ANGE AIDANT LE CRÉATEUR
Miniature italienne, x111° siècle ?.
Dieu est assimilé à l'artiste éminent qui met la dernière main à une œuvre qu'un artiste inférieur a ébauchée. Cet artiste inférieur, ce praticien, c’est l'ange qui vient de faconn er l'argile et lui donner la forme grossière, les linéaments généraux d’un homme. Mais cet homme n'est que de la terre encore; il est informe, inerte, privé de sens; il n'a pas de vie. Dieu est donc là debout, bénissant de la main droite cette statue qui va être Adam, et lui soufllant à la face l'haleine
* Theoloqia dogmatica et moralis, par Louis Bailly, tom. IT, Tractatus de S. Trinitate. p. 1-17.
? Psalterium cum fiquris, in-f, Bibl. royale.
de la vie’. Ainsi l'ange concourt avec Dieu à former Adam; l'ange dégrossit ce que Dieu achève et perfectionne. Le « faïsons » de la Genèse implique donc la pluralité des êtres qui participent à la création d'Adam, mais non la pluralité et encore moins la triplicité des personnes divines. Le manuscrit d'où est extrait notre dessin n'est pas le seul à traduire ainsi le passage de la Genèse. Dans la cathédrale de Chartres, au porche septentrional, le cordon extérieur de la voussure, à l'entrée du milieu, est occupé par une série de figures qui représentent la création; le Créateur y est de même assisté par un ange, duquel il semble prendre conseil. Un manuscrit de la Bibliothèque royale? offre de plus l'ange uni intimement à Dieu et ne faisant avec lui qu'un seul corps, comme il ne fait qu'une pensée lorsqu'il crée la terre, les animaux et l'homme. Du reste, disons-le, cette manière d'expliquer le pluriel de la Genèse est assez exceptionnelle; car, pendant tout le moyen âge, surtout à l'époque gothique, les artistes ont figuré les trois personnes de la Trinité formant et animant Adam. Nous en avons déjà donné des exemples que d’autres vont suivre dans un instant. Nous voulions montrer seulement que les sociniens auraient pu trouver dans l'iconographie religieuse du moyen âge des arguments en leur faveur; mais nous reconnaissons que les docteurs et les artistes chrétiens se sont accordés presque tous pour constater la présence de la Trinité dans les textes que nous avons signalés.
Nous avons déjà dit qu'Abraham se prosterna devant un des trois anges qu'il rencontra dans la vallée de Mambré, et qu'il invita à venir se reposer près de sa tente, sous un arbre.
*. CEt inspiravit in faciem ejus spiraculum vitæ, et factus est homo in animam viven- « tem. » { Genesis, cap. 11, v. 7.) * Chronique d'Isidore de Séville, Bibl. roy. 7135; fin du x siècle.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 539 Abraham avait vu trois anges; mais, comme il ne s'était adressé d'abord qu'à l’un d'eux, pour parler ensuite à tous les trois ensemble, les commentateurs en ont conclu l'apparition de la Trinité au père des patriarches !. Cette interprétation d'un texte vague est plus ingénieuse qu'irréfragable. Toutefois l’art s'est rangé assez souvent du parti des commentateurs; il a figuré les trois personnes réunies, et au pied de l'une desquelles Abraham se prosterne. Sous ce tableau, on voit quelquelois en légende : «Tres vidit, unum adoravit?.»
Dans les psaumes, David fait parler les personnes divines: « Le Seigneur n'a dit : tu es mon fils; je t'ai engendré aujourd'hui. — Le Seigneur a dit à mon seigneur : assois-toi à ma droite LCA Je t'ai engendré de mon sein avant Lucifer. » En conséquence de ces expressions, on a encore affirmé qu'il était question de la Trinité. C'était aller trop loin : il peut y être question de deux personnes divines, mais non de trois. L'indigence de l'Ancien Testament en textes relatifs à la Trinité a été cause que les commentateurs ont torturé le sens des mots et la signification des faits. Les artistes, poussés par les commentateurs, ont représenté des semblants de Trinité dans des scènes qui nen comportaient pas; ainsi, dans le dessin suivant, ils font combattre Béhémoth et Léviathan par trois
! Genesis, cap. XVIII, v. 2-9. — Dans un manuscrit latin de Prudence (Bibl. royale, 8085), les trois anges, symbole de la Trinité, dit Prudence, apparaissent à Abraham. Un cercle, en guise de nimbe, entoure la tête d’un seul; les deux autres ne sont pas nimbés.
? Voyez à Saint-Étienne-du-Mont un vitrail du xvi° siècle, dans le collatéral sud, où sont représentés le fait et la légende qui l'explique. À la bibliothèque de l'Arsenal, le ms. Missale parisiense, théol. lat. 182, offre trois anges entièrement semblables adorés par Abraham. En Grèce, au pied du mont Pantélique, dans une petite chapelle voisine d'un monastère, un tableau représente Abraham qui reçoit les trois anges à sa table. Les anges sont entièrement égaux, comme dans l’Hortus deliciarum ; tous trois portent le nimbe identique, timbré de la croix divine, avec à dans les croisillons.
* Psal. 11, v. 7. — Psal. ax, v. 1-5.
anges qui figurent les trois personnes divines. L'un de ces anges, celui qui n'a pas d'ailes, porte le nimbe crucifère, qui n'appartient qu'à Dieu; si les deux autres ont le nimbe uni, cest qu'on a craint sans doute ou peut-être qu'on a oublié de le croiser.
132.-— FIGURE DE LA TRINITÉ COMBATTANT BÉHÉMOTH ET LÉVIATHAN. Même source et même date que celles de la planche 131,