EN FRANCE
Mais la satire qui nous intéresse le plus, par son sujet, et parce que c’est le chef-d'œuvre de Bèze, c’est son Passavant. « Ce fut, dit Lenient, dans un de ses jours de bonne humeur qu’il composa sa réponse au président Lizet, la plus spirituelle espièglerie de la Réforme, le chefd'œuvre du genre macaronique, selon Naudé, qui l'appelle le « diamant des pamphlets !, »
Lizet, en sa qualité de premier président du Parlement, de 1529 à 1550, « avait usé de toute son influence pour persécuter cruellement par fer et feu les adeptes de la pure doctrine de l’Evangile ?. » Faut-il en croire la chronique scandaleuse qui lui attribuait, sauf l’avarice, presque tous les autres péchés capitaux, et en faisait tout particulièrement un fervent adorateur de Bacchus et de Vénus, comme on disait alors?
CE digne président de la Chambre Ardente fut disgracié, exclu du Parlement, et, comme consolation, reçut l’abbaye de Saint-Victor (1550). Ne pouvant plus faire brûler les hérétiques, « il se mit en tête de les pourfendre avec sa plume, » et composa neuf traités, « dans un langage, a-t-on dit, qu'il suppose être le latin ?. »
Il se déclara « montagnard auvergnat, docteur dans l’un et l’autre droit. » — Et, dans son latin, — auvergnat à coup sûr, — il dédie son œuvre : Omnibus sanctis et sanctabus.
Y a-t-il lieu de beaucoup reprocher à Th. de Bèze de s’être vengé de tant de cruauté et de sottise par tant de plaisanterie ?
Bèze suppose donc que Lizet a un serviteur dévoué, nommé Passavant. Il l’envoie à Genève pour juger de la terreur que ses deux volumes ont dû produire dans cette ville. Passavant obéit à son maitre, s’informe, et, avec une naïveté moitié niaise, moitié ironique, rapporte au ci-devant président toutes les plaisanteries, tous les brocards qu’on débite sur son compte. L’effet est parfois irrésistiblement comique.
Passavant, se trouvant à table à Genève, s’informe du « terrible livre » de Lizet. Un « quidam » lui répond : « Ah! vous parlez de Monsieur le Ci-devant Président, ce dit-il; en voilà un bon numéro ! Comment va Monsieur son nez? Est-il pas toujours vêtu de cramoisi? Est-il pas toujours damasquiné ? Le bon Jean de Sagney, notre maître, disait que tous les hérétiques étaient pâles. Tirez la conséquence. Monsieur le Ci-devant Président est aussi rouge qu’une bouteille de vin théologal ou rosé, ergo il n’est pas hérétique. Et comme il ne peut être Cardinal, c’est-à-dire
gond ou pivot de la sainte Eglise apostatique, par la tête, il l’est par son équivalent, id est par le
1. « Un chef-d'œuvre de gaieté, de verve et d'éloquence bouffonne, » dit J. Liseux, rééditeur et traducteur de cette satire : « Le Passavant de Théodore de Bèze, Espitre de maître Benoît Passavant à messire Pierre Lizet, où il lui rend compte de sa mission à Genève et de ses conversations avec les hérétiques, traduite pour la première fois du latin macaronique de Théodore de Bèze, par Isidore Liseux, avec le texte en regard et la complainte de messire Pierre Lizet sur le trespas de son feu nez.» — Lenient, 1875, I, p.185. — D'après de Thou, Lizet était « le plus habile homme de son temps dans le Droit ancien et moderne, » et « exerça sa charge avec honneur. » Mais sa trop grande indépendance vis-à-vis du cardinal de Lorraine irrita ce prélat, qui, uni à Diane de Poitiers, le fit dépouiller de son emploi. Lizet, abandonnant sa fermeté première et « saisi d'une lâche frayeur », se démit honteusement de sa charge. Il obtint par ses « humbles supplications l'abbaye de Saint-Victor.» Et ce qu'il fit dans cette retraite répondit encore fort mal aux autres parties de sa vie, et à la réputation qu'il s'était acquise. Ayant entrepris d'écrire sur les matières théologiques, dont il n'avait nulle connaissane, il ne réussit qu'à exciter la risée du public, et il s'attira une réponse, qui est attribuée à Théodore de Bèze, sous le nom de + Benoit Passavant », dans laquelle on le tournait en ridicule. avec beaucoup d'adresse. — De Thou, Histoire universelle, éd, 1760, I, p. 524, 525.
2. Liseux, p.2: — 3. Voir E, Doumergue, Jean Calvin, I, p. 260.
nez. Car qui serait assez hérétique pour soutenir qu’un nez ne vaut pas bien un chapeau? L’antécédent est prouvé par quiconque a admiré sa naséitude. Ervo, etc. 1. »
« Pour passer ma colère (meam choleram), continue Passavant, je me jetai sur une grande truite de ce lac, qui était bien bonne, oh! bien bonne (super unam magnam truilam istius lacus, quae erat nimis valde bona). Car, comme disait le Cardinal Porte Carafes [calembour pour désigner le célèbre Caraffa, depuis pape sous le nom de Paul III], les hommes ici sont hérétiques, sans doute, cependant les poissons n’en peuvent mais (on possunt sed), et il fait bon d'en manger ( facit bonum prandere cum eis). Et ainsi se poursuivit le dîner, jusqu'aux grâces, que ces gens-là disent en français. Mater Dei! Comme si la bienheureuse vierge Marie ne comprenait pas le latin, elle qui pourtant disait ses heures en Hébreu, témoin son Rosaire. Mais pas- SONS 2.0) , :
Puis viennent les réfutations que les Genevois donnent à Passavant de l’ouvrage en question, chapitre après chapitre. C’est d’une théologie qui n’a rien de rébarbatif: « Assurément, il y a dans ces trois préfaces un mirifique artifice, que Monsieur.le Ci-devant Président a voulu nous bien cacher; premièrement, il a voulu découvrir sa sottise à Dieu, ensuite aux hommes, tant laïques qu’ecclésiastiques. En outre, il lui a fallu trois préfaces, pour démontrer qu’il était trois fois sot, quoique tout le monde le sût très bien. » |
Il est question des Décrétales : « C’est par une figure que les poètes séculiers appellent Métathèse, qu’on dit Décrétales, au lieu de Dekretales, de Drek, qui, en allemand, signifie ce qu’en latin nous nommons Sfercus : hommage en soit au nez de Monsieur le Ci-devant Président, lequel, pareil à un cochon, se délecte naturellement à fouiller ces ordures, et ainsi lesté entreprend de réfuter les hérétiques {. »
Ici, Passavant interrompt ses conversations pour se rendre à Saint-Pierre : « Maïs j'avais grande envie de voir une fois cet hérétique Calvin, dont on fait tant de bruit. Prenant donc ma dispense, pour pouvoir entendre les hérétiques sans péché (meam dispensam, ut ego possem audire haerelicos sine incurrendo irregularilatem), Yallai à l'Eglise de Saint-Pierre. Et, Ô piété! il ne faut parler ici ni de saints ni de saintes (de sanclis neque de sanctabus), car tout se passe comme dans la primitive Eglise. Il n’y a qu’une chaire, et beaucoup de chaises, et des bancs pleins d’hérétiques. Par ma foi, Monsieur le Ci-devant Président, si vous le voyiez, vous creveriez par le milieu : car ils sont si nombreux que vous diriez qu’il n’y en a jamais eu un seul de brülé ?. » Le tressaillement que Passavant éprouve lui donne des émotions, qui se repercutent jusque dans ses entrailles. — Il s’écrie cependant : « O piété, je l'ai vu ce fameux Calvin ! C’est un homme maigre, d'environ 43 ans, ni petit, ni grand, entre les deux. Bref, si vous le voyez, vous n’en donneriez pas un denier tournois. Et, cependant, pour dire la vérité, il a fait des choses admirables, et il parle autrement bien que tous ceux que j'avais vus... Pour tout dire, j'étais presque hérétique quand je sortis. Mais tout va bien jusqu’à cette heure 6. »
Il reprend donc le fil de ses conversations, et en donne le compte rendu fidèle : « Comme nous le dirons un peu plus tard, vous bridez votre mule par la queue, lorsque vous appelez tout cela des dogmes de l'Eglise 7. »
«O piété! O fagots! O Jean André [imprimeur et mouchard de l'Université]! O maître
1. Liseux, p. 10-12. — 2. Jbid., p. 16, 17. — 8, Jbid., p. 24, 26. — 4, Jbid., p. 50. — 5. Jbid., p. 56. — 6. Zbid., p. 58, 60. — 7. Ibid., p. 72.