L'EGLISE EN COLOMBE A SIX AILES
Miniature franco-germaine, xi' siècle.
Dante a -représenté , non pas l'Eglise, mais le pape sous la forme d'un oiseau. Cet oiseau n'est pas une colombe, mais un griffon, animal fantastique, moitié aigle moitié lion. Le griffon est aigle par la partie supérieure, lion par l'inférieure. Quoiqu'il s'agisse d'un griffon et non d'une colombe , on doit cependant signaler ce fait ici, parce qu'il procède et de fidée qui assimile l'Église à une colombe mi-partie d'or et d'argent, et de l'idée qui figure l'esprit sous la forme d'une colombe à peu près monochrome. La colombe de l'Eglise, dans Herrade, * sert de transition entre le griffon de Dante et la colombe du Saint-Esprit : le griffon possède une double nature, et l'Eglise brille d'une double couleur; la colombe du Saint-Esprit est ailée comme le griffon et la colombe de l'Eglise, mais elle n'a plus qu'une seule nature et une seule couleur.
Voici donc ce qu'on lit dans le Purgatoire de Dante. Le poëte
décrit le triomphe de l'Église, ordonné à peu près comme celui du Christ peint à Brou et que nous avons signalé plus haut. Le chandelier à sept branches ouvre la marche , qui se continue par les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse et les quatre attributs des évangélistes. Puis arrive un char à deux roues, qui figure l'Église roulant sur l'Ancien et le Nouveau Testament. Le char est tiré par le griffon ; il est escorté à droite par les trois vertus théologales , à gauche par les quatre vertus cardinales. Puis arrivent, derrière le char, les douze apôtres précédés de saint Luc et de saint Paul. Quant au griffon, la bête à deux natures et à deux formes, comme Dante l'appelle, il tire le char derrière lui. Il étend ses ailes si haut, que bientôt on ne les voit plus. Il a des membres d'or dans la portion de son corps où il est oiseau; dans l'autre, il a des membres d'argent et de vermeil ^ C'est une seule personne en deux natures. Elle rayonne dans les yeux de Béatrix tantôt sous une forme, tantôt sous une autre; tout en restant immobile, elle met le char en mouvement sans qu'aucune de ses plumes en soit agitée ^. Dans Herrade, l'oiseau mystique à double couleur est l'Église; dans le Dante, l'oiseau à double forme est le représentant de l'Église : c'est le pape. Le pape, en effet, est prêtre et roi tout à la fois; il dirige les intelligences et gouverne les corps; il règne sur les choses de ce monde et sur celles du ciel. Le pape est donc une seule personne en deux natures et sous deux formes; il est aigle et lion. Aigle ou pontife, il plane dans le ciel et monte jusqu'au trône de Dieu pour aller prendre ses ordres; lion ou roi , il marche sur la terre dans sa force et dans sa puis-
sance^.
Dans Herrade et dans David, la colombe de l'Église est également d'or el d'argent. * Dante, Purgatoire, chants xxix-xxxii.
Les commentateurs de Danle ont cru que le griffon figurait le Christ, qui est efiFec-
Parmi les oiseaux, la colombe, pour ses mœurs douces et aimantes d'abord, et puis pour la pureté de son plumage, a dû être choisie de préférence pour figurer le Saint-Esprit. En effet, c'est dans une colombe blanche que l'histoire et l'art ont incarné l'esprit de Dieu, souffle divin, symbole brillant et sans tache de la Trinité. Dans l'histoire, l'esprit de Dieu descendit sous la figure corporelle d'une colombe sur la tête de Jésus, que venait de baptiser saint Jean ^ ; dans l'art , c'est presque toujours sous la forme d'une colombe que le Saint-Esprit est figuré, ainsi que plusieurs dessins nous l'ont déjà montré^, et que d'autres nous le feront voir encore. Dans les légendes particulières, l'Esprit divin ou le Saint-Esprit s'incarne dans une colombe; l'esprit humain ou l'âme elle-même apparaît aussi sous cette forme. Quant au Saint-Esprit se manifestant en colombe dans nos légendes , les preuves abondent. Voici quelques faits pris à différentes époques.
On lit dans Grégoire de Tours ^ : «Tandis que les élèves
livement une seule personne en deux natures; le Christ, qui est Dieu et homme tout ensemble. Mais ils se sont trompés. D'abord il y aurait de l'inconvenance à faire tirer un char par un Dieu comme par une bête de somme ; c'est tout au plus si Dante n'est pas inconvenant en attelant le pape à ce char de l'Eglise. Ensuite le triomphe peint sur verre, à Notre-Dame de Brou, montre l'Eglise personnifiée dans ses quatre grands dignitaires : le pape , le cardinal, l'archevêque etl'évêque, qui poussent à la roue le char de l'Eglise. Ce motif est analogue au griffon de Dante. Quant au Christ, il est sur le char , comme un triomphateur ; A dirige et ne tire pas. Enfin l'Eglise est symbolisée dans le manuscrit d'Herrade par un oiseau à double couleur, et le pape n'est autre chose que le représentant vivant de l'Eglise; c'est l'Eglise incarnée. Entre l'oiseau d'Herrade et le griffon de Dante, l'analogie est complète. Ce qui a trompé les commentateurs, c'est la double nature du griffon ; mais la difficulté se lève en songeant que le pape, par l'autorité spirituelle, ressemble à l'aigle, et, par la puissance temporelle, au lion; le pape est une personne en deux natures et en deux formes. L'allégorie de Dante est donc ce qu'il y a de plus transparent au monde.
' « Et descendit Spiritus Sanctus corporali specie sicut columba in ipsum. » (S. Luc, cap. m, vers. 22.) — * Planches 21, ào, 53, pages 87, 99, i86 — ^ Hist. eccl. Franc. 2* vol. p. i36 de la trad. de M. Guizot.
chantaient des psaumes dans la cathédrale de Trêves, une colombe descendit de la voûte , voltigeant légèrement autour du jeune Arédius, que l'évêque Nicet élevait et instruisait. La colombe se reposa sur sa tête, pour indiquer qu'il était déjà rem-, pli du Saint-Esprit; puis elle descendit sur son épaule. Quand Arédius rentra dans la cellule de Tévêque, elle y entra avec lui et ne voulut pas le quitter de plusieurs jours. Il retourna dans son pays de Limoges pour consoler sa mère, qui n'avait plus que lui. »
Au sacre de Glovis, la colombe divine a vraiment présidé aux destinées chrétiennes de la France, Glovis et l'évêque de Reims, saint Rémi , se rendirent en procession au baptistère, où le chef des Francs allait être sacré roi et chrétien. « Lorsqu'on y fut arrivé, le prêtre qui portait le saint chrême fut arrêté par la foule, et ne put parvenir jusqu'aux fonts sacrés. Mais une colombe, blanche comme la neige, apporta dans son bec une ampoule pleine d'un chrême envoyé du ciel. Rémi prit l'ampoule et parfuma de chrême l'eau baptismale^» Dans le même pays, à vingt kilomètres de Reims, à Hautvillers, la célèbre abbaye que Thierry Ruinart a illustrée dans ces derniers temps fut bâtie d'après le plan que le Saint-Esprit, en colombe toujours aussi blanche que la neige, traça dans son voP.
Quant à l'âme des saints , esprit immortel des hommes , on devait aussi la voir paraître sous la forme de la colombe , car l'âme est faite à l'image de Dieu. Dans un monastère de Redon, en Bretagne, un enfant muet depuis sa naissance priait Dieu de le guérir. Un jour qu'il faisait paître dans les champs les bestiaux des moines, il se laissa gagner par le sommeil. Tout à coup une clarté d'une lumière immense vint de l'orient et
' Flodoard, Histoire de l'église de Reims, liv. I.
* Act. SS. ord.S. Bened. 2' vol. année 685, Vie de S. Berchaire, abbé d'Haulvillers.
l'entoura. Au milieu de cette lumière il lui apparut comme une colombe d'une blancheur de neige; elle lui toucha la bouche, lui caressa la figure et lui dit : « Je suis Marcellinus. » L'enfant ■ se leva guéri , et raconta de ses propres lèvres ce qu'il avait vu et entendu \
Il n'y a qu'une colombe dans la légende qui précède, mais en voici une troupe venant chercher une âme, leur compagne, qui abandonne la terre. Le duc Louis de Thuringe, mari de sainte Elisabeth de Hongrie, étant sur le point d'expirer, dit à ceux qui l'entouraient : " Voyez -vous ces colombes plus blanches que la neige?» On le croyait en proie aux visions; mais un peu après il leur dit : « Il faut que je m'envole avec ces colombes resplendissantes. » En disant cela, il s'endormit dans la paix. Alors son aumônier Berthold aperçut ces colombes s'envoler à l'orient, et il les suivit longtemps du regard^.. Un Anglais, témoin de la mort de Jeanne d'Arc, déclara, dans une déposition que nous possédons écrite, qu'il avait vu s'envoler
' Act. SS. ord. S. Bened. iv' siècle bénéd. IP part, de 855 à 900, p. 216. «Etecce « repente circumfulsit eum lux immensae claritalis ab oriente ; et in medio luminis appa- « ruit illi quasi columba niveo candore, tetigitque os ejus et protexit faciem, et dixit ei : « Ego sum Marcellinus. »
' M. le comte de Montalembert , Vie de sainte Elisabeth ; l'auteur cite Berthold , ms. de la vie du duc Louis. « Videlis-ne columbas lias super nivem candidas ? — Oportet me cum « columbis istis splendidissimis evolare. — Vidit easdem columbas ad orientem evolare. » »0n connaît, ajoute M. de Montalembert, la belle légende de saint Polycarpe, qui fut brûlé vif : son sang étouffa les flammes , et de ses cendres on vit sortir une colombe blanche, qui s'envola vers le ciel. On vit de même une colombe sortir du bûcher de Jeanne d'Arc.» M. Cyprien Robert {Cours d'hiérogly. chrét.) dit, à l'article de la colombe : «Cet oiseau est l'emblème qui se retrouve le plus souvent sur les sarcophages primitifs. Là, on le voit emporter dans son bec une palme, une branche d'olivier, ou percer des raisins, figure de l'âme des confesseurs qui s'envole innocente, versant, comme un vin précieux , son sang sur la terre. C'est ainsi qu'on voit monter en colombe, au-dessus de son corps décapité, l'âme de sainte Reparata, vierge et martyre, qui avait refusé de sacrifier aux idoles. La même chose se répète pour saint Potitus et Tévêque saint Polycarpe, décollés, du sang desquels l'oiseau blanc comme la neige s'élance et vole
de la bouche de Jeanne, avec son dernier soupir, une colombe qui prit le chemin du ciel \ La colombe divine s'était manifestée au baptême de Clovis, fondateur de la monarchie; une colombe encore s'échappa du cœur de Jeanne d'Arc qui venait de restaurer la même monarchie en ruines.