DÉFINITION DU SAINT-ESPRIT
Que Dieu le père ou Jéhovah soit , dans ses rapports avec ses créatures, le dieu de la puissance et de la force, on ne saurait guère en douter; l'histoire montre Jéhovah comme représentant le côté divin de la puissance. Dans l'Ancien Testament on voit tous les faits historiques naître sous le souffle de la force et se dénouer par le glaive ; dans les préceptes moraux de l'ancienne loi on entend gronder un esprit qui n'est
* De Trinit. lib. IX, cap. vi.
pas celui de l'amour : u Le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur, » dit le psalmiste \ à qui Salomon fait écho en ajoutant : « La couronne de la sagesse est la crainte de Dieu ^. » « Ayez peur en entrant dans mon sanctuaire, » dit le Lévitique ^. Lorsqu'il énumère les dons que l'Esprit saint verse dans l'âme humaine, le prophète Isaïe met la crainte parmi les principaux. « Dieu châtie ceux qu'il aime, » comme répète saint Paul lorsqu'il parle aux Hébreux*. Que l'on recherche, à l'aide des tables de l'Ancien Testament , tous les textes où la crainte est louée, où Dieu est déclaré punir les hommes par la crainte et la terreur, on sera presque eiFrayé de leur nombre ^. Enfin tout se résume par cette terreur que le seul nom de Jéhovah doit inspirer^. Aussi, épouvantés par tous ces textes auxquels, enfants d'une religion d'amour, nous sommes beaucoup moins habitués que les Hébreux, nous nous écrions aux complies, à la fin des offices de la journée : «Seigneur, détournez de nous votre colère ^. »
Il y a loin de cette religion juive, qui vous fait trembler devant Dieu comme un enfant timide devant un père rempli de sévérité, à cette religion chrétienne, où l'amour caresse
' «Initium sapientize timor Domini. » {Ps. ex, v. lo.)
^ « Corona sapientise timor Domini. » [Ecclésiastique, i. 22.) — ^Ces paroles sont inscrites dans la coupole qui surmonte le centre de la croisée à la chapelle d'Anel ; elles entourent une couronne figurée en relief. La coupole est comme le diadème de ce joli monument.
^ «Pavete ad sanctuarium meum. » [Lévitique, 2 5.)
* Pour Isaïe, voyez plus bas, page 4io. — Proverh. m, 12. — Epist. ad Heb. xii, 6.
' Dans Vindex biblicus d'une Vulgate imprimée à Lyon en ly/IS, je lis, en têle des divers paragraphes où sont indiqués tous les textes analogues : « Timendus est «Deus. — Timoris Dei fructus, utilitas et laus. — Timoi-is Dei defectus causa peca candi. — Timoré punit Deus et terrore. — Timoris Dei exempla. » Il y a cent dixneuf textes qui concernent la crainte et dans lesquels la terreur est érigée en vertu souveraine.
' «Sanctum et terribile nomen ejus. » [Ps. ex, v. 9.)
' « Averte iram tuam a nobis. »
l'homme dans chacune de ses paroles. De Jéhovah à Jésus il y a tout un monde; l'un resserre et l'autre dilate. La loi ancienne lève la main pour punir la moindre faute; la loi nouvelle est une mère qui pleure en reprenant ses enfants de leurs erreurs, et qui caresse en adressant des reproches. « Ayez peur, » s'écrie le prophète Isaïe ; « Mes petits enfants , » dit en mourant l'apôtre saint Jean , « aimez-vous les uns les autres ; » et alors saint Jean répétait , pour la millième fois peut-être , ce qu'il avait appris sur le cœur de son divin ami. En effet, tandis que Jéhovah dit : « Tremblez en entrant chez moi , » Jésus-Christ résume toute sa morale dans ces mots : « Aimez Dieu par-dessus tout, aimez les autres comme vous-même ^ » Jésus-Christ n'est qu'amour ; avant de mourir pour les hommes , il dit à ses disciples : « Je vous donne un nouveau précepte , c'est que vous vous aimiez les uns les autres et que vous vous aimiez comme je vous ai aimés. Tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous chérissez mutuellement^. » Aussi l'évangéliste saint Jean, qui connaissait si bien le cœur de Jésus , dit-il ces belles paroles : « Jésus sachant que son heure était venue pour passer de ce monde à son père, comme il avait aimé les siens, qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin^ »
Quant au Saint-Esprit, il nous apparaît comme le dieu de
' s. Luc, ch. X, V. 27. Il y a dans l'ancienne loi le germe de cet amour, mais il est glacé par la crainte ; il a fallu que la parole du Christ l'échaulTât pour le faire croître.
^ « Mandatum novum do vobis : ut diligatis invicem sicut dilexi vos, ut et vos dili- « gatis invicem. In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis, si dilectionem habue- «ritis ad invicem. » (S* Jean, chap. xiii , v. 34, 35.)
^ « Sciens Jésus quia venit hora ejus ut transeat ex hoc mundo ad Patrem , cum di- « lexisset suos , qui erant in mundo , in finem dilexit eos. » ( S* Jean , chap. xiii , v. i . ) — Mahomet disait que chaque prophète avait son caractère spécial ; que le caractère de Jésus-Christ avait été la douceur et que le sien était la force.
rintelligence; c'est toujours pour les instruire, pour les éclairer, qu'il se manifeste aux hommes. D'un autre côté, avonsnous dit, il est le dieu d'amour, puisqu'il procède de Tamour que le Père et le Fils ont l'un pour l'autre. Il faut donc établir une distinction importante à l'égard du Saint-Esprit, afin d'éviter la confusion où les textes et les monuments figurés feraient tomber nécessairement. En conséquence nous disons ceci : ou le Saint-Esprit est considéré dans ses relations avec les deux autres personnes divines, et, dans ce cas, il est le dieu d'amour, procédant du Père et du Fils, qu'il unit entre eux j)ar la charité ; ou bien on l'abstrait de la Trinité et on le prend uniquement dans ses rapports avec les hommes, et alors il est le dieu de l'intelligence. En l'étudiant en regard des deux autres personnes divines et en dehors de nous, on fait de la théologie ; mais on est dans l'histoire en recherchant son action sur les hommes. Pour un théologien, le Saint-Esprit est donc dieu d'amour ; pour un historien , dieu d'intelligence.
Il faut le dire, et le chapitre consacré à la Trinité le prouvera mieux encore , cette double attribution de l'amour et de l'intelligence donnée à la même personne divine a jeté de la confusion dans la doctrine théologique et dans la narration historique, dans les textes et dans l'art, dans la discussion et dans l'iconographie. L'histoire fait de Jésus le dieu d'amour, tandis que la théologie donne ce caractère au Saint-Esprit; la théologie fait du Fils de Dieu, du Verbe, le dieu de l'intelligence, tandis que l'histoire attribue au Saint-Esprit tout ce qui relève de cette propriété. Les attributions du Fils et de l'Esprit ne sont donc pas assez nettement caractérisées, assez rigoureusement limitées ; elles vont flottant de l'un à l'autre. Cependant c'est au Saint-Esprit que revient définitivement l'intelli-
gence, comme au Fils l'amour. Quand le Saint-Esprit a de l'amour pour l'homme, c'est un amour raisonné; c'est à l'intelligence que cet amour s'adresse bien plutôt qu'au cœur. Nous allons surprendre assez nettement ce caractère dans le culte que l'église rend à cette personne divine.
C'est le Saint-Esprit, le dieu de l'intelligence, que l'on invoque toujours à l'entrée d'une affaire difficile, comme ici bas on consulte un homme d'expérience mûrie et de calme raison, avant de prendre un parti dans une entreprise délicate. Toutes les messes du Saint-Esprit se disent pour éclairer l'esprit des juges qui vont rouvrir les tribunaux, et des professeurs qui vont* reprendre leurs leçons, afin que les uns ne défaillent point dans le discernement de la justice et que les autres ne manquent pas à la vérité dans leur enseignement. C'est sous la protection du Saint-Esprit que se placent les conciles, les grandes assemblées œcuméniques où se discutent, s'éclaircissent et s'arrêtent toutes les vérités du dogme, tous les principes de la morale. On ouvre les discussions par une messe au Saint-Esprit, et le Saint-Esprit plane constamment sur l'assemblée, pendant la durée des séances, pour la diriger et l'empêcher de s'égarer. Au commencement de tous les offices religieux on invoque le Saint-Esprit, et on le prie de faire comprendre l'acte auquel on va se livrer. Dans l'hymne composée en son honneur, qu'on attribue à Charlemagne luimême, et qui se chante toutes les fois qu'on veut s'Éclairer, on trouve» entre autres, les paroles qui suivent:
«Venez, Esprit créateur; visitez les intelligences de vos fidèles. Doigt de la main de Dieu, vous enrichissez d'éloquence toutes les bouches. Allumez la lumière dans nos sens. Que par vous nous sachions le Père, nous connaissions le Fils, et qu'en tout temps nous vous croyions l'Esprit de l'un et de
l'autre. Sous votre souffle les intelligences sont éclairées et enflammées de feux sacrés ^ »
Dans ces poétiques prières, on voit bien que c'est au dieu de l'intelligence que l'on s'adresse, et que ces vœux iraient moins bien, soit au Père, soit au Fils. Cependant, comme on l'a dit , le Saint-Esprit empiète sur les attributions du Fils , sur l'amour; car dans cette même bymne on lit, à côté des paroles qu'on vient de citer, les aspirations suivantes :
« Emplissez de la grâce céleste les cœurs que vous avez créés. Vous êtes une source vive, un feu, la charité. Versez l'amour dans nos cœurs ^, »
Mais ce sont des paroles égarées, pour ainsi dire, et prononcées par ces âmes ardentes du moyen âge, profondément chrétiennes, foncièrement amoureuses et qui ne pouvaient
' Veni , Creator Spiritus , Mentes tuorum visita.
Tu septiformis munere , Dextrae Dei tu digitus.
Tu rite promissum Patris , Sermone ditans guttura.
Accende lumen scnsibus.
Per te sciamus da Patrem , Noscamus atque Filium ; Te , utriusque Spiritum , Credamus omni tempore.
Afflante quo , mentes sacris Lucent et ardent ignibus.
Le septiformis munere trouve son explication dans un passage d'Isaïe dont nous avons déjà parlé, et qui va revenir dans un instant avec de grands détails ; il s'agit des sept vertus, dons ou propriétés du Saint-Esprit.
' Fons vivus, ignis, caritas.
Infunde amorem cordibus.
s'empêcher de réchauffer la froide raison dans un peu d'amour. Du reste, dans la même hymne, d'autres expressions attribuent au Saint-Esprit la force, qui est incontestablement à Dieu le père. On dit au Saint-Esprit : « Fortifiez-nous par votre puissance pour nous apprendre à supporter les infirmités de notre corps. Repoussez l'ennemi au loin ; donnez-nous promptement la paix, et qu'ainsi , marchant devant pour nous guider, vous nous fassiez éviter toute faute ^ » Cependant Charlemagne n'entendait pas affirmer absolument que la troisième personne a la puissance en partage exclusif; de même aussi , par les quelques paroles où il la désigne comme échauffant les cœurs, il ne voulait pas dire non plus que l'amour lui appartînt en propre. Unie en trinité, la troisième personne possède avec les
' Infirma nostri corporis Virtute firmans perpeti,
Hostem repellas longius PACEuque dones protinus Ductore sic te praevio , Vitemus omne noxium.
n est curieux de voir invoquer la paix par le belliqueux Charlemagne , dont la vie n'a été qu'une bataille perpétuelle et qui a livré des combats sanglants au nord et au midi, à l'est (peut-être en Orient) et à l'ouest. A Aix-la-Chapelle, au milieu de la rotonde de la cathédrale, au-dessus du tombeau de cet empereur, pend une énorme couronne, un luminaire gigantesque en cuivre ciselé, doré, émaillé, don précieux de Frédéric Barberousse. Le César catholique des Romains («César catholicus Romanorum Fridericus ») , ainsi que Barberousse se nomme sur le luminaire , a fait ciseler les huit béatitudes sous huit grandes lampes qui tiennent à cette couronne , et l'on est tout étonné d'entendre le Barberousse s'écrier, avec les inscriptions gravées sous ces lampes : « Beati « mites, quoniam ipsi possidebunt terram. — Beati pacîfici, quoniam filii Dei vocabun- « tur. » Le terrible Barberousse, d'humeur peu pacifique, ajoute encore, en tète d'une inscription de huit vers qui règne à l'étage supérieur de la couronne et qui parle de la couronne elle-même :
Celica Iherusalem signatur imagine tali : Visio PAcis , certa quietis spes ibi nobis.
Charlemagne et Barberousse, ainsi qu'on le voit, ont agi et écrit l'un comme l'autre.
deux autres l'amour et la force ; mais , considérée en elle-même ,
elle possède avant et par-dessus tout l'intelligence.
Déjà même dans l'ancienne loi, chez les juifs, le Saint- Esprit dirigeait, éclairait la raison; car Isaïe, qui parle des sept dons ou propriétés, c'est-à-dire des sept esprits qui constituent l'Esprit divin , les énumère sous ces dénominations :
Esprit de sagesse , Esprit d'intelligence , Esprit de conseil , Esprit de force , Esprit de science, Esprit de piété, Esprit de crainte ^.
Tous ces esprits ont trait à la raison , excepté les deux derniers, qui relèvent du sentiment, et le quatrième de la puissance ; mais la majorité, quatre sur sept, et parmi ces quatre les trois premiers, les trois plus élevés, appartiennent à la raison. L'histoire confirme puissamment la doctrine émise ici sur le Saint-Esprit; car dans sa plus célèbre apparition, à la Pentecôte, ce Dieu se montre pour instruire des ignorants, pour apprendre aux apôtres toutes les langues de la terre. Aujourd'hui encore, la Pentecôte est la fête de l'intelligence plutôt que de l'amour; car on y célèbre cette lumière divine qui, s'étant reposée en langue de feu sur la tête d'hommes grossiers et sans instruction, les transforma en hommes de génie.
On prouverait facilement, et par des faits nombreux, que le Saint-Esprit éclaire plutôt l'intelligence qu'il n'échaufîè le cœur; il convient d'en signaler quelques-uns, parce qu'il faut
• Isaïe, cliap. xi, v. i, 2 et 3. « Et egredietur virga de radice Jesse, et flos de radice « ejus ascendet. Et requiescet super eum Spiritds Domini : spiritus sapientiae et intel- «leclus, spiritus concilii et fortiludinis , spiritus scientise et pielalis, et replebit eum spi- « ritus limoris Domini. »
nettement préciser le rôle que cette personne divine remplit dans ses relations avec les hommes. Tout cela intéresse beaucoup l'archéologie et l'art moderne, le passé et l'avenir.
Après la cène, prêt pour la passion et la mort, Jésus console ses apôtres et leur annonce qu'il va leur être enlevé; il ajoute qu'il ne les laissera pas orphelins, mais qu'il leur fera envoyer un autre appui. « Je prierai mon père, et il vous enverra un autre protecteur, I'esprit de vérité, qui restera éternellement avec vous. Le monde ne peut le recevoir, parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas ; mais vous le connaîtrez, vous, parce qu'il demeurera avec vous, parce qu'il sera en vous ^ » Ainsi lui, le Christ, le dieu d'amour, est sur le point de quitter ses apôtres; mais il sera remplacé auprès d'eux par le Saint-Esprit, l'esprit de vérité, l'esprit qu'il faut connaître et qui enseigne. Le Christ est un père qui va se séparer de ses enfants déjà grands; mais il les remet aux mains d'un maître qui éclairera leur intelligence, comme lui-même a formé leur cœur. D'abord , comme à des enfants , il fallait ouvrir fâme des apôtres et des premiers disciples, et c'est le Christ qui l'a fait; maintenant, comme à des adolescents, il faut cultiver leur esprit, et c'est la troisième personne divine qui en sera chargée. C'est donc le dieu de la vérité qu'ils vont recevoir à la place du dieu de l'amour, qui leur est enlevé; TEsprit va succéder au Fils. En effet, quelque temps après, le Saint-Esprit, sous la forme de rayons qui éclairent, s'arrête sur leur tête , le siège de fintelligence. L'esprit de vérité , les traits de feu , la tête qui est illuminée , les langues connues
«Et ego rogabo Patrem, et alium Paraclelum dabit vobis, ut maneat vobiscum in « aeternum , Spirilum veritatis, quem mundus non potes t accipere , quia non videt eum, « nec scit eum. Vos autem cognoscetis eum, quia apud vos manebit et in vobis erit. " (S. Jean, chap. xiv, v. 16 et 17.)
instantanément, tout cela regarde l'intelligence; le cœur n'y est presque pour rien. Après l'Écriture sainte, voyons la légende et l'histoire.
Tout le moyen âge a été persuadé que le Saint-Esprit s'adressait particulièrement à l'intelligence, et qu'il se manifestait aux hommes surtout pour les éclairer. Au \f siècle , Grégoire de Tours dit que la colonne de feu qui guidait les Hébreux vers la Terre sainte, lors de la sortie d'Egypte, était la figure du Saint-Esprit ^ Or la colonne, dans ces déserts brûlants de l'Arabie , n'était pas là pour échauffer, mais bien pour éclairer. D'un autre côté, l'amour est comparé constamment à un feu qui échauffe, et l'intelligence à une flamme qui éclaire; donc Grégoire de Tours déclarait que le Saint-Esprit est le dieu de l'entendement plutôt que de l'amour.
Dans la vie de saint Dunstan , archevêque de Cantorbéry, au x^ siècle^, on trouve une légende dramatique intéressante, et qui montre bien ce qu'est le Saint-Esprit et la définition qu'il conviendrait d'en donner. Trois faux monnayeurs avaient été condamnés à mort. Le jour de la Pentecôte, jour de la fête du Saint-Esprit, au moment où allait se célébrer la messe, saint Dunstan demande si l'on a fait justice des trois coupables; on lui répond que l'exécution a été retardée à cause de la solennité d'une aussi grande fête que la Pentecôte. Il n'en sera pas ainsi, s'écrie l'archevêque courroucé, et il donne l'ordre de faire périr immédiatement les coupables. Plusieurs déclarent que cet ordre est crueP; mais on obéit. Après l'exé-
* Hist, eccl. Franc, lib, I.
'' S. Dunstan est mort le 19 mai 988. Voyez, dans les Act. SS. ord. S. Bened. vol. de l'an 960 à l'an 1000, la vie de ce grand artiste, qui fut en même temps un grand archevêque. C'est là qu'est la légende que nous analysons et qu'on aimerait mieux ne pas trouver dans la vie de cet homme illustre ; mais l'intérêt en sauve du moins l'apparente dureté.
"' « Edictum nonnuUis videbatur crudele » , dit l'hagiographe.
cution des criminels, Dunstan se ]ave la figure et se dirige, le visage joyeux, vers son oratoire ^ « J'espère maintenant, dit-il, que Dieu agréera aujourd'hui le sacrifice que je vais lui offrir. » En effet, pendant la messe , au moment où il élevait les mains pour prier Dieu le père de pacifier, garder, réunir et guider son Eglise catholique par toute la terre, « on vit une colombe blanche comme la neige descendre du ciel, et pendant toute la durée du sacrifice se tenir silencieuse sur la tête de l'archevêque, les ailes étendues, comme immobiles^. » A la fin de la messe, la colombe se dirigea vers la partie méridionale de l'autel, où s'élevait le tombeau du bienheureux Odon; elle s'inclina, entourant la châsse avec ses ailes, des deux côtés, et comme l'embrassant avec son bec. Dunstan admire ce prodige. Après la messe , il se retire seul , tout ému et pleurant de cette manifestation de la grâce divine. Il se dépouille de sa chasuble, laquelle, comme personne n'était là pour la recevoir, resta suspendue dans l'air par la volonté divine , de crainte que , tombant à terre , elle ne troublât les pensées du serviteur de Dieu.
Ainsi donc la colombe divine, le Saint-Esprit, approuve d'une manière éclatante une cruauté, ou du moins un acte ainsi qualifié par plusieurs clercs qui entouraient saint Dunstan. Cette cruauté, il est vrai, n'est qu'une rigoureuse justice; mais l'approbation que lui donne le Saint-Esprit prouve bien que cette personne divine préside à l'intelligence et non au sentiment. Au moyen âge, on aurait probablement refusé de faire jouer à Jésus-Christ le rôle que le Saint-Esprit remplit
' u Lota facie , ad oratorium , exhilarato vullu , abiit. »
^ «Nivea coîumba, multis intuentibus, de cœlo descendit el, donec sacrificium con- « sumptum esset, super caput ejus (Dunstani) , expansis alis et quasi immotis , sub silentio « mansit. »
dans cette circonstance, parce que Jésus est le représentant
divin de l'amour.
Au xvi^ siècle, en 1579, q^^ind Henri III réorganisa l'ordre du Saint-Esprit, c'était aux hommes politiques surtout et aux magistrats, c'est-à-dire aux hommes d'intelligence, qu'il réservait cette dignité. En cela il suivait la pensée qui avait présidé à l'institution primitive, qui date de i352. L'ordre de Saint- Michel, l'archange guerrier, se conférait aux militaires; l'ordre du Saint-Esprit, le dieu d'intelligence, était affecté à la noblesse de robe^
Abailard est un homme d'intelligence et non d'amour, un dialecticien , un philosophe. Abailard n'a montré aucun dévouement pour Héloïse; il est froid, il est sec dans ses réponses aux lettres ardentes de cette femme qui s'était sacrifiée pour lui. Aussi , de ce qu' Abailard est dévot au Saint-Esprit , de ce qu'il élève en son honneur le monastère du Paraclet, de ce qu'il fait sculpter une Trinité où le Saint-Esprit est identique au Père et au Fils , et plus absorbé dans les deux autres personnes que le dogme ne le permet, de tout cela je voudrais conclure encore que le Saint-Esprit est le dieu de l'intelligence. Abailard honorait le dieu qui répondait le mieux à sa propre nature.
Enfin fart lui-même est conséquent avec tout ce qui précède. Quand saint Etienne adresse aux Juifs ce discours où est discutée et prouvée la religion chrétienne, et que nous ont conservé les Actes des apôtres, le jeune prédicateur était rempli du Saint-Esprit^. Dans la cathédrale de Sens, un beau
^ L'ordre de Saint-Michel fut fondé en i^ôg. Trois cents ans auparavant, en ii63, avait été institué l'ordre militaire de l'aile de saint Michel ; ce dernier fut absorbé complètement par l'ordre de 1/169. Tout guerrier d'abord, cet ordre finit, sous la restauration, par être conféré surtout aux grands artistes : c'était un complet contre-sens.
° «Cum esset plenus (Slephanus) Spiritu-Sancto. » [Act. Apost. cap. vu, v. 55.)
vitrail, celui qui ferme la galerie à jour au-dessus de laquelle rayonne la rose du croisillon méridional , représente le premier martyr prêchant aux juifs assemblés; là se voit le Saint-Esprit, en colombe blanche, à nimbe d'un jaune d'or, étendant ses grandes ailes sur la tête du jeune philosophe. La colombe soutient l'intelligence de saint Etienne, en l'abritant, pour ainsi dire.
Sainte Catherine, la fille d'un roi , était instruite dans tous les arts libéraux; elle voulut disputer avec l'empereur Maxence, à l'aide de toute espèce de raisonnements et de syllogismes allégoriques, métaphoriques, mystiques, sur l'existence d'un seul dieu, créateur, ordonnateur et régulateur de tous les êtres vivants ou inanimés , des astres et des hommes, et sur l'incarnation de son fils Jésus-Christ. Maxence, qui ne pouvait tenir tête à une pareille femme, fit appeler de tous les pays des savants supérieurs à tous les autres en science mondaine, pour les mettre aux prises avec la fille royale. Il en vint cinquante, qui lui adressèrent mille questions auxquelles la sainte fit des réponses péremptoires , et qui les rendirent muets d'admiration. Catherine, dit Jacques de Vorage, savait tout en théologie, en philosophie, en sciences naturelles et historiques, et l'on peut voir dans la légende le cadre immense de la philosophie qu'elle remplissait de sa science et de son intelligence ^ C'est qu'en effet fesprit de Dieu parlait en elle. A la cathédrale de Freybourg en Brisgau , dans la nef latérale du nord , un vitrail représente Catherine décorée d'un nimbe d'or et d'une
' Legenda aurea, de sancta Kalherina virgine et martyre. « Katherina , Gosti régis filia , « omnibus liberalium artium studiis erudita fuit. — Per varias conclusiones syllogismo- « rum allegorice et metaphorice, diserte et mystice multa cum Cesare disputavit. — Haec « autem puella, in qua Spiritus Dei loquilur, sic nos in admirationem convertit (disent les « savants qui disputent avec elle) , ut contra Ghristum aliquid dicere aut omnino nescia- «mus aut penitus formidemus. »
couronne d'or, puisqu'elle est sainte et fille de roi; elle est assise, comme la Vierge dans le cénacle, au milieu d'une assemblée de docteurs qui discutent avec elle. La sainte est triomphante dans son argumentation; les philosophes s'avouent vaincus, et l'on voit sur la tête de la puissante dialecticienne descendre le Saint-Esprit en colombe blanche , avec un nimbe d'or timbré d'une croix rouge. Voilà ce que nous dit l'art de la France et de l'Allemagne. L'Italie, à son tour, vient confirmer par d'éclatants exemples tous les faits qui précèdent.
Nous lisons dans Vasari plusieurs descriptions de tableaux où figure le Saint-Esprit, et toujours le Saint-Esprit est là comme le créateur des sciences. Par exemple, on voit que dans un des compartiments de la voûte de Santa-Maria-Novella, à Florence, Taddeo Gaddi a peint la descente du Saint- Esprit. « Sur la paroi se trouvent les sept sciences, et au-dessous de chacune d'elles l'un des professeurs les plus célèbres par lesquels elles ont été illustrées. La Grammaire , sous la figure d'une femme instruisant un enfant, domine l'image de Donato l'écrivain. Vient ensuite la Rhétorique : à ses pieds, un personnage tient les deux mains appuyées sur des livres, tandis que de son manteau sort une troisième main qui s'approche de sa bouche. La Logique, armée d'un serpent caché sous un voile, est accompagnée de Zenon Eléate. Sous l'Arithmétique, tenant les tables de l'abaque, est assis Abraham, inventeur de cette science. Au-dessous de la Musique, entourée d'instruments, Tubalcain écoute attentivement les sons qu'il produit en frappant une enclume avec deux marteaux. La Géométrie, que l'on reconnaît à son équerre et à ses compas, est au-dessus d'Euclide, et l'Astrologie, tenant une sphère céleste, audessus d'Atlas.
« D'un autre côté, les sept sciences théologiques sont en rap-
port avec des personnages , parmi lesquels on remarque un pape, un empereur, un roi, des cardinaux, des ducs, des évêques et des marquis. Le pape n'est autre que Clément V. Le milieu de cette composition est occupé par saint Thomas d'Aquin, qui posséda toutes ces sciences. A ses pieds, on voit quelques hérétiques, Arius, Sabellius, Averroës, et autour de lui Moïse, saint Paul, saint Jean l'évangéliste et d'autres saints surmontés des vertus cardinales et théologales ^ »
«Dans la chapelle de San-Domenico, à Santa-Catarina de Pise, Traini (le meilleur élève d'Andréa Orcagna) représenta saint Thomas d'Aquin assis et tenant des livres qui transmettent des rayons lumineux au peuple chrétien. Autour de lui sont agenouillés une foule de docteurs, de clercs, d' évêques, de cardinaux et de papes, parmi lesquels on remarque Urbain VI. A ses pieds se tiennent Sabellius, Arius, Averroës et d'autres hérétiques et philosophes avec leurs livres déchirés en lambeaux , tandis que Platon et Aristote montrent le Timée et l'Ethique. Le Rédempteur, au milieu des quatre évangélistes, occupe le haut du tableau et bénit saint Thomas auquel il envoie l'Esprit saint^. »
De tout cela il ressort nettement que le Saint-Esprit est le créateur, l'inspirateur et le directeur de la science; s'il restait encore un doute, Herrade, l'abbesse de Sainte-Odile, viendrait le détruire. En efFet une miniature de ce beau manuscrit dont nous avons déjà tant parlé ^ représente la philo-
' Vies des peintres, par Vasari; Vie de Taddeo Gaddi, trad, de MM. Leclanché et Jeanron, i" vol. p. Sya-yS.
^ Ibid. Vie d'Andréa Orcagna, i" vol. p. 387-88.
* Hortus deliciarum. La philosophie y est représentée par un être humain à trois têtes sur un seul corps; les trois têtes figurent l'Éthique, la Logique et la Physique, dont la philosophie de cette époque était composée. Le texte dit : « Spiritus Sanctus invenlor « est septem liberalium artium , etc. » A la bibliothèque communale de Reims , une bible
Sophie donnant naissance aux sept arts libéraux, dans lesquels était comprise toute la science connue au moyen âge. Mais le créateur, I'inventeur de ces muses chrétiennes, c'est le Saint- Esprit lui-même, ainsi que Taddeo Gaddi l'a peint plus de cent cinquante ans après Herrade. D'abord, dans une légende qui explique les figures et ensuite dans un texte courant qui développe la légende, Herrade dit : « Le Saint-Esprit est l'inventeur des sept arts libéraux, qui sont : la grammaire, la rhétorique, la dialectique , la musique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie. » Ainsi donc, dans toutes ses relations avec les hommes, chaque fois que le Saint-Esprit paraît, c'est pour faire éclore sous le souffle fintelligence qui perçoit , la science qui découle de cette intelligence, et la mémoire qui est f instrument de la science et qui retient ce que fintelligence a discerné. Avec f histoire, f allégorie, la légende, les mœurs et fart, avec les textes et les monuments, nous prouvons donc que le Saint-Esprit est vraiment pour les hommes le dieu de la raison et non le dieu du sentiment. Si , dans ses relations avec les personnes divines , il est le dieu d'amour, nous le voyons, dans ses rapports avec le genre humain, comme le
manuscrite, du xi'' siècle probablement, offre un sujet semblable et servant comme de préface au livre de l'Ecclésiastique. Ce livre commence par « Omnis sapientia. » C'est dans l'O d'omnis qu'est peinte l'allégorie de la science ou de la sagesse, qui étaient la même chose au moyen âge, comme c'est encore tout un dans nos villages : en Champagne et en Picardie, on est sage quand on est savant. Dans cet 0 majuscule on voit la Philosophie (Piiylosophya) assise sur un trône; c'est une femme qui porte un nimbe à la tète comme une sainte; elle pose la main droite sur un demi-cercle qui contient la Physique (Phisica) ; la gauche, sur un demi-cercle occupé par la Logique (Logïga) ; les pieds, sur un demi-cercle rempli par l'Éthique (Ethica). On remarquera l'indifférence professée par ce manuscrit pour les j et les i. Ces trois fdles de la Philosophie sont trois femmes voilées, sans nimbe et en buste seulement; elles portent de petits médaillons où est écrit le titre des sciences qui dérivent d'elles. La grammaire, la géométrie et l'astronomie appartiennent à la Physique; la rhétorique et la dialectique relèvent de la Logique; la justice, la tempérance, la force et la prudence procèdent de l'Ethique. (V. Biblia sacra, in-P, A pars IL )
dieu de l'intelligence; c'est le dieu qui éclaire et qui instruit, non pas le dieu qui fortifie ni le dieu qui échauffe.