‹ Iconographie chrétienneChapitre 103 sur 141 · TO9. CROIX HABITEE · texte numérisé non relu

TO9. CROIX HABITEE

Gravure florentine de 1^91.

Cette croix brille d'un éclat bien plus vif que les soleils et les constellations de toute espèce au milieu desquels on la voit. Dante explique ainsi le sujet. Arrivé avec Béatrice dans la planète de Mars^, le poëte s'écrie : « Des splendeurs m'apparurent si éblouissantes et si rouges entre deux rayons, que je dis : 0 Hélios, combien tu les ornes ! Gomme, toute semée de grandes et de petites lumières , Galaxie ^ étend , entre les deux pôles du monde, une ligne si blanche qu elle remplit de doutes les plus savants; ainsi ces rayons constellés composaient, dans la profondeur de Mars , le signe vénérable '* que forme dans le

' Ce Dante est tout rempli de curieuses gravures; c'est au Paradis, fol. 271 , qu'on trouve la croix habitée.

' Paradis , chant XIV ■* La voie lactée.

La croix.

cercle la jonction des cadrans. . . Sur cette croix resplendissait le Christ. . . . D'un côté à l'autre de la croix , et entre la cime et la base , se mouvaient des lumières , scintillant avec force lorsqu'elles se rejoignaient et lorsqu'elles passaient outre. Ainsi l'on voit sur terre des atomes volant en ligne droite ou courbe, agiles ou lents, changeant sans cesse d'aspect, se mouvoir dans le rayon qui souvent traverse l'ombre que, par son intelligence et son art, l'homme s'est ménagée contre la chaleur. Tel , par un ciel tranquille et pur, court deçà et delà un feu subit qui attire nos yeux jusqu'alors indifférents, et semble une étoile qui change de place, sinon que, du côté où elle s'allume et dure peu, nulle clarté ne s'éteint; tel, de l'extrémité droite jusqu'au pied de la croix, courut un astre ^ de la constellation qui resplendit dans ce ciel. Et le diamant ne se détacha point de son fd , mais il parcourut la ligne radieuse, et sembla un feu derrière de falbâtre... Je te supplie, vivante topaze qui enrichis ce précieux joyau "^, de m'instruire de ton nom ^. »

Cette sainte lueur était l'âme de Cacciaguida. Elle parle longuement à Dante de ses ancêtres et de la destinée qui attend le poëte. Puis , au chant xviii , elle ajoute : « Sur cette cinquième branche de l'arbre qui se vivifie par la cime , donne toujours des fruits et ne perd jamais ses feuilles '', sont des esprits heureux qui là-bas, avant de venir au ciel, furent

* C'est, comme s'exprime le traducteur, l'ombre de Cacciaguida , le trisaïeul du poëte. Il fallait dire plutôt l'âme ou la lueur de Cacciaguida ; car il n'y a pas cVomhres dans le Paradis de Dante , où tout est feu et flamme. En enfer, les damnés sont des ténèbres; les patients sont des ombres en purgatoire, et les glorieux sont des lumières en paradis. Telle est la progression que Dante suit avec une intention marquée.

^ Cette croix de feu.

" Paradis , chant xv.

C'est-à-dire la planète de Mars , cinquième division du Paradis.

d'un si grand renom , que toute muse s'enrichirait de leurs actions. Donc, regarde aux bras de la croix ; ceux que je te nommerai à cette heure feront ce que dans la nue fait son feu rapide. Je vis sur la croix passer une lumière du nom de Josué, dès qu'il l'eut nommé; et le nom ne me fut pas connu plus promptement que son passage. Et au nom du grand Machabée, je vis se mouvoir une autre lumière tournoyante, et la joie était le fouet de cette toupie céleste. Ainsi, pour Charlemagne et pour Roland, mon regard attentif suivit deux lueurs , comme l'œil du chasseur suit le faucon dans son vol. Puis devant mes yeux passèrent sur cette croix Guillaume et Richard, et le duc Godefroi, et Robert Guiscard. Alors, se mouvant aussi et s'étant mêlée aux autres lumières, celle qui m'avait parlé me montra quel artiste elle était parmi les chanteurs du ciel K y>

Ainsi, parmi les douze petits êtres nus qui habitent la croix de notre dessin, et qui représentent les âmes des vaillants guerriers , Dante nomme les huit qui occupent les branches de la croix , et qui , en allant de gauche à droite , sont: Josué, Judas Machabée, Charlemagne, Roland, pour le croisillon gauche; Guillaume le Conquérant, Richard Cœurde-Lion, Godefroi de Bouillon et Robert Guiscard, pour le croisillon droit. Cacciaguida est l'une des quatre âmes innommées qui s'agenouillent dans la base et le sommet de la croix. Cette croix ne contient pas matériellement le crucifié , et cependant, au chant xiv, Dante déclare que le Christ y resplendit; c'est qu'en effet, ainsi que nous l'avons dit, la croix est le symbole de Jésus. En iconographie, le fils de Dieu est dans la croix comme dans l'agneau, comme dans le lion; il y est caché sous les apparences du gibet divin. En résumé, une

* Ces extraits sont tirés de la Divine coniédie , traduite par M. Brizeux.

multitude infinie d'objets figurent la seconde personne de la Trinité; trois seulement, l'agneau, le lion et la croix le symbolisent. Le poisson lui-même ne s'élève pas à la dignité de symbole divin.

Pour faire ici l'histoire complète de la croix , il aurait fallu une monographie spéciale ; nous avons dû , en conséquence , nous limiter aux points essentiels de cet important sujet. Nous terminerons par quelques mots seulement sur le signe de la croix , sur sa couleur et sur son triomphe.

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