ORIGINE ET PATRIE DE LA GLOIRE
Il reste maintenant à chercher l'origine de la gloire, à dire le lieu et le temps où elle est née.
Quant à l'époque où la gloire a été employée pour la première fois, il est impossible de le savoir; il semble que l'usage de cette forme soit aussi ancien que les plus anciennes religions. On trouve le nimbe et l'auréole sur les plus vieux monuments hindous , qui paraissent être les plus vieux monuments du monde.
Les Egyptiens n'ont pas ignoré la gloire, car le grand disque lenticulaire qui surmonte la tête de plusieurs divinités égyptiennes, qui est blanc ou rouge, les plus lumineuses de toutes les couleurs ; qui est si bien accentué et si bien coloré sur une peinture égyptienne qu'on voit au musée du Louvre \ paraît bien ressembler au nimbe^. On a déjà fait remarquer plus haut que le Christ peint à fresque dans l'église de Montoire portait sur sa tête une espèce de sphère ou disque égyptien , cerclé comme on cercle la boule du monde. L'Harpocrate égyptien est fréquemment nimbé ^.
Le nimbe était en usage chez les Grecs et les Romains. En effet, sur les peintures d'Herculanum , Circé se montre à
' Musée Charles X , salles égyptiennes.
* Ciampini [Vetera monimenta, pars 2°) dit : «Hune orbem Egyplii in summo capite
« simulacrorum suorum locabant Ab illls Romanos sumpsisse licet suspicari, et va-
«riasse, habita decoris ratione, quod capiti cui divinum quid inesse putabant, eo situ « corona aptaretur. » Ainsi , d'un globe les Romains auraient fait un disque. Antiquité expliquée, tom. IV.
Ulysse la tête entourée d'un nimbe, comme se représentent ordinairement la vierge Marie et les saints du christianisme. La magicienne s'offre ainsi dans sa gloire au moment où Ulysse veut la forcer, l'épée à la main , de rendre leur ancienne forme à ses compagnons changés en pourceaux par elle. Une Cassandre et un Priam , trois convives assis à une table , dans un tricUnium, le tout peint dans le Virgile du Vatican ^ ; une femme '^ sur un vase grec qui est gravé dans l'Antiquité expliquée de Montfaucon ; divers personnages peints sur les grands vases grecs de la collection du Louvre ; le buste de l'empereur Claude ^; fempereur Trajan'* sculpté sur l'arc de Constantin, à trois places différentes; le Valentinien trouvé, au xviii" siècle, dans l'Arve ^; les empereurs Maurice et Phocas gravés sur leurs mé-
' Antiquité expliquée, tom. V, p. ii3.
^ Montfaucon [Antiquité expliquée, tom. XIII, pi. 35, p, 84) prend cette femme pour Proserpine : tout fait croire que c'est Diane , ou plutôt la lune , la déesse de la nuit. Voyez en effet, dans Séroux d'Agincourt [Recueil de fragments de sculpture antique en terre cuite, pi. 28), et dans l'atlas allemand de la Symbolique de Creuzer, pi. 44, la représentation du soleil et de la lune, traînés chacun dans un char à quatre chevaux et sortant de la mer pour éclairer le monde. La lune , dont les chevaux sont conduits par le génie ailé et nimbé du sommeil, a le même nimbe, la même tournure, le même âge, le même costume que la Proserpine de Montfaucon. Le soleil est nimbé comme la lune : de plusieurs cordons circulaires s'échappent une foule de rayons courts et en forme de perles allongées. Voyez encore, dans le musée Charles X, salles étrusques, un des grands vases grecs placés au centre d'une salle, sur une table de marbre.
^ Antiquité expliquée, tom. V, p. 162.
* L'arc de Constantin est orné des dépouilles de celui de Trajan. Sur un bas-relief, on voit Trajan qui fait un sacrifice à Apollon. Trajan a autour de sa tète un cercle d'or lumineux, tel que les peintres le mettaient autrefois à la tête de nos saints. Les Romains le donnaient aussi à leurs dieux et à leurs empereurs : ce cercle était appelé nimbus. Pline dit de ce nimbus que Caligula l'a usurpé et que Trajan l'a mérité. [Antiquité expliquée, 6' vol. pi. 179 et i83.)
^ Sur un disque en argent, trouvé en 1 72 1 près de Genève , dans l'ancien lit de l'Arve, on voit Valentinien entouré d'un nimbe à la tête. L'empereur est représenté faisant des largesses à ses soldats. Il tient une victoire ailée qui le couronne et qui a les pieds posés sur un globe. [Antiquité expliquée , tom. XIV, pi. 28, p. 5i.)
dailles ; une innombrable quantité de figures grecques et romaines représentant le soleil sous la forme d'un jeune homme, la lune sous celle d'une femme; les diverses constellations, l'Apollon des médailles de Rhodes, le Soleil rayonnant des as romains \ les divinités astronomiques du planisphère de Bianchini ^, les autres dieux du panthéon antique et le chef de ces dieux. Pan qui fait danser les satyres et qui est nommé Pan lumineux^, toutes ces figures de l'histoire, de l'allégorie et du mythe religieux se montrent avec le nimbe, tracé absolument comme celui qui orne la tête de saint Jean-Baptiste, de l'ange et de Jésus-Christ. Enfin, Servius, comme on fa vu plus haut, dit que le nimbe est un fluide lumineux qui environne la tête ou le corps des dieux. Virgile lui-même connaissait le nimbe, lorsqu'il parle du petit Iules dont une flamme descendue du ciel venait caresser et comme baiser la chevelure. Voici le passage de Virgile, auquel on a déjà fait allusion; il explique parfaitement la nature de l'auréole et rappelle ces deux cornes
' Antiquité expliquée, iS" vol. pi. 47.
^ Musée du Louvre, salle de la Melpomène. — Ce monument, trouvé sur le monl Aventin en 1706, et où sont gravés des dieux païens avec la tête cernée du nimbe, est appelé planisphère de Bianchini , parce que le savant astronome italien de ce nom est le premier qui l'ait publié. On y voit les figures égyptiennes des décans, divinités subalternes, à chacune desquelles l'astrologie égyptienne avait attribué la présidence de dix jours de chaque mois ; en plaçant trois décans sous l'influence de chacun des douze signes, on a donc trente-six décans. Le zodiaque de la cathédrale d'Athènes a trente-cinq figures seulement; l'une manque et, déplus, aucune des autres n'est nimbée. Il est remarquable que les divinités égyptiennes du planisphère de Bianchini ne sont pas nimbées, tandis que les divinités grecques correspondantes le sont. Le nimbe, malgré la présence du globe dont nous avons parlé, aurait-il donc été inconnu aux Egyptiens, et pratiqué seulement par les Grecs qui , alors , auraient pu l'emprunter aux Hindous ? Dans l'Inde, on a toutes les formes du nimbe; on y trouve l'auréole aussi , du moins à l'état rudimentaire.
^ Antiquité expliquée, tom. XI , pi. 55, p. 166. Le Pan qui a deux cornes au front porte un nimbe formé de courts et nombreux rayons qui s'ordonnent en cercle. Il y a dans tous ces nimbes romains une assez grande variété de formes.
lumineuses que Moïse avait au front \ et ce visage flamboyant dont les Hébreux étaient éblouis et effrayés , lorsque leur législateur et leur chef descendit du mont Sinaï où il venait de conférer avec Dieu :
'< Ecce levis summo de vertice visus lùli
•I Fundere lumen apex, tactuque innoxia molli
" Lambere flamma comas, et circum tempora pasci.
« Nos pavidi trepidare metu , crinemque flagrantera
« Excutere , et sanctos restinguere fontibus ignés ^. »
Le vieil Anchise, qui a la science et l'expérience des symboles orientaux, loin de s'effrayer comme font ceux qui assistent à ce spectacle, se livre à une grande joie. Il lève les yeux et les mains au ciel , et prie Jupiter de lui accorder le secours et les chances heureuses que lui fait présager cet augure. Anchise sait bien que cette auréole de lumière, que cette apothéose terrestre, annonce que son petit-fils sera maître d'un grand royaume et fondateur d'un puissant empire ^.
' « Videbant faciem egredlentis Moysis esse cornutam. » Lib. Exod. cap. xxxiv, v. 35.
' Enéide, liv. II.
Dans le Virgile manuscrit du Vatican, dont Séreux d'Agincourt [Histoire de l'art par les monuments, pi. 23 de l'Atlas de la peinture) a fait graver plusieurs miniatures, on voit la tête d'Ascagne tout enflammée, et des domestiques effrayés cherchant à éteindre avec de l'eau cet incendie merveilleux; le vieil Anchise, tout joyeux au contraire, adresse des prières et des remercîments à Jupiter. — Dans ce même manuscrit du Vatican , une miniature représente le Soleil qui se lève et éclaire les travaux des laboureurs et des bergers. Le Soleil a la forme d'un jeune homme sans barbe. De la tête de cet astre personnifié partent des pinceaux de lumière qui sont reliés entre eux par une circonférence, par le cercle du nimbe; mais ces aigrettes lumineuses sont puissantes et jaillissent au delà du cercle. Celte figure du Soleil est en tout semblable à celle du Jésus-Christ de noire planche 8, page i3; la seule différence est que le Soleil projette cinq gerbes de lumière et Jésus- Christ trois seulement. [Histoire de l'art par les monuments , peinture, pi. 20.)
' 11 semble que Virgile ait emprunté celle fiction poétique à l'histoire elle-même; car l'élévation future du jeune esclave qui devint ensuite roi sous le nom de Servius TuUius , fut de même annoncée par une flamme qui lui ceignit la tête. Aussi Servius, le commentateur, fait suivre le lamhere Jlamma comas de Virgile de cette curieuse observation : «Item hoc quoque de igni [sic) ad Servium Tullium pertinet. Nam cum Tarquinius
Quant à la patrie de la gloire, c'est en Orient qu'il faut la chercher. La gloire vient de l'Orient, d'où vient la lumière: ex Oriente lux. Ce n'est pas seulement parce que la gloire est l'image de la lumière, mais encore et surtout parce qu'elle s'y montre beaucoup plus anciennement que chez nous, et qu'elle y est d'un usage bien plus multiplié qu'en Occident.
Avec les religions de l'Inde, de la Perse et de l'Egypte; avec Brama, Siva et Vichnou; avec Maya, Sacti et Dévaki , et tout le panthéon mâle et femelle de flnde; avec Ormuzd et Zoroastre; avec Isis, Horus et Osiris; avec les décans astronomiques de TEgypte et de la Grèce, et tout cela antérieurement au christianisme, apparaissent le nimbe et fauréole ^ La religion chrétienne n'a pas inventé, mais s'est approprié cette forme symbolique. Voilà pour l'antiquité proprement dite. Dans les temps modernes, dans la période qui date de notre ère, c'est encore en Orient, en Asie, à Constantinople, qu'on trouve le plus ancien et le plus constant usage du nimbe.
M. de Saulcy a fait graver une médaille d'argent de fempereur Anastase qui régna de ^9 1 à 5 1 8 '^ L'empereur est debout,
«cepisset Vericulanain civitalem , ex captiva quadam in domo ejus natus est Servius «Tullius Hostilius; qui, cum obdormisset, caput ejus subito flamma corripuit. Quam « cum vellent restinguere , Tanaquil , régis uxor, auguriorum perita , intelligens augu- « rium , prohibuit. Flamma puerum cum somno deseruit. Unde intellexit eum clarum «fore usque ad ultimam vilam » (Servius, Commentaire sur le livre II de Virgile, p. 2 63 de l'édition in-A" de Genève, i636 ).
Comparez cette poésie et cette histoire de l'Orient et de Rome à l'histoire occidentale de saint Rémi et de saint Léger, auxquels une flamme qui descend sur leur tête présage également la destinée; c'est identique. Remarquez, en outre, l'expression de Servius. Le commentateur dit que la clarté dont la tête du jeune esclave est entourée annonce que cet enfant sera illustre ou éclatant toute sa vie (clarum). L'éclat matériel présage donc l'éclat idéal, et le nimbe est positivement l'image de l'illustration et la figure de la clarté.
' Voyez l'Antiquité expliquée, les Religions de l'Antiquité , le Planisphère du Louvre, l'Atlas allemand de la Symbolique de Creuzer, etc.
^ Essai de classification dessaites monétaires byzantines. Melz, i838, planche i, figure 3.
nimbé, tenant un globe dans la main gauche. Avant et après Anastase, on a une série continue, non-seulement d'empereurs, mais d'impératrices qui sont ornées du nimbe ^ Le nimbe est, en Orient, de toute antiquité moderne, si on peut dire ainsi ^; en Occident, en Italie, on ne le voit pas sur les plus anciens monuments chrétiens, qui sont les sarcophages. Là, ni Dieu, ni les apôtres, ni les autres saints ne sont nimbés; et cependant c'est l'époque où Constantin et Hélène, où Anastase et Justin, où Justinien et Théodora, où Tibère-Constantin et Anastasie sa femme se nimbaient. Les plus anciennes fresques, les plus vieilles mosaïques mêmes ne donnent pas ordinairement de nimbe aux personnes divines ou saintes ^. Si l'on voit le nimbe sur des mosaïques qui semblent dater du vi" siècle, comme sur celles qui ornent les églises de Saint-Vital et de Saint-Apollinaire in classe à Ravenne ^, c'est que ces mosaïques ont été exécutées par des artistes orientaux, des artistes byzantins, et qu'elles représentent Justinien et Théodora, qui régnaient à Constantinople.
Les monuments et les faits de l'histoire démontrent donc que le nimbe nous vient de l'Orient. Une remarque sur la nature du sol, une observation naturelle confirmera peut-être cette proposition établie d'après l'histoire et l'archéologie.
Le nimbe est un fluide lumineux; nous l'avons amplement prouvé. Au xv" siècle, chez nous, cette chevelure mystique dont
« Les empereurs de Constantinople ont toujours mis le nimbe à leurs images jusques à la prise de cette ville par Mahomet II, qui arriva en iZiaS.» (Monuments de la monarch. franc. Discours préliminaire.)
Constuntinopolis christiana, par Du Gange; Vetera monimenta par Ciampini.
Voyez Bosio, Roma sotterr. les Vetera monimenta de Ciampini, le Thésaurus veterum diptychoram de Gori, les Vasi antichi di vitro de Buonarotti, passim. Plus haut, une exception a été signalée pour les fresques. i '' Voyez M. du Sommerard, Album des arts au moyen âtje.
on entoure la tête des saints nous apparaît, sur les monuments figurés, comme un épanouissement de rayons flamboyants, comme les rayons d'un soleil ardent. Or, toute image, toute allégorie, tout symbole, toute métaphore même, sont empruntés presque toujours aux images ou, pour mieux dire, aux réalités de la nature. On transporte dans l'idéal le corporel. Je suis donc persuadé qu'on donna le nimbe aux têtes intelligentes ou vertueuses, par analogie avec ce rayonnement qu'aux époques énergiques et viriles de l'année on voit sortir des objets naturels. En été, par l'ardeur du midi, tout rayonne dans les champs; la nature entière sue la lumière. Une vapeur enflammée s'échappe de la terre, sort des épis de blé, du sommet des arbres , et les environne. Cette flamme joue autour des plantes comme celle qui caresse la chevelure du jeune Iules ou du jeune Servius Tullius Hostilius, et qui descend sur la tête de saint Rémi ou de saint Léger. Chaque tige, chaque fleur, chaque cime des arbres, chaque sommet des collines, chaque pointe des rochers est illuminée d'une auréole. C'est un nimbe naturel. Or, ce qui e&t un accident chez nous; ce que, dans nos contrées, nous ne voyons qu'en une. saison et à certains jours embrasés, est l'état habituel en Orient. En Orient, l'été est éternel, pour ainsi dire; la chaleur est ardente à toute époque de l'année. Par conséquent, en tout temps les objets rayonnent : les plantes comme les animaux, les maisons comme les hommes sont entourés d'une atmosphère enflammée.
« L'Aderbidjan , cette grande contrée de la Perse , est fameuse par ses sources de n aphte; le sol y est chargé de substances résineuses. Le bitume y flotte à la surface des lacs, et souvent, quand il s'allume, et qu'au milieu d'une nuit obscure on le voit tout à coup s'échapper en flammes brillantes, il offre
un spectacle bien fait pour exalter l'imagination. Des hommes grossiers encore et peu capables de remonter aux causes physiques devaient voir, dans ces apparitions soudaines, une manifestation immédiate de ]a divinité \ » Dans l'Arabie-Pétrée, Dieu prit une colonne de feu pour guider les Hébreux vers la Terre sainte, où déjà Sodome etGomorrhe avaient disparu dans un lac enflammé. En Egypte, dans l'Afrique entière, le désert se change en étangs de feu; le sable bouillonne dans les plaines comme l'eau dans une chaudière, et les Sarrasins de Tunis se battaient contre saint Louis en jetant à la face des croisés des poignées de cette terre, comme de nos jours on lance des obus et des boulets rouges. Le feu, la lumière, sont en Orient ce que la vapeur humide et les brouillards sont chez nous : un phénomène permanent et d'une horrible puissance.
Il n'est donc pas étonnant que là, plus tôt et plus communément que chez nous, on ait songé à illuminer d'un nimbe la tête des hommes distingués, des hommes forts, des hommes de génie et de sainteté. Il est bien simple que ce phénomène naturel et continu ait été transporté dans l'art, en vertu d'une métaphore qui, pour l'Orient, était une réalité de tous les jours.