Adoratur papa deus terrenus
2. Dans le Serapeum, Zeitschrift für Bibliothekwissenschaft, 15 février 1841, p. 33, 40, article du Dr Fôrstemann.
3. Paroles rapportées dans les Unschuldige Nachrichten, von alten und neuen theologischen Sachen, etc. Zur geheiïligten Uebung in gewissen Ordnungen verfertiget von einigen Dienern des gôttlichen Wortes. Auff das Jahr 1712. Leipzig, p.954. — Il s’agit d'extraits d'un Manual, recueil de textes, d'histoires, écrit par Andrea Wanckels, bourgmestre, bon luthérien, ami de Luther et de Mélanchthon, et frère de Mathias Wanckels. — 4. Jbid., p. 952.
Ps. ,
maux monstrueux dont les générations précédentes avaient fait usage, tant sur les cathédrales gothiques que dans les enluminures des manuscrits. On vit alors le pape-âne, le moine-veau, la furie
Mégère donnant à teter à de petits cardinaux, tandis que des dragons vomissant des flammes symbolisaient les nobles et les prètres !.
3. Non seulement la caricature protestante, à l’origine, n’a pas dépassé (elle ne l'aurait pas pu, même si elle lavait voulu) en grossièreté la caricature romaine elle-même contre Rome; mais nous rencontrons une très noble protestation de Luther, qu’il vaut la peine d’enregistrer : « Les défenseurs de l'Eglise, en attaquant si violemment la femme de Luther, observe Champfleury, n’imitèrent pas la réserve que le sexe féminin inspirait au Réformateur. » Son ami Cranach avait représenté peu convenablement des femmes. Le 3 juin 1545, Luther écrit à un autre de ses amis, Amsdorf : « Ton neveu George m’a montré une peinture du pape ; mais maître Lucas est un
peintre grossier. [Ceci est en allemand, au milieu du latin dans lequel la lettre est écrite: Meister
Lucas ist ein grober Maler.] I] pouvait épargner le sexe féminin parce qu’il est une créature de
Dieu et à cause de nos mères. Il aurait pu peindre d’autres images dignes du pape et même plus diaboliques ?. » — Cette obscénité le préoccupe. Et douze jours après, au milieu d’une crise terrible de douleurs causée par la pierre, Luther écrit au mème Amsdorf (15 juin) : « Si je reste en vie, je ferai tous mes efforts pour que le peintre Lucas substitue à cette peinture obscène une
image plus honnête ÿ. »
4. Pour juger cette satire, il ne faut pas oublier de tenir compte de l’état des mœurs, de leur rudesse, de leur violence; et ensuite, il ne faut pas croire à priori que les grossièretés sont là pour l’amour unique des grossièretés. Ce n’est pas exact, en tout cas, pour la caricature religieuse allemande, c’est-à-dire protestante, au témoignage d’un critique comme M. Grand-Carteret: « La différence entre l’esprit des deux races [il y a évidemment deux races ; mais au point de vue où nous sommes placés, il y a surtout deux esprits : l’esprit du moyen âge, qui va rester l’esprit catholico-romain, et l'esprit anti-catholico-romain, qui est bien antérieur au seizième siècle, mais qui va devenir l'esprit protestant] apparaît d’une façon très sensible, dans un pays mixte, situé au point de contact des deux civilisations. A la cathédrale de Lausanne, à côté de l’éternel renard encapuchonné, on voit sur les accoudoirs des stalles plus d’un sujet scatologique. A Fribourg, les sculptures bizarres du portail, dans le goût des figures de Callot, sont une satire de l'éternité des peines ; à Berne, les allusions deviennent encore plus burlesques ; les vitraux du chœur figurent la représentation grotesque du dogme de la transsubstantiation. Le pape jette les quatre évangé-
listes dans un moulin qui vomit une multitude d’hosties ; un évêque les reçoit dans un calice et
4. Lic. D' Hans Preuss, Die Vorstellungen vom Antichrist im späteren Mittelalter, bei Luther und der konfessionnellen Polemik. — Ein Beitrag zur Theologie Luthers und zur Geschichte der christlichen Frümmigkeit, 1906. — D'après cet auteur, la conception de l’antechrist est, chez Luther, une conception originale. Le moyen âge voyait dans l’antechrist une personne future, un individu. Et l'imagination s'était donné libre carrière. Pour Luther l'antechrist c’est la papauté ; et, du coup, les fantaisies folles s'évanouissent, la sobre parole de Dieu triomphe des extravagances apocalyptiques, la foi de la superstition.
De plus, il ne s’agit pas, comme avant, des immoralités des papes; il s'agit de la doctrine et non de la vie de la papauté. Le pape est l’antechrist parce qu'il s'oppose à la parole de Dieu et de l'Evangile, etc. (p. 175 et ss.). l
2. Luthers Briefe, etc., éd. de Wette, V, p. 742. — 3. Ibid., NV, p. 743.
ICON. CALV. 14
les distribue à la foule des fidèles. Plus on avance au cœur de l’Allemagne, plus on constate que des scènes de luxure ne sont point placées sur les monuments par amour du grivois, mais toujours et uniquement dans un but de protestation contre Rome, « la grande prostituée de
» Babylone !. »
5. Mais cette polémique religieuse à laquelle prennent part les Lucas Cranach, les Tobias Stimmer, les Niklaus Manuel, n’est pas la seule qui caractérise cette première moitié du seizième siècle. À côté de la Réforme religieuse, il y a la Révolution sociale. Les paysans se soulèvent, eux les possesseurs de tant de fiefs sur /a montagne de la diselte, dans la prairie stérile, près la côte des mendiants. Et l’estampe populaire représente ces levées en masse d'hommes armés. Ce qui nous intéresse, c’est la réunion, dans les mêmes dessins, des deux idées, celle de la Réforme religieuse et celle de la Réforme sociale : « Témoin une estampe de 1522 portant pour légende : Combat contre la papautié, combat contre la mômerie et levée des paysans. Alors se multiplient, de toutes parts, les feuilles volantes que, déjà, des colporteurs répandent dans les campagnes, et que déjà aussi on cloue aux portes des maisons, pour manifester en quelque sorte ses opinions Ÿ. »
Bien caractéristique, à ce point de vue, est une caricature, indiquant l'Etat du monde au sei- “zième siècle. Un Tyran, bardé de fer, armé d’une grande lance qu’il brandit, et d’une massue à clous, se tient raide sur ses étriers, monté sur un âne (der arm gemein Esel), qui représente le peuple, et qu’il tient à brides serrées. En croupe, derrière le tyran, est l’Avarice, une sorte de vieux Juif aux ailes de harpies, et qui est occupée à ‘écorcher toute vive la pauvre bête. L’âne rue et renverse, jambes en haut, tête en bas, lHypocrisie. En tombant, celle-ci laisse échapper de la bourse, qu’elle tient à la main, tout son argent, fruit de ses ruses. En avant de l’âne, trois personnages se tiennent, l’un en arrière de l’autre, trois femmes avec des ailes différentes. La première, c’est la Raison, avec de grandes ailes d’oiseau; elle présente à l’âne un sac déchiré et vide: emblème, sans doute, des consolations insuffisantes. Puis vient la Justice, dont les aïles ressemblent à celles d’un aigle impérial, héraldisées. La Justice est assise sur son siège, mais ses pieds sont aux ceps, c’est-à-dire passent à travers des trous pratiqués dans des planches, entre lesquelles ils sont retenus immobiles. D’une main elle tient son glaive incliné ; de l’autre elle se gratte derrière l’oreille ; sa balance, accrochée à côté d’elle, est vide. Et enfin vient la Parole de Dieu, avec des ailes d’ange, debout, tenant d’une main l’épée de l'Esprit, et de l’autre, la Bible ouverte, qu’elle semble montrer de loin au Tyran.
Tout cela est d’un large et noble symbolisme. C’est une page d’histoire populaire, de l’histoire de toute une période.
Ajoutons que parfois la caricature se contente d’un bon mot, d’un calembour. « Dans une estampe de 1548, relative à l’Intérim d’Augsbourg, figurent les personnages religieux de l’époque, l'aigle impériale est elle-même travestie, et on lit la parodie suivante du psaume Beatus ur : « Heureux celui qui peut se confier en Dieu et qui n’acquiesce pas à Intérim, car il a le fou hinier
» 1hm (derrière lui) #. »
1. Grand-Carteret, Les mœurs el la caricature en Allemagne, ch. 1. — 2. Ibid. — Noir Th. Wright, P. 229. — 3. Grand-Carteret, Zb1d. — 4. Ibid.
Et enfin ce qui attire notre attention, c’est, après la caricature allemande du seizième siècle, la caricature hollandaise du dix-septième siècle.
La guerre de Trente ans avait passé sur l'Allemagne. « Une fois les luttes religieuses disparues, elle n’a plus le stimulant nécessaire pour aiguiser la verve et la pointe de la satire ; et puis, elle est tellement épuisée d’hommes et d’argent qu’elle a perdu jusqu’à la force du rire!. »
Le centre de la lutte entre le protestantisme et le catholicisme s’est déplacé ; il n’est plus en Allemagne, il est en Hollande.
Au prix de quatre-vingts ans de misères, de famines, d’exils et d’échafauds, par Marnix et par le Taciturne, le calvinisme n’avait pas seulement converti un peuple, il l’avait formé et comme tiré du néant. Il avait extrait son sol des abîimes de l'Océan (« la terre de l’eau », dira Victor Hugo), il avait créé son âme avec son corps, sa langue avec sa religion, sa liberté avec sa foi.
Il n’en fallait pas moins pour constituer là-bas, non point à la limite de l'Océan, mais à la limite des deux mondes, ce petit tas de boue, boue de Hollande, pétrie dans l’esprit de Calvin, qui seule pouvait être ce qu’elle a été, la digue infranchissable, derrière laquelle allaient grandir la conscience et les libertés du monde moderne ; c’est-à-dire, il n’en fallait pas moins pour résister à la contre-révolution du jésuitisme et de linquisition, cette contre-révolution qui déchaïnait ses rafales terribles contre la Réformation ; il n’en fallait pas moins pour battre Philippe II, pour préparer Richelieu, pour arrêter Louis XIV, et pour renverser les Stuarts.
La caricature protestante, calviniste, fut alors hollandaise.
« Les traits partent de la Hollande ou de Angleterre ; les burins sont hollandais ou anglais. Lorsque vint la révocation de lédit de Nantes, des protestants prêtèrent à cette guerre par image l’appui de leurs idées et de leur haine légitime, si bien qu’on peut rencontrer dans plusieurs pièces, non pas une exécution, mais une inspiration française. Les protestants se vengèrent ainsi des supplices qu’on leur avait fait endurer, — et il faut reconnaitre que la vengeance fut bien anodine, comparée aux dragonnades, — en publiant le. recueil: Héros de la Ligue ou la procession monacale conduite par Louis XIV pour la conversion des protestants du royaume de France, suite des portraits-charge sans grand accent, travestis d’une façon plus ou moins spirituelle, de tous les évêques, ministres et autres personnages politiques ayant pris part à la révocation ?. »
A propos de ce volume : Les héros de la Ligue, nous lisons encore : « Ce précieux livre, diamant de la librairie pittoresque des temps passés. vengea les Hollandais des boulets de Turenne, et consola les protestants, ces premiers philosophes, ces premiers républicains qui frappèrent au cœur la monarchie *. »
Enfin Wright s’exprime ainsi :
« La caricature moderne, née, ainsi qu’on l’a vu, en France, peut être considérée comme
1. Grand-Carteret, Les mœurs et la caricature en France, p.15. — 2. Ibid. — 3, Article Léon Gozlan dans Le Musée, tome Ier,
ke dE . à CA RE ET POUCES 2 .
. , L e M Er ER LL ET ù — A : cs ARTE .
e ds E | ù
. A Pre: <a ; A TM
ayant eu son berceau en Hollande. La position de ce pays, et le degré supérieur
dont il jouissait, en firent, au dix-septième siècle, le refuge général des mécontents des autres nations, et surtout des Français qui fuyaient la tyrannie de Louis XIV. La possédait à cette époque quelques-uns des artistes les plus habiles et des meilleurs de l’Europe; elle devint le centre d’où fut lancée une multitude d’estampes satiriques politique du « grand monarque », contre sa personne et contre ses favoris et ses ministre une des principales causes de la haine violente que Louis XIV nourrit toujours pour | Il craignait les caricatures des Hollandais plus que leurs soldats et leurs marins, et le c burin de Romain de Hooghe furent au nombre des armes les plus puissantes employées. laume de Nassau ‘. »
Nous sommes ici en plein dans la satire et la caricature calvinistes. .