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CHAPITRE TROISIÈME

Calvin.

I. Calvin : larmes et rires. — II. Satires de Calvin contre les idées. 1. Traité des Reliques. 2. Excuse aux. Nicodémites. — III. Satires de Calvin contre les personnes. 1. La personne de ses adversaires.

2. Cenalis, évêque d’Avranches. 3. Antoine Cathelan. 4. Gabriel de Saconnay. — IV. Appendice. 1. Badius. 2. La chanson calviniste.

des causes qui l’empèchèrent de triompher en France. » Et il oppose cette « chagrine austérité » à « la Prose de l’âne », et à ces hymnes scandaleuses du moyen âge, dont il dit: « Rien de plus vif et de plus gai!. » — Vraiment ! peut-on reprocher à l'Eglise de Calvin d’avoir été une Eglise, et de ne pas avoir fait de son culte une kermesse, et quelle kermesse ?

Passons à un second fait. Calvin a-t-il jamais ri ?

Je réponds d’abord, — et la réponse n’est peut-être pas à côté de la question autant qu’il peut le sembler au premier abord, — Calvin a revendiqué pour l’homme le droit aux larmes. Au début de sa carrière, en 1532, il écrivit dans son De Clementia : « Un homme, c’est un être affecté par la douleur, qui sent, qui résiste, qui admet des consolations, et non pas celui qui n’en a pas besoin. Ne pas pouvoir pleurer, c’est un vice?. » Et à la fin de sa carrière, dans la dernière édition de son Zusiitution, il répéta : « Ces nouveaux stoïciens pensent que ce soit vice non seulement de gémir ou de pleurer, mais aussi de se contrister et estre en sollicitude. Ces opinions sauvages procèdent quasi de gens oisifs, lesquels s’exerçant plus tost à spéculer qu’à mettre la main à l’œuvre ne peuvent engendrer autre chose que telles fantaisies. De nostre part, nous

n'avons que faire de ceste si dure et rigoureuse philosophie 3. » Et nous savons, qu’en fait, les

1. La satire en France, 3° édit., 1, pt 174. — 2. Opera N, p. 154. 3. Institution chrétienne, WI, vin, 9. Voir Jean Calvin, I, p. 217, 218.

crises de larmes ne lui étaient pas inconnues. Au moment où il s’en remet à la décision de ses collègues pour savoir s’il acceptera ou non l’appel de Genève, il nous est raconté que « les sanglots entrecoupèrent ses paroles (cum plus lacrymarum efflueret quam verborum), et deux fois il est obligé de s’interrompre et de se retirer à part pour se calmer et se reprendre !. »

Et je réponds ensuite, Calvin a également revendiqué le droit au rire et à la joie. « Le fruit de l'esprit, dit-il, est. joie. une façon de faire joyeuse, ou une alaigreté (hilari/as) que nous démonstrons envers nos prochains, laquelle est contraire à chagrin (morositas) ?. » — Il est écrit : « Tu t’esjouiras devant le Seigneur ton Dieu beuvant et mangeant, et tant s’en faut que ceste esjouissance-là desplaise à Dieu, ne qu’elle soit condamnée de soy, que c’est plustôt un signe de foy *. » Dieu ne veut pas « que nous soyons tousjours en mélancolie. Dieu est-il fasché et offensé quand nous avons quelque resjouissance ? Et où sont les passages [c’est-à-dire ne sont-ils pas dans la Bible ?] où il est dit que Dieu ne demande sinon que les hommes se resjouissent, et qu’il leur donne de quoi pour ce faire? Car il ne se contente pas seulement de les nourrir et substanter, mais il leur donne de superabondant pour les resjouir #. » — « À la nécessité de nature, » Dieu ajoute « le vin pour conforter et resjouyr le cœur de l’homme. » On voit « qu’il nous veut resjouyr en toutes sortes, quand il envoyera tant de choses en ce monde qui sont pour délecter les hommes. » Ainsi il pourvoit « non seulement à ce dont nous ne pouvons nous

passer, mais il y adjouste de superabondant beaucoup de biens qui nous servent de plaisir 5. »

Aussi lorsque, à Strasbourg, il y a une révolte d'étudiants, tout en maintenant fermement l’ordre, Calvin ajoute : « Il faut avoir quelque indulgence pour la folie humaine (aliquid indulgendum), et il ne faut pas pousser la rigueur au point de ne pas leur accorder ici et là le droit de faire des inepties (ineptire liceat) 5. »

Quand plus tard, à Genève, à propos du théâtre et de certaines représentations, les esprits sont très excités, seul, parmi ses collègues, Calvin penche du côté de la tolérance, et il n’est pas opposé à ce que le Conseil de la ville use d’indulgence (indulgeri), car, dit-il, «on ne peut refuser au peuple tout divertissement (non posse negari omnia oblectamenta) 7. »

Un dernier trait, mais pour lequel je renvoie le lecteur à la partie précédente de ce volume, Calvin, dont la sobriété est proverbiale, grand jeüneur, n’en était pas moins un joyeux convive, au milieu de ses amis...

La vérité est donc que, sans tomber dans aucun extrême, la piété de Calvin a plus d’une fois atteint ce degré de grandeur dont parle Pascal, quand on est aux deux bouts à la fois et que l’on remplit l’entre-deux. Elle a connu l’impassible possession de soi-même, et tous les sentiments les plus violents depuis la crise de larmes jusqu'aux éclats de rire. Elle a connu l’austérité rigoureuse et tous les plaisirs permis, y compris ceux de la « facétie ». Et ce sont ses premiers adversaires et calomniateurs qui l’ont représenté comme porté « à l'ironie socratique » (Papire Masson) ; comme étant d’un « esprit vert, prompt aux reparties, et jetant tout à coup des saillies et des

boutades d’un bel esprit » (Florimond de Ræmond) ; comme un esprit « gaillard » (Carduino).

1. Lettre du 13 novembre 1540, à Farel. Opera XI, p. 114. Voir /ean Calvin, Il, p. 702.

2, Commentaires sur les Galates N, 22. Opera L, p. 225. — 3. Sermons sur le livre de Job. Opera XXXIV, p. 679, 680. — 4. Jbid. Opera XXXIV, p. 476, 477. — 5. Opera XXNII, p. 108. — 6. À Farel, 31 décembre 1539. Opera XP, p. 441. — 7. 3 juin 1546. Opera XI, p. 348. Voir Jean Calvin, IT, p. 535-540.

Même il ne dédaigna point les calembours, pas meilleurs que d’autres : « Il appelait M. de Bure le comte de Beurre ; et la cour de Malines devint sous sa plume la cour de Mali-

gnes !. »

La satire se trouve presque constamment, un peu partout, dans les traités et les sermons de Calvin. Cependant, on peut dire que son œuvre satirique est constituée par deux séries spéciales d’opuscules : un certain nombre de traités contre des idées, des erreurs, et un certain nombre de

traités contre des personnes, des calomniateurs.

1. Dans la première série, le traité « le plus considérable et le plus fameux ? » est celui des Reliques, 1543%. — Il est facile de se rendre compte du procédé. « Il y a le sang... il s’en monstre en plus de cent lieux. En un lieu quelques gouttes, comme à la Rochelle, en Poictou, que recueilla Nicodème, en son gand, comme ilz disent. En d’autres lieux, des fioles pleines, comme à Mantoue, et ailleurs. En d’autres, à pleins gobeletz, comme à Rome, à S. Eustace #. »

Pour la croix : «Il n’y a si petite ville où il n’y en ayt, non seulement en l’église cathedralle, mais en quelques paroisses. Pareillement, il n’y a si méchante abbaye où on n’en monstre. Et en quelques lieux, il y en a de bien gros esclatz, comme à la saincte chappelle de Paris, et à Poitiers et à Rome, où il y en a un crucifix assés grand qui en est faict, comme l’on dit. Brief, si on vouloit ramasser tout ce qui s’en est trouvé, il y en auroit la charge d’un bon grand bateau. L’Evangile testifie que la croix pouvoit estre portée d’un homme. Quelle audace donc a ce esté de remplir la terre de pièces de boys en telle quantité que trois cens hommes ne le sauroyent porter °? »

« S’ensuit le fer de la lance, qui ne pouvoit estre qu’un ; mais il faut dire que il est passé par les fourneaux de quelque alchumiste; car il s’est multiplié en quatre, sans ceux qui peuvent estre çà et là, dont je n’ay point ouy parler. Il faut donc qu’ilz ayent esté forgez de nouveau 6. »

« Touchant de la couronne d’espines, il faut dire que les pièces en ont esté replantées pour reverdir: Autrement, je ne say comment elle pourroit estre ainsi augmentée 7. » Suit l’énumération.

Même procédé pour la robe de pourpre, pour le suaire, etc. Et son addition générale n’est pas moins ironique que toutes ses additions particulières. Comment croire « que Jésus-Christ ayt esté crucifié avec quatorze cloux, ou qu’on eust employé une haye toute entière à luy faire sa couronne d’espines ; ou qu’un fer de lance en ayt enfanté depuis troys autres, ou que son saye se soit multiplié en troys, et ayt changé de façon pour devenir une chasuble, ou que d’un suaire seul il en soit sorty une couvée, comme des poucins d’une poule 8. »

Quant au roi Saint-Louis et aux croisés qui rapportèrent des reliques de la Terre sainte, « si

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