LE CHRIST REVENANT DE SON PELERINAGE
Miniature française , xiv" siècle.
« muius luus? » Le sujet peint dans le missel deWorms semble être tiré dece passage des œuvres de saint Jean Damascène : « Quisnam est iste qui cruci affixus est? quis hic qui « resurgit ac senis illius caput calcat ? Nonne, cum per imaginem erudiendo , respondes : « Hic qui affixus est cruci, Dei filius est, qui ad tollenda mundi peccata eo fuit supplicio " a£fectus. Hic qui resurgit, ipse est qui secum primum parentem Adam ob praevarica- «tionem lapsum mortuumque ressuscitât, quique infernum tôt jam seculis vinclum, « a quo ille insolubilibus vinculis ac vectibus in inferioribus terrae partibus tenebatur, « proculcat. » (0pp. S. Joh. Damasc. tom. I, p. 620.)
' Cette miniature est au folio 225 verso. Remarquez les nimbes crucifères que portent
Le Christ penche la tête, il courbe son corps, il s'appuie sur le bourdon ; il semble fatigué de sa mission qui lui a tant coûté. Dans toute cette attitude et dans cette physionomie, il y a comme l'expression d'un regret; on dirait que le Christ est fâché d'avoir rempli une si lourde tâche. En effet, les vers qui interprètent cette miniature, à la façon de ceux qui accompagnaient le départ, ne laissent aucun doute sur l'intention du dessinateur. Le Fils adresse la parole à son Père: fo-i
Père , dist Jhésus , retourné Suis à toy, et ai consummé Ce que faire me commandas Quant jus ou monde m^'envoyas, Dont bien je m'en feusse passé.
Enseignes t'en ay aporté Si com aultres pèlerins font Qui en estrange terre vont; De tielx denrées com a là Je t'ay fait venir par deçà , Non obstant que grans coustemens Taye mis et grans despens...
Aussi , dist Jhés-us , mon bourdon Ay aporté , et est raison , Ce me semble , que mis il soit Avec l'escherpe cy endroit, Afin que ne soit oublié Comment pèlerin ay esté.
les trois personnes. Le nimbe du Père , avec son double filet de bordure, semble plus ricbe que les deux autres; en outre, les croisillons du nimbe que porte le Fils approchent de la circonférence du disque plus près que ceux du nimbe qui décore le Saint- Esprit. Il n'est guère possible qu'on ait voulu , par ces caractères si peu importants, établir la différence de relation qui existe entre les trois personnes ; mais dans la miniature originale les trois nimbes sont identiques. Les différences proviennent sans doute de l'inattention du dessinateur. Le livre que porte le Saint-Esprit, et qui est un attribut de l'intelligence , nous servira d'appui pour une opinion que nous développerons dans l'histoire de la troisième personne de la Trinité. Le Père , en se reculant un peu sur son banc , va faire place à Jésus, qui sera ainsi à sa droite, tandis que le Saint-Esprit occupera ?a gauche.
Le Père et l'Esprit consentent à ce que Jésus demande , et
Jésus attache à un clou, contre la muraille, le bourdon et la
panetière, comme un guerrier en retraite accroche au mur
de sa maison ses armes glorieuses:
Ainsi fu accordé. Là sont ; Jamais remeus n'en seront.
On ne saurait rien voir de plus trivial que cette scène. Le Christ n'est pas autre chose qu'un voyageur ordinaire; il regrette de s'être fatigué pour rien ou pour peu , et dit, de la façon la plus vulgaire, qu'il ne recommencera plus. Ce voyage, comme il le déclare, lui a coûté cher, et il s'en serait fort bien passé.
A propos du départ de la seconde personne divine pour la terre, nous avons constaté la grandeur de l'art grec et la simplicité assez puérile de l'art occidental; ici, dans l'Église latine, mais chez deux peuples distincts, nous allons voir la même différence. L'art français est commun ; l'art italien de la même époque arrive à la distinction la plus remarquable et monte jusqu'à la sublimité. Tandis que, dans le pèlerinage qui est à la bibliothèque Sainte-Geneviève , le Christ se répand en un flux de paroles vulgaires et en regrets inconvenants , dans un manuscrit exécuté en Italie, que possède la Bibliothèque royale, il n'y a qu'un geste et pas de paroles. Le Père éternel paraît au milieu d'une auréole ovale, traversée en tous sens par des jets de lumière qui sortent de Dieu; la divinité rayonne ellemême sur tous les points de sa circonférence. Le banc grossier du précédent dessin est ici une sorte d'arc-en-ciel bleuâtre sur lequel le Père est assis. On n'est pas dans une chambre, comme plus haut, mais en plein air, au sommet d'une montagne semée de fleurs. Jésus en crucifié et descendant de la croix , pour ainsi dire nu, couvert seulement du jupon court qu'il portait sur le gibet, paraît devant son Père, pour lui rendre
compte de la mission qui lui avait été donnée. De ses pieds percés coule du sang, et son côté ouvert pleure également des larmes de sang. Jésus ouvre les mains , montre le sang coulant des plaies qui traversent de part en part , et se contente de dire : « Voilà ce que j'ai fait. » Alors le Père pardonne au monde et , de la main droite, donne sa bénédiction à Jésus. Voici le dessin :