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SIGNE DE LA CROIX

Ce signe, comme représentation de la croix, est de toute antiquité chrétienne; de tout temps ce geste symbolique a dû précéder, accompagner et clore tous les actes et toutes les pensées des chrétiens. La croix, dans laquelle «se glorifiait le philosophe saint Paul, » dit saint Jean-Chrysostome, « chaque fidèle la portait suspendue à son cou ; on la voyait sur tous les habits, dans les chambres, sur les lits, les instruments, vases, livres, coupes et jusque sur les animaux mêmes. » Saint Cyrille de Jérusalem, instruisant des catéchumènes, leur apprend à tracer la croix sur le front, pour faire fuir et trembler Satan, et il ajoute : «Faites ce signe quand vous mangez et buvez, quand vous vous asseyez , vous levez et vous couchez ; en un mot , à chacune de vos actions. « On lit également dans saint Augustin : « Si dixerimus catechumeno : Credis in Christum ? « Respondit : Credo, et signât se cruce. » Le même Père ajoute ailleurs : « Comme la circoncision dans la partie secrète du corps humain était la preuve de l'ancienne alliance, dans la nouvelle, c'est la croix sur le front découvert. ^ »

^ M. Cyprien Robert [Cours d'hiérogî. chrét) a cité ces textes divers; nous y ajouterons celui-ci de TerUiUien [De corona militis . cap. m) : «Ad omnem progressum atque pro-

On fait le signe de la croix sur les autres ou sur soi-même; on bénit ou bien on se signe.

Dieu est la source unique de toute bénédiction ; aussi l'avons-nous vu, dans plusieurs de nos dessins \ occupé surtout à bénir. Par délégation , les représentants de Dieu sur la terre, le pape et les évêques principalement, bénissent les bommes. Les anges , quoique ministres de la divinité , ne la représentent pas cependant au même titre que le pape et les évêques , qui en sont les vicaires en leur qualité de successeurs des apôtres. Le sacerdoce ne pouvant être exercé que par des hommes, les anges ne sont pas et ne peuvent pas être représentés bénissant. En ces derniers temps , on a placé au chevet de la cathédrale de Chartres, sur la toiture, à la place d'un ange ancien détruit par l'incendie, un ange qui bénit la ville assise à ses pieds; c'est une faute contre la liturgie et contre l'iconographie : Dieu et les hommes seuls peuvent bénir ^.

Les Grecs représentent ordinairement saint Jean-Baptiste bénissant avec la main droite, tandis qu'il tient de la gauche

«motum, ad omnem adilum et exitum, ad vestitum, ad calciatum, ad lavacrum, ad «mensas, ad lumina, ad cubilia, ad sedilia, quacumque nos conversatio exercet, fronfitem çrucis sîgnaculo terimus. » — Terlullien dit encore [De oratione, cap. xii) : « Nos « vero non attollimus tantum manus , sed etiam expandimus e dominica passione mo- « dulatum , et orantes confitemur Christo. »

^ Notamment, pour ne rappeler que les premières gravures, p. 3, 1 1, 29, 87, pi. 2, 6, 17, 21.

^ Celte erreur du sculpteur qui a fait l'ange de Chartres, jointe à toutes celles qui se sont commises dans les restaurations de Saint-Denis , de Saint-Germain-l'Auxerrois , des cathédrales de Reims et d'Avignon , doit faire sentir à l'administration civile et à 1 administration ecclésiastique la nécessité d'un conseil d'antiquaires et de liturgistes qui aient étudié l'archéologie chrétienne sous toutes ses faces, et qui soient appelés à donner des avis sur beaucoup de faits délicats. Sur les vitraux de Notre-Dame de Reiras , à l'ange qui symbolise l'église de Soissons , l'index seulement est ouvert , et l'ange de l'église métropolitaine de Reims ouvre sa main tout entière; mais ni l'un ni l'autre de ces deux anges ne bénit.

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sa tête, sa croix de roseau ou sa banderole, et qu'il invite à la pénitence. Saint Jean est un homme , un ministre de Dieu , le précurseur du Christ ; Dieu lui a délégué tous les pouvoirs et toutes les prérogatives du sacerdoce. Il bénit donc à bon droite Cependant, chez nous, saint Jean - Baptiste est représenté presque toujours tenant l'agneau de Dieu à la main gauche et le montrant avec l'index de la droite : cette main indique , mais ne bénit pas^.

La bénédiction, nous Tavons déjà dit, est grecque ou latine; elle se fait toujours avec la main droite, la main puissante. Dans l'église grecque, on l'exécute avec l'index entièrement ouvert, le grand doigt légèrement courbé, le pouce croisé sur l'annulaire , et le petit doigt courbé. Ce mouvement et cette direction des cinq doigts forment plus ou moins bien le monogramme du fils de Dieu. Les Grecs, très-rafhnés dans le mysticisme, devaient adopter cette forme de bénédiction ^. Voici ce que le Guide de la Peinture , manuscrit byzantin , prescrit au sujet de la main divine figurée lorsqu'elle bénit : «Quand vous représentez la main qui bénit, ne joignez pas trois doigts ensemble; mais croisez le pouce avec le quatrième doigt, de manière que le second doigt, nommé index, reste ouvert, et que le troisième doigt soit un peu fléchi. A eux deux , ces doigts forment le nom de Jésus , Iva-ovC , I C. En efFet , le second doigt demeurant ouvert indique un I (iota), et le troisième dessine par sa courbure un C (sigma). Le pouce se place en travers sur le quatrième

' Voyez, p. 48, pi. 2h, un saint Jean byzantin et venant du mont Hymette; le précurseur bénit à la manière grecque.

" Voyez, p. 3oA et 3o5, pi. 83 et 84, deux gravures du précurseur latin, qui indique l'agneau divin et ne bénit pas,

^ Voyez plus haut, p. 37, 167, i84, pi. 21, 49, 52, Dieu, père et fils, donnant la bénédiction grecque.

doigt, et le cinquième doigt se courbe aussi légèrement; cela forme l'indication du mot XpicrroC, XC. La réunion du pouce et du quatrième doigt figure un X (chi), et le petit doigt forme par sa courbure un C (sigma) ; ces deux lettres sont l'abrégé de Cliristos. Ainsi , par la divine providence du Créateur, les doigts de la main de l'homme, qu'ils soient plus ou moins longs, sont disposés de manière à pouvoir figurer le nom du Christ. »

Quant à la bénédiction latine, elle se fait avec les trois premiers doigts ouverts ; l'annulaire et le petit doigt restent fermés ^ Il paraît que cette disposition des doigts est symbolique, Guillaume Durand et Jean Beleth disent que cette façon de bénir rappelle la Trinité, et que les trois doigts ouverts désignent les trois personnes divines ^. Les deux doigts fermés figureraient les deux natures du Christ, divine et humaine. Les Grecs , nous allons le voir, ont développé ce germe de symbolisme et ont assigné chaque doigt , en le nommant, à chacune des trois personnes. H ne serait pas impossible de rencontrer chez nous, dans nos monuments d'iconographie occidentale, une bénédiction grecque. Il faudrait constater avec le plus grand soin un pareil fait; car il démontrerait invinciblement une influence byzantine, indirecte ou directe. Un fait de ce genre , si Ton parvenait à le signaler dans les monuments de notre pays que nous appelons byzantins fort gratuitement , trancherait la discussion et vaudrait mieux que toutes les dissertations qu'on a déjà écrites là- dessus. On recommande donc une attention spéciale sur ce point. .

' Voyez plus haut, p. 188 , pi. 54 , un exemple des plus frappants de la bénédiction latine par une main divine.

' Guillaume Durand , Rat. div. off. lib. V, cap. 11 ; Jean Beleth , Expliçatio divin, ojjîc. cap. XXXIX, De Evangelio.

Il paraît qu autrefois les prêtres bénissaient les hommes et les choses avec trois doigts ouverts, aussi bien que les évêques; mais, à une époque qui est assez récente, on voulut établir une différence entre la bénédiction épiscopale et la bénédiction du simple prêtre. Les évêques se réservèrent le droit de bénir avec trois doigts ; les prêtres ne le firent plus qu'avec la main ouverte tout entière. De plus , les évêques bénissent de face , pour ainsi dire , et les prêtres seulement de profil , avec le coupant de la main. Enfin, pendant les cérémonies, dans les prières où les évêques font trois bénédictions successives , trois signes de croix, les prêtres n'en font qu'une seule, un signe unique. La bénédiction épiscopale est donc la même que celle du prêtre, mais dans toute sa plénitude. Il faut en conséquence observer avec soin , en étudiant les monuments iconographiques, non-seulement la disposition de chacun des doigts, mais encore la direction de la main. L'archéologie chrétienne, pour devenir une science, doit être scrutée, comme la botanique et toutes les sciences naturelles, jusque dans ses détails les plus microscopiques; c'est même seulement dans ces détails que la science réside en réalité.

Le signe de la croix qu'on fait sur soi s'exécute avec la main droite , les trois premiers doigts ouverts , l'annulaire et le petit doigt fermés. A cet égard, il n'y a aucune différence entre les Grecs et les Latins. Guillaume Durand dit qu'on fait le signe de la croix avec trois doigts pour invoquer la Trinité. Les Grecs pensent de même, mais ajoutent que chaque doigt symbolise une des personnes divines. L'archevêque de Mistra , que j'interrogeai à cet sujet \ me dit que le pouce , par sa force, désignait le Père éternel, le Créateur, le Tout-Puissant; que le grand doigt était consacré à Jésus-Christ, qui nous a

' Lors d'un voyage fait en Grèce, au mois de septembre iSSg.

rachetés et qui est, relativement à l'homme, la personne majeure de la Trinité; que l'index, intermédiaire entre le grand doigt et le pouce, figurait le Saint-Esprit, qui unit le Fils au Père, et qui, dans les représentations de la Trinité, se place au milieu des deux autres personnes.

Avec ces trois doigts ouverts , on marque sur son corps la forme d'une croix, en partant du front pour descendre à la poitrine et en traversant cette ligne verticale par une ligne horizontale qu'on mène de l'épaule gauche à l'épaule droite. Les Grecs vont de l'épaule droite à l'épaule gauche, et il paraît que chez nous, au xiii*" siècle, du temps de Guillaume Durand, on allait indifféremment d'une épaule à l'autre. Nous ne pouvons mieux faire, pour terminer cet article, que de traduire le texte de Durand; il résume tout ce qu'on peut dire sur le signe de la croix.

« Le signe de la croix doit se faire avec trois doigts , parce qu'on le dessine en invoquant la Trinité. De là le prophète dit : « Il suspend avec trois doigts la masse de la terre. » (Isaïe, XL , 12.) Le pouce domine cependant , parce que nous rapportons notre foi tout entière à Dieu un et triple. Aussitôt après l'invocation de la Trinité , on peut dire ce verset : « Seigneur, faites avec moi un signe pour mon bien, afin que « ceux qui me haïssent le voient et soient confondus , parce «que. Seigneur, vous m'avez secouru et consolé. » (Ps. lxxxv, V. 17.) Mais les jacohites et les eutichéens, assurant qu'il n'y avait qu'une seule nature dans le Christ, la nature divine, de même qu'il n'y a qu'une seule personne, ne font le signe de la croix, à ce qu'on dit, qu'avec un seul doigt. Leur erreur a été déracinée par les canons. » (Distinction xii% ch. I et II, question 3 : Quelques eutichéens, etc.)

« Quelques-uns se signent depuis le front jusqu'en bas, pour exprimer mystérieusement que Dieu , ayant abaissé les cieux ,

descendit en terre. Il est descendu en efTet pour nous élever, de la terre au ciel. Ensuite ils vont de la droite à la gauche, premièrement , pour montrer qu'ils préfèrent les choses éternelles, désignées par la droite, aux temporelles, signifiées par la gauche; secondement, pour rappeler que le Christ a passé des Juifs aux Gentils; troisièmement, parce que le Christ, venu de la droite, c'est-à-dire de son père, a vaincu sur la croix le diable, qui est désigné par la gauche; d'où ces paroles : «Je suis sorti de mon père, et je suis venu dans le « monde. » Mais d'autres, faisant le signe de la croix de gauche à droite , s'autorisent de ce texte : « Il sort du Père , il des- « cend jusqu'aux enfers et revient au trône de Dieu. » En effet ils commencent par se signer dans la partie supérieure, ce qui désigne le Père; puis ils descendent en bas, ce qui désigne le monde ; puis ils vont à gauche , ce qui marque l'enfer, et s'étendent à droite , ce qui signifie le ciel : car le Christ est descendu du ciel en terre , de la terre aux enfers , et il est remonté ensuite des enfers au ciel , où il s'assied à la droite de Dieu le Père. Secondement , ils font ainsi pour insinuer que nous devons passer de la misère à la gloire , et des vices , qui sont désignés par la gauche , aux vertus , qui sont marquées par la droite, ainsi qu'on le lit dans févangile de saint Matthieu : « Le Christ, en effet, a passé de la mort à la vie. » Troisièmement, parce que le Christ nous élève, par la foi dans la croix , des choses qui passent aux choses qui durent éternellement ^ »

' Guillaume Durand , Rationale div. ojffic. lib. V, cap. ii. — Jean Beleth [Explicatio ojfîc. cap. XXXIX j De Evangelio) s'exprime à peu près comme Durand. J'ai traduit littéralement. On voit ce qu'il y a de puéril et de laborieux dans ces explications ; mais on y constate qu'au xiii' siècle le signe de la croix se faisait de haut en bas et de gauche à droite ou de droite à gauche indifféremment. Aujourd'hui les Latins vont de gauche à droite , et les Grecs de droite à gauche. La prééminence de la droite sur la gauche , dont nous avons parlé p. 162 , est ici nettement développée.

Aujourd'hui cependant on fait le signe de la croix sur soimême avec la main droite ouverte tout entière plutôt qu'avec trois doigts seulement ^ Mais, par contre, on se sert d'un seul doigt, du pouce uniquement, pour tracer le signe de la croix sur son front, sa bouche et son cœur quand, avant la lecture de l'évangile et pour répondre au diacre qui s'apprête à le chanter, on rend hommage à Dieu en s'inclinant et en s'écriant: « Gloria « tibi. Domine! » On fait, en forme de croix grecque, ces trois petits signes sur trois parties différentes du corps , pour marquer qu'on croit de raison et de cœur, et qu'on est prêt à confesser des lèvres la parole divine qu'on va écouter.

C'est avec le pouce également, et en figurant une petite croix grecque, que l'évêque et le prêtre marquent au front ou sur d'autres parties du corps les fidèles auxquels ils administrent les sacrements. C'est particulièrement avec le pouce, et en faisant une petite croix, que le prêtre étend sur notre front la cendre qui nous rappelle, à l'entrée du carême, que nous sommes sortis de la poussière et que nous devons y retourner.

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