VARIETES DE LA CROIX
Il y a quatre espèces de croix : la croix sans sommet, la croix avec sommet et avec une seule traverse, la croix avec sommet et deux traverses, la croix avec sommet et trois traverses.
La croix sans sommet n'a que trois branches; elle prend la forme du T ou du tau symbolique dont nous avons parlé. Beaucoup d'anciennes églises , surtout les basiliques de Constantin, Saint-Pierre et Saint-Paul de Rome, accusaient à peu près cette forme de tau; l'église deBellaigue, en Auvergne, est ainsi configurée ^ On a parlé plus haut des propriétés mystiques du tau , on n'y reviendra donc pas ici.
La croix avec sommet et traverse est à quatre branches ; sa vertu est plus grande. En effet, la croix à trois branches est la croix anticipée , la croix figurée , la croix de l'Ancien Testament ; la croix à quatre parties est la croix réelle , la croix de Jésus , la croix de l'Evangile. La croix en tau ne possédait de vertu que par la croix à quatre branches ; c'était comme une planète n'ayant pas de lumière en elle et recevant tout son éclat du soleil de l'Evangile. La croix du Christ se composait d'un arbre vertical et d'une traverse en forme de potence ou de marteau ^. « Et remarquez, dit Guillaume Durand, que la croix se divise en quatre parties, soit à cause des quatre
' Voyez M. Mallay, Eglises romano-byzantines de l'Auvergne.
^ « Habuit crux Christi lignum erectum in longitudlnem , alterum transversum in « latitudinem , quasi in modum potentiae seu martelli , quae duo significata sunt per illa «duo ligna quae paupercula mulier in Sarepta collegit. » (Guill. Durand, Rat. div. ojjk. lib. VI, cap, Lxxvii, de die Parasceves. )
éléments viciés en nous et que le Christ a guéris par sa passion ; soit à cause des hommes que le Christ a attirés à lui des quatre parties du monde , suivant cette prophétie : « Quand «j'aurai été élevé au-dessus de terre j'attirerai tout à moi. » Ces quatre parties peuvent concerner encore l'âme humaine : la croix est haute, longue , large et profonde. La profondeur, c'est le pied enfoncé en terre; la longueur va de la racine aux bras; la largeur s'étend avec les bras; la hauteur va des bras à la tête. La profondeur signifie la foi assise sur des fondations ; la hauteur, c'est l'espérance qui se repose dans le ciel ; la largeur, c'est la charité qui s'étend jusqu'à la gauche ou jusqu'aux ennemis ; la longueur, c'est la persévérance qui va toujours sans fin ^ »
Les formes de la croix à quatre branches se divisent en deux types principaux , qui se partagent ensuite en plusieurs variétés : il y a ce qu'on appelle la croix grecque et la croix latine , parce que la première est affectionnée par les chrétiens grecs et orientaux, la seconde par les chrétiens latins et occidentaux.
Dans ces deux types, la croix se compose de deux parties: d'une hampe , et d'une traverse qui la coupe. Mais, dans la croix grecque, la traverse est égale au montant et les croisillons sont égaux à la hampe. Si vous partagez un cercle par deux lignes
' • Et adverte quoniam crucis figura quadripartita est , vel propter quatuor elementa <i quae in nobis vitiata Christus sua passione curavit, vel propter homines quos ex qua- « tuor partibus orbis ad se trahit juxta illud : « Si exaltatus fuero a terra omnia traham « ad me ipsum. » Vel et haec quadratura pertinet ad mortalitatem ; habet enim longitudi- « nem , latitudinem , sublimitatem et profundum. Profundum est acumen quod terrae « infigitur, longitudo est inde ad brachia , latitudo est in expansione , latitudo seu su- " blimilas est a brachiis usque ad caput. Profundum significat fidem quae est posita in «fundamento, altitudo spem quae est reposita in cœlo, latitudo charitatem quœ est ad « sinistrum et ad inimicos extenditur, longitudo perseverantiam quaj sine fine conclu- " ditur. » ( Guill. Durand , Rat. div. ojffîc. lib. V, cap. u. )
droites passant par le centre et se coupant à angle droit, ces deux lignes vous donneront la croix grecque: c'est celle qui partage les nimbes que portent les personnes divines. Cette croix se compose donc de quatre parties égales entre elles : d'un pied, d'un sommet et de deux croisillons.
Dans la croix romaine, le pied est plus long que le sommet et que les croisillons. Cette croix ne pourrait plus s'inscrire dans un cercle, mais dans un rectangle. A la croix romaine, la hampe est plus longue que la traverse, et le pied de cette hampe est plus long que la partie supérieure. Cette forme est celle d'un homme étendant les bras. De l'extrémité du bras gauche à celle du bras droit il y a moins d'intervalle que de la tête aux pieds ; de la tête aux épaules il y a moins de distance que des épaules aux pieds. D'un bras à l'autre, c'est la traverse; de la tête aux épaules, c'est la partie supérieure de la hampe ; des épaules aux pieds , c'en est la partie inférieure. La croix latine ressemble à la croix réelle de Jésus, et la croix grecque à une croix idéale. Ainsi les Latins, plus matérialistes, ont préféré la forme naturelle; les Grecs, plus spiritualistes, ont idéalisé la réalité, ont poétisé et transfiguré la croix du Calvaire. D'un gibet les Grecs ont fait un ornement.
D'abord ces deux types n'étaient pas affectés spécialement l'un à l'Eglise grecque, l'autre à l'Eglise latine; ils étaient, dans le principe, communs aux deux contrées, qui les admettaient indifféremment. Ainsi, dans Procope, il est dit que l'église des Saints-Apôtres, à Constantinople, fut construite sur le plan d'une croix et que l'on fit le pied de cette église, ou la nef, plus long que le sommet ou le chœur, afin de lui donner exactement la forme de la croix \ En outre, les plus anciennes
Le texte de Procope [de Mdificiis Just. p. i3) est très-précis : « Hinc inde procur- «rentia transversi spalii lalera inter se aequalia sunt; spatii vero in directum porrecti
sculptures de la Grèce montrent à Athènes , en Morée , en Macédoine, à Gonstantinople, des croix à branches inégales. Donc, le type premier était connu et pratiqué en Grèce. Quant au second, celui de la croix à branches égales, c'est le plus fréquemment employé dans l'Eglise orientale.
En Occident, la croix à branches égales fut connue et adoptée comme la croix à branches inégales. Ainsi les sarcophages, les colonnes et les piliers, les pierres d'autel, étaient et sont encore marqués de croix à branches égaies ^ ; quant à l'autre croix ^ elle nous appartient plus particulièrement.
Donc à l'origine les deux types furent communs aux deux Eglises. Dans la suite, le premier type, la croix à branches égales, prédomina en Orient, et l'on appela cette forme de croix la croix grecque; le second type , la croix à branches inégales, prédomina chez nous, et fut appelé la croix latine.
Dans l'Eglise orientale, disons-nous, la croix grecque prédomine et se montre dans l'ensemble et les détails des monuments religieux, dans l'architecture comme dans la décoration. En plan, beaucoup d'églises orientales offrent la forme d'une croix grecque. Le dessin suivant donne le plan d'une église bâtie dans la terre sainte, sur l'emplacement du puits où la Samaritaine que Jésus convertit venait chercher de
« pars , illa quœ vergit ad occidentem , alteram superal quantum satis est ut figuram « crucis efficiat. [IleiToîeTa fjLéiloov 6<jov àirpa^àalai rà toû aravpov p^î^fJta. ) » — Ainsi les bras de la croix sont égaux entre eux; mais la nef occidentale est plus longue que le chœur de toute l'étendue nécessaire pour faire une croix à crucifier, une croix latine.
' A Saint-Maurice de Reims , dans le mur septentrional de la nef, à l'extérieur, est incrustée une pierre funéraire sculptée d'une croix grecque, comme d'une croix de Malte. On lit, gravé en creux sur les branches de cette croix : « Hic jacet Arma — mater — ma- 11 tertera — neptis. » La première partie est au sommet, la seconde au croisillon gauche, la troisième au croisillon droit ; le dernier mot , neptis j est au pied. ( Voy. p. 384, pi- 108 , n° 5 , un dessin représentant approximativement cette croix de Saint-Maurice : le dessinateur n'en a reproduit que la forme générale.)
l'eau K La hampe de cette croix semble cependant un peu plus longue que la nef transversale , mais il est probable que c'est par une erreur du dessinateur Arculfe. En tous cas, même avec cette forme, ce serait encore une croix grecque plutôt qu'une croix romaine.