PREFACE. III
sins ou tableaux contemporains, plus ou moins authentiques, qui nous donnent le portrait de Molière, à différents âges, avec différents costumes, et dans différentes phases de sa vie. Ce sont là, à notre avis, les véritables originaux, et ceux-là môme, qui n'existent plus, mais qui sont représentés par d'anciennes copies peintes ou gravées, nous paraissent devoir servir de base à une iconographie moliéresque. Viennent ensuite les reproductions successives, les copies plus ou moins infidèles, les imitations plus ou moins fantaisistes. En un mot, nous croyons qu'il s'est conservé de Molière un assez grand nombre de types originaux, qui offrent des dissemblances notables, même dans les traits du visage, même dans l'expression de la physionomie, et qui ne doivent pas être relégués parmi les apocryphes.
Il est bien difficile d'avoir, de la même personne, trois ou quatre portraits analogues, sinon semblables, quand ces portraits ont été faits à des années d'intervalle et sous des conditions diverses de santé , d'existence , d'humeur ou de sentiment. Les traits du visage, considérés en euxmêmes, garderont sans doute plus ou moins leur forme, leurs linéaments, leurs méplats, leur corrélation d'ensemble; mais l'expression, qui seule caractérise une physionomie, se modifiera et changera du tout au tout. Allez voir, par exemple, au Musée de Versailles, les portraits de Napoléon Bonaparte, depuis le général en chef de l'armée d'Italie jusqu'au prisonnier de Sainte-Hélène: c'est le même homme, et ce n'est jamais la même tête, ni la même physionomie. Il en doit être ainsi de Molière : non-seulement Molière, comédien, dans le costume d'un de ses rôles, ne saurait ressembler le moins du monde à Molière rêvant ou travaillant dans son cabinet ; mais encore, comme Molière était d'une nature si sensitive et si impressionnable, le caractère de sa figure a dû varier sans cesse, selon les circonstances de sa vie intime ou exté-
,y PRÉFACE.
rieure. On aurait donc bien de la peine à retrouver, dans un portrait de Molière jeune, quelque chose de la physionomie de Molière à l'âge de cinquante ans, lorsque, fatigué et malade, soucieux et morose, il sentait venir la mort et comptait tristement, en écoutant le tintement de Thorloge, les heures qui lui restaient à vivre. Ici^ c'est la peinture de Mignard, gravée par Nolin; là, c'est la peinture de Sébastien Bourdon, gravée par Beauvarlet.
M. Mahérault, au contraire, ne fait pas grand cas des portraits, dessinés ou peints, qui n'ont pas été gravés et qui ne sont pas consacrés par la tradition. « Je me méfie, et je crois avoir raison, nous disait-il, de tous ces portraits qu'on nous donne pour des Molière et qui ne nous offrent peut-être, comme celui qu'a gravé Beauvarlet, que des personnages inconnus. Quelle garantie nous présentent-ils? Aucune. Quinze vrais portraits de Molière ! ajoutait-il ; rien que cela suffirait pour démontrer la fausseté de plus des trois quarts de ces portraits, avant tout examen. Pour nous faire admettre le contraire, chacune des personnes auxquelles ils appartiennent a-t-elle recueilli tous les renseignements qui peuvent résoudre la question, documents écrits ou imprimés, constatant quelle est leur provenance, et par quelle filière, depuis le dix-septième siècle, ils ont passé pour venir jusqu'à nous? Quel est leur auteur? Les procédés de peinture, le caractère du dessin sont ils bien ceux du temps? Je doute que, hors ceux d'une notoriété non contestée, il s'en trouve d'autres, quoi qu'on dise, méritant un peu de conliance. Ainsi que l'a établi la dissertation de M. H. Lavoix, et que le confirment les comparaisons auxquelles je me suis livré pour reconnaître les types qui ont servi aux divers portraits de Molière gravés jusqu'à ce jour, il n'en faut reconnaître que deux réellement originaux. Ce sont ceux de Mignard : le premier reproduit par la gravure de Nolin, et dont on ignore le sort; le second, gravé par Audran, et qui n'est