PRECIS DE L'HISTOIRE NATURELLE ET PHYSIOLOGIQUE DES POISSONS
> 1-00 emaes——
Les poissons forment une classe tout à fait distincte parmi les animaux vertébrés; car ils ne peuvent vivre que dans l'eau, ouils sont obligés de respirer pour mettre ce liquide en contact avec leurs branchies intérieures. Leur sang est rouge; leur température varie comme celle du milieu où ils sont plongés. Ils n’ont qu'un seul cœur, ou agent d’impulsion, de sorte que leur circulation est simple. Tous ne naissent qu'après être sortis d’un œuf.
La conformation et la structure intérieure des poissons ont été modifiées avec le mode de leur respiration et de leur séjour forcé dans un milieu liquide, aussi pesant que leur corps; ils peuvent cependant se mouvoir aussi facilement que les oiseaux, quand ceux-ci s'appuient sur l'air, dans leur action de voler.
Leurs formes extérieures varient , surtout par les proportions ; cependant en général le poisson a le corps allongé,
terminé en avant par une tête qui renferme non-seulement le cerveau , mais qui loge, en outre, les principaux organes des sens, et de plus ceux qui servent à la préhension des aliments, à la déglutition et à la respiration de l’eau. L'autre extrémité du corps est une partie continue et comme une prolongation du tronc, formant une queue, le plus souvent comprimée, qui se termine par une nageoire verticale. La portion la plus dilatée du tronc enveloppe une cavité qui renferme la plupart des viscères destinés aux diverses fonctions nutritives et reproductrices.
L’échine des poissons, ou la colonne centrale du corps, est composée d’une longue suite de vertèbres contiguës, dont la forme présente un caractère constant qui les rend faciles à reconnaître. Toutes ces pièces sont solidement articulées les unes à la suite des autres, et retenues par des fibro-cartilages flexibles, mais non allongeables, situés dans deux cavités coniques , appliquées base à base et pratiquées dans l'épaisseur du corps de chaque vertèbre, ce qu’on vérifie lorsqu'on vient à en rapprocher deux, ou à les séparer.
Les poissons n'ont jamais de poitrine proprement dite ; les os que l’on pourrait considérer comme leurs côtes, parce qu'ils sont courbés en cerceaux et articulés sur les os de l’échine, ne servent pas dans l'acte mécanique de leur respiration. Ces côtes sont destinées à protéger ou à exercer une action sur quelques-uns des viscères renfermés dans la cavité du ventre.
Sous le rapport de la mobilité et principalement dans les actes variés de la natation, ce sont les pièces nombreuses constituant l’échine des poissons qui deviennent les leviers sur lesquels des faisceaux volumineux de fibres musculaires
adhèrent en différents sens pour mouvoir toutes ces parties dans des limites déterminées. Ces puissances actives ont été dévolues aux poissons avec une sorte de prodigalité, et suivant des directions prévues et nécessaires. Les organes du mouvement, considérés seulement d’après leur volume et même par leur poids relatif et pris en masse, s'ils étaient appréciés matériellement, où comparativement par la balance, avec les autres parties constituantes du corps, formeraient les neuf-dixièmes du poids total.
La plupart des mouvements généraux, surtout ceux qui déterminent la translation du corps chez les poissons, s'opèrent à l’aide de la résistance que le liquide oppose, comme un point d'appui, à l’action du tronc, dont la plus grande portion est représentée par presque toute la queue.
Il y a des organes accessoires qui, par leur développement, viennent aider l'action des mouvements latéraux et alternatifs de la queue successivement produits, en sens opposés, ou de droite à gauche; ce sont des membranes extensibles et plicatiles, toujours situées dans une position verticale, solidement attachées sur diveres régions du tronc dont elles peuvent, suivant la volonté et les besoins de l'animal, augmenter subitement ou diminuer la surface. Ces lanes membraneuses occupent les unes le dessus du dos, d'autres la partie inférieure; et l’une d'elles, la plus constante et la plus variée dans sa forme et ses proportions, devient la terminaison de la queue. Nous avons désigné les nageoires impaires sous des noms commodes à prononcer et faciles à confier à la mémoire, en prenant pour l’initial le mot qui précède le nom de la nageoire, pinna, rregév, celui de la région qu’elle occupe; et c’est ce qu’expriment les substantifs
Épiptère, Hypoptère et Uroptère. Ces membranes natatoires sont généralement rendues plus solides par de petites baguettes osseuses ou cartilagineuses, qu'on nomme les rayons des nageoires. Ces rayons sont de deux sortes: les uns consistent en une seule épine, pièce plus solide qui ne se divise pas à son extrémité libre, ordinairement terminée en pointe libre, ce qui les a fait nommer rayons épineux ; les autres rayons sont plus faibles, plus flexibles et composés, car ils sont formés d’un nombre variable d’autres petites baguettes plus minces, articulées elles-mêmes, ramifiées, étalées en éventail dans la duplicature ou dans l'épaisseur de ces nageoires impaires ; on les désigne sous le nom de rayons articules, parce qu'ils sont mous et branchus.
Comme les nageoires impaires paraissent avoir de liniluence sur la manière de nager des poissons, et par conséquent sur les mœurs et les habitudes de certaines espèces, les naturalistes ont mis quelque importance à déterminer leur situation, leur nombre, leurs formes et leur composition. Ces considérations sont même devenues les bases de certains procédés systématiques de classification, tels que ceux d'Artédi et de Schneider.
D’autres nageoires sont doubles et disposées par paires ; elles sont presque toujours symétriques, et situées constamment sur les régions latérales ou inférieures du tronc. Les unes occupent le devant et les côtés des flancs, immédiatement à la suite de la tête et au delà des sacs branchiaux, dans la région que l’on a comparée à la poitrine ou au thorax des autres animaux ; aussi les a-t-on nommées nageoires pectorales, latérales ou thoraciques. Afin d'éviter les nombreux inconvénients qui résultent de cette appellation, nous avons
Qt
préféré le nom de Pleuropes, pour indiquer ainsi, et représenter par la dénomination même, leur analogie avec les membres pectoraux ou les pieds latéraux.
Les autres nageoires paires, quand elles existent, car plusieurs poissons en sont privés, se voient toujours sous la région inférieure du tronc ; mais elles varient par le point de leur attache ou de l'insertion, et les naturalistes mettent beaucoup d'importance à faire connaître la place qu'elles occupent. On les a toujours appelées nageoires ventrales ; mais comme dans les poissons on nomme ventre tout l’espace compris entre les branches de la mâchoire inferieure, depuis la gorge jusqu’à la partie la plus postérieure , avant la terminaison de l’orifice du cloaque qui livre passage à toutes les déjections provenant de l'abdomen, nous avons préféré employer le nom de Catopes, qui signifie pieds de dessous; d'autant plus que cette idée, rappelant celle de pattes inférieures, peut facilement s'adapter aux divers modes de leur situation respective, qui varie. Ainsi quand ces nageoires paires inférieures, ou les catopes, n'existent pas ou semblent manquer, ces poissons sont,comme on l’a dit, Æpodes ou Æcatopes ; dans les trois autres cas on les a désignés, surtout chez les poissons osseux , comme formant autant de sous-ordres, par des noms particuliers ; c’est ainsi qu’on les avait nommes jugulaires, quand ces nageoires sont placées en avant des pectorales ou, comme on l’a dit, sous la gorge. Dans ce cas, nous nous servons de l'expression de Propodes où Antéropes, qui signifie pieds en avant. Lorsque ces nageoires paires inférieures sont au-dessous des pleuropes ou des thoraciques , au lieu de les désigner sous ce dernier terme, ce qui prête à la confusion, nous avons préféré les appeler Æ/émi-
sopodes, intermédiaires, ou Médiopes. Lorsque ces nageoires sont tout à fait en arrière sous le ventre, au lieu de leur conserver le nom d’abdominales ou de ventrales, nous avons cherché à exprimer l’idée de pieds postérieurs en proposant et en adoptant le terme d’Opisthopodes où Postéropes.
La figure que nous joignons ici représente la position et indique les noms de ces nageoires paires et impaires.
N. dorsales ou Épiptères.
LS
N. pectorale ou Pleurope.
N. caudale ou Uroptere.
a ft NU
N. jugulaires ou Catopes. N. anales ou Hypoptères.
A l’aide de ces divers organes du mouvement du tronc, de ses membranes annexes, et même au moyen des membres ou des nageoires paires, on peut facilement concevoir, ainsi que nous aurons occasion de l'expliquer, comment les poissons ont la faculté de nager et de se diriger dans l’eau. Pour se maintenir dans une sorte d'équilibre, pour conserver une situation telle que leur dos puisse rester constamment en dessus ou ne retombe pas sur le côté opposé à celui qui a reçu l’impulsion de la queue et de ses nageoires impaires, la nature leur a accordé un véritable instrument de physique, qui non-seulement les maintient constamment dans une sorte de position fixe ou de station naturelle, mais qui leur donne, en outre, la faculté de monter ou de descendre, de s'élever ou de s'en-
foncer à des profondeurs diverses dans lesquelles ils sont appelés à vivre, et cela sans aucun effort. C’est une sorte d’aréomètre, une vessie remplie d'air, une poche, un sac membraneux à parois fibro-gélatineuses , très-solides, dont la forme, les dimensions et l'étendue varient, mais qui est toujours placée dans la cavité du ventre, sous l’échine, plus ou moins rapprochée de la tête, au-dessus des autres viscères. Cette vessie, qu’on nomme avec raison natatoire ou hydrostatique, contient un fluide élastique, des gaz compressibles et dilatables, qui peuvent changer de volume sans augmenter ou diminuer de poids, et par cela seul faire occuper à la masse totale du corps, ou à la quantité d'eau que sa place y remplit, un espace plus ou moins considérable. Cette augmentation ou ce gonflement, et cette diminution de volume par le resserrement, sont produits, à la volonté de l'animal, à l’aide de divers procédés mécaniques, maïs surtout par la pression que peuvent exercer les muscles latéraux sur les parois de l'abdomen et sur les côtes qui l’enveloppent. Dans ce cas, le poisson devient spécifiquement plus pesant, il descend dans l’eau ; si cette pression cesse, le gaz obéit à sa propre élasticité, la vessie se dilate, et le corps, devenant plus léger, s'élève vers la surface. Généralement, cette sorte de balance hydrostatique suffit, par son ampliation ou sa contraction, pour maintenir le poisson en équilibre avec la pesanteur des couches du liquide qu'il déplace.
Cette vessie à air ne se retrouve pas chez beaucoup de poissons; elle n'existe jamais dans les Chondrichthes trématopnés, ni chez plusieurs autres poissons à très-grosse tête ;chez ceux qui habitent le fond des eaux , chez les Hétérosomes, qui nagent à plat ou sur le flanc, généralement la nature a
suppléé par d’autres procédés à cette privation. Dans beaucoup d’espèces , la poche aérienne est munie d’un canal qui livre passage au gaz qu’elle contient ; ce conduit membraneux vient aboutir à l’œsophage, et même quelquefois dans l’estomac, où cet excès de gaz est refoulé et de là expulsé par regorgement. C’est ce qu’on observe le plus ordinairement dans certains poissons d’eau douce, et particulièrement chez ceux de la famille des Cyprins.
Un grand nombre de poissons n'ont pas ce canal aérophore. Chez plusieurs, on a observé dans l'épaisseur des membranes de la vessie des plexus de vaisseaux particuliers artériels et veineux, distribués de manière à faire penser qu'il se fait là un travail particulier, soit pour la sécrétion du gaz dont la nature chimique a présenté plusieurs modifications, soit au contraire pour la résorption de ce même fluide élastique.
On a reconnu et prouvé que si l’on vient à percer cette vessie à l’aide de la canule d’un trois quarts qui en laisse échapper le gaz, le poisson perd son équilibre et qu'il essaye en vain de le rétablir. On sait aussi que cette vessie se rompt quelquefois par diverses circonstances atmosphériques qui surviennent subitement; ainsi, par une transition trop rapide du poisson des profondeurs considérables jusqu'à la surface, cette même vessie, trop dilatée, vient à se déchirer, et le gaz qu'elle contient s’épanche dans l'intérieur du ventre; alors le poisson s’élève rapidement à la superficie des eaux dans des positions très-variées, et parfois la tête en avant et en haut avec les intestins retournés, boursouflés, et formant, par leur renversement, une sorte de poche gonflée comme une vessie qui semble être poussée hors de la bouche,
Tels sont, d’une manière générale et très-abrégée, les organes du mouvement dans les poissons ; étudions-en maintenant le mécanisme, ou la manière dont nagent la plupart de ceux qui ont le corps régulier, allongé et comprimé. Nous supposerons d’abord que ce poisson est momentanément immobile, en suspension ou en équilibre dans l’eau, d’après les lois hydrostatiques. Il commence, quand il veut changer de place, par ployer la partie postérieure du tronc ou presque toute la région de la queue, à droite ou à gauche, mais lentement, à l’aide des muscles latéraux ; il en résulte une courbure convexe d’un côté et concave de l’autre, où les muscles se sont contractés ; puis, brusquement et avec violence, cette queue produit le mouvement inverse en s'appuyant sur l’eau qui lui résiste; mais la rapidité et la force du choc sont énormes, et par cela mème rencontrent une opposition plus considérable. La vitesse transmise est en excès, et le fluide liquide lui oppose alors une inertie qui va croissant à mesure que les molécules contiguës sont plus éloignées de celles qui ont été frappées ; elles cèdent bien en partie, mais elles n'admettent pas la transmission du mouvement en totalité. L’excès de la force déployée réagit, de sorte que l’eau devient un plan résistant ; ce plan repousse en sens inverse le corps du poisson, qui, par le fait, produit un saut de côté et dans une direction opposée. Il en est de même lorsque le corps d’une Carpe vivante, supporté par un corps solide, vient, après s'être courbé en arc concave, à se débander tout à coup pour s’élancer latéralement dans l’espace. C’est ce qu’on désigne, même vulgairement, sous le nom de saut de carpe; c’est une sorte de manière de nager, ou le même procédé mis en action, mais dans l’air. Pendant le temps que
ce premier mouvement est imprimé, il se transmet dans la direction de l’échine, il pousse le corps en avant, la queue redevient droite, ses nageoires impaires en totalité s’affaissent, se plissent sur elles-mêmes, diminuent en surface; dans ce moment la courbure concave s'opère du côté opposé, pour produire le même effet, mais dans une direction inverse. Tant que le mouvement communiqué persiste, les nageoires impaires restent abaissées, puis elles s’étalent de nouveau et rapidement au moment du choc. Les nageoires paires (pleuropes et catopes) maintiennent l'équilibre de l'axe du corps, en corrigent les vacillations, et l’empêchent de rouler et de culbuter. Pour changer de direction, la queue frappe plus souvent et quelquefois plus rapidement dans un sens que dans l’autre, et le poisson peut tourner presque horizontalement sur lui-même, à droite ou à gauche, poussé par la queue étalée en éventail, comme le fait la portion élargie de la flèche d’une girouette. Le poisson peut à volonté augmenter ou retarder la vitesse de son nager. Cependant, comme nous l'avons dit, l’action de s’élever, de monter, de descendre ou de s’enfoncer, dépend presque constamment soit de l'influence exercée par les muscles sur la vessie aérienne, quand elle existe ; soit quelquefois de l'air avalé ou du gaz qui peut être contenu dans les intestins, et que l'animal vient prendre à la surface atmosphérique pour se boursoufler ; soit enfin de ce qu'il le rejette ou le dégorge, afin de devenir rapidement plus lourd, ou pour rester flottant à la surface, le ventre en dessus et même hors de l’eau.
Les Raies, et la plupart des Trématopnés hypotrèmes, planent, volent, pour ainsi dire, dans les eaux au moyen de leurs pleuropes excessivement développés, comme les Chéi-
HISTOIRE NATURELLE ET PHYSIOLOGIE. 2i
roptères et beaucoup d'oiseaux. Les Soles, les Limandes, presque tous les Hétérosomes, nagent en s'appuyant sur l’un des côtés du corps, en communiquant à leur échine des ondulations latérales, à peu près comme les Sangsues s'appuient sur l’eau. Les Brochets, les Saumons, les Truites sautent, s'élancent, se projettent, et remontent ou franchissent les cataractes en appuyant leurs flancs sur la surface de l’eau, qu'ils frappent avec la plus grande violence. Les Exocets, les Dactyloptères, et les autres poissons qu'on appelle volants, sautent, s’élancent hors de l’eau et étalent leurs immenses nageoires pectorales, qui les soutiennent dans l'air comme le ferait un double parachute.
Les poissons peuvent se mouvoir avec une inconcevable rapidité et une persévérance infatigable; la forme de leur corps, la densité partout égale du liquide au milieu duquel ils sont plongés, favorisent tellement l’action de leurs muscles, qu’on a vu des Requins et plusieurs autres Squales suivre les vaisseaux les meilleurs voiliers dès la sortie de nos ports, et les accompagner jusqu'en Amérique, en faisant autour de ces navires mille circuits qui augmentent et semblent doubler la longueur de la course, en les devançant même aussi rapidement que la flèche lancée avec la plus grande force de l’arbalète. On a calculé qu’un Saumon peut parcourir huit mètres par seconde, ou près de trois myriamètres à l'heure; de sorte que le Thon, la Dorade pourraient en quelques semaines faire le tour du globe.
De la sensibilité et de ses organes dans les poissons. Comme tous les autres animaux, les poissons perçoivent
les qualités ou l’action particulière que les corps peuvent exercer sur leurs organes : ils ont la conscience de leur existence et le besoin de la conserver. Ils cherchent leur bienêtre et fuient le danger. Ils sont sensibles, puisqu'ils ressentent le plaisir en satisfaisant à leurs besoins, et la douleur, car ils cherchent à s’y soustraire. Cependant il semble que cette sensibilité ne soit pas aussi développée que chez les autres animaux vertébrés.
Les cordons nerveux , appelés à transmettre, avec une rapidité extrême, les perceptions du dehors en dedans, paraissent moins nombreux que ceux qui agissent du dedans en dehors, soit pour se rendre dans les divers organes, et surtout à ceux des mouvements, ce dont nous pouvons mieux juger par leurs actions; soit pour transmettre les ordres de la volonté. En effet, ces instruments de la vie active sont ici sans cesse exercés pour subvenir aux besoins matériels de l'alimentation, et afin de satisfaire à toutes les autres nécessités physiques. La rapidité excessive, instantanée, avec laquelle les poissons ont la faculté de se transporter dans l’espace a rendu, à ce qu’il paraît, leur raisonnement, ainsi que l'emploi de leur jugement, moins nécessaires; aussi passent-ils en général pour des animaux stupides, hébétés, imprévoyants. Cependant les pêcheurs ont remarqué quelques faits paraissant prouver que les poissons font usage de divers modes d’explorations raisonnées; que certaines espèces, au moins, utilisent leurs réminiscences pour s'assurer de la nature et des qualités de leur proie avant de la saisir, car elles savent quelquefois se mettre en garde contre les diverses sortes de filets et contre les embüches qui leur sont dressées par l’homme, obligé lui-même delutter de finesse avec les pois-
sons, dont il a été forcé d'étudier les mœurs et les habitudes.
Il est évident que la machine compliquée qui constitue le poisson vivant doit être pourvue de certains appareils pour apprécier les qualités des matières; que ces animaux sont munis de véritables éprouvettes physiques et chimiques, construites de diverses manières, et modifiées de sorte que l’action de ces instruments puisse s'exercer dans l’eau, c’est-à-dire, autrement que dans un fluide gazeux comme l'air de l'atmosphère, et pour permettre, malgré cette circonstance si différente, que le contact s’opère intermédiairement.
Avant d'entrer dans la recherche des modifications, évidemment obligées, que les organes de la sensibilité ont dû éprouver chez les poissons, rappelons quelques idées générales sur leurs diverses sortes de sensations : c’est ainsi que nous désignerons toutes les perceptions venant de l'extérieur, et dont l’animal acquiert la conscience. Les instruments qui les admettent immédiatement sont les organes des sens. Des fibres, des filaments, des couches d’une substance blanche et molle propres à chacun de ces organes, y sont étalées et subdivisées ; on reconnaît qu’elles y ont abouti, mais aussi qu'elles sont évidemment la continuité et la terminaison d’autres filets qui proviennent d’un système général de substance médullaire, sorte de pulpe fibrillaire dont la masse primitive et centrale ou la terminaison, renflée en lobes plus ou moins volumineux, constitue dans les animaux vertébrés ce qu'on nomme le cerveau, la cervelle ou l’encéphale prolongé dans le canal postérieur de l’échine, d’où partent ensuite et peut-être où aboutissent des filaments qui portent le nom de cordons nerveux ou de nerfs. Ces organes sont
distribués par petits filets dans toutes les parties de l'être animé, et y exercent une double influence, savoir: 1° sur la vie générale et sur les fonctions dites nutritives, digestives, respiratoires, circulatoires, sécrétoires et génératives, en établissant des sympathies entre tous les divers organes, qui ont chacun son emploi; 2° sur la vie animale ou de relation, dont les uns produisent les mouvements volontaires ou non, et dont les autres perçoivent les sensations internes et externes.
On peut établir, d’une manière générale, que la masse cérébrale, ou le cerveau des poissons, est très-peu volumineuse, surtout comparativement au nombre et à la grosseur des nerfs qui sortent du crâne. Cette portion antérieure solide et dilatée de l’échine présente même une cavité plus spacieuse que l'organe mou qu'elle contient; car entre les membranes qui enveloppent ce cerveau, on trouve constamment interposée une matière celluleuse qui renferme des humeurs grasses, muqueuses ou gélatineuses. Il en résulte que l'encéphale n’est pas extérieurement moulé, pour ainsi dire, sur les os du crâne, comme cela a lieu chez les mammifères et les oiseaux. La masse elle-même est divisée par lobes successifs, placés pour la plupart à la suite les uns des autres, et formant ainsi des tubercules pairs. On regarde celui qui est impair comme un véritable cervelet, car il est reconnu, par les recherches anatomiques, que la plupart des nerfs fournis par l’encéphale chez les autres animaux se retrouvent ici, et qu'ils ont à peu près la même destination, par la manière dont ils se terminent dans les organes.
Il serait inutile d’entrer dans les détails nécessaires pour faire connaître ces nerfs encéphaliques, leur distribution
ayant été décrite dans les ouvrages spéciaux ; mais nous aurons occasion de parler de ceux qui sont spécialement affectés aux organes des sens, et du petit sympathique ou pneumo-gastrique , en traitant des organes respiratoires.
La moelle épinière occupe presque toute la longueur du canal vertébral. Ce système cérébro-spinal est comparativement dix fois plus volumineux dans son ensemble que ne l’est la masse cérébrale. Le calibre de ce cordon médullaire varie suivant la forme générale et l'étendue du poisson. Il sort autant de paires de nerfs de cette moelle qu'il y a de jonctions entre les vertèbres, qu’on ne peut distinguer réellement qu’en dorsales et en caudales. Ces cordons nerveux, formés constamment de plusieurs filets, se séparent et se distribuent, chacun en se subdivisant, dans les fibres des organes, et particulièrement de ceux qui sont destinés aux mouvements.
De la vue. Les poissons ont, pour la plupart, deux yeux symétriques, peu mobiles , composés à peu près comme ceux des autres animaux vertébrés, et situés presque de la même manière, un peu au-dessous et en avant du crâne, dans des cavités de la face sous les os du front. Il y a là un cadre osseux plus ou moins complet, ayant pour fond le plancher sphéno-palatin.
Ces yeux sont des instruments d'optique dont la structure est physiquement semblable à ceux des autres animaux vertébrés. C’est un appareil qui est analogue à celui de la chambre obscure, dans lequel la lumière pénètre par un trou ou par un espace libre qu'on nomme la pupille, et qui est percé au centre de la choroïde, On trouve dans l'intérieur de l’œil des humeurs transparentes, de formes et de den-
ni
sités différentes, disposées de manière que la représentation ou l’image très-réduite de l’espace et des objets extérieurs puisse pénétrer, et se reproduire sur une sorte de toile ou de membrane molle qu'on nomme la rétine, provenant de l'expansion ou de l'épanouissement du cordon médullaire, et par laquelle il est certain que la sensation se transmet au centre de l'intelligence, par l'intermédiaire du nerf optique.
La forme la plus générale des yeux est celle d’un sphéroide aplati en avant : ils sont peu mobiles, quoiqu'ils soient mus par des muscles semblables à ceux de la plupart des autres animaux. Ces yeux n'ont point de paupières mobiles, et comme il n’y a pas de larmes, on ne trouve pas de glandes ni de pores lacrymaux extérieurs. La cornée, recouverte par la peau qui y adhère, est toujours très-plate. La sclérotique est solide, quelquefois cartilagineuse ou même osseuse en arriére, et supportée sur un pédicule mobile. L’iris des poissons est diversement coloré, ainsi que la membrane choroïde, qui est le plus souvent noire ou brune en arrière, rouge, bleue, verte, jaune, argentée, dorée ou d’acier poli, formant au delà et à l'arrière de la rétine une sorte de tapis d'apparence métallique ; comme l’amalgame qui est appliqué sur la glace de nos miroirs. La pupille, le plus ordinairement circulaire ou ovale, est quelquefois anguleuse, avec des portions prolongées des bords de l'iris dilatables et contractiles, surtout dans les espèces dont les yeux sont situés au-dessus de la tête, comme dans les Raïes, les Callionymes, les Uranoscopes, ou d'un seul côté, ce qu’on observe dans tous les Hétérosomes. L’humeur aqueuse est très- peu abondante, et le cristallin sphérique, fibreux,
HISTOIRE NATURELLE ET PHYSIOLOGIE. 27 très-solide, est engagé dans l'ouverture pupillaire qu'il dépasse. La rétine est fort épaisse, souvent composée de lames plissées.
Il n’y a pas d’yeux chez les espèces appelées à vivre dans l'obscurité, telles que les Myxines, les Ammocoetes, les Aptérichthes. Chez la plupart, les deux yeux sont réguliers; ils sont inégaux et non symétriques dans les Hétérosomes. La cornée offre dans un même œil deux surfaces, dont la convexité n’est pas la même chez les Tétrophthalmes. Les yeux sont énormes dans les Pomatomes et les Priacanthes; ils sont très-petits dans les Anguilles, les Silures , les Gymnotes. Les yeux sont excessivement éloignés l’un de l’autre dans les Zygènes, et au contraire très-rapprochés et presque réunis au milieu du front chez les Périophthalmes.
Telles sont les principales modifications que les yeux présentent chez les poissons. Ces différences proviennent, comme on le conçoit, de certaines circonstances appréciables. L’aplatissement de la cornée et la petite quantité relative de l'humeur aqueuse s'explique par la manière dont se comportent les rayons de la lumière dans l’eau, qu'ils traversent avant de pénétrer dans l'organe; le défaut de paupières et l'absence des larmes, parce que l'œil a constamment sa surface humide et transparente, et que ces sortes de rideaux mobiles se trouvent suppléés par la faculté qu'ont les poissons, en général, de n’admettre que les réflexions des images déjà produites, et modifier leur influence plus ou moins vive en dilatant ou en resserrant rapidement et à volonté l’ouverture de la pupille. Enfin, c’est un caractère commun à tous les animaux qui vivent habituellement dans l’eau, d’avoir un cristallin sphérique. Toutes les autres dispositions dans la structure de
l'œil sont analogues à celles qu'on a retrouvées dans la plupart des animaux vertébrés.
De l'organe de l’ouie. Les poissons entendent les bruits, ils perçoivent les sons ou les ébranlements communiqués autour d'eux par les divers mouvements qui se transmettent à tous les corps quand ils oscillent ou vibrent dans leur ensemble et dans leurs parties, avant de reprendre ou de rétablir leur état absolu et naturel d’immobilité ou de repos. Ce mouvement de va-et-vient en sens contraire, ou ceîte vibration, est plus ou moins remarquable et d'autant plus durable, que le mouvement est communiqué d’une manière génerale à des milieux élastiques dans lesquels le corps vibrant est placé, et qui servent alors comme de véhicules. Ces moyens de transmission sont les corps solides et les fluides liquides et gazeux. La vue peut reconnaître et s'assurer, ainsi que le tact, de la réalité de ces vibrations. Les bruits et les sons, qui sont des ondulations de l'air, se transmettent par l'organe de l’ouie attribué à la plupart des animaux, afin qu'ils puissent être avertis, même à une assez grande distance, des mouvements qui se passent autour d'eux. Ces ondes sonores ont été comparées, avec justesse, aux ondulations de la surface d’une eau tranquille qui vient à être choquée ou ébranlée successivement par les ricochets d’une pierre perdant peu à peu une partie du mouvement communiqué d’abord par la projection.
Le son se propage, comme la lumière, par rayons partant d’un centre et en lignes droites, quand il ne se trouve pas d'obstacles sur la route; dans le cas contraire, il change de
direction, il se réfléchit sous un angle égal à celui de son incidence, pour se répercuter et se reproduire. Les sons peuvent être condensés et dispersés en sens inverses. Ils sont recueillis et par suite transmis ainsi chez les animaux dans un instrument destiné à éprouver l'effet de ces vibrations qui ont lieu en dehors, dans l’espace qu'ils occupent. Cet organe peut, par l'expérience acquise, en apprécier la nature, la force, la vitesse, et faire connaître par conséquent d'avance les distances, la direction des corps qui ont été ébranlés ou qui ont produit des mouvements, et enfin à mettre les animaux en rapport entre eux comme individus et comme races, ou à leur faire préjuger des avantages qu'il y aurait à s’en approcher, ou du danger qui doit les porter à s’en éloigner. Cet admirable instrument est l'organe de l’ouie, dans lequel s’opèrent trois actions : physique, mécanique, et perception nerveuse ou animale.
L'ouie, considérée d’une manière générale, ou plutôt la faculté auditive, offre dans son essence la plus grande analogie avec la vue. De mème que la lumière, le mouvement, considéré comme une sorte de fluide impondéré, donne lieu à la représentation, à la répétition en miniature et à l’interieur des ébranlements communiqués. Un organe spécial reproduit, reçoit et imite, pour ainsi dire, d’une manière identique et isochrone, mais excessivement réduits en intensité, les mouvements plus considérables qui ont du ètre opérés en grand, à distance, et tout à fait au dehors de l'instrument qui les apprécie.
Pour l’énoncer rapidement , voici quelle est la structure des oreilles dans les animaux vertébrés les mieux doués à cet égard , comme dans l'homme et dans les mammifères
en général. Ils ont 1° une conque, sorte de pavillon, de cornet acoustique, qui recueille et qui transmet les vibrations, les sons produits; 2° le méat auditif, avec une membrane tendue; 3° une cavité aérienne derrière ce tympan, contenant ce qu'on nomme la caisse ou l'oreille moyenne, et les petits osselets ou leviers qui agissent pour ouvrir ou laisser fermés des orifices qui aboutissent à un canal spiroïde et à .des canaux dans lesquels se termine la pulpe du nerf auditif ou acoustique, lequel perçoit la sensation.
Chez les poissons et dans beaucoup d’autres animaux dits invertébrés , l'organe est tout à fait différent. Cependant les poissons entendent ; ils perçoivent les vibrations et probablement celles du liquide lui-même, quoiqu'ils n’aient aucun des organes extérieurs, ni conque, ni méat auditif, ni tympan. Leur appareil est beaucoup plus simple ; il est logé dans la cavité du crâne. Il consiste en un sac membraneux, sorte de vestibule qui correspond peut-être au limaçon, ou canal spiroïde; on retrouve chez eux les trois canaux semicirculaires : l’un est horizontal, et les deux autres sont verticaux. Ils sont très-grands, avec des ampoules ou parties dilatées qui aboutissent à une sorte de labyrinthe, où se trouvent une pulpe nerveuse étalée sur une substance gélatineuse et des concrétions calcaires, tenues en suspension, pour rester vibratiles et marquées de sillons vasculaires, mais privées de périoste. Ces osselets , qu’on désigne comme des otolithes quand ils sont pierreux, et otonies lorsque leur consistance est celle d’une matière amylacée, varient beaucoup pour la forme et la consistance; mais ils paraissent destinés, au moins par analogie, à reproduire les ébranlements qui se sont opérés au dehors et dans le liquide.
Des organes du goût et de l'odorat. Les corps sapides et les corps odorants ont le plus grand rapport dans leur manière d'agir et par la perception qu'ils font éprouver aux animaux. Dans ces deux circonstances il y a présence, contact intime de molécules matérielles distinctes, suspendues dans des fluides liquides ou gazeux. Ces molécules, pour la plupart, n’agissent pas sur la vue, l’ouie ni le toucher; elles sont dépendantes des propriétés des corps qui les produisent, et sont perçues seulement lorsqu'elles sont déposées, arrêtées ou amenées, pour être mises en contact immédiat sur certains organes animés et vivants, prédisposés à la sensation, comme des sortes d’éprouvettes chimiques, toujours humides, dans lesquelles des nerfs spéciaux ont étalé leur pulpe et sont, pour ainsi dire, placés en vedette ou en sentinelle surveillante. Le gout et l’odorat sont en quelque sorte des pierres de touche, destinées à apprécier ou à faire découvrir les actions chimiques qui s'exercent au contact sur les membranes à la surface desquelles les particules sont appelées à être jugées d'après leurs qualités particulières.
Les odeurs sont à l’air respiré ce que les saveurs sont aux liquides introduits dans la bouche; ces qualités peuvent être de même nature, elles ne diffèrent que par leurs formes et par le véhicule qui les transmet. Les matières volatilisables sont seules odorantes, comme celles qui sont liquéfiables sont spécialement sapides.
L'organe de l’odorat ou de l’olfaction réside à l'entrée et sur le passage du fluide élastique qui sert à la respiration chez les animaux vivant habituellement dans l'air; celui du goût ou des saveurs est, le plus ordinairement, fixé à
l'entrée ou sur la voie des organes digestifs. Les odeurs sont arrêtées dans l’intérieur ou à l’orifice des voies aériennes primitives ; elles s’y attachent, s’y combinent peut-être, par une sorte d'attraction ou d’affinité chimique, et elles déterminent ainsi sur les nerfs la sensation de l'effet qui en résulte. Les saveurs sont toujours liquides, ou doivent nécessairement le devenir , quand elles proviennent de solides qui se fondent alors ou se fluidifient; elles se manifestent également sur les parois de la bouche, où des nerfs particuliers percoivent leurs divers modes d’actions et donnent un caractère spécial à la sensation qui a été produite.
Ces deux sens sont particulièrement appelés à indiquer ou à faire connaître, pour ainsi dire par anticipation, la nature des aliments; mais ils peuvent devenir aussi des moyens de relation entre les êtres vivants. Ainsi pour les odeurs, qui nous serviront d'exemple, c’est par l'intermédiaire de l'air, ou du milieu même dans lequel les animaux habitent, qu'ils sont avertis de la présence peu éloignée ou de la direction qu'ont suivie d’autres animaux qui peuvent servir à leur alimentation ou des individus qui doivent subvenir à leurs besoins instinctifs, même pour la propagation de la race. L’atmosphère devient le guide invisible qui dirige l'animal quand il veut attirer, repousser, poursuivre, s'approcher ou s’éloigner, suivant le danger qu'il doit éviter, ou suivant les jouissances que les odeurs lui promettent et lui font espérer; car tout besoin satisfait est une sensation de plaisir. C’est ainsi que, par l'odeur qui-émane des cadavres, sont attirés à distance les hyènes, les vautours, les nécrophores, les mouches, etc.; que les vapeurs qui s’échappent du corps de certains gibiers mettent sur leurs traces les diverses espèces de
chiens de chasse ; celles du résidu des aliments dénotent, aux insectes qui ont des ailes, les points de l’espace où ils doivent s’abattre pour y déposer leurs œufs; enfin d’autres sont attirés par l’odeur des fleurs.
Les odeurs n’ont pas été, pour la plupart, étudiées physiquement, ni chimiquement, aussi bien que les sons et la lumière. Ce sont cependant des molécules substantielles qui peuvent ètre rendues sensibles à la vue dans certains cas. Elles sont nécessairement suspendues sous la forme de gaz ou de vapeurs : l'éther , les huiles volatiles, le camphre, renfermés dans des flacons bien bouchés, ne portent pas d’odeur, et peut-être, en passant dans l'air, acquièrent-ils des qualités particulières ; la chaux vive que l’on éteint se volatilise avec l’eau, l’'ammoniaque qui trouve un acide dans l’air est tout à coup neutralisée. Beaucoup d’odeurs n'ont pas de saveur, quelques-unes se dissolvent dans les liquides, et alors elles ne peuvent être perçues, à moins qu’elles ne changent de nature par des circonstances particulières.
Ce n’est pas seulement dans la spécialité du nerf que réside la faculté d’odorer, mais dans la disposition appropriée de l’organe. Il faut une application directe, matérielle et immédiate. Cependant le corps perceptible est, dans ce cas , situé hors du contact et de l’attouchement, mais il laisse échapper quelques émanations qui sont transportées par l’air. Il ne peut donc exister de véritable olfaction que chez les animaux qui vivent dans une atmosphère gazeuse, tels que les mammifères, les oiseaux, les reptiles parmi les vertébrés ; mais un animal qui reste constamment plongé dans un liquide paraît avoir moins besoin d’un sens qui est spécialement appelé à explorer les qualités de l’air pour les appliquer à ses
besoins ; aussi paraît-il manquer dans les cétacés, dans les animaux à branchies parmi les mollusques, les annelides, les zoophytes. Néanmoins les poissons qui sont dans le même cas, et qui probablement n’éprouvent pas la sensation , ont évidemment l'organe dont les nerfs sont même très-développés. Nous croyons pouvoir expliquer cette anomalie apparente.
Il est certain que les poissons éprouvent dans cet organe une sensation analogue à celle que produisent les émanations des substances odorantes ; il se peut que celles-ci se laissent dissoudre dans l’eau et qu’elles deviennent alors des matières sapides : ainsi, plusieurs appäts portent de la saveur : tels sont le fromage, les matières ammoniacales azotées, comme le sang, la résure , la chair gâtée, la viande grillée, les asticots.
Les narines existent chez tous les poissons, même chez les Cyclostomes ; mais ces sortes de narines ne sont jamais situées sur le passage direct de l’eau qui, dans l'acte de la respiration aquatique, entre par la bouche pour sortir par une autre issue. Jamais, si ce n’est dans un seul cas, les cavites olfactives ne communiquent directement ni avec la bouche, ni avec la gorge. Le plus souvent ce sont des impasses, des cupules ou des fosses allongées, plus ou moins masquées par des replis de la peau, qui tantôt ne laissent saillant qu'un petit tube érectile, à soupape, pour attirer une certaine quantité d’eau, et un autre orifice qui lui livre passage quand la dégustation en a été pour ainsi dire terminée : cette entrée et cette sortie semblent se reproduire chaque fois que le poisson avale l’eau qui doit passer sur ses branchies, par un mécanisme dépendant de l'articulation des os labiaux et maxillaires supérieurs. Dans les Plagiostomes et chez plusieurs poissons osseux, les soupapes recouvrant l’or-
gane olfactif forment une sorte de lambeau mobile dont les lames sont diversement disposées pour abriter les membranes qui ne doivent admettre que le liquide. Généralement, la membrane olfactive forme des plis rayonnés, le plus souvent partant d’un centre concave et arrondi; tantôt s’éloignant ou se séparant d’une ligne moyenne et longitudinale comme deux séries de petites branchies de la manière la plus symétrique, toujours protégées par une sorte de mucus. C’est dans ces feuillets de lames saillantes, très-rapprochées et nombreuses, que viennent se distribuer, à droite et à gauche, les expansions des nerfs olfactifs qui se séparent les premiers de la masse encéphalique.
De l'organe gustatif en particulier. On nomme saveurs les sensations diverses produites à l’intérieur de la bouche par certains corps dont les molécules sont solubles dans les liquides, ou qui l’étaient déjà dans les matières introduites. Leur nature, souvent inconnue, peut dépendre de la forme atomique des molécules intégrantes, des propriétés physiques de divers liquides ou de leurs principes élémentaires com posants, par actions réciproques de contact, de décomposition ou de combinaison. Les matières sapides ont besoin d’un dissolvant liquide quand elles ne sont pas actuellement en dissolution, de mème que les odeurs doivent être suspendues dans un fluide gazeux. Leur action n’est pas le résultat d’un simulacre, d’une représentation, d’une image fictive qui traverse l’espace, comme dans la vue, dans l’ouie; c’est le contact réel, matériel, de molécules appliquées immédiatement sur une surface sentante, humide. Ainsi, sous ce rapport, les saveurs ont la plus grande analogie avec les odeurs; leur
GE
manière d'agir, leur destination , les motifs pour lesquels ces sensations sont accordées à l’animal, sont les mêmes: seulement, elles ont été placées par la nature sur des voies différentes. Intrinséquement, les liquides, restant tels, ne peuvent avoir d’odeur, ni les gaz de saveur, à moins que les uns ou les autres ne changent réciproquement de nature ou de manière d’être; car beaucoup de liquides se vaporisent et peuvent ainsi devenir odorants par la chaleur, le vide, la sécheresse, l'humidité; et quelques gaz devenir saveurs quand ils sont solubles dans l’eau, l’alcool , le chlore ; beaucoup de solides deviennent sapides ou odorants quand on en sépare les éléments, et leurs molécules se trouvent alors libérées des affinités qui les tenaient réunies lorsqu'on emploie la vaporisation, la liquéfaction ; tels sont la plupart des sels, le chlorure de sodium et un grand nombre de composés dont on sépare les bases ou les radicaux.
En général, les poissons avalent leur proie sans la goûter d'avance ; cependant ils ont pu en juger la nature par l’appréciation des matières solubles qui se sont communiquées à la petite quantité d'eau qu'ils ont admise dans leur éprouvette olfactive, et qui était chargée des molécules échappées du corps de leurs victimes. Les poissons, en effet, divisent rarement et ne mâchent point leurs aliments; ils ne pourraient pas garder longtemps un corps solide dans la bouche, sa présence gènerait leur mode de respiration. Ils n’ont, pour la plupart, ni salive, ni glandes salivaires ; leur bouche est, il est vrai, très-large et leurs lèvres varient : elles sont fort minces, et souvent protractiles par le mécanisme des os labiaux ; elles sont mème assez souvent très-grosses et très-renflées, mais c’est seulement pour aider l'acte de la préhension.
La cavité de la bouche est fort amplifiable, tapissée par une membrane coriace peu sensible, souvent hérissée de dents et d’épines empêchant le contact intime de la matière qui doit être avalée. La langue est très-rarement mobile et complétement charnue; presque entièrement formée par le corps antérieur de l'os hyoïde, sans muscles intrinsèques, elle n’est pas flexible,allongeable, contractile, repliable; le plus souvent sa surface est garnie de dents aiguës, recourbées comme les pointes d'une carde ; il n'y a point de papilles, même dans les espèces qui ont la langue lisse. Cette langue reçoit des nerfs destinés à donner le mouvement et une sensibilité vitale aux diverses régions de la bouche : telles sont les fibres du slosso-pharyngien, du nerf lingual, mais les nerfs principaux manquent. Il y a dans le palais des Carpes un tissu érectile doué d’une grande excitabilité, et on trouve autour de la bouche des palpes, des barbillons ou des tentacules qui paraissent destinés à des perceptions relatives à l'acte de la préhension des aliments ; ils sont surtout remarquables dans les espèces qui vivent au fond des eaux ou sur les rivages, comme dans les Gades, les Pogonophores, les Silures.
Il répugne de penser que l'organe du goût puisse faire défaut absolu à un animal, puisque, du jugement ou de la sensation résultant de cet organe, dépend la conservation de l'individu et de sa race, car il lui indique la nature ou le choix des aliments ; le sens du goût paraît devoir être le dernier à s'oblitérer. Cependant, par cela seul que le mode de respiration est tout autre, il s'est opéré ici un changement qui était devenu nécessaire. D'abord le frottement, le passage continuel de l’eau sur les surfaces de l’intérieur de la bouche ont dû en émousser la sensibilité. Ensuite, la nécessité de res-
pirer continuellement était un obstacle à ce qu'un aliment püt rester longtemps dans la bouche pour y être divisé et soumis à la mastication ; la langue est comme nulle, peu musculeuse, par conséquent peu motile, et il n’y a pas de salive ; sa surface ne peut être appliquée ou rester en contact intime avec la proie qui est avalée tout d’une pièce ou sans être divisée. D'ailleurs, comme nous avons vu que chaque organe a son emploi, sa fonction à remplir, on trouve dans chacun un appareil prédisposé et comme au guet pour apprécier chaque sorte de qualités, à l’aide des nerfs qui proviennent tous d’un même centre auquel ils aboutissent: l'œil apprécie la lumière ; l'oreille, les mouvements; les narines, le fluide gazeux; la langue, les liquides ; le toucher, la solidité, la configuration réelle, la température. La lumière n’est sensible que pour l'œil; les mouvements sont essentiellement perçus par l’oreille; les odeurs, les saveurs n’ont aucune action sur la vue, ni sur l’ouie, ni sur le tact. Cependant nous savons que, dans quelques cas, un organe peut en remplacer un autre. Les aveugles suppléent par l’ouie à la sensation qui leur manque. Les sourds jugent souvent des sons et de la voix par la vue ; les saveurs ne pourraient-elles pas être perçues par l'organe de l’odorat ? C’est une opinion en faveur de laquelle nous avons publié, en 1808, une dissertation dont nous venons de présenter ici un extrait abrégé.
Organes du toucher-actif dansles poissons. Cette faculté consiste dans l’appréciation, la perception, la sensation produite sur l'animal vivant par le contact d’un objet, d'une matière, d’une chose susceptible d’être touchée ; ce qui ne dépend ni de la lumière, ni du son, ni de l'odeur, ni de la saveur. Cette
HISTOIRE NATURELLE ET PHYSIOLOGIE. 3ÿ
circonstance produit par conséquent un caractère, une nature de corps. Tantôt l'objet, la chose vient au-devant de l'animal et se met ainsi en contact : c'est l’action d’être touché, la taction, ce qu'on peut désigner comme un attouchement passif; tantôt le corps ou une partie de l'animal vient se mettre activement en rapport direct, et l'être vivant en éprouve la sensation et peut en percevoir quelques-unes des qualités : c’est alors une exploration tactile ou palpable, en un mot la palpation ou le tact. Cette faculté donne la connaissance des corps ou procure quelques idées sur leurs propriétés réelles, telles que l'étendue, le volume, la grosseur ; elle indique leurs limites dans les trois dimensions de longueur, largeur et épaisseur, et même l'état de leur surface. Elle apprécie et compare la consistance, la solidité, la mollesse, la fluidité, le poids, la chaleur, le froid relatif, la sécheresse, l'humidité, le repos, le mouvement, la distance géométrique, etc.; elle corrige les erreurs des autres sensations. Cette faculté se manifeste dans les téguments, les membres, les appendices particuliers, comme les tentacules, les palpes, les barbillons, la trompe, les lèvres.
Le tact est d'autant plus parfait dans un animal, que celui-ci peut tout à la fois mettre en rapport les parties de son corps sur des points différents et opposés des objets dont il désire explorer les qualités dites par cela même tactiles.
Les poissons sont peu favorisés par la nature relativement aux offices que peuvent leur rendre les touchers actif et passif. [l est vrai, quand on y réfléchit, que ces sens leur auraient été presque inutiles; car ils n’ont rien à juger, à comparer. Sous le rapport de la sécheresse ou de la chaleur, par exemple, les poissons restent toujours mouillés, et leur être con-
serve constamment la même température que tous les corps actuellement plongés dans les mêmes eaux. Ils ne peuvent pas non plus apprécier la forme des corps, puisque la vue seule leur en fait connaître les dimensions.
Voyons, au reste, en quoi consistent les organes qui pourraient être, chez les poissons, destinés au toucher, et indiquons la nature de leurs téguments. Leur épiderme est muqueux : c'est un épithélium appliqué sur un derme fibreux ou sur des écailles; il est gluant, visqueux , poreux. Leur corps est presque constamment étendu en ligne droite, horizontale; rarement il peut se contourner, s’enrouler sur les objets et se mettre avec eux en contact intime. Quelques-uns, comme nous l’avons dit, ont des prolongements motiles de la peau, des palpes, des barbillons qu'on nomme tentacules, et des appendices plus ou moins frangés sur la tête et sur le corps ; il est rare que les membres pairs, ou les nageoires, qui tiennent lieu de pattes, soient séparés en doigts distincts, comme dans les Dactylés : quelquefois cependant ces nageoires sont comme pédiculées et manuformes. Les écailles, qui sont des productions de la peau, sont le plus souvent entuilées, et varient beaucoup pour la forme et la consistance; souvent les téguments sont protégés par des écussons osseux, des boucles épineuses, de véritables épines à base solide, que l’on peut considérer comme des moyens de défense ou de protection, tels que des tests osseux, de véritables cuirasses plus ou moins complètes, ou bornées à quelques régions du corps. Généralement, les écailles qui garnissent la ligne latérale ont une forme et une structure un peu différentes. La couleur de la peau varie à l'infini; les teintes en sont plus ou moins vives et éclatantes, nuancées,
contrastées. Souvent, avec l'aspect métallique du plus beau poli, ces couleurs sont distribuées symétriquement, régulièrement dans certaines espèces ; chez d'autres, elles varient. Il est évident que les régions du corps qui sont sans cesse opposées à la lumière, ou même la totalité de ceux qui vivent dans les eaux, où la lumière ne pénètre pas, restent incolores ou comme étiolées; ce qui se remarque toujours sous le ventre de certains poissons et sur le côté inférieur des Hétérosomes, tels que les Soles, les Limandes. Ces couleurs disparaissent après la mort et par la dessiccation. Elles varient aussi suivant l’âge, le sexe, les saisons, les époques du frai, et même, à ce qu'il paraît, d’après la teinte du fond des lieux qu'ils habitent. On pense mème que quelques espèces peuvent faire varier leurs couleurs à volonté, pour déguiser leur présence en certains lieux dont ils semblent emprunter les nuances : c'est ce qu'on a observé dans les Goujons et les Limandes qui vivent sur les sables colorés de nos rivières.
Il nous reste à donner une idée des fonctions qui sont communes à tous les êtres organisés ; mais, dans les poissons, les organes chargés de s’en acquitter sont très-modifiés : nous les considérons, les uns comme réparateurs, les autres comme reproducteurs. Ce sont d’abord les instruments destinés à la nutrition, par conséquent tout ce qui comprend la préhension des aliments, la mastication, la déglutition, la digestion, la défécation, et par suite et dans leur dépendance, tous les instruments de la vie appelés à produire la circulation, la respiration, les sécrétions, les excrétions. Quant aux organes générateurs, nous les étudierons d’une manière générale, puis isolément dans chacun des sexes.
Des organes de la nutrition. La faculté de se nourrir est la fonction la plus générale, la plus indispensable aux êtres vivants pour conserver leur mode d’existence, augmenter leur volume dans les proportions que permet le développement de toutes leurs parties, ou leur accroissement dans les limites fixées, afin qu’elles continuent de produire les effets ou les actions qu’elles ont pour but d’exécuter. Les animaux en particulier doivent fournir aux instruments de la vie les matériaux nécessaires pour que les organes remplissent l'office dont chacun d’eux est chargé. Ce sont des aliments ou des substances ingérées qui doivent entrer momentanément dans la masse, dans la matière qui compose chaque individu, car il ne se fait rien de rien. Une fois que ces matériaux ont été employés, ils doivent être renouvelés; ils sont pris ou choisis parmi les corps environnants, empruntés soit comme substance première, soit le plus souvent par deuxième, troisième ou quatrième succession. C'est une sorte de transformation ou de métamorphose des matériaux, des substances qui, en particulier pour tout être animé, ont toujours fait partie d’un corps organisé. Dans tous les cas, il faut que la matière qui fournit la nourriture soit soumise à une décomposition préliminaire; qu’elle soit réduite à l’état de substance inerte; qu’elle soit liquéfiée ou ramollie, pour que les éléments ainsi désassociés, desagrégés soient repris, recomposés pour être admis de nouveau dans les parties constituantes de l'être vivant, qui les admet et les transporte partout où le besoin s’en fait sentir. On sait que les éléments des corps sont impérissables, indestructibles, et par cela même inépuisables. Rien n’est nouveau dans les parties matérielles d’un être vivant. Tout ce qui sert à sa construction
a été déjà mis en œuvre ou employé. C’est un emprunt d’anciens matériaux destinés à la conservation d’un édifice qui s'élève pour un temps donné, et dont les débris ou les éléments serviront un jour à d’autres constructions.
Les poissons sont en général des animaux carnassiers trèsvoraces, qui se nourrissent d’autres espèces vivantes, rarement de plantes aquatiques. C’est comme carnivores que la nature leur a donné de puissants instruments. Ils sont armés de dents acérées, tranchantes ; d’aiguillons, de lances, de dards, de machines électriques; d'humeurs narcotiques et peut-être venimeuses. Nous aurons quelque idée de la manière dont ils senourrissent,enexaminant successivement les moyens à l’aide desquels ils peuvent saisir leur proie, la diviser, l’avaler, en extraire les molécules ahbiles, et se débarrasser de celles qui ne sont pas digérées.
La plupart des poissons ont la bouche garnie de dents dont l'implantation et les formes sont très-variées et fort compliquées. Cependant ils mächent rarement leurs aliments, et, comme nous l'avons indiqué, ils ne connaissent pas la saveur de la proie qu’ils ont saisie. Leur langue, leur palais sont revêtus d'une peau épaisse, sans papilles nerveuses; ils ont les deux mächoires comme tous les animaux vertébrés; elles sont placées l’une au-dessus de l’autre ; elles s'élèvent, s’abaissent, s'écartent ou se rapprochent horizontalement; mais elles ne se meuvent guère que de devant en arrière sans s’écarter en travers, comme cela devient nécessaire pour broyer, pour mâcher. Les os qui composent les mächoires sont nombreux , et leurs formes variées, ainsi que leurs proportions. La mâchoire inférieure est presque constamment composée, de chaque côté, dedeux parties osseuses, solidement uniesentre
elles par une suture emboîtée double ou triple. La portion antérieure porte seule les dents, et la postérieure sert à l’articulation avec les os du crâne; mais elle n'offre pas cette portion remontante qui, chez les mammifères, se termine par le condyle, excepté dans quelques Chondrichthes. Les màchoires des poissons osseux ont en arrière une impression concave, dans laquelle se meut la partie saillante qui provient du crâne. Au reste, la forme, l'étendue et la structure des màchoires varient dans presque tous les genres , et nous ne devons pas essayer de faire connaître les modifications principales qui se trouvent relatées le plus souvent dans les considérations préliminaires dont nous avons fait précéder chaque famille ou tribu principale.
Les dents présentent aussi de très-grandes différences. Ilen est de simples et de composées ; la plupart sont recouvertes, dans la partie qui est libre ou hors des gencives, d’une sorte d’émail ou d'ivoire; le plus souvent, la racine de ces dents fait partie continue, ou est entièrement soudée avec les os. Dans les Chondrichthes, ces dents ne sont adhérentes qu'aux gencives qui couvrent les cartilages, et dans leurs tribus ces organes présentent un très-grand nombre de formes modifiées. Dans les Diodons, les Tétraodons, les Scares, les dents recouvrent la surface des mâchoires, et se soudent entre elles de manière à représenter les petits morceaux rapportés de nos mosaïques. Il y a presque autant de formes diverses dans les dents que de genres parmi les poissons. Il en est de pointues qui restent droites, d’autres qui sont courbées; il en est même qui offrent des dentelures, des échancrures et de petits crochets latéraux. On reconnaît des dents plates, à surface lisse ou sillonnée ; dans quelques genres, comme dans les
Daurades, les Loups de mer, l’Anarrhique, ces dents forment de gros tubercules mousses, arrondis. Elles sont tranchantes, incisives, dentelées en scies, en rondache, en triangles aplatis. Enfin, d'après leurs insertions variées, on les a distinguées non-seulement en maxillaires, mais en vomériennes, palatines, ptérygoïdiennes, œsophagiennes, branchiales , linguales, suivant les pièces osseuses dans lesquelles on les trouve implantées. Quelques poissons n’ont pas de dents : il nous suffira de citer ici les Esturgeons.
A l'exception des Cyclostomes, on ne connaît pas de poissons qui sécrètent une salive fournie par des glandes 1s0lées. Cependant une matière muqueuse abondante sort des parois de la bouche pour faciliter l'acte de la déglutition chez certaines espèces. Il n'y a pas de voile de palais; on n'en connaît qu’un seul exemple, dans quelques Cyclostomes., Les os pharyngiens ou ptérygoidiens qui rejoignent les arcs branchiaux , ceux qui sont fournis parles cornes de l’hyoide, présentent également les dispositions les plus variées, et des crochets ou des avances cartilagineuses très-différentes selon les genres et même les espèces.
Toutes les pièces qui entrent dans la composition de la bouche en permettent tantôt l’ampliation, tantôt le resserrement par leur rapprochement réciproque, et servent tout à la fois dans l’acte de la déglutition et dans les mouvements nécessaires à la respiration pour fermer la bouche lorsqu'elle est remplie de l’eau qui devrait être avalée, mais qui s'échappe alors par les fentes des branchies ou entre les pièces de l'appareil respiratoire.
Après la bouche et au delà des deux séries des arcs branchiaux, commence l’æsophage, canal membraneux et mus-
culaire dans lequel est poussée et s'engage la proie avalée. Ce conduit varie pour la longueur : sa structure est à peu près la même que celle de l'estomac, avec lequel il se confond en s’y unissant. Cette sorte de sac est généralement fort grand et calibré de manière à recevoir la proie tout entière, puisqu'elle n’est ni coupée ni mächée, C'est dans cette cavité que les matières ingérées sont dissoutes, afin que la pulpe qui en résulte puisse passer dans le reste du tube intestinal, après avoir été imprégnée des sucs particuliers qui suintent des parois du sac, et avoir reçu les humeurs qui ont été sécrétées par les glandes du pancréas et du foie. Souvent, autour de l'union de l'estomac avec le reste du tube intestinal, que l'on regarde comme le pylore, on remarque un nombre plus ou moins considérable de petits appendices sous formes de boyaux en impasses. On en compte depuis deux jusqu’à plus de soixante dans certains genres de poissons, un seul par exemple dans la Merluche et le Flétan,et plus de soixante dans le Saumon et dans l’Alose. Ces petits cœcums, car c’est ainsi qu'on les appelle, sont quelquefois subdivisés. Il n’y en a pas dans les Chondrichthes, et de plus dans ces derniers, comme dans quelques autres espèces peu nombreuses d'Ostichthes, on trouve dans le tube intestinal un long repli contourné en spirale, sorte de valvule ou de membrane spiroïde qui paraît destinée à retarder sur sa route la matière chymeuse.
Dans les Plagiostomes, le canal intestinal se dilate vers sa terminaison en une sorte de poche où aboutissent les canaux qui proviennent des reins et des organes génitaux.
Le foie des poissons est toujours volumineux, et ne se divise pas en lobes dans le plus grand nombre; cependant il y en à deux dans les Pleurotrèmes, la Morrhue; trois dans
HISTOIRE NATURELLE ET PHYSIOLOGIE. Â7 les Raies, et quatre dans les Carpes, où ils sont très-allongés. La bile sécrétée est recue le plus souvent dans une vésicule, et se rend de là dans l'intestin par un ov plusieurs canaux cystiques provenant quelquefois directement du foie, dont la substance est souvent huileuse. La rate existe, mais elle varie beaucoup pour le volume. Souvent elle est située dans les replis du tube intestinal, dont le mésentère n'est pas complet. Le péritoine enveloppe tous les viscères abdominaux. Dans les Chondrichthes, ce sac séreux communique extérieurement avec l’eau dans laquelle le poisson est plonge. Les poissons ont presque tous un eloaque commun, le plus souvent terminé par un pore arrondi, situe vers le milieu du corps, avant l'hypoptère, quoique cette nageoire impaire ait été nommée anale; cet orifice varie pour la position. Dans quelques cas rares, il se voit sous la gorge dans l'intervalle que laissent entre elles les branches de la mâchoire inférieure, comme chez l’A ptéronote Pasan,nommé Sternachus. Ilestsous la poitrine dans Ja Chimère; mais, chez la plupart, à la terminaison du ventre, là où commence la queue. Ce trou est une fente transversale chez les Plagiostomes; il forme une sorte de podex ou de saillie avancée dans le genre Amie et chez plusieurs Blennoïdes qui sont ovo-vivipares.
Des organes de la circulation. Nous connaissons le but de la digestion : c'est de changer en une sorte de bouillie ou de pâte molle les matières introduites dans le canal intérieur, afin d'en extraire les parties les plus nutritives pour les faire servir à la réparation, à l'accroissement, au développement de l'animal qui les a ingérées ; car ces sucs sont extraits, pompés par d’autres petits tuyaux qui font l'office de racines
absorbantes intérieures ; on les nomme des canaux ou vaisseaux chylifères.
Cette humeur, ou ce chyle, se rend successivement dans d'autres canaux ou dans les veines, où, mêlé au sang, il est dirigé dans un organe creux, contractile, musculaire, qu'on uomme le cœur. La cavité intérieure du cœur reçoit le sang par un mécanisme de construction qui représente parfaitement l'effet produit par une pompe aspirante et foulante, s’élargissant pour admettre et contenir momentanément les sucs absorbés, se resserrant, se contractant sur ces liquides, pour forcer ainsi les humeurs nutritives à passer d’abord dans les ramifications des artères veineuses branchiales, et de celles-ci dans les veines artérielles, enfin dans un gros tronc qui se subdivise en d’autres canaux pour les diriger dans toutes les autres parties du corps.
Ce mouvement, ce transport de l'humeur nutritive provenant en grande partie du chyle mélangé avec beaucoup d’autres liquides, prend, comme nous l'avons dit, le nom de sang. Les vaisseaux qui conduisent ce sang vers le cœur s’appellent des veines, et les canaux qui partent du cœur, et dans lesquels le sang est poussé vivement dans toutes les parties du corps, sont des artères. Ce mode de transport du sangconstitue ce qu'on nomme la circulation, dont les divers modes ou les procédés employés par la nature varient beaucoup chez les animaux, et présentent ainsi un caractère spécial dans les poissons.
Ici, ce mode est simple : comme nous l'avons vu, le sang des veines, celui qui revient des organes divers, après avoir recu la lymphe et le chyle et s’y être mêlé, aboutit dans une sorte de poche, de vestibule, de sac membraneux contrac-
tile, calibré de manière à n’admettre qu'une dose ou une quantité de sang déterminée. C’est un appendice, une chambre de passage qu’on nomme le sinus ou l'oreillette du cœur. Une fois arrivée là, la portion de sang qui y a été admise ne peut plus rétrograder, les portes en restent fermées. Serré de toutes parts par la contraction des parois de cette sorte de sac, le sang est forcé de passer par une autre ouverture dont la cloison s’abaisse, et ii arrive ainsi dans une cavité à parois beaucoup plus épaisses , plus charnues, plus puissantes, et dont l’ensemble a été nommé le ventricule du cœur. Il y a également des valvules, des soupapes, de petites portes mobiles placées à l’entrée et à la sortie de ce ventricule. Ce sont des clapets qui s’abaissent ou s'élèvent dans l’un ou dans l’autre sens pour permettre ou empècher la sortie du liquide, et pour le diriger dans un sens déterminé. Chez les poissons, il naît du ventricule du cœur un seul gros vaisseau qu’on nomme l'artère veineuse, qui pousse le sang noir dans l’intérieur des branchies. Par le fait, ce gros vaisseau n’est qu'une artère pulmonaire qui ne contient que du sang veineux ; il est constamment dilaté, renfle à son origine. Ce bulbe, car c’est ainsi qu’on le nomme, est composé d’un tissu fibreux élastique.
Le sang poussé par cette artère se distribue en totalité dans huit branches principales , qui se subdivisent et se ramifient a l'infini dans l’épaisseur des lames branchiales. Le sang se met là en rapport avec l’eau dans laquelle les branchies sont plongées; il y change de nature; il devient rouge, et artériel. Dans cet état, il est repris, repompé par d’autres vaisseaux abouchés aux premiers, qui se réunissent eux-mémes en troncs plus gros, au nombre de cinq ou six de chaque
côté, pour former en définitive une grosse artère impaire qui est la véritable aorte placée sous l’échine; celle-ci n’a point à sa base un ventricule charnu ou un agent d’impulsion qui fasse l'office d’un cœur. Cependant, le sang y est poussé par sauts et par saccades. Il est alors devenu artériel plus excitant, plus nourrissant, pour se distribuer partout dans les organes qu'il vivifie, répare, et rend propres à leurs fonctions diverses. Ainsi, dans les poissons, la circulation est très-simple. Le cœur pousse le sang dans les branchies; il n’y a qu’une seule oreillette, un seul ventricule, une seule artère principale; le sang ne semble parcourir qu’un cercle unique dans lequel les artères et les veines sont en continuité, les artères veineuses avec les veines artérieuses des branchies, celles-ci aboutissant à une aorte qui fournit le sang convenable à tous les organes. A l'extrémité des divisions de cette grosse artère s’abouchent, ou, comme on le dit en anatomie, s’anastomosent les veinules, qui se réunissent successivement elles-mêmes pour se terminer par un ou par deux gros troncs veineux dans un réservoir qui débouche peu à peu dans l'oreillette du cœur. Le cœur des poissons est situé au-dessous de la partie postérieure de la tête, dans l'intervalle que laissent entre elles les lames rapprochées des branchies, sur la ligne moyenne d’une sorte de médiastin, dans une cavité de ce thorax terminé en arrière par un diaphragme séparant ainsi la cavité qui contient l'eau et les branchies, de celle de l'abdomen. Ce cœur est renfermé dans une enveloppe fibreuse et séreuse, véritable péricarde, qui est cartilagineux dans les Lamproies. L’oreillette, ou le petit sinus du cœur, est toujours unique, à parois minces; sa forme varie; elle est placée le plus souvent en arrière , ou sous le ventricule, quelquefois sur le côté
et même en dessus. Le ventricule est de forme variée, suivant les espèces; ses parois sont toujours épaisses; elles restent longtemps contractiles ; il se prolonge en avant par un tube à parois élastiques, dans lequel on observe des valvules qui en font, pour ainsi dire, un second agent d’impulsion.
Les artères sont de trois sortes : celles qui viennent du cœur pour se terminer aux branchies, et qui contiennent du sang noir ; les artères générales, provenant de la réunion des veines artérieuses des branchies pour former l'aorte qui se subdivise, et ensuite une sorte de veine-porte ou artère hépatique, et peut-être d'autres qui se rendent dans certains appareils aérigènes de la vessie natatoire. Il y a de plus des vaisseaux lymphatiques, et ceux que l’on nomme chylifères.
Des organes de la respiration. Aucun être organisé ne peut vivre sans oxygène : les végétaux et quelques animaux le retirent à l'air ou à l’eau dans lesquels ce gaz est combiné. L'oxygène sert à la vie, comme au combustible qui brûle dans nos foyers : la combustion s'arrête lorsque l'oxygène n'y arrive plus ou lorsqu'il vient à manquer. L'air, qui a été épuisé d’oxygène par l'acte de la respiration, n’agit plus sur le sang. Comme sa couleur rutilante tient à l’action de ce gaz, quand on empêche un animal de respirer, son sang devient noir : il a cette teinte dans les fœtus qui n'ont pas respiré. Hors des canaux qui le contiennent, le sang veineux devient rouge quand il est mis en contact avec l'air oxygéné de l’atmosphère. Le sang noir, étalé sur de grandes surfaces et soumis à l’action de l’air, même à travers les parois des membranes, éprouve une sorte de combustion lente, perd une partie de l'hydrogène et du carbone, deux des éléments qui entrent
dans sa composition. Le sang devenu noir paraît avoir perdu quelques-uns des principes destinés à entretenir, dans les organes où il pénètre, les effets de l’irritabilité et de la motilité. Plus la circulation est rapide, plus les mouvements le deviennent. Lorsque la respiration est suspendue, l’engourdissement , la léthargie ne tardent pas à se manifester.
Tous les sucs fluides extraits des aliments par l’acte digestif, tous les liquides du corps ne sont aptes à la nutrition qu'autant qu'ils ont été soumis à l’action du milieu ambiant pour y subir divers changements. Il y a échange réciproque des molécules constituantes. Le sang veineux prend de nouveaux principes tout en perdant quelques-uns de ceux de sa composition ; il emprunte en particulier de l'oxygène et du calorique.
On nomme respiration l'opération qui se passe dans les cas que nous venons d’énoncer. L'acte de la vie qui se produit alors rend seul le sang propre à la nourriture, aux développements ultérieurs des organes et aux fonctions dont ces instruments sont chargés. Chez les animaux qui ont un cœur, car tous n’en ont pas, le sang est poussé en totalité ou successivement par portions dans l’intérieur d’organes particuliers. Il est mis là médiatement en rapport avec une quantité déterminée du fluide dans lequel l'animal est placé, tantôt à l'intérieur de l'organe spécial, tantôt sur les parois de vésicules membraneuses où l’air vient à pénétrer, soit par sa propre pesanteur, soit parce qu'il est forcé par un acte mécanique. Ces organes, au nombre de deux le plus ordinairement, sont composés de vésicules, de mailles formées par les ramifications de petits tubes élastiques aérifères, dont l’ensemble porte le nom de poumons.
Lorsque nécessairement et quand par suite de leur organisation générale les animaux sont forcés de vivre dans l’eau constamment, leur mode de respiration s'opère en dehors sur des membranes qui sont aussi pénétrées de vaisseaux, artères et veines ramifiées à l'infini, et soutenus par des lames ou des feuillets plus ou moins consistants. Ces feuillets sont nommés, à cause de leurs formes apparentes, des peignes ou des ouïes dans les poissons; mais d’une manière plus générale, des branchies, de même que chez tous les animaux aquatiques.
Chez les poissons, la respiration diffère donc beaucoup, par son mécanisme et sa structure, de celle de la plupart des autres animaux vertébrés qui ont des poumons. Ce mode a cependant des rapports avec celui de l’aspiration de l’air chez les reptiles batraciens, qui avalent l'air pour le faire passer dans leurs organes pulmonaires, en continuant, pour ainsi dire, d'agir sur les gaz, comme ils le faisaient pour l’eau, dans le premier temps de leur existence, ou sous l’état de tétards; de sorte qu’il n’y a eu presque rien à changer dans leur organisation primitive. Pour s’en faire une idée exacte, il faut, avant de se rendre compte de ces particularités, étudier rapidement la structure des organes; en particulier celle de la bouche et de la cavité des branchies.
Nous avons déjà vu que tous les os de la face sont mobiles et en partie indépendants de ceux du crâne. Ils entrent presque tous, et avec la mâchoire inférieure, dans la structure des parois de la bouche, dont l’orifice externe offre presque constamment des replis de la peau destinés à en clore l’ouverture antérieure; mais, par derrière, cette cavité est fermée par un appareil d’osselets et de muscles qui peuvent se rap-
procher ou s'éloigner entre eux. Ces osselets, ces baguettes osseuses ou cartilagineuses sont en partie fournis par les cornes de l'os hyoïde ou lingual, au nombre de quatre ou de cinq le plus ordinairement, qui se joignent et s’articulent avec d’autres baguettes correspondantes fixées sous la base du crâne, et que l’on a nommées os ptérygoïdiens. Souvent ces os sont garnis de pointes ou de lamelles qui, en s’entrecroisant ou en s’éloignant à une certaine distance les unes des autres, constituent une sorte de tamis à travers lequel l'eau est obligée de filtrer. Lorsque la déglutition ou le mouvement de resserrement s'opère dans toutes les parois de la bouche qui avait retenu momentanément une certaine quantité d’eau comme emprisonnée, les ares branchiaux s’écartent ou s'éloignent, mais beaucoup plus quand une proie doit passer entre eux pour être engloutie dans l’œsophage. Quelquefois les pointes, dont sont armés en dedans les arcs branchiaux, sont tout à fait conformées de manière à servir pour ainsi dire de râteaux, de herses, ou de véritables dents propres à diviser ou à entamer la surface des petites proies.
La cavité des branchies est le plus souvent cachée sous un opercule ou par une lame solide mobile, qui fait l'office d’une soupape pouvant être soulevée ou rapprochée de certaines pièces osseuses, de manière à clore parfaitement en arrière cette sorte de thorax ou de poitrine dont les parois sont elles-mêmes devenues mobiles. Les pièces operculaires sont très-compliquées, et plusieurs sont désignées sous des noms divers, en faisant précéder le nom d’opereule des mots pré-, sous-, inter-. Dans certaines familles, et surtout l’ordre entier des Chondrichthes en offre un exemple, il est rare que la cavité branchiale n’ait pas, en arrière des fentes branchiales,
dans l'épaisseur de la membrane qui clôt cet espace, un appareil formé de rayons mobiles nommés branchiostectes. Ces rayons, mus par des muscles, font ainsi l'office des panneaux des soufflets pneumatiques. Leur nombre varie beaucoup : il n’y en a qu’un seul dans l’Amie, trois dans la Carpe, sept dans la Perche, trente dans l'Élops. Ils sont excessivement prolongés et grêles dans la Baudroiïie, On a même, dans ces derniers temps, essayé de fonder sur ces parties les bases d’un système physiologique, ainsi que sur la forme et la subdivision des lames branchiales; celles-ci ont une conformation très-compliquée. En général, les branchies sont au nombre de huit, quatre de chaque côté; elles reçoivent huit branches principales d’artères veineuses venant immédiatement du ventricule unique du cœur, et il en sort autant de veines artérieuses qui se joignent en un tronc, dont l'impulsion s'exerce sans autre agent que celui qui provient de ses parois élastiques. On a calculé que la subdivision des veines artérieuses dans les branchies pouvait s'élever au nombre de 4,320 artérioles, et par conséquent en autant de veinules. Le mécanisme de l’acte respiratoire se conçoit à l’aide d’une série de mouvements successifs. Ainsi, la bouche, les lèvres et les mâchoires s’entr'ouvrent; l’eau entre dans la cavité, qui se dilate en bas et sur les côtés; puis les lèvres se rapprochent, se retirent en arrière; la bouche est close, mais remplie d'eau; c'est le moment de l'inspiration première accomplie : la déglutition va s’opérer. Pour cela, le corps de l’os hyoïde soulève la base de la langue et se rapproche du palais; les arcs branchiaux et ptérygoïdiens s’écartent les uns des autres dans un intervalle limité ; leurs chevrons s’entr'ouvrent, ainsi que les huit grandes glottes, à
travers lesquelles l’eau passe de la bouche dans la cavité des branchies. C’est là que le sang, poussé par les artères, est soumis à l’action de l’eau à travers les parois des vaisseaux, et semble y puiser l'oxygène qui lui devenait nécessaire, et perdre peut-être quelques-uns de ses autres principes. Pendant que l’eau remplit la cavité branchiale, les opercules restent appliqués sur leurs battants. Bientôt la membrane branchiostége et ses rayons sont distendus pour fournir à l’ampliation de cette cavité, et y admettre la plus grande quantité du liquide qu’elle puisse recevoir. Enfin, les muscles qui meuvent les rayons branchiostectes se contractent ; les panneaux du soufflet se rapprochent, se resserrent ; les opercules se soulèvent, l’eau désoxygénée s'échappe : l’acte vital, l'opération, sont alors terminés.
Il n’est pas plus étonnant de trouver le mécanisme de la déglutition employée par les poissons pour respirer, que de voir les Grenouilles et les Salamandres avaler l’air qu’elles doivent faire entrer dans leurs poumons. Ne savons-nous pas que les Éléphants, pour boire, sont obligés de faire, pour ainsi dire, un emprunt à leurs organes respiratoires, en opérant d’abord le vide par leurs poumons pour que l’eau ou les autres liquides puissent remplir leur trompe, d’où, par l'acte inverse de l'expiration, cette eau se trouve poussée dans l'œsophage et l'estomac.
La particularité qu'offrent les poissons, c’est de ne pouvoir avaler l'air, parce qu'il sort avec l’eau quiest poussée dans les cavités où sont les branchies ; de même qu'il est difficile aux mammiferes de faire pénétrer des gaz dans leur cavité digestive, puisqu'ils s'échappent du gosier parles narines, qui sont toujours ouvertes en arrière au delà du voile du palais.
A l’appui de ces explications physiologiques de l'acte respiratoire, il faut ajouter qu'on a reconnu qu'il y a de l'air en combinaison ou en suspension dans l’eau exposée au contact de l'atmosphère ; on le prouve en faisant chauffer ce liquide et en recueillant celui qui se dégage; on le démontre en plaçant l’eau sous la cloche de la pompe pneumatique, et même en l'exposant dans nos carafes transparentes à l’action de la lumière du côté où celle-ci pénètre. On a prouvé en particulier, à Paris, que l’eau de la Seine contient environ un trente-sixième de son volume d’air dissous. On a expérimenté qu'un poisson périt bientôt dans l’eau qui a été soumise à l’ébullition, ou dans celle qui a été récemment distillée ; qu'il succombe très-vite dans un vase bouché, et même dans l’eau où l’on a placé un diaphragme de gaze qui l'empêche de s'élever à la surface. Cependant l’eau n’est pas décomposée, comme on aurait pu le croire; mais, d’après les expériences de M. de Humboldt, on sait qu'une Tanche n’épuiserait pas de son oxygène un mètre cube d’eau de rivière en moins de vingt et un mois, tandis que l’homme opérerait la même absorption en six heures dans un mètre cube d’air atmosphérique; mais, d’après M. Edwards aîné, il se pourrait que l’eau püt agir sur la peau, et quelques expériences le prouvent, au moins chez les Grenouilles. La plupart des poissons périssent hors de l’eau, parce que leurs branchies se dessèchent; aussi quelques espèces peuvent-elles, en raison de leur structure, conserver cette eau, soit dans des réservoirs, comme les Hydrotamies, soit par la faculté qu'ils ont d'en admettre une certaine quantité dans leurs cavités branchiales, qui peuvent rester closes pendant un espace de temps plus ou moins considérable.
Les poissons ne paraissent pas doués de la faculté de développer de la chaleur comme les mammifères et les oiseaux ; il est cependant difficile de s’en assurer. On sait qu'on les fait périr subitement par une transition très-rapide de l’eau froide dans celle dont la température est de 9 à 10 degrés centigrades. Cependant, avec des précautions, comme l’a essayé Broussonnet, on a pu voir des poissons vivre dans une eau élevée lentement jusqu’à 36 degrés. On dit avoir reconnu dans l’intérieur du corps d’un Squale glauque 2 ou 5 degrés au-dessus d’une eau presque congelée ou à zéro. La plupart des poissons peuvent cependant résister au froid et à la chaleur. On sait que, dans ces diverses circonstances, ils se soustraient à cette influence en se cachant sous la vase, où ils s'engourdissent et restent dans une sorte de somnolence ou de léthargie. On en a cependant observé dans des eaux thermales habituellement élevées à 30 degrés, et même à 32. On prétend en avoir vu de vivants à 55 à 60 degrés à Bagnèresde-Luchon, aux Philippines, et dans un ruisseau près de Manille.
On conçoit que les poissons n’ont pas de voix; mais ils font entendre des bruits dans l'air, et les vibrations qu'ils produisent ainsi peuvent se communiquer ou être transmises aux liquides dans lesquels ils sont placés. Ce sont ordinairement les pièces osseuses de la bouche ou le frottement exercé entre les diverses parties de leur corps qui produisent ces frémissements. On en a même vu produits par la sortie des gaz, soit qu'ils se soient échappés de la vessie hydrostatique, chez les espèces qui ont un canal aériforme, soit qu'ils proviennent des intestins, comme on le voit dans certaines espèces de Loches.
Des sécrétions et des excrétions chez les poissons. — Chez les êtres vivants, tous les organes sont matériellement formés ou développés par des sécrétions, si l’on entend par ce mot toute séparation qui s'opère dans le corps de l'individu. Tantôt la matière ainsi mise à part sert au développement substantiel de l'organe pour venir en aide à sa fonction; tantôt l'humeur absorbée et préparée d'avance devient propre à une nouvelle composition pour être employée à des usages nouveaux; ou bien enfin elle est expulsée de l’économie comme lui étant inutile désormais, ou peut-être même nuisible, si elle restait dans le corps; de sorte que, dans la vie, tout est décomposition ou analyse, ou combinaison nouvelle, véritable synthèse.
Les principales sécrétions, après celles que l’on doit supposer être exercées dans les os, les ligaments et les muscles destinés à produire ou à transmettre le mouvement et dans l’ensemble du système nerveux, cerveau (moelle épinière et les prolongements qui vont se rendre dans les divers organes de sensation et les appareils nutritifs), sont la salive, l’humeur pancréatique, la bile, les urines, les humeurs de la transpiration , les mucosités de la peau, la graisse, les huiles, les gaz de la vessie natatoire, la production du fluide électrique, peut-être de la lumière ou de la phosphorescence, la reproduction des parties enlevées; enfin celles des organes reproducteurs. Nous ne pouvons entrer dans l’examen de toutes ces particularités; nous nous bornerons à l'indication des sécrétions qui offrent quelques faits relatifs à l'histoire naturelle des poissons.
Les urines. Les reins sont très-développés; ils sont situés
généralement le long de l’échine, et commencent à se manifester très-près de la tête, derrière le diaphragme branchial. Souvent ils se confondent en une seule masse dans le milieu de laquelle plonge l'aorte abdominale. Leur substance est molle, comme spongieuse, très-vasculaire , fortement colorée; on y reconnaît des lobules d'où naissent de petits canaux , qui bientôt se réunissent en un ou plusieurs uretères, dont la terminaison est le cloaque le plus souvent; car la plupart n'ont pas de vessie urinaire. Il est important de remarquer que dans ce cas, comme chez tous les animaux vertébrés , les canaux spermatiques ou les canaux déférents aboutissent dans les mêmes réservoirs que l’urine chez les poissons qui ont une laitance fort abondante et très-fluide.
Excrétions cutanées. Chez la plupart des poissons, la peau est enduite d’une matière gluante, visqueuse, qui suinte par des cryptes ou des pores distincts, plus manifestes sur certaines régions que dans d'autres, sur la tête, sur le museau, et surtout le long de la ligne latérale. Dans les Raies surtout, et dans les Squales , on distingue parfaitement ces canaux muqueux et les trous qui leur correspondent, placés symétriquement, et même en suivant certaines lignes, dans les Chimères, dans les Gadoïdes, les Ophichthes.
La graisse est très-abondante dans les poissons; elle y reste fluide et contient beaucoup de stéarine en dissolution ; on la trouve dans tous leurs tissus, même dans celui des os. Elle est cependant moins abondante dans les Plagiostomes en général, où elle semble être concentrée dans le foie , ainsi que dans les Morrhues , les Diodons, les Môles ou Lunes. Elle prend l'apparence d'une substance gélatino-huileuse dans
l’encéphale de l’Esturgeon et de la plupart des poissons; on retrouve cette substance sur les bords des nageoires du Turbot et d’un grand nombre d’autres Hétérosomes. Chez les poissons apodes, tels que les Murènes , les Anguilles , l’Anarrhique, cette graisse semble se porter de préférence dans l'épaisseur des membranes péritonéales mésentériques.
Nous avons déjà eu occasion de dire, en nous occupant de la vessie natatoire des poissons, que les gaz qu’elle contient semblent ètre le produit d’une sécrétion opérée par des organes spéciaux, comme glanduleux, situés dans l’épaisseur même des tuniques fibreuses qui sont souvent fort différentes: l’une intérieure, lisse et polie, mince et séreuse ; l’autre, évidemment fibro-gélatineuse, constituée à peu près comme les aponévroses. C’est cette portion qui constitue la colle de poisson ou l’ichthyocolle, destinée à des emplois très-divers en médecine et dans les arts. Le gaz qui était dans cette vessie a fourni, dans les analyses chimiques auxquelles on l’a soumis, des proportions fort variables d'acide carbonique, d'azote et d'oxygène, et jusqu'à 87 centièmes de ce dernier gaz chez des poissons retirés rapidement de la mer à de très-grandes profondeurs.
Des poissons électriques. L'une des particularités les plus remarquables que nous présentent quelques poissons, c’est le pouvoir de produire des commotions évidemment reconnues comme dépendantes d’une décharge électrique, fluide produit et accumulé dans un réservoir dont il peut s’échapper à la volonté de l’animal. On sait que l’un des phénomènes de ce fluide impondéré semble être d’attirer d’abord, puis de repousser visiblement les corps légers. Le frottement
suffit pour faire développer cette propriété. Ainsi, un tube de verre, essuyé fortement avec de la laine, par une peau garnie de poils, y fait accumuler une certaine quantité de ce fluide, qui, lorsqu'il en sort, détermine un petit bruit et laisse distinguer une étincelle brillante et communique à l'air atmosphérique une certaine odeur. Quand cette petite étincelle touche la peau, elle y produit la sensation d’un léger picotement, comme si elle la traversait. Cette propriété d’attirer et de repousser les corps légers, ayant été reconnue d’abord dans le succin ou l’ambre jaune, on lui a donné le nom de cette matière, électron. On a reconnu que les corps sont plus ou moins bons conducteurs de ces fluides, qu’on a distingués en nommant l’un, celui qui attire, positif ou vitré, l’autre, qui repousse, négatif ou résineux. Tous les corps, chimiquement parlant, sont dans l’un ou dans l’autre état électrique, au moment du contact ou de leur combinaison.
On sait depuis longtemps que certains poissons, les Torpilles, en particulier, produisent sur les animaux qui les touchent des sensations semblables, des secousses analogues à celles que détermine la décharge d’une bouteille de Leyde ou de la pile voltaique. Ce fait, observé dès 1678 par Lorenzini, l’a été d’une façon plus positive, en 1772, par Walsh, sur la Torpille ; dès 1677, sur le Gymnote, par Richer à Cayenne ; en 1791, sur le Silure, par Adanson; sur le Malaptérure, par M. Geoffroy, en Égypte, et enfin, de la manière la plus absolue, en 1839, par M. Matteuccci, sur cent seize Torpilles vivantes. L'organe spécial n’est véritablement bien connu que dans ces derniers poissons ; dans les autres, la faculté est constante, mais la structure des organes paraît tout à fait différente.
Voici une description abrégée de ces organes dans une Torpille. Il y en a deux, à peu près symétriques, situés derrière le crâne et les branchies, dans l’espace concave demicirculaire que laisse en avant le cartilage qui recoit les rayons des Pleuropes. Ce sont des masses d’un tissu cellulaire, fibreux et aponévrotique formant une enveloppe extérieure, et qui, pénétrant à l'intérieur , les divise en prismes creux, placés verticalement les uns à côté des autres. Le nombre des pans de ces prismes varie; il est de quatre, cinq ou six. Ils ne sont pas tous réguliers ; cependant chacun d'eux est divisé intérieurement en loges par des cloisons minces, transparentes, vasculaires, qui en forment autant de cellules remplies d’une lymphe coagulable, autour de laquelle on a observé beaucoup de vaisseaux, artères et veines, et principalement des ramifications nerveuses, provenant , à ce qu'il paraît, essentiellement du cervelet, par des prolongements considérés comme les lobes électriques, de la dixième paire et des nerfs tranversaux de la cinquième paire, qui semblent spécialement affectés à cet appareil, dont l’ensemble représente une sorte de pile dans laquelle le fluide électrique s’accumule et se dépose, comme concentré, pour se transmettre à volonté ou dans certains attouchements.
Réintégration des parties perdues. De même qu'on a reconnu dans les reptiles, et en particulier chez les Batraciens, la singulière faculté de reproduire quelques-uns de leurs membres lorsqu'ils ont été mutilés par un accident, des expérimentations sur les poissons l’ont parfaitement démontrée comme positive. On s’est convaincu que le pleurope droit, amputé chez un Cyprin doré, s'était renouvelé en huit mois.
Toutes les nageoires impaires, excisées chez un autre, ont commencé à repousser, l’uroptère plus promptement que les autres. On a observé, cependant, qu’il ne fallait pas que les osselets du carpe ou du tarse, ni les prolongements épineux des vertèbres fussent enlevés entièrement ; que, dans les cas ou le renouvellement avait lieu, les rayons seuls se formaient de nouveau.
De la reproduction. Tout être vivant est né; il a fait nécessairement partie d’un individu semblable à lui-même, dont il a été séparé ou détaché à une époque souvent fixée ou determinée d'avance. La reproduction des êtres organisés n'est donc que le développement successif d’une série d'individus, une filiation progressive des mêmes espèces, qui se continuent et qui s’engendrent.
L'acte par lequel la vie se communique, se propage, est le complément de la nutrition. L'époque de la vie à laquelle il se produit n'arrive ordinairement que lorsque le plus grand développement s'est opéré, quelquefois, à la fin seulement de l'existence des individus ; chez les insectes, par exemple, et dans les plantes dites annuelles ou bisannuelles, la reproduction est la fin de l’existence, car elle entraîne la perte des organes destinés à cette fonction. Le but de la génération est de perpétuer les espèces ou leur race, et de faire succéder des individus à ceux que la mort doit détruire, parce que la vie, dans les êtres organisés, n’est qu'un don temporaire.
Chez tous les animaux il y a des organes destinés spécialement à la reproduction. Les uns préparent d'avance les germes, les sécrètent par une suite de l'excès de nutrition. Ces rudiments sont disposés de manière à rendre
facile leur vivification, et même à les conserver, à les protéger pendant un certain temps avant leur séparation du corps de la mère. Les autres sont destinés soit à sécréter une humeur prolifique, soit à la transmettre directement à l’intérieur ou à la déposer sur les œufs pondus d’avance.
Ce sont ces parties qui constituent les sexes, comme mâles ou comme femelles, d’après la seule présence des organes ou par d’autres différences physiques et constitutionnelles.
Dans la plupart des poissons, les sexes sont distincts et séparés, et les germes se détachent du corps de la mère sous la forme d'œufs, dont chacun contient le rudiment d’un petit animal, avec une provision de nourriture destinée à son développement ultérieur.
Les poissons, comme le plus grand nombre des animaux qui sont essentiellement aquatiques, pondent leurs œufs ou les laissent sortir de leur corps, le plus souvent avant qu'ils aient été fécondés. Dans ce cas les œufs ont constamment une enveloppe mince, molle, perméable; ils sont productifs seulement quand ils ont été animés, vivifiés ou fécondés, à travers leurs membranes, par l’intermède de l’eau qui sert de véhicule à la liqueur séminale ou prolifique du mäle.
Il n’y a généralement pas de rapprochement intime des sexes, de véritable copulation, de conjonction, d'union intime entre les individus mâle et femelle. Cependant, quelques-uns, comme les Chondrichthes plagiostomes, les Squales, les Raies, semblent se rapprocher et s'unir, et il est aussi quelques Ostichthes, en petitnombre, chezlesquels les œufs sont fécondés à l'intérieur; ceux-ci restent alors dans des canaux membraneux, où ils peuvent séjourner plus ou moins longtemps et même se développer, jusqu'à ce que les germes qu'ils renferment
aient acquis assez de consistance, de solidité, de vitalité pour que le petit poisson qu'ils contenaient puisse de lui-même subvenir à ses besoins. Ces espèces sont dites ovo-vivipares. Les individus mâles sont généralement plus petits et mieux colorés, surtout à l’époque de la fécondation, qui devient à peu près fixe pour chaque espèce sous le même climat. Jamais il n'y a de monogamie chez les poissons ; les sexes ne s’apparient pas. Chez tous, la nécessité de la reproduction est une sorte de besoin à satisfaire, une excrétion à opérer, probablement avec une sensation de plaisir, car c’est un but matériel etinstinctif à atteindre, une fonction naturelle à remplir pour la propagation dela race. L'instinct dela génération ne paraît pas avoir exercé la moindre influence sur l’état social de l’individu. Il n’y a parmi eux aucune communauté de désirs ni d'affection, aucun attachement, même momentané, du mâle pour la femelle qui n’est jamais sa compagne ; pas de lien de parenté; point de mariage même pour un temps donné, comme chez les oiseaux et beaucoup de mammifères, parce qu’ils n'ont pas besoin d’unir leurs volontés pour prendre soin de leur progéniture. La plupart ne construisent pas de nids, ou l’un des sexes seul s’en occupe ; ils n’ont pas d'œufs à couver, et rarement ils soignent leurs petits au moment de l’éclosion, parce que ceux-ci naissent agiles, avec leurs sens développés. Les mâles mettent cependant plus d’ardeur, soit pour aller à la découverte, à l'exploration des œufs qui viennent d’être pondus, soit pour se mettre à la recherche des femelles et forcer quelques-unes d’elles à se rendre et à s'arrêter dans certains lieux pour les y déposer; mais jamais les femelles n’éprouvent les jouissances de la maternité. Elles ne savent pas reconnaître leur progéniture, ni la défendre, car la mère aban-
donne ses œufs, comme par instinct, dans des sites convenables, et souvent plusieurs mâles de la même espèce fécondent au hasard ceux qui proviennent d'une même ponte.
Beaucoup de poissons se réunissent par bandes excessivement nombreuses pour se porter dans des eaux qui leur sont plus favorables, ou afin de se soustraire à quelques dangers. C’est ce qu'on remarque pour les Morrhues, les Merlans, les Thons, les Maquereaux , les Clupées, tels que les Harengs, les Sardines, les Anchois, ou les Anguilles, etc. Quelques-ans, à l’époque du frai, quittent les mers pour entrer dans les lacs ou dans les fleuves. Dans certains genres, comme les Perches les Épinoches, le nombre des femelles est dix fois plus one dérable que celui des mâles. Quelquefois les œufs sont conservés sous le ventre ou sous la queue par les mâles ou par les femelles, dans quelques Silures et en général chez les Lophobranches. On n'a pas reconnu de changements de formes ou de métamorphoses dans les poissons comme chez les Anoures et les Urodèles, parmi les Batraciens.
Depuis les expériences positives de Jacobi en 1764, répétées depuis avec succès et profit, on a reconnu qu’on peut féconder et vivifier artificiellement les œufs des poissons extraits ou obtenus du corps de la femelle. Les expériences ont été faites avec des Truites, des Saumons. Ainsi, une Truite femelle, morte depuis cinq jours, offrit le moyen de séparer ses œufs, que l’on déposa dans une eau vive où l'on fit écouler quelques gouttes de la laitance d’un individu mâle, et l’on vit bientôt les germes manifester leur développement, qui fut observé jusqu’à leur parfaite éclosion. On a reconnu depuis que la vie persiste plus longtemps dans les œufs qui ne sont pas encore fécondés, et
qui peuvent être alors plus facilement transportés ; qu'ils se conservent très-bien dans la vase ou au milieu des herbes aquatiques. On a lieu de croire que des œufs fécondés, qui avaient été avalés par des Brochets ou par certains oiseaux palmipèdes, étaient éclos après avoir été digérés, où plutôt après qu'ils avaient traversé toute la longueur du tube intestinal, pourvu qu'ils n’aient pas été altérés à leur surface. Il arrive souvent des monstruosités dans les résultats de l’éclosion des œufs; il en provient alors des individus à deux têtes ou à deux queues, lesquels cependant, pour la plupart, ne continuent pas à vivre. On a lieu de croire qu’une sorte de greffe animale s’est opérée dans l’intérieur d’une coque qui contenait deux germes ou deux embryons. On a aussi observé quelques cas dans lesquels des Cyprins, des Mulles, des Brochets étaient véritablement hermaphrodites ; c'est même un fait presque constant dans les espèces du genre Serran. Les organes mâles sont rarement manifestes au dehors; il est mème peu fréquent de trouver dans certains genres ovo-vivipares des instruments destinés à rapprocher les deux individus de sexes différents, comme on l’observe dans tous les Chondrichthes plagiostomes. Chez d’autres poissons, il y a une avance solide au-devant du cloaque; c'est le cas des Chimères, de beaucoup de Gongylosomes, ainsi que de quelques Blennies et de plusieurs Oplophores. L’humeur prolifique contient des zoospermes nombreux et très-variés ; elle forme deux masses blanches enfermées dans des sacs dont l'ensemble porte le nom de laitance. Ce sont des poches formées par une membrane très-fine et transparente, qu'on a pu démontrer composée de cellules qui aboutissent dans le cloaque, conduit commun à toutes les déjections. On à
trouvé dans la laitance beaucoup de sels à radical phosphorique. Généralement les mâles sont plus petits ou moins gros que les femelles ; à l’époque du frai, ils sont aussi mieux colorés. Les femelles sont faciles à reconnaître par des grappes ou des amas d'œufs qu’elles conservent jusqu'à l’époque de la ponte. Ces œufs sont tous du mème diamètre, du même poids et en nombre immense ; ils varient cependant pour le volume ; ils sont généralement très-petits dans les Hétérosomes et les Gadoiïdes, très-gros dans les Brochets, les Truites, les Barbeaux. Comme ils sont tous de même grosseur, il a été facile d’en évaluer ou d’en calculer le nombre par le poids partiel de quelques-uns , comparé à celui de la masse totale dont on peut les extraire ou du poids de l'ovaire en totalité. On en trouve 380,000 dans une Tanche; dans un Hareng depuis 4,850 jusqu’à 10,000; dans un Turbot 1,000,000 ; dans une Morrhue 9,34/4,000. Ces œufs sont quelquefois pondus et ramassés en une masse confuse et glaireuse, parce qu'ils se gonflent beaucoup dans l’eau ; d’autres fois, ces œufs sont placés à la suite les uns des autres comme enchaïnés par la glaire et en chapelets; c’est ainsi qu’on les observe dans les Perches. Les œufs sont tout à fait différents dans les Plagiostomes et quelques fibro-cartilagineux : ici les ovaires forment deux grappes situées sur les côtés de l’échine, comme dans les oiseaux; leurs formes sont bizarres ; ils sont aplatis, plus on moins semblables à des parallélogrammes, ce qui les a fait nommer des coussins de mer. Les angles ou extrémités en sont prolongés, recouverts d’une matière cornée dont la superficie est comme soyeuse, velue ou feuilletée ; cette matière de la coque est très-peu perméable à l’eau, très-résistante, et l’intérieur en est lisse et poli. L'’embryon s’y développe
souvent dans le corps même de la mère. Le fœtus en sort le plus souvent , et précède ainsi l'issue de la coque, sur l’une des extrémités de laquelle on voit la fente qui a permis la sortie du petit poisson, dont l’ombilic se prolonge en une poche contenant encore une portion du jaune ou du vitellus, qui aboutit au tube intestinal par un pédicule ombilical membraneux et vasculaire.
On a enlevé avec succès la laitance ou les ovaires à certains poissons, et l’on prétend que ces individus, ainsi devenus stériles, prennent plus d'embonpoint, et que leur chair en acquiert plus de saveur.
On sait que plusieurs espèces de poissons vivent longtemps. Quelques-uns peuvent propager leur race dès la seconde ou à la troisième année. Le nombre des œufs et la masse de leur laitance augmentent suivant l’âge et le volume auxquels les individus peuvent arriver. On prétend s'être assuré en Saxe que des Carpes ont vécu jusqu’à deux siècles. Buffon cite un Brochet qui est resté cent cinquante ans dans un vivier à Pontchartrain. On a trouvé des Brochets du poids de cinquante kilogrammes ; on cite surtout un Brochet déposé, en 1262, dans un lac près de Manheim, à Kaiserlauthen, par l’empereur Frédéric IT, dit Barberousse, qui, en 1497, avait atteint dix-neuf pieds de longueur et pesait trois cent cinquante livres; il avait vécu par conséquent deux cent trente-cinq années. (Gesner, lib. IV, Epistola nuncupatoria.)