A L'AIDE DE TABLEAUX SYNOPTIQUES
Par M. DUMÉRIL.
Mémoire dont le prodrome a été lu dans la séance du 30 juillet 1855.
J'ai toujours cherché à savoir et à montrer comment, dans l'étude de la nature, on peut parvenir à distinguer nettement les innombrables objets qu’elle nous présente. De cette recherche, qui a été sans cesse le sujet de mes efforts, il est résulté pour moi la conviction intime que cette connaissance exacte de l’objet en lui-même rend facile sa détermination, parce qu’elle permet de l’éloigner ou de le rapprocher des autres êtres auxquels on le compare. C’est, en effet, au moyen d’une comparaison portant sur des caractères bien tranchés, et, autant que possible, faciles à saisir et à cons-
tater, qu'on acquiert une notion précise de cet objet, quand on l’a sous les yeux; car non-seulement on sait ce qu'il offre de spécial, mais, de plus, on voit pourquoi il ne peut être confondu avec aucun autre.
Cet examen doit être dirigé à l’aide d’une méthode qui peut varier dans ses procédés, mais qui résulte toujours de l'analyse appliquée, et qui consiste dans la solution complète d’un problème ainsi énoncé : Un corps étant donné et mis sous les yeux, trouver en quoi il ressemble le plus à ceux que l'on connaît et près desquels il pourrait étre naturellement placé, et pourquoi il en diffère.
Il est évident que, pour arriver à résoudre ce problème, il faut tenir compte de l'affinité des êtres entre eux, et par conséquent prendre pour point de départ la méthode naturelle, qui seule peut exprimer d’une façon plus ou moins complète leurs vrais rapports. Elle ne pourrait cependant suffire à elle seule, et, pour arriver à saisir des analogies ou des différences suffisamment tranchées, il faut, de toute nécessité, recourir en même temps à l'emploi du système artificiel. De cette alliance sagement combinée, et dans laquelle le système ne doit jouer qu'un rôle secondaire , il résulte des avantages réels pour la détermination, qui est ainsi facilitée par la construction de cet échafaudage provisoire, devenu inutile dès que la connaissance de l’objet en lui-même est acquise.
C'est cette marche que j'ai toujours suivie dans mes études. Comme elle m'a été très-utile, je me suis efforcé d’en démontrer les avantages; et à cette époque avancée de ma carrière, je puis peut-être invoquer ici le témoignage des zoologistes qui ont, à diverses reprises, publiquement re-
connu combien elle leur avait facilité l'étude de l'histoire naturelle.
Quand, il y a une soixantaine d'années, j'avais l'avantage de suppléer dans leurs leçons mes amis Alexandre Brongniart comme professeur d'histoire naturelle aux Quatre-Nations, et pendant deux années G. Cuvier au Panthéon, je rédigeai pour mes élèves de petites notes, sous forme de tableaux, qui présentaient le résumé ou l'analyse de la méthode que j'avais suivie dans chaque lecon pour mes démonstrations.
Plus tard, lorsque Cuvier voulut bien m'associer à ses travaux d'anatomie comparée, et, par suite, me confier la rédaction de ses leçons, que j'avais recueiilies comme l’un de ses auditeurs les plus assidus, j'introduisis à la fin du premier volume une série de tableaux synoptiques, dans lesquels je présentais, pour chacune des classes du règne animal, les divisions systématiques introduites par la plupart de mes maîtres. Pour la première fois cependant, je donuai un aperçu des familles naturelles que je proposais d'établir dans la classe des Insectes, branche de la zoologie que j'avais, dès ma première jeunesse, cultivée avec une sorte de passion. J'avais poursuivi cette étude en même temps que mon ami Latreille, dont aucun travail n’était encore publié à cette époque.
Ultérieurement, en 1806, je fis paraître un ouvrage qui, sous le titre de Zoologie analytique, renfermait une suite nombreuse de tableaux dichotomiques, comprenant tous les genres d'animaux distribués en familles naturelles. C'était, à cette époque , le résumé ou le bilan de la science, qui peut même encore aujourd'hui, après cette période de cinquante années, servir à constater les progrès immenses qu'elle a faits.
Plus instruit par la suite, quand j'écrivis l’ouvrage dont J'avais été chargé par le premier Consul, pour servir à l’enseignement de l’histoire naturelle dans les lycées, j'en ai développé les notions élémentaires suivant la méthode qui m'avait précédemment dirigé dans mes études et dans mes leçons.
Dès 1802, époque à laquelle M. de Lacépède me fit l'honneur de m'appeler à le suppléer comme professeur au Muséum d'histoire naturelle, je m'étais livré d’une manière toute spéciale à l'étude des Poissons et des Reptiles. J'avais pour guide les grands ouvrages de Lacépède, et je suivis les progrès de la science, en prenant pour point de départ les publications successives de Cuvier et des zoologistes les plus distingués en France et à l'étranger. Je trouvai ainsi l’occasion de communiquer, dans mes leçons publiques, le résultat de mes propres observations, et d'appliquer à l’étude de ces animaux les procédés de la méthode analytique.
En suivant la même marche, j'ai seul rédigé et j'ai écrit de ma main la totalité des articles concernant les Insectes, et qui sont dispersés dans les soixante volumes du Dictionnaire des Sciences naturelles. J'y ai fait connaître tous les genres et quelques-unes des espèces principales, mais malheureusement selon l’ordre alphabétique, ce qui a enlevé à la méthode naturelle, réellement suivie dans l'ouvrage, toute apparence d'unité, et qui empêche de saisir les rapports d'ensemble qui relient cependant les diverses parties de cette rédaction. C'est un travail considérable qui a été absorbé, et qui a perdu une partie de la valeur que lui aurait donnée , peut-être, une publication sous une autre forme.
Pendant que cet ouvrage s’imprimait, des circonstances particulières ayant modifié l’organisation de la Faculté de
AVANT-PROPOS. 7 médecine, je profitai des loisirs résultant de l'interruption de mon professorat pour extraire de ce Dictionnaire et publier, sous le titre de Considérations générales sur la clusse des Insectes, un volume in-octavo , avec soixante planches coloriées, qui représentent la totalité des genres de cette classe d'animaux, rangés méthodiquement dans un ordre naturel et nouveau, mais tels qu’ils étaient établis à cette époque (1822).
Enfin, pour indiquer toutes les applications que j'ai pu faire de la méthode qui m'a toujours guidé dans mes travaux, je dois rappeler ici que j'avais remis les notes de mes cours au Muséum à feu Hipp. Cloquet, l’un de mes disciples les plus distingués, le frère aîné de mon honorable confrère à l’Institut. Ce savant naturaliste avait bien voulu adopter, ainsi qu'il s’est toujours plu à le reconnaitre, toutes mes idées sur la classification et la nomenclature. Il les a reproduites dans ce même Dictionnaire, avec tous mes tableaux synoptiques, pour la distribution des familles et des genres; il ne s’est pas écarté de l’ordre que j'avais suivi moi-même en composant les articles de l’Entomologie. Je regarde done comme m'’étant propre tout ce qui, dans ce vaste répertoire scientifique,se rapporte à la classe des Insectes, et je pourrais en dire autant des Reptiles et des Poissons, au moins quant à la méthode. Ce ne sont pas, ainsi qu’on pourrait le croire, de simples relevés de faits déja connus ; ces derniers y sont relatés comme ils devaient l'être : mais je crois nécessaire de déclarer que tout ce qui concerne ces branches de la zoologie est original , relativement aux procédés de classification et à l'exposé des caractères assignés à chacune des divisions d'ordres, de sous-ordres, de tribus, de familles et de genres.
J'ai terminé l’an dernier la publication du grand ouvrage, en dix tomes, sur l’Æistoire de la classe entière des Reptiles, que j'avais entrepris avec mon aide-naturaliste et ami Gabriel Bibron, et que j'ai achevé avec mon fils. C'est une application complète, et poursuivie aussi loin que possible dans les détails, des principes qui m'ont guidé dans les études auxquelles j'ai consacré ma vie presque tout entière.
Après ce résumé de mes travaux antérieurs, en ne parlant ici que de ceux qui ont eu pour objet l'Histoire naturelle, et dont j'ai pensé qu’en cette occasion l’Académie voudrait bien entendre l'exposé avec bienveillance, en même temps qu'elle me permettrait d'appeler son attention sur la marche que j'ai constamment suivie dans mes recherches zoologiques, je viens aujourd’hui lui présenter le résultat de mes longues études, commencées il y a plus de cinquante ans, sur la classe des Poissons.
C’est un ouvrage aussi complet que j'ai pu le faire, grâce aux circonstances favorables dans lesquelles je me suis trouvé placé , et j'ai cru devoir ne pas m'écarter de la route que je n'étais tracée depuis l’époque où je publiai la Zoologie analytique.
Je me suis efforcé de perfectionner ce travail, en mettant à profit les progrès de la science; j'ai analysé , dans mes cours publics, tous les travaux récents, et j'ai modifié, chaque fois que cela m'a paru nécessaire , ceux que j'ai pris pour base : je veux parler du système employé par Lacépède dans son Æistoire générale et particulière des Poissons , et de la méthode que Cuvier a exposée, d’abord dans le tome IT de l’ouvrage si connu sous le titre de Règne animal, et plus tard dans son Æistoire générale des Poissons, qu'il avait com-
mencé à publier avec la savante collaboration de M. Valenciennes, qui a continué ce travail jusqu’au vingt-deuxième volume.
Je n'ai pas à insister ici sur les différences qui existent entre la classification de ces habiles ichthyologistes et celle que J'avais depuis longtemps adoptée et que je continue à suivre. Je me bornerai à dire que, pour faciliter la connaissance de l'immense quantité d'animaux compris dans la classe des Poissons , je me suis essentiellement appliqué à donner pour chacune des divisions proposées, telles que les tribus, les familles et les genres, une caractéristique ou diagnose courte, précise et comparée. Déterminer en effet, d'une manière positive, les particularités affectées à tel ou tel groupe, et les désigner spécialement, c’est amener le zoologiste qui les étudie à saisir, rapidement et avec certitude, les analogies et les dissemblances qui se remarquent entre ce groupe et ceux qui s'en rapprochent le plus. Tel a été constamment mon but, et si j'ai pu l’atteindre, je m'en féliciterai.
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