‹ Iconographie calvinienne :Chapitre 79 sur 221 · Dé · texte numérisé non relu

Dé

CÉPAPITRE SECOND

En France.

I. Généralités. 1. Grand-Carteret. 2. Wright. 3. Audin. 4. Lenient. — II. La satire et le rire chez Viret. 1. Viret. 2. Calvin. — III. La satire et le rire chez Bèze. 1. Bèze. 2. Calvin.

N parlant du début du seizième siècle [après 1499], en France, M. Grand- Carteret se livre à ces réflexions inattendues :

« Pour mettre en jeu les passions un grand mouvement social est toujours nécessaire ; or la France d’alors ne fut pas remuée jusque dans

ses entrailles par une de ces secousses qui font époque dans l’histoire. »

La Réforme n’a pas mis en jeu les passions ? N’a pas fait époque ? N’a pas agité la France jusque dans ses entrailles ? Vraiment. On est tenté de se frotter les yeux. S'agit-il d’un rêve ? Ou bien, par hasard, la Réforme n’aurait-elle pas existé?

M. Grand-Carteret continue :

« La France subit des divisions, des luttes intestines; mais l'élan, la foi en un idéal inconnu, lui firent défaut. Donnez à la Jacquerie le placard, la feuille volante, elle en fera certainement son profit, parce que toute révolte voit avec raison dans la satire sous forme d’image une puissance redoutable. Preuve le seizième siècle en Allemagne, 1648 en Angleterre, 1789 en France. »

Ainsi la Réforme n’a pas été une « révolte » au sens où ce mot est pris ici! Elle est vraiment passée inaperçue en France ? Elle l’a agitée moins que la Révolution de 1648 n’a agité l’Angleterre ?

Telle est bien l'opinion de M. Grand-Carteret, qui continue: « La Réforme calviniste, purement dogmatique, ne pouvait mettre en branle le tocsin populaire. Avec son fond de tristesse, de rigidité outrée, elle n’avait rien de ce qu’il faut pour. empoigner la fibre nationale. »

Evidemment, M. Grand-Carteret, n’ayant pas compris les idées et les sentiments qui ont constitué l’essence de la Réforme en France, comme ailleurs, n’a pas vu les faits qui en constituent l’histoire. Que la Réforme française n’ait pas conquis toute la Erance au seizième siècle, ce n’est point ce qui est, ici, discuté. Mais nier que cette Réforme ne l’ait agitée jusque dans ses plus

intimes profondeurs, c’est nier l’évidence,

La conclusion devrait être que le protestantisme français, n’ayant pas « mis en jeu les passions, » ne fit pas naître de satire ni de caricature. — Or M. Grand-Carteret n’en aboutit pas moins, et tout de suite, à la conclusion diamétralement opposée : « Les huguenots toutefois n’en éprouvèrent pas moins ce besoin de satire, si profondément ancré dans la nature humaine ; véritable nécessité, du jour où l’on rompt avec certaines habitudes, où l’on entre en lutte avec certaines croyances !. »

Et une page plus loin: « Impuissant en tant que manifestation religieuse à soulever un grand courant d'opinion {!], le protestantisme, par les guerres politiques auxquelles il donna naissance, fit éclore cependant la véritable caricature française ?. »

Telle est lincohérence avec laquelle notre histoire protestante est présentée au public.

Du reste, M. Grand-Carteret nous fournit deux autres indications à noter. La première explique ce qui devait gêner l’essor de la caricature, à savoir la persécution. Mais quand on vous empèche de faire quelque chose, cela ne prouve pas, 1fso fücto, que vous n’ayez ni le désir, ni les capacités intellectuelles pour le faire.

Et la seconde indication, confirmant précisément la portée de la première, est celle-ci : « Cest alors que, cherchant une arme qui fût à la fois d’une circulation plus facile et d’un sens

plus pratique, les protestants eurent recours à la médaille ?, » à la médaille-caricature.

2. En réalité, M. Grand-Carteret n’a pas suffisamment constaté ce fait. La satire est un genre: le genre a plusieurs espèces. Il y a l’espèce pamphlet, que l’on désigne sous le nom de satire (dans le sens étroit) ; mais il y a l'espèce sculpture ou dessin, que l’on désigne sous le nom de caricature. La caricalure et la satire ont la même cause, la même origine, l’esprit satirique. Ce sont ruisseaux qui coulent de la même source et en attestent l'existence. — Et tous les raisonnements de M. Grand-Carteret sont faux, parce que, si l’on a des avis divers sur le nombre des caricatures, tout le monde est du même avis sur le nombre des satires. Ce nombre est considérable.

Aïnsi Wright, dans son Histoire de la caricature et du grotesque, dit des calvinistes : « Ils nous ont laissé peu de caricatures ou de gravures burlesques d’aucune sorte ; on n’en possède du moins qu’un très petit nombre appartenant aux premiers temps de leur histoire !. »

En fait, Wright ne connaît qu’une de ces caricatures, très rare, dit-il, la Dispute spirituelle. (Et il se trouve que ce n’est pas à proprement parler une caricature calviniste, car elle met sur le même pied, Luther, Calvin et le pape.)

Mais, dans la même phrase, il dit: « La satire littéraire fut employée avec beaucoup de puis-

sance par les calvinistes contre leurs adversaires catholiques 5. »

3. Et ici nous rencontrons une autre exagération. C’est. Audin qui se livre à ses calomnies habituelles. Parmi les moyens de propagande dont le protestantisme français usa, Audin met d’abord celui-ci : « Le protestantisme eut des cryptes, où les néophytes des deux sexes se rassemblaient clandestinement 6. » (!) Nous avons là un assez bon exemple du mensonge louche et

baveux, qui procède par insinuation perfide, et dont les folliculaires papistes ont si souvent usé à

1. J. Grand-Carteret, Les mœurs et la caricature en France (S. D.). La préface est datée de « janvier 1888 », p. 4. — 2. Jbid., p. 5, 6. — 3. Jbid., p. 4. — 4. Wright, p. 238. — 5, Zbid, 6. Audin, Histoire de la vie de Calvin, 6° édit., 1856, II, p. 386.

Page 1