VIII
— Marchez doucement sur la pointe des pieds, me dit Pierre Marcou; ne troublez point... n effrayez point ce joli fantôme qui joue là-bas, devant nous, au milieu du sentier : c'est l'ombre d'une belle enfant que la mort a rendue raisonnable; elle était folle, dans la vie f Quand elk m'aperçoit, le soir, dans la forêt, elle se cache, elle s'en-
fuit... Elle a honte de sa folie, la plus singulière et la plus poétique folie de ce monde !
— Comment se nommait cette folle ?
— Elle se nommait Jeanne ; elle était notre voisine, dans le village d'Avon; elle avait seize ans tout au plus; au temps où elle avait encore sa raison, elle adorait ma fille.
— Puisqu'elle adorait votre fille , parlez - moi de Jeanne...
— C'est toute une histoire : la voici bien simplement. Le premier peut-être dans le pays, je devinai la folie de Jeanne, une folie qui commença par être calme, chaste, réservée, sentimentale, presque muette, comme la mélancolie. Jeanne ne comptait plus dans la grande famille de ce monde; elle n'était encore une créature humaine que pour les yeux et le cœur de sa mère. Les paysans se moquaient de Jeanne. Le chien du logis la regardait avec dédain. Les oiseaux eux-mêmes venaient la braver : ils avaient la confiante audace de se poser sur sa tête avec un petit ramage de mépris.
On consulta un médecin célèbre ; le savant recommanda trois remèdes fort innocents, les seuls qui réussissent parfois en pareil cas : le temps, le grand air et la liberté. On permit donc à la folle de courir dans la forêt, de sourire, de se taire et de pleurer.
On espérait beaucoup, pour la jeune malade, de la douceur, de l'influence du printemps, qui se faisait bien attendre; le printemps fut de retour enfin, et la folie do Jeanne prit tout à coup un caractère nouveau : au lieu do sourire, la folle se mit à rire tout à fait; au lieu de s? taire, elle se mit à babiller bien ou mal, avec tout le monde ; au lieu de négliger sa parure, elle demanda chaque jour ses belles hardes du dimanche ; elle s'cndiraancha de
son mieux ; elle devint coquette : sa coquetterie était presque raisonnable.
Un soif;, elle dit à sa mère:
— J'ai vu le soleil!
Sa mère lui répondit en l'embrassant :
— Hélas ! Jeanne, le soleil s'est montré aujourd'hui assez beau, assez éclatant pour que chacun ait pu le voir et l'admirer !
— Oui, répliqua la folle... mais je l'ai vu de près, comme je vous vois en ce moment... et il m'a parlé !
— Et qu'a-t-il daigné te dire, ma pauvre fille?
— Il m'a dit qu'il m'aimait... il m'a promis de se marier avec moi !
— A quand la noce, Jeanne ?
— Dès que ma corbeille de mariée sera faite... Et c'est le printemps qui la fera !
N'était-ce point là une ravissante folle? Il semblait à Jeanne que le radieux fiancé, l'éblouissant époux rêvé par sa folie, avait commandé à la nature entière l'écrin magnifique et les superbes présents de la mariée ; elle se plaisait à regarder tous les biens de la terre, toutes les beautés du ciel, tous les trésors naturels de ce monde, comme une richesse qui devait lui appartenir : à ses yeux, le printemps était un artiste admirable, un magicien infaillible, que le soleil avait chargé de lui fournir une merveilleuse corbeille de mariage !
Une pareille hallucination, qui me paraît, à vrai dire, une extravagance bien douce et bien consolante, servit à rendre Jeanne un speu plus folle, mais aussi un peu plus heureuse. Elle vivait joyeusement, orgueilleusement, dans l'attente de ce qu'elle appelait, comme toutes les demoiselles à marier, le plus beau jour de la vie; elle rêvait délicieusement de son amour, de son bonheur, de sa puis-
dlO LE CHASSEUR D OMBRES
sance, de son futur époux qui était encore occupé dans le ciel.
La folie de Jeanne avait des caprices charmants, des traits de caractère incroyables. Quand elle avait ramassé, le matin, de l'herbe, des fleurs, des petites branches, — c'était le soleil qui lui avait envoyé un bouquet; lorsqu'elle entendait le chant des oiseaux, — c'était le soleil qui lui faisait donner une sérénade; si un rayon de lumière pénétrait dans sa petite chambre à travers les rideaux, — c'était le soleil qui lui adressait un regard et une caresse! Un jour, de grand matin, on trouva cette bienheureuse Jeanne qui posait sa jolie bouche sur des fleurs encore mouillées de rosée ; on l'interrogea : elle répondit qu'elle recueillait les larmes du soleil... Le soleil venait de la quitter, en pleurant, pour aller éclairer le monde ! Si le soleil l'avait écoutée, le monde n'aurait pas vu clair, ce jour-là.
Jeanne, qui était l'amoureuse bien-aimée du soleil, imagina, sans le vouloir, sans le savoir, de célébrer son bonheur, ses espérances, son avenir et son amour; elle procéda à la faQon des simples amoureux d'ici-bas, des poètes sensibles de la terre, et un jour qu'elle se croyait seule dans sa chambre, au coucher du soleil, elle se prit à chanter les paroles suivantes, sur un air qui avait quelque^hose de vraiment céleste :
Moi, la pauvre délaissée,
Que le monde^n repoussée,
Oui. je suis la finiicéc
Du soleil qui m'aime tant I
Chaque rayon de lumière.
Qui viciil du ciol ù la lorrc,
M'ai»|)Oi'lc avec du myslt-re
Un baiser de mon amant ! ^
Chaque feuillf*. rh;i(|ue rose,
Chaque (leur nouvelle, écloso
LE CHASSEUR D OMBRES ili
Sous les caresses du jour, Jusqu'au papillon qui vole, Tout est pour moi sa parole, Son regard et son amour !
Et je m'endors, encensée Par Dieu même, et sa pensée Me berce jusqu'au réveil...
Car me voilà fiancée, Oui, fiancée au soleil !
Quand la nuit est moins profonde Il me quitte pour le monde Qu'il réveille et qu'il inonde A grands flots d'or éclatant !
Et moi, la bouche posée Sur les fleurs de ma croisée.
Je cueille et bois la rosée...
Fleurs qu'il verse en me quittant!
Et de sa part, pour me plaire.
Les oiseaux viennent me faire Des chants qui ne cessent pas, Jusqu'au soir ou dans ma couche Le soleil revient, se couche.
M'embrasse et dort dans mes bras!
Et puis, je rêve, encensée Par Dieu même, et sa pensée Me berce jusqu'au réveil...
Car me voilà fiancée, Oui, fiancée au soleil !
Jeanne mourut avec toute sa belle folie, en souriant à son fiancé, dans un jardin, sur un véritable lit de fleurs; elle mourut bien fîère et bien heureuse, les yeux fixés sur le soleil couchant qui venait, disait-elle, à sa rencontre!
dl2 LE CHASSEUR d'oMBRES
Au moment où ma fille lui ferma les yeux^ il n'y avait plus de soleil. Un petit enfant, qui connaissait la folie de Jeanne, se prit à dire en regardant la morte: Les voilà mariés... Ils sont ensemble!
— Tenez, me dit le chasseur d'ombres, voici une autre belle folie d'amour... Regardez bi:n ce fantôme qui joue avec un couteau ensanglanté 1... 11 a beau essuyer ce couteau avec sa bouche... le sang reparaît toujours! Ce petit malheureux a commis un grand crime, un crime abominable... mais, vous le dirai-je bien bas?... je ne peux m'empêcher de lui sourire, et de lui pardonner... presque! L'histoire di Maclou Gérard est romanesque, poétique et touchante; je m'en vais vous la raconter. Oh! oh! il me salue encore, comme tous les soirs!... Je lui rends son salut, parce qu'il a aimé!...
« Ce Maclou Gérard, reprit le chasseur, n'était qu'un simple villageois; mais ce villageois n'avait pas toujours vécu dans la petite ferme de son père : rien en lui n'appartenait aux coutumes, à l'ignorance, à la grossièreté du village.
» A rage de dix ans, Maclou Gérard ftit installé dans l'opulente demeure d'un homme très-charitable, dans le château de M. de Laborde, un des plus riches propriétaires du département. D'abord, le protecteur résolut de faire de son petit protégé une créature utile et fidèle, un de ces hommes de confiance qui s'attachent pour toujours aux intérêts et aux affections d'une famille, un de ces domestiques si rares, si précieux, qui naissent, qui vivent et qui meurent dans l'intimité officieuse, dans la servitude paternelle du logis; un peu plus tard, l'excellent M. de Laborde eut pitié de cet enfant qu'il aimait déjà d'une douce affec-
tion, d'une tendresse véritable^ et il se promit, la main sur le cœur, de laisser tomber sur son avenir les bienfaits de l'éducation, de l'intelligence mondaine et de la fortune.
» Maclou Gérard devint l'enfant gâté de la maison, c'està-dire un grand personnage qui marchait avec orgueil, en commandant à tout le monde, bras dessus, bras dessous avec M"*' de Laborde, la jolie fille de son bienfaiteur.
» M'1'5 Marie de Laborde avait justement le même âge que Maclou Gérard; ils furent élevés ensemble dans le château, avec les mêmes soins, sous la surveillance des mêmes maîtres, et ils s'aimèrent tout de suite comme un frère et une sœur, en attendant le jour de leur majorité amoureuse.
» A seize ans, M"e Marie de Laborde était une personne charmante, et Maclou Gérard était, sans contredit, un jeune homme plein d'esprit, un jeune homme vraiment distingué : le paysan avait cédé la place à un fils de famille bien élevé; Maclou savait parler le grec et le latin, beaucoup mieux que le curé du village lui-même ; il connaissait la peinture et la musique; il dansait aussi bien que danseur du monde, et il tournait les vers badins à la manière des poètes d'autrefois.
» M. de Laborde devina, un peu trop tard, la faute qu'il avait commise en élevant si haut un pauvre diable, et il essaya de réparer sa sottise, avec une sottise nouvelle qui avait quelque chose d'étrange et de passablement odieux... — L'amour mutuel des deux enfants n'était plus un mystère pour personne; déjà les commères donnaient à M"e Marie le nom et le titre de madame Maclou Gérard; le magister, le médecin, le bedeau, le percepteur, tous les esprits forts de l'endroit s'amusaient à marier, de confiance et par anticipation, la fille d'un opulent propriétaire avec le fils d'un misérable fermier ; hélas ! ces bonnes gens allaient trop vite : leurs secrètes pensées, leurs sympathies.
114 LE CHASSEUR D OMBRRS
leurs espérances avaient compté sans la fortune, sans l'injustice et sans l'orgueil de M. de Laborde!
)^ Au lieu de sourire et de tendre la main à son élève, à son ami, à son protégé, M. de Laborde se prit à crier, à jurer, à tempêter contre Maclou Gérard; il lui rappela son humble origine, son installation au château, son enfance, son éducation gratuite, et il osa lui reprocher son ingratitude; de l'ingratitude! mon Dieul... parce qu'il rendait hommage à la beauté, à la sagesse et au mérite d'une jolie fille de seize ans! Enfin, M. de Laborde insulta Maclou Gérard, comme l'on insulte ^'ordinaire un faquin ou un vagabond : et puis il le chassa du logis, comme l'on chasse un valet insolent ou un serviteur infidèle !
» Ce n'est pas tout : M. de Laborde lui imposa les conditions suivantes, que Maclou Gérard accepta sans protester, sans murmurer, sans avoir le courage de se plaindre.
» — Monsieur, dit le maître impérieux, vous irez habiter, dès ce soir, la nouvelle ferme que je donne à votre père, bien loin d'ici, à trois grandes lieues du château!
» — Oui ! répondit aussitôt le malheureux Maclou Gérard.
)) — Vous ne chercherez jamais à revoir ma fille?
» — Jamais !
7) — Vous ne remettrez jamais le pied dans ce village ?
» — Jamais t
» — J'exige plus encore de votre repentir et de votre soumission...
T> — Vous plaît-il que je meure?
» — Non; vous vivrez... c'est voire affaire! seulement, vous ne dépasserez jamais la lisière de la forêt.
)) — Jamais !
» — S'il vous arrive, tôt ou tard, de rencontrer Marie... M"« de Laborde, vous me promettez de ne point lui parler, de ne point la regarder ?
D — Je serai aveugle ! je serai muet !
» — Allez donc... je vous pardonne !
•S) Le soir même, Maclou Gérard se dépouilla de ses beaux habits d'emprunt, qu'il devait à l'orgueilleuse générosité de M. de Laborde ; il se hâta de revêtir le grossier accoutrement de son village, et le lendemain le jeune poëte du château se réveilla paysan, dans la triste et obscure habitation de son pauvre père.
» Durant le premier mois de son séjour dans la ferme, Maclou Gérard s'efforça de suivre les modestes conseils de sa conscience : il se condamna de gaieté de cœur à toutes les privations, à tous les travaux, à toute la rudesse de la besogne villageoise. Il avait le talent de manier une plume : il se mit, sans hésiter, à manier une bêche; il avait appris à labourer , jusque-là, le domaine de l'histoire et de la poésie : il se mit bravement à pousser la charrue dans le désert stérile des bruyères : il s'était assis autrefois à la table des bienheureux de ce monde : il daigna s'asseoir sur un escabeau et il consentit à manger à la gamelle, avec ses camarades, avec ses égaux ; il avait vu de près le bonheur, et il ne craignit point de sourire à l'infortune; il avait fait les songes les plus magnifiques, et il se consola des tristesses du réveil en attendant des jours meilleurs et en espérant de nouveaux rêves !
y> Il n'en fut pas ainsi bien longtemps : malgré toute sa résolution, malgré tout son courage, Maclou Gérard se laissa vaincre, et il mourut en vivant toujours, si je puis le dire, dans cette lutte des regrets contre les devoirs, de l'amour contre la pauvreté et de l'imagination contre la conscience I Bientôt, sa force et sa volonté s'épui§èrent
ii6 LE CHASSEUR D OMBRES
à la peine et à la fatigue; son père commença à s'inquiéter du repos et de la vie de ce malheureux enfant. Maclou Gérard devint inquiet, morose et chagrin ; il était abattu jusqu'à la faiblesse, il se troublait sans motif, il parlait aux arbres, aux animaux et aux fleurs; souvent il s'avisait de rire et de pleurer tout à la fois ! Un jour, Maclou Gérard trouva qu'il était plus facile de mourir que de souffrir, et il résolut de se brûler la cervelle : par bonheur, un souffle mystérieux glissa tout doucement sur la poudre, et la poudre mortelle s'envola ; une main invisible poussa l'arme qu'il tenait dans ses mains, et l'arme roula sous ses pieds;
Gérard était fou, et la folie empêcha le suicide
ï> Certes, la folie de Maclou Gérard n'était point une démence furieuse, une de ces monomanies homicides qui en veulent, à chaque instant, à la sûreté et à la vie des personnes. Non ! l'extravagance de ce jeune homme était calme, tranquille, douce, triste et résignée. Il se mit à babiller tout seul, à babiller peut-être avec un interlocuteur invisible, avec un ange, avec un dieu ou avec une charmante fetiime qu'il avait adorée; il se mit à s'éloigner, en secret, de la maison de son père, et il s'enfonçait le jour et la nuit dans ces sombres forêts qui couvrent, j'allais dire qui peuplent l'immensité de cet admirable pays. Maclou Gérard était fou à la façon des maniaques et des mélancoliques; chez lui, les sentiments parlaient plus haut que les idées; le cœur avait absorbé l'esprit; enfin, le malheureux ou le bienheureux fou puisait, dans son malheur, assez de raison pour être libre, assez de folie pour sentir encore et ne plus penser ! — Il était si peu ce qu'on appelle un homme raisonnable, que les jeunes filles de l'endroit l'embrassaient en souriant, sans rien désirer et sans rien crain dre de ses innocentes caresses; il était si bien ce qu'on appelle un fou, qu'il se vantait d'entendre tous les matins des
LE CHASSEUR D'OMBRES il7
oiseaux qui parlaient la langue latine. Ces oiseaux arrivaient, à tire-d'aile, du beau siècle d'Auguste, et ils gazouillaient les plus jolis vers d'Horace et de Virgile ; il était si bien ce que l'on appelle un insensé, que les enfants, les vilains enfants du village, le poursuivaient sans cesse de leurs clameurs, de leurs injures et de leurs frondes. On lui disait de valser à la mode de la ville, et le pauvre malade se prenait à tournoyer en cadence, en ayant l'air d'entraîner dans ses bras, de presser sur son cœur une belle valseuse, absente pour tout le monde, présente pour lui seul ; on lui disait de chanter, et soudain il se prenait à fredonner une chanson qu'il avait composée dans un accès de folie, qui était sans doute un doux souvenir, un doux reflet de ses anciennes rêveries de poëte !.. » Voici cette chanson :
« Qui, le matin, à la chasse, De son nid, s'il voit sortir Un petit oiseau qui passe, Dans sa main le f\ùt venir?...
Oui, c'est Maclou l'innocent, Maclou, le fou du village, Oui, c'est Maclou le sauvage, Qui pleure et rit en chantant !
Et le soir, dans nos familles.
Qui soit faire, h ses chansons, Pleurer les petites filles, Rire les petits garçons?...
Oui, c'est Maclou l'innocent, Maclou, le fou du village.
Oui, c'est Maclou le sauvage, Qui pleure et rit en chantant !
Quand, de son aile brillante, ^ Un papillon fuit tout fier.
Ainsi qu'une fleur volante Qui va le cueillir dans l'air ?...
Oui, c'est Maclou l'innocent, Maclou, le fou du village, Oui, c'est Maclou le sauvage, Qui pleure et rit en chantant !
j) Un insensé, qui déraisonne en prose et qui écrit des vers à peu près raisonnables, n'est-ce point là le spectacle mystérieux d'un phénomène fort étrange?
» Eh mon Dieu! l'inspiration poétique n'est-elle pas un accès de fièvre, une ivresse, un véritable délire? — Les songes ne viennent-ils point du ciel, à l'insu de l'homme qui s'endort et qui rêve? Pourquoi la poésie ne viendraitelle pas de la même façon aux malheureux qui ressemblent à Maclou Gérard, à ces infortunés dont l'esprit s'affaisse tout à coup et dont la raison sommeille ? — Une école religieuse a voulu voir dans la folir un éblouissement causé par le mirage de quoique vision céleste. En pareil cas, nous at-on dit, c'est Dieu lui-même qui daigne visiter un homme et qui l'aveugle, en l'inondant des flots de son étincelante lumière... Eh bien! Maclou Gérard, visité par Dieu peutêtre, avait conservé, des splendeurs et des harmonies de la visite divine, un peu de sentiment, d'enthousiasme, d'extase et de poésie I
T> La folie de Maclou Gérard dura deux ans.
> Un jour, M"c Marie de Laborde , que vous n'avez point oubliée, apparut tout à coup dans la maison de Maclou Gérard. Sans doute, elle eut bien de la peine à reconnaître son ami, son frère, son amoureux d'autrefois, dans ce jeune homme si faible et presque mourant, dans ce pauvre diabl • qui la regardait bouche close, avec toutes les apparences de l'ébahissement et de l'idiotisme. Mi'e de
Laborde n'avait ignoré ni le désespoir, ni la douleur, ni la folie de Maclou Gérard, mais jamais elle n'avait deviné le désolant spectacle qui l'épouvantait en ce moment. Pâle, chancelante, éperdue, à force d'émotion et de terreur, Marie s'agenouilla sur le carreau de la chambre ; et, comme une coupable qui s'humilie, qui demande grâce, elle baissa tristement la tête et se prit à pleurer!.. Alors Gérard se leva en souriant; il s'approcha de la jeune fille; à son tour il se prosterna devant elle, et du bout de ses lèvres émues, de ses lèvres tremblantes, il s'efforça d'essuyer ou de recueillir quelques larmes!...
» Vous me reconnaissez donc? lui demanda vivement M*'e (Je Laborde? eh bien ! tant mieux !... car je viens vous voir, vous parler et vous sauver, entendez-vous? Mais d'abord, viens çà, près de moi... que je t'embrasse et que je te gronde! Je t'embrasserai ! parce que je t'aime, et je te gronderai, parce que je te déteste!...
» — Pourquoi? répondit Gérard à voix basse, et en se laissant embrasser.
ï — Je vais te le dire : l'autre jour je m'étais égarée; j'avais tant couru que j'arrivai, sans m'en apercevoir, sur la limite de la forêt ; bientôt, j'aperçus un jeune homme au beau milieu d'une prairie, de ce côté du village : autour de lui, sur sa tête, à ses pieds, partout, voltigeaient des oiseaux qui n'avaient point peur et qui chantaient! J'appelai aussitôt: Maclou! Maclou!... Mais l'ingrat me regarda sans mot dire ; les oiseaux s'envolèrent, et il disparut avec eux !...
» — C'est vrai!...
D — Écoute-moi bien, ami. Tu ne sais pas?... Ton veut me marier ! Oui, l'on veut m'obliger à devenir la femme d'un grand seigneur que j'ai vu deux ou trois fois seulement, dans les réunions de la ville : c'est un homme très-
poli, très-empressé, très-galant ; il me regarde, il me salue et m'admire; il m'adresse à chaque instant des flatteries qu'il appelle des éloges ; il me dit qu'il m'aime, qu'il m'adore, qu'il se meurt d'amour pour moi... Enfin, c'est un homme tout à fait ridicule, tout à fait insupportable, et je le hais! Es-tu content?
» Maclou Gérard ne répondait rien à toutes ces charmantes paroles; il se contentait de regarder Marie, de l'écouter, de lui sourire, et Mi'c de Laborde continuait toujours à parler :
j) — Sois tranquille, va ! mon père veut me marier le plus tôt possible; mais je ne suis pas sûre de le vouloir, et tout n'est pas dit sur l'époque probable de mon mariage avec M. de Lachapelle... D'ici là, je tâcherai de mettre à profit un grand projet qui intéresse notre bonheur, et qui réussira, je l'espère! Désormais, je viendrai te voir en secret; souvent, très-souvent; un de nos amis, un médecin célèbre, te visitera chaque jour, par mon ordre : grâce à lui, grâce à son dévouement et à ses lumières, te ne souffriras plus; tu recouvreras ta force, ton courage, ton esprit et ta raison d'autrefois ; bon gré, mal gré, il faudra que mon père consente à te recevoir au château ; il te pardonnera, il te rendra son estime, son amitié, toute sa bienveillante protection; je t'aimerai, tu m'aimeras toujours, n'estil pas vrai? Et nous serons heureux 1 — 11 est déjà tard, ami: séparons-nous; adieu, à revoir, à demain!... Et moi qui allais oublier... Vraiment, je suis folle! Tiens, Maclou, voici un petit présent, un petit souvenir que j'ai acheté à ton intention...
> — C'est un couteau ! balbutia Gérard.
> — Oui, un joli couteau, avec ton chiffre et le mien; tu vois : il a une chaîne d'argent, et de cette façon tu pourras l'attacher à ta boutonnière...
* — Hélas! répondit le pauvre fou, un pareil présent, c'est une chose terrible, à ce que l'on assure, pour toutes les affections de ce monde ; quand on nous le donne, un couteau ne manque jamais de nous porter malheur !.. l\ ne faut pas me le donner: il faut me le vendre... Prenez donc cette pièce de monnaie; vous m'avez vendu un couteau : je vous l'ai payé, et nous sommes quittes !
» — A la bonne heure ! on me disait qu'il était fou... mais je le trouve tout à fait raisonnable !
» — Vous plaît-il que je vous accompagne... à distance?
7> — A distance?... A mon bras, Maclou, au bras de ton amie et de ta femme!... Viens vite, et que le ciel nous, conduise toujours ensemble !
» n était environ six heures du soir; Maclou Gérard et Marie se mirent en route, et bientôt ils <;rrivèrent bras dessus, bras dessous, au petit sentier de la Gaffe : la Gaffe est une espèce de torrent qui roule dans un vallon. Le petit sentier dont je parle est si étroit, si étroit, que deux personnes pourraient à peine y marcher de face, et Maclou Gérard eut le soin de faire passer devant lui M^c Marie de Laborde.
» — Halte-là! s'écria tout à coup l'insensé, en s'arrêtant au milieu de ce difficile passage; quel est cet homme qui a nom M. de Lachapelle ?
» — Vous le savez bien, Maclou ; c'est le mari que mon père me destine !
» — Comme votre main tremble?... Est-ce que vous peur?
» — Moi?... Quelle idée!... J'ai froid, voilà tout.
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> — Vous voulez donc épouser ce misérable millionnaire?
7> — Je vous l'ai déjà dit : jamais!
» — Vous mentez ! vous l'épouserez demain, ce soir, cette nuit... s'il me plaît de vous accorder mon consentement... Et, par malheur, je le refuse ! Vous n'épouserez pas M. de Lachapelle!
» — Je l'espère bien !...
)) — Et même vous ne le verrez plus !
» — Vous vous trompez, Maclou : il habite le château depuis quelques jours, et je le verrai sans doute avant une heure.
» — Vous ne rentrerez plus au château !
yy — Qu'est-ce à dire, mon ami?...
D — Vous m'avez trompé, vous m'avez abandonné, et je suis forcé de vous punir !
» — Mon Dieu ! mon Dieu!... laissez-moi!...
» — Vous m'avez apporté un couteau, et je suis forcé de m'en servir !
» — Maclou! Maclou! laissez-moi... ou je crie!
» — Personne ici pour vous entendre.
» — Au secours !... mon père, au secours!,..
y> — Personne ici pour vous secourir.
» — A moi! à moi !... je suis perdue... l'on m'assassine... je me meurs !
» — Oui, oui, criez toujours, et mourez!
» Au même instant, Maclou Gérard frappa d'un coup de couteau M"« Marie deLaborde, et il la poussa ensuite sur le bord du sentier, et la jeune fille alla rouler et disparaître dans le torrent.
€ Voici le comble de la folie : le meurtrier se prosterna aussitôt la face contre terre; il. regarda bien attentivement au fond delà vallée, au fond du précipice; il se mit à ramasser de petites pierres, à cueillir de petites fleurs, et il
LE CHASSEUR d'oMBRES 123
les jeta, une à une, dans les eaux de la Gaffe, en murmurant dune voix sourde :
» — Marie! voulez-vous encore épouser M. deLachapelle? Voilà déjà votre bouquet de mariée !
» — Marie ! à quand la noce ? Voilà déjà les perles de votre parure 1
j> — Marie! voilà des bijoux, des colliers, des étoffes précieuses, des parfums, tous les trésors de votre corbeille de mariage...
» Et le malheureux continuait à jeter dans le gouffre du torrent de l'herbe, des cailloux et de la poussière !
j) Par bonheur, un homme, un ange gardien avait suivi les deux amoureux : c'était le brave Gérard, précisément le père de l'assassin; Gérard se précipita dans la Gaffe... et Dieu merci ! M"e Marie de Laborde vit encore. Elle se porte bien; elle a tout oublié ; elle a épousé le grand personnage qui lui faisait horreur. Quant à Maclou, vous le voyez : c'est un mort qui se souvient d'avoir voulu tuer une femme avec un petit couteau. Jamais je ne l'ai vu babiller avec les ombres de la forêt... Je me trompe, il babille quelquefois avec un autre fou, un autre idiot, un autre innocent du pays. Bon! les voilà tous deux... Ils se tendent la main! Je me demande ce qu'ils peuvent se dire... Ils ont pourtant l'air de se comprendre ! »
— Cet autre fou n'avait qu'un seul nom que lui avait donné sa mère : L Innocent. La pauvre mère disait de son fils que c'était un joli enfant^ âgé de trente ans.
L'Innocent était grand, élancé, bien fait : il avait le corps d'un beau jeune homme. Son intelligence était mal venue, faible , chancelante : c'était l'esprit d'un enfant malade.
Chez lui, l'idiotisme avait tué les sentiments et les idées de son âge : il vieillissait comme tout le monde; mais son caractère, ses goûts, ses habitudes avaient gardé toute la simplicité; toute l'innocence de la vie enfantine. La folie avait dit à l'enfant : Tu n'iras pas plus loin! L'enfant avait obéi, sans le savoir, à cette voix impérieuse, et le pauvre idiot donnait chaque jour, suivant une expression de sa mère, le triste et plaisant spectacle des enfantillages d'un homme.
Dans le village d' Avon, où on l'avait placé chez une vieille parente, l'Innocent faisait la chasse aux oiseaux, avec un peu de sel dans la main; il découpait sérieusement des images; il cherchait des nids; il inventait des jeux pour les filles, et il jouait pravement au soldat avec les garçons. Il sautait à la corde; il gambadait avec les petits chiens; il dessinait des bonshommes sur tous les murs du village; il s'attelait, dans la campagne, à la ficelle d'un cef-volant; parfois il allait à l'école, avec des écoliers qui avaient l'âge de son esprit; il fallait souvent l'arracher aux amusements des bambins, pour lui faire la barbe.
L'Innocent avait une grande passion, bien innocente : il adorait la musique! Une petite mendiante, une petite musicienne, venait tous les dimanches dans le pays, pourchan ter, en s'accompagnant de la guitare, à la porte des guinguettes. Dès qu'elle prenait son instrument, l'idiot s'asseyait devant elle : il écoutait la guitariste, en rougissant, en tremblant de plaisir; il songeait à peine à essuyer ses grosses larmes; il tressaillait, il s'agitait, il avait la fièvre; il se pendait, si on peut le dire, aux cordes de la guitare et aux doigts qui les faisaient chanter; enfin, au dernier son de l'instrument, il se relevait tout d'un coup, sur la pointe des pieds, les regards tournés vers le ciel, comme s'il eût essayé d'atteindre la note disparue, en la suivant des yeux, du geste, de l'oreille et du cœur.
Lorsque l'Innocent fut mort, tous les petits garçons et toutes les petites filles du village voulurent l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure. Ces petits êtres n'avaient rien encore de la cruelle petitesse des hommes : on devinait aisément qu'ils savaient regretter un ami, un enfant, un de leurs semblables; ils étaient bien tristes, ils ne disaient mot, ils ne songeaient plus à jouer.
Marcou me précédait silencieusement dans un petit sentier qui conduit au massif d'Avon; il rêvait assurément au fantôme bien-aimé de sa fille, à cette ombre charmante qui fuyait le monde, à cette âme oublieuse qui dédaignait la folie de son père. Le bruit lointain d'une fanfare fit tressaillir tout à coup ce pauvre rêveur; il s'arrêta, baissa la tête comme pour mieux écouter, et me dit en se tournant vers moi :
— Je n'entends que le bruit des trompettes ; le vent aura sans doute emporté le bruit des tambours ! Chaque soir, à la même heure, tambours et trompettes annoncent aux fantômes de la forêt l'apparition d'une ombre glorieuse, l'ombre du premier empereur! Venez çà, sur ce tertre... nous la verrons passer.
L'ombre de l'Empereur passa probablement tout près de nous. Pierre Marcou agita son chapeau au-dessus de sa tête; ses yeux étincelaient ; sa bouche, qui ne disait mot, avait l'air de pousser des cris d'enthousiasme.
— Où peut aller ainsi l'Empereur? demandai-je à Pi^e Marcou ; où va t-il, chaque soir, à la même heure, à trav^ cette forêt? •
— Il s'en va secrètement dans le palais de Fontainebleau : il prend sans doute quelque plaisir à revoir la Galerie de
François l^%o\i il épousa, dans tout l'éclat de sa puissance et de sa gloire, une archiduchesse d'Autriche : l'allée de l'Étang où il se promena avec un pape; le jardin anglais qu'il lit dessiner par l'architecte Hurtaut; la petite chambre où il signa son abdication, et cette cour du Cheval-Blanc où il salua la Grande Armée, pleura sur son drapeau, baisa l'aigle impériale, embrassa le général Petit, et légua au monde entier le souvenir des Adieux de Fontainebleau. J'ai vu tomber et s'abîmer dans les gouffres de l'histoire bien des grandeurs souveraines ; j'ai vu, çà et là, dans l'étude et dans la comtemplation des siècles, bien des chutes profondes, des infortunes éclatantes, des douleurs infinies; j'ai aperçu des rois écrasés sous les débris du trône, des grands hommes de guerre qui succombaient dans la bataille en devinant la victoire; d'illustres innocents qui mouraient de la main du bourreau , des princes exilés par leurs peuples, des martyrs exilés qui s*en allaient vers Dieu par la route de l'échafaud; mais rien dans les livres, rien de solennel , de douloureux et de terrible ne m'a plus ému, plus eiïrayé, plus remué, que le spectacle de ce dénoûment d'une tragédie impériale I
Pierre Marcou ne songeait plus à sa fille : il vivait tout entier dans l'histoire et dans la mémoire de l'Empereur ; il ne pensait qu'à ce demi-dieu tombé qui avait été une des grandes impressions de son enfance, et tïui était encore une des grandes émotions de sa vie.
— J'étais bien jeune, reprit-il en essuyant une larme
Je n'étais qu'un enfant, à l'heure suprême dont je parle; eh ^en ! je sentis au fond de mon coîur le retentissement de ce Ijaiscrque la gloire attristée venait de donner à un drapeau, à une aigle, à une armée, à une nation. Aussi, jugez de ma joie, lorsqu'un beau matin, à mon réveil, j'entendis parler de la résurrection de l'Empereur! Oui, l'Empereur
avait brisé son sépulcre de l'île d'Elbe; il avait trompé la vigilance de ses gardes; il avait retrouvé ses apôtres, ses amis fidèles; il s'était de nouveau montré au peuple; il avait traversé la France; il avait frappé, la veille encore, à la porte du palais de Fontainebleau! — Et le jour où l'on parlait de la sorte, l'Empereur était déjà aux Tuileries, sur son trône!... Plus tard, je me suis demandé bien souvent si c'était là une fable, un roman, un poëme ou une histoire!
Singulier rapprochement dans les idées, dans les souvenirs, dans les illusions d'un pauvre visionnaire! Nous
avions fait à peine trente pas dans le sentier, après ]e passage de l'Empereur, lorsque Pierre Marcou s'avisa de reconnaître deux ombres qu'il rencontrait rarement dans la forêt...
— Allons! s'écria-t-il en me donnant l'exemple de la justice et du respect, saluez deux grands noms et deux grandes infortunes; saluez un roi qui se nommait Louis-Philippe et un prince qui se nommait le duc d'Orléans ! C'est véritablement Louis-Philippe qui a ressuscité l'admirable création de François 1er et du Primatice; c'est la royauté de 1830 qui a rendu au palais de Fontainebleau, avec une prodigalité patiente et habile, tous les caprices, toutes les fantaisies poétiques du seizième siècle, et la sévère majesté de la cour de Henri IV, et l'élégance du règne de Louis XIÎI, et la noblesse de Louis XIV, et jusqu'aux brillantes serrures forgées par les mains de Louis XVI! Tout a repris sa place d'autrefois: les portes, les plafonds, les parquets, les meubles, les vitraux, les chefs-d'œuvre, l'or, le marbre, la pierre, la couleur, l'écaillé, l'argent, l'émail, l'ivoire, les richesses et les merveilles de trois siècles sont là, devant vous, pour les menus plaisirs de la royauté de tout le monde! Ne soyez pas injuste, et saluons encore ces deux ombres malheureuses!
Nous reprîmes le chemin d'Avon. En s'avançant vers la petite église dont j'ai déjà parlé, Pierre Marcou semblait oublier à chaque pas les empereurs, les rois, les princes, tous ces fantômes illustres qu'il appelait les revenants de l'histoire. Il recommençait visiblement à se souvenir de sa fille et à ne chercher que son ombre. Il voulut s'arrêter, pour la seconde fois, sous le porche de l'église : il s'agenouilla, il se prosterna, il colla sa bouche sur la fente d'une dalle, comme pour mieux appeler ou embrasser son enfant.
— Je me trompe, murmura-t-il en relevant la tête ce
n'est point à la terre qu'il me la faut demander c'est au
ciel!....
Il tourna les yeux vers le ciel, en adressant à Dieu une prière muette, une secrète prière qui avait pour moi un langage merveilleux, des regrets qui suppliaient dans les regards, des paroles navrantes qui s'échappaient en larmes.
Quand il eut cessé de prier ainsi, Marcou s'appuya sur ma main pour se relever. Une fois debout, il regarda longtemps l'église, les pierres et les arbres; il se remit à marcher, en disant à l'ombre de sa fille que ie ciel ne lui envoyait pas encore :
— A demain!
Je ne m'étonne plus que Pierre Marcou s'imagine entrevoir tant de fantômes autour de lui : il porte au fond de son cœur une tombe entr'ouverte, et il y regarde toujours son enfant.
LA