PE VERT
Portrait de la collection Tronchin.
fait veoir à ceux qui le visitent, pour tesmoigner que leur mémoire est heureuse ; mais croyez qu'il ne s’y est ja oublié. Il s’y est faict portraire en deux divers tableaux, l’un en sa morguante jeunesse, et l’autre en l’aage de septante huict ans, portant un chappeau, les aisles repliées de part et d'autre, affin qu’on ne pensa qu’il eust perdu les aureilles. Je ne trouve cette curiosité trop impertinente en luy. D’autant que la nécessité du vain désir qu’il a d’éterniser sa mémoire luy apprend qu’elle durera plus en une image, que en tous ses escrits, qui ne serviront tantost plus qu’à faire des cornets aux apoticaires de Genève, ou pour allumer du feu. Mais je trouve mauvais qu’il nous appelle idolâtres 1... »
Ainsi de Bèze possédait une « galerie de portraits ». Sa « Response » à la lettre précédente, qui parut la même année, confirme le fait, et nous donne des renseignements sur les origines vraies de ces portraits, en même temps qu’elle nous indique les sentiments de celui qui les possédait :
« Quand vous luy reprochez une sallette de la maison des seigneurs de Genève, où il habite, et luy objectez qu’en cesle sallette il y à des pourtraïcts de son Calvin, Mariyr, Muscule, et autres tels personnages, entre lesquels il ne s’est oublié, y estant pourtraict en deux divers tableaux, lun de sa morguante jeunesse, comme vous l’appelez, l’autre en l’aage de 78 ans, avez-vous point oublié (ou plustost ne montrez-vous pas que vous n’eustes jamais en vous) aucune civile honnesteté, quand, sous espèce d’amitié (et peut-estre estant un de ceux qui le sont venus voir, pour ce qu’ils le tenoyent pour mort, selon la menterie tant bestialement forgée par vos bons pères besaciers), estant admis en sa maison, vous avez eu l’œil si curieux, ou plustost si malin, et le cœur si peu honneste, d'en prendre occasion de le blasonner sans raison ? Car est-il aucunement reprenable, s’il a voulu et veut se rafraischir tous les jours l’heureuse mémoire, non seulement de ces tant excellens personnages que vous nommez, mais aussi d’aucuns Princes et grands Seigneurs, qui luy ont fait cest honneur de le cognoistre et aimer icy-bas : avant qu’une mort, autant prétieuse devant Dieu et ses Anges, que honteuse devant le monde qui en estoit indigne, les eust poussés au ciel? Ët quant à son pourtraict, encores que se voyant peinct en son jeune aage, et se comparant avec sa vieillesse de 76 ans, alors que ce pourtraict luy fut fait et baillé sans le demander, il se souviene très volontiers de la grande grâce que Dieu luy a faite en tel changement, et de visage et de condition, pour l’en remercier de bon cœur, si vous peut-il dire que ceste vanité de se veoir en peincture, ne le chatouille non plus que de mirer sa barbe grise en un miroir. Ce néantmoins apprenant, par votre calomnie, que cela peut offenser les yeux de quelcun, s’il vous ouvre encor une fois sa porte, vous ne l’y trouverez plus en peinture, mais bien encores vivant, marchant, parlant et escrivant, selon la grâce qu’il plaist à Dieu luy continuer pour Pavancement de la vérité et gloire d’iceluy, contre cette fausse beste, qui est assise sur les sept
montagnes ?. »
4. « Lettre d'un gentil-homme savoysien à un gentil-homme lyonnois, sur la fausse allarme, que Théodore de Bèze s'est donnée de la nouvelle de sa mort, et conversion à la religion catholique, où est aussi descouverte la diversion que les ministres de Genève font, pour fuyr la Conférence, que leurs auditeurs avoyent demandée y estre faicte, touchant la Religion, ayant esté, à leur sollicitation, acceptée par les Prédicateurs Catholiques, l’année passée. Discours fort gratieux, 1598 (pas de nom de lieu), p. 19, 20. > Bibliothèque de Genève.
2. « Response à la lettre d'un gentil-homme savoïsien, ne se nommant point, par laquelle très faussement il charge les pasteurs de l'Eglise de Genève, tant en général qu'en particulier, de plusieurs très impu-
3. Or, l’ancienne collection de Bèze est devenue la collection Tronchin (les deux portraits de Bèze, qui nous sont décrits dans les lettres citées, sont bien les deux Bèze actuels), par héritage direct.
Catherine del Piano, réfugiée italienne, avait épousé un autre réfugié, François Taruffo (bourgeois en 1568), dont elle eut une fille, Anna Taruflo. Elle épousa, en secondes noces, Théodore de Bèze en 1588.
Anna Taruflo, appelée parfois « Mie de Besze », avait épousé (1 déc. 1588) J.-Baptiste Rocca, membre du Conseil des Deux-Cents, qui faisait le commerce d’épicerie, et dont elle eut, outre deux fils morts en bas-âge, trois filles : Théodora, Catherine et Marguerite !, lesquelles avaient sept, cinq et un an à la mort de leur mère, et furent élevées par leur grand’mère, femme de Th. de Béze. Celui-ci « chérissait ces enfants et les considérait comme ses filles adoptives. Théodora (1591-1674), l’aînée, recueillit ainsi, dans la succession de sa grand’mère maternelle, les lettres et les papiers que Th. de Bëze avait conservés par devers soi, lorsqu'il vendit, en 1598, sa bibliothèque, et la majeure partie de sa correspondance, à Georges-Sigismond de Zastriseel ?. »
Or, le 21 juin 1607, Théodora Rocca épousa spectable Théodore Tronchin, le célèbre pas-
teur et professeur, auquel elle apporta les biens de Th. de Bèze.
4. Ainsi le portrait de Calvin qui se trouve dans la famille Tronchin était déjà en possession de Th. de Bèze.
Peut-on remonter plus haut encore? L'inscription mise sur le cadre porte : « Donné par Calvin à Th. de Bëze, légué par Th. de Bèze à Th. Tronchin. » — Pour tirer de cette inscription des conclusions tout à fait précises, il faudrait connaître la date exacte à laquelle elle a été rédigée et la personne qui la rédigée. Ce n’est pas possible.
Il n’en reste pas moins que nous avons ici le portrait le plus « authentique », si l’on ose s'exprimer ainsi. On est en droit de penser que ce portrait, donné par Calvin, gardé par de Bèze dans sa « sallette », avait été fait, comme le dit le gentilhomme savoisien, ad vivum, d’après nature, et devait être, pour Calvin lui-même et pour son ami de Bèze, suffisamment ressemblant.
Voilà Calvin pendant ses dernières années.
La gravure des « Icones ».
Planche IX.
1. Chacun connaît les Jcones, ce recueil de portraits des hommes plus ou moins mêlés à la
Réformation, publié par Th. de Bèze. L'édition latine est de 1580 et l’édition française de 1581 à.
dents mensonges. De l'imprimerie de M. Berjon, MDXCVII » [la Réponse fait partie du même volume que la Lettre; elle est composée avec les mêmes caractères; Berjon est un pseudonyme|, p. 58-60.