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Ici l'on aime

Je rencontrai autrefois, dans un de ces longs voyages qui déforment la jeunesse, un chanteur allemand qui cheminait à pied, et le sac sur le dos. Ce pauvre artiste avait vendu sa garde-robe de théâtre; il n'avait plus d'argent pour payer son gîte de chaque soir, et il chantait dans les rues pour payer son pain de chaque jour. Seidler me contait son malheur en pleurant; il me disait, en me confiant sa cruelle et subite infortune :

— Dans ce temps-là, ma voix était ravissante; le public aimait à m'entendre, et je crois que j'aimais à m'écouter moi-même; mais, hélas! du soir au lendemain, par ma faute sans do'ite, ma voix si douce et si jolie devint fausse et criarde... J ne suis plus un artiste, pour avoir trop vécu comme un h( nmc : j'ai perdu le cœur de Mignon!

— Le cœur de Mignon?... lui demandai-je.

— Oui! quand on l'a perdu, comme moi, l'on cesse do chanter; quand on le possède, l'on chante et l'on ravit tous les auditoires de ce monde ! Vous ne savez pas ce qu'il y a de commun entre une voix mélodieuse qui expire et le cœur de Mignon qui s'envole?... Perdre le cœur de Mignon est une espèce de proverbe, bien connu de tous les artistes de mon pays, — une tradition, une histoire, un ^^onte fantastique, ce qu'il vous plaira, quelque chose de singulier, de vrai et de touchant, que je m'en vais vous dire ..

— Je vous c:oule, Seidler; et puisqu'il s'agit d'un conte fantastique, allons nous recueillir et nous inspirer à la manière d'Hoffmann : nous fumerons dans un endroit écarté de l'auberge, et le vin de Johanisberg qui va teindre nos verres donnera à votre mémoire les r^ets d'or de sa merveilleuse poésie!

La coupe de Bohême fit un miracle : la sombre figure de Seidler s'illumina; une goutte de vin du Rhin passa dans ses yeux comme un éclair de plaisir ; sa dernière larme se perdit bientôt dans un sourire, et le malheureux artiste enivra sa douleur pour l'obliger à me raconter en souriant l'histoire suivante, — une histoire courte, simple, et pourtant mystérieuse, avec un sentiment poétique, avec une idée profonde peut-être, avec une moralité charmante

Un jeune chanteur du théâtre impérial de Vienne aperçut un jour, dans les cllées du Prater, une jeune fille qui chantait pour les passants, avec une voix intelligente, distingULC, douce et mélancolique.

l Le chanteur s'approcha de cette jolie enfant e' lui demanda son nom.

jf — Je suis Mignon; ce matin encore, j'appartenais à une troupe de sauteurs et de baladins , mais mon petit talent déplaisait- à mon maître lé saltimbanque : il voulait m' enseigner la danse, et je n'ai voulu apprendre que la musique; ilm'ol>ligeait à faire des sauts périreux, et je ne fais avec plaisir que les gammes et les roulades; il ne voyait en moi qu'une misérable baladine, et il me semble que je ne suis bonne qu'à devenir une chanteuse.

» — Et votre maître, Mignon, où est-il maintenant?

» — Je n'en sais rien, monsieur; il m'a battue et il est parti I

» — Et vous. Mignon, qu'allez-vous faire ?

» — Je vais chanter, pour n'avoir pas l'air de mendier.

» — Voulez-vous me suivre, Mignon?

» — Qui êtes-vous?.. On ne suit pas tout le monde '

» — Je suis un artiste, qui chante mo"ns bien que vous ne chantez, Mignon.., mais qui adore les jolies voix et les jolies chanteuses.

» — Un artiste ! un chanteur ! s'écria la jeune fille ; donnez-moi votre main. ...vous êtes mon maître, monsieur, et votre humble servante est prête à vous suivre !

» Un îr.oi's après cette rencontre, le chanteur, qui se nommait Stéphen, et la chanteuse, qui se nommait Mignon, étaient déjà les deux meilleurs amis du monde, — des amis, ni plus ni moins. Ils chantaient ensemble tous les jours; ils vivaient dans les roulades et dans les cadences d'un duo interminable. En pareil cas, la musique chantée à deux ressemble à la calomnie : il en reste toujours quelque chose; pour Stéphen et Mignon, il en resta beaucoup d'amour et beaucoup de peine.

» Un soir, Stéphen venait de chanter la délicieuse fantaisie de Mio tesoro; Mignon- se tenait immobile aux pieds du chanteur qu'elle admirait sn silence. Une larme tomba

(i LE CŒUR DE MIGNON

tout à coup sur le front de la jeune fille; elle s'écria^ en levant sa petite main pour essuyer les pleurs de son ami :

» - Stéphen, si vous êtes malheureux^ que deviendra Mignon?

» — Regarde-moij lui répondit Stéphen : est ce qu'il y a du malheur dans mes larmes?

» Mignon s'agenouilfa devant l'artiste qu'elle appelait son maître ; elle appuya sa jolie tête sur les genoux de Stéphen, sans prendre garde à sa longue chevelure noire qui jouait sur ses belles épaules et qui oubliait la présence d'un jeune homme. Stéphen essaya de relever la jeune fille, — et, au même instant, il sentit glisser sur sa main une grosse larme tombée des yeux de Mignon. 11 lui dit à son tour :

» — Si tu es malheureuse, que deviendra Stéphen?

» — Regardez-moi bien, lui dit Mignon, est-ce qu'il y a du malheur dans mes larmes?

j> — Mignon, ma belle Mignon! s'écria Stéphen, pleure* encore dans mes bras... Pleurons ensemble, si près, si pfès l'un de l'autre, que nos deux cœurs devineront le secret de nos yeux qui pleurent!

7> Stéphen lui donna un baiser, que Mignon daigiïa peutêtre lui rendre ; avec une jeune fille qui vous'^ aime, un baiser ressemble à un bienfait : il est rarement perdu. En ce moment, — l'âme encore troublée de cette caresse qu'il avait donnée et reçue, — l'artiste amoureux ne trouva rien de plus galant à faire que de répéter le Mio tesoro, en regardant, en contemplant, en adorant Mignon. Il chanta avec une verve et une inspiration sans pareilles ; jamais sa voix n'avait été aussi pure, aussi brillante, aussi charmante qu'en ce moment de joie et d'amour. L'on eût dit que le chanteur venait de trouver le goût, le sentiment, la passion et le génie de la musique, dans un seul baiser, sur les lèvres de sa maîtresse, dans le cœur de Mignon I

> C'est ainsi que dans la vie intime des grands artistes, des hommes d'élite qui vivent par l'imagination, par le cœur, par l'esprit, il se cache presque toujours une femme, une muse, une Égérie, une enchanteresse qui les aime et qui les inspire de ses larmes ou de ses baisers.

3) A compter de ce jour, Stéphen, qui commençait à s'entendre chanter à merveille, se promit de courir, en chantant, à la gloire et à la fortune; de son côté. Mignon se promit de l'aider de ses conseils, de ses souvenirs et de ses leçons; elle voulut être la première à le seconder, à le diriger en secret dans ses nouvelles études ; elle devint son maître à chanter et à aimer!

» Lorsque Stéphen, après une assez longue absence, reparut sur le théâtre impérial de Vienne, l'auditoire tout entier faillit ne plus reconnaître la voix du chanteur. Cette voix était devenue souple, agile, pénétrante, spirituelle, amoureuse, merveilleuse. Jamais l'on n'avait rien entendu de plus éclatant et de plus doux, rien qui fût plus expressif et plus passionné que le chant de cet admirable artiste. Le cœur de Mignon avait chanté par là.

» Mignon se sentait bien fière et bien heureuse du talent et de la gloire de Stéphen. La pauvre fille étudiait du matin au soir, pour mieux enseigner à la voix de son amant les moyens les plus ingénieux dans l'art de chanter, les ressources les plus difficiles de la musique, tous les mystères de la perfection. Le talent de Stéphen était son chefd'œuvre : oui, c'était véritablement le cœur de Mignon qui chantait sur un théâtre de A'ienne, avec les lèvres de Stéphen!

» Pourvu que son bien-aimé l'air'ât encore et eut la bonté de le lui dire; pourvu qu'il daignât lui offrir les bouquets et les couronnes que le public adressait au merveilleux chanteur; pourvu que Stéphen lui rendît ses précieuses leçons et ses doux conseils en serments et en tendresses, la jeune filie croyait ne rien avoir à demander, rien à désirer diins le monde.

» La joie de Mignon ne devait point durer; son bonheur allait finir aussi vite qu'un roman.

i Dans l'orgueil et dans l'ivresse du triomphe, Stéphen commcEça par ressembler au héros d'une de vos pièces françaises : lorsque le Joueur a séduit et enchaîné la Fortune, il dédaigne, il oublie, il raille le bel amour d'Angélique; lorsque la Fortune le trahit et l'abandonne, il revient tout galant à la fomme qui l'aime, et il se reprend à l'adorer! Eh bien ! il en fut ainsi de la grande passion de Stéphen : quand il jouait de bonheur avec renthousiasme de son auditoire, adieu la beauté, l'esprit, la tendresse et le dévouement de Mignon! Quand il pensait avoir à se plaindre du public, quand il croyait avoir perdu un peu de son admiration et de son enthousiasme, il redevenait charmant pour la jeune fille; il la trouvait encore bien jolie, bien spirituelle, ravissante, et il l'adorait!

> Stéphen s'imagina bientôt qu'il n'avait plus besoin d'emprunter quelque chose de mélodieux au goût, aux leçons, aux baisers, à la voix et au cœur de Mignon. Il finit par ne plus voir tn elle qu'une pauvre fille qui était bien à plaindre, une maîtresse fidèle qui avait bien de l'amour, une amie dévauée qui avait bien de la résignation!

» Siéphen se plaisait à vivre dans le m^nde delà galanterie, fardt'e, Jans le royaume équivoque des coulisses. Mignon avait un grand tort aux yeux de l'artiste : elle n'était pas une comédienne; elle ne recevait à ses pieds ni amants, ni

flatteurs, ni esclaves, ni pcëtes; elle ne portait point sur sa tête un couronne de fleurs fanées, et ses gracieux vêtements n'étaient point des oripeaux de théâtre; elle avait la figure rose sans avoir besoin de la peindre, des mains blanche* S£.ns avoir besoin de les blanchir, l'haleine douce sans avoii besoin de la parfumer; non, elle n'étsit pas une comédienne r elle se contentait d'être une femme ! Mignon ne songea point à se plaindre, à se désoler; elle se condamna peut-être à se laisser mourir le plus tôt possible sans se tuer.

B La santé de la jeune fille s'altérait chaque jour, et d'une façon alarmante pour tout le monde, excepté peut-être pour Stéphen. Mignon s'efforçait en vain de lutter contre la souffrance, contre la faiblesse, et un soir elle tomba presque mourante dans les bras de souiinédecin.

» Quand elle revint à elle, bien avant dans la nuit, pâle, méconnaissable, sans mouvement et sans voix. Mignon aperçut au chevet de son lit, au-dessus de sa tête, Stéphen qui se penchait tristement vers la jeune malade, comme pour lui parler à voix basse, sans doute pour la plaindre et la consoler. Elle le remercia de sa visite, de son doux regard, de sa tristesse, avec un sourire, avec un soupir et avec une larme.

)) — Chère Mignon, lui dit Stéphen, Dieu lui-même a voulu me punir et vous venger !

» — Dieu m'a vengée? murmura Mignon.

» — Oui! désormais, c'en est fait de ma gloire et de ma fortune! Le jour où j'ai commencé à vous oublier, à vous trahir, chère Mignon, j'ai ressenti le premier effet de la colère divine! *^

a —Qu'est-ce donc, Stéphen?

» — Je ne chante plus. Mignon!... les derniers sons de ma voix se sont envolés avec les derniers soupirs de votre bonheur! J'ai perdu tout ce que je devais à la secrète inspiration de votre amourl Dieu a soufflé sur mes lèvres. Mignon... et les chants ont cessé!

* T> — Vous ne chantez plus, Stéphen ?

> — Je ne chanterai plus jamais. Mignon!

» — Vous chanterez encore! s'écria la jeune malade; vous chanterez... s'il vous plaît de m'aimer et de m'obéir..» écoutez -moi.

» Stéphen s'agenouilla.

» — Je n'ai plus de force, je n'ai plus de mémoire, je vous vois à peine... et je sens que je ne tarderai pas à mourir ! Eh bien ! ami, à l'heure, à la minute de ma mort, cette nuit, sans doute, vous viendrez tout doucement jusqu'au chevet de mon lit : vous pencherez votre front sur le visage de celle qui vous a tant aimé; vous devinerez, au trouble de mes regards, à la pâleur de ma figure, à l'agitation de mes traits, que le dernier souffle va s'échapper de mes lèvres!... alors, ami, vous m'embrasserez dans une étreinte suprême; votre bouche se posera sur la mienne; vous sentirez que j'expire... et votre dernier baiser recueillera le cœur de Mignon!... Si vous daignez le bien garder tout près du vôtre, pour l'écouter encore, vous retrouverez ce que vous aviez naguère, la voix, l'éclat, le sentiment et la passion d'un artiste inspiré! Mon bien-aimé, lu vas recevoir dans ton cœur le cœur amoureux de Mignon : mon cœur vivra dans toi, Stéphen ! pourvu qu'il ne soit avili ni par tes actions, ni par tes pensées, ni par tes paroles, mon cœur soufflera dans ta voix des notes admirables, des trésors de mélodie et de poésie; pourvu qu'il te souvienne djs la pauVre fille que tu as adorée, le cœur de Mignon te sera fidèle et to portera bonheur I

LE CŒUR DE iMIGNON 9

> Quelques heures après cette scène, la jeune fille vivait encore... mais elle allait mourir : Stéphen lui donna un long et douloureux baiser; elle exhala son dernier soupir, et le cœur de Mignon passa dans le cœur de l'artiste.

» Deux ou trois jours après la mort de Mignon, Stéphen se hasarda, bon gré mal gré, dans la chambre de la jeune fille. L'aspect de cette triste chambre inspira au pauvre artiste de singulières idées, des regrets bien amoureux, des enfantillages de sentiment, qui tenaient de l'ivresse ou de la folie. Il touchait, un à un, douloureusement, délicieusement peut être, des chiffons, des livres, des papiers, des riens qui avaient appartenu à sa maîtresse! Il baisait la trace de ses petits pieds, tout le long du tapis! il répétait devant un fantôme des mots de tendresse qu'il a\ ait dits si tendrement à une femme ! il caressait la tête de M gnon sur un oreiller qui ne portait plus cette jolie tête! il babillait avet; des fleurs toutes nouvelles que Mignon n'avait pas eu le temps de cueillir ! il écoutait le chant de quelques oiseaux, qui avaient bien souvent chanté pour elle! il regardait l'horizon qu'elle avait contemplé tant de fois, les étoiles qu'elle avait admirées sans doute, et les beaux nuages qu'elle avait vus passer dans le ciel! Mignon devait être contente là-haut, bien heureuse et bien fière : on la regrettait, on la pleurait, on l'aimait encore.

» Il sembla tout à coup à Stéphen qu'une voix mystérieuse, aussi douce que la voix de sa maîtresse, lu.i disait bien bas à l'oreille : — Tu peux chanter. . . Dieu te pan onne, et je t'inspire... chante 1

j Stéphen essuya ses larmes. Il alla s'asseoir devjnt le piano de Mignon. Il préluda d'une main tremblante, les yeux à demi tournés vers le ciel où il espérait d'entrevoir une femme bien-aimce; il essaya do chanter... Et soudain, ô miracle !... il chanta, d'une voix qui lui rappelait ses

iO LE CŒUR DE MIGNON

plus belles inspirations, le Mio tesoro qu'il avait si bien chanté autrefois, en pleurant aux pieds de sa maîtresse! C'était le cœur de Mignon, un cœur amoureux, qui chan tait encore avec Stéphen.

> Depuis ce moment-là, Stéphen ne chanta jamais sur un théâtre sans penser à Mignon, il avait aimé sa p' rsonne: il adora son souvenir, et cette adoration de sa mémoire porta bonheur à son talent. »

Le naïf conteur de cette histoire ajouta philosophiquemont:

« La douce moralité de ce petit drame amoureux n'estelle pas bien engageante, je vous le demande ? Est-ce que la secrète pensée de ce récit ne s'adresse pas à tous ceux qui vivent par l'imagination et par l'esprit? A un artiste, à un poëte, à un écrivain, il faut l'inspiration d'une femme qu'il aime ou le souvenir d'une femme qu'il ait aimée, — le cœur de Mignon! »

Le vin du Rhin l'avait peut-être enivré.

LE

Il n'y a peut-être pas, dans toute l'Europe, une ville plus charitable que celle de Paris. Je ne parle point de la charité privée, de la charité individuelle, de la charité de tout le monde.

Ce qui se donne à Paris, de la main à la main, est incalculable^ et je suis sûr que l'on y donne presque toujours pour la seule joie de donner : au fond de ces abondantes aumônes, il n'y a sans doute que de la bienfaisance, — le premier mouvement de la bienfaisance qui prend son plaisir où elle le trouve; voilà, je l'imagine, la règle des nobles cœurs et des bonnes âmes. **

Je me demande, seulement, si la règle de cette bienfaisance que rien ne fatigue, que rien n'épuise, ne cache point çà et là des exceptions mystérieuses, des exceptions qui ne gâtent rien, du reste, au sentiment de la charité publique.

Je me demande si l'on ne pourrait point écrire une curieuse étude du cœur, de l'esprit, du caractère, de la conscience, avec le secret des aumônes, ou plutôt avec le secret de certaines aumônes.

Dans ces petites pièces de monnaie et de pitié, que l'on distribue aux mendiants de la rue, il doit se cacher plus d'une fois un mystère, un souvenir, un regret, un retour de quelqu'un ou de quelque chose que l'on ai aimé.

En pareil cas, ce n'est point la main qui donne... c'est la mémoire ! ce n'est point l'homme qui devient charitable... c'est l'humanité.

Je ne vois jamais un passant faire l'aumône, sans imaginer un secret sentiment dans cet acte de l'assistance la plus vulgaire.

Cette manie d'observer, d'étudier, de pénétrer les aumônes, si je ne puis le dire, pour en découvrir la cause, le mobile, le prétexte, le mystère, m'a été inspirée parle spectacle d'une tristesse bien simple et bien touchante.

Je cheminais un soir, il y a longtemps, dans la rue Laffittp, bras desssus, bras dessous, avec un écrivain qui est devenu célèbre. Une vieille mendiante nous tend la main : mon ami, qui rêvait tout éveillé, relève la tête, regarde la mendiante et lui donne deux sous, ni plus ni moins; elle remercie à voix basse, essuie une larme qui semblait honteuse de couler, et nous continuons notre route. Au détour de la rue de Provence, mor rêveur s'arrête un instant: il fouille dans sa poche, revient sur ses pas et donne cinq francs à la pauvre femme.

Je lui demandai en spuriant :

— Pourquoi cette double aumône, l'une assez petite, -it l'autre assez grande ?

Il me répondit tristement :

— Je vais te l'apprendre ; c'est là toute une longue histoire, en quatre mots. Dans sa vieillesse, ma mère n'était pas riche ; ma pauvreté l'aidait à vivre, à mal vivre, et je faisais de mon mieux. Après avoir donné deux sous à cette malheureuse femme, j'ai pensé à ma mère : je me suis dit qu'elle aurait fini peut-être par mendier, si elle avait eu la douleur et le malheur de me survivre... je suis refvenu sur mes pas vers cette mendiante, avec le fantôme de ma mère!

Que de passants qui reviennent ainsi sur leurs pas, pour donner une aumône qu'ils ont d'abord refusée ! Ils suivent un regret, un chagrin et une ombre.

Ce n'est point sur les degrés d'une église, les jours de fête, qu'il faut chercher à surprendre le secret des aumôaes: les aumônes de l'église se distribuent peut-être en dehors du sentiment humain, par une douce habitude du dimanche, souvent pour l'amour du Dieu que l'on va prier, bien plus que pour l'amour du pauvre prochain qui vous prie. 11 faut étudier le secret des aumônes dans la rue, dans la foule, au hasard des rencontres, — et l'on arrive à inventer plus d'une fois quelque chose qui doit être vrai.

Je connais de bonnes gens qui ne donnent aux pauvres qu'à l'heure du dîner : ces gens-là rougissent, bon gré mal gré, du dîner qu'ils vont faire, en voyant des malheureux (jui ne demandent qu'à manger. Il y a des dîneurs qui donnent volontiers, au moment de se mettre à table, en se souvenant de n'avoir pas dîné t)us les jours.

14 LE SECBET DES ALxMOiNES

On donne très-souvent aux pauvres, lorsqu'on est mal- •leureux soi-même ; on oublie très-souvent de leur donner quand on redevient heureux.

On donne quelquefois pour expier une faute cachée, pour tempérer un regret, pour étouffer un remords : on se mortifie, on se rachète en détail, à bon marché, en gros sous.

On fait plus d'une aumône, par une secrète i^uperstitioD, avec une mystérieuse espérance : on se dit qu'une aumône peut nous porter bonheur.

Je pourrais nommer un homme riche, et des plus fiers, et des plus vaniteux, et des plus âpres peut-être, qui ne manque jamais d'assister les pauvres vêtus d'une certaine façon, déguenillés d'une certaine manière : ces vêtements, ces guenilles, lui rappellent les habits qu'il portait il y a trente ans.

On s'apitoie sur un mendiant qui passe, parce qu'il ressemble à quelque dgure d'autrefois qui glisse tout à coup dans votre mémoire.

Il n'est point rare de rencontrer de jeunes filles qui donnent aux pauvres en leur souriant de la meilleure grâce du monde; d'ordinaire, ces jolies âmes charitables n'ont point la conscience de leur douce charité : elles donnent, parce qu'elles viennent de faire une petite provision de bonheur, d'émotion et d'espérance. Elles donnent ea souriant, parce qu'elles sourient à la veille ou au lendemain. Comme elles sont heureuses de vivre, elles veulent que tout le monde vive: elles font en môme temps l'aumône de leur joie et de leur argent. Elles ont peut être reçu, au fond du cœur, un regard, une parole, un soupir, une belle promesse : les voilà bien riches!... elles peuvent donner tout ce qu'elles ont dans leur bourse.

11 y a peu de jours, une vieiMe dame, presque pauvre elle-

même, s'en allait sur les boulevards, distribuant ses petites épargnes aux malheureux qui lui tendaient la main. Elle semblait si contente et si fière de pouvoir donner, que plus d'un passant la prenait pour une folle. Cette folle a deux fils qui souffrent je ne sais où, dans un double exil, dans la patrie et la famille absentes. Quand elle a pu distribuer quelques aumônes, elle se prend à dire à une de ses amies : « Je viens d'envoyer un peu d'argent à mes enfants... Dieu leur rendra sans doute ce que j'ai donné ! »

îî y a des aumônes qui passent par un cimetière, avant de tomber dans la main du pauvre : aumônes mouillées de larmes ; on donne en pleurant, on donne parce qu'on pleure !

Les jeunes femmes qui n'ont point d'enfants donnent volontiers aux petits pauvres de la rue : c'est un accès de tendresse maternelle, chez des femmes qui ne sont point mères. Elles murmurent peut-être, après avoir donné, ces vers d'un grand poëte :

Seigneur, préservez-moi! préservez ceux que j'aime. Frères, parents, amis, et mes eniiemis même

Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans aheilles,

La maison sans enfants !

Les mendiants profitent, sans le savoir, des grands anniversaires de la vie intime, de la vie secrète de tout le monde. Les vieillards surtout font des aumônes qu'ils rattachent mystérieusement à un grand jour heureux ou malheureux de leur jeunesse. Le mal du passé, plus désolant peut-être que le maL d i pays, rapporte à ces vieillards un nom, une coutume, un malheur, une affection : ils s'attendrissent, et ils donnent...

0 puissance du temps ! ô légères années ! Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets ; Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées Vous ne marchez jamais !

Ces Fleurs fanées d Alfred de Musset me rappellent une aumône sentimentale, une façon de charité galante, dont le secret se cache dans un petit bouquet de violettes, — des violettes flétries depuis longtemps.

Un homme politique, un ancien homme d'État, qui a été bien souvent trop spirituel et trop jeune, ne refuse jamais un sourire et une aumône à ces pauvres femmes qui mendient en offrant des fleurs : quand ces fleurs sont des violettes, il donne et il sourit deux fois. Si quelque ami l'interroge sur le motif caché de cette faiblesse charitable pour les mendiantes à bouquets, il n'hésite point à lui raconter l'histoire suivante :

< A l'âge de vingt ans, dans un jour de malheur et de deuil, il me fallut visiter la petite ville où je suis né. Cette petite ville, calme, grave, silencieuse, commença par m'effraycr, et je me mis à pleurer en arrivant au seuil de la mai.-on paternelle : la mort avait passé bien souvent sur cette maison, et, à mon retour, je ne retrouvai personne de celte chère famille, qui avait été pour moi le monde dans le monde. Aussi, à la première vue, la ville tout entière me sembla déserte; elle m'apparaissait comme une immense nécropole : les morts que j'avais tant aimés durant leur vie, m'empêchaient de voir les vivants.

3> A la lin. Dieu prit en pitié ma pieuse foli' : la ville so

ranima tout à coup à mes yeux; j'aperçus des passants dans toutes les rues; je commençai à croire que l'on vivait encore autour de moi; je repeuplai les solitudes imaginées par ma tristesse; et, pour un pareil miracle, pour un pareil enchantement, il me suffît de trouver, un beau soir, dans ma chambre, sur mon oreiller, — bien peu de chose, presque rien : un bouquet de violettes.

* Pendant un grand mois, je ne sais comment, une main mystérieuse, invisible, impitoyable, renouvela chaque soir mon bouquet de violettes. D'où me venaient ces fleurs? Quelle femme ou quelle jeune fille avait tant d'audace et de bonté, dans une petite ville toute remplie de serpents, d'envieux, de curiosités malfaisantes et d'oiseaux-rapporteurs?

» Le bouquet de chaque soir faisait disparaître le bouquet de la veille : on emportait les fleurs flétries, peut-être comme on emporte un souvenir; on les remplaçait par des fleurs nouvelles, peut-être pour me donner un espoir nouveau. Ce petit roman de V Inconnue, comme je disais dans ce tempslà, ne manquait point de charme : Je passais une partie de mes soirées, de mes nuits quelquefois, assez gaiement et assez tristement : les yeux et le cœur fixés sur une image, sur une ombre, sur un rêve.

» J'imaginai de déposer chaque soir, sur mon oreiller, avec les violettes fanées qu'on allait reprendre, une lettre, un billet, un mot qui aimait beaucoup. Je finis par écrire toutes sortes de caresses : on ne répondit jamais à de pareilles folies; mois il me plaisait de croire qu'on me les rendait secrètement parmi les fleurs. Mon roman aurait pu s'intituler : l'Amour sans se voir.

» Je résolus de courir les promenades et les salons de la ville, à la recherche d'un regard, d'un sourire, d'un soupir, d'une parole qui sentît l'odeur de mes violettes : je ne vis

rien, je n'entendis rien qui eût quelque chose de commun avec Us fleurs de mon oreiller.

> Comme l'amour ne vient jamais que de celui qui l'éprouve, je me rendis amoureux en conscience, amoureux de cette femme.... Quelle femme? Je me mis à aimer toutes les femmes, jeunes, belles et charmantes. J'attachais tous les jours, par la pensée, à quelque joli corsage, le mystérieux bouquet de violettes ; mais il me semblait tous les jours, à chaque épreuve de ma folie, que nulle ceinture ne voulait de ces pauvres fleurs, et mon imagination les ramassait bien vite, ne trouvant pas une seule robe entr'ouverte qui daignât les reconnaître et les garder.

» Mon roman dura quarante bouquets; il se dénoua d'une façon bizarre, presque terrible, funèbre. Un soir, comme j'allais prendre mon espoir de chaque jour, sur ce merveilleux oreiller où poussaient depuis un mois tant d'illusions et de violettes, j'aperçus une petite branche de cyprès. Je la touchai d'une main tremblante; je la baisai en pleurant, sans trop savoir pourquoi. C'en était fait des illusions, des violettes et des espérances !

» Je me demandai, toute !a nuit, le secret de cet affreux dénoûment, le mystère qui se cachait dans cette petite branche de cyprès : était-ce là un dernier aÛieu de la vie ou de la mort? Une femme se mourait-elle pour tout le monde, sous la main de Dieu? Une femme était-elle morte pour moi seul, dans les bras d'un homme? Je me disais avec une vraie douleur : est-ce mon âme soufl"rante qui s'envole? est-ce un cœur infidèle qui me laisse?

j> Le lendemain, je reçus une lettre de faire part, qui m'annonçait le prochain mariage de la plus jolie fille de la ville avec le plus vilain garçon de l'endroit. En lisant c;'tte lettre, je dédaignai de prendre garde à un mariage de convenance qui ne convenait ni à l'un ni à l'autre des deux

épouXj mais je m'avisai de la relire-, et, cette fois, chose étrange!... il me sembla que cette lettre banale renfermait le dernier mot de mon roman : je crus entrevoir mes violettes daiis les fleurs d'oranger de la mariée.

» Huit jours plus tard, j'assistai à la cérémonie nuptiale, et je m3 pris à contempler, en l'adorant, cette jeune fille, cette jeune femme, que j'avais regardée si souvent sans penser à l'aimer. Oui, vraiment, je l'adorais! je l'adorais si bien, ou plutôt si mal, que je me promis de la désoler, de la châtier, de Thumiliei, de la calomnier peut-être et de la haïr. Quelques mots prononcés par ma vieille servaî>te m'empêchèrent de tenir cette vilaine promesse. Ma servante me dit un soir, à la croisée de mon jardin, en me montrant une ravissante personne qui se promenait dans un jardin du voisinage: — Monsieur, si vous l'aviez seulement voulu pour vous faire plaisir, vous auriez épousé notre jolie voisine î

» En ce moment, la jolie voisine se baissa tout doucement au-dessus d'une touffe de petits arbustes en fleurs; je me troublai sans doute... Et ma vieille servante reprit en souriant : — Ne soyez pas jaloux elle cueille des fleurs

mais ce ne sont point des violettes.

» La da^me aux violettes se promena longtemps dans son jardin. Elle portait une robe blanche, et je pouvais la suivre des yeux, malgré la nuit venue. Je m'écriai tout à coup, en m'adressant à la vieille Marguerite : — Je ne la vois plus! — Suivez le bout de mon doigt... me répondit la servante... Regardez bien, là-bas, au fond... elle est assise derrière le cyprès.

> Dès ce moment, le souvenir de la famille, le regret de l'enfance, l'attendrissement des jeunes années me gagnèrent de nouveau. Ma petite ville se dépeupla pour la seconde fois; je cessai d'apereevoir les passants; je recommençai à croire que l'on ne vivait plus autour de moi. Je m'échap-

pai un matin, dans un jour de tendresse et de faiblesse; un de ces jours que j'appelais âes joiirnées de violettes; je m'en retournai dans le monde des amours faciles et des fleurs joyeuses, dans un monde où l'on peut devenir amoureux très-souvent, sans être forcé d'aimer une seule fois.

» J'ai longtemps oublié dans le bruit, dans la dissipation, dans le plaisir, cette pauvre aventure de ma jeunesse : en vieillissant, je me la rappelle encore; je me la rappelle toujours, lorsque les mendiantes, vieilles femmes ou jeunes filles, viennent me tendre la main en m'ofîrant des fleurs. Ces malheureuses me donnent bien plus qu'elles ne reçoivent : elles me donnent une espèce de chagrin qui me fait plaisir. »

Le héros de cette petite histoire s'avise ordinairement de prêter à son récit une conclusion philosophique; la voici : « Quand nous les recevons d'une femme bien-aimée, les plus jolies fleurs du monde finissent par ressembler à d«s branches de cyprès. j>

Je m'arrête parfois, dans le quartier Saint-Lazare, devant une jolie résidence, habitée, il y a quelques années, par une grande dame très charitable et fort originale.

Cette bonne dame avait une manie singulière : elle adorait les chiens, jusqu'à l'extravagance, jusqu'au ridicule; elle aurait rendu jalouse, sur ce point, M"'*^ de Choiseul elle même.

Dans la résidence dont il s'agit, il y avait des appartements complets pour messieurs les chiens : c'étaient de vastes et merveilleux chenils, tout décorés de tableaux et d'ornements de chasse; dans la salle principale, le salon des

bêles, un peintre avait représenté, sur des panneaux, une compagnie de chiens d'élite, chiens savants, fidèles et dévoués : on y apercevait Munito faisant l'exercice; les chiens du mont Saint-Bernard figuraient dans cette galerie historique et philosophique ; on -y voyait aussi, à la plus belle place, le chien du pauvre, seul derrière \e corbillard qui emporte son maître.

Les chiens privilégiés et bienheureux du quartier Saint- Lazare étaient servis comme des maltôtiers : ils avaient à leur service des laquais , des promeneurs, des boufi'ons et des cuisiniers; la broche tournait tous les jours, à leur intention; ils avaient sans doute des amis, des admirateurs et des pique-assiettes. Dans la chaude saison, on les envoyait à la campagne, dans un château : ils avaient le droit de recevoir et de traiter, une fois par semaine, les chiens du voisinage, chiens de garde, chiens de basse-cour, chiens de bergers, chiens de rien. Les inviteurs étaient si intelligents, si bien appris, si mondains, si habiles, qu'ils réservaient leurs meilleures prévenances pour les invités qui portaient un collier.

Notre excellente dame qui adorait et qui gâtait ainsi les chiens, à grands frais d'argent et de folie, était une personne intelligente, raisonnable, spirituelle. Elle tempérait l'énormité d'une pareille extravagance par des sentiments élevés, des actions délicates, des œuvres bienfaisantes, des largesses de pitié. Quand elle sortait dans les rues de Paris, à pied ou en voiture, elle y semait la charité. Tous les pauvres étaient égaux devant la loi de sa bienfaisance inépuisable. Seulement, lorsqu'elle rencontrait un aveugle et son chien, elle doublait l'aumône; elle disait au mendiant, en lui donnant une pièce de monnaie : Voici pour vous! Elle lui disait, en lui remettant une seconde ofi'rande : Voici pour votre compagnon, jwv.r votre ami! ensuite, elle

parlait au chien en le caressant ; elle lui disait d'uns voi:^ émue : Garde-lui tes yeux et continue son chemin ! Elle suivait du regard le pauvre chien : elle tenait à savoir s'il continuait le chemin de l'aveugle. Garde-lui tes yeux et continue son chemin! ce n'est point là le mot d'une folle.

Après tout, si elle était folle, sa folie avait du moins une bonne mémoire. La charitable femme se souvenait d'une charmante fille, d'une adorable enfant, qu'elle evait failli perdre dans un malheur horrible, et qu'elle avait conservée par un vrai miracle.

Cette enfant se promenait un jour et s'amusait toute seule dans le château de sa mère, au bout du jardin, sur le bord d'une grande pièce d'eau. L'enfant se laissa tomber dans le bassin; elle disparut, reparut un iBstant, disparut de nouveau... Et le chien du logis s'élança dar.s le vivier à la recherche d'une compagne qui jouait souvent avec lui. Il saisit la petite fille qui se noyait, la traîna jusque sur le bord de l'eau et la déposa tout doucement sur l'herbe. L'enfant avait les yeux fermés; elle se tenait immobile; elle était presque morte : le chien aboya si fort, il courut si vite au château, il s'ingénia si bien, qu'on finit par le comprt?ndre, par le deviner et par le suivre... La petite fille fut sauvée.

Voilà tout le secret de cette singulière manie, de celte rare extravagance dont j'ai parlé; voilà tout le secret de cette double aumône qu'une main généreuse faisait tant de fois à l'aveugle et à son chien.

Il y a dans Paris deux charitables pcn;or. les, riches, jeunes et bienheureuses, qui donnent surtout aux mendiants

aveugles^ par pitié pour ces mendiants eux-mêmes, et non point à cause de leur chien : je les ai vues cent fois s'arrêter devant ces niâltieureux, sourire tristement à leur infortune et les secourir à ple:nes mains.

Les pauvres aveugles ont fini par les connaître : ils savent le chemin qui conduit à leur porte : ils ne sont jamais repoussés par le concierge de cette noble maison; ils sont toujours bien sûrs d'arriver à la charité du logis, les yeux fermés.

Je n'ai point le droit de nommer les deux bonnes âmes doT^t il s'agit; seulement, j'ai besoin de le-iir prêter des noms, je vais les Lapti-er à mon gré, dans un récit qui révélera le secret de leurs meilleures aumônes^ — les aumôde la mémoire attendrie.

« Ce que je vais te conter n'est point un conte!... me disait un jour Frédéric d'Arnay, un ami de collège, un ami qui ne me hait pas; ce que je vais t'apprendre est une histoire... la mienne... et celle de ma femme. Figure-toi que depuis notre séparation, sur les bancs de l'Ecole de droit... j'ai été aveugle... tout à fait aveugle!... Tâche de m'écouter et de me suivre : je t'emmène en Suisse, et je commence.

7> C'était dans la belle campagne de Bâle, par un soir d'été. J'avais couru tout le jour ; j'étais brisé. Mes yeux avaient vu et admiré tant de magnificence-; naturelles, qu'ils en étaient éblouis; je chancelais presque, dans un éblouiss3ment qui ressemblait à une ivresse douloureuse. Je frappai à la porte d'une excellente auberge ; je me couchais et je m'endormis tout de suite* dans un bon lit. Je rê^

vai; ei mes rêves furent charmants. Mon ami, je ne crois plus aux beaux rêves que l'on fait sans dormir.

> En m'éveillant, au bruit éclatant d'une chanson villageoise, je m'imaginai tout d'abord que le soleil s'était déjà levé ; hélas ! non, mon ami : le soleil dormait encore, et la nuit commença à me paraître bien noire, bien affreuse!

■j) J'entendis tout à coup le chant des oiseaux qui fredonnaient dans la campagne, et je me disais, avec une certaine inquiétude : Est-ce que les oiseaux chantent pendant la nuit? — Je m'élançai dans la chambre, au hasard, à lâtons, et bientôt, en glissant sur la muraille, ma main finit par se poser sur les vitres d'une fenêtre; je me hâtai d'ouvrir cette croisée : il me sembla respirer une bouffée odorante que m'envoyaient les fleurs du jardin, sans doute pour encenser mon réveil, et je me disais avec une singulière frayeur : L'herbe, les fleurs, les arbustes n'ont pas de parfums dans la nuit ! Je me mis à toucher, d'une main tremblante, le mur d'appui de la fenêtre, et il me sembla qu'il faisait chaud en y touchant ; je me disais encore : Est-ce que l'on peut sentir la chaleur du soleil pendant la nuit? — Ilolàl m'écriai-je, quelle heure est-il? Une cloche daigna me répondre, en sonnant douze heures à l'horloge du village.

î Au môme instant, la servante de l'auberge poussa la porte de ma chambre , — Monsieur, me dit-elle, voulezvous déjeuner? il est midil

ï A ces mots, je chancelai comme un homme ivre; je ne voyais rien ni personne devant moi; la nuit, toujours la nuit!... Je cachai ma tête dans mes deux mains; je murmurai des mots conft-is, des plaintes inintelligibles; mes yeux n'avaient plus d> regards... ils n'avaient que des larmes; je tom')ai la fa^' contre terre en jetant un cri terrible... j'étais aveugle 1

» Quand je revins à moi Je me trouvai dans une voiture qui roulait au grand galop des chevaux de poste; une main, assez petite et assez douce pour être celle d'une femme, vint se poser lentement dans la mienne ; j'avais une compagne de voyage que je ne connaissais pas encore, et je lui demandai sans la voir : '

y> — Où suis-je?

j> Elle me répondit d'une voix aussi douce que la main dont je parlais tout à l'heure :

^' — Sur la route d'Allemagne.

» — A quelle amie charitable ai-je l'honneur de parler, madame ?

» — A la comtesse Rose de...

D — Pourquoi donc, madame, avez-vous eu pitié démon malheur ?

» — Précisément parce que vous êtes malheureux.

> — Que de bonté, madame, pour un simple voyageur, pour un inconnu !

» — Je vous connaissais assez bien pour vous reconnaître à la première rencontre; je vous ai vu souvent, très-souvent, l'hiver dernier, dans les salons de notre ambassade, à Paris, et l'on vous nomme Frédéric d'Arnay. Si j'en crois les indications officielles de votre passe-port, vous avez souhaité voyager en Autri(;he, n'est-il pas vrai? Eh bien! monsieur, moi aussi, je vais à Vienne, dans ma patrie, dans ma famille; cela se trouve à merveille, et nous voyagerons ensemble.

» — Hélas! madame, qu'est-ce donc que je verrai en voyageant?

)' — Voulez-vous me permettre d'y voir pour vous, monsieur Frédéric ? '

» Je croyais rêver encore dans une chambre d'auberge, dans les illusions d'un songe... qui était une réalité horri-

ble ; il me sembla que je baisais en pleurant la main de cette femme, jeune^ jolie, riche sans doute, et qui ne trouvait rien de mieux à faire, avec de pareils trésors, que de prêter son temps à un malheureux voyageur, se s forces à un pauvre malade, ses beaux yeux à un misérable aveugle.

T> Nous voyagions à petites journées. La comtesse Rose était une rare et merveilleuse Antigène. Il ne lui sufflsait pas, mon ami, de me protéger, de me servir et de me conduire; elle essayait de me consoler, de m'égayer et de me distraire, à grands frais d'imagination, de complaisance et d'esprit.

j Presque toujours les amitiés de ce monde nous apportent leurs ennuis, sans rien vouloir prendre des nôtres; il n'en fut pas ainsi pour moi, avec ma nouvelle amie, avec mon admirable compagne de voyage : elle s'ennuyait peutêtre en tête à tête avec un aveugle, et jamais rien d'ennuyeux, rien de trist • ne s'échappait de son cœur ou de sa bouche; jo devinais à chaque instant, par une sorte de seconde vue, que Rose me souriait sans c^sse... Et vva'm.ent ! je la voyais me sourire dans ses paroles; elle trouvait moyen de donner des regards à mes yeux éteints, à mes yeux maudits, en regardant le ciel et la terre, en prodiguant à ma pensée les merveilles dont elle me racontait le magnifique spectacle.

» Près de toucher au terme de mon voyage, grâce à la bonté divine d'un ange gardien, j'osai dire à ma sœur, à mon amie, à ma protectrice, à mon Antigène, comme il te plaira :

> — Madame, puisque les malades sont de véritables enfants gâtés, qu'il ne faut jamais punir, qu'il faut toujours plaindre, laissez-moi vous adresser impunément une question qui ressemble pres(/be à une sottise...

» — Je n'en crois rien, me répondit Rose.

j> — Je continuai avec impatience en cherchant la main de la comtesse, que je finis par trouver dans la mienne :

» — Madame, je sais que vous avez de l'esprit; n'êtesvous pas spirituelle, tout le jour, afin de me distraire? Je sais aussi que vous êtes riche; vous semez l'or et l'argent dans la poussière de la grande route'... Je sais que vous êtes noble ; vous honorez un des plus beaux noms de l'Allem?gne aristocratique! Je sais que vous êtes bonne, excellente, dévouée ; votre dévouement pour moi n'est-il pas sublime ? Je sais enfin que vous portiez naguère les habits de deuil d'une élégie que l'on appelle le veuvage : vous avez pris la peine de me parler, à voix basse, de la mort de votre mari ; mais ce que je ne sais pas encore, ce que je voudrais bien savoir, parce que je suis curieux et indiscret comme on l'est en France... avez-vous aaignéle comprendre ou le deviner, madame ?

» — Oui, je comprends... je devine... et je vous conseille d'attendre les confidences d'une femme, lorsqu'il s'agira de son âge.

y> — Et quand il s'agit de sa beauté ?

» — On la regarde.

» — Et si l'on est aveugle?

» — On cherche à la voir sans la regarder.

» — Je vais chercher, madame...

* Ma main indiscrète, guidée par une mystérieuse lumière, alla se placer audacieusementsurle front de la comtesse : le front de Rose était aussi doux, aussi poli que le marbre d'une statue, et je me figurai qu'il avait une blancheur et une transparence admirables. Les cheveux de Rose n'étaient pas loin : j'imaginai, en les touchant, qu'ils étaient noirs, parce qu'ils me semblaient épais, touffus, longs et soyeux ; la chevelure de Rose me fit voir assez clairement

que mon Antigone était brune. Ma main redou de hardiesse : elle se laissa glisser le long d'une boucle de cheveux, pour entreprendre un véritable voyage d'agrément à travers la figure d'une femme, et, en voyageant ainsi, le plus lentement possible, je m'aperçus tout de suite que le figure de Rose était- charmante. Il me restait à connaître, à deviner l'âge de la comtesse : sa délicieuse façon de babiller et de rire n'avait guère que vingt-cinq ans.

» A Vienne, je fus installé dans la maison hospitalière de la comtesse : les serviteurs s'empressaient autour de moi ; mes amis de l'ambassade de France me visitaient chaque matin; la voix des chanteurs et des instruments m'inondait chaque soir des flots de la mélodie italienne; Rose me paraissait, à moi pauvre aveugle, plus jeune et plus jolie que jamais; il ne manquait à mon bonheur qu'un rayon de soleil... moins que cela... un brin de lumière !

» Un jour, après le dîner, la comtesse me ramena mystérieusement dans ma chambre, et je me couchai dans un immense fauteuil qui me servait de lit de repos. Un peu plus tard, deux visiteurs, deux personnes dont l'une marchait absolument comme Rose, et dont l'autre marchait en se traînant comme un vieillard, s'approchèrent de mon fauteuil sans m'adresser une parole; ils me regardaient... J'en étais sûr ; ils s'apitoyaient sur mon infortune, et cette pitié silencieuse me faisait bien du mal.

B — Qui est là ? demandai-je d'une voix tremblante à force d'émotion et de colère.

j> Je sentis se poser sur mon front une main que je connaissais à merveille, et je repris, en souriant à la comtesse:

» — Rose, vous n'ôtes pas seule près de moi ? ï — Non, mon ami ; je viens vous voir avec le plus célèbre médecin de toute l'Alluinagnc : il est là, devant vous :

il vous regarde, il vous examine^ il songe à vous guérir, eî il vous guérira...

î — Rose, ce n'est plus votre main qui touche mon front...

» — Ne parlez pas, Frédéric... et restez immobile sous la main du docteur.

» Le médecin souleva mes paupières... et presque au même instant, deux piqûres affreuses, deux coups d'un poignard effilé comme une aiguille, m'arrachèrent un grand cri de douleur ; on jeta sur mes yeux, en guise de bandeau, un mouchoir, le mouchoir de Rose peut-être, et tout fut dit josqu'au lendemain.

)) Le lendemain au soir, la comtesse fit allumer une simple veilleuse dans ma chambre ; elle vint se placer devant moi; le docteur n'était pas loin, sans doute; il y avait beaucoup de monde autour de nous, et pourtant je n'entendais rien dans cette foule si attentive, si inquiète, et dont le silence avait quelque chose d'effrayant; enfin, le bandeau tomba de mes yeux, et juge un peu de ma joie, de mon bonheur, de mon délire : l'aveugle venait de renaître à la vie de la lumière!... Je voyais des hommes, des femmes, des jeunes filles, des serviteurs du logis, qui souriaient au miracle d'une pareille résurrection ! il me semblait que je devais reconnaître la comtesse, sans l'avoir jamais vue, et je me disais, en regardant tour à tour les grandes dames qui avaient la bonté de me sourire : Où est donc Rose? où se cache-telle? Mon Dieu! rendez-moi l'éternité de la nuit, pourvu que je regarde Ro e un seul instant... pour que je la contemple, que je l'admire, et que je me souvienne de sa beauté!...

j> Une voix, dont le son me fit tressaillir, daigna répondre à ma pensée :

5 — Frédéric, me dit la comtesse, après Dieu qui vous a

protégé, voici votre sauveur; renfierciez ensuite le docteur Muldorff.

» A quoi bon remercier le médecin? il m'avait guéri;... la comt; sse seule m'avait sauvé ! 3Ies premiers regards appartenaient à Rose, et j'avais hâte de les lui donner, en ayant l'air de lu ' lire : A mon sauveur, mes yeux reconnaissanls !...

» 0 mon ami! quelle surprise, quelle honte et quelle douleur ! Cette Rose si jolie... Rose, ma bien-aimée, était une femme déjà flétrie et ridée par l'âge! Rose était une femme de cinquante ans!... Je te Tavoue, je faillis nr évanouir en m'agencuillant à ses pieds : je repris bien vite mon précieux bandeau : je redevins aveugle, par l'ordre du médecin, et je retrouvai dans m(m cœur, avec l'image d'une belle personne que j'avais rêvée, les illusions de mon rêve!

> Tous les soirs, à la même heure, on m'habitua, en me rendant la vue, à supporter l'éclat de la veilleuse; une lampe remplaça ce brin de lumière, et j'attendais impatiemment que la lampe, à son tour, fût remplacée par le soleil.

» Chose étrange ! singulière vision qui ne pouvait être qu'un jeu du hasard, de l'amour et de la lumière... Tous les soirs, en la regardant bien, je croyais découvrir dans la vieillesse de ma protectrice une grâce qui n'était pas trop vieille, un sourire qui avait un certain charme, des œillades qui ne manquaient pas de coquetterie... mystérieux trésors que l'amour avait oublié de reprendre en s'envolant avec la jeunesse ! Oui, chaque toir apportait à mes yeux une lumière plus vive, plus brillante que telle de la veille : et en même temps, par un miracle qui effrayait ma raison, les journées, les heures, les minutes semblaient vouloir rajeunir, pour me plaire, le noble visage de la comtesse. Une voix secrète murmurait au fond de mon cœur : Encore un trait

magique, un coup de pinceau sur cette nouvelle image, sur cette figure qui se métamorphose, et la merveille sera complète; la comtesse, qui a cinquante ans, disparaîtra pour jamais, et Rose, qui en a vingt-cinq à peine, reparaîtra pour toujours !

» Un beau matin, le soleil illumina le spectacle d'un rare et charmant prodige : ce jour-là, pour la première, fois, j'avais reçu de mon docteur le droit délicieux de contempler les splendeurs de la lumière céleste; je venais de rentrer dans le salon de la comtesse, après une longue et magnifique promenade à travers le ciel et la terre ; je m'approchai de Rose, qui était seule, et qui m'attendait peut-être ; je tremblais, en m'asseyant tout près d'elle; je baissais les yeux, de peur de la voir... ou plutôt, je craignais et je souhaitais à la fois de la regarder encore.

» — Frédéric, me demanda la comtesse, vous souvient-il d*une plaisante scène qui s'est passée entre nous, dans ma berline de voyage ? Vous étiez aveugle, et, précisément à cause de cela, sans doute, vous tenisz beaucoup à voir la figure de votre Antigène... N'est-il pas vrai? Tout le monde adore l'impossible !

» — Je m'en souviens, madame, et j'ai honte de ma curiosité, de mon audace.

» — Je vous ai pardonné !... Il n'était pas facile, pour un aveugle, de bien regarder la figure d'une femme : vous souvient-il aussi de quelle façon vous cherchiez à la deviner, à la reconnaître, à la voir ?

» — Je m'en souviens, madame.

» — Vous me disiez avec une fatuité' singalièrc : Je vous connais, je vous ai regardée, je vous ai vue !

» — Je disais vrai, madame.

« — Vous me répétiez à chaque instant : Madame, vous avez de beaux cheveux noirs, de grands yeux bleus, une

bouche toujours souriante, des lèvres toujours fraîches, les plus jolies choses du monde... Madame, votre beauté me paraît admirable!...

» — Je vous admirais, madame.

» — Hélas ! mon pauvre Frédéric, qu'allez-vous faire de votre complaisante admiration?... L'homme aveugle propose et l'homme clairvoyant dispose!... Regardez-moi.

3) Je regardai la comtesse...

T> — Rose ! Rose! m'écriai- je, en me prosternant à ses genoux, il y a un dieu qui protège les aveugles! Je vous reconnais maintenant, je vous regarde et je vous revois 1 Oui, oui, vous avez de beaux cheveux noirs, de grands yeux bleus, une bouche toujours souriante, des lèvres toujours fraîches, les plus jolies choses du monde... et j'ai retrouvé tout ce qui me paraissait admirable !... Je le devine, madame, vous avez fait pour mon cœur malade ce que le médecin a fait pour mes yeux affaiblis : le docteur a ménagé à mes regards le vif éclat de la lumière ; vous avez ménagé à mon amour l'éclat radieux de votre beauté I »

» Tu connais maintenant la merveilleuse histoire démon infortune, démon mariage et de mon bonheur; tu connais le secret d'une préférence charitable qui étonne bien des gens; tu connais le mystère de quelques aumônes souriantes que Rose et moi nous laissons tomber dans la main des pauvres aveugles : nous donnons avec la charité de la mémoire, les yeux tournés vers la lumière du ciel ! j>

Tous les habitués du café Cardinal, sur le boulevard des Italiens, connaissent le père Ténor, un ancien chanteur allemand, un grand vieillard sec, propre et dédaigneux, qui

LE SECRET DES AUMO?iES 33

parle si souvent et si longuement de son admirable talent d'autrefois ! Le père Ténor, qui vit de peu, donne beaucoup; il donne surtout aux chanteurs ambulants, — pourvu qu'ils chantent mal. Quand ces pauvres artistes de la rue ont quelque justesse ou quelque éclat de voix, le capricieux vieillard devient impitoyable; il leur dit, en détournant la tête : Que Dieu vous assiste... vous chantez trop bien !

Il faut rendre justice aux mendiants-chanteurs : en général, ils chantent assez mal pour que le père Ténor leur fasse toujours l'aumône.

Cette aumône spéciale, particulière, privilégiée, que le vieil artiste destine à de malheureux chanteurs, se rattache dans la mémoire du père Ténor à une petite aventure assez étrange; le bonhomme raconte cette aventure à qui veut l'entendre; d'ordinaire, il commence à donner un titre à son récit : la Rose des Mardis Pontins. Ensuite, il pousse un profond soupir, un soupir de basse, et il continue :

« On me nomme véritablement Guillaume Snobel. J'étais autrefois le plus célèbre chanteur de Berlin, un grand chanteur, le chanteur du sentiment et de la passion. Je savais si bien chanter une certaine musique, tendre, langoureuse, mélancolique et mourante, que l'on m'avait surnommé dans le beau monde : le mélodiste de l'amour malheureux.

» Je n'étais pas encore content de ma voix : je ne chantais qu'avec une voix allemande, et je voulais apprendre à chanter avec une voix italienne. Je résolus d'aller entendre ces claviers sublimes, ces instruments de musique touchés par le souffle de Dieu, et que l'on appelle les chanteurs de Naples, de Milan, de Florence, de Venise et de Rome.

» En allant à Rome, il me fallut passer une nuit tout entière dans un misérable pays, dons un coin de terre empoisonnée, où les hommes sont décimés chaque jour par l'influence des marais Pontins. Le muletier qui me conduisait

me força de descendre dans une méchante auberge des marais. Je me retirai bien vite dans ma chnmbre, et je me pris à feuilleter un cahier de, musique, une petite collection de mélodies sentimentales. Appuyé sur le bord de la croisée, je fredonnai les notes amoureuses d'uny romance de Cimarosa, et presque aussitôt, à côté de moi, se us ma fenêtre, au pied d'un arbre de la grande route, une wix repondit à la mienne en répétant le premier couplet, le premier soupir de ma bel'e romance italienne.

» Cette voix, pure, mélodieuse, claire, limpide, comme la voix d'une clochttte d'argent, troubla mon esprit et mon cœur : je m'élançai hors de ma chambre, je sortis de la maison, et je vis s'enfuir une jeune fille à travers les broussailles d'un chemin de traverse.

» Vous souvient-il d'un petit chien qui figure dans l'histoire fantastique de Faust, et qui soulève en courant dans la campagne une longue traînée de poussière lumineuse? C'était le diable!... Eh b en! il en fut ainsi, dans l'aventure que je vous raconte : un affreux petit carlin passa tout près de moi, sur la grande route, et l'on eût dit que ses gambades faisaient jaillir des étincelles.

» Un? force invincible, une puissance surhumaine me poussa vers, ce maudit chien qui courait, et j'essayai de l'atteindre. Le carlin continua de courir dans un sillon de lumière, et je m'obstinai à le suivre. La course fut un peu longue; mais je fus récompensé de ma peine : j'aperçus, à ma grande joie, au détour d'un buisson de rosiers en fleur-, le petit chien qui sautillait en cadence aux pieds d'une jeune fille, aux pieds de cette jolie chanteuse qui chantait si bien les romances de Cimarosa.

> La jeune fille dont je parle était une beauté ravissante, une créature vraiment italienne; on devinait en elle, à travers les pampilles d'une chanteuse de rue, d'une diva de

carrefour^ des trésors chartoants et de secrètes merveilles.

7) — Qui êtes-vous, ma belle enfant? lui demandai- je.

» — Qui je suis? me répondit -elle d'une voix qui chantait encore; je suis une misérable chanteuse, et j'ai eu honte, i: y a un instant, d'avoir osé chanter après vous ! Il faut m^' pardonner... Je chantesouvent malgré moi... Oh! le chant ! le chant!... Je ne me lasse jamais de chanter; je chante le matin, je chante le soir^ je chanta la nuit, je chante toujours : Le chant, c'est ma prière, mon amour, ma vie; il mt faut chanter ou mourir : je souhaite de mourir en chan tant!...

» A ces mots, la jeune fille se pencha coquettement sur h buisson de rosiers; elle cueillit mne rose qu'elle semble m'offrir sans avoir l'air d'y prendre garde. Cette fleur était sans doute enchantée par une malfaisante influence ou empoisonnée par la fiè re des marais Pontins... Je tremblai rien qu'en y touchant; je tombai dans une sorte de somnolence où la rêverie me faisait assister à des spectacles étranges. Je me réveillai tout à coup, et j'entendis une voix délicieuse, passionnée, pénétrante, qui me fit tressaillir. La jeune fille était assise devant moi; elle chantait desphrasi^s divines, des mélodi s inconnues, des merveilles improvisées, des chants singuliers, des chefs-d'œuvre de composition nas^j turelle, qui auraient provoqué l'enthousiasme et l'envie ( > meilleurs maîtres de l'art.

y> Je me disais, en l'écoutant : quelle est donc cette femme? d'où vient-elle? Ebl-ce une fée qui me protège, en m'enseignant la musique? est-ce mon imagination qui glisse des rêves à mon oreille? est-ce la fièvre qui me défie et me raille? Non, je regarde et je suis bien sûr de voir; j'écoute et je suis bien sûr d'entendre : c'est une jeune fille qui sait chanter, voilà tout. Oui, mais quelle jolie fille, grand Dieu .' et comme elle chante!

> Il m'arriva de fermer les yeux un instant, pour mieux écouter ma belle chanteuse ; je ne tardai point à vouloir la contempler et l'adorer encore : je r'ouvris les yeux... elle n'était plus là ! Il me parut qu'une ombre se jouait à travers les rosiers, et je vis étinceler dans le buisson le petit chien de Faust, qui gambadait en brisant les roses.

» Je rentrai chez moi assez tristement; l'aubergiste me dit, sur le seuil de la porte :

7> — Gardez-vous de respirer le parfum de cette fleur que vous tenez à la main; les fleurs des marais Pontins donnent la fièvre!

j) Je plaçai cette rose sur une table, au milieu de ma chambre : le lendemain, à mon réveil, la rose des marais Pontins n'était plus qu'une petite pincée de cendre ! Je m'effrayai de ce prodige : je me laissai gagner par la peur et par la fièvre; j'arrivai à Rome pour y être malade : je recouvrai ma santé... mais j'avais perdu ma voix... la chanteuse des marais Pontins l'avait sans doute emportée!

7> Depuis ce temps-là, depuis que je ne chante plus, je m'apitoie volontiers sur ces pauvres diables d'artistes ambulants, malheureux artistes qui ont eu peut-être le bonheur de chanter autrefois, et qui mendient aujourd'hui en faisant semblant de chanter! »

Je n'ai pas besoin d'ajouter que Guillaume Snobel a horreur des chanteurs, des petits chiens et des roses.

J'adressais, il y a peu de jours, la question suivante à un de mes plus spirituels confrères, à un homme pauvre qui trouve le moyen d'arracher à sa pauvreté tout ce qu'il faut pour cire charitable :

— Avez-vous quelque faiblesse, quelque préférence.

quelque secret penchant, dans la distribution de vos petites aumônes ?

— Oui, je l'avoue, me répondit-il... Il y a, dans le triste monde de la mendicité, des créatures qui ont le pouvoir de m'attendrir jusqu'à la faiblesse; quand je rencontre une de ces mendiantes, je m'imagine toujours que je lui dois les meilleures préférences de ma charité...

— Qu'est-ce donc qui vous attendrit secrètement dans la personne de ces malheureuses ?

' jf— L'image de la jeunesse qui souffre, qui se flétrit et se meurt! Il m'est impossible de voir mendier une jeune fille souffrante, faible, pâle, fatiguée par la lutte, épuisée par la douleur, sans que ma mémoire se navre, et sans que mon âme se brise... Je me souviens de ma sœur !...

— Votre sœur n'était point une fille pauvre...

— Non, elle était presque riche ; mais, à dix-huit ans, ma sœur se mourait déjà... Elle se sentait mourir sans oser le dire, sans le savoir peut-être... Elle mourut le jour même de son mariage 1... Ce jour-là, ma sœur, qui se nommait Dolor... Douleur!... ma sœur se retira bien avant l'heure dans la solitude de la chambre nuptiale; en accourant auprès d'elle, mon père, ma mère et moi, nous la trouvâmes étendue sur son lit, calme, muette, immobile, ses petits bras croisés sur sa poitrine, enveloppée dans son voile de mariée comme dans le chaste linceul d'une jeune fille.

En nous voyant penchés sur elle, inquiets, haletants, éperdus, ma sœur se releva lentement ; elle écarta les plis de son voile, j'allais dire de son suaire; elle nous fit signe de nous asseoir. Alors, avec une intention secrète qui ne pouvait naître que dans la pensée d'une vierge, Dolor détacha de son sein son bouquet de mariée, et, le donnant à sa mère, elle murmura ces mots :

— Pour mon mari !

Au même instant je me sentis frapper d'un pressentiment qui éclata sur mon front comme un coup de marteau; mes yeux se fermèrent... J'avais le vertige... J'exhalai un soupir terrible, et je tombai au pied du lit.

Quand je revins à moi, il était déjà nuit : je me trouvai seul dans ma chambre... ssns doute on m'avait oublié pour ma sœur. J'écoutai de mon mieux, et j'entendis des plaintes, des gémissements, des cris qui réclamaient l'assistance d'un médecin. Je me levai à la hâte. Je quittai la maison. Je me mis à courir dans les rues, la tête découverte, les pieJs nus, les vêtements en désordre, et j'allai frapper à la porte du docteur! et comme je soulevais le marteau de cette porte, je crus entendre un bruit lointain... quelque chose qui glissait, qui soufflait... un murmure doux et plaintif... le son d'une voix expirante... un dernier soupir! Il me vint une idée sinistre, horrible; je m'écriai, les yeux levés vers le ciel : Ma sœur est mortel... Et c'était vrai: ma sœur venait de mourir.

Si vous n'avez jamais assisté au spectacle de la mort, dans une personne et une affection bien-aimées, à un âge où l'on ne croit qu'à la vie, — vous n'avez point encore souffert, vous ne savez rien de la douleur ! Dans cet immense moment, au dernier souffle de l'âme, il vous semble que c'es: un peu de vous-même qu9 vous avez perdu, qui se détache, et qui s'en va je ne sais où; c'est votre propre sang qui coule par une secrète blessure; c'est votre chair que l'on déchire; c'est une fibre de votre cœur que l'on coupe et que l'on arrache!

C'e^t une folio peut-être... une folie de regret... mais j'ai)erçois bien souvent ma pauvre sœur, pâle, souffrante, mourante, dans ces jeunes filles qui mendient en ayant l'air de souffrir et de mourir. Je leur dis toujours, en leur donnant: Dul ri... Elles n'y comprennent rien et me sourient.

Moi qui vous parle, trop longtemps peut- être, du secret de certaines aumônes, j'adresse plus d'une fois ma petite offrande de charité, avec une douce préférence, aux pauvres diables qui mendient en Jouant de l'orgue de Barbarie; j'ajoute bien vite que j'ai horreur de ce vilain instrument, dont la musique stridente et sauvage déshonore les plus belles mélodies du monde. L'orgue de Barbarie ressemble à un sot qui, en parlant d'un grand homme, trouve toujours le moyen de le rendre ridicule.

Lorsque je me surprends à écouter un orgue, le bruit de ma mémoire se mêle aux tons étouffés de cette déplorabie musique. L'orgue qui gronde à mon oreille, c'est une voix qui arrive de loin pour me parler de choses heureuses ou malheureuses. L'orgue qui pleure, c'est pour moi un monde tout entier qui recommence à vivre en ressuscitant ma jeunesse. Comme les proscrits qui retrouvent la patrie absente dans l'écho d'une chanson, je retrouve souvent ma vie entière dans les harmonies confuses d'un orgue. A travers les sons équivoques de l'orgue, je crois reconnaître des voix amies qui n'ont rien perdu de leur ancienne tendresse, chacune de ces affreuses notes, arrachées à cet instrument vulgaire, me laisse entendre, dans une espèce d'accompagnement mystérieux, de caressantes paroles qui semblent m'envoyer des amitiés absentes ou des affections éteintes : ce sont des airs charmants, empruntés au répertoire de mes premières espérances; ce sont des mélodies intimes que j'ai entendues déjà, là-bas, bien loin, dans le concert de mes jeunes années.

Pourquoi et comment je rêve de la sorte Coût éveillé, — je n'en sais rien; ce qui est vrai, ce qui est bien doux, ce qui

est bien triste peut-être, c'est que l'orgue de Barbarie a la puissance de m'émouvoir, de me rajeunir, de me faire vivre autrefois. Oui, en écoutant le vacarme d'un orgue, je deviens plus jeune, plus ardent, plus crédule et plus faible; je souffre encore, et je suis heureux de souffrir; je recommence ma vie, pour l'adorer peut-être ; je murmure des mots que je croyais ne plus savoir dire ; je tremble, comme si je prenais quelque plaisir à craindre pour moi-même; j'entrevois des visages que je redoute et que j'aime toujours; je salue les belles années qui passent dans la rue, sur une litière de fleurs; il s'en échappe des souvenirs, des regrets et des parfums que l'on a trop bien connus, que l'on reconnaît tout de suite, avec une émotion qui va jusqu'aux larmes, les larmes dont parle le poète :

Ah : laissez-les couler ! Elles me son! bien chères, Ces larmes que soulève un cœur encor blessé ; Ne les essuyez pas î... Laissez sur mes paupières Ce voile du passé !...

C'est à cause de cela qu'il m'arrive souvent de faire l'aumùne aux mendiants qui jouent de l'orgue.

D'ordinaire, on donne pour donner, j'en suis sûr, et je le répète; on dunne par devoir, par plaisir, par pitié; on donne par bonté d'esprit, par entraînement de cœur, par un attendrissement de l'âme, qui s'adresse religieusement aux misères de Thumanité.

Mais je crois aussi que le secret des aumônes peut se cacher dans plus d'un acte visible de la bienfaisance publique. On donne peut-être plus d'une fois eu sorjreant à soi-

même; souvent, on assiste la pauvreté en regardant tout à coup, par la pensée, quelqu'un ou quelque chose dans l'ombre d'un pauvre ; on donne encore, dans un accès de tristesse ôu de joie, parce qu'on regrette ou parce qu'on espère; enfin, il arrive que l'on donne parce qu'on se souvient : c'est la charité de la bonne mémoire.

A tous ceux qui demandent, je souhaite la bonne mémoire de tous ceux qui peuvent donner l

Mon meilleur ami de ce beau temps -là se nommait Marcel ; c'était l'ami le plus charmant et le plus spirituel du monde. Il étudiait le droit, comme moi; il ne faisait rien, comme moi, el nous nous aidions. Il demeurait dans la rue Jacob, à l'hôtel de la Louisiane; nos deux mansardes se touchaient et se parlaient. Le portier du logis refusa plus d'une fois à Marcel la clef de sa petite chambre. En pareil cas, il m'en arrivait presque toujours autant. La mauvaise fortune nous réunissait bien souvent, après minuit, sur le seuil de la porte, dans la rue.

Marcel avait une intelligence qui comprenait tout, excepté le droit romain. Il avait un cœur d'une souplesse exquise : il aimait tout le monde, excepté le maître de son hôtel; il adorait tout ce qui plaît à la jeunesse, excepté la danse. Quoiqu'il n'eût point vingt ans, il avait peur de n'être jamais assez jeune, et il avait hâte de vivre et de rêver ; il cultivait, en vivant ou en rêvant, des choses et des idées qu'il appelait les fleurs de ses belles années: l'amour,

la poésie, la musique; tout cela fleurissait pour lui d'un bout de l'année à l'autre, dans son imagin; tion, dans son jardin. Il voulait, disait-il, amasser des provisions de jeunesse pour le mauvais temps où il serait vieux. li pleurait volontiers, sans trop savoir pourquoi; même quand il riait le plus, il semblait s'apprêter à pleurer un peu ; il nous disait à ce sujet : « Lorsque viendra l'âge où l'on ne pleure plus, je me souviendrai de mes pleurs; c'est quelque chose pour la vieillesse, de trouver encore des larmes à demi cachées, au fond de la mémoire ! »

Il n'était pas rare d'entendre Marcel s'écrier, avec le mot plaisant d'une comédie : « Sans moi, je serais l'homme le plus heureux I » Ce pauvre ami avait raison : il possédait une singulière et affreuse puissance dans l'art de se tourmenter et de souffrir; une sensibilité nerveuse, maladive, lui donnait des commencements de défaillance morale, des spasmes d'émotion, des attaques de mélancolie et de chagrin. Il avait des pressentiments de passion et de peine, qui le désolaient et le charmaient. Il s'avisait de souhaiter qu'une main impitoyable blessât son âme, afin de pouvoir adorer ses blessures. Il était la tendresse et la faiblesse mêmes, avec le génie de la douleur. Il était capable de trouver jusque dans la cendre, à force de la remuer, une flamme secrète pour se brûler ; du reste, spirituel, assez spirituel pour prêter de l'esprit à tous les rêves, à toutes les folies de son cœur. Les cœurs spirituels sont les vrais poètes de la vie réelle; ils commencent à être rares.

Marcel était pauvre.

Je n'ai jamais vu de pauvreté plus aimable, de résignation plus charmante, de misère plus doucement portée. Quand il n'avait que du pain à manger pour sondîner, Marcel achetait un bouquet de violettes, et il en faisait l'ornement de sa table. Il fredonnait le Vin de Chypre, de

Déranger, en buvant de l'eau, et il trouvait le moyen d'apercevoir au fond de son verre tous les jolis dieux du poëte. Il portait ses guenilles avec une fierté souriante, avec une sorte d'enfantillage hautain qui semblait défier les tristesses de la vie. Dans sa mansarde, quand les mauvais jours devenaient tout à fait mauvais, il attachait plus d'une fois des flots de rubans bleus à ses habits lâpés: il appelait ces beaux rubans la décoration du printemps et de l'espérance ! Il en était ainsi pour sa tristesse : elle portait des fanfreluches bleues, dans les regards et dans les sourires.

Malgré son grand dégoût pour le droit romain, et peutêtre pour le droit français, Marcel voulait obtenir le plus tôt possible un diplôme d'avocat : il tenait beaucoup à pouvoir plaider la cause de certaines femmes malheureuses, dussent-elles n'être pas toujours innocentes; il se promettait de préférer, dans l'exercice de sa profession, l'intérêt de la veuve à l'intérêt de l'orphelin. Il étudiait, il recherchait surtout, dans les lois, dans l'esprit humain des lois, les questions de droit sentimental, si on peut le dire. Il soufflait le commentaire du roman dans l'œuvre des législateurs; il entrevoyait, dans son Code, je ne sais quelles ravissantes plaideuses, qui pleuraient en souriant à la justice. Il imaginait déjà, il improvisait au fond de son cœur, dans l'intérêt de ces belles clientes de l'avenir, une éloquence galante et passionnée tout à la fois, remplie de douceur et de colère, d'attendrissement et d'enthousiasme.

Comme il était seul et pauvre, Marcel faisait à peu près tout ce qu'il pouvait et tout ce qu'il savait pour vivre. Comme il était fier et timide, il cachait de son mieux bien

des expédients qui payaient son pain, ses inscriptions, ses livres, son hôtel, ses rubans bleus, ses violettes et son eau claire: il copiait des manuscrits, en secret; il donnait des leçons de langue italienne et de musique instrumentale; il corrigeait des épreuves latines pour la maison Didot. Enfin, il s'en allait jouer du violon, je ne sais où, trois fois par semaine, au cachet, à la soirée, à l'heure. Un de nos amis crut le reconnaître, un soir, bien loin du Icgis: il figurait dans un orchestre de Montmartre, au bal de Y Ermitage ; il jouait, en soupirant, un air à danser et à boire !

Marcel adorait son violon, non pas précisément parce que ce violon l'aidait à vivre, mais parce qu'il l'aidait à rêver et à aimer. Il n'avait qu'à fermer les yeux, à se recueillir dans une contemplation intérieure, pour arracher à son instrument des mélodies étranges, capricieuses, des raves chantés, des rêves qui berçaient tout doucement le musicien et l'auditoire; Marcel faisait des prodiges avec son violon, les yeux fermés. "^

Je ne pense jamais au violon de Marcel, sans me souvenir du piano de Chopin. Ce piano et ce violon spiritualisaient la musique : l'art, la main et la matière disparaissaient : on ne voyait plus les instruments. On se surprenait à lever les yeux, comme pour mieux entendre un langage nouveau, mélodieux, chaste, poétique, surhumain, une voix d'en haut qui daignait nous parler en chantant.

Marcel disait que son violon avait un corps et une âme, comme tout le monde. Quand il s'adressait au corps, l'instrument ne faisait que du bruit; quand il s'adressait à l'âme, l'intrument faisait de la musique. Eh bien ! oui, le violon de cet admirable artiste inconnu avait une âme chrétienne, une âme pleine de foi, d'amour, d'espérance, comme il sied à l'âme immortelle. Le violon de Marcel ne laissait jamais passer une grande fête de l'Eglise, sans la

Si

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célébrer dans sa mansarde avec des noies qui priaient Dieu; je m'étonnais qu'il eût tant de religieuses prières dans un misérable instrument de musique !

Je me rappelle encore les trésors de mélodie et de pitié que Marcel trouvait dan> l'âme de son violon, le jour de la fête des Morts. Ce jour- là, le musicien récitait^ sur son instrument une prière pour tous , plus belle peut-être, plus poétique et plus touchante que la Prière pour tou^ d'un grand poète; c'était un mélange singulier de science et d'inspiration, de recherche et de naïveté; c'était une étude désespérée de la douleur par la musique ; c'était un voyage mystérieux de l'imagination, de l'art, et de la mémoire, de la rêverie , à travers le monde de l'absence et du regret.

Aux dernières strophes de cette oraison de la mélodie, dans une espèce de finale qui tempérait le chagrin par une secrète espérance, le musicien désolé saluait encore les personnes qu'il avait le plus aimées: son père, sa mère, sa sœur. Il parlait à ces trois amis disparus, avec ce qu'il avait de raeiiieur dans l'âme de son violon. Il adressait à son père des phrases solennelles, simples et vigoureuses qui avaient du respect; à sa mère, des plaintes et des douceurs qui avaient des baisers; à sa sœur, des notes familières qui caressaient Li mémoire d'une jolie fille, des refrains qui riaient et soupiraient, des chansons qui se souvenaient des joies et des tendresses de l'enfance.

L'âme du violon, cette âme chanteuse qui souffrait presque toujours, avait fini par se glisser dans l'imagination de Marcel, comme une influence, comme une puissance, comme un gcnip familier. Elle donnait à sa pensée des terreurs, des passions et des romans; elle prêtait à son caractère, à son esprit, une faiblesse, une mollesse qui empêchait id pauvre diable d'apercevoir les réalités de ce monde.

l'aME du violon 47

A force de suivre dans un monde romanesque l'âme rêveuse de son violon, Marchel oubliait souvent la vérité, l'histoire commune, la vie humaine. Il cherchait des poëmes partout, et il s'en faisait volontiers le héros heureux ou malheureux. II prenait un plaisir secret à s'émouvoir et à s'attendrir. Il ne voyait et ne voulait voir que le côté sentimental et impossible des choses réelles. Il s'habituait lâchement à cette seconde existence où il ne trouvait d'ordinaire que la douleur.

Marcel devait peut-être à l'âme de son violon un talent dont il n'avait point la conscience : en s'attendrissant luimême, il excellait à attendrir les autres, sans peine, sans effort, avec une .simplicité ravissante. Parfois, à propos d'un accident vulgaire, d'une infortune banale, d'une rencontre, d'un souvenir, il mouillait les yeux et le cœur de son auditoire. Il avait, si on peut le dire, l'esprit et la voix de l'émotion: il mettait dans ses récits, dans ses mensonges, dans ses romans, une éloquence qui avait de l'artifice et de la musique.

Je me souviens d'une histoire vraie ou fausse^ que Marcel nous racontait avec une émotion contagieuse, peut-être avec un secret pressentimont : il s'agissait d'un malheureux musicien, qui jouait du violon dans l'orchestre d'un petit théâtre de Paris. Ce musicien était fort à plaindre: il adorait une maîtresse infidèle, une comédienne de l'endroit, une jplie femme à la mode du jour et de la nuit. Chaque soir, à l'heure du spectacle, l'artiste amoureux reprenait sa place dans l'orchestre : il contemplait tristement l'ingrat bien-aimée; il la voyait sourire et se donner de loin à de bienheureux; il interceptait ses œillades, et il s'en faisait des larmes; puis le moment venu, quand la comédienne se mettait, à chanter, le musicien l'accompagnait bon gré mal gré, sur son violon: il l'accompagnait en conscience

48 l'aME du violon

mais il finissait bien souvent par oublier le public, la note, la mesure, l'air tout entier et la chanson !

Au fond de toutes les tristesses du monde, Marcel ne voyait rien plus de aiïreux que la vie de cet artiste, spectateur obligé d'une horrible comédie qui lui infligeait un rôle, pauvre musicien qui déchirait les fibres de son cœur sur les cordes d'un violon, trop faible pour briser son instrument et trop misérable pour le dédaigner, regardant passer tous les jours son bonheur d'autrefois avec la robe d'une femme infidèle, jouant un pareil jeu pour gagner sa vie, et se tuant chaque soir pour vivre!

Marcel était l'ami de ce malheureux sans le connaître; il nous parlait de lui, comme d'un martyr; j'ai de tristes raisons pour être bien sûr qu'il ne l'oublia jamais.

Marcel nous quitta, pour aller plaider dans une petite ville du Dauphiné. Quoiqu'il n'entendît pas grand'chose aux arguties de la loi, je croyais à son avenir, et je lui promettais la fortune dans le succès, en songeant à la rare intelligence de sa parole. Je n'avais qu'une seule crainte: c'était qu'il ne s'avisât, tôt ou tard, de paraître à la barre du tribunal avec son violon à la main; il me semblait que le violon de l'artiste devait porter malheur à l'avocat.

Marcel ne tarda pointa plaider; le hasard et le crime lui envoyèrent une bonne fortune qu'il avait bien souven ^uhaitée: une belle veuve à défendre, à sauver et à venger. Sans doute, il fit des prodiges de dévouement et d'éloquence; mais il plaidait contre !a vérité, contre une arme visible, contre le sang qui coulait encore, et il perdit sa cause. Cette jolie veuve avait tout simplement égorgé son mari : elle fut condamnée.

l'aME du violon 49

Quelques heures après cette condamnation qui le désolait, Marcel se trouvait seul dans son cabinet de travail : il croyait apercevoir encore tous les personnages du drame judiciaire qui venait de se dénouer; il se rappelait les moindres détails d'une cause bien mystérieuse ; il se deman = dait tristement s'il avait rempli son devoir tout entier, s'il avait dépensé dans l'intérêt de sa cliente assez d'esprit, de sentiment et d'imagination. Il eut peur! il devintpâle... il se mit à trembler... en pensant qu'il avait oublié de faire valoir une circonstance atténuante! Marcel se laissa tomber dans un fauteuil; il frappa de la main, sans y prendre garde, sur une petite table, et il entendit un soupir, une plainte, un gémissement : c'était son violon, qu'il venait de toucher un peu violemment, et qui se plaignait sans doute d'être rudoyé après avoir été bien négligé.

Marcel essuya la poussière de ce pauvre violon, qu'il avait oublié si longtemps: il le prit, le regarda, l'examina en souriant; il l'effleura, il l'interrogea du bout des doigts, et il s'en échappa quelques notes joyeuses qui saluaient le retour de l'artiste ; enfin, il saisit son archet et l'âme du violon se fit entendre...

En ce moment, des passants daignèrent s'arrêter dans la rue, et des voisins se mirent aux fenêtres : on écouta, on admira, on applaudit le musicien, et ce fut un grand malheur pour Marcel,

Il y a des goûts et des talents, frivoles peut-être, mais charmants, qui ne conviennent pas à la dignité officielle de certaines professions; suivant le monde, par exemple, un médecin, un avocat, un juge, un prêtre ne doivent songer qu'à guérir, à plaider, à juger, à prier: on les blâmerait volontiers de tempérer par un don de l'esprit, par une grâce de caractère, par un art ou un agrément^ la science, le travail, la justice, la dévotion

so l'ame du violon

Les passants, les voisins, les curieux, qui avaient applaudi Marcel, n'hésitèrent point à le blâmer. On ne parla, dans toute la ville, que du violon de Monsieur V avocat. On se demandait ce qu'il y avait de commun entre la procédure et la musique; on disait qu'un pareil légiste avait dû étudier le droit à l'école du Conservatoire; on ne le trouvait bon qu'à plaider dans les concerts de la société philharmonique. Les femmes surtout étaient furieuses contre l'avocat musicien : un homme de robe qui avait joué du violon en sortant de la cour d'assises, après avoir perdu sa première cause, et quelle cause!

Une jeune dame, qui passait pour être déjà d'une méchanceté malsaine, lui fit der/iander s'il consentirait à donner des leçons de solfège, au cachet. Un vieux plaisantin, un des nobles les plus malpropres du chef-lieu, distribua une lettre d'invitation qui renfermait cette petite note : Maître Marcel jouera du violon. Le bibliothécaire de la ville, un ignorantissime savant, un cuistre frotté de pous?ière et de venin, publia une caricature qu'il prit la peine de glisser sous toutes les portes, à plat ventre : cette vilaine lithographie représentait un avocat jouant du violon sur un échafaud.

Marcel eut la faiblesse de craindre cet horrible monde : il se sentait trop grand et trop petit pour lutter; il sécarta du chemin des sots et des vipères ; il se cacha, travaillant dans le jour avec l'esprit de ses livres, rêvaat et se consolant chaque soir avec l'âme de son violon.

Un soir qu'il avait joué, au coin du feu, une mélodie italienne, douce et triste, brillante et langoureuse, une ro-

mance mêlée de pluie et de soleil, Marcel s'imagina que des mains invisibles venaient de l'applaudir, tout près de lui, audessous de lui, dans une chambre de la maison.

— C'est une femme, pensa Marcel ; un homme n'aurait point applaudi ! il n'y a que les femmes et les enfants qui aient le courage de leur émotion et de leur plaisir. Mai^ quelle est cette femme? Est-elle jeune? est-elle jolie? Si elle était vieille, elle n'applaudirait point de la sorte, à demi-voix... c'est-à-dire à demi-m.ain, avec une petite façon de timidité, de pudeur et de mystère ; elle est jeune !

Restait la question de figure, de charme, de beauté; Marcel n'osa point décider tout à fait que la jeune femme était belle.

Le lendemain, à ïa même heure, Marcel reprit son bienheureux instrument ; il avait la meilleure envie de se faire applaudir, et l'on battit des mains par trois fois, si bien qu'il se crut obligé de recommencer les jours suivants. 11 se disait en souriant, avec un jeu de mots que je lui pardonne : L'âme de mon violon a trouvé un cœur !

Un matin, la servante du premier étage se présenta chez Marcel qui habitait l'étage supérieur; elle venait lui adresser des compliments et des remercîments de la part de sa jeune maîtresse.

Marcel avait donc deviné : elle était jeune î '

— Votre jeune maîtresse est une de mes jolies voisines ? demanda-t-il à la servante.

— Oui, justement, une voisine qui demeure dans la maison, dans une chambre au-dessous de la vôtre ; c'est une enfant qui souffre et qui a toujours peur de mourir ! Elle dit que votre violon l'empêche tous les soirs de sentir sa souffrance et de penser à la mort...

— J'irai là remercier à mon tour...

— Gabrielle est bien trop faible, trop malade, pour rcee-

voir des visites; mais, comme elle se croit votre obligée, elle veut que vous puissiez la connaître dès aujourd'hui, sans la voir : elle m'a suppliée, à Tinsu de sa mère, de vous montrer son portrait ; c'est une manière de vous sourire et de vous saluer... Elle fait ce qu'elle peut !

Marcel regarda le portrait : c'était une jolie fille, blonde, blanche, rose, trop rose peut-être; par bonheur, elle avait des yeux qui voilaient tendrement la jeunesse trop éclatante de £on visage. Quelque chose de triste, d'inquiet, tombait de ces beaux yeux, quelque chose qui avait dû toucher à des larmes... le regard en était encore mouillé.

— Oh ! reprit la servante, Gabrielle n'est plus aussi fraîche, aussi vermeille que cette image ; mais, la belle couleur de la jeunesse lui reviendra bientôt, avec la santé ! Sans vous en douter, monsieur, vous contribuerez à la guérir : elle se porte déjà très-J^ien lorsqu'elle entend votre musique! Mais voici qui n'est pas naturel !... Je n'y comprends rien : votre musique fait la joie et le bonheur de ma jeune maîtresse, tandis que je me désole comme une sotte en vous écoutant!... Ce qui paraît lui donner de la force me rend toute faible; elle pleure comme moi, c'est vrai, à vos belles chansons... mais elle pleure joyeusement, et il me semble que je pleure triste ! Si vous continuez à jouer du violon, je serai malade... quand Gabrielle n^ le sera plus !...

On ne saurait dire toute la joie, tout le plaisir que Marcel prenait à jouer du violon, chaque soir, à la même heure, pour un auditoire qui n'était que le cœur d'une jeune fille inconnue. Il se sentait bien heureux et bien fier d'être pour quelque chose de bon dans la santé, dans la vie de celte jeune malade. Il s'efforça de prêter à son instrument un charme nouveau, des douceurs et des émotions qu'il ignorait encore lui-même. Il poussait la bonne volonté, le dévouement, l'enthousiasme jusqu'à l'enfantillage: il s'as-

l'aME du violon 53

seyait sur le parquet de sa chambre, et il jouait ainsi du violon, pour mieux se faire entendre de Gabrielle, pour mieux se rapprocher de son cœur, avec le son, avec la mélodie, avec les secrètes caresses de la musique. Un applaudissement le récompensait de sa tendresse, de son talent et de sa peine. Il s'endormait, en méprisant toutes les sottises de ce vilain monde.

Un soir, on dédaigna, on oublia d'applaudir Marcel, après un air sentimental qu'il avait délicieusement chanté sur son violon. 11 recommença de plus belle, et on ne l'applaudit point davantage. Il improvisa des merveilles, il imagina des prodiges, il arracha à l'âme de son violon tout ce qu'elle avait de beau, de poétique et de tendre ; il n'entendit battre ni le cœur ni les mains de la jeune fille.

Marcel quitta sa place habituelle ; il ouvrit lentement la porte de sa chambre ; il descendit eur la pointe du pied jusqu'au seuil du premier étage: il écouta, l'oreille collée contre une cloison... et il lui sembla que l'on pleurait tout près de lui. Marcel avait bien entendu : on pleurait, on se désolait ; c'était une mère qui sanglotait sur le visage immobile de son enfant. La jolie malade était morte.

Chose bien étrange et bien triste ! Marcel ne connaissait pas cette jeune fille ; il ne savait rien de sa vraie personne ; il ne l'aurait peut-être jamais aimée si elle avait vécu; eh bien ! la mort de cette enfant le troubla jusqu'à la douleur ; cette mort faisait une espèce de vide autour de sa pensée : il venait de perdre une amie inconnue qui était, pour lui, non pas une afi'ection, mais un besoin mystérieux, une sorte d'attache secrète. Marcel se crut plus malheureux, plus dédaigné, plus seul que jamais, et il regretta Gabrielle jusqu'aux larmes.

Il y a des femmes que l'on n'aime point, que l'on n'aimera jamais ; un jour, elles s'en vont, elles disparaissent.

54 l'AME du violon

elles se retirent de votre ombre, et l'on se prend à les regretter, à les oleurer, comme si qn les avait beaucoup aimées. 0 mystère I ô misère t

L'ombre de Gabrielle empêchait Marcel de dormir ; il voulut quitter la maison où la jeune ûlle était morte, une maison qui n'était pour lui qu'un grand tombeau entr'ouvert ; il en croyait voir sortir toutes les nuits un fantôme qui venait jouer avec les cordes de son violon.

Marcel quitta cette maison, ce tombeau, à la hâte, du jour au lendemain; il se retira mystérieusement à l'autre bout de la ville... Mais l'ombre de Gabrielle se mit à le suivre, à le poursuivre, jusque dans sa nouvelle demeure. Marcel pensa que la jeune fille revenait sur la terre pour l'obliger à disparaître de ce petit monde, de ce petit gouffre où il n'avait trouvé que des mépris, des injures et des chagrins; il résolut de disparaître, et il s'en alla secrètement, chassé... ou plutôt accompagné par l'ombre de Gabrielle, qu'il ne cessa d'entrevoir que sur le seuil de la petite ville. En ce moment, Marcel sentit passer sur son front un souffle qui le glaça ; c'était peut-être le dernier baiser du fantôme 1 Marcel continua sa route, et Gabrielle reprit tout doucement son chemin, le chemin invisible de sa tombe.

Marcel ne m'avait point oublié de^is son départ de Paris; il m'écrivait souvent, et je pourrais emprunter à cette correspondance de véritables trésors de misanthropie spirituelle. Après son petit roman avec la jeune fille malade, il oublia de m'écrire pendant un grand mois ; il ne devait plus m'adresser que quatre lettres 1 En voici deux : elles racontent ce que j'ai à dire; les autres viendront plutj tard, si j'en ai besoin.

L'AME du violon 55

<r J'ai vendu mes livres; j'ai presque donné mes meubles; j'ai envoyé ma robe d'avocat à une vieille femme qui avait besoin de se couvrir; je n'ai emporté que mon violon. Quand je me suis vu bien loin de ma petite ville, je me suis agenouillé sur le bord de la route, et j'ai joué sur la quatrième corde un adieu qui s'adressait à des âmes bien-aimées, sans oublier l'âme de Gabrielle.

» Me voici, depuis un mois^ dans un coin du monde, dans une solitude, dans une Thébaïde, dans une forêt. Où je suis, je n'en sais rien; dans quel pays, sous quel ciel je me laisse vivre, je ne m'en inquiète guère. Le pays est beau et le ciel est bleu ! Je crois pourtant que mon désert se cache dans le voisinage de Turin.

î La petite maison que j'habite, très-simple et très-jolie, appartient à une vieille marquise, fort originale et un peu folle. Quand elle était jeune, cette bonne femme eut un amour malheureux , elle fit bâtir une maisonnette, une cachette, au milieu d'un grand bois, pour y cloîtrer sa passion et sa douleur ; le chagrin et la recluse s'en allèrent bien vite : la cellule seule est restée à sa place. Je m'y abrite à mon tour, à bon marché, et j'y resterai longtemps.

» J'ai trouvé dans le cloître de la marquise deux ou trois robes de femme, un cahier de musique et un piano. Je n'ai que faire du piano : le piano est un vilain instrument, un corps sans âme. Le cahier de musique renferme, au milieu de beaucoup de niaiseries sentimentales, une belle romance de Bellini, une romance peu connue, un vrai cantique d'amour, d'un sentiment admirable, d'une passion qui va jusqu'à l'enthousiasme de la douleur. Les deux ou trois robes

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sont d'une étoffe et d'une forme sévères; elles semblent avoir été faites pour quelque deuil de la coquetterie; la marquise les aura laissées pêle-mêle avec ses chagrins de cœur. J'ai oublié de vous apprendre un détail assez singulier : ma maison n'a point de porte ! cela se comprend peut-être, quand on pense qu'elle a été bâtie pour une pénitente, pour une recluse, pour une amante désolée. Chaque soir, quand le soleil se couche, je retire mon échelle de soie, et je m'endors, sans craindre les voleurs, dans le petit lit fort élégant de la marquise.

T) Les oiseaux du voisinage commencent à me connaître et à m'estimer: ma présence les avait effrayés; mais ils se ravisent, ils se rassurent, ils reviennent près de moi, et ils me chantent leur petit talent. Ils devinent que je daigne prendre garde à leurs danses et à leurs chansons; ils sautillent, en chantant, jusque sur le bord de ma croisée; il leur arrive plus d'une fois, quand je déjeune, de venir chanter et danser jusque dans ma chambre.

T> Tous ces petits oiseaux savent déjà que j'adore la musique; ils me font peut-être l'honneur de me croire un assez bon musicien : lorsque je prends mon violon, ils se taisent, et je m'imagine qu'ils m'écoutent à leur tour.

» Tout est en feuilles et en fleurs dans ma forêt. C'était hier le 21 mars, le premier jour du printemps, le grand jour où les cjseaux se marient. J'ai donc assisté à toutes sortes de mariages, célébrés par-devant le soleil, qui avait pris, pour cette solennité, son écharpe la plus éblouissante. Les oiseaux qui se marient ressemblent à la plupart des jeunes mariés de ce monde , ils célèbrent leur mariage par des fêtes, des spectacles, des bals et des concerts. Les jolis couples de mon voisinage ont dansé, tout un jour et tout un soir, sur des branches de tilleuls et de marronniers fleuris. Us ont chanté leurs nouvelles amours, avec desro-

l'aME du violon 57

mances qui feraient envie à l'Opéra-Comique; deux oiseaux chanteurs, un chardonneret et une linotte, avaient imaginé d'exécuter, entre deux paravents de charmille, la partition du RossigywL La fête du 21 mars s'est terminée par un immense concert; l'orchestre a fait des miracles; il était composé de quelques milliers de musiciens; il était conduit par le doigt de Dieu!

» Après'îe concert, les mariés se sont couchés dans des draps de verdure, avec de petites fleurs pour oreillers.

» Au moment où je vous parle ainsi du mariage des oiseaux, mon petit ermitage prend à mes yeux une physionomie toute nouvelle et vraiment admirable; c'est la première fois que j'assiste au spectacle d'une pareille scène : il pleut comme dans le beau temps du déluge ; le ciel est tout couvert, tout noir, et si bas, si bas, qu'il touche presque à la cmie des arbres et à la toiture de ma chaumière.

» Tant mieux!... Je commençais à m'ennuyer de ce ciel toujours uni, toujours calme, toujours bleu, toujours transparent, toujours immobile, comme la toile d'une décoration superbe; je commençais à être fatigué de ce soleil toujours chaud, toujours lumineux, toujours splendide, si fier et si hautain qu'il ne vous permettait pas de le regarder en face. Aussi, mon ami, c'est pour moi une belle distraction de voir, à travers les vitres de ma fenêtre, la pluie qui tombe, qui se promène, qui roule, en balayant les fleurs qui ne devaient mourir que demain ; c'est pour moi une joie sans pareille, une joie d'enfant^, d'entendre les cris étouffés du vent et les sanglots furieux de l'orage !

» Il fait un temps épouvantable!... Pourtant, vous le dirai-je ? il y a là, sous les arbres de mon jardin, à mes pieds, et par ma faute, deux pauvres diables que je laisse , bien tranquillement, bien cruellement, se morfondre, se noyer à la pluie; je les entends: ils se plaignent, ils crient, ils

menacent; mais c'est égal, ils ont beaa crier, je n'ouvrirai point ma porte, ou plutôt ma fenêtre. Je me doute qu'ils ont de l'eau jusqu'aux genoux, jusqu'à la ceinture, par-dessus la tête; je crois bien qu'ils en pourront faire une bonne maladie et qu'ils n'oublieront pas de me maudire; mais, encore un coup, je ne veux point ouvrir. Il ne me sied pas de recevoir et d'abriter, pendant une partie de ' la nuit, des vauriens égarés, des mendiants de campagne, la pire espèce de mendiants après les voleurs ! il me semble avoir entendu la voix d'une femme... mais quelle femme? Une bohémienne qui accompagne sans doute un vagabond!...

» L'orage continue et s'accroît encore ! L'eau ne tombe plus seulement : on dirait qu'elle se précipite à la fois du ciel et de la terre; c'est la fin du monde !

» Je me souviens qu'un jour, dans la maison de santé du docteur Blanche, à Paris, un fou disait à ses compagnons d'infortune : Mes bons amis, lorsque Dieu se résout à châtier les crimes de la terre, il s'échappe de ses yeux une larme, et cela forme les déluges ! — Une vieille folle s'avança vers l'orateur ef lui dit à voix basse : Qu'est-ce donc, quand il pleut seulement? — Alors, répliqua le fou, cène sont que les anges qui pleurent!

;) Ma foi ! mon ami, si le fou du docteur Blanche a raison, il faut que les anges aient eu bien du chagrin aujourd'hui !

'> La nuit sera terrible ! le vagabond et la bohémienne recommencent à crier. » AdicU ! »

« Je VOUS ai écrit, il y a huit jours, une longue lettre ; si vous l'avez lue, vous savez déjà comment il me fallut subir, dans la même soirée, le spectacle d'un orage qui vint

me distraire dans ma retraite, et la visite de deux promeneurs égarés, que je laissai se morfondre à la porte de mon ermitage. Cette visite-là, mon ami, est une grande aventure, et vous allez la connaître tout entière.

» Après avoir dédaigné, repoussé les deux visiteurs inconnus, je continuai à vous écrire et je cachetai ma lettre. Ensuite, j'allai prendre mon violon , tranquillement , comme une personne qui n'a rien à se reprocher. Je feuilletai un vieux cahier de musique ; je retournai au hasard la belle mélodie de Bellini dont je vous ai parlé; précisément cette mélodie a pour titre : Après l'orage ! C'était là un bon titre de circonstance, et je ne pus m'empêcher de voir dans cet à-propos une petite malice, une petite espièglerie du diable.

» Je fermai les yeux, à la façon d'un improvisateur qui rêve, qui se recueille dans l'obscurité et dans le silence. Je voulus préluder à ma manière : je demandai aux gammes, aux caprices, aux mystères de mon violon tout ce qui pouvait ressembler, bien ou mal, au vent qui siffle, à la pluie qui tombe, aux éclairs qui brillent et passent, au tonnerre qui gronde, à la foudre qui éclate, à la scène tout entière dont j'avais été le spectateur, et qui venait de se jouer à la fois sur la terre et dans le cisl.

» Tandis que mon archet, mes doigts et surtout mon imagination s'ingéniaient à faire jaillir de mon instrument les plus beaux éclats de la tempête, je détournai les yeux, et je crus apercevoir à travers les vitres de ma chambre un coin du ciel qu'illuminait le scintillement des étoiles. Bientôt la nappe bleue dont j'avais vu d'abord un seul pli flotter au miheu des nuages, s'étendit, se déroula peu à peu, déploya les flots de sa draperie admirable, et finit par couvrir l'immensité de la table céleste.

» En une minute, et comme par enchantement, le temps

était redevenu calme, radieux, magnifique ; alors, sans y songer, par un mouvement involontaire, je revins à mon instrument que j'avais quitté, e', l'œil toujours fixé sur un vaste horizon de lumière, je me mis à jouer doucement, bien doucement, avec l'âme de mon violon, la délicieuse mélodie de Bellini; et jugez de ma surprise, de mon émotion : à côté de moi, au dehors, dans mon jardin, une voix répondit à la mienne ; je m'approchai de la fenêtre pour mieux entendre, et j'entendis chanter la seconde strophe de h romance.

» Cette voix me fit tressaillir : elle était toute pleine de la musique, et, si je puis le dire, du cœur' même de Bellini; elle était molle, tendre^ pénétrante, comme la meilleure caresse de la mélodie italienne. J'ouvris bien vite ma croisée, je me penchai sur le jardin, et j'adressai à cette voix, à cette femme, je ne sais plus quels mots d'admiration stupide. J'attachai mon échelle contre la muraille, et je descendis, ou plutôt je m'élançai jusqu'aux pieds de la chanteuse. Elle ne fut point effrayée de ma brusquerie ; elle me dit avec une douceur qui était encore de la musique :

» — Monsieur, y a-t-il loin d'ici à la ville ?

» — Très-loin, madame... lui répondis-je; il est impossible que vous partiez en un pareil étdt et à une pareille heure; de grâce, attendez le jour I

» — Où donc, s'il vous plaît ? sous la toiture de vos arbres, au clair de la lune, la tête dans l'eau et les pieds dans la boue ?

» — Chez moi, madame, chez moi., pour peu que votre bonté me pardonne I

j> Elle me regarda en souriant, et je devins tout à fait timide, presque honteux ; ma timidité ne m'empêcha pas de de lui prendre la main, qu'elle m'abandonna de la meil-

leure grâce. Je lui montrai l'échelle suspendue au bord de ma fenêtre. Elle me comprit et' se prépara hardiment à monter.

» Je crois la voir encore^ mon ami : elle relève sa robe blanche; elle pose ses deux petits pieds sur la première marche de mon escalier mobile; elle hésite^ et puis se remet en route ; elle fait un pas en arrière ; elle a honte de sa frayeur; elle me regarde avec une poltronnerie adorable, en ayant l'air de me dire : Je ne suis qu'une femme !

» A la fin, pourtant, elle prit son courage à deux mains; elle grimpa d'un seul trait jusqu'au bout de l'échelle; elle sauta lestement sur le parquet de ma chambre, en s'écriant avec joie : A ton tour, mon vieux Laurent !

y> Laurent et moi nous fûmes bientôt auprès d'elle.

» Mon premier soin fut de réparer ma cruelle sottise, autant qu'il m'était possible. Je jetai dans le foyer un énorme fagot de chêne. Je priai Laurent de mettre à profit les fjibles ressources de ma garde-robe, dont il alla s'affubler dans un coin, avec toute la niaiserie d'une jeune fille. Quant à sa jolie compagne de voyage et d'infortune, je la suppliai de me suivre dans une petite chambre qu'il plaît à ma vanité d'appeler un boudoir; j'ouvris une vieille commode, la commode de la marquise, et je pris dans ce meuble les robes qui avaient habillé autrefois, dans un jour de regret, la passion, la beauté et la jeunesse, i

» Au bout d'un quart d'heure, nous nous trouvâmes réunis sous le manteau de la cheminée, dans l'attitude de trois amis intimes qui se taisent, parce qu'ils n'ont pas le droit de se gêner. Malgré cette apparence d'intimité, mon embarras était extrême : n'osant ni parler ni regarder, je me mis à atti.-er le feu d'une manière assez

gaTJche. Je relevai la tête, bon gré mal gré, et je profitai ûe notre silence, de notre contrainte commune , pour examiner à mon aise les deux personnages qui posaient devant moi.

» Laurent était un homme grand, maigre, sec, ridé, grave, presque fier, comme un serviteur émérite, habitué à des douceurs, à des privautés qu'il partage avec un chat, un grifTon, une levrette. Il y avait en lui quelque ch^e d'assez remarquable, et que n'ont point tous les valets : un regard plein de dévouement et de sollicitude, un front large, intelligent, et une lèvre légèrement plissée qui avait l'air de faire fi ! Je n'ai qu'un mot à vo(us dire de la mystérieuse maîtresse de Laurent : elle ressemblait, en le flattant peut-être, à un délicieux portrait que nous avons souvent admiré ensemble, — au portrait de Bï"-'' Malibran !

» Je puis bien vous l'avouer, ami, à vohs qui savez regarder au fond de tous les gouffres du cœur humain : je me laissai aller à une admiration si prompte, si vive, si profonde, si terrible, que je tombai dans un état complet de rêverie et d'extase. J'essayai de me soustraire à cette influence, à ce pouvoir, à ce prestige, à cette fascination, et je cachai ma tête dans mes mains. A forcedej^êver, je m'étendis lentement dans mon fauteuil, les yeux fermés, et ne cessant ^pcint ne voir cette femme.

» Je fus arraché à ma rêverie par un bruit fâcheux qui me fit trembler : c'était le bruit d'un instrument que j'avais toujours dédaigné... c'était b bruit du piano! Elle était assise devant le piano de la marquise, promenant ses jolis doigts, au hasard, sur le clavier, sur un petit chemin d'ii oire qui, d'ordinaire, ne conduit à rien de charmant. Je me levai, et j'écoutai pour être poli, sans me douter encore que le piano allait être animé d'une vie aouvelle et merveil-

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leuse^, ressuscité par une femme dans le monde de îa mélodie, du sentiment, de la poésie et de la passion ! J'écoutai par une sorte de dévouement hospitalier, et ce misérable piano, ce grand corps sans âme, me donna un véritable concert où jentendis des voix inimaginables, des douceurs indicibles, des soupirs inconnus, des tendresses inédites, dis Caresses en cadence, des notes qui chantaient des baisers!... Non, je n'avais jamais soupçonné qu'il y eût tant d'esprit et d'amour, de bonheur et de chagrin, de douleur et d'audace, de grâce et d'attendrissement, dans cette mécanique, dans ee meuble, dans cette chose qu'on nomme un piano I Je me disais, en écoutant : Voilà un beau miracle ! c'est un piano q:ii donne aujourd'hui à mon violon ce que les amants et les poètes appellent une âme-sœur !

» Je la suppliai de continuer... Elle me répondit, en me montrant une lampe :

» — Cette lumière me fatigue!

» Je m'empressai d'éteindre la lampe, et j'allumai ma veilleuse, dont la clarté est si pâle, si douce, si triste, et qui n'importune jamais. Elle avait bien raison : une lampe est curieuse, indiscrète, insolente; elle vous regarde, vous interroge, vous suit et vous épie. Uny veilleuse, au contraire, est toujours timide et bi-en avisée : elle vous éclaire sans jamais oser vous regarder en face ; c'est une duègne à demi prudente qui détourne la tête au bon moment; elle s'endort d'un œil pour y voir encore, sans trop vous gêner.

K — Maintenant, me demanda la musicienne, qui voulezvous entendre?

» — Vous, madame, vous seule I

» Alors commença un second concert, un concert vocal qui devait durer une bonne partie de la nuit.

j> Elle débuta par la romance du Saule, cette belle élégie notée que j'avais entendue bien souvent, mais que je ne

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connaissais pas encore. Tout était nouveau pour moi dans cette manière de dire lo chant, de le parler, de le jouer, avec la pénétration d'une grande comédienne, avec la puissance d'une tragédienne sublime.

y> Quand Desdemone eut cessé de gémir et de soupirer, dans cet hymne de mort qui est le pressentiment de l'agonie d'une femme, la chanteuse changea d'esprit et de visage, si je puis le dire, de langage, de masque et de costume ; elle se transforma en petite servante, et Ninette chanta pour moi seul la ravissante cavatine de la Gazza ladra.

» Après un repos dont elle avait grand besoin, elle me demanda si je connaissais la Lucia de Donizetti; puis, sans attendre ma réponse, elle dit à Laurent, qui restait immobile dans un fauteuil :

» — Allons !... voici la Lucia que tu aimes tant 1

> Le vieux serviteur se leva, se dressa, comme à l'annonce d'une bienheureuse nouvelle; le seul nom de Lucia le jetait dans l'ivresse : il cor^mençait à s'en aller au septième ciel, aux anges; il se rapprocha de sa maîtresse en murmurant : Quelle joie!

» Oui, tu as raison, mon pauvre Laurent, quelle joie d'entendre une pareille musique, et surtout de l'entendre chanter par une pareille femme !

» Elle choisit, daus l'opéra de Donizetti, la magnifique scène de la Folie, en lui donnant une introduction qui était un contraste dramatique-: avant d'être folle, Lucie voulut encore se montrer raisonnable et heureuse ; elle commença, elle préluda par les phrases les plus douces de son rôle, de son amour et de son bonheur. La folie éclata tout à coup sur le piano, et la folle se prit à chanter, à se souvenir, à pleurer, à aimer, égrenant les fleurs de sa couronne, les notes de sa voix et les larmes de ses beaux yeux, souriant au passé dans l'ombre de sa mér iro, timide et superbe, trem-

blante et résolue, amoureuse jusqu'à l'ivresse, et désespérée jusqu'au plus ravissant prodige de la douleur! C'était une folie délicieuse et navrante, la plus belle et la plus dan gereuse folie de ce monde, pour un auditoire qui écoute bien ! %

» A la fin de cette scène, Laurent s'avisa de pleurer, et moi je pleurais aussi, tandis qu'elle nous regardait en riant ! Il se passa au fond de mon cœur quelque chose d'étrange ; j'étais si ébloui, si troublé, si bien gagné par l'illusion et par le charme, qu'il me '^embla que j'avais un rôle à jouer dans ce roman, dans ce drame, dans cet amour, dans cette infortune. Je me rappelai le'chef-d'œuvre tout entier, et je lui dérobai un personnage. Je pris mon violon, je saisis mon archet d'une main tremblante, ne voyant rien ni personne, oubliant tout, ne songeant plus qu'à l'amant de Lucie, et je chantai l'air des tomoeaux avec la voix et l'âme de mon violon. Je chantai, en pleurant, ce désolant adieu du regret et de la passion; mes larmes tombaient sur mon instrument.. . elles en mouillaient la mélodie... elles ajoutaient quelque chose de tendre et de douloureux à cette musique de l'attendrissement et de la douleur. Et puis, ô miracle ! l'âme qui chantait brisa une des cordes de mon violon, comme pour mieux nous faire entendre le dernier soupir, le dernier cri d'un cœur déchiré !

» Elle me tendit la main; elle me regarda longtemps; elle ne riait plus.

» Il était déjà tard : il fallut se séparer. Nos petits arrangements furent bientôt faits : pour elle, ma chambre et mon beau lit, qui est couvert de dentelles; pour Laurent, un tapis, un oreiller et une couverture, dans une espèce de placard; pour moi, un manteau et un canapé, dans le trou que j'appelle mon boudoir. Je me retirai.

> Je m'assis un instant sur le canapé, pour me tâter le

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cœur. Presque aussitôt j'entendis un léger bruit dans la serrure. Ce bruit m'inquiéta, m'effraya, et je m'endormis en pressentant, hélas I que je ne dt^^vais plus voir cette femme.

D Quand je me réveillai, il faisait grand jour; jugez : il était onze heures ! Je me hâtai d'aller frapper à la porte de communication : point de réponse ! je frappai encore , une fois, deux fois, vingt fois : rien! j'essayai d'ouvrir : la porte céda; j'entrai : personne!

■S) La fenêtre était ouverte : je regardai au loin à travers les arbres ; j'écoutai le moindre frémissement dti feuillage. Je ne vis qu'un paysan qui revenait de la ville ; je n'entendis

que les oiseaux qui saluaient le beau temps.

» Ce moment fut triste! Je me disais que je venais de perdre une richesse; je me disais que des voleurs avaient emporté tout mon trésor.

» J'allai m'asseoir près du piano, qui est rempli maintenant de souvenirs, de mélodies et de bonnes pensées; tout à coup, j'aperçus au milieu du clavier, entre deux touches, un papier plié en forme de petit billet; je l'ouvris, et je lus en tressaillant les mots et la signature que voici :

« Quand vous irez à Turin, dans un jour de curiosité, T> n'oubliez pas voire nouvelle amie. Ma maison est située > dans la Contmda JSova : elle a une porte, et Laurent ne » vous fera pas attendre. — colombili.e. »

j> Voilà touti l'on ne peut échapper à sa destinée- la mienne est de désirer ce qui n'est point possible, ou de regretter ce qui ne l'est plus!... Mais quelle est donc cette Colohbille? »

Marcel n'était plus seul dans sa solitude. Il s'avisa peutêtre de désirer ce qui lui paraissait impossible, ce que l'on désire le plus! il ne lard»! point à quitter le petit ermitage de la marquise pour aller à Turin, dans la Contrada Nova où demeurait Golombille.

Mareel était un poëte, poëte de la vie réelle : il se prit à oublier tout à coup la bienheureuse maison et la merveilleuse personne qu'il cherchait, pour rêver d'une ancienne histoire, d'une poétique histoire qu'il avait lue dans les Confessions de Jean-Jacques. Il se promena lentement, tout le long de la rue, sans prendre garde aux vivants, cherchant quelques traces du passé, une porte, une enseigne, une façade, un rien dédaigné par le temps, une pierre dédaignée par lés hommes, quelque chose d'à demi visible, qui lui fit deviner dans la poussière et dans l'omb-re la petite chambre, la petite boutique où Jean-Jacques Rousseau avait aimé M^ne Basile. Oui, il songeait à M"^ Basile! il croyait entrevoir celte jolie marchande, cette naïve et gracieuse femme d'un vieux mari, au moment où Jean-Jacques se présente devant elle, pauvre, honteux, tremblant, les yeux baissés, les mains tendues vers la charité d'une bonne âme! Il croyait assister à cette première entrevue où l'ami de M""*^ de Warens se confesse à M^e Basile ! Enfin, Marcel frappa résolument à la porte de Golombille, bien décidé à otTrir à une jeune femme, — comme Jean-Jacques, — sa petite personne et son petit talent.

La porte s'ouvrit de suite. On introduisit Marcel dans une chambre d'attCHte, dans un salon, dans un boudoir; on le pria d'avoir un peu de patience, parce que M*'' Golombille travaillait avec sa couturière, son coiffeur et sa modiste.

C8 l'âme du violon

Marcel demanda des nouvelles de M. Laurent; on lui répondit que M. Laurent faisait la sieste. Marcel déposa sur un meuble sa petite boîte à violon; il s'assit dans un coin de la chambre, dans la modestie d'une ombre que projetaient d'épaisses tentures; il s'efforça de deviner, non sans quelque frayeur, ce que pouvait être M"'' Colombille.

La chambre oîi il se trouvait, où il attendait en s'effrayant, n'avait rien d'effroyable pour un jeune homme bien né et bien doué : c'était une chambre coquette, parfumée, riante, où le goût et l'esprit du monde avaient imaginé des merveilles et des chefs-d'œuvre.

Les parois de cette salle étaient cachées sous une tenture blanche, coupée çà et là par des draperies flottantes d'un bleu céleste.

Des peaux de tigre et de panthère, travaillées avec un art infini, laissaient voir au milieu du parquet les couleurs, les dessins, les fantaisies bizarres d'une superbe mosaïque.

Les meubles, légers, capricieux et engageants, étaient enrichis d'incrustations magnifiques, de perles et de dorures.

Un lit de repos, blanc et doré, ressemblait à une longue corbeille ovale que l'on aurait suspendue à des branches d'arbre avec des flots de rubans; la mante qui le recouvrait était en drap de soie à broderies pleines et éclatantes, semé de figures mythologiques. Au lieu de fruits dans la corbeille, c'étaient des amours.

Le plafond, j'allais dire le ciel de ce boudoir, était jonché d'un immense bouquet de fleurs épanouies; la tige mobile d'une rose balançait négligemment une lampe bleue et transparente qui avait la forme d'un papillon aux ailes éployées; il s'en échappait.uii doux parfum pendant le jour, et une douce lumière pendant la nuit.

Dans un coin de cette thébaïde du plaisir, du caprice et de l'opulence, il y avait sur un piédestal en marbre une allé-

gorie du Silence, et de l'autre côté de la chambre une allé gorie du Baiser. Ce buiser en aurait appris à celui de Houdon.

Eh bien ! tout ce luxe, ces meubles, ces tentures, ces par fums, cette corbeille d'amours épanouis, ces fantaisies équi voques, ces symboles de la statuaire païenne, cette galanterie à demi vêtue dans de beaux habillements, cette poésie provoquante d'un certain monde suspect, tout cela disparut bien vite aux yeux de Marcel , qui se prit à contempler un des ornements les plus délicieux et les plus périlleux de ce joli endroit : le portrait de Colombille, coquettement placé au-dessus du lit de repos.

Ce portrait, que le vaste relief d'un cadre superbe repoussait habilement dans une profondeur mystérieuse, était l'ouvrage d'un artiste de Florence, d'un artiste amoureux de son modèle: il y avait en efîet bien de l'amour dans ce chef-d'œuvre ! J'ai là, devant moi, ce beau portrait de Co lombille, copié au pastel par une main fort habile et peutêtre par une passion bien inspirée; cette copie me vient de Marcel lui-même. Colombille est debout, appuyée contre un massif d'arbres : elle contemple le ciel, et sa bouche entr'ouverte chante sans doute quelque mélodieuse prière. Elle est vêtue de blanc; sa tunique a des manches flottantes que l'on^a retroussées jusqu'au coude, afin de laisser voir les bras les niieux faits et les plus caressants du monde. Elle a serré sa taille avec une cordelière de soie vierge; elle a eu la fantaisie de chausser des sandales antiques.

La beauté de Colombille, sur cette image, est une de ccs^ perfections que l'on rencontre dans l'Italie méridionale:-, l'accomplissement des lignes, la délicatesse des contours, la vivacité ardente du regard qui n'exclut ni la grâce ni la " douceur, une expression avide qui semble retourner une âme sur une figure. Quand une fois on a regardé ces grards yeux noirs qui vous frôlent et vous bravent, ces cheveux

magnifiques et hardis qui jouent sur des épaules nues, ces formes qui tressaillent dans une robe de peinture, ce front illuminé par une intelligence exquise, cette bouche entr'ouverte, souriante et curieuse, toute cette éblouissante personne, on se trouble, on s'étonne, on songe, on babille avec soi, on fait son petit roman, on se raconte quelque fabuleuse histoire qui se dénoue bien près deColombille !

Marcel, les yeux fixés sur ce portrait, imagina des contes h rêver debout. Chaque regard qu'il adressait à cette image était une page éloquente, spirituelle, sentimentale, qu'il donr.ait secrètement au roman improvisé de ses désirs et de ses rêves. Il dénouait sans doute ces contes, ces histoires, ces belles rêveries, avec le cœur et la main de Colombille, — au moment où il fut réveillé en sursaut, dans son ambition et dans son bonheur, par les sons d'une voix éclatante qu'il reconnut tout de suite : c'était la voix de Colombille elle-même qui chantait, dans une salle voisine, la première phrase d'un magnifique duo du troisième Acte de la Norma.

Marcel regarda lentement autour de cette chambre mys^ térieuseoù il venait de rêver si bien ; peut-être rêvait-il encore : il s'imagina qu'on lui parlait tout bas à l'oreille, quoiqu'il n'y eût personne près de lui ; on disait à ce pauvre ^ rêveur : Chante ! «^

Marcel ne savait chanter qu'avec la voix de son violon ; il ouvrit la petite boîte qui renfermait le précieux instrument; il se recueillit, il s'inspira dans une rêverie nouvelle, il saisit son archet, et l'âme du violon se glissa dans un rôle d'opéra. Cette âme chanteuse connaissait tout le répertoire d^s belles mélodies, et rien ne lui était plus facile que de répondre aux plaintes de Norma avec toute l'émotion d'Adalgise.

Colombille reconnut la voix de Marcel, cette voix qui

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avait déjà chanté pour elle seule, au milieu d'une forêt, dans un petit ermitage, pendant la nuit, les plus poétiques douleurs de la Lucia. Elle se troubla peut-être, un instant, une mesure, une note ; mais elle reprit bien vite le chant de son personnage, et ce fut une vraie merveille que ce duo admirable, chanté à distance par une femme et un violon, avec un amour, une passion, un enthousiasme chagrin, qui auraient fait envie aux deux plus grands artistes de ce monde.

Les deux rivales, Norma et Adalgise, venaient de se réconcilier, de s'embrasser dans une des plus belles inspirations de la musique de Bellini. Marcel était debout, les yeux baissés ; il tenait encore son violon d'une main, et son archet de l'autre ; il attendait, ou plutôt il espérait, en prêtant à ce mot ce que lui donne le sentiment délicat de la langue espagnole : un certain désir et un certain plaisir dans l'attente.

On ouvrit tout doucement une porte; on souleva une tenture, et Marcel aperçut Colombille qui lui souriait, qui lui tendait la main : Marcel s'agenouilla en pleurant, comme Jean-Jacques pleurait un jour aux pieds de M«^« Basile.

— Ami, lui dit-elle, l'àme de votre violon chantera ce soir avec moi, sur le théâtre Reggio ; je croirai l'entendre... elle m'inspirera.., j'oublierai le monde entier, et je ne chanterai que pour vous 1

Voici une nouvelle lettre de Marcel , écrite peu de jours après la scène que je viens de raconter.

« Je connais maintenant cette jolie et admirable Colombille, dont je vous ai parlé ; elle est la chanteuse favorite

du théâtre Reggio, de Turin : une grande dame à la mode de la galanterie, une princesse, une merveille, tout c^ que vous voudrez de superbe et de charmant. Elle a fait les beaux soirs de presque toutes les scènes d'Italie. Elle a inspiré à Donizetti ses créations les plus passionnées, à Bellini ses soupirs les plus doux, à tous les maîtres contemporains leurs mélodies les plus touchantes. Ella a désespéré les plus nobles seigneurs de Naples, de Milan et de Venise. Elle s'est amusée, un jour, à tourner la tête au premier ministre d'Autriche, pour lui arracher la grâce de quelques proscrits de la Lombardie. Elle est née pour chanter et pour aimer, comme un oiseau; elle a aimé et chanté toute sa vie. » Quoiqu'elle n'ait point de fortune, Colombille est tirésriche : elle a des trésors inépuisables dans la voix ; elle joue le rôle de la richesse avec une rare magnificence. Elle a une maison étincelante, une voiture attelée de chevaux de Bohême, des serviteurs nombreux, des caméristes, un intendant, un cuisinier, des parasites, des pauvres à l'année, deux ou trois galopins, et des nègres de luxe.

> La loge de Colombille, au théâtre Reggio, ressemble à un vaste salon éclairé par des flots d'argent, d'or et de lumière. Chaque soir, elle y voit accourir et se prosterner à ses pieJs toute la jeunesse, tout l'esprit, toute l'opulence, toute la galanterie intelligente de Turin. Elle reçoit tout ce monde empressé, jeune, riche, spirituel, bien plus dans^ sa loge que dans sa maison ; on Croirait qu'elle ne veut être coquette que dans une dépendance du théâtre, dans un appartement du soir, qui est peut-être aussi un petit théâtre machiné.

> Qui aime-t-elle? aime-t elle quelqu'un? Toute la ville voudrait le savoir, et Dieu seul le sait! Il y a bien un harpiste que je soupçonne, un de ces éminents crétins qui deviennent des musiciens illustres; mais ce râdeur est si

déplaisant à force de vulgarité ! il a si peu de figure et d'orthographe ! il est si balourd et si prétentieux 1 il pue à la fois le parmesan et le musc ! Quels cheveux pommadés de rance! Quelles oreilles, que l'on prendrait pour de certaines écailles abîmées par le couteau de l'écaillère ! Et quel rire affreux, niais, stupide ! un rire insupportable, si l'on n'en riait pas! Quand il dîne à la table de Colombille, il n'a l'air que de manger, et comme il mange ! Dans toute sa personne, il semble n'avoir rien de propre que la main, parce qu'il est forcé de la nettoyer pour son état ! C'est encore de l'orgueil, peut-être... mais, en conscience, il m'est impossible d'avoir peur d'un pareil galantin, qui est un exemple du certain degré d'intelligence que peut acquérir une huître.

» Il y a bien aussi un aimable gentilhomme, que j'accuse secrètement d'avoir su plaire à Colombille. Le comte Eric a de la jeunesse, de l'éclat, un tempérament spirituel, un esprit lettré, des mœurs faciles, un cœur doux et honnête, le désir de la galanterie et le goût du plaisir galant. Il a le caractère rose, comme son beau visage; ses yeux et ses lèvres semblent toujours sourire à la vie, comme s'il n'avait jamais souffert, comme sil était sûr de ne jamais souffrir. Ce bonheur souriant, cet esprit content de tout le monde, cette douce humeur, cette gaieté galante, me rassurent quelquefois. On ne peut pas, on ne doit pas aimer Colombille sans chagrin, sans pâleur, sans colère, sans tristesse, sans passion et sans jalousie, en ayant l'air d'être heureux de vivre !

» Ce soir, après le spectacle, Colombille ayant voulu se promener à pied, au clair de la lune. Eric m'a poussé vers elle, et m'a conseillé de lui offrir mon bras. Eh bien! je vous le demande, est-ce que l'on prête à un ami le braf sacré d'une femme que l'on aime? J'ai touché, j'ai tenu

74 l'aME du violon

pendant un heure le bras de Colombille ! Elle m'a dit beaucoup de bien d'Eric et beaucoup de mal du harpiste. En l'écoutant médire du musicien, j'ai recummencé à avoir peur de l'huître.

» Il est vrai que j'ai peur de tout le monde, des gens d'esprit et des imbéciles. J'ai peur de ceux qui connaissent Colombille et de ceux qui ne la connaissent pas. J'ai peur des enthousiastes qui l'applaudissent et des indifférents qui oublient de l'applaudir. J'ai peur des visites qu'elle reçoit et des visites qu'elle réponse. J'ai peur des amitiés qu'elle avoue et des affections qu'elle dédaigne. J'ai peur des misérables qui la servent, et j'ai osé lui demander, il y a deux jours, pou];;j3Uoi elle souriait à son coiffeur! Les passants eux-mêmes, les passants de la rue, me font frémir, |uand ils la regardent pour l'admirer f Je ne sais comment cela s'est fait... Mais, en ce moment, je puis vous dire ce que disait Molière amoureux : « Tout ce que je vois, tout î ce que j'entends, tout ce que j'anprends, toutes les choses i> du monde se trouvent avoir du rapport dans mon âme » avec cette femme que j'aime ! »

)) Colombille adore ce qu'elle veut bien appeler mon talent ; elle me répète chaque jour que mon violon est un instrument merveilleux, un petit corps habité par le génie même de la musique. Elle m'assure que mon archet est une espèce de diapason enchanté qui lui donne le ton du sentiment, du goCit et du style. Quand elle doit chanter le soir, au théâtre, elle ne manque jamais d'étudier son rôle avec moi, dans son salon, presque toute la journée. Je suis, dit-elle, son inspiration, son enthousiasme, et l'àme de mon violon passe dans son cœur et dans sa voix; elle appelle cette âme de la mélodie : une Egérie qui chante !

» Colombille me protège. Elle a eu la bonté de me faire admettre, en qualité de premier violon, dans l'orchestre du

théâtre Rcggio. Je me trouve si bien payé de ma pcme par le plaisir de l'entendre, que je n'ai rien voulu recevoir de l'imprésario^ et je ne lui demande pas même un remercîment. Ah! mon ami, quoi bonheur d'aimer une belle artiste, qui daigne parfois vous apercevoir du haut de la scène ! quel bonheur d'assister au spectacle qui l'illumine, au triomphe qui la couronne, à l'ivresse de cet auditoire qui l'adore ! quel orgueilleux bonheur pour moi de jouer un petit rôle dans ces grandes soirées, derrière un pupitre de l'orchestre, derrière un cahier de musique ! Je l'entenrls et la regarde chanter ; je peux la suivre des yeux, de l'oreiile, du cœur ! je l'accompagne avec l'âme de mon violon , et je m'imagine que je chante moi-même avec elle!

» Oui! je suis bien heureux!... mais, si ce bonheur-là durait longtemps, je crois que j'en pourrais mourir de chagrin. >

Marcel m'écrivait encore, quelques mois plus tard : » Cher ami, je ne crains rien et je n'ai peur de personne! Elle n'a que du dédain, une espèce de mépris joyeux pour le cuistre à la harpe; elle n'a que de l'amJtié, une sorte d'affection fraternelle, pour le comte Eric. Colombille n'aime que moi; elle m'aime tant et si bien, qu'elle m'adore!

» C'est un beau miracle que je viens de faire : on ne reconnaît plus Colombille, parce qu'elle paraît ne vivre que pour moi seul ! Le public, un certain public, qui la voyait, qui la rencontrait partout, ne l'aperçoit plus qu'au théâtre, sur la scène. Elle a fermé sa loge; elle a presque fermé £on salon. Elle a congédié la plupart de ses gens, parce

qu'ils faisaient trop de bruit dans nos silences. Elle est devenue modeste, simple, humble, pour ne point humilier ma pauvreté. Lorsqu'elle a chanté, le soir, au théâtre Reggio, elle ne rapporte au logis aucun bouquet, aucune couronne; elle se contente de quelques violettes de Gênes que je lui offre, après le spectacle, dans la coulisse où je l'attends. Quand elle a quitté son costume, elle glisse mes petites fleurs à la place qui leur plaît le mieux, tout près de son cœur, et c'est là que je les retrouve un peu plus tard: mes violettes ne sont pas à plaindre : elle ne quittent le corps de Colombille que pour passer la nuit sous son oreiller.

T> Comme je lui dois désormais le bonheur de toute ma vie, je fais de mon mieux pour plaire à Colombille, pour la rendre heureuse avec mon seul amour. L'orgueil, la vanité, régoïsme,ne m'empêchent point de comprendre que mon amour a besoin d'être bien grand pour dominer une femme qui a toujours commandé à tout le monde. Entre nous, le passé de Colombille est un abîme, et je sens que je ne pourrai le combler qu'avec des trésors de dévouement et de passion.

» A force de vouloir charmer et séduire Colombille, j'arrive parfois très-naïvement jusqu'à la recherche et jusqu'à rartifi(^ de la coquetterie. Je songe affaire valoir, à ses yeux, avec une certaine grâce'apprêtée, des enfantillages qui peuvent étonner une femme, chez un homme. Je trouve des mièvreries, des gentillesses, des mignardises, qui la flattent sans doute, et qui l'attachent à moi peut-être. En pareil cas, elle ne manque jamais de me demander, avec une joie mêlée de quelque surprise : — Tu m'aimes donc bien? Il semble que la naïveté do mon amour la surprenne, comme quelque chose de nouveau dans ses amours. » Je suis d'avis qu'on n'aime point avec l'esprit; mais je

L AME DU VIOLON m

crois qu'on peut aimer avec esprit, et je m'efforce d'être spirituel jusque dans la passion. Je suis content lorsque j'ai réussi à donner une forme ingénieuse à une phrase de tendresse. Je me félicite lorsque j'ai prêté à mon amour heureux quelque bonne fortune de langage. J'aurais honte de parler des lieux communs de la galanterie. Je cherche bien souvent midi à quatorze heures, pour trouver un mot à effet, qui ait l'air d'aimer spirituellement. Ma jalousie même, violente, horrible, insensée, ne s'oublie jamais jusqu'à la parole banale, jusqu'à la plainte vulgaire; elle a des colères qui courent après l'esprit, des douleurs qui se croient forcées d'être spirituelles. Colombille me dit quelquefois, en souriant à cet esprit qui l'adore : — Tu sais aimer 1

» Certes, je ne manque point de fermeté, de résolution, de courage et de force; j'ai appris de bonne heure à lutter contre les intérêts et les affections de ce monde ; l'amitié des hommes et la galanterie des femmes n'ont jamais trouvé en moi, pour le briser, une espèce de roseau peint en fer; eh bien I voilà que j'éprouve un certain plaisir mêlé d'orgueil à m'affadir jusqu'à la niaiserie, à m'affaiblir jusqu'à la défaillance, aux pieds de Colombille : je ne demande pas mieux que de m'abaisser, de m'humilier devant elle, et je me pardonne toujours ces humiliations, en songeant aux ravissements qu'elles me donnent Je ne m'effraye point d'une pareille lâcheté, qui a peut-être quelque puissance, une puissance trop dédaignée par les hommes amoureux : il n'est point impossible d'enchanter une femme avec les tendres timidités de la faiblesse.

» Je dois avouer que ma faiblesse touche bien plus l'imagination que le cœur même de Colombille. Elle est charmée de mes attendrissements ; elle n'en est pas attendrie. Elle me regarde chanceler dans le chagrin, dans la dé-

fiance, dans la passion, dens la jalousie, en ayant l'air de me remercier de tant d'amour et de tristesse. Elle applaudit à un spectacle qui ne s'adresse qu'à elle et qui lui fait plaisir. Si elle s'aperçoit que je pleure, elle se hâte dessuyer mes yeux en souriant. Mes pleurs ne lui donnent jamais l'envie de pleHrer; je puis dire qu'elle ne sait verser que mes larmes.

» Il n'y a que mon violon, l'âme de mon violon, qui trouve le moyen d'attendrir son cœur. Quand il me paraît que Calombille, assise près de moi, s'absente de mon amour pour courir dans les mondes équivoques de sa mémoire, l'âme de mon violon s'en va la surprendre dans quelque chemin de traverse. Alors, elle se repent de m'avoir quitté, de m'avoir trahi peut-être, en se souvenant; elle s'attriste, elle s'émeut, elle revient dans ma vie, dans mon amour et dans mes bras ! je me dis parfois, avec une secrète colère, en la voyant ainsi revenir de quelque affreux voyage dans le passé : C'est un cœur féroce que j'apprivoise!

» Le jour où l'âme de mon violon aura glissé sur ce cœur, sans l'étonner et sans l'émouvoir, Golombille sera bien près de me tuer^, de me dévorer.

» L'autre soir, en accompagnant la voix de Golombille, qui chantait dans la Sonnambula, je pensais à un pauvre musicien d'un petit théâtre de Paris, que vous n'avez peutêtre point oublié : c'était un malheureux, fort épris d'une jolie comédienne qui l'avait aimé et qui l'avait trompé ; chaque soir, le musicien prenait sa place, bon gré mal gré, dans l'orchestre du théâtre, devant son pupitre, et il accompagnait d'une main tremblante, sur un violon qui était son gagne-pain , cette femme infidèle qu'il aimait encore !

)) Le souvenir du malheur de cet homme m'a désolé ; j'en ai tressailli, et l'âme de mon violon a brisé une corde de

l'AME du violon 79

mon icstrument avec un bruit plaintif qui a troublé les artistes de la scène. La douleur de ce musicien amoureux m'a navré ; je me demande si, en me trompant, en m'abandonnant, Colombille me laisserait assez de force pour souffrir, pendant une heure, tpus les supplices d'un pareil martyre. Que Dieu me garde! »

Marcel se trompait assurément : il devait tôt ou tard supporter un pareil supplice, plus d'une heure et plus d'un jour. Il y a, pour l'amour heureux ou malheureux, un tel besoin de souffrir et un tel charme dans la souffrance, que la force ne manque presque jamais au patient le plus désolé^ le plus abattu, le plus faible. 11 aime à se tourmenter lui-même, sans le savoir, et ce qu'il y a de volontaire dans ce tourment lui prête une puissance qui se renouvelle pour chaque douleur.

Il arriva qu'à la fin d'une triste soirée d'automne, Colombille se prit à voyager dans les mondes suspects de sa mémoire, comme nous le disait Marcel il y a un instant. Elle s'en alla si loin, d'étape en étape, de souvenir en souvenir, que Marcel désespéra de l'atteindre et de l'arrêter dans sa malheureuse course. 11 lui demandait d'une voix émue :

— Où êtes-vous? où courez-vous?

Colombille, les yeux à demi fermés, les yeux Toiles peutêtre par la poussière du voyage, se contentait de lui répondre avec un signe de la main, avec un geste qui avait l'air de dire : « Je suis là-bas... là-bas... à l'autre boi^t du monde! »

De temps en temps, Colombille, muette, presque immo-

bile, s'avisait de sourire, et la jalousie de Marcel avait bien le droit d'imaginer qu'on souriait à quelque ombre, à quelque fantôme de la vie galante. Parfois aussi, Colombille semblait écouter des voix mystérieuses qu'elle seule entendait; elle relevait la tête comme pour mieux entendre : à coup sûr on lui parlait, on lui soupirait à l'oreille^ et la jalousie de Marcel avait bien le droit de soupçoaner que des amours invisibles, revenus de là-bas, babillaient avec l'imagination de sa maîtresse.

Marcel disait à Colombille, avec une contrainte, une timidité, une discrétion que les jaloux ne trouvent que dans l'excès même de la colère et de la douleur :

— Amie, puis-je parler?... puis-je rester?... Sommesnous seuls?...

Colombille ne répondait point; apparemment, il y avait du monde autour d'elle : les revenants babillaient encore...

Une ou deux fois, elle se leva pour s'accouder à la croisée : en regardant, les yeux fermés, elle voyait peut-êtrerevenir les absents; elle apercevait peut-être les amours disparus, qui passaient encore sous sa fenêtre.

Quand elle revint à sa place, elle dit à Marcel :

— Vous êtes pâle, vous êtes blême, vous êtes vert... Je devine que vous vous ennuyez déjà près 4e moi !

L'ennui tuait Colombille : elle en mourait depuis deux heures; mais il lui semblait habile sans doute do reprocher à son malheureux amant de s'ennuyer auprès d'elle.

Marcel voulut appeler à son aide une douce influence qui lui avait déjà réussi : il espéra que Tàme de son violon ramènerait encore le conir de sa maîtresse. 11 essaya d'emprunter à cette âme, qui aimait si bien en chantant, une de ces mélodies pleureuses dont les larmes avaient réveillé plus d'une fois en sursaut l'imagination galante de Colombille.

l'ame du violon 8i

Marcel prit son instrument. L'âme du violon se mit à chanter, à pleurer, à supplier, à aimer; elle ne fit entendre que des mots, des soupirs et des notes qui adoraient ; elle parla le langage désespéré de la passion et de la jalousie; elle poussa des cris charmants et affreux; elle tâcha de se glisser, par toutes sortes de tendresse et de caresses, dans la conscience infidèle d'une femme; elle improvisa des variations désolantes, sur les rôles les plus tendres, les plus passionnés de la chanteuse, elle épuisa le répertoire des plaintes, des gémissements et des sanglots de l'amour malheureux. Mais cette musique, %ce langage, cette éloquence, cette prière, ce désir, cette douleur, cette désolation, passèrent sur le cœur endormi de Colombille sans le remuer, sans le réveiller; ce misérable cœur n'eut pas un seul battement pour applaudir à toutes ces belles mélodiesdu chagrin!

Colombille s'était réfugiée, ensevelie, dans les plis et replis du passé, comme dans un linceul qui l'empêchait de prendre garde au présent : ce soir-là, elle était morte pour Marcel.

Marcel ne devait être désormais, pour Colombille, que le premier violon du théâtre Reggio de Turin.

Ce supplice qui l'avait tant ému, tant effrayé autrefois, dans l'infortune d'un pauvre musicien de Paris, Marcel allait le connaître et le sentir tout entier. Le voilà bientôt comme cet amant d'une petite actrice infidèle, obligé d'accepter un rôle dans une comédie horrible, regardant chaque soir passer sur la scène une realité adorable qui n'est plus pour lui que l'ombre d'un bonheur adoré, accompagnant la voix amoureuse d'une artiste qui ne lui dira plus un seul mot d'amour, s'altaôhant de loin à cette belle robe qui s'a-

82 l'aME du violon

gite sur un théâtre, à ce beau linceul qui lui jette la cendre d'une passion !

Marcel commença par prendre son malheur en espérance, une espérance qui lui donnait quelque joie ; il se trouvait encore bienheureux, tristement heureux, d'avoir le droit de regarder et d'entendre Colombille, quand elle chantait pour le public. En la voyant, il espérait sans doute ce qu'il désirait, ce qu'il avait perdu. Il se disait naïvement, avec l'orgueil de la plupart des amours trahis : « On ne cesse point d'aimer du jour au lendemain; on n'oublie pas en une minute les folies que l'on a, faites et les folies que l'on a inspirées; on ne renonce pas tout de suite à ce que la passion a de plus .'•éduisant et de plus afïrt'ux; l'infidélité peut se laisser gagner et séduire par un caprice de mémoire, par un rêvé, par une idée, par un secret désir de plaire encore au cœur fidèle qu'elle a trompé; oui, oui^ Colombille me reviendra 1 »

Colombille ne se hâtait pas de revenir à l'amour, par le chemin de la galanterie; Colombille avait mieux à faire que de recommencer la lecture d'un roman qui avait fini par l'ennuyer : elle avait besoin de lire quelque livre nouveau, un livre vulgaire, mal écrit, grossier peut-être, mais un livre qui pouvait ressembler à une nouvauté, pour le style et pour le sentiment; elle comptait sur des détails imprévus . Marcel cessa d'espérer ; il cessa d'attendre le retour d'un cœur en voyage, et il se jeta dans un tombeau, dans le regret, un soir qu'il avait trop regardé Colombille.

La grande et malheureuse faiblesse de Marcel, ce fut de se souvenir; il avait une mémoire impitoyable : il se rappelait tout ce qu'il avait reçu, tout ce qui lui avait paru bon et beau. En se souvenant ainsi, il regrettait; en regrettant, il aimait plus que jamais, et il ne pouvait point se résoudre à perdre ce que l'on avait fait semblant de lui don

ner pour toujours. Bien des hommes amoureux, spirituels, ardents et faibles ont passé par cette épouvantable maladie de la mémoire.

Marcel personnifiait, avec un courage et une tristesse àéplorables, tout ce qu'il y a de terrible et de périlleux ians le regret de la passion. Il croyait impossible de remplacer une imagination et un corps infidèles ; il désespérait de retrouver à jamais, dans une créature humaine, ce qu'il avait aimé dans Colombille. A ses yeux, la femme était tout entière dans une seule femme ; le jour où cette femme échappait aux carrosses de son amant, Marcel n'avait plus rien à faire dans ce monde : le monde était vide ! Il n'y a que le regret qui fasse les grandes passions, les cœurs lâches et les amours vraiment malheureux.

Lorsque Colombille chantait au théâtre, la jalousie glissait un chagrin nouveau dans les regrets de Marcel. Assis à sa place habituelle, devant un pupitre, son violon à la main, il regrettait le bonheur perdu» en songeant qu'un autre homme sans doute l'avait trouvé; il croyait voir cet homme dans chaque spectateur qui s'avisait de sourire à la chanteuse, qui l'applaudissait avec un certain enthousiasme, qui lui jetait des fleurs avec une certaine prétention. Marcel accompagnait le chant de Colombille, les yeux fi^és tour à tour sur la scène et sur la salle, épiant à la fois les regards de l'artiste et les regards du public, interrogeant les visages, étudiant les gestes, analysant les impressions de l'auditoire, se défiant de tout, jaloux de tout le monde, et croyant prendre çà et là pendant toute la soirée des gens heureux qui devaient être les amants de Colombille !

84 l'ame du violon

On peut dire que chaque soir la secrète pensée, la secrète colère de Marcel assassinait plus d'un spectateur; il n'aurait pas mieux demandé que de tuer Colombille, et il l'aurait lui-même enterrée très-volontiers. Chaque coup d'archet de Marcel était un coup de poignard. En pareil cas, le musicien ne s'inquiétait guère de la musique ; par bonheur, l'âme du violon continuait toute seule à faire son devoir : elle chantait juste!

Eh bien! telle était la tendresse, telle était la défaillance de Marcel, que souvent, après avoir tué Colombille au fond de sa pensée, au fond de sa haine, il la ressuscilait dans son amour^ dans son enliiousiasme, pour l'applaudir et l'admirer publiquement. Marcel avait horreur des bouquets et des couronnes qu'il voyait tomber chaque soir sur la scène, autour de la célèbre chanteuse; mais, d'ordinaire, à la fin de la représentation, quand on rappelait cette belle artiste pour la couvrir de fleurs, il prenait dans sa boîte à violon un petit bouquet de violettes, et il le jetait sur le théâtre, aux pieds de Colombille 1

Après le spectacle , Marcel se cachait dans la pénombre d'une ruelle qui faisait face à la porte d'entrée des artistes: il attendait Colombille, et il la voyait monter en voiture; il suivait cette voiture bien longtemps, des yeux d'abord, et puis de l'oreille, et puis de tout son cœur. Il faisait courir son imagination derrière cette voiture, pour accompagner Colombille jusqu'au seuil d'une jolie maison delà Contrada Nova. L'i^fiagination de Marcel se hasardait au delà du seuil de ce bienheureux logis : elle refermait discrètement la porte qu'on avait laissée ouverte; elle montait sans faire de bruit; elle se glissait dans un appartement dont elle connaissait toutes les chambres, tous les secrets, tous les réduits; elle arrivait ainsi jusqu'aux genoux de Colombille, et l'imagination disait au cœur de Marcel que Colombille

semblait enchantée d'une pareille visite^ enchantée de tant d'amour, de mystère et d'audace !

Un soir, après avoir subi Colombille, après l'avoir accompagnée, après l'avoir visitée de cette façon , en imaginant des choses impossibles, en rêvant debout au milieu de la rue, Marcel s'avisa de lui écrire qu'il n'avait plus qu'à se jeter sous les pieds de ses chevaux ! Il faut rendre justice à Colombille; elle répondit tout de suite à Marcel ce mot charitable, bien digne d'une belle âme : — Soyez tranquille; j'ordonnerai à mon cocher de prendre gai*de.

De tous les rôles de Colombille, c'était celui de Dcsdemone, dans VOtello deRossini,qui plaisait le mieux à l'amour malheureux de Marcel. Il se faisait sans doute quelque terrible illusion, au dénoûment de ce drame : il voyait encore la tragédienne dans le personnage qu'elle représentait; il se sentait heureux de l'entendre expirer sous la main du More; il se disait peut-être que s'il ne tuait pas lui-même Colombille, un autre amant, un autre jaloux, pourrait bien avoir le courage et le bonheur de la tuer. Cette douce espérance le consolait jusqu'au lendemain. Il est juste de tout dire : s. chaque représentation d'Otello, l'accompagnateur de Colombille, pour la romance du Saule, était précisément le grotesque et affreux harpiste que vous savez; cette aggravation du supplice de la jalousie était une circonstance atténuante en faveur de Marcel, lorsqu'il prenait tant de plaisir à la mort tragique de Desdemone.

Depuis qu'il avait perdu, parmi les fantômes de la galanterie, ce qu'il voulait bien appeler l'amour de Colombille, Marcel assistait aux spectacles du théâtre Reggio avec une solennelle tristesse : il y faisait son état de musicien avec

se L A».

une mélancolie qui n'avait pas même le sourire de certaines douleurs amoureuses. D'ordinaire, les mélancoliques espèrent quelque chose, et ils sourient encore; comme il n'avait plus d'espérance, Marcel ne souriait à rien ni à personne.

Un soir, Marcel, qui semblait toujours pleurer en secret, au dedans, se prit à rire dans l'orchestre, en regardant Colomhille qui chantait. Il se prit à rire tout bas, tout doucement, pour lui seul; il se parlait, il babillait, en riant, et l'on eût dit qu'il se racontait à lui-même les histoires les plus divertissantes du monde. Marcel, qui riait, fit rire tous ses camarades, tous ses amis du llLëàtre. On le crut un instant guéri de sa faiblesse, de son regret, de sa sottise. Un spirituel gentilhomme que nous connaissons, le comte Éric, le complimenta de ce retour de gaieté, après avoir bien souvent raillé sa grande douleur.

Le lendemain et les jours suivants, Marcel riait encore ; il continuait à rire et à babiller pendant tout le spectacle. Il ne s'inquiétait ni de la scène ni de la salle; il levait rarement les yeux pour regarder Colombiile; il n'était jaloux d'aucun spectateur, et il ne songeait seulement pas à jeter sur le théâtre, aux pieds de la chanteuse, son petit bouquet de violettes. Il avait une si bonne envie de rire, pour son amusement particulier, qu'il riait en jouant du violon, en accompagnant les chanteurs, aux passage%les plus sérieux, les plus dramatiques et les plus difficiles.

On finit par croire que Marcel devenait un peu trop gai pour un homme si triste; Colombiile pensa qu'il s'enivrait peut-être pour s'étourdir, et Colombiile avait raison. Oui, c'était de l'ivresse, l'ivresse de la douleur, et Marcel chancelait déj 1 dans un acc^s de folie joyeuse, le verre à la main , un verre invisible que le regret ne cessait j)as de vider et d'emplir, un verre où l'amour malheureux buvait, en riant, tout le fiel et toute la lie d'une mauvaise passion I

Marcel s'enivra si souvent dans ce verre ou dans ce calice, il s'enivra si gaiement avec le vin de la peine, qu'un jour^ après avoir chanté un ad-mirable solo de tendresse en faisant pleurer l'âme de son violon, il partit d'un gran éclat de rire qui épouvanta la salle tout entière : 3Iarcel était fou! Il était devenu fou en riant, et la folie faisait ce qu'avait fait Colombille : elle riait de la souffrance de cet homme qui avait tant aimé à souffrir!

A son premier pas dans une maison d'aliénés, aux portes de la ville, Marcel demanda son violon. Il n'avait plus rien qui parlât dans son esprit, dans sa mémoire; il n'avait plus rien, de son intelligence, qui lui fît entendre la voix du monde, le bruit de la vie; mais, au fond de son cœur, sans doute, l'âme du violon chantait encore.

Singulière folie ! Marcel déraisonnait sur toute chose ; il avait tout oublié; il ne reconnaissait personne; il avait perdu la conscience de lui-même; les sentiments et les idées s'en étaient allés pêle-mêle par les blessures de son cerveau; on devinait qu'il ne lui restait pas une seule goutte de sang mystérieux de la vie intellectuelle. Eh bien! je ne sais quelle prodigieuse puissance rendait parfois à ce fou la raison, l'intelligence, l'esprit, tout le sang échappé naguère de son cerveau brisé : dès qu'il touchait à son violon, Marcel était un homme raisonnable; dès qu'il touchait à ces quatres misérables cordes d'un instrument que l'archet faisait tressaillir, Marcel tressaillait à son toui*, et il recommençait à penser, à se souvenir et à vivre ! il débitait les choses les plus sensées, les plus justes, les plus vraies, les plus ravissantes, en musique! Ce fou jouait tout son ancien répertoire, à la façon d'un grand artiste ; ce fou improvisait des chefs-d'œuvre, par-dessus le marché, sans une seule note de folie ! L'âme de son violon lui était restée fidèle : cette bonne âme faisait de son mieux pour lui

garder, après la mort de l'esprit, une espèce d'immortalité du cœur.

Il y a çà et là, dans l'ombre, dans le silence, plus d'un malheureux à peu près fou, plus d'une imagination malade, dont le mal ressemble à cette étrange folie de Marcel. Dans les insensés dont je parle, l'intelligence est endormie; Vàme veille encore. Ils sont peut-être morts par l'esprit; il leur arrive souvent de vivre par le cœur. Ils ne comprennent plus rien aux intérêts du monde qui les a blessés; ils ont perdu la mémoire de leurs désirs et de leurs passions; mais, quelquefois, dans leur abîme, dans leur folie, ils entendent et ils reconnaissent l'âme du violon, qui chante près d'eux: c'est la voix, c'est l'écho, c'est la plainte du sentiment, de la croyance et de la tendresse, — et tant que dure cette belle chanson, cette belle mélodie, on dirait qu'ils reviennent à la raison et au bonheur. N'est-ce point là un grand miracle ? Ils ont oublié, en deVenant fous, tout ce qu'ils ont souffert, tout ce qui a fait leurs folie, et ils ne se retrouvent un instant raisonnables et heureux, que parce qu'ils s'en souviennent !

Le comte Eric me raconta lui-même, à Tiirin, la fin de cette histoire. Il m'annonça le singulier mariage de Colombille : Colombille venait d'épouser l'huître-harpiste que vous connaissez. Les nouveaux mariés passaient la moitié de leur temps à jouer aux cartes, en tête-à-tête; ils étudiaient ensemble des mélodies nouvelles, que le râclcur avait composées avec beaucoup d'airs connus; le dimanche, ils s'en allaient dîner en partie Une, dans une gargote, hors barrière; ils se grisaient avec du vin sucré, les jours de grande fêtel

LE

Je lisais, il y a peu de jours, un livre tout plein d'une majestueuse grandeur : c'est Y Histoire des Forêts^ une histoire qui pourrait être celle de la barbarie et de la civilisation. Forêts antiques, forêts vierges, forêts alpestres, forêts maritimes, forêts du monde entier, les voilà toutes dans le livre savant dont je parle : c'est un spectacle étrange, qui vous donne des étonnements, des éblouissements et des terreurs. On s'émeut, on admire, on tremble, on s'arrête pour écouter, on a peur d'entendre, on se trouve bien faible et bien humble, on se sent disparaître dans l'immensité de ces ombrages, de cette splendide végétation, de ces masses arborescentes de tous les pays.

Par malheur, au fond de ces forêts, l'histoire, l'esprit des siècles, le souffle des idées, l'influence des événement?, n'ont rien laissé de visible : la grande créature de Dieu est

absente ! Je suis de l'avis d'un critique spirituel, qui a écrit à propos de ce livre : « Cfn ne fait pas assez de rencontres dans ces Forêts ; rien n'y^ftianque, sauf l'homme, l'homme qui seul peut donner une expression de la vie et de la poésie à ces bois; l'homme, fùt-il seulement sabotier, bûcheron ou charbonnier... j'ai besoin de le voir et de l'entendre. »

Si vaste ou si étroite que soit une forêt, il faut que les génies familiers deThistoiri vienneRt la peupler et Yenchanter; il faut que la voix du passé lui donne des échos; il faut que l'on y surprenne la trace de l'humanité; il faut que l'on y découvre des secrets, des trésors et des merveilles d'autrefois, à demi cachés dans la poussière, dans le feuillage et dans la poésie. Je vous demande un peu ce que signifie une grande et belle forêt, sur la terre ou dans un livre, quand on s'y promène sans pouvoir y saluer un souvenir historique, sans toucher aux monuments et aux siècles, sans jamais entrevoir au fond des massifs les fantômes de la tradition, les revenants de Thistoire?

Je connais un pauvre rêveur, un savant, un poète, qui serait bien étonné, bien confus, bien indigné, s'il lisait l'^^îitoire des Forêts que je viens de lire; il ne manquerait pas de s'écrier, en jetant au feu un pareil livre, comme s'il y jetait une branche morte, une branche stérile : des végétaux de toutes les sortes, des voûtes de rameau^, des graminées gigantesques, des fourris, des taillis, des futaies, luxuri;inte verdure, et magnifiques arbres partout !... mais, aucun mort qui ressuscite, dans ces forêts; aucun brin de poussière humpine qui se soulève à votre approche; aucun fantôme qui

• glisse dans le feuillage; aucune ombre qui traîne sa robe blanche à travers les gazons! des arbres, encore des arbres,

' toujours des arbres !... mais, ne faut-il pas bien autre chose que des arbres pour faire une forêt?

Le rêveur, et peut-être le fou dont il s'agit, se laisse vivre tout doiicement dans le parc de Fontainebleau, dans une petite maison qui ressemble à une vaste bibliothèque, sur la lisière qui touche à l'église d'Avon. Fontainebleau est un séjour fort triste pour tout le monde, excepté pour lui ; il s'y trouve à merveille ;, avec sa science, avec sa sagesse, ou plutôt avec sa folie.

Quand je dis qu'il n'a point de tristesse et qu'il se laisse vivre tout doucement, je me trompe : il pleure plus d'une fois; lorsqu'une certaine imago du passé voile ses yeux mouillés de krmes, il croit entrevoir sous ses pieds un abîme qui est une tombe. C'est là une grande intelligence qui arrive à la folie, en se plaisant dans une grande douleur. Ce poëte naïf et désolé se nomme Pierre Marcou ; on l'a surnommé : le Chasseur d'ombres. J'ai là, devant moi, une lettre que m'adressait, il y a peu de jours, Pierife Marcou. Voici cette lettre, qui laisse deviner déjà la singulière extravagance d'un homme intelligent, et qui explique le surnom étrange qu'on lui a donné :

« Venez donc visiter, dans un jour de peine, ce coin de terre qui est si beau ! Dieu lui a prêté des paysages, des décorations, des spectacles admirables; l'homme lui a prêté des souvenirs, des monuments et des chefs-d'œuvre. La poésie a chanté dans tous les temps avec l'amour, avec l'infortune, avec le génie, dans ce palais, dans ce parc, dans celte forêt, dans cette immense zone de verdure, qui est un appendice historique à l'histoire de votre Paris !

» Venez donc admirer dans un johr de désœuvrement, dans une matinée de paresse, le mystère, le bruit, le silence.

la splendeur, l'obscurité, les arbres et l'herbe fraîche de ma forêt ? On y peut faire les plus aimables et les plus utiles rencontres : pas plus tard qu'hier, j'ai rencontré la Poésie qui se moquait de la Henriade, au piei de deux chênes que l'on appelle Henry IV et Sully ; j'ai rencontré l'Amour qui batifolait dans la mare aux Èves ; j'ai rencontré l'Histoire qui s'asseyait gravement à la table du roi; j'ai rencontré la Chanson, la muse de Désaugiers, qui fredonnait en chancelant tout près de la grande treille ; j'ai rencontré le Roman qui demandait à la vallée de Franchart ses secrets les plus terribles; j'ai rencontré la Pénitence qui pleurait sur le seuil de y Ermitage de la Madeleine ; enfin j'ai rencontré la Peinture qui s'arrêtait à chaque pas dans cette forêt féerique, pour contempler des toiles mobiles, des tableaux prodigieux, qui ont passé par le pinceau de Dieu et par la palette du soleil.

)) Voici l'automne : venez vite ! voici la saison, le temps, le mois qui conviennent le mieux à la forêt de Fontainebleau. Elle commence à perdre un peu de son orgueil, de son éclat et de sa pompe; elle s'attriste, elle se radoucit, elle s'humanise; elle a déjà des feuilles mortes et des accès de mélancolie; elle se désole parfois, et l'on croirait qu'elle pleure, quoique elle n'ait rien de commun avec les saulespleureurs. On y voit revenir des ombres que je connais, bien, des ombres qui s'étaient enfuies pendant l'été, à cause du bruit et de la foule : elles s'y promènent de nouveau ; elles glissent, elles jouent, elles dansent comme des nymphes, aux sons d'un orchestre invisible qui chante, avec les brises du soir, une belle symphonie inédite. Oui, voilà bien tous les génies familiers de la forêt, qui reparaissent audessus de leur grande tombe. J'ai reconnu mes glorieux fantômes, mes revenants illustres, que la lumière des étoiles couronnait d'une douce auréole ! On m'appelle un chasseur

d'ombres, en riant, en se moquant de moi peut-être, parce qu'il me plaît de guetter, d'attendre ou de poursuivre à travers la forêt ces images mystérieuses, ces apparitioné charmantes, ces voyageurs qui arrivent de si loin, ces absents qui reviennent de la mort, ces vivants d'autrefois qui sortent un instant de leur tombeau et de leur histoire! venez vite; nous chasserons ensemble... La chasse aux ombres ! Je trouverai peut-être le fantôme que je cherche et q*ie j'appelle en pleurant; je ne vous l'ai pas dit encore... Mais voilà deux ans que je me désole à l'attendre ! Il y a donc des ingrats et des infidèles dans la mort comme dans la vie ! »

Pierre Marcou ne se sentait pas de joie, un soir de la semaine dernière, en me recevant dans sa jolie maisonnette, en me montrant ses livres, ses médailles, ses reliques, ses tableaux, ses meubles, sa servante et son lévrier. Il semblait bien heureux d'une visite qui flattait sa faiblesse. Il me remerciait à chaque instant d'avoir accepté son invitation, d'avoir donné au chasseur d'ombres un compagnon crédule, qui daignait chasser avec lui.

Le temps était superbe, ce soir-là, pour la chasse aux ombres : un ciel doucement éclairé ; des nuages qui voilaient parfois les étoiles, pour leur prêter un peu de mystère; des vapeurs légères, transparentes, qui passaient et s'agitaient dans toute la forêt; une solitude attristante, presque terrible, et qui avait un charme secret; un silence qui donnait des rêves à l'imagination ; de loin en loin, un murmure d'oiseaux qui n'avaient plus la force de chanter, pour avoir trop aimé pendant le jour ; çà et là, des caquetages d'arbres encore verts, qui se moquaient des feuilles

jaunes de leurs voisins; dans les massifs, à travers la découpure du feuillage, des clartés capricieuses qui ne faisaient que paraître et disparaître, comme si une puissance invisible avait voulu improviser des variations de lumière sur un rayon de la lune.

A sept heures, au ?euil même de la forêt, Pierre Marcou me dit tout bas en ôtant son chapeau :

— Voici une ombre !

J'essayai de faire l'esprit fort et de railler; je voulus rire... et, chose étrange ! je devins sérieux tout de suite; je me laissai gagner par cette folie qui m'invitait gravement à devenir fou : à mon tour, j'ôtai mon chapeau, et je saluai.

— Quelle est cette ombre? demandai-je à Pierre Marcou.

— Une femme spirituelle, me répondit-il en marchant; une bonne vieille dame qui se nommait W^^ Thévenin'. Elle passa plus de vingt ans à Fontainebleau ; elle y mourut l'an dernier. Depuis sa mort, je la rencontre ce soir pour la première fois; elle s'ennuie déjà' dans l'autre monde! MUe Thévenin nous a laissé le souvenir d'une vie brillante, incertaine et romanesque; elle personnifiait avec beaucoup d'agrément une variété galante de cette jolie famille que l'on pourrait appeler les Ephémères. Elle était, par une équivoque alliance, la belle-cousine d« Sophie Amould et de Guimard, ces terribles Danaïdes qui jetaient à pleines rcains l'or, l'argent, l'esprit et le cœur dans des gouffres insatiables, dans le luxe^ dans le caprice, dans le plaisir et dans l'orgueil !

— W^^ Thévenin n'e^t ftas seule... J'aperçois l'ombre de son ombre... un fantôme désolé qui se souvient encore d'à-

LE CHASSEUR D OMBRES 9o

voir été un amant malheureux. Ce pauvre aipant trahi et toujours Adèle, s'était réfugié h Fontainebleau, dans une grande résidence de la rue de Ferrare; il était riche, millionnaire, et il vivait avec une servante dans une vaste et mystérieuse solitude. Il vit s'effondrer, sans sourciller, les étages de la maison qu'il habitait, et qui avait commencé par ressembler autrefois à une élégante et galante demeure. Il sciait chaque jour les plus beaux ormes de ses vastes jardins. Il jetait de la cendre sur les allées de son parc. Il vout lait s'ensevelir tout vivant dans une véritable thébaïde. Quand il sortait de son désert, ce n'était j-amais que pour aller au tribunal; ces jours-là, il disait à sa vieille servante: « Je vais entendre les hommes se lamenter, se disputer et s'insulter pour quelques sous; je vais renouveler ma petite provision de mépris et de haine contre les peuples civilisés ! »

Quand on est riche, opulent, millionnaire, instruit, spiriruel, on ne se condamne à vivre ainsi tout seul, misérablement, que parce que l'on-n'a point réussi peut-être à vivre deux; l'avarice elle-même est quelquefois une généreuse passion rentrée.

Pendant plus de quarante ans, le malheureux original dont je parle ne cessa point un seul jour de lire et de commenter, sans doute pour la plus grande tristesse de son cœur qui savait se tourmenter, le Misanthrope de Molière ; il écrivait souvent des commentaires, avec de l'encre rouge, SUE les marges d'une superbe édition de cette comédie, et parfois il montrait à sa servante la couleur de son encre, en s' écriant : « Voilà mon sang ! »

Il m'cGt arrivé d'ouvrir et de feuilleter ce livre, cette brodiure ; j'y ai trouvé des observations qui trahissent un cœur blessé, un cœur qui saigne- encore en se souvenant, à l'ombre et dans le silence. Assurément, c'est un amour bien

malheureux, bien désolé, qui a écrit les phrases suivantes suf les marges d'un exemplaire du Misanthrope :

« Le plus grand homme de ce monde ne pèse pas autant qu'une dentelle dans la main d'une femme. »

< Les robes nouvelles d une coquette sont les échantillons de son indifférence. »

« Il y a des femmes qui poussent la coquetterie jusqu'à ne point aimer l'amour qu'elles nous inspirent; elles dédaignent leur propre ouvrage. »

« C'est surtout avec les femmes que la pauvreté est un vice; je suis devenu riche trop tard. »

« Les femmes ont quelquefois des larmes qui ne sont seulement pas salées; on ne sait point où elles prennent ces larmes factices. »

« Aux yeux de bien des femmes, les absents sont des morts qui peuvent revenir; quand ils reviennent, elles leur en veulent beaucoup d'être revenus. »

« J'ai connu un homme courageux, résolu, plein de force et d'esprit, qui avait une faiblesse bien singulière, une faiblesse qui touche terriblement à la niaiserie, à la lâcheté. Quand il souffrait, quand il se sentait malade, il attachait autour de son cou, en guise d'écharpe, un mouchoir bleu qui lui rappelait un amour d'autrefois; en voyant et en touchant ce mouchoir, il se souvenait, boa gré mal gré, de la femme qu'il avait aimée, et il lui semblait que ce souvenir devait porter bonheur à sa santé I — Triste, triste, triste! »

« Est-ce qu'il n'y a point cà et là quelques niais, quelques misérables, quelques sublimes imbéciles, qui ont porté secrètement des amulettes d'amour entre leur peau et leur chemise!... Demandez à ces idiots si le talisman les a défendus contre la femme qui le leur avait donné?... »

« Qand un homme amoureux s'avise de pleurer, ses larmes commencent par plaire à la femme qui le désole : on les

prend pour une flatterie^ on les accepte comme un éloge; si de pareilles larmes coulent trop souvent, elles déplaisent, elles finissent par inspirer de l'horreur à la femme qui les fait couler : elles ne sont plus qu'un reproche, — qu'elle a sans doute mérité. »

« Il y a des hommes amoureux et obstinés qui attendent, toute leur vie, le retour du cœur d'une femme. Quelle plaisante et misérable histoire, que celle de ces pauvres amants dédaignés qui attendent un cœur en voyage ! Alceste a dû attendre fort longtemps, dans son ouïrait écarté ^ le cœur de Célimène; V endroit écaHé d' Alceste était sans doute le creux d'un orme. t>

« Après tout, pourquoi donc imiter tUceste? pourquoi donc haïr tout le monde, sous le prétexte de bien aimer une seule personne? Alceste est vraiment trop bon : il passe sa vie à lutter contre la ruse et le mensonge; il s'oublie, et il oublie tout, devant la beauté; il ne songe qu'à triompher de l'esprit à force de cœur; il se met en colère contre le sonnet à Philis; il s'amuse à gronder, à sermonner, à maudire une pécheresse incorrigible; au lieu de vivre, il a aimé ! Il faut peut-être lui pardonner ; il s'agite, mais c'est un Keu caché qui le mène, — un dieu qui a deux petites ailes empoisonnées. Décidément, il faut ressem.bler à Philinte, un homme poli, froid, dur et brillant comme le marbre. »

Dans les petits commentaires dont il s'agit, le misan thrope de la rue de Ferrare paraît beaucoup se préoccuper de la fin probable de Célimène; il se demande souvent comment a pu finir la coquetterie de celte femmo, et il se répond à lui-même dans ces mois qu'il a écrits sur le dernier feuillet de la comédie : « Célimène a fini par épouser cet horrible Philinte, après la mort d'Eliante. »

La Célimène de ce pauvre philosophe, de ce commenta-

teur sentimental, était M'^*" Thévenin, et il adorait sa Célimène ! Oh ! gouffre du cœur humain, qui n'est peut-être qu'un ruisseau !

Cho?c étrange, — M'^* Thévenin, aux premiers jours, aux premiers soirs de la vieillesse, se réfugia précisément dans un hôtel de la rue Ferrare, tout près de ces mystérieuses masures habitées par un homme qui l'avait autrefois adorée ! Alceste et Célimène se promenaient sans le savoir dans la même rue, presque dans les mêmes jardins, l'un maudissant toujours le passé, l'autre lui souriant encore!

Un mur chancelant, une tenture de charmille déchirée, réparaient le bourreau et la victime, la coquetterie et la passion du temps passé : si la passion avait frappé sur le mur avec le bout de sa canne, si la coquetterie avait frappé sur le rideau de verdure avec le bout de son éventail, — quelle surprise, quelle honte, quelle tristesse, et sans doute quelle joie secrète, de se retrouver ainsi, bon gré mal gré, aux rayons du soleil couchant ! que de reproches, de confidences, de questions, de plaintes et de soupirs! M"*" Thévenin aurait bien ri, peut-être, en voyant pleurer ce revenant, ce fantôme de sa jeunesse; mais j'imagine que la coquetterie repentante aurait fini par prêter son plus beau mouchoir de dentelle à la passion, au regret, à la jalousie, pour essuyer les dernières larmes d'un vieillard.

Le vieux misanthrope et la vieille coquette moururent l'an dernier, presque en même temps, le même jour : le fantôme d'Alceste poursuit l'ombre de Célimène!

Pierre Marcou m'entraîna par la main, avec une façon de mystère, à petits pas, en s'arrêtant parfois pour écouter, jusque dans une clairière où se trouve l'église d'Avon. Il se

cacha derrière un grand arbre qui couronne le porche de l'église : sa main tremblait dans la mienne; il s'agitait, il s'impatientait en regardant tour à tour le ciel et la terre ; le chasseur/i'ombres se tenait à l'affût, et il attendait avec une secrète inquiétude quelque bel oiseau de la mort, un fantôme trop attendu ! Je lui dis à voix basse, en souriant :

— Vous ne voyez rien, vous ne voyez personne ?

— Je l'attends depuis deux ans ! s'écria Marcou en continuant de regarder autour de lui avec de grands yeux effarés; elle se plaît donc beaucoup là-bas, loin de moi, dans le silence, dans la poussière, dans la terre, dans la nuit !

— De qui parlez-vous?

— vous le savez bien !... je parle de ma fille ! Elle m'avait pourtant promis de revenir... Mais, que voulez-vous? Une fille de quinze ans!... Cet âge est sans mémoire et sans pitié pour les pauvres pères ! Tout le monde l'adorait dans ce bon pays! eh bien! elle a oublié tout le monde! Je vais vous dire combien elle était adorée. Un soir, elle tomba ma lade dans ma maison de Fontainebleau : le lendemain, des amitiés et des mains inconnues vinrent jeter sous les fenêtres de ma fille une immense jonchée fleurie, pour abriter son oreille contre le bruit des voitures et des passants; et tant que dura le mal, tant que dura la vie, fa jonchée fleurie fut renouvelée chaque jour ! En pareil cas, chez les riches, on répand, à grands frais, une vilaine litière de paille ma fille, la fille d'un homme de rien, avait chaque matin, sous sa croisée, des gerbes éblouissantes, des tombereaux de gazon et de fleurs !...

Et quand mon «nfant fat morte.

Un piètre, au seuil de la porte.

Jeta de l'encens au feu ; Et les anî,'es, de leurs ailes, Sur des palmes inimorlelles, Porlèreut son àme à Dieu.

100 LE CIÏASSEURD ' OMBRES

Je laissai Pierre Marcou se souvenir et s'attendrir avec un chagrin mêlé d'orgueil. La chasse aux ombres dura trois heures, et il ne m'arriva plus une seule fois de sourire.

— Emmenez-moi !... emmenez-moi ! reprit Marcou en me tendant les deux mains, en ayant presque l'air de me supplier ; je vois rôder autour de l'église une ombre indiscrète, un fantôme fâcheux, qui m'interpelle tous les soirs en riant, à l'heure où je viens attendre ma fille. Cette ombre est incorrigible ; elle joue, elle s'amuse, elle rit toujours, absolument comme s^ elle était encore la fille du Régent !

— La comtesse d'Egmont, peut-être?

— Non... la duchesse de Charollais. Elle se souvient d'avoir fait ses premières dévotions à Fontainebleau : elle quitte volontiers son ancienne abbaye de Chelles pour venir folâtrer dans cette forêt. Elle fut, à coup sûr, l'abbesse la plus singulière de France et de Navarre : une abbesse jeune, jolie, originale, audacieuse, qui raffole de la musique et de la danse, qui adore les chiens et les chevaux, qui tire des feux d'artifice en plein couvent, qui joue aux bergeries de trumeau avec des danseuses de l'Opéra, qui chasse à pied et à cheval dans tous les bois du voisinage, et qui réveille ses religieuses à coups de pistolet I

— Avouez du moins que voilà une*abbesse dont la figure, le caractère et l'esprit ne vont pas trop mal au monde un peu hasardé de la Régence ?

— Taisez-vous... J'aperçois Christine de Suède! Quoiqu'elle ait une grande tache de sang à sa robe, je la préfère presque à la duchesse de Charollais ! Christine souilla la majesté d'une résidence royale en faisant assassiner son écuyer dans le palais de Fontainebleau, au fond de la ua- Icrie (les Cerfs. Mazarin osa reprocher cette mort, cet assassinat, à la reine de Suède, qui se contenta de lui répondre en le traitant de faquin, de faquin illustrissime l Elle m'est

LE CHASSEUR d'oMBRES 101

apparue bien souvent dans la forêt : elle rôde autour d'un tombeau; comme elle se croit seule devant Dieu, elle s'age" nouille sans orgueil, et je crois qu'elle prie sans colère ! Mais elle a beau prier... il lui arrive de se souvenir, avec une joie féroce, du crime qu'elle a commis. Je l'ai surprise plus d'une fois dépliant une petite feuille de papier, et lisant à haute voix sa fameuse lettre à Mazarin, une lettre qui commençait ainsi :

« Apprenez, tous tant que vous êtes, valets et maîtres, petits et grands, qu'il m'a plu de tuer un homme. Je ne dois aucun compte de mes actions à des fanfarons de votre cour, et encore moins de vous. Mon honneur l'a voulu : je me suis vengée. Ma volonté est une loi; vous taire est votre devoir. Bien des gens, que je n'estime pas mieux que vous, feraient très-bien d'apprendre ce qu'ils me doivent, avant de faire tant de bruit pour rien ! »

— N'avez-vous jamais rencontré l'ombre de Monaldeschi, l'amant de Christine?

— Je la rencontre quelquefois dans les massifs d'Avon, tout près de l'église; elle se cache de son mieux : elle a peur du fantôme de la reine ! au moindre bruit dans le feuillage, Monaldeschi se réfugie dans la petite chapelle qui lui sert de tombeau.

En ce moment, les arbres s'agitèrent autour de nous ; il me sembla que l'on sautillait sur les feuilles mortes; je crus entendre je ne sais quels murmures, des sons confus et doux, étranges et mélodieux; on parlait à voix basse, ou plutôt on chantait du bout des lèvres, et je m'imaginai que ce pouvait être le chant ordinaire des fantômes. Pierre Marcou entendait comme moi, sans doute, cette agitation, ce sautillement, ces mélodies, ces demi-mots, ces demi-soupirs, ces demi-notes, ces murmures, qui babillaient et fredon-

naient à la fois. Il me dit, en secouant avec sa canne les branches d'un arbre :

— Ce ne sont que des fées qui jouent avec les nymphes; allons plus loin!

Les fées invisibles de Fontainebleau me rappelèrent le livre dont je parlais il y a un instant; j'essayai de flatter l'imagination poétique du chasseur d'ombres, avec un peu de mémoire et de science.

— Vous avez peut-être raison, lui répondis-je, il y a des fées dans toutes les forêts : « Raymondin rencontra Mél usine dans celle de Colombier, en Poitou; c'est dans celle de Léon, en Bretagne, que Gugemer trouva la fée qui joue un si grand rôle dans sa mystérieuse aventure; c'est dans une autre lorêt que Gracient vit la fée qui l'enleva de son séjour d'Avallon; on connaît les féeries de la forêt de Brecheliande, où résidait l'enchanteur Merlin; en Lorraine, un petit bois porte le nom de Haie-des-Fées ; la Roche-aux-Fées se trouvait jadis dans la forêt du Teil; c'est aux pieds des arbres que les fées aiment surtout à se montrer. »

Pierre Marcou me remercia par un sourire qui avait de la joie et de l'étonnement; ma crédule science l'avait étonné, sans doute, et ravi. Après les Fées, les Ombres arrivèrent en foule autour de nous.

— Qui donc saluez-vous avec tant de respect autour de la Table-du-Rùi ?

— Vous le voyez bienl... Je salue ce gracieux cortège de fantômes, ces ombres qui se préparent h s'asseoir sur l'herbe, pour y parler encore de leur pouvoir, de leur noblesse, de leur courage, de leur génie et de leur beauté d'autrefois:

LE CHASSEUR D OMBRES iOa

c'est la cour tout entière de François 1er i Voilà d'abord le roi chevalier, el puis le connétable de Montmorency, le marquis de Mantoue, la duchesse d'Angoulême, Léonard de Vinci, Eléonore d'Autriche, madame de Chateaubriand, Clément Marot, Marguerite de Navarre, le Pnmatice, la duchesse d'Étampes, Diane de Poitiers, et bien d'autres illustres représentants de c-e beau XYÏc siècle, qui laissait voir à ses horizons Léon Xet Luther, Henri YIII et Philippe II, François 1er et Charlcs-Quint !

II me semble que Charles-Quint est un grand souvenir du palais de Fontainebleau ? Son ombre devait être là, parmi les fantônficsde la cour de François 1er!

— Ouvrez donc les yeux, et regardez ! Il n'est point difficile de reconnaître celui qui faisait dire aux peuples de son vaste empire : Au moindre de ses mouvementi, la terre tremble ! l'ancien empereur et roi porte encore aujourd'hui son dernier vêtement de la vie, une robe de moine ! Quand il se croit bien seul dans la forêt, il se souvient de ses travaux monastiques, et il continue à fabriquer ses petites horloges; ces horloges, qui vont toujours mal, lui rappellent le divin horloger de ce monde, de ce monde qui marche toujours, et alors il s'incline, il se prosterne, il s'humilie î En ce moment, le souverain oublie le moine : il fait de l'esprit, de la politique et de la galanterie avec la duchesse d'Étampes. J'imagine qu'il recommence à remercier la belle duchesse du service que ses beaux yeux daignèrent lui rendre, à la cour de François I^r^ dans le palais de Fontainebleau. Vous savez que, s^s madame d'Étampes, c'en était fait peut-être de ce colosse impérial qui pesait sur l'Espagne et sur l'Allemagne, en écartant ses pieds par -dessus la France! Un diamant tomba du doigt de l'Empereur, aux pieds de la duchesse, et Charles-Quint s'en alla combattre dans les Flandres, en se moquant de la faiblesse du roi. Mais laissons

104 LE CHASSEUR d'OMBRES

là les rois, les empereurs et les duchesses ; occupons-nous de cet homme... de cette ombre qui se donne la peine de raisonner avec Triboulet. Peintre, architecte, sculpteur tout à fois, il fut le véritable créateur de Fontainebleau !

— Le Primatice?

— François 1er a besoin d'un grand artiste, d'un artiste qui n'ait point de riveaux à redouter dans ce siècle des grandes choses de l'art, et le Primatice arrive en France pour y improviser des tours de force, des merveilles, des chefs-d'œuvre, tout un monde rempli de lumière, de mouvement, d'invention, de hardiesse, de grâce, de vigueur, de noblesse, de génie ! Que vous dirai-je de cette tâche immense, si courageusement entreprise et si noblement achevée? les portes du palais vous sont ouvertes : vous y trouverez, à chaque pas, à chaque regard, des statues, des meubles, des ornements, des tableaux, des mosaïques, des plafonds chargés d'or et de couleur, des fantaisies merveilleuses, des Odyssées en peinture, des fables racontées par un pinceau, toutes les magnificences tombées de l'esprit et de la main du Primatice ! Ainsi métamorphosés par une collaboration glorieuse, par le génie et la royauté, les Déserts de Louis IX abritèrent pendant une belle partie du siècle de François 1er toutes les grandeurs qui régnaient en France et en Europe, les princes puissants, les soldats héroïques, les artistes célèbres, les savants illustres, les poètes heureux et les femmes d'élite I Je viens de nommer Louis IX: eh bienl

marciions encore nous irons saluer l'ombre du roi saint

Louis, au pied d'une petite colline oue l'on appelle la Roche-qui-jdeurc,

LE CHASSEUR d'oMBRES 105

L'ombre de saint Louis se fit enteiidre. Pierre Marcou ne trouva rien de mieux à faire, en attendant la veuve du royal fantôme, que de raconter l'histoire d'une apparition et d'un miracle. Il commença par me dire et par me jurer que son histoire était vraiment historique; il prit la peine de me citer textuellement deux ou trois pages d'un vieux livre qui n'a jamais été imprimé.

— Un jour de l'année 1239, Louis ÏX se promenait au bras de son fils dans cette forêt qui n'était pas encore percée pour la chasse. Il voulut se reposer un instant; il alla s'asseoir au pied d'une petite montagne, autour de laquelle il n'y avait que de la désolation et du silence. Il eut peur de ce coin de terre, dédaigné par les hommes, oublié par Dieu ; il se releva bien, et au même instant il crut entendre le bruit d'une goutte d'eau qui tombait sur le sable: il tourna les yeux vers le sommet de la montagne, et il aperçut un homme, un homme qui pleurait en chancelant. Une voix terrible, formidable, cria soudain à cet homme désolé, à ce voyageur épuisé: Marche! marche !

— Était-ce donc le Juif-Errant? le Juif-Errant à Fontainebleau?...

— Le Juif du Calvaire marcha et disparut; alors, par un enchantement céleste, le rocher qu'il avait mouillé de ses pleurs laissa tomber une goutte d'eau qui devait être éternelle, une larme que l'on peut voir se détacher encore du sommet de la Roche- qui-pleure. Après une pareille rencontre eî un pareil miracle, Louis IX se hâta de purifier la résidence d'un roi chrétien, en y fondant un hôpital et deux chapelles. Il daigna visiter avec toute sa cour la Roche-qui-pleure :

**106 LE CHASSEUR d'oMBRES

il s'agenouilla ; il écouta longtemps le bruit de cette goutte d'eau qui était, par son indulgence, une larme tombée des yeux d'un coupable; il pria pour l'homme maudit, en songeant que le pécheur qui avait pleuré s'était repenti. C'est peut-être le souvenir de ce prodige, de cette goutte d'eau, de cette larme, qui attire plus d'une fois l'ombre du roi saint Louis dans la solitude de ses Déserts.

Pierre Marcou poussa un cri de joie, à demi étouffé par un secret sentiment de respect; il frappa légèrement sur mon épaule, et il me dit en me montrant du doigt la colline merveilleuse, le rocher du Juif-Errant :

— Vous jouez de bonheur... J'aperçois le fantôme de Louis IX ! Et pour que rien ne manque à votre bonne fortune, saint Louis n'est pas seul : je reconnais, auprès du pieux monarque, des ombres qui n'ont pas la coutume de lui faire cortège, des hôtes du palais de Fontainebleau, des souverains qui ne personnifient pas précisément dans l'histoire la dévotion, la piété, l'enthousiasme religieux : Henri IV, Louis XIII, le cardinal de Richelieu, Louis XIV et Louis XV; suivez mon regard et ma main... les voyez-vous?...

— Je les vois, et môme je les entends! Saint Louis murmure une prière pour le triomphe, de la religion. Henri IV se rappelle tout haut sa dernière entrevue avec le duc de Biron, un serviteur équivoque dont il flt abattre la tète. Le cinquième acte du drame se joua presque tout entier dans le palais de Fontainebleau; le bourreau ne frappa le traître que dans l'enceinte de la Bastille. Louis XIII se raconte à lui-même, assez tristement, le front incliné, avec un sourire mélancolique, une brillante cérémonie qui eut lieu dans cette résidence royale : la création de quarante-neuf chevaliers de l'ordre du Saint- Esprit. Le cardinal de Richelieu improvise un cruel cha-

LE CHASSEUR d' OMBRES . 107

pitre d'histoire, une impitoyable scène de comédie, sur les incidents comiques et sérieux de sa fameuse journée des dupes. Louis XIV se fait assez modeste pour se vanter d'avoir donné au palais de François 1er un appartement composé de cinq pièces, et tout rempli de ces petites merveilles que l'on appelle des meubles de Boule. Cet appartement était la profane retraite de M^^ de Maintenon. Enfin/le roi bien-aimé, Louis XV, oublie le Parc-aux- Cfr/i, . pour se souvenir d'avoir épousé à Fontainebleau Marie Leczinska,- la fille de Stanislas roi de Pologne.

— C'est bie» ! me répondit sévèrement Pierre Marcou ; mais, vous n'avez point parlé, ce me semble, à propos de Richelieu, d'une sombre apparition que fit un jour ce ministre dans la forêt de Fontainebleau. Cette forêt vit passer en 1G42 une espèce de chambre mobile, une immense litière portée par dix-huit gardçs-du-corps. Cette chambre contenait un lit, une table^ une chaise, un médecin et un ministre ; le médecin était assis, le ministre était couché : ce ministre n'était rien moins que le cardinal de Richelieu qui s'en allait mourir à Paris.

Je m'inclinai pour rendre hommage à la science historique de Pierre Marcou ; le chasseur d'ombres oublia ma faute : il se reprit à me sourire et la chasse continua.

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