Lucius Ann^us Seneca, auteur de tragédies latines
— Portrait de Sénèque. Buste dans un ovale, avec cette inscription à l'entour : Lucius Annxus Seneca. Au-dessous : Apud cardinalem Farnesium in marmore. L'ovale dans un quadrilatère rempli d'ornements d'architecture. Au bas : L. Gautier incidit. 1619. Sur le frontispice des Œuvres, traduites par Mathieu Chalvel (Paris, lilageart, 1638, in-fol.).
Il est hors de doute que Molière avait composé et fait représenter à Bordeaux une tragédie de la Théba'idc; tous les biographes sont à peu près d'accord sur ce point, et Montesquieu, qui avait recueilli la tradition à Bordeaux même, racontait que cette tragédie eut un sort fâcheux au théâtre. On ne saurait dire à quelle époque avait eu lieu la représentation de la pièce de Molière : il faut choisir, à notre avis, entre les deux dates de 1648 et de 1658. Nous pencherions pour la seconde date. Taschereau, qui rapporte l'assertion de Montesquieu, ajoute que cette assertion « offre assez de vraisemblance, pour peu qu'on réfléchisse à la passion malheureuse que Molière eut longtemps pour le genre sérieux, passion dont \e Prince jaloux et ses excursions comme acteur dans le grand emploi tragique sont les tristes témoignages. » Nous avons vu que l'auteur d'Élomire hfjpoconfhe déclare, d'une manière affirmative, que Molière était sifflé dans les rôles tragiques, autant (iu'aj)j)laudi dans les comiques. Une ancienne clef des Caractères de La Bruyère (Mss., Bibl. de l'Arsenal, S. A., n» 7) ne fait que répéter ce que Le Boulanger de Chalussay avait dit dans sa comédie satirique : « Molière se mit d'abord dans la Troupe des Comédiens de Monsieur et parut sur le théâtre au Petit-Bourbon. 11 réussit si mal, la première fois qu'il parut, à la tragédie d'Héraclius, dont il faisoit le principal person-
nage, qu'on lui jeta des pommes cuites qui se vendoient à la porte, et il fut ol)ligé de (|uitterla scène. Depuisce temps-là, il n"a plus paru au .sérieux et s'est donné tout au comique, où il réussissoit fort bien. Mais, comme il ne paroissoit qu'en ses proj)re8 pièces, il faisoit toujours un personnage exprès pour lui. »>
On s'explicjue très-bien que Molière, bon humaniste, ait pris grand goût aux tragédies de Senè(iue, (jui plaisaient beaucoup, par leur enflure déclamatoire, aux régents de collège de ce temps-là. Sénèque le tragique était le modèle permanent qu'on recommandait aux élèves de rhétoritpie. Molière avait donc imite la Ththuls, de Sénèque, peut-être en taisant aussi (lueb^ues emprunts à la Théfjouie, de Stace, que Pierre Corneille avait traduite en vers, traduction connue et citée par les contemporains, mais psrdue aujourd'hui, quoiqu'elle ait été, sans aucun douto, imprimée ù un très-j)otit nombre d'exemplaires. On conij)rend que Molière ail indique le sujet de la Tltébnide au jeune Racine, qui lui avait apporté une tragédie de Thènyèrie et Chariclée. u II l'engagea, dit Taschereau, à traiter le sujet de la Tliéhaulc, pour le(|uel Molière eut toujours, comme nous l'avons ileja vu, une prédilection souvent malheureuse. » La Théhaidc fut doue représentée, sur le théâtre du Palais-Royal, en 1064, mais avec peu de succès, malgré ses quinze représentations. L'abbé Mervcsin, dans son Ilistoire de l(i Poésie, prétei\d (jue Racine, en traitant le suj»'t (pie Molière lui avait donné, « suivit plus les conseils de M. Despreaux, que ceux de Molière »•.
Voici un fait-anecdote très-bizarre, rapporté par La Grance- Chancel et cité par les frères Parfaict : « J'ay oui dire à des amis particuliers <le M. Racine, (juc, lorscjuil tit sa Théftaulf, doni Molière lui avoit donné le plan, il n'avoit i)resque rien changé à deux récits admirables qui sont dans VAntigune, de Rotrou; soit qu'il crut ne pouvoir mieux faire que île retirer deux si beaux morceaux de la p(jussière où ils etoient ensevelis ; soit que Molière ne lui ayant donne (pie six semaines pour achever cette pièce, il ne lui fut pas possible de faire autrement; mais, l'ayant fait imprimer quelque temj)s après (ju'elle eut été représentée, il la mit on l'état (pie nous la voyons aujourd'hui. » {Histoire du Thétïtic -François, tome IX. p. 305.)
Un fait, plus étrange encore, se trouve mentionné dans YALrigé de rUistoirc du TfiétUre-Fmuçois (tome I**»-. p. 4G2). par le ch«^valier de Mouhy. Une autre tragédie de la Tht^hnide, attril)uée à Iloyer, avait ete jouée, san.s succès, avant celle de Racine, en IGUO, probablement au l*alais-liourbon, puisque Boyer était un des auteurs habitués de ce TheAtre. Ne s'agirait-il pa^s de la tragédie do Molière, (juo Boyer attrait ninsrnti A laire rej)n'S(>nter sous son nom et sous sa resjHtnsabiiite littéraire i En tout cas, le Rcgistf* «I. La Orange est muet sur celle bizarre particularité.
APPKNDICK. 315
6. TiRSO DE MoLiNA, uutcur d'un grand nombre de comédies espagnoles.
— Gravé à Madrid, en 1S31). In-8.
La pièce célèbre de Gabriel Tellez, ditTirso de Molina, se jouait en Espagne depuis trente ans, sous le titre de El Burlador de Sevilla, que Voltaire a métamorphosé en : El combidado de pietra, lorsqu'un auteur italien la traduisit dans sa langue, en l'intitulant : // Convitato di pietro. EWe eut un grand succès en Italie et fut représentée dans toutes les villes qui avaient un théâtre. Elle passa bientôt en France, et la Troupe italienne de Paris la représenta, sur le théâtre du Petit-Bourbon, avant que la Troupe de Molière prît possession de ce Théâtre. Le comédien de Villiers traduisit cette pièce en vers français, sous ce titre : le Festin de pierre, ou le Fils supposé, et la fit jouer avec le plus grand succès au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, en IGCO. Il y avait déjà un autre Festin de pierre, ou l'Athée foudrojjé, tragédie en vers, composée par le comédien Dorimond, qui l'avait fait jouer et imprimer à Lyon, dès l'année IG08, et qui le transporta depuis, à Paris, où elle fut représentée sur le Théâtre de Mademoiselle, de manière à donner une nouvelle vogue à la comédie de Villiers. Ces deux pièces avaient le don d'attirer toujours la foule. Molière voulut avoir aussi un Festin de pierre pour son Théâtre, mais, au lieu de l'imiter de la pièce italienne, il eut recours à la pièce originale de Tirso de Molina, qu'il s'appropria de main de maître et dont il fit une œuvre digne de lui. Ce n'était plus la création monstrueuse et terrible de l'auteur espagnol, c'était une comédie de caractère, une des plus belles et des plus puissantes que Molière eût faites. Toutefois, après avoir obtenu un privilège pour l'impression de son Festin de pierre, il se refusa obstinément à le laisser imprimer, et ce chef-d'œuvre ne parut qu'en 1682, dans l'édition de ses Œuvres posthumes. En attendant, les Elzeviers, qui publiaient en Hollande les pièces de Molière à mesure qu'elles paraissaient à Paris, imprimèrent, sous son nom, la comédie même de Villiers, et, ce qui est extraordinaire, ni Molière ni Villiers no réclamèrent contre cette falsification typographique. On ne s'explique pas cependant comment l'éditeur de la grande édition de Molière, en six volumes in-i^, publiée en 1734, avec les figures de Boucher, a pu supposer que la comédie de Villiers était originairement de Molière et que Villiers n'avait fait que la mettre en vers.
Le Don Jnnn, «le Molière, n'eut pas un succès durable, parce que cette comédie était écrite en prose et non en vers. » C'était, dit Voltaire, une nouveauté inouïe alors, qu'une pièce en cinq actes en prose. On voit par là combien l'habitude a de puissance sur les hommes et comme elle forme les dilTérents goûts des nations. Il y ados pays où l'on n'a pas l'idée (ju'une comédie puisse réussir en vers ; les Français, au contraire, ne croyaient pas qu'on pût supporter une longue comédie «jui n<^ fût pas riméo. Co préjtïgé fit donner la pré-
férence à la pièce de Villiers sur celle de Molière. » Ce ne fut qu'après la mort de ce dernier que Thomas Corneille mit en vers la comédie de Molière, pour la faire entrer dans le répertoire du Théâtre-Français. Quelques années au|)aravant, et du vivant de Molière, le comédien Rosimond avait fait représenter, au TheAtre du Marais, un Festin de pierre, de sa façon, et cette dernière imitation de la comédie espagnole prouva que la vogue de ce sujet bizarre n'était pas encore épuisée. Ce Festin de pierre était pourtant le plus mauvais (le tous, ce qui ne l'empêcha pas d'être joué de tous côtes et d'avoir plusieurs éditions.
Les Mss. He Trallape nous fournissent une note très-curieuse sur ce comédien du Marais, (jui devait être un moment le successeur de Molière dans la Troupe du Palais-Royal : «« Le sieur Rosimond étoit assez bon comique, mais, à force de boire, il étoit devenu excessivement gros. Le jour qu'il creva, le cabaretier qui avoit coutume de le fournir, dit, la larme à l'œil, qu'il venoit de perdre huit cents livres do rente par an. Il sçavoit (juelque chose et avoit même fait le plus beau recueil de toutes sortes de Comédies imprimées, qu'il y eut à Paris. C'est dommage qu'après sa mort tout cela ait esté dispersé. »
8. MoRETO (Agoslinf)), auteur de El désden con el désdeii et de beaucoup d'autres comédies espagnoles.
— Gravé par Geoffroy. In-S.
On est autorisé à croire que la pièce d'Agostino Moreto avait été jouée chez la Reine, par la Troupe espagnole, (jui y allait s:>uvent donner des représentations, lorsque Molière entreprit d'imiter à la française cette comédie de cour, destinée à prendre place dans le programme de la magnificiue fête des Plaisirs de l'Ile enchantée. Mais le temps lui manijua pour écrire en vers toute la pièce, et, après avoir versilie le premier acte et la première scène du second, il se vit forcé de laisser le reste en prose, en se promettant d'y revenir plus tard et de compléter son ouvrage. <« Le genre sérieux et galant, dit Voltaire, n'était pas le génie de Molière, et cette espèce de poëme, n'ayant ni le plaisant de la comédie, ni les grandes passions de la tragédie, tombe presque toujours dans l'insipide. » Ce jugement est beaucoup trop sévère, et la critique moderne ne l'a pas confirmé, Bret, dans son commentaire, fait remarf|uer que l'emprunt do \n. Prinrrssr d'E/idr II un auteur espagnol très-estimé alors, fut une galanterie fine, do la part do Molière, qui présentait ainsi à deux reines (la Reine-mère et la reine Marie-Thérèse), Espagnoles de naissance l'une et l'autre, l'imitation d'un «les meilleurs ouvrages du Tlu'àtrodo leur nation. Riccoboni accord»' à Molière les éloges los miiMix niotiv«'s ^ « Lo choix qtio Molirr»» fit de cette pièce ^Ei
desdèn non el desdèn) prouve la justesse de son esprit, comme l'art avec lequel il a embelli un sujet prouve la supériorité de son génie. Molière nous enseigne, dans tout le cours de cet ouvrage, comment il faut se servir d'une fable étrangère, et de quelle manière on peut la rendre propre aux mœurs et à la langue de son pays. Il fait voir qu'il ne suffit pas de traduire un bon original, mais que l'on doit souvent en changer la disposition. Ainsi une fable qui serait bonne dans son premier état peut devenir parfaite, suivant le génie de celui qui l'imite. »
La Princesse d'Élide est imitée certainement de la pièce espagnole, mais nous sommes tenté d'y voir aussi une sorte de reflet d'une pièce française, la pastorale de Mélisse, qui n'est connue que par une édition inachevée, sans titre et sans date, mais qui renferme de telles beautés de style que les critiques les plus défiants n'ont pas craint de l'attribuer à Molière. Mélisse et la Princesse d'Elide ont évidemment des points de contact et d'analogie. Bibliogr, moUér., no 227.
8. Secchi (Niccolo) de Bergame, auteur de comédies italiennes et notamment de celle de Vlnteresse, jouée et publiée en 1581.
— Ancien portrait italien. In-4.
Ulnteresse, de Niccolo Secchi, était une des pièces les plus appréciées de l'ancien Théâtre italien. On ne la représentait peut-être pas souvent, mais on Pavait réimprimée plusieurs fois, et on la lisait toujours. Molière ne la lut pas sans un vif plaisir; peut-être l'avaitil vu jouer à Lyon ou à Avignon, lorsqu'il parcourait la province avec la Troupe des Béjart ; il la traduisit ou plutôt il l'imita, et le Dépit amoureux fut représenté à Béziers en 1656. « L'ordre, l'arrangement et le dialogue, dit Bret, diffèrent essentiellement dans les deux pièces. L'auteur italien a fourni à Molière le fond du sujet, le roman invraisemblable de la naissance et de la supposition d'Ascagne, son mariage secret, moins croyable encore, enfin tout ce qui rend cette comédie trop compliquée et trop contraire à nos usages. La scène charmante de dépit entre les deux amants, l'idée si comique de celle de Gros-René et de Marinette, appartiennent à Molière, qui est resté original en imitant. » Les deux pièces présentent de telles différences dans le plan et dans l'exécution, que M. Despois n'a pas jugé à propos de publier en entier le texte de V Interesse, dans son édition des Œuvres de Molière ; il s'est contenté d'en extraire deux ou trois scènes. Cailhava avait pensé que le Dépit amoureux était imité plutôt de la comédie Gli Sdef/ni amorosi, mais cette comédie et celle de Molière n'ont pas d'autres rapports entre elles qu'une analogie de titres. Au surplus, Molière, dans ses imitations, surpassait toujours ses modèles.
318 ArrENDICE.
9. Bahbieri, detto Beltrame (Niccolo), de Pérouse, auteur de comédies italiennes et notamment de eelle de 17;inavertito, overo Scapino disturhato c. Mczzcttnw travn- (jliatoy jouée et publiée en 1G30.
— Portrait de Barbieri, en costume de Scapm, avec le demi-masque de théâtre, tenant une pancarte où on lit le titre de l'ouvrage qui a ce frontispice gravé : la Supplictty discorso /ami lia re di Niccolo Barbieri detto Jicltramc, diretta a quelli che scriuendo o parlando trattano de comici trascurendo i meriti délie azzioni virtuose, lettura pei' fini (jalanthuornini che non sono in tutta critici ne nffatd hnlurdi. In Vvnezia, per Marco Cinnnn\ Tanno MDCXXXiV. In-8.
Molière a imité et souvent traduit la comédie de VInnnvertito, dans son Etourdi, mais il a toujours surjiassé l'original. C)n peut supposer que VInfiavertitoéiaït joué à Paris par la Troupe italienne, et que Molit're avait di\ voir cette pièce au théâtre du Petit-Bourbon, avant de songer à la traduire.
M. Despois a réimprimé le texte de VInnnvertito dn.n8 le tome I^»^ do son excellente édition dos Œuvres do Molière, et il y a joint une traduction littérale, la première qui ait été faite en France. Voy. Bibtingr.moliér., n» 493.
Molière connaissait à fond le répertoire des Comodicns italiens, qui s'étaient t-tahlis à Paris depuis le règne de Henri III ; c'est là qu'il a trouvé le modèle du comique, qui devint la vérit^iMe expression de son génie. M. Louis Moland, dans son curieux et charmant livre : Molière et In Comédie itnlienne (voy, Uifditujr. tnolith'., n« 1405), a recherché et retrouvé avec bonheur la plupart des emprunts que Molière a pu faire au Théâtre italien. L'auteur du Set/rnisiana disait de Molière : « Il n'a pas seulement imité Plauto et Térence, il a encore tiré de bonnes choses des Italiens et particulièrement de Trivelin. » Palaprat nous a fait connaître en (juelle intimité Molière vivait avec les acteurs de la Troupe italienne de Scanunouche. Cotolentli, dans le Livre snns nom (Amsterdam, 1095, in-l2), exagère peut-être, d'après lo témoignage de Domini- (jue Dianrolelli, qui lui fournissait des notes, les services «pie le Th«»jitre italien a rendus à Molière : « îSi les Comédiens italiens n'etissent jamais paru en France, peut-être que Molière ne seroit pas devenu ce qu'il a été. Je sais qu'il connoissoit parfaitement les anciens comi(|ue8, mais entîn il a pris à notre Thedtre ses premières idées. Voui «avez que son Coat imnginnire est // Hittratto des Ita-
APPKNDItJK. 3iO
liens ; Scaramouche interrompu dans ses amours a produit ses Fâcheux ; ses Contretemps ne sont que Arier/uin vnlet étourdi ; ainsi, de la plupart de ses pièces, et dans ces derniers temps, son Tartuffe n'est-il pas notre Berganasse ? A la vérité, il a excellé dans ses portraits, et je trouve ses comédies si pleines de sens, qu'on devroit les lire aux jeunes gens, pour leur faire connoître le monde tel qu'il est. »
10. CicoGNiNi (Andréa), auteur de le Gelosie fortunate et de beaucoup d'autres comédies italiennes.
— Gravé en Italie, au xyii*^ siècle. In-8.
Andréa Cicdgnini était un des auteurs dramatiques les plus applaudis en Italie, à réj)0([ue où Molière eut la malheureuse idée de lui emprunter le sujet d'une de ses pièces en vogue. Il avait, sans doute, assisté à la représentation de la comédie héro'Ique : le Gelosie fortunate, overo il Principe (jeloso, qu'il imita sous le titre de : Don Garde de Navarre, ou le Prince jaloux. Cette pièce, une des plus faibles de l'auteur, reproduit le fond de l'intrigue de la comédie italienne, mais la plupart des scènes ont été modifiées par le poëte français, qui n'a été lui-même que dans quelques parties de cet ouvrage ennuyeux, c Molière, dit Voltaire, joua le rôle de don Garcie, et ce fut par cette pièce qu'il apprit qu'il n'avoit point de talent pour le sérieux, comme acteur. La pièce et le jeu de Molière furent très-mal reçus. La réputation naissante de Molière soulTrit beaucoup de cette disgrâce, et ses ennemis triomphèrent quebiue temps. Don Garcie ne fut imprimé qu'après la mort de l'auteur. » Les historiens du Théâtre disent (jue Molière retira sa pièce, aj)rès la troisième représentation, mais le Registre de La Grange nous apprend, au contraire, que Don (î(7;'c/e fut joué bon nombre de fois non-seulement au Palais-Royal, mais en Visite, à la Cour et chez les grands seigneurs. Donneau de Visé, qui était sans cesse en délicatesse avec Molière, et qui lui faisait payer cher, de temps à autre, une apparence de bons rapports, ne l'épargna pas, au moment de la chute de sa comédie héroïque, que Molière avait eu la j)rétention d'opposer au Don Sanchr fTAmgo/i, de Pierre Corneille : a Le peu de succès qu'a eu son Don Garcie on le Prince jaloux, disait de Visé dans ses Noucelles nouvelles (3o partie, édit. de 1663, tome III, p. 227), m'a fait oul)lier de vous en parler à son rang. Je crois qu'il suffit de vous dire que c'est une j)ièce sérieuse, et qu'il en avoit le premier rôle, pour voui faire connoistre que l'on ne s'y devoit pas beaucoup divertir. «Molière se rendit justice à lui-même, remit sa comédie dans son portefeuille et se garda bien de la faire imprimer; elle ne parut que dans ses Œuvres posthumes, en i682.
il. Cyrano de Bergerac (Savinien), auteur de la comédie du Pédant joué,
— Gravé par Desrochers. In-8.
Dibliogr. moliér., n° 232. — Iconogr.y n" 286.
On lit dans le Menagiana : « La comédie du Pédant joué a des endroits merveilleux. Molière, grand et habile picoreur, s'en est approprié quelques-uns. L'aventure de la Galère turque dans les Fourberies de Scnpin, et le récit que Zerbinette y fait à Oéronte, en sont empruntés. Los Pierrots, les Lucas, qu'il a mis ailleurs sur le théâtre, sont autant de copies du Matliieu Gareau. » Voltaire, dans ses Jugements sur les ouvrages de Molière, ne partage pas l'admiration de Ménage pour la comédie du Pédant joué : « Les Fourberies de Scapin, dit-il, sont une de ces farces que Molière avait préparées en province. Il n'avait pas fait scrupule d'y insérer doux scènes entières du Pédant joué, mauvaise pièce de Cyrano de Bergerac. On prétend que quand on lui reprochait ce plagiarisme, il répondait : <i Ces deux scènes sont assez bonnes. Cela m'appartenait de droit, il est permis de reprendre son bien partout où on le trouve. >> Nous avons expliqué cette réponse autrement que Voltaire ne l'a fait : il est à peu près incontestable que Molière avait une part de collaboration dans la comédie de son ancien camarade de classe. Voy. la préface de Joguenct ou les Vieillards dupé'^ , cette forme primitive des Fourberies de Scapin, publiée pour la première fois en 18G8 dans la Collection moliéresque. Cyrano était mort en 1655 et l'on peut supposer que Molière n'avait repris son bien qu'après le décès de son fougueux et irascible collaborateur.
12. ScuDÉRY (Madeleine de), auteur du Grand Cyrtis et de beaucoup d'autres romans.
— Gravé par Will, d'après Elisabeth Chéron. In-8.
Molière tira du roman (Y Artamène ou le Grand Cyrtis le sujet de Mélicerte, pastorale héroi(juo, dont il ne fit que deux actes repré- .sontés dans lo Ballot dos Musos. on 1GG6, ;\ Saint-Germain on Laye. C'est l'épisotlo de Timarète et de Sosostris, que Molière a mis en scène; voici un passage de cet épisode, dans lei^uel se trouve résumé tout le sujet des deux actes de Mélicerte :
«« La condition de leurs pères leur sembloit égale, leur Age étoit proportionné; il n'y avoit pas une bergère en toute l'ile, à qui Sésostris piU parler un quart d'heure; il n'y avoit pas. non plus, un berger que Tiniarèto put souffrir (ju'il la regardât ; ainsi, leur raison leur (lisant à tous iloux qu'Amenophis et Thraseas voudroient bien qu'ils s'épousassent, ils abandonnèrent leur cœur sans résistance à l'amour que leur mérite y faisoit naître. •-
Mlle de Scudéry n'avoit pas pu faire allusion aux amours de Louis XIV et de Marie Mancini, comme on l'a répété, puisque ces amours commencèrent quand le roi avoit dix-sept ans, c'est-à-dire en 1655 ou 1656, trois ou quatre ans après que le Grand Cynis eut été publié. « Sous le voile de la fable empruntée à M^ic de Scudéry, dit Aimé-Martin dans une note de son commentaire Vnriorum, Molière développe, d'une manière ingénieuse, l'histoire de Baron (qui jouait le rôle de Myrtil). Le début de cet enfant au théâtre fit révolution. Sa beauté, sa gentillesse, ses grâces charmèrent toutes les actrices. M^e du Parc, qui avait repoussé les vœux de Molière et qui depuis sut toucher le cœur de Racine, se mit en frais pour fêter ce bel enfant; elle alla même, suivant Grimarest, jusqu'à faire de grands préparatifs pour lui donner à souper. Bref, il était au milieu des actrices comme on le voit ici au milieu des bergères, et Molière, qui veillait sur lui avec une sollicitude toute paternelle, eut assez de peine à le sauver de tant de séductions. »
Est-ce pour ce motif que la pastorale ne fut pas achevée par Molière? Les deux actes qu'il avait laissés incomplets ne furent publiés qu'après sa mort, en 1682, dans l'édition de ses Œuvres posthumes. Dix-sept ans plus tard, le fils de la veuve de Molière et de Guérin d'Étriché eut la singulière idée de mettre en vers libres les deux actes de Mélicerte, que Molière avait écrits en vers alexandrins, et de compléter la pièce par un troisième acte, en y ajoutant des intermèdes. C'est sous cette nouvelle forme que Mélicerte fut représentée, le 10 janvier 1699, à la Comédie-Française, avec le titre nouveau de Myrtil et Mélicerte. Guérin fils s'obstina encore à remanier la pastorale de Molière, pour en faire un opéra qui ne fut pas représenté. Voy. Bibliogr. moliér., n°^ 511 et 1705.
La pastorale de Myrtil et Mélicerte est imprimée , mais on ne saurait trop regretter la perte d'une comédie en cinq actes et en prose, intitulée : la Psyché de village, que Guérin fils avait fait représenter au Théâtre-Français, le 17 mai 1705, et qui était précédée d'un prologue et suivie d'un divertissement, dont la musique seule, composée par Gilliers, fut imprimée chez Ballard. Cette Psyché de village j qui n'eut qu'une représentation, avait été probablement mise en scène, d'après un plan ou un canevas de Molière.
13. ScARRON (Paul), auteur des Nouvelles tragi-comiques et de beaucoup d'ouvrages de poésie et de théâtre.
— Gravé par Boizot, dans la Suite d'Odieuvre. In-8.
Molière a emprunté çà et là quelques traits aux comédies do Scarron, mais sans doute sans parti et par simple réminiscence. On ne lui en a pas même fait reproche. Mais il est certain que le caractère et le personnage de Tartuffe sont sortis d'abord d'une
352 AI'I'ENDICK.
nouvelle traj^i-comique de Scarron, intitulée les Hypocrites, dans laquelle un aventurier espagnol, nommé Montufar, trompe les habitants de Séville, comme Tartuffe trompe Orgon. Montufar et Tartuffe sont incontestablement de la même famille. Mais Molière s'est contenté de prendre, dans la nouvelle de Scarron, quelques détails de mœurs et la donnée d'une ou deux scènes de son admirable comédie, qui s'est déveloi)pée sur un tout autre plan. Nous avons eu la curiosité de chercher les premières éditions des Nouvelles ti-agicomiques de Scarron, (jui ont été publiées, sans aucun doute, à Paris, avant la mort de l'auteur, laquelle eut lieu en 16G0, et nous ne sommes pourtant pas parvenus à les découvrir dans les catalogues des bibliothèques les plus nombreuses et les mieux choisies. Il ne faut pas «louter que ces éditions ont été détruites successivement, non par l'usage, mais avec une intention s}stémati(iue, à cause de ces vilains Hyporrites et de cet affreux Montufar, (jui n'étaient pas des types bons à montrer aux dévots. La plus ancienne édition séparée des Souvelles trnyi-rotniques, que nous puissions citer, est celle de J.-B. Loyson, 1671, 2 vol. in-12; mais on a une édition elzevirienne d'Amsterdam, datée de 1668, et l'on petit affirmer que l'ouvrage avait paru douze ou quinze ans auparavant, à Paris, chez Toussaint Quinet. Au surplus, Scarron, qui, en sa qualité de paralytique et de malade pensionné du roi, de la roine et du cardinal, recevait chez lui tous les hommes de lettres et surtout les poètes contemporains, leur lisait volontiers ses ouvrages inédits, et Molière avait pu entendre une de ces lectures. C'est ainsi que le type de Montufar lui serait resté dans la tête, avant de se transformer en Tartuffe. Quant au Roman romiquo ^ Molière devait en faire grand cas, puis- (ju'il y retrouvait le tableau le plus vrai et le plus plaisant des aventures de la vie nomade d'une Troupe de campagne ; il n'eut pas toutefois le courage de traiter un sujet, qui aurait rappelé avec trop d'éclat les circonslances intimes d'une jeunesse consacrée aux comédiennes, plus encore qu'à la comédie. Mais il est permis de supposer qu'il parlait (juolquefois, devant ses amis, du Roman comiqtie, et qu*il ex|)rimait le regret do ne pouvoir le transporter sur la scène. La F'ontnine attrait plus tard essayé de réaliser, dans sa comédie de Rayutin, un des projets de Molière. Scarron cl Molière s'étaient rencontrés, à diverses époques, sans avoir l'un pour l'autre la moindre .sympathie, et Scarron lui lança, en mourant, un trait prophétic^ue, lorsqu'il léguait, dans son testament poétique : A Molière le coaiage.
11. CiiArKLLE (Cl.-Einm.), aiileiir de poésies. — Gravé par Desrochers. In-4.
liibliogr. ynoliér., n»» 1166, 1167. -- Iconogr., n» 285.
Lei amis de Molière et quelques-uns même de sas meilleurs amis
firent courir le bruit que Chapelle l'aidait à composer ses ouvrages, et Chapelle ne démentit peut-être point assez haut cette calomnie qui tombait devant l'évidence ; car Chapelle était un esprit décousu et primesautier, absolument étranger à l'art dramatique. Chapelle cependant s'en faisait accroire à lui-même et ne pensait pas être incapable d'écrire une pièce de théâtre, « Lorsque Molière travailloit à la comédie des Fâcheux, raconte Lefèvre de Saint-Marc dans ses Mémoires pour la vie de Chapelle, les ordres du Roi le pressant de finir, il engagea Chapelle à lui faire la scène de Caritidès. Chapelle ne fit rien que de très-froid, et l'on n'y trouvoit pas même un mot plaisant qui méritât d'être conservé. » Il n'en continua pas moins à afficher la prétention de faire des comédies, comme Molière; celui-ci le plaisantait souvent à ce sujet. Lefèvre de Saint-Marc rapporte ce qui suit : « Molière le défia de faire enfin quelque chose que l'on pût risquer sur le théâtre. Chapelle accepte le défi , demande un sujet et s'engage à le traiter. Molière propose le Tartuffe, auquel il travailloit alors, lui communique son plan et l'exhorte à le remplir. Chapelle y mit le temps (lu'il voulut, et, l'ouvrage fait, il se hâta de le porter à Molière. Ce n'étoit rien moins qu'une comédie. Toutes les scènes étoient comme autant de petits ouvrages séparés où l'esprit étoit prodigué, mais où presque rien ne tendoit à l'action de la pièce. C'étoit, à le bien prendre, des recueils d'épigrammes et de bons mots assez ingénieusement cousus , et Chapelle fut force de convenir lui-même qu'il n'avoit aucun talent pour le théâtre. »
Grimarest écrivait, en 17Uo, dans la Vie de Molière, <* qu'une famille de Paris, jalouse avec justice de la réputation de Chapelle, se vantoit de posséder l'original du Tartuffe, écrit et rature de sa main. » L'éditeur du Dktiounairc de Moreri, <lc 1732, compléta ce renseignement, en disant : <« Une famille de Paris garde encore cette pièce qui n'a pas paru mériter d'être mise au jour.» Quoi qu'il en soit, le bruit s'était répandu, du vivant de Molière, que Chapelle lui fournissait des idées et travaillait avec lui , et Chapelle ne laissait pas d'en faire vanité, ajoute Lefèvre de Saint-Marc. « Molière, justement piqué, lui fit dire, par Despreaux, qu'il eût à faire cesser de pareils bruits, sinon qu'il le forceroit de montrer à tout le monde sa misérable scène de Caritidès. -> Mais Molière ne parla pas du Tartuffe.
On peut supposer, en effet, que les saillies de Chapelle n'étaient pas inutiles à Molière, pour la composition de ses pièces de théâtre. Un de leurs amis, François de Caillières, le dit positivement dans son livre : Dex bons mots et des bons coutrs, de leur Wioge, de la raillerie des Anciens, de la raillerie et des railleurs de notre temps (1692^ : « C'est à lui (Chapelle) que nous devons encore une partie des grandes beautés que nous voions briller dans les excellentes comédies de Molière, qui le consultoit sur tout ce qu'il faisoit et qui avoit une déférence entière pour la justesse et la délicatesse de son goût. »»
sa
3M Al'rENDlCL.
Portraits di:s biographes kt des panégyristes de
Molière.
15. Perrault (Charles), auteur d'un Éloge historique de Molière.
— Gravé par Edclinck, d'après Vercelin. KiUO. In-fol.
Bihliogr. rnoliér., n» 979.
16. Bayle (Pierre), auteur d'une notice sut* la vie de Molière.
— Gravé par Savart. In- S.
Bibliogr. inoliér., no 980.