’autre. Or ‘Ali avait confié la garde de la ville à des gens qui avaient sa confiance, entre autres à un nommé Ah’med, qui gardait l’une des portes. Cet homme ayant fait offrir à Ayyoûb de la lui livrer moyennant une somme d’argent, ce général accepta le marché et dirigea le combat du côté de cette porte, qu’Ah’med lui ouvrit ; ses soldats s’y précipitèrent et égorgèrent tous ceux qui étaient dans la ville. ‘Ali dut s’enfuir chez les Ketarna avec trois cents cavaliers et quatre cents fantassins. De là il adressa aux tribus des Ketàma, des Nefza, des Mezàta et autres un appel qui fut entendu, et il les mena contre Constantine. Il expédia aussi contre les Hawwara un corps d’armée qui se livra au massacre et au pillage. Aboû Yezîd, quand il apprit ce que souffrait un peuple sur qui il s’appuyait, expédia de ce côté des troupes nombreuses et se suivant en ligne ininterrompue. Il y eut de nombreux engagements où ‘Ali et les troupes d’El-K'à’im eurent toujours le dessus. Ce général conquit notammentsur Aboû Yezîd les villes deTîdjis etde Bàghàya(2)
(1) Balt’a est situé dans la région de Bâdja, ainsi qu’on peut le voir par une citation de Bekri (p. 138) ; mais ce géographe n’en parle d'ailleurs pas.
|2) Ibn Khaldoùn donne trois versions différentes de ces événe-
|P. 320] Siège de Sousse par Aboû Yezîd, qui doit ensuite s’éloigner.
En présence de la défaite de ses guerriers, Al)OÙ Yezîd redoubla d’efforts et réunit ses troupes pour les mener contre Sousse le Gdjornàda II de cette année (12 janvier 1)40). Il mit un siège rigoureux devant cette ville, qu’occupait une garnison installée par El-K’à’im, et lui livra des combats quotidiens où il avait tantôt le dessus tantôt le dessous; il fit aussi usage de tours mobiles et de mangonneaux, et les assiégés perdirent beaucoup do monde. Il l’assiégeait encore quand El-K’iVirn, au mois de ramad’an, désigna pour lui succéder son fils Ismadl el-Mançoùr, et mourut peu après, ainsi que nous le dirons ; mais le nouveau prince cacha la mort de son père, car il avait à redouter le voisinage d’Aboù Yezîd, occupé devant Sousse. II s’occupa d’abord de faire construire des navires, qu’il remplit de guerriers et qu’il envoya à Sousse sous le commandement de Rechîk’, le secrétaire, et de Ya‘k’oûb ben Isli’ûk’, mais en leur défendant d’engager le combat sans qu’il leur en donnât l’ordre; puis il partit lui-même le lendemain pour Sousse, sans dire d’ailleurs à ses compagnons où il les menait. Mais quand, arrivés à mi-route, ceux-ci virent de quoi il s’agissait, ils le supplièrent de retourner sans s’exposer au péril, et il se rendit à leur demande, en envoyant cependant à Rechîk’ et à Ya‘k’oùb l’ordre de mettre au combat toute l’ardeur nécessaire. A l’arrivée de ces chefs à Sousse, Aboû Yezîd avait préparé le bois nécessaire pour incendier les murailles et fait construire une énorme tour mobile. La flotte de secours ayant fait sa jonction avec les assiégés, une sortie fut tentée contre Aboû Yezîd, qui se mit en selle et combattit avec acharnement, si bien qu’une partie des troupes d’El-Mançoûr
inenis (ji, 534 e-t 554 ; iii, 2U3) ; voir les observations de Eournel (il, 250j.
dut rentrer dans la ville. Alors Rechîk’ mit le feu au bois amoncelé par ordre du chef ennemi, ainsi qu’à la grande tour mobile; l’atmosphère fut bientôt obscurcie par la fumée, puis le feu accomplit son œuvre de destruction. Alors Aboû Yezîd et les siens prirent peur, croyant que ceux des leurs qui se trouvaient de ce côté avaient péri, ce qui permit aux soldats d’El-Mançoûr, alors qu’on ne se voyait plus les uns les autres, d’entretenir l’incendie jusqu’au bout. Aboû Yezîd et les siens ayant pris la fuite, les assiégés firent une sortie, tombèrent à coups d’épée sur les Berbères restés en arrière et mirent le feu aux tentes du camp. Aboû Yezîd se sauva avec une telle précipitation, qu’il arriva à Kayrawân le jour même; les Berbères filèrent droit devant eux, [P. 327] et ceux qu’épargna le fer succom' bèrent à la faim et à la soif. Aboû Yezîd, arrivé sous les murs de Kayrawân, se vit refuser l’entrée de la ville par les habitants, qui, se tournant contre leur gouverneur, commencèrent le siège de son hôtel ; ils songeaient à en briser la porte, quand cet officier sut détourner leur attention par les pièces d’or qu’il leur jeta à la figure, et put ainsi rejoindre Aboû Yezîd. Celui-ci emmena sa femme, mère d’Ayyoûb, et suivi de ses partisans et de leurs familles, il se transporta à Sebîba, à deux journées de Kayrawân, et y établit son camp.
Conquête de Kayrawân par El-Mançoûr et déroute d’Aboû Yezîd
El-Mançoûr, informé de ces faits, se rendit à Sousse le 22 chavvwâl de cette année (26 mai 946) et campa en dehors des murs. La conduite des Kayrawâniens le remplit de satisfaction ; il leur adressa des lettres de grâce, car leur soumission à Aboû Yezîd avait excité sa colère, ainsi que des hérauts chargés de proclamer
J’amnistie. Les ayant ainsi tranquillisés, El-Maneoûr se mit en mai'che et arriva dans cette ville le jeudi 23 chawwal (27 mai); les habitants se portèrent audevant de lui et recueillirent de sa bouche la confirm;ition de l’amnistie et des promesses de bons traitements. Ayant trouvé à Kayrawan une partie du harem et des enfants de son adversaire, il les envoya à Mebdiyya et leur assigna de quoi vivre.
Après qu’il eut concentré ses troupes, Aboû Yezîd envoya vers K’ayrawàn un détacliement en reconnaissance. A cette nouvelle, El-Mançoùr dépêcha aussi un détachement qui engagea le combat; mais l’ennemi ayant préparé une embuscade feignit de prendre la fuite, et les soldats d’El-Mançoùr, s’étant mis à le poursuivre, tombèrent sur les hommes placés en réserve, qui leur tuèrent et blessè^rent beaucoup do monde. Ce succès s’ébruita et attira de nombreux adhérents à Aboû Yezîd, qui revint alors camper sous les murs de K’ayrawân. Comme El-lMançoùr avait fait couvrir le front de son armée par un fossé, Aboû Yezîd divisa ses forces en trois groupes, et lui-même, se mettant à la tête des plus braves des siens, dirigea l’attaque du côté du fossé. L’affaire fut chaude, mais le succès fut d’abord pour El-Mançoûr. Une nouvelle attaque eut lieu : El- Mançoûr prenait part au combat et chargeait de droite et de gauche, tandis que le parasol qui ombrageait sa tête le signalait aux regards. Ses cinq cents cavaliers, hors d’état de résister aux trente mille d’Aboù Yezîd, furent complètement mis en déroute [P. 328] et refoulés dans le fossé, où le pillage commença. Comme il n’avait plus autour de lui qu’une vingtaine d’hommes, Aboû Yezîd se précipita vers lui ; mais El-Mançoùr alors lui fit tête, et, l’épée à la main, il chargea lui-même son adversaire et faillit le tuer. Aboû Yezîd alors tourna bride, et le Fatimide, tuant tous ceux qu’il put atteindre, fit rallier ses troupes, qui avaient déjà pris la direction de Mebdiyya et de Sousse, et le combat se poursuivit
jusqu’à midi. Le carnage fut grand dans cette bataille, qui compte parmi les plus célèbres et qui n’avait pas eu encore sa pareille. La bravoure qu’y déploya El- Mançoùr dépassa tout ce qu’on attendait de lui et augmenta le prestige dont il jouissait aux yeux des populations.
Aboù Yezîd, après s’être retiré de K’ayrawûn à la fin de dhoù ’i-ka‘da 334 (fin juin 94G), y revint ensuite, mais sans que personne en sortît pour se porter contre lui, et il recommença ce manège à plusieurs reprises. El- Mançoûr fit alors proclamer la mise à prix de la tète de son ennemi, promettant dix mille dinars à qui la lui apporterait, puis il donna le signal du combat. A la suite d’un vif engagement, ses troupes furent d’abord battues et regagnèrent leur fossé; puis elles reprirent l’avantage, et quand on se sépara les deux armées avaient subi de fortes pertes et avaient été également maltraitées. La guerre continua avec des avantages partagés, et Aboù Yezîd se mit alors à envoyer des détachements qui interceptèrent les communications de la route de K’ayrawan à Mehdiyya et à Sousse. Puis il fit demander par ses messagers à El-Mançoùr de lui remettre ceux de ses femmes et de ses enfants qui étaient restés à K’ayrawàn et dont son adversaire s’était emparé, promettant par contre, sous la foi des serments les plus sacrés que, si lui-même et ses compagnons obtenaient grâce d’El-Mançoùr, ils reconnaîtraient l’autorité de celui-ci. Le Fatinride consentit ; il fit revenir ceux qu’on lui réclamait et les adressa à son adversaire, non sans les avoir traités honorablement, revêtus de beaux habits et gratifiés de cadeaux. Mais quand Aboù Yezîd les eut auprès de lui, il viola ses serments et refusa de rien faire, disant qu’El-Mançoùr avait, en les lui renvoyant, obéi à la peur.
Ainsi finit l’année 334, et quand 335 (1®^ août 946) commença, l’état de guerre où l’on vivait était toujours le même. Le 5 moharrem (5 août), une attaque d’Aboû
Yezîd amena un engagement on racliarnement fut inouï : à une charge des HerJmres [P. 320| l-:i-Mançoùr en personne répondit par une autre charge oïi il ne ménagea pas les coups, et à la suite de laquelle ses ennemis durent fuir en laissant sur le terrain une foule de morts. A la mi-moharrern (15 août), El-Mançoûr disposa ses troupes en ordre de bataille, formant l’aile droite des contingents d’ifi'îkiyya, l’aile gauche des Ketama, luimôme constituant le centre avec scs esclaves noirs et ses intimes. Alors Aboû Yezîd chargea l’aile droite qu’il enfonça, puis chargea le centre; mais El-Mançoûr le prévint : poussant le cri « aujourd’hui sera, si Dieu le veut, le jour de la victoire, ;> lui et les siens chai*gèrcnt comme un seul homme, et Ahoù Yezîd fut mis en déroute. Les sabres s’abattirent sur la tête des soldats de l’hérétique, et tout ce monde prit la. fuite, subissant des pertes énormes et abandonnant les Ijagages, tandis qu’Aboû Yezîd piquant droit devant lui gagna Tàmedît (1). Les enfants de Kayrawan ramassèrent dix mille tètes sur le champ de bataille.
Aboû Yezîd est tué
A la suite de cette défaite, El-Mançoùr prit ses dispositions pour poursuivre son ennemi et se mit en campagne dans les derniers jours de rebî‘ I 335 (fin octobre 946), après avoir confié la ville aux soins de Medhâm le Sicilien (2). Il ratteignit sous les murs de Baghàya,
(1) Tâmedît, sur la pente escarpée d’un défilé qui sépai'e deux montagnes, est entre le Mellag et Teyfacli (Bekid, 130|, Ibn Khaldüûn rapporte deux versions de ces événements fllist. des Berbères^ II, 537 ; III, 210) ; cf. Wüstenfeld, p. 90.
(2) On lit ailleurs Mei-ah l’Ksclavon (Berbèves, ii, 537), Moudâm ? ((dierbonneau, .Jauni, as.., 1852, ir, 481), Mâdzammâ? (Fournel, ii, 205). La confusion grapliicpie des mots Sicilien et Esclavon est facile et fréqmmte.
dont Aboû Yezîd avait commencé le siège à la suite du refus que lui avaient opposé les habitants lorsque, après sa défaite, il avait voulu s'y réfugier. L’hérétique était près de l’emporter quand l’approche de son vainqueur le fit fuir; mais partout où il voulut aller pour s’abriter, il trouva qu’El-Mancoûr l’avait devancé, si bien qu’il arriva à T’obna. El-xMançoùr reçut alors des envoyés de Moh’ammed beu Khazer(l) Zenâti, l’un des principaux partisans d’Aboû Yezîd, qui faisait demander l'amnistie; ce prince la lui accorda, mais à condition qu’il surveillât Abou Yezîd, qui, toujours fuyant, arriva à la montagne des [Benoù] Berzâl, Berbères qui avaient embrassé ses doctidnes, et de là gagna le désert pour faire perdre ses traces. De nombreux partisans s’étant alors ralliés à lui, il revint vers la région de Mak’k’ara (2), où se trouvait El-Mançoûr. En vain Aboû Yezîd disposa ses hommes en embuscade; la ruse fut découverte, [P. 330] et il dut se battre en bataille rangée. El-Mançoùr, voyant son aile droite enfoncée, chargea lui-même avec son entourage, et son ennemi, battu et toujours poursuivi, gagna la montagne de Salât (3). 11 se rendit ensuite à Mesîla, El-Mançoùr le poursuivant au travers de montagnes abruptes et de vallées encaissées par les chemins les plus difficiles. Le prince ne voulait pas s’arrêter, mais les guides lui apprirent que jamais aucune armée n’avait passé par là; la situation était d’ailleurs très difficile, car l’orge nécessaire à la nourriture d’une seule monture coûtait un dinar et demi, et l’outre d’eau se vendait un dinar; que par delà se treuil) Ce nom est écrit « Mohainnied Ibn el-Khejr» dans les Berbères (il, 537) ; mais l’orthogi'aphe correcte se retrouve ibid. iii, 210 et 231.
(2) C’est ainsi qu’il faut lire ce nom d’une localité située à cinq ou six li(;ues E. de Mesîla, en adoptant la cori'ection que l’éditeur du texte propose en hésitant (Bekri, 126 et 320 ; Ce/à., iii, 210 ; Fournel, II, 268^ etc.). On trouve la lecture Ghomert ap. Berb., ii, 537.
(3) Montagne située à trois lieues N. -O. de Bou-Saâda /'Hist. des Berb., table géog.).
vnieni la région des sal)lcs et les déserts du Soiid.an, entièrement inlial)ités, de sorte fiu’Al)oû Yezîd allait moui'ir de faim et de soif au lien de ])érir i)ar Pépée. Alors Aboû-Maneoîu', retournant vers le pays des Çanliadja, gagna un village connu sous le nom de Demra (1), oii il fut rejoint par l’émir Zîri ben Mcnnâd Çanbadji H’imyari, qui lui amenait des contingents çanliadjiens. Ce Zîrî est raïeul des Benoù Hadîs, i)rinccs qui régnèi*ent en Ifrîkiyya et dont nous reparlerons. 11 fut honorablement reçu par El-Mancoùr, qui lui fit des présents. y\lors arriva une letti*e oi'i Mohammed ben Khazer faisait connaître la région des sables où se trouvait Aboû Yezîd. Mais dans ce ternps-là El-Mançoùr tomba gravement malade et faillit mourir; néanmoins, il se rétablit et partit le 2 redjeb (20 janvier 947j pour Mesîla, où il avait été devancé par son ennemi, qui, le sachant malade, en avait commencé le siège.
Aboû Yezîd, voyant qu’El-Mançoùr était près de l’attaquer, décampa et songea à se retirer au Soudan; mais comme les Benoù Kemlan et les Ilawwûi'a, trompant ses prévisions, se refusèrent à le suivre, il monta vers les montagnes des Kiyâna (2), des ‘Adjîsa et autres peuplades, où il se fortifia et dont les populations se joignirent à lui pour ensuite descendre dans la plaine et s’y livrer à des déprédations. Le 10 cha‘bûn (5 mars), El-Mançoûr s’avança de son côté, mais Aboù-Yezîd ne quitta pas les hauteurs et se borna à attaquer l’arrière-garde quand le Fatimide opéra sa retraite; mais celui-ci fit alors volteface, et la bataille qui s’engagea finit par la déroute d’Abou Yezîd, qui abandonna ses enfants et ses parti-
(1) On lit dans Jbn Ilammâd, Ilà’it-U’amza, qui serait aujourd’hui, d’après Cherbonneau et Fournel, Boi-dj-llaniza ou Bouïra, enti-e les Bîbân et Aumale ('Journ. as., 1852, ii, 487 et 506; cf. Fournel, ii, 270).
(2) .l’ai corrigé le texte^ (pii porte Kelùma ; on retrouve la bonne
leçon ailleurs fllerhcres, i, 285 ; ii, 43 et 538 ; iii, 201 ; Ibn Ilammâd, dans le J. as.., 1852, ii, p. 487 ; Fournel, n, 260). ' .
sans. Deux cavaliers l’atteignirent et coupèrent les jarrets de sa monture; des compagnons de sa fuite le remirent en selle, puis Zîri ben Mennàd, qui put le rejoindre, parvint à le frapper d’un coup de lance, mais fut lui-même blessé ; une ardente mêlée s’engagea autour d’Aboû Yezîd, que ses compagnons purent cependant délivrer, [P. 331| et qui eux-mêmes se tirèrent d’affaire. La poursuite à laquelle se livrèrent les soldats fatimides coucha plus de dix mille hommes sur le terrain. Le ramad’àn (25 mars 947), El-Mançoùr reprit la chasse, et il fut livré une nouvelle bataille où aucun des deux partis ne put d’abord s’échapper, tant l’endroit était resserré et difficile; mais, finalement, Aboû Yezîd fut encore battu et ses bagages furent livrés aux flammes. Alors ses partisans, gravissant les sommets des montagnes, firent rouler des rocs sur les assaillants ; El-Mançoûr se trouva en pleine mêlée, et des engagements corps à corps amenèrent un massacre tel qu’on pouvait croire que c’était la fin de tout. Le succès cependant resta indécis, et Aboû Yezîd put se retirer dans la forteresse de Kiyûna (i), qui était inexpugnable.Ce jour-là même, un corps ( djond) de Ketàma qui était au service d’El-Mançoûr amena à ce prince un homme qui avait émis chez eux des prétentions à la souveraineté et qu'il fit exécuter (2). D’autre part, les Hawwàra et la plupart des ivartisans d’Aboù Yezîd vinrent alors demander l’amnistie, qui leur fut accordée. Le prince se dirigea ensuite contre la forteresse de Kiyâna, où était l’hérétique, et il commença le siège de la place, autour de laquelle il répartit ses contingents.
(1) Ici encore, ainsi que plus bas, le texle porte Ketâma, La forteresse des Kiyâua n’est pas autre chose que la célèbre KaPa des Benoù-Haminâd, fondée en 398 fBerhères, ii, 43) ; cf. le récit d'Ibn Hammâd fl. /.. p. 490; Bekri, p. 120; Fournel, ii, 272; le Kitâb el-istibçâr, éd. Kremer, p. 55). M. Blanchet y a récemment repris des fouilles.
(2) Ibn Ilammâd, qui donne plus de détails, avance quelque peu la date de cet épisode fl. L, 483).
Les assiégés engagèrent le com]3at, et à plusieurs reprises El-Mançoûr y prit part; à la dernière attariue, les siens s’emparèrent d’une portion du foi’t et y lancèi’ent des projectiles incendiaires, devant lesquels les défenseurs s’enfuirent après avoir résisté bravement. Alors Aboû Yezid, ses enfants et scs principaux compagnons se concenti'èreiU dans un des forts de la place; maison en incendia les portes, et la mort s’abattit sur eux. El-Mançoûr fit alors mettre le feu aux broussailles de la montagne et (alluma des bûchers) auprès de lui, pour que son ennemi ne pût s’échapper dans les ténèbres, et l’on y vit dans la nuit comme en plein jour. Cependant quand la nuit fut près de finir, les assiégés se chargèrent de leur chef et firent une charge furieuse devant laquelle les rangs s’ouvrirent, et ils purent sauver Aboû Yezid. Beaucoup d’hommes étant alors sortis de la forteresse, on les fit prisonniers, et l’on apprit par eux la fuite de leur chef, qu’El-Mançoûr fit aussitôt recliercher, car, ainsi qu’il le dit, le fuyard ne pouvait être bien loin. On s’était mis en quête quand tout à coup on amena l’hérétique, dont trois des siens s’étaient chargés uniquement à cause de sa forte claudication, pour le tirer de la mêlée, après quoi ils l’avaient laissé, et, comme il descendait par un passage difficile, il était tombé dans un précipice, où l’on s’était emparé de lui (1). El-Mançûûr se prosterna pour remercier Dieu, pendant que ses troupes l’entouraient en poussant le cri cVAllâh akbar. Il garda jusqu’à la fin [P. 332] de moharrern 336 (vers le 20 août 947) son prisonnier, qui mourut -de ses blessures (2). El-Mançoûr le fit alors écorcher, et la peau
(1) Ibn Ilammâd s’étend davantage sur les détails de l’affaire qui -aboutit à la prise d’Aboû Yezid fl. L, p. 490).
(2) Ibn Klialdoûn, dont le récit paraît être emprunté à Ibn el-Atliîr, fait mourir l’hérésiarque de la môme manière; mais, selon d’autres, h; vaincu fut mis à mort et môme torturé fJkiyàfij i, 228; Yidjâni, Jouni. 1853, i, 309) ; cf. h’ournel, ii, 275. Notre texte pourrait d’ailleurs s’entendre de môme, — Aboû Yezid se mit en
bourrée de paille fut jetée dans une cage installée à cet effet et où elle devint le jouet de deux singes. Des lettres envoyées partout annoncèrent cette heureuse capture (1).
El-Mançoûr eut encore à combattre divers hérétiques, entre autres Ma^bed (2) ben Khazer, qui voulait venir au secours d’Aboù Yezîd et qui fut vaincu en 336 (22 juill. 947). Fad’l ben Aboû Yezîd se révolta aussi, commit des dégâts et exerça le brigandage sur les routes. Il fut tué traîtreusement par un de ses compagnons, qui envoya sa tête à El-Mançoûr en la même année. Ce dernier regagna Mehdiyya en ramadYin 336(14 mars 948).
[P. 342] Mort d’El-K’â’im et avènement d’El-Mançoûr
Le 13 chawwâl 334 (17 mai 946), mourut le prince d’Ifrîk’iyya El-K’â’im ben ‘Abd Allah, c’est-à-dire Aboû ’l-K’âsim Moh’ammed ben ‘Obeyd Allah le Mahdi Alide. Il eut pour successeur son fils Ismâfil, surnommé El-Mançoûr hillûh, qui tint secrète la mort de son prédécesseur, car il craignait que cette nouvelle ne parvînt aux oreilles d’Aboû Yezîd, qui était alors non loin de là, devant Sousse. Il laissa toutes les choses marcher comme devant, ne prit pas le titre de khalife et ne changea rien ni à la monnaie ni à la khotha ni aux étendards, tant qu’il ne se fut pas débarrassé d’Aboû Yezîd. Ce ne fui qu’après avoir étouffé cette insurrection qu’il révéla
relation avec le prince omeyyade d’Espagne En-Nâçir, qui reçut ses envoyés à deux reprises, en 334 et en 336 fBayân^ ii, 228-230).
(1) Voyez ce que dit Tidjâni sur la dispersion des adeptes de cet hérétique fJourn. as., 1852, ii, 167). .
(2) Le texte lit « Mohammed », mais à tort, d’après ce qui a été dit de ce chef. J’ai donc corrigé en « Ma‘bed », ainsi d’ailleurs que le dit Ibn Khaldoùn (ii, 539 et 540; iii, 211, 212 et 232). Sur la' défaite et la mort de Fad’l, voir aussi Ibn Hammâd fl. l., 499).
la mort de son père et se fit appeler khalife. Alors aussi il fit préparer des engins guerriers et construire des navires. C’était un prince habile et vaillant, dont la main détint l’autorité et contint les diverses provinces.
[P. 354] Gouvernement d’El-H’asan ben ‘Ali en Sicile (1)
En 336 (22 juil. 947), El-Mancoùr nomma au gouvernement de la Sicile El-U’asan ])en ‘Ali hen Aboù’l-ll’oseyn Kelbi, qu’il honorait do hoaucoui) considération et qui avait pris une i^art glorieuse à la guerre contre Aboù Yezîd. Cette nomination eut pour cause la misérable situation où étaient tombés les musulmans de cette île vis-ù-vis des infidèles sous l’impuissante et faible administration d’Cxt’t’ûf, à ce point que les chrétiens refusaient de vei'ser le tribut imposé pour le maintien de la trêve. En outre, les Benoû’t-T’abari, qui étaient parmi les principaux de la Qommuu'àxxiéÇdjemtVa) et qui avaient de nombi'eux partisans, attaquèrent, avec l’appui des habitants de la ville (capitale), ‘At’t’àf le jour delà Rupture du jeûne 335 (24 avril 947) et lui tuèrent un certain nombre de guerriers, de sorte que ce chef dut s’enfuir dans la citadelle, tandis que les rebelles, après s’être emparés de ses drapeaux et de ses tambours, rentrèrent chez eux. ‘Aboù ‘At’t’af (2) informa alors El- Mançoûr de ce qui se passait et lui demanda des secours ; mais ce prince (préféra) confier le gouvernement de l’île à El-U’asan ben ‘Ali, qui reçut l’ordre de rejoindre son poste.
EMl’asan s’embarqua donc sur la flotte et vint jeter
(1) Ce chapitra figure dans la Uiblioieca d’Amari (i, 415).
(2) Ou, le père d' ‘At’t’àf ? On trouve ce nom sous les formes ‘At’t’àf, Aboù ‘At’t’àf et ibn ‘At’t’àf (Amari, Diblioteca, i, 289 et 410; II, 129 et 193).
Tancre à Mâzer (Mazara), où personne ne vint le jour même à sa rencontre. [P. 355] Le soir, il reçut la visite de quelques hommes originaires de Tlfrîk’iyya, des Ketama et d’ailleurs, qui lui dirent n’avoir pas osé, parce qu’ils craignaient Ibn et-T’abaid et ceux du pays qui faisaient cause commune avec lui, le venir trouver (en plein jour); ils ajoutèrent qu’ ‘Ali ben et-T’abari, Moh’ammed ben ‘Abdoûn et d’autres étaient partis pour Plfrîk’iyya en .recommandant à leurs enfants d’empêcher El-H’asan de pénétrer dans l’intérieur et de se tenir à l’écart de sa flotte^ jusqu’au jour où ils leur écriraient le résultat de la demande qu’ils allaient présenter à El-Mançoûr touchant le choix d’un autre gouverneur. Ensuite il arriva des partisans d’Ibn et-T’abari qui voulaient se rendre compte de l’état des forces du nouveau venu, et dont la convoitise s’alluma quand ils virent leur peu d’importance; ils tentèrent de surprendre El- H’asan, qui leur rendit la pareille ; puis ils retournèrent à la ville après qu’El-H’asan leur eut promis de ne pas bouger jusqu’à leur retour. Mais sitôt qu’ils furent partis, ce chef se dirigea à marches forcées sur la capitale, de façon à y arriver avant que la concentration des adhérents de ceux qui venaient de le quitter l’en empêchât. Arrivé à El-Beyd’a (Baida), il reçut la visite du chef de la ville, des employés des bureaux et de tous les gens d’humeur pacifique ; il alla au-devant d’eux, les reçut honorablement et s’enquit de la situation où ils se trouvaient. Quand Ismâ‘îl ben et-T’abari connut leur démarche, il fut bien forcé de les imiter, et après avoir été accueilli de la même manière qu’eux, il rentra chez lui. El-H’asan entra alors dans la ville, soutenu par les sympathies de tous ceux qui n’étaient pas du parti des Benoû’t-T’abari et de leurs partisans. Ce que voyant, le dit Isma‘îl fit la leçon à un Sicilien, réputé pour son audace, qui appela chez lui un esclave noir d’El- H’asan, et qui ensuite, se précipitant au dehors, se mit à appeler au secours en criant : « Voilà un homme qui
a pénétré dans ma demeure et qui a pris de force ma femme sous mes yeux ! ». La foule se rassembla, et Ibn et-T’abari l’excita et provoqua ses craintes ; « Voilà n, s’écria-t-il, « comment ils agissent avant même d’être maîtres du pays ! » Et il leur dit d’aller trouver EbU’asan, persuadé qu’il était que ce chef ne sévirait pas contre son propre esclave et qu’alors la foule se soulevant l’expulserait. Comme cet homme continuait de crier et d’appeler au secours au milieu de la foule, l^l-H’asan le fit venir, l’interrogea, puis lui fit attester par serment la vérité de ses allégations ; ce serment prêté, il fit exécuter l’esclave coupable. Heureux de cet acte de justice, les habitants se mirent à dire (pie dorénavant [IL 35GJ ils auraient l’esprit tranquille et (jLie leur pays prospérerait sous une administration impartiale. Les clioses tournèrent donc contre le gré d’Ibn et-T’abari, mais El-H’asan n’était pas cependant délivré de toute crainte.
El-Mançoûr fît ensuite savoir à El-IEasan que luimême avait fait arrêter ‘Ali ben et-T’abari, Moli’ammed ben ‘Abdoùn, Mohammed ben Djena et ceux qui les accompagnaient, et lui enjoignit d’avoir à arrêter aussi Ismfhîl ben et-T’abari, Redjà ben Djena, Mohammed. . . et les adhérents de tous les personnages arrêtés. Mais l’exécution de cet ordre parut d’abord peu facile au gouverneur, qui ensuite fît dire à Ibn et-T’abari : «Viens donc me chercher pour me mener à la partie de plaisir que tu avais promis de me faire faire dans le jardin qui t’appartient ! » 11 fît en outre dire, au nom dhbn et- T’abari lui-même, à tous ceux qui étaient visés de se rendre au jardin en question avec l’émir. L’invitation fut acceptée, etEl-H’asan se mit à causer si longuement que la nuit survint et qu’il les invita à accepter l’hospitalité pour cette nuit; puis il fit dire à ceux qui les avaient accompagnés que, en présence de l’offre faite par l’émir à leurs maîtres, ils pouvaient retourner chez eux jusqu’au lendemain. Alors El-Il’asan fit arrêter les invités et saisit tous leurs biens, de sorte qu’il eut
l’esprit tranquille et que la population, qui approuvait ces actes, reprit tout à fait courage. De plus, les chrétiens, en voyant ce qui se passait, firent payer par un moine trois années du tribut dû à raison de la trêve.
L’empereur de Roûm envoya ensuite en Sicile une forte armée commandée par un patrice qui fit sa jonction avec le stratège [de Calabre]. El-Mançoûr, informé de ces faits par El-H’asan ben ‘Ali, expédia à celui-ci une flotte portant, en outre des équipages, 7,000 cavaliers et 3,500 fantassins, et El-H’asan, joignant à ces renforts un grand nombre de combattants, se mit en campagne tant par terre que par mer et arriva à Messine. (1) Les troupes de terre passèrent de là à Reggio, et El-H’asan couvrit la Calabre de colonnes expéditionnaires ; il installa son camp devant Gerace (Djeradja), dont il poussa si vigoureusement le siège que les habitants étaient près de périr de soif, quand l’annonce d’une prochaine attaque de l’armée chrétienne le décida à faire la paix avec les assiégés contre versement d’une somme d’argent. [P. 357] Il marcha alors contre les ennemis annoncés, qui battirent en retraite devant lui, sans môme combattre, jusqu’à Bari. il mit ensuite le siège devant le fort de Cassano et le poursuivit pendant un mois, sans d’ailleurs cesser d’expédier des colonnes expéditionnaires dans les diverses régions de la Calabre ; alors les assiégés demandèrent et obtinrent la paix contre paiement d’une somme d’argent. La survenance de l’iiiver détei-mina ensuite la retraite de l’armée sur Messine, port où la flotte hiverna également. Un ordre d’El-Mançoûr lui ayant enjoint de retourner en Calabi’e, El-H’asan franchit de nouveau le détroit et se dirigea encore sur Gerace. Le jour d’ ‘Arafa 340 (6 mai 952) eut lieu entre les musulmans et le stratège à la tête des chrétiens la plus terrible bataille
(1) Les événements dont le récit commence ici sont racontés un peu différemment dans le chapitre qui suit.
qu’on vit jamais ; les clirétiens furent mis en deiroute et poursuivis l’épée dans les reins jusfiu’à la nuit ; ils perdirent de nombreux morts et laissèrent aux mains des vainqueurs leurs bagages, armes et montures.
Quand eommença l’an née 341 (28 mai 1)52), El-II’asan marcha sni* Gerace, devant laquelle il mit le siège. Alors l’empereur chrétien (Constantin lui ayant député pour solliciter une trêve, il y consentit, et regagna Reggio. Il fit édifier au centre de cette dernière ville une mosquée de grandes dimensions surmontée à l’un de ses angles d’un minaret, et stipula vis-à-vis des chrétiens le droit pour les musulmans d’entretenir ce temple, d’y pratiquer librement la prière et d’y faire l’appel à cet exercice du culte, la défense aux clirétiens d’y pénétrer; le droit d’asile pour tout captif musulman, renégat ou non, fut reconnu à cet édifice, qui devait rester intact et d’où une seule pierre enlevée serait le signal de la destruction de toutes les églises de Sicile et d’Ifrîkiyya. Les chrétiens, humiliés et confus, durent se soumettre à toutes ces conditions.
Quant à El-H’asan, il resta en Sicile jusqu’à la mort d’Eh I\Iançoùr, et il en partit, comme nous le verrons, pour se rendre auprès d’El-Mo‘izz, successeur de ce prince.
[P. 371] Guerre en Sicile entre les musulmans et les chrétiens (1)
Le prince alide d’Ifrîkiyya, El-Mançoûr, avait, on l’a vu, nommé en 336 (22 juillet 947) au gouvernement de la Sicile, Et-U’asan ben ‘Ali ben Aboû’l-H’oseyn Kelbi. Quand ce général fut installé à son poste, ainsi que nous l’avons dit, il fit plusieurs expéditions contre les chrétiens de l’île, ipii implorèrent le secours de l’empe-
(i) O clia|)ilr(i )'6i)èlc, avec quehiues Jiiodifications, une partie du précédent ([). 04, n.). Il ligure dans la Hibliolcca d’Ainari (i, 421).
reur de Constantinople et à qui ce dernier envoya un important corps d’armée, qui débarqua à Otrante. El-H’asan, de son côté, fit connaitre la situation à El-Mançoûr, qui lui envoya des troupes nombreuses commandées par son eunuque Farali’ (1). El-H'asan marcha alors sur Reggio avec son armée ainsi renforcée; il envoya diverses colonnes en Calabre et serra Gerace de si près que les habitants étaient près de mourir de soif et qu’il semblait n’avoir plus qu’à prendre la ville, quand l’annonce que l’ennemi approchait lui fit conclure avec eux une trêve qu’ils payèrent à prix d’argent. 11 se porta alors du côté des ennemis annoncés, qui se dispersèrent à son approche et évacuèrent même Otrante. A ce moment, El-H’asan installa son camp sous les murs du fort de Cassano; il expédia de là diverses colonnes, puis accorda la paix à Cassano moyennant une certaine somme.
Cette situation se prolongea jusqu’au mois de dhoù’lh’iddja (mai 952). Une sanglante bataille fut livrée le jour de la fête des Sacrifices (7 mai) entre les musulmans et les soldats chrétiens de Constantinople soutenus par leurs coreligionnaires de l’île : les infidèles, mis en déroute et poursuivis jusqu’à la nuit, subirent des pertes en morts et en prisonniers ; tous leurs bagages, leurs armes et leurs montures devinrent la proie des vainqueurs, et les têtes des morts furent envoyées dans les diverses villes de Sicile et d’Ifrîkiyya. El-H’asan assiégea aussi Gerace, dont les habitants obtinrent la paix contre la promesse de payer une somme d’argent. Alors il se retira et envoya une colonne contre la ville de Petracucca, qui fut empoi'tée et livrée au pillage.
El-H’asan ne quitta pas la Sicile jusqu’en 341 (28 mai 952), où, à la suite de la mort d’El-Mançoùr, il se rendit en Ifrîkiyya pour y rejoindre El-Mofizz ben el-Mançoùr,
(1) Amari fl. L, 422) corrige en « Faradj » ; mais on trouve dans Ibn Khaldoùn (ii, 540 et 541) la même orthographe que dans notre auteur.
mais en se faisant remplacer* dans Tilc qu’il quittait par son fils AboiVI-U’oseyn Alimed.
'P. 373] Mort d’El-Mançoûr l’Alide et avènement de son fils El-Mo‘izz
Le dernier jour de cliawwal 341 (18 mai*s 953) mourut El-Mançoùr billah, c’est-à-dire Aboù’t-T’àhir Ismafil ben el-K’û’im Aboû’l-K’asim Moh’ammed ben ‘Obeyd Allah le Mahdi : il avait r*6gné sept ans et seize jours et était âgé de trente-neuf ans ; il parlait bien et improvisait des khotha toujours nouvelles ; la lutte qu’il soutint contre Aboù Yezîd témoigne de sa bravour*e et de son intelligence.
11 mourut dans les cii’constances suivantes. Il avait entrepris un voyage du côté de Sfax et de Tunis, puis du côté de Gabôs, d'où il avait fait réclamer aux habitants de Djerba qu’ils le reconnussent. Ceux-ci en effet se soumirent, et il se retira en emmenant avec lui quelques-uns des leurs; son absence avait duré un mois, et il désigna (alors) en qualité d’héritier présomptif son fils Ma’add. Au mois de ramad’ân (janv.-fév.), il entreprit encore un voyage d’agrément du côté de Djeloûla (1), endroit où il y a quantité de fruits et entre- autres des cédrats d’une grosseur sans pareille, puisque quatre fruits d’une certaine espèce font la charge d’un chameau. Il en emporta à son palais, où ils excitèrent l’admiration d’une esclave favorite, et elle demanda à El-Mançoûr de les lui faire voir tenant encore à l’arbre. Le prince y consentit, et se rendit avec ses intimes et cette jeune fille à Djeloûla, où ils passèrent quelques jours. Mais en regagnant Mançoùriyya, il fut surpris par une longue période de vent violent et IVoid accompagné de pluie;
(1) Sur-DJoloûla, :i cinq lieues O. de Kayrawan, voir une note dans les Jierbères (I, 307); Dekri, 78.
cependant il tint ferme et supporta la chute dhine grande quantité de neige. Plusieurs de ceux qui l’accompagnaient moururent, et le prince lui-même tomba dangereusement malade, parce qu’à son arrivée à Mançoûriyya, et contrairement à la défense de son médecin Ish’âk’ ben Soleymân Isrà’ili (1), il se rendit au bain, [P. 374] ce qui lui fit perdre sa chaleur naturelle et lui occasionna de l’insomnie. Ish’àk’ vint alors lui donner ses soins, mais l’insomnie persistait, et El-Mançoûr fatigué demanda à l’un de ses serviteurs s’il n’y avait pas à Kayrawân un autre médecin qui pût lui rendre le sommeil. On lui en indiqua un du nom d’Ibrâhîm, qui venait d’arriver à l’âge d’homme, et qui, amené au palais et en présence des plaintes du prince de ne pouvoir dormir, prit des matières soporifiques qu’il chauffa dans un vase et qu’il lui fit respirer. Au bout de quelque temps, l’effet de cette inhalation se produisit, et Ibrâhîm tout content se retira, laissant le prince endormi. Ish’âk, étant alors survenu, ne put pénétrer auprès d’El-Mançoûr, qui, lui répondit-on , dormait: « Si ce sommeil, s’écria-t-il, est artificiel, le prince est un homme mort ! » Et en effet, on pénétra auprès de lui et l’on trouva qu’il avait cessé de vivre. L’inhumation eut lieu dans le palais même.
On voulait faire périr Ibrâhîm, mais Ish’âk’ dit alors : « Il n’y a pas de sa faute, il a appliqué le traitement que lui ont enseigné les autres médecins; mais il ignorait la cause première de la maladie, et vous ne la lui avez pas dite. Or, mon traitement avait pour but de ramener la chaleur naturelle, dont le retour aurait produit le sommeil ; comme le traitement employé devait au contraire la diminuer encore, j’ai reconnu aussitôt que le prince devait en mourir ».
(1) Wüstenfeld fGesch. d. arab. Aerzte, p. 51) parle de ce médecin célèbre, dont la biographie par Ibn Aboù Oçeybiya figure dans VAbdollatif de de Sacy, p. 43. Ibn Khallikàn (I, ‘iîO) rapporte aussi l’anecdote relative aux circonstances dans lesquelles mourut El-Mançoùr; elle a été reproduite par Wüstenfeld, G. der Fat. Chalif., 95.
Cette mort fit passer le pouvoir aux mains de Mafiadd, fils d’El-Mançoûr, c’est-à-dire d’I'll-Mofizz li-dîn Allah, qui tout d’abord se consacra à l’expédition dos affaires; puis, le 7 dlioù’ 1-liiddja (24 avril 952), il permit au peuple do pénétrer jusqu’à lui et il tint une audience où il fut salué du titre de khalife. Il avait alors viu^^t-quatro ans.
Quand commença l’année 3'i-2 (17 mai 953) (1), il monta dans le mont Aurès, et son armée battit toute cette région, ordinaire refuge de tous ceux qui combattaient l’autorité royale. On y trouvait entre autres les Bonoû Kemlan, les Melîla et (2) deux tribus des Ilawwàra, qui jusqu’alors n’avaient reconnu aucun de ses i)rédécesseurs, et qui, s’étant soumises à El-Mo‘izz, rentrèrent avec lui en pays de plaine. Comme ses lieutenants avaient ordre de traiter les Berbères avec faveur, tous sans exception vinrent le trouver et furent l’objet de ses bienfaits, de sorte que sa situation grandit beaucoup. Parmi ceux qui réclamèrent l’amnistie figurait Moli’ammed ben Khazer Zenati, frère de Ma‘bed, et El-Mo‘izz répandit aussi ses faveurs sur lui.
[P. 384] (3) En 344 (2G avril 955), ‘ Abd er-Rah’màn, prince omeyyade d’Espagne, fit construire un vaisseau d’une grandeur jusqu'alors inconnue pour transporter diverses marchandises en Orient. Ce batiment en rencontra et intercepta un autre, qui transportait auprès d’El-Mo‘izz un messager venant de Sicile, et les Espagnols se saisirent du contenu [P. 385] ainsi que des messages adressés à ce prince. El-Mo‘izz arma alors une flotte dont il confia
(1) Le texte porte « 346 » mais il y a là une erreur évidente que je n’hésite pas à corriger; voir p. ex. Ibn Khaldoùn (II, 551); Quatremère. Vie de Moëzz H-din-Allah ^Journal as., 1836, II, p. 401), etc.
(2) Cet et est de tro[) (Ibn Khaldoùn, I, 170; II, 542).
(3) Ce passage est traduit dans la Biblioteca (l, 423). Ibn Khaldoiin mentionne aussi les événements dont il y est question (II, 542). — En 343, les Azdadja et la majeure partie des Atljiça émigrèrent en Espagne (Boui-às, ap. Ileüiie africame, t. V, p. 377). — Sur les relaùons d’L\bder-Rabmàn en-Nàcir avec l’Afrique, cf. aussi Bayàn, I, 207 et 230 ; II, 210; Berbères, III, 231.
le commandement à H'asan ben ‘Ali, prince de Sicile, et l’envoya attaquer l’Espagne. Cette flotte pénétra dans le port d’Almeria et y brûla tous les vaisseaux qui s’y trouvaient; elle s’empara également du grand batiment dont il a été question, et qui était revenu d’Alexandrie rapportant à ‘Abd er-Rah’man diverses marchandises et des chanteuses. Un débarquement fut également organisé, et après s’ôtre livrés au meurtre et au pillage, les assaillants regagnèrent sains et saufs El-Mehdiyya„ De son côté, ‘Abd er-Rali’mân envoya une flotte contre un certain point de l’Ifrîkiyya, où l’on débarqua pour piller. L’arrivée des troupes d’El-Mo‘izz força les Espagnols à se rembarquer et à rentrer chez eux, non sans avoir perdu beaucoup d’hommes ni sans en avoir tué à l’ennemi.
[P. 388] En 345 (14 avril 956), El-H’asan ben ‘Ali, prince de Sicile, se mit à la tête d’une flotte considérable pour attaquer les pays chrétiens (1).
[P. 391] Marche des troupes d’El-Mo‘izz l’Alide vers les points les plus reculés du Maghreb
L’année 347 (24 mars 958) vit croître beaucoup l’influence d’Aboû’ 1-H’asan Djawher (2) auprès d’El-Mo‘izz, qui lui conféra le rang de vizir et qui, au mois de çafar (23 avril-22 mai), le fit partir à la tète d’une nombreuse armée, où figurait entre autres Zîri ben Mennâd Çanhàdji, en lui donnant l’ordre de pousser jusqu’aux points les plus éloignés du Maghreb. Djawher arriva d’abord à Tàhert, et Ya‘la ben Moh’ammed Zenati, qui se rendit auprès de lui, fut honorablement accueilli et reçut des marques de sa générosité; mais comme ce chef lui fit
(1) Biblioteca d’Amari, (I, 424).
(2) On trouve dans le Bayâîi (1, 229) quelques renseignements sur les débuts de Djawher, qui était chrétien d’origine. Ibn Khallikan a écrit sa biographie (I, 340).
ensuite de l’opposition, Djawlicr s’assura do sa personne, com])attit ses partisans l'cvoltéset les i)oursiiivit jusqu’à la ville d’ItkAn, oii il entra l’épée à la main et qu’il livra au ])illügc; il pilla également les palais [P. 392] de Ya‘la, fit prisonnier son fds, qui était encore enfant, et donna l’ordre de ruiner et de brider ll’kàii ; ces événements se passèrent en djomada II (aoùt-septemljre).
De là il marcha sur Fez, dont le prince vMi’med ben Bekr [ben Aboù Sald Djodhàrnil ferma les portes devant lui. Djawher alors en commença le siège et l’attaipia pendant quelque temps, mais sans succès, tandis que, d’autre part, les émirs des parties les plus reculées du Soûs se déclaraient Fatimides et lui envoyaient des présents (?). Sur le conseil de ses compagnons, Djawher partit alors pour Sidjilmàsa, dont le prince Moh’arnmed [ben el-Fatli’] ben Wàsol, régnant depuis seize ans, avait pris le surnom d’Ech-Chàkir lillàli, se faisait appeler Prince des croyants et battait monnaie à son nom. Il s’enfuit à l’approche de l’envahisseur, puis voulut faire un retour (offensif), mais il fut fait prisonnier et livré à Djawher. Celui-ci, poursuivant sa marche, arriva jusqu’à l’Océan Atlantique, où il fit pêcher des poissons qu’il envoya dans des vases remplis d’eau à El-Mofizz. Après avoir parcouru et conquis toutes ces régions, il marcha de nouveau contre Fez, qu’il attaqua longtemps sans succès. Alors Zîri ben Mennàd choisit parmi ses gens des guerriers d’une bravoure reconnue, à qui il fit prendre des échelles et qui montèrent ainsi jusqu’au point le moins élevé des murailles, tandis que les assiégés ne se méfiaient de rien. Ils massacrèrent les défenseurs qu’ils y trouvèrent, puis descendant à la seconde enceinte, ils ouvrirent les portes, allumèrent des torches et battirent du tambour. A ce signal, qui était convenu entre Zîri et Djawher, celui-ci s’avança à la tète de ses troupes et pénétra dans la ville. Le prince qui y régnait se tint caché pendant deux jours, mais il fut ensuite pris et alla rejoindre le prince de Sidjilmàsa
dans sa prison. Cette conquête est de ramadan 348 (4 nov. 959). Les deux prisonniers furent mis chacun dans une cage et envoyés à Mehdiyya à El-Mohzz. Djawher attribua Tahert à Zîri ben Mennad (1).
[P. 398] Mort d’‘Abd er-Rah’mânNâçir et avènement de son fils H’akam
En ramadan 350 (13 oct. 961), mourut à l’âge de soixante-treize ans et après un règne de cinquante ans et six mois, ‘Abd er-Rah’mân ben Moh’ammed ben ‘Abd Allah, surnommé En-Naçir li-dîn Allah, prince d’Espagne. 11 était blond avec les yeux bleu foncé,' beau de visage, physiquement développé et bas de jambes, si bien que l’étrier n’était guère qu’à un empan de la selle, mais le buste était long. Il laissa onze fils. C’est le premier des Omeyyades qui, prenant un titre khalifal, se soit fait nommer Prince des croyants. En s’adressant à ses prédécesseurs ou en faisant la khotha à leur nom, on les traitait d’Ernîr et de Fils des khalifes, et il en fut de même pour lui dans les vingt-sept premières années de sou règne. Mais comme alors il apprit la faiblesse des khalifes de l’Rrûk, et que les Alides installés dans l’Ifrîkiyya étaient salués du titre de Prince des croyants, il fit faire la khotha en son nom avec la même épithète et prit le surnom de Nâçir li-dîn Allah. C’est, au dire des Espagnols, le premier khalife qui succéda à son grand père. Sa mère était une concubine du nom de Mouzna. Aucun de ses contemporains qui ont pris le titre de Prince des croyants n’est resté aussi longtemps sur le
(1) On retrouve à très peu près le même récit de ces événements dans Ibn Khaldoùn (II, 542i, dont Quatremère s’est inspiré fJourn. as., 1836, II. 404). Voir aussi Bekri, p. 335 ; Bayân, I, 214 et 230 ; Ibn Ilaukal, éd. de Goeje, p. 57 ad f. ; Fournel, II, 319 ; Wüstenfeld, 101.
trône, à rcxccplion d’El-Moslançcr l’^Alidc, qui régna soixante ans en Egypte-
[P. 399] 11 eut pour successeur son fils H’akam Ijon ‘Abd er-Rali’màn, surnommé El-Mostanoer et (ils d’une concubine nommée Merdjàna.
I.’un des nombreux enfants d’bVbd er-Rab’m«ân s’api)elait ‘Abd Allah ; il était cbâfe‘ite, pieux et versé dans diverses connaissances, entre autres la poésie et l’histoire.
[P. 403[ Conquête de Taormine en Sicile (1)
En 351 (8 fév. 962), les troupes musulmanes de Sicile, où commandait alors Ah’med ben El-II’asan ben ^Ali ben Aboû’l-H’oseyn, marchèrent contre la place-forte de Taormine, qui est située dans cette île et dont les chrétiens étaient alors en possession. On commença le siège de ce fort, l’an des plus inexpugnables et des plus nuisibles aux fidèles ; mais comme les habitants résistaient et que les opérations se prolongeaient, les assiégeants eurent l’idée de détourner l’eau qui alimentait la place. Alors les assiégés, effrayés, demandèrent quartier, mais en vain ; ils durent donc se borner à demander d’avoir la vie sauve, mais en devenant esclaves des musulmans, tandis que leurs biens seraient propriété conquise ifey'). Cela leur fut accordé, et ils durent abandonner la ville au mois de dhoû’l-’ka‘da (décembre 962), [P. 404] à la suite de sept mois et demi de siège. On installa quelques musulmans dans cette place, à laquelle fut donné le nom d’El-Mo‘izziyya, par allusion au prince d’Ifrîkiyya» El-Mo‘izz l’Alide.
Un corps d’armée marcha aussi contre Rametta sous le commandement d’El-II’asan ben ‘Ammûr, qui assiégea
(1) Ce chapitre est traduit dans la iHblioteca (i, 424).
celle ville de très près, ainsi que nous le dirons sous l’année 353.
[P. 404] En 351 (8 février 962), des troupes chrétiennes débarquèrent dans l’île de Crète, dont les habitants adressèrent une demande de secours au prince alide d’ifrîkiyya El-Mo‘izz li-dîn Allah. Ce prince répondit à leur appel, et dans les combats qui eurent lieu, Dieu donna la vicloire aux musulmans, qui réduisirent en captivité les chrétiens de l’île.
[P. 411] Conquête de Rametta; guerre en Sicile entre les musulmans et les chrétiens (1)
Sous l’année 351 nous avons raconté la conquête de Taormine et dit un mot du siège de la ville de Rametta, qu’occupaient les chrétiens. En pi'ésence de cette situation, ces derniers, saisis de crainte, firent savoir à l’empereur de Constantinople ce qui se passait et réclamèrent du secours. L’empereur fit équiper une flotte qui apporta une armée considérable, c’est-à-dire plus de quarante mille combattants. De son côté, Ah’med, émir de Sicile, demanda également à El-Mofizz d’ifrîkiyya l’envoi de prompts renforts, mais sans négliger luimême de restaurer et accroître sa flotte et de faire des levées de marins et de soldats. Quant à El-Mo‘izz, [P. 412) il se mit aussi à réunir des guerriers et à lever des recrues qu’il plaça, après leur avoir distribué beaucoup d’argent, sous le commandement d’El-H’asan ben ‘Ali, père d’Ah’med. Ces troupes débarquèrent en Sicile en ramadan 353 (sept.-oct. 964), et une partie alla aussitôt renforcer l’armée qui assiégeait Rametta. Les chrétiens d’autre part débarquèrent aussi en Sicile près de Messine au mois de chawwâl (oct.-nov.) et portèrent
(1) Ibid.^ I, 425 ; comparez aussi Quatremère [Journ. as., 1837, I, 64).
do lu toutes leurs forces, plus grandes que tout ce qu’avait vu l’He jusqu’alors, du côté de Itarnetla.
Quand El-II’asan ])en ‘Annn<àr, chef de l’arrnée assiégeante, sut ce qui se passait, il laissa sous les murs de la ville un corps d’armée chargé de contenir ceux: f[ni voudraient sortir de cette place, et il s’avança avec le resta de ses soldats, tons décidés à vaincre ou à mourir, contre l’armée chrétienne. Celle-ci entoura les musulmans en meme temps que ceux de Itamctta tombaient sur le corps d’armée laissé en observation, afin de surprendre (le gros de) l’armée musulmane par derrière ; mais leur sortie ne réussit pas, et ils furent, grâce à la résistance de ceux des nôtres à qui ce soin avait été confié^ empêchés de mener à bien leur projet. Alors s’avancèrent les chrétiens, pleins de confiance dans leur nombre et dans les engins et instruments qu’ils traînaient avec eux ; la mêlée commença, et la situation devint bientôt dangereuse pour les musulmans, que les ennemis avaient acculés à leurs propres tentes et qu’ils voyaient déjà vaincus. En cette extrémité, les fidèles choisirent de mourir comme étant le parti le plus sûr, selon le mot du poète :
[T’awîl] Je suis resté en arrière dans l’esnoir de sauver ma vie , mais je n’ai pas ainsi trouvé la vie qui m’anime quand je me porte en avant (1).
Alors l’émir El-H’asan ben ‘Ammar, excitant leur ardeur, se mit à leur tête pour charger, et la lutte redoubla d’acharnement; de leur côté les patrices répondaient en chargeant et en encourageant leurs troupes. Le général chrétien Manuel fondit sur les nôtres et y sema la mort ; les coups de lance qu’on dirigeait contre lui ne produisaient aucun effet et s’amortissaient sur son
(l) Ce vers est tiré do la Ilamâsa, p. 93, et a pour auteur El-H’oceyn ]jen Kl-U’omâm. Amari, dans le texte qu’il a publié, en ajoute un second, ({ui ne figure que dans un seul des mss qu’il a consultés.
épaisse armure; mais alors un trait fut lancé contre son cheval et abattit celui-ci, dont le cavalier devint le centre d’une lutte ardente où il fut tué, de môme que plusieurs de ses patrices. Sa mort provoqua chez les siens la plus honteuse débandade : les musulmans en massacrèrent un grand nombre, et les fuyards étant arrivés au bord d’un grand fossé qui constituait un véritable trou, s’y précipitèrent pour échapper à l’épée qui les poursuivait et s’y écrasèrent les uns les autres, si bien que ce fossé se trouva comblé par les cadavres. Commencée à l’aube, la bataille dura jusque dans l’après-midi, et la poursuite se prolongea pendant la nuit et dans toutes les directions. On ne pourrait énumérer les armes, les chevaux et les richesses de toutes sortes qui constituèrent le butin ; [P. 413] il y figurait entre autres un sabre indien sur lequel on lisait cette inscription : « De ce sabre indien, qui pèse cent soixante-dix milhkâl^'û a été frappé de nombreux coups sous les yeux mêmes de l’Envoyé de Dieu ». Cette arme fut envoyée à El-Mo‘izz en même temps que les captifs et les têtes des ennemis tués.
Ceux des chrétiens qui échappèrent gagnèrent Reggio. Quant aux habitants de Rametta, leur courage fléchissait, car les vivres commençaient à leur manquer, et ils firent évacuer la place par les invalides, ne gardant plus que les hommes en état de combattre. Les musulmans tentèrent alors une attaque qui non seulement se poursuivit jusqu’au soir, mais continua même dans la nuit, puis saisissant des échelles, ils emportèrent la place d’assaut : les hommes furent mis à mort, les femmes et les enfants réduits en esclavage, la ville livrée à un pillage qui fut des plus fructueux. On installa dans la place des musulmans qui eurent à y rester pour la garder.
Ceux des chrétiens qui avaient échappé à la première bataille se rallièrent, et prenant avec eux ceux de Sicile et de la presqu’île de Reggio, ils se réfugièrent à bord