EN FRANCE
Picard! O maître Maillard ! Maïtre Le Clerc! O frère Joachim Perion, Bénédictin de Cormery, Ciceronien! Est-ce que nous ne brülerons pas ces hérétiques ? Croyez-moi, s’il vous plait, Monsieur le Ci-devant Président, je ne sais plus où j’en suis ; voyez si vous pouvez répondre, et faites dire une bonne messe, afin d’être bien inspiré. Car, sans cela, c’est fait de notre sainte mère, p.. [fille publique], l’Église romaine, et nous serons fils de p..!. »
« De même, lorsque vous criez comme un aveugle qui a perdu son bâton, alias quand vous brayez comme un mulet dans la cour du Palais. tout le monde vous crie, et jusqu’aux enfans mêmes : N’est pas Docteur quiconque se prétend Docteur ; ce n’est pas assez d’avoir un bonnet en forme de pâté à la sauce chaude, et la tête comme celle d’un chou cabus 2... »
« Vous surpassez Balaam en ceci que lui et son änesse faisaient deux, tandis que vous et votre mulet vous êtes une seule et même bête d'Auvergne #. »
Cela continue pendant des pages et des pages, avec le même entrain. Enfin, Passavant s’excuse de tout ce qu’il a dû rapporter. Il aurait beaucoup mieux valu ne pas excitare calum qui dormit. Mais Lizet l’a voulu. Passavant a obéi. En attendant de le revoir, il lui fait ses « compliments, et à tous les camarades, et à Madame Marguerite, et à Madame Jeanne, et à Madame de la Côte Violette, et aux onze mille vierges qui sont autour de votre abbaye... Je me recommande à votre grâce et vous recommande vous-même au Dieu de pitié qui est sur votre buffet [d’après la loi canonique, il est probable que Lizet ne devait pas avoir ce buffet; et le Dieu de pitié, auquel il est fait allusion, est sans doute un grand verre qui ne pouvait être vidé sans que le buveur ne versât quelques larmes bachiques *] et à tous les sanclis et sanctabus du paradis.
Soyez sanus et sacrilegus, sain et allègre, Gallice, dans tous les siècles des siècles. Evôé. Amen *. »
Ce n’était pas encore assez ! Et le pauvre Lizet, — expiation, il faut le répéter, bien douce pour tous ses meurtres prétendus juridiques, — dut encore subir l’atteinte d’une poésie, dédiée à son nez, ce nez célèbre, dont il a déjà été question.
Bèze suppose que par suite de maladies avouables, et autres, le nez du ci-devant président va tomber, va mourir; et il compose en son honneur une pièce de vers intitulée : « Complainte de Messire Pierre Lizet sur le trespas de son feu nez. »
Donc Lizet, au dernier moment, prend son verre, boit, et, s’accoudant sur la table, s’écrie :
Ha! pauvre nez, tu t'en vas,
Et je demeure icy-bas!
Nez, né seulement pour boire, Nez, mon honneur et ma gloire...
Las! te faut-il enterrer ?
Et qu'eau bénite te lave,
Prise ailleurs que dans ma cave ?
Nez, seul vrai nez beuvatif,
Nez, d'un teint altératif,.…
Nez, gourmet de mes désirs, Alambic de mes plaisirs,
Nez, par qui fut annoncé L'aigre, l’esvent, le poussé, Suce-vin, vuide-bouteille,
Nez, nez, ma rose vermeille :
Adieu, nez, qui vas en terre...
1. Liseux, p. 84. — 2. Zbid., p. 186. — 3. Jbid., p. 184. — 4. Jbid., p. 199, n. 4. — 5. Jbid., p. 200.
Nez, vrai nez de Cardinal, Mes heures, mon Doctrinal, Miroir de la Sorbonique,
Qui ne fut onc hérétique, Vrai suppost de notre Eglise, Digne qu'on te canonise..… Hélas! flaccons et barils, Chante pleures et durils,
Il s'en va mourir ce nez
Qui vous a tant pourmenez.
Enfin, Bèze compose jusqu’à une épitaphe pour ce malheureux Lizet. La voici:
Hercule, desconfit jadis
Serpens, géans et autres bestes..… Lizet, tout sot et ignorant,
A plus faict..….
Car il feïit mourir en mourant
La plus grande beste qui fust onques ?.
« Jamais farce de rapin, dit Lenient, et d’écolier espiègle ne tut plus vive, plus hardie, ni plus
extravagante. Ce jour-là de Bèze s’est montré le vrai disciple de Rabelais *. »
2. Et Calvin? Encore une fois et Calvin? Au milieu de tous ces éclats de rire, que pense-t-il, que fait-il ? Décidément, n’est-ce pas un peu trop pour le sec, le triste, le morose Calvin? Pas le moins du monde. Calvin rit, rit bien et de beaucoup de rires (mullos risus). Nous le savons par une lettre vraiment précieuse. Comme il a fort approuvé Viret, il approuve fort de Bèze, et se hâte de communiquer ses facéties à ses amis pour qu’ils en rient à leur tour. À Blaurer, il écrit : « j'ai ajouté [au paquet de livres] l’épitre facétieuse de notre Bèze, sous le nom de Passavant : j'espère qu’elle te fera bien rire (guæ mullos tibi risus, ut spero, eliciet) *. »
Nous pouvons même constater davantage, à savoir deux faits, assez surprenants : d’un côté, ce rire, que Calvin cachait si peu, dont il faisait la théorie et qu’il s’efforçait de propager, n'avait rien chez lui d’exceptionnel5. Il attestait évidemment chez lui un goût, un tempérament; — de l’autre côté, ce goût n’était pas universel, et il se trouvait des gens pour le lui reprocher, pour attester ce tempérament en le blâmant. Renversant toutes les idées que nous avons acceptées des mains de la Légende, c’est le peu orthodoxe Castellion, qui blâme le trop orthodoxe Calvin de se plaire ainsi dans la société de pareils rieurs, auteurs de pareilles « joyeusetés ».
« Je n’ai jamais plaisanté, écrit Castellion à Calvin, des choses saintes. Mes jeux d’esprit n’ont porté que sur des sujets profanes. Bien loin d’aimer la raillerie en matière de religion, il n’est souvent arrivé de reprendre ceux qui s’y plaisaient. »
Et qui ? Précisément les deux amis de Calvin, Th. de Bèze et Viret!
« Je puis citer comme exemple deux de tes amis intimes ; l’un, je l'ai fait avertir (n’ayant pu