TRIOMPHE DE LA CROIX
Comme le Christ lui-même, la croix est portée en triomphe, et les représentations de cette cérémonie sont nombreuses dans nos monuments religieux. On se contentera de citer d'abord une sculpture qui complète, au portail occidental de la cathédrale de Reims, l'invention de la croix par sainte Hélène; puis des vitraux qui représentent, dans quatre églises de la ville de Troyes, la légende que nous avons signalée au commencement de ce chapitre. Mais en France, l'histoire et le triomphe de la croix sont assez sommairement traités; en Italie, on les a figurés avec plus de détails ^ En Grèce, le triomphe ou l'exaltation de la croix est l'objet d'une prédilection particulière. Il n'y a pas d'église qui ne possède une fresque ou un tableau à l'huile représentant ce sujet. L'ordonnance de tout le triomphe est réglée comme il suit :
En bas, la terre; en haut, le ciel. Sur la terre, une ville immense remplie de palais et d'églises, de tours et de dômes. La ville représente Constantinople , au milieu de laquelle s'étend
' Piètre délia Francesca , né à Borgo-San-Sepolcro , peintre romain , peignit à Arezzo , pour Luigi Bacci, citoyen arétin , la chapelle du maître-autel de San-Francesco. Il y représenta l'histoire de la croix , depuis le moment où la graine qui produisit l'arbre dont on forma le gibet du Christ fut placée sous la langue d'Adam par son fils Seth , jusqu'à celui où l'empereur Héraclius entra dans Jérusalem en marchant pi^ds nus et en portant sur son épaule l'instrument du salut des hommes. Les ouvrages de Pietro sont de l'an i458 environ. (Voyez sa vie dans Vasari , Vies des peintres.)
une vaste place qui est l'hippodrome. Des galeries à arcades cintrées, des estrades en bois sculpté encadrent la place. La foule occupe cette place, ces galeries et ces estrades. Au milieu de l'hippodrome se dresse un piédestal gigantesque, sur lequel est debout le patriarche , orné de la couronne en coupole comme celle des empereurs byzantins, et du nimbe circulaire comme celui des saints. C'est le patriarche de Jérusalem, saint Macaire; il tient de ses deux mains et présente à l'adoration du peuple une croix qui a deux fois la grandeur d'un homme. La foule, qui éclate en acclamations, se compose des trois ordres de la société : des militaires , des ecclésiastiques et du peuple. Les ecclésiastiques, précédés du patriarche de Constantinople, qui porte un nimbe comme saint Macaire, entourent la croix; les militaires, en tête desquels s'avancent l'impératrice et l'empereur, Hélène et Constantin , sont à droite^; à gauche, c'est la foule des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards.
La croix, par son piédestal, touche à la terre; par son sommet, elle atteint le ciel. La foule qui peuple le ciel est innombrable. Sur la terre on voit TEglise militante; dans les nuages brille l'Eglise triomphante. A gauche, se déroulent les neuf ordres des anges , suivant la division de saint Denys l'Aréopagite ; à droite , on voit les saints distribués en militaires, ecclésiastiques et laïques, proprement dits. Le ciel répond donc à la terre par cette triple division ; mais c'est la terre
' L'empereur est nimbé comme un saint, suivant l'usage oriental et grec ; nous en avons parlé dans le chapitre consaci'é au caractère du nimbe , page i33. Du reste Constantin est saint pour les Orientaux, absolument comme sainte Hélène. En Occident même plusieurs martyrologes l' honorent comme un saint et marquent sa fête au 22 mai ; c'est le 21 du même mois que les Grecs la célèbrent. Des gravures que j'ai rapportées du mont Athos représentent Hélène et Constantin tenant à gauche et à droite une croix gemmée enracinée dans le globe du monde. Hélène et Constantin sont nimbés tous deux et portent autour de leur télé les inscriptions : Ô &yia ÈXévYf - Ô âytos KooverTixvTivos .
DTEU LE FILS. 401
transfigurée. Chaque saint , debout sur les nuages , presse contre sa poitrine une petite croix, miniature de celle que l'on adore. Au centre du ciel , mais bien plus haut que les anges et les saints, resplendit la Trinité. Le Père, vénérable vieillard couronné du nimbe triangulaire , est à gauche. A droite est le Christ, orné du nimbe sur les croisillons duquel on lit : O ON. Au centre, et enveloppant les deux autres personnes dans un rayonnement qui embrase le paradis , éclate le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe.
En bas, au pied de la croix, un jeune diacre porte un flambeau à trois branches, lequel semble réfléchir, sur un support unique, les trois personnes divines. Mais, de plus, le ciel est encore uni à la terre par dilïerents anges qui s'abaissent vers le sommet de la croix, et qui s'inclinent respectueusement devant elle. Ces êtres célestes composent à cette croix comme une sorte de nimbe, car ils se rangent en couronne tout autour d'elle. Chacun d'eux porte un des instruments de la passion : l'un tient la lance , l'autre l'éponge , un troisième le marteau , un quatrième les clous , un cinquième la couronne d'épines; celui-ci montre la corde qui a lié les mains de Jésus, et celui-là le fouet qui a déchiré son beau corps. Des lumières, qui sortent du Saint-Esprit et de la Trinité, qui s'échappent du nimbe des saints, du nimbe et du corps des anges, viennent se réfléchir vers la grande croix qui, à son tour, leur renvoie son éclat.
Tel est ce triomphe; fréquemment peint dans les églises de la Grèce, il en fait un des plus beaux ornements ^ Chez nous le même sujet est quelquefois figuré , mais avec moins de détails et moins d'éclat. Il n'est pas rare , comme la cathédrale
^ Sur les tableaux et gravures qui représentent ce triomphe , on lit : H irayxôfffxios (iipftXTis ToO ri(j.iov c/lavpoii. J'ai rapporté de Rares, capitale du mont Athos, une gravure de ce remarquable sujet.
de Reims en ofFre un exemple sculpté \ de voir la croix enlevée au ciel par des anges; mais le cortège qui accompagne le bois triomphal est beaucoup moins nombreux et surtout moins complet. Cependant il faut noter une peinture sur verre, exécutée au temps de l'abbé Suger, et qui orne aujourd'hui l'abside de Saint-Denis^. Le sujet est simple, mais il représente à la fois la glorification de la croix et celle du Christ On voit une croix verte, historiée comme en filigrane, et à laquelle est attaché Jésus. Le Père tient entre ses bras cette croix, qui est placée sur un char à quatre roues, un quadrige, comme dit une inscription peinte au-dessous. Ce char n'est autre que l'arche d'alliance dans laquelle la croix semble implantée, et où l'on voit les tables de la loi et la verge d'Aaron. Près de chaque roue est comme attelé un des attributs des évangélistes. Ce curieux tableau rappelle entièrement le triomphe du Christ à Notre-Dame de Brou; mais là c'est plutôt le triomphe du crucifié. D'ailleurs la présence du Père, l'absence du Saint- Esprit, et l'arche d'alliance, qui sert de piédestal à la croix, donnent à ce sujet un intérêt tout spécial. On voit en légende explicative le distique suivant , composé par Suger lui-même :
Federis ex arca cruce Xpï sistitur ara ; Fédère majori wlt (51c) ibi vila mori.
Il faut, pour noter tous les triomphes dont la croix a été l'objet, rappeler ces croix dont les ordres religieux, chevaleresques, militaires et même civils, faisaient une distinction ou une récompense, et qui viennent aboutir à notre croix d'honneur et comme s'y résumer.
' Au portail occidental , plus haut que l'Invention de la Croix par sainte Hélène.
^ Page 377, note 1, nous avons noté ce curieux sujet. MM. Arthur Martin et Charles Cahier donnent ce vitrail de Saint-Denis , dans les Vitraux peints de Saint-Etienne de Bourges, comme point de comparaison.
Le Saint-Esprit est la troisième personne de la Trinité divine. Dieu le père se connaît, et de sa connaissance est engendré Dieu le fds ; Dieu le père et Dieu le fils s'aiment , et de cet amour réciproque procède le Saint-Esprit : tel est le dogme. Dans les relations qui caractérisent les trois personnes divines entre elles, le Père posséderait donc en propre la mémoire, le Fils Tintelligence, et le Saint-Esprit l'amour; en conséquence le Saint-Esprit serait le dieu d'amour. C'est la doctrine adoptée par saint Augustin^ et la plupart des Pères, comme on le verra dans le chapitre consacré à la Trinité.
Dans les relations des personnes divines entre elles, le Saint-Esprit est le dieu d'amour; mais il paraît être, dans ses rapports avec les hommes, le dieu de l'intelligence, comme le Père est le dieu de la puissance ou de la force créatrice, comme Jésus-Christ est le dieu du dévouement ou de l'amour. Un mot sur ce point qui est grave, et qui importe beaucoup à l'iconographie.