‹ Iconographie calvinienne :Chapitre 5 sur 221 · ED · texte numérisé non relu

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OUR nous rendre compte des difficultés ! que présente l’histoire des portraits de notre Réformateur, commençons par considérer ce qui se passe à propos des portraits de Luther. Leur étude semble devoir être facile, car ils sont nombreux, et le plus souvent datés et signés de noms

très connus, les Cranach, père et fils. De telle sorte qu’il n’y a guère de

grand homme, pense-t-on, dont la physionomie soit plus classiquement fixée et authentiquée que celle du Réformateur allemand.

Or voici le résultat auquel est arrivée, ces dernières années, une critique qui n’a pas encore donné toutes ses conclusions : « Parmi les centaines de portraits de Luther, datant du seizième siècle, cinq seulement peuvent être considérés avec certitude comme provenant de Cranach l’ancien, trois portraits à l’huile et deux gravures. Quant au type classique, celui de Weimar, il n’est pas de Cranach l’ancien, mais on peut prouver qu’il a été peint par Cranach le jeune, deux ans après la mort de Cranach l’ancien, et neuf ans après la mort de Luther. » C’est plus qu’un coup de pioche, c’est un coup de mine qui fait sauter la tradition. « Si nous considérons les portraits vraiment authentiques de Cranach l’ancien, nous voyons tout de suite qu’ils n’ont presque aucune ressemblance avec la tête classique de Luther.» Celle-ci apparait, pour la première fois, dans ce qu’on appelle l’Epitaphe de Luther, une gravure faite pour la diffusion en masse, après la mort du Réformateur. La gravure est due sans doute à Cranach le jeune. Et de plus en plus on s’est éloigné du portrait vraiment primitif aux traits plus nets et plus rudes, à la bouche hermétiquement fermée, avec une légère boucle de cheveux au milieu du front et, entre les sourcils, une ride qui indique comme la colère (Zornfalte), sans compter, au-dessus de lœil droit, une verrue puissante et menaçante. — Et enfin il faut ajouter que même cette figure primitive ne rend pas

toute l'expression du Réformateur, telle que nous la révèlent les descriptions contemporaines : une

1. Sauf les courtes pages de Jules Bonnet : « Les portraits de Calvin », dans les Nouveaux récits du seigième siècle, 1870,.p. 28, etc., nous ne connaissons que quelques petits articles sur quelques rares portraits.

ICON. CALV. 1

à INTRODUCTION

attitude droite, même roide (stramme, ja steife), penchée en arrière plutôt qu’en avant, et surtout des yeux noirs qui brillent, qui scintillent, que l’on peut à peine regarder fixement, que ses adversaires appelaient de faucon, delion, de basilic. Déjà Lucas l’ancien n'avait pas pu peindre la réalité : son fils, qui lui était inférieur, le put moins encore. De telle sorte « qu’au lieu d’avoir beaucoup de portraits vraiment bons et ressemblants du Réformateur, nous n’en avons pas un seul... Le type classique est, selon toute vraisemblance, une création de Cranach le jeune... Non pas, il est vrai, une création de pure imagination. Mais il a commencé à idéaliser, c’est-à-dire à faire disparaître (wegidealisiren) les traces de l’âge... Les autres artistes ont suivi cet exemple, ils ont de plus en plus idéalisé le type déjà idéalisé, et fait disparaître en général ce qui était puissant et viril, et ce qui apparaît encore nettement dans l’œuvre de Cranach le jeune. On peut affirmer que dans les portraits modernes les plus répandus, dans le Luther avec le manteau de fourrure, qui « orne » tant d’églises, Frau Doctorin Catharina Bora [la femme de Luther] n’arriverait pas, si elle les voyait, à reconnaître son Docteur !. »

Ainsi sont résumés, dans une étude fort distinguée, les travaux critiques de Edouard Flechsig

sur Cranach *?.

En même temps s’est élevée la grande discussion provoquée par Denifle, le fameux et très savant Dominicain, qui a cependant poussé l’injure plus loin encore que sa science. Il a mis en lumière un second fait : s’il est difficile de faire la critique exacte des documents iconographiques, il est encore plus difficile de tirer, même des documents authentiques, des conclusions incontestables. Dans la première édition de son ouvrage sur Luther et le luthéranisme, Denifle intitule un chapitre : « La physionomie de Luther. Sa figure ressemble à ses livres. En appendice. » — Sans doute Denifle use d’une précaution oratoire : dans l’étude de la physionomie, dit-il, le subjectivisme de l'observateur à une grande place, mais il ne se hâte pas moins de formuler des jugements aussi absolus que s’il était infaillible. — Portrait de 1520 : « La tête est le type d’un homme aigri, têtu, passionné, inquiet. Cependant, la sensualité et la dégradation (Sinnlichkeit und Verkommenbeit) ne se montrent pas encore sur ce portrait autant que sur les portraits postérieurs %. » — Junker Jorg : « On trouve déjà l’œil qui caractérise la malhonnêteté (Unerbrlichkeit) 1. » — Portrait de 1526 : & Nous sommes tout de suite frappé par la grossière expression de sensualité, dans la bouche large, dans le regard malhonnête (unebrlich), sombre 5.» — Et dès lors, « lexpression de l’arrogance, de la ruse (Verschlagenheit), de la mollesse (Weichlichkeit), de la sensualité et de la vulgarité (Gemeinheit), sans aucun trait noble, un peu plus élevé, ne manque dans aucun des portraits subséquents de Luther. Luther porte partout le péché sur sa figure 6. » — La mollesse ? « Pouvait-il en être autrement ? En quoi consista le premier « grand acte » du « puis- » sant Réformateur » ?.. Il excita encore dans le clergé corrompu les désirs de la chair, et se fit une race d’apôtres, qui répandirent partout sa doctrine, dont le but était la sensualité et la mollesse 7. »

Or, que révélait ce même portrait, — celui qui inspire à Denifle son plus odieux jugement,

1. H. Bôhmer, Luther im Lichte der neueren Forschungen, 1906, p. 3-7.

2. Voir Eduard Flechsig, Cranach Studien, Erster Theiïl, 1900. — Voir aussi, du même auteur, Canach Lukas d. a., Tafelbilder, 1900.

3. Denifle, Luther und Lutherthum (re édit.), p. 817. — 4. Zbid., p. 821. — 5. Ibid., p. 821. — 6, Jbid., p. 822. — 7, Ibid., p. 828.

— à un honnète physionomiste comme Lavater, qui à écrit quatre volumes sur ce délicat sujet ? « L’âme dans les yeux, ce qu’il y a d’intime, de senti, de profond;..dans le nez la fermeté d’action, la force. Sel et humour, orgueil et mépris semblent se fondre dans cette bouche de moine. L’espace entre les sourcils (bien que mal dessiné) indique l’homme qui reste debout, « alors même que le monde serait plein de diables !. » — Oh! le subjectivisme des physionomistes !

La vérité, c’est que Denifle a entassé les erreurs de critique, donnant, selon son habitude, l’apparence scientifique au dévergondage de sa haine monacale. Il s'efforce d’exagérer le nombre et la valeur des peintures de Cranach; il confond Cranach l’ancien, Cranach le jeune et les simples ouvriers de latelier des Cranach. Ce n’est pas tout. Parmi les reproductions, Denifle choisit les plus mauvaises, celle par exemple que Flechsig traite de « produit de fabrique »; il mêle aux Cranach des portraits de valeur encore plus inférieure et, délaissant la plupart des originaux, il tire ses conclusions des plus mauvais documents ?.

Ainsi : difficultés dans la détermination des portraits originaux, même signés et datés; mélange de portraits faits par des peintres de talent, ou sans talent, de copies et d’imitations faites par des ouvriers dans les ateliers des maîtres, simples objets de commerce; reproductions successives, avec altération progressive ; et impossibilité finale d’attester, d’après les portraits, la physionomie exacte de la personne vivante! — Voilà ce que nous a révélé l’examen rapide du cas le plus favorable. Car si Luther n’a pas été peint par un Holbein ou un Dürer, ce qui naturellement aurait beaucoup mieux valu, il n’en reste pas moins que, dans son ami Cranach l’ancien, le Réfor-

mateur allemand a eu un bon portraitiste.

Or aucune de ces conditions favorables ne se rencontre pour Calvin.

Très peu de portraits peints du seizième siècle ; aucun par un peintre connu; aucun par un peintre de talent; deux ou trois à peine authentiques, reste — ou copie — des portraits fabriqués dans les ateliers de Genève, ou d’ailleurs. — Quant aux gravures, quelques-unes sont signées et sont l’œuvre d’artistes dont tous n'étaient pas médiocres ; tel un Woeïriot. Mais comment ont-elles été faites ? Sur quel modèle? Avec quels changements, quelles transformations et déformations ? — Ajoutons que la figure de Calvin, loin d’avoir été idéalisée comme celle de Luther, a été, au contraire, caricaturée, ridée, vieillie encore, si possible *.… Et le lecteur pourra deviner les difficultés avec lesquelles aura à lutter celui qui, de documents aussi incertains et, le plus souvent, aussi médiocres, voudra s’efforcer de reconstituer la physionomie authentique de Calvin.

Telle est la tâche que nous abordons.

1. Cité par Johannes Bauer dans son article de la Chriséliche Welt, 17 décembre 1903, p. 1215 : « Wie ein katholischer Gelehrter über Luthers Physiognomie urteilt. »

2. Voir l'article de J. Bauer que nous venons de citer. — Dans la seconde édition de l'ouvrage de Denifle, 1904, le chapitre sur les portraits a disparu, il ne reste que des photographies. Sans doute, les amis et éditeurs du Dominicain auront pensé qu'ici il avait dépassé, encore plus qu'ailleurs, si possible, les limites du permis en fait de violence et de passion.

3. < Nul pinceau illustre ne reproduisit de son vivant les traits du Réformateur... C'est à peine si quelques toiles médiocres ou quelques gravures imparfaites, contemporaines de la Réforme, nous ont conservé les traits du législateur de Genève, avec cette figure pâle, décharnée, que la tradition lui prête uniformément à tout âge, comme s'il n'y eut pour lui ni jeunesse, ni maturité, précédant le ravage des ans et le mélancolique déclin de la vie. > J. Bonnet, Nouveaux récits du Seisième siècle, p. 28, 29.

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Posons bien le fait initial.

On a exécuté un grand, un très grand nombre de portraits de notre Réformateur, à Genève, surtout pendant la seconde moitié de son séjour, à mesure que sa renommée croissait et que se multipliaient ceux qui, après l’avoir connu, allaient habiter loin de lui, un peu partout dans le monde connu.

De ce fait nous avons une première preuve dans Bolsec, qui, dans son chapitre XIL, écrit: « Je demande si c’est signe d’humilité et abjection de vaine gloire de se peindre, et permettre que son portraict et image fût attachée en lieux publics de Genève, et portée au col de certains fols et femmes qui en faisoient leur Dieu? Si Bèze ou autre de leur secte respond que ledit Calvin n’en sçavoit rien, je tesmoigne Dieu, qu’ils parleront contre vérité et leur conscience : car cela estoit tout commun et public en Genève, et luy fut remonstré par paroles de gens de bien et authorité. Plus luy fut mandé par lettres qu'ayant condamné et faict abbattre les images des saincts, de la Vierge Marie et de Jésus-Christ mesme, ce ne luy estoit honneur de laisser dresser la sienne en publicq et porter au col; et que pour le moins Jésus-Christ le valoit bien; à quoy il ne feit aucune response sinon que : qui en aura despit en puisse crever !. »

Il est vrai que, tout le monde le sait, Bolsec a été un des plus impudents menteurs que le monde des lettres ait jamais connu. Et il est souvent difficile de distinguer nettement la petite quantité de vérité contenue dans cette abondante calomnie qu’est l’œuvre du fameux apostat. Cependant on peut bien admettre que ces lignes n’auraient pas été écrites, s’il n’y avait eu, à la connaissance du public, un assez grand nombre de portraits de Calvin.

Le 24 janvier 1555, Viret écrit, de Lausanne, à Farel, alors à Neuchâtel, à propos d’un voyage à Berne du pasteur Zébédée : « Je ne sais pas très bien la cause. D’après ce que l’on m'écrit, on dit à Orbe que Zébédée est parti avec quelqu'un autre pour Berne et qu’il y a porté le portrait de Calvin, le tien et le mien : nous nous serions fait peindre pour être adorés, selon la calomnie de quelques-uns ?. »

Et enfin voici quelques lignes plus importantes, car elles sont (22 mars 1560) d’un ami de Calvin, résidant à Genève, à un ami de Calvin, résidant à Zurich : « Après avoir lu ta lettre, mon très cher Gualther, je me suis immédiatement rendu chez le peintre Isaac, un des plus estimés. Il m'a montré beaucoup de portraits (multas imagines) ; j'en ai choisi seulement deux qui m'ont paru le mieux donner les traits de Calvin (que D. Calvinum magis referre mihi videbantur). Je n’en ai point trouvé sur papier (papiro), ni sur parchemin (membrana). Quand je lui ai demandé s’il voudrait en peindre un d’une facon ou de l’autre, il m'a répondu qu’il pourrait difficilement le livrer de suite (id præstare posse statim), soit parce qu’il n’avait pas assez de temps, soit parce qu’il ne pouvait pas le donner à moins de deux couronnes, comme jai pu le

comprendre d’après ses propres paroles. C’est pourquoi j'ai préféré vous envoyer ces deux por-

1. Histoire de la vie, mœurs, actes, doctrine et mort de Jean Calvin, jadis grand ministre de Genève, recueilly par M. Hiérosme Hermes Bolsec, docteur-médecin à Lyon, dédié au révérendissime archevesque, comte de l'Eglise de Lyon, et primat de France, 1582, p. 10.

2, Joh. Calvini, Opera XN, p. 396.

traits; l’un est peint sur toile (feca); tu pourrais le réserver pour ce noble anglais [dont il avait été question, sans doute, dans la lettre de Gualther]; tu donnerais l’autre à mon parent, à moins que tu ne préfères les garder tous les deux. Tu feras comme tu voudras. Mon parent te dira le prix des deux, lui qui m’a demandé d’acheter pour toi ?’ Harmonie |!’ Harmonie des évangiles, dont une nouvelle édition était sous presse, à l'imprimerie de Robert Estienne]. Son domestique te apportera. Peut-être quelques pages manqueront, qui sont encore sous presse. Si elles manquent, je te les ferais parvenir sûrement plus tard, si Dieu le permet !. » — Ainsi il y avait à Genève plusieurs peintres, qui tenaient tout prêts beaucoup de portraits de Calvin. Et ces portraits étaient achetés par des Genevois, ou envoyés par eux à des Suisses, à des étrangers, comme l'Anglais dont il est ici question.

Le fait est du reste d’accord avec les théories de Calvin sur l’art, sur la peinture en particulier. Il condamnait, — à cause des abus qu’il constatait, — l’usage des tableaux dans les sanctuaires religieux ; il condamnait d’une manière générale les statues et les peintures de Dieu et de Jésus- Christ, parce que l’homme ne peut représenter Dieu, et que le Christ étant Dieu et homme, le peindre comme homme, c’est ne le représenter qu’à moitié, par conséquent c’est le représenter mal. Mais Calvin proclamait la légitimité de deux espèces de peinture : « En la première sont contenues les histoires, en la seconde les arbres, montaignes, rivières et personnages qu’on paint sans aucune signification [c’est-à-dire le portrait des choses et des hommes]. La première espèce emporte enseignement, la seconde n’est que pour donner plaisir ?. »

Par ces textes et plus encore par l’ensemble de ses doctrines, le calvinisme a presque été le créateur de la peinture de portraits, ou plutôt, sinon le créateur, du moins le merveilleux propagateur. Le calvinisme a produit l’art hollandais et Rembrandt. Or Rembrandt et la Hollande peignent à profusion, peut-on dire, des portraits #. Taine a écrit, — complètement d’accord avec le D' Kuyper — : « Pour ces imaginations réalistes et parmi ces mœurs républicaines, dans ce pays où un cordonnier armateur peut se trouver vice-amiral, le personnage intéressant est un citoyen, un homme de chair et d’os, non pas habillé ou déshabillé à la grecque, mais avec son costume et son attitude’ ordinaire, tel magistrat qui gouverne bien, tel officier qui s’est bravement battu. Il n’y a qu’un emploi pour le style héroïque : ce sont les grands portraits qui décorent les hôtels de ville et les établissements publics, en commémoration des services rendus. Et, de fait, on voit naître ici un genre nouveau de peinture, le vaste tableau qui comprend cinq, dix, vingt, trente portraits en pied, de grandeur naturelle, administrateurs d’hôpital, arquebusiers qui vont au tir, syndics assemblés autour d’une table, officiers qui portent un toast dans un banquet, professeurs

ui démontrent à l’amphithéâtre, tous groupés autour d’une action conforme à leur état #. » Un q > S

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