LES AMIS DE MOLIERE
Portraits de ses maîtres, de ses condisciples, de ses amis intimes,
DE ses collaborateurs, DE SES LIBRAIRES^ DE SES PROTEC- TEURS, etc.
Nota. Nous n'avons pas songé à indiquer ici tous les portraits gravés de chaque personnage cité : ce qui eût dépassé le but que nous nous sommes proposé. Nous voulions seulement réunir, dans une espèce de galerie iconographique, les contemporains de Molière, qui ont été avec lui en rapport d'amitié ou de connaissance plus ou moins étroite ; par conséquent, noua devions signaler de préférence les principaux portraits du temps.
283. Pierre Gassendi, célèbre savant et philosophe polygraphe, né en 1592, mort en 1655.
— CL Mellan del. et se. In-4. — Nanteuil, 1658. In-fol.
— L. Spirinx. In-fol. — J. Lubin. In-fol. — J. Lenfant. Tombeau de Gassendi, avec son buste et son cpitaphe.
Molière, à Tâge de 17 ou 18 ans, au sortir du collège, fut admis à suivre les leçons de Gassendi, avec le prince de Conti, Hesnaut, François Bernier et Chapelle.
Gassendi était alors professeur de mathématiques au Collège- Royal, mais il ne professait la philosophie que chez lui, parce quil s'attaquait aux systèmes d'Aristote, malgré les défenses de l'Université (le Paris. Molière s'est souvenu de la doctrine de son illustre maître, lorsqu'il se moque des docteurs aristotéliens et pyrrhoniens, qu'il met en scène sous les noms de Pancrace et de Marphurius, dans le Mariage forcé. Le P. Niceron raconte en ces termes [Mém. pour servir à l'hist. des Hommes illustres, tome III, p. 225) l'admission de Cyrano parmi les jeunes gassendistes : « Ayant entendu parler du célèbre philosophe Gassendi, qui étoit pour lors précepteur du fameux Chapelle, et qui se faisoit un plaisir (le donner des leçons non-seulement à son disciple, mais encore à Molière, à Bernier et à quelques autres jeunes gens, auxquels il avoit reconnu d'heureuses dispositions pour la philosophie, Cyrano, jeune homme vif et turbulent, voulut aussitôt entrer en société avec les disciples de Gassendi, et il fallut, bon gré, mal gré, l'y admettre, après (ju'il eut intimidé par ses menaces le maître et les disciples, à qui d'ailleurs il fit connoître, par le brillant et les saillies de son esprit, qu'il n'étoit
pas indig^ne de cette faveur. « Tous les élèves de Gassendi se piquèrent de rendre hommage à son génie, en se proclamant trassendistes ; Cyrano commença un grand ouvrag-e de physique, qu il nacheva point, mais il disait, dans son Voyage dans la Lune : « J'ai fréquenté pareillement, en France, La Mothe le Vayer et Gassendi ; le second est un homme qui écrit autant en philosophe que le premier y vit. « Dernier publia un Abrège de la Philosophie de Gassendi ; Chapelle fut toujours en correspondance avec son ancien précepteur ; Hesnaut et Molière sexerçaient à traduire en vers français le poème latin de Lucrèce.
28-i. FiL\xçoi5 DE LA MoTUE LE Vayer, savant et philosophe, membre de TAcadémie française, préceptem* de Monsieur frère du roi, né en loSS, mort en I67fî.
— Mellau del. et se, 16-i^. In-i. — yanteuil ad viviim delm. et seulpebat. li)61. In-fol.
C'est à cet illustre savant que Molière adressa, en 1664, une lettre de condoléance, accompagnée dun sonnet sur la mort prématurée de son tils unique, qui était aussi l'ami de Boileau, de Racine et de La Fontaine. On peut assurer que Molière dut beaucoup à la recommandation de La Mothe le Vayer, auprès du duc dOrleans. Il nous parait même probable que Molière, qui était un peu plus âgé que le fils de La Mothe le Vayer, lequel mourut à l'âge de 35 ans en 1664, avait assisté quelquefois, avec ce jeune homme, aux leçons que le précepteur de Monsieur, frère du roi. donnait au petit prince, qui put ainsi, dès son enfance, connaître Molière, dont il devait devenir plus tartl le protecteur. La Mothe le Vayer, à qui Charles Beys adressait un sonnet laudatif dans le temps de l'Illustre Théâtre, avait l'esprit très-fin et très-gaulois, comme il lavait prouvé, dans sa jeunesse, en composant ne\i{ Dialogues à F imitation tics Anciens, sous le pseudonyme d'Orasius Tubero.
Bibliogr. moliér., n» 213.
2So. Chapelle (Claude-Emmanuel Luillier, siïrnommé\ ne en 16fîti, mort en 1686.
— C. Le Brun piiix. IngoufJwi. sculp. 1783. In-S.
Chapelle, condisciple de Molière aux leçons de Gassendi, fut son meilleur arai et son plus intime confident. Voy. dans ses Œuvres les di»ux lettres m^^lees de vers, qu'il lui adressa de la cr et surtout l'admirable entretien qu'il eut avec lui, sur ses m ; s
domestiques. Voy. la Fameuse Comédienne,
Nous ne possédons malheureusement qu'un bien petit nombr*
de poésies de Chapelle, et celles qui sont venues jusqu'à nous ne contiennent qu'une pièce relative à Molière. C'est le récit d'un dîner au cabaret de la Croix de Lorraine, où Molière assistait ; il ne nous est pas indifférent de savoir quels étaient les convives :
Ce fut à la Croix de Lorraine, Lieu propre à se rompre le cou, Tant la montée en est vilaine ; Surtout quand entre chien et loup On en sort, chantant Mirdondaine.
Or là nous étions bien neuvaine De gens, valant tous peu ou prou...
L'illustre chevalier Qu'importe Etoit vis à vis de la porte, Joignant Je comte de Lignon, Homme à ne jamais dire non, Quelque rouge-bord qu'on lui porte.
Après lui. l'abbé du Broussin, En chemise montrant son sein, Remplissoit dignement sa place, Et prenoit soin d'un seau de glace Qui rafraîchissoit notre vin.
Molière, que bien connoissez,
Et qui vous a si bien farces,
Messieurs les coquets et coquettes.
Le suivoit, et buvoit assez.
Pour, vers le soir, être en goguettes.
Auprès de ce grand personnage, Un heureux hasard avoit mis Du Toc, d'entre nous le plus sage.
Ravi de voir les beaux esprits Quitter Marais et marécage. Pour venir dans son voisinage Boire à l'autre bout de Paris.
Quant à notre illustre et grand maître Le très-philosophe Barreaux, En ce moment il îit paroitre Que les Anciens et les Nouveaux N'ont encore jamais vu naître Homme, qui sut si bien connoître La nature des bons morceaux.
Chapelle nomme encore le fils de François La Mothe le Vayer, précepteur de Monsieur, frère du roi, mais il oublie le neuvième convive, en regrettant Petitval, La Planche, Dampierre et Jouzac, qui manquaient a la fête.
BiUiogr. moliér., noM 166, 1167 et 1171.
286. François Bernier, philosophe et voyageur, né en 1625, mort en 1688.
— Angelo Testa. In-8.
Bernier avait été, avec Molière et Chapelle, l'élève de Gassendi; il partit, fort jeune, pour voyager dans l'Asie oii il passa plus de vingt ans. Il avait étudié la médecine à Montpellier, mais il n'y était plus, quand Molière y arriva avec sa Troupe et y tît imprimer le ballet des Incompatibles. A son retour en France, en 1669, il retrouva les amis de sa jeunesse, Molière et Chapelle, qui le mirent en rapport avec Boileau, La Fontaine, etc. Bernier, qui s'occupait toujours de la philosophie de Gassendi, était un aimable convive qui savait un grand nombre de chansons bachiques, et qui les chantait à table. On doit supposer qu'il était du fameux souper d'Auteuil, où Molière fut le seul qui conserva sa raison. Voy. dans la Vie de Molière, par Bruzen de la Martinière (édit. des Œuvres, Ainsi. y 1735, tome I, p. 79), la curieuse anecdote sur Bernier, à son retour du Mogol, chez Molière.
287. Savimen de Cyrano Berger.\c, littérateur et auteur dramatique, né vers 1619, mort en 1655.
— Le Doyen se. In-8, avec quatre vers au bas.
Cyrano Bergerac, qui ne fut pas condisciple de Molière au Collège des Jésuites, suivit avec lui les leçons de Gassendi, qui lavait pris en amitié. Voy., ci-dessus, le n° 283. Il était encore fort jeune, quand il fit jouer, on ne sait sur quel théâtre, sa comédie du Pédant joué, à laquelle, dit-on, Molière eut assez de part, pour en reprendre deux scènes, en disant : «Je prends mon bien oii je le trouve. » Cette comédie étrange, mais si originale, avait été composée contre le célèbre pédant Jean Grangier, principal du Collège de Beauvais. « On dit qu'il (Cyrano) étoit encore en rhétorique, quand il fit le Pédant Joué. » Voy. Menagiann, edit. de 1729, tome II, p. 22. « Une tradition même, qui expliquerait la réponse de Molière, auquel on reprochait de s'être approprié deux scènes de la comédie de Cyrano, pour les intercaler dans les Fourberies de Scapin, une tradition qui s'était peut-être transmise de bouch** en bouche parmi les écoliers du Collège de Beauvais , donna à Molière une part d'auteur dans la composition de cette pièce. » Voy. la Notice historique sur Cyrano, en tête d^» VHistoire comique des éfaf^ et empires de la Lune et du Soleil, édit. du bibliophile Jacob, 1858, p. 16. On suppose que le Pédant Joué et la tragédie iVAgrippine furent représentées sur l'Illustre Théâtre. Molière n'est pas nommé une seule fois dans les Œuvres de Cyrano, qui rt'Sta lié jus(ju\i la mort avec le plùlosophe cartésien Jacques Rohault.
MOLIÉRESQUE. lOl
288. ScARAMOucHE ( Tiberio Fiorelli), comédien de la troupe italienne à Paris, né en 1608, mort en 1694.
— Ancienne gravure, chez Basset (E. ^86°""^. L. 21 2°'°'). On lit ces vers, au bas de l'estampe :
Voici l'ornement du théâtre.
Celui que vous voyez a charmé les François. Il a fait le plaisir de plusieurs de nos rois, Parce que des Louis U étoit idolâtre.
Il est à peu près certain que Molière prit des leçons ou reçut des conseils de Scararaouche, dès ses débuts dramatiques. On sait, par Palaprai, que Molière, devenu directeur du théâtre du Petit-Bourbon et ensuite du théâtre du Palais-Royal, vivait en bonne confraternité avec les Comédiens italiens, qui jouaient alternativement sur la même scène que lui. « On peut dire de Scaramouche, qui ne paroit plus sur le théâtre : Homo non periit, sed periit artifex. C'étoit le plus parfait pantomime que nous ayons eu de nos jours. Molière, original francois, n'a jamais perdu une représentation de cet original italien. » Voy. Menagiana, édit. de 1693, p. 210.
Bibliogr. moliér., nos 230 et 1493.