EVE À FILER LA LAINE
Sarcophage du Vatican , premiers siècles chrétiens.
Là , comme sur la plupart des monuments semblables, on voit Dieu imberbe et sans nimbe, condamnant Adam à labourer la terre pour faire pousser du blé, dont il lui offre une petite gerbe , et Eve à filer la laine de l'agneau qu'il lui présente. C'est ainsi qu'en France et en Italie les plus vieux monuments offrent sans nimbe les personnages divins ou sacrés ^
Plus tard, vers le v^ ou le vi^ siècle, puissante à Rome, en
Cette gravure est dans Bosio , Roma Solterranea, p. 2 gS.Voyez, dans l'Histoire de Jésus- Christ , deux autres dessins , tirés également des anciens sarcophages chrétiens qui sont actuellement au musée du Vatican ; l'un représente Jésus-Christ barbu , debout sur la montagne d'où coulent les quatre fleuves du paradis; l'autre Jésus-Christ imberbe, assis sur un trône, les pieds posés sur la personnification du ciel. Ces deux Jésus proclament l'Evangile. Le premier s'adresse à ses apôtres , qui l'entourent sous la forme de brebis. Le nimbe manque à ces personnages, même à l'agneau de Dieu, reconnaissable seulement à la croix qui lui surmonte la tête. Les sarcophages d'Arles offrent de même plusieurs Jésus imberbes et sans nimbe. Je dois à l'obligeance de M. H. Clair, correspondant du comité des arts et monuments, auteur d'Arles ancien et moderne, deux dessins représentant Jésus sans barbe et sans nimbe; ces dessins, exécutés par M. Daumas, ont été pris sur les sarcophages des Aliscamps.
Europe, en Asie et même en Afrique, l'Église n'eut plus que de rares contradicteurs ; elle eut à combattre des hérétiques plutôt que des païens. Alors elle distribua en groupes tout son personnel laïque et ecclésiastique; comme elle était arrivée au pouvoir, elle devait en prendre toutes les allures. Bientôt allait commencer la féodalité: tout se hiérarchisait, les hommes et les choses; tout s'échelonnait suivant un ordre régulier. L'Église elle-même hiérarchisa sur terre comme dans le ciel; elle établit des catégories dans la multitude des saints triomphant dans le paradis, et dans la foule des chrétiens combattant sur la terre. Elle donna des chefs à tous. Comme dans l'armée on distingue par les épaulettes le grade des différents officiers qui commandent les divers bataillons et pelotons, de même on distingua par des nimbes les saints qui commandaient dans le ciel.
Le chef de tous. Dieu, ou le Père, ou le Fils, ou le Saint- Esprit, eut un nimbe en cercle, un nimbe en disque comme les autres saints; mais, par une distinction spéciale, le nimbe des personnes divines fut partagé diagonalement par deux traverses en forme de croix, ainsi qu'on l'a dit et qu'on l'a vu plus haut.
Une fois que le christianisme eut adopté le nimbe comme le caractère de la sainteté et comme un moyen de hiérarchie, ce signe fut constamment employé à peu près jusqu'à la renaissance, mais avec certaines modifications qui composent son histoire archéologique , et dont nous devons parler.
Dans les monuments antérieurs au xi*' siècle, on ne trouve pas le nimbe constamment figuré autour de la tête des saints. Avant le vi*" siècle, le nimbe chrétien ne se voit pas sur les monuments authentiques. Aux vii% viii^ et ix^ siècles s'opère la transition entre l'absence complète et la présence constante
du nimbe; un même monument donne des personnages, tantôt avec le nimbe , et tantôt sans cet attribut. Ainsi , un manuscrit de la Bibliothèque royale ^ offre , à la fin , sainte Daria sans nimbe et saint Chrisant nimbé d'un simple filet ; ailleurs, dans l'intérieur de ce manuscrit, Jésus-Christ porte , timbré d'une croix , le nimbe que les apôtres ont simplement ourlé et que d'autres saints ont en forme de disque. Ainsi , à cette époque, le nimbe n'est pas constant et, de plus, il varie de forme.
Jusqu'au xii^ siècle, le nimbe eut la forme d'un disque fin, assez délicat. Un très-beau manuscrit grec du x^ siècle, dont il a déjà été question , et que possède la Bibliothèque royale , représente la Nuit sous la figure d'une femme vêtue de noir. Sa tête est entourée d'un nimbe lumineux, transparent, à travers lequel, comme par un verre de télescope, on pourrait apercevoir les étoiles du ciel ^. Quand le nimbe n'est pas aussi diaphane, il est toujours indiqué assez légèrement pour faire sentir que l'intention de fartiste était de le figurer comme une atmosphère lumineuse.
Au xii% aux xiii^ et xiv^ siècles , le nimbe s'épaissit, se rétrécit et dépasse moins la tête ; de transparent qu'il était, il devient opaque. Ce n'est plus qu'un disque grossier, une espèce de plat, une sorte d'oreiller circulaire qu'on peint et qu'on sculpte derrière la tête. Il n'y a plus moyen, comme à la période précédente, d'apercevoir le ciel ou la campagne à travers; c'est un mur et non un verre. C'est ainsi que Dieu, les anges et les saints de la cathédrale de Paris ou de Chartres portent le nimbée
' Liher precum, suppl. laL 6Ai. Ce curieux manuscrit pourrait être du ix' siècle ; on le croit généralement du xi'.
' Voir à l'Histoire de Dieu.
Voirie dessin 29, pag. 62 , représentant la Liberté,
NIMBE. 7g
La Sainte-Chapelle, dans l'admirable soubassement qui la décore, montre des anges et des saints dont le nimbe est encore très-lumineux, très -élégant, et peint de couleurs éclatantes; mais la Sainte-Chapelle est un monument exceptionnel, un édifice royal où l'on croirait que le génie de l'Orient s'est reposé. Tout le xv^ siècle et les premières années du xvi^ fournissent une période où le gothique expire : d'élégant qu'il était aux xiii^ et xiv*' siècles, il s'appesantit alors, il se matérialise et finit, quant aux figures, dans la vulgarité des types, et, quant à l'architecture , dans la lourdeur des lignes. Alors le nimbe se matérialise aussi. De large qu'il était encore, il devient plus étroit et surtout plus épais. Jusqu'à cette époque, même au xiv^ siècle, on l'avait considéré comme une auréole, comme une lumière qui s'échappait de la tête , et l'on avait exprimé cette idée parfaitement avant le xif siècle, plus grossièrement avant le xv^; mais enfin on avait eu l'intention de figurer une lumière. Au xv^ siècle , au contraire , on n'est plus sensible qu'à la forme du nimbe , on en perd le sens , et on le regarde comme une coiffure. On condense encore cette auréole, on solidifie et on éteint cette lumière , et l'on en fait une large cocarde , une espèce de casquette qu'on pose sur la tête d'un saint, sur la tête de Dieu lui-même, et qu'on penche quelquefois sur leur oreille, tantôt à gauche, tantôt à droite. Alors Dieu et les saints portent leur nimbe comme certaines personnes, nos villageois surtout , affectent de porter leur coiffure. Les vitraux de la fin du xv^ siècle, plusieurs verrières des églises de Troyes et de Châlons-sur-Marne, présentent de ces nimbes qui sont réellement devenus des coiffures. A la cathédrale d'Amiens, sur les stalles qui sont de i5o8 (la date y est), un jeune Jésus enseignant dans le temple porte sur l'oreille un de ces nimbes épais et ouvragés qui ressemblent à une casquette. Le dessin sui-
vant est tiré des mêmes stalles, et montre Jésus montant au temple où il est conduit par saint Joseph et Marie. Le nimbe, comme on voit, est réellement une coi£Fure; le plat extérieur est orné comme on orne le plat d'une casquette de drap ^
33. — JÉSUS PORTANT UN NlMbE EN FORME DE CASQUETTE. Sculpture en bois des stalles de Notre-Dame d'Amiens, xvi" siècle.
Dans toute l'église de Notre-Dame de Brou, à Bourg, il n'y a pas un seul nimbe aux anges sculptés ou peints, pas un seul aux statues de pierre. Une statuette en bois, représentant Jésus qui enseigne dans le temple, est nijnbée d'une casquette semblable à celle des stalles d'Amiens. Quelques nimbes seulement se remarquent dans les vitraux. Sur le vitrail où est peinte l'Assomption de la Vierge, les apôtres sont ornés d'un nimbe qui ressemble, moins les barbes et le cylindre, au chapeau des Bressanes. Ce nimbe est même orné sur le plat et à l'extérieur. Tout cela est de la première moitié du xvi^ siècle ; alors , ou le nimbe disparaît en France , ou on en fait une vraie coiffure.
Je dis en France, parce qu'en Italie, à la même époque et même plus de cent ans auparavant, le nimbe est dignement représenté^. Avec la renaissance, quoiqu'on ait soutenu le contraire, on revient aux idées délicates et à la manière élégante
^ Ce dessin représente Jésus vu de derrière et gravissant les degrés du temple. ' Voir plus loin , au paragraphe de la gloire , la Vierge tirée d'une magnifique peinture d'Orcagna, représentant le jugement dernier. Marie, assise dans une auréole
de les formuler; or la renaissance italienne précède de cent à cent cinquante ans la renaissance française. Alors le nimbe tombé si bas, si grossier, si dégradé, se relève; il achève de se volatiliser, ce qu'il avait déjà essayé de faire, mais sans succès, vers ]a fin du xiv^ siècle. A Brou, où le nimbe est si matériel en général , on voit cependant sur un vitrail qui représente Marie Madeleine aux pieds de Jésus ressuscité et qui lui dit de ne pas le toucher (noli me tangere), on voit le Christ illuminé d'un nimbe en faisceaux de flamme. Alors on s'ingénie à faire exprimer au nimbe l'idée qu'il représente. Comme dans les premiers siècles, comme chez les païens, on le réduit à un cercle et on en supprime tout le champ , et dès lors on voit clair comme à travers celui de la Nuit bysantine signalée plus haut. Ce cercle est régulier, est ferme comme le bord d'un vase; ou bien on n'en fait plus qu'une ligne diffuse et tremblante comme un cercle de lumière ^ Souvent, au contraire, cette ligne circulaire disparaît , et l'on fait sauter du disque entier la circonférence , le cadre, pour ne garder que le champ intérieur, parce que ce cadre semble trop grossier, trop épais et indigne de contenir la lumière électrique qui s'échappe de la tête. C'est une ombre de flamme, à forme ronde, mais qui pourrait ne pas s'arrêter. Dans un dessin qu'on trouvera à l'Histoire du Saint-Esprit, et qui montre Dieu bénissant le monde au moment où la Colombe divine rase les flots, on voit que le
elliptique comme Jésus-Clirist , son fils , a la tête environnée d'une foule de rayons qui jaillissent liors de la gloire elle-même. Cette tête virginale projette une vive lumière de tous les côtés.
' Voyez, pour l'Italie, la Dispute du Saint-Sacrement; pour la France, le magnifique manuscrit d'Anne de Bretagne, qui est à la Bibliothèque royale. Dans ce manuscrit, les nimbes en disque sont peu nombreu»; les nimbes en cercle et à ligne ferme abondent au contraire; on y rencontre plusieurs nimbes à ligne diffuse et comme simulant une lumière brumeuse.
cercle , la circonférence du nimbe divin a disparu , tandis que
les rayons se terminent également et forment un cercle.
Sur d'autres monuments, ces rayons sont longs ou courts, alternativement ou sans ordre. Les belles peintures sur bois, appelées tableaux du puys de la Confrérie de Notre-Dame, et qui sont à Amiens, montrent Marie nimbée de rayons lumineux, courts et longs. L'enfant Jésus lui-même est nimbé ainsi, mais, de plus, des rayons plus longs et fleuronnés à leur extrémité marquent la croix du nimbe. Quant à la circonférence du nimbe qui, ailleurs, rattache les rayons, elle a complètement disparu ^ Souvent au nimbe de Jésus-Christ cercle et plateau se sont évanouis , et l'on n'a plus conservé que la croix qui le distingue, puisqu'il est Dieu. Cette croix se compose de trois gerbes ou aigrettes de lumière qui partent du sommet et des deux côtés de la tête, ainsi que le montre ce charmant enfant Jésus , qui est du xvi*" siècle^.