HISTOIRE DU NIMBE
Le nimbe est destiné à qualifier fortement et à la première
vue quiconque en est décoré. Il se porte à la tête comme une couronne, parce que la tête est la plus noble portion de nousmêmes et parce qu'elle est la plus haute et la plus visible partie de notre corps. En ellet, toutes les fois qu'on a voulu attirer les regards ou provoquer le respect, la tête a été prise comme moyen, comme but ou point de mire.
De tout temps et chez tous les peuples, la tête a été considérée comme la plus noble partie de l’homme : c'est à sa tête que le lion doit son titre de roi des animaux; c'est parce qu'il porte la tête droite et qu'il regarde naturellement le ciel que l'homme a été proclamé le chef de la création !. La tête est à l'homme ce que la fleur est à la plante, le fronton au portique : c'est l'âme matérielle du corps; et, de plus, c'est l'enveloppe, le siége et le temple de Tâme immortelle. La tête touche, goûte, odore, entend et voit, et par-dessus tout elle pense; au cerveau, source et embouchure de la pensée, viennent aboutir les sens, qui en sont les organes et les affluents. Ce qui est confus et disséminé dans le reste du corps est réuni et concentré dans la tête. La beauté elle-même, qui a cependant pour se développer la surface variée et vaste de tout le reste du corps, la beauté vient s'épanouir et se résumer sur la tête. On est beau avec un corps laïd et une belle tête; on est toujours laid avec un beau corps et une tête vulgaire.
Ainsi, dans l’ordre matériel, anatomique et physiologique, tout l’homme est dans sa tête; c'est encore là que l'esthétique a placé la beauté suprême. En psychologie, le corps est peu, la tête est tout. Le corps sans la tête est une tige sans fleur,
« Pronaque cum spectent cætera animalia terram, «Os homini suBLiME dedit (Opifex rerum) cœlumque tueri « Jussit, et EREcTos ad sidera tollere vultus. »
(Ovide, Métamorphoses, liv. L.)
une colonne sans chapiteau ; quelque chose d'informe qui n’a de nom nulle part. Au contraire, la rose enlevée à la plante et le chapiteau séparé du fût peuvent orner gracieusement une femme et un monument; enfin, de la tête humaine sans le tronc on a fait les plus pures de toutes les intelligences célestes, les séraphins qui ne sont quamour.
La religion chrétienne faisait bon marché du corps de l'homme, mais elle estimait sa tête à haut prix. Le tronc séparé de la tête peut s'enterrer partout, disent les anciens liturgistes Guillaume Durand et Jean Beleth ; mais la:tête ne peut s inhumer qu'en terre sainte et consacrée, que dans l'église ou dans le cimetière. Le corps sans la tête ne consacre pas un lieu où il est enterré; la tête sans le corps sanctifie ce lieu immédiatement'. À Cologne, de tous ces milliers de martyrs de la légion thébaine qui reposent dans l'église de Saint-Géréon , leur compagnon et un de leurs chefs, on montre particulièrement les têtes, rangées dans des armoires vitrées comme des livres de grand prix dans une bibliothèque. À Saïnte-Ursule de Cologne, que fait-on voir des onze mille vierges martyres? Toujours les têtes enfermées dans des reliquaires d'or, d'argent ou de bois précieux. Il y a une grande chambre uniquement occupée par ces riches et curieuses reliques. Combien ne s'est-on
! Durand, évêque de Mende, s'exprime ainsi ( Rationale divin. offic. lib. I, cap. v, de cimiterio et alüis, etc.)« ...... Religiosa sunt ubi cadaver hominis integrum vel etiam « caput tantum sepelitur, quia nemo potest duas sepulturas habere. Corpus vero vel aliquod «aliud membrum, absque capite sepultum, non facit locum religiosum. » Jean Beleth (Rationale divinorum officiorum , cap. 11, de loco) dit à son tour : «.,.., Postremo locus «religiosus ille dicitur in quo integrum hominis cadaver sepultum est, vel tantum etiam «caput. Corpus enim obtruncatum, nisi et caput adsit, locum religiosum facere non « potest. »— Dans ces textes se révèle l'esprit du christianisme qui rend tous les honneurs à la tête, 1à où l’âme habite spécialement. M. l'abbé Pascal, correspondant du comité des arts et monuments, publiera prochainement un dictionnaire liturgique où sera traitée cette question de la préséance de la tête sur le corps.
pas disputé de cuer de saint Jean-Baptiste! Cinq ou six églises prétendaient et prétendent encore le posséder. Est-ce que son corps a jamais été l'objet de la moindre contestation ? estce qu'on s'est même occupé de savoir où il était réellement et à qui iliappartenait ?
Puisque la tête est douée d'une si grande importance, c'était à la tête qu'on devait attacher principalement tous les insignes qui caractérisent, distinguent ou classent les hommes : les uns commandent et les autres obéissent; les uns marchent en avant, dirigent et ordonnent; les autres suivent et exécutent. Ceux-là sont chefs, et ceux-ci ouvriers. Les chefs portent à la tête un signe distinctif : on reconnaît le roi à la couronne, le pape àda tiare, et l'évêque à la mitre. Chez nous, les sexes eux-mêmes se distinguent surtout par une coiflure qui est mobile pour les hommes et fixe pour les femmes. Les couronnes! ou coiffures des chefs civils et militaires sont d’une extrême variété, parce que chez tous les peuples, les plus civilisés comme les plus sauvages, la couronne a été et est encore linsigne de la puissance suprême. Le diadème chez les Grecs, la couronne ouverte chez les Romains, le cône ou le cylindre chez les nations orientales, la coupole chez les Byzantins, la couronne fermée chez les nations chrétiennes, ne sont que les types principaux d'une foule d'espèces. Au moyen âge, la couronne est un moyen hiérarchique et un signe de reconnaissance entre les nobles, aussi bien que l'écusson; l'écusson distingue les familles, et la couronne, les ordres de la noblesse. Pour l'empereur, c’est la couronne fermée; pour le roi, la couronne voûtée, mais à jour; pour le prince, la couronne. à fleurs de lis et à feuilles d’ache. En diminuant de plus en plus la couronne, elle perd ses fleurs de lis et devient à feuilles d’ache simples, à feuilles d'ache entre-
mêlées de perles, à dix-huit grosses perles sans feuilles, à quatre grosses perles. entremêlées de petites, à petites perles seulement et en simple filet ou torsade. Ainsi amoindries, les couronnes se portent : la première par le duc, la seconde par le marquis, la troisième par le comte, la quatrième par le vicomte; au baron revient la cinquième. Le casque tout seul sert de couronne au chevalier. La couronne est une sorte d'étendard qui se porte en l'air et qui peut servir à guider. À la bataille d'Ivry, Henri IV disait : « Suivez mon panache, vous le trouverez toujours au chemin de lhonneur.» C'est peut-être par un motif semblable, et aussi comme un signe de décoration, que les rois, chez les sauvages, se coiffent de plumes hautes et brillantes.
Lorsqu'un homme s'illustre par une action d'éclat, la récompense se traduit ordinairement par une couronne; c'est toujours à la tête que s adresse l'hommage !. La couronne murale, les couronnes de chêne, d'olivier, de laurier?, se donnaient chez les Romains à qui montait à l'assaut d'une ville, à qui remportait une victoire, à qui sillustrait par un fait glorieux; chez les Grecs on couronnait les Dieux qu'on voulait honorer. Les grands poëtes, les grands philosophes de l'antiquité étaient couronnés de couronnes diverses, et leur iconographie nous les représente souvent ainsi décorés.
Lorsqu'à la naissance du christianisme un genre d'illustration, peu connu auparavant, se fut comme révélé au monde;
* I faut dire que chez nous l'honneur est descendu de la tête aux épaules avec les épaulettes, et des épaules à la poitrine avec la croix.
? À Notre-Dame de Brou, on voit saint Jean évangéliste, statue en bois du xvi' siècle, placée dans une niche des stalles et provenant de l’ancien pupitre sculpté. Saint Jean est jeune, imberbe, représenté comme un empereur romain; il a sur la tête une couronne de laurier comme un triomphateur antique. C’est une façon de nimbe empruntée au paganisme.
lorsque des martyrs donnèrent leur vie pour témoigner de leur croyance qu ils proclamaient, prêchaient et propageaient, Dieu lui-même consacra ce système de la politique profane et récompensa ces actions héroïques en couronnant leurs auteurs. Les premiers monûments de Fart chrétien représentent ou des mains divines tendant du haut du ciel des couronnes aux martyrs!, ou des anges descendant du ciel aussi et apportant des couronnes, par ordre de Dieu, à tous ceux qui souffraient la mort pour la foi. Tout le soubassement de la haute Sainte- Chapelle de Paris est décoré d’une arcature. Dans les tympans des arcades est représentée la mort de plusieurs martyrs, de saint Étienne entre autres, et de saint: Thomas de Cantorbéry. Au-dessus du supplice apparaît la récompense, car des anges descendent du ciel; apportant deg couronnes qu'ils tendent à tous ces martyrs glorieux *.
Mais un autre moyen fut, sinon inventé, au moins trèslargement exploité par le christianisme pour distinguer et honorer ses martyrs et tous les saints. La couronne est un ornement matériel qui entoure et coifle la tête; la nouvelle marque d'honneur, plus idéale et disposée différemment, quoique cernant la tête aussi, prit un nom différent et s appela nimbe.
La couronne est un insigne laïque et civil, le nimbe est ecclésiastique et religieux; mais, comme la couronne, le nimbe
* Voir à l'Histoire de Dieu le Père une main tenant ainsi une couronne, et qui est tirée des Vetera monim. Secunda pars, pl. 53.
* Voir à l'Histoire de l'Ange une de ces créatures célestes , tirée de la Rome souterraine ; d’une main l'ange apporte une palme, et de l’autre une couronne de martyre.
* M. du Sommerard possède un manuscrit couvert de plaques d'ivoire; ces plaques sont saisies dans un encadrement orné de filigranes et relevé de riches cabochons. Sur l’un de ces ivoires est sculpté le crucifiement, et dans le haut on voit une main, la main de Dieu le Père, qui sort des nuages et qui tend une couronne au martyr divin.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 99 s'applique à la tête. Il y aurait donc lieu, à l'occasion de la tête et dans un sujet archéologique, à faire l'histoire de ces deux formes, différentes et cependant analogues, de l'honneur rendu à certains personnages. Ici, comme on s'occupe uniquement d'archéologie religieuse, on n'a dû parler que du nimbe, en omettant tout à fait la couronne.
Les païens ont connu le nimbe, comme on l'a déjà dit; mais c'est aux chrétiens qu'en est dû l'usage le plus fréquent, le plus constant, le plus varié et le plus significatif. Depuis le v° ou le vi‘ siècle de notre ère jusqu à nos jours, le nimbe n'a cessé, sauf quelques exceptions ou omissions, d'être peint et sculpté autour de la tête de diverses statues et figures, pour indiquer leur dignité et en donner le signalement hiérarchique. Aussi le nimbe a-t-il une histoire marquée par plusieurs phases distinctes et: dont on va nommer les principales.
D'abord le nimbe ne semble pas se montrer dans les quatre premiers siècles, car cette période est remplie de luttes, de persécutions et de discussions. L'Église se fonde, mais elle n'a pas encore d'art à elle. L'Église applique à ses besoins l'art de l'antiquité. Toutefois elle reprend à la religion juive ce qui lui appartenait par anticipation, et elle ne fait au paganisme que des emprunts douteux et que d’ailleurs elle peut sanctifier. Elle transforme bien, à l’aide d'eau lustrale, une basilique en église, parce qu'elle y est contrainte par la nécessité; maïs elle pouvait se passer pendant quelque temps du nimbe païen, qui aurait rappelé et les empereurs qui persécutaient, et les dieux qui étaient faux; elle s’en passa le plus souvent. Le nimbe est rare dans les catacombes, sur les fresques ou les sarcophages. Nonseulement les apôtres et les saints y sont représentés sans cet insigne, mais la Vierge, mais Jésus lui-même en sont privés. Le dessin suivant est tiré d'un ancien sarcophage du Vatican.
32.— DIEU IMBERBE ET SANS NIMBE, CONDAMNANT ADAM À LABOURER LA TERRE, ÈVE À FILER LA LAINE.
Sarcophage du Vatican, premiers siècles chrétiens.
Là, comme sur la plupart des monuments semblables, on voit Dieu imberbe et sans nimbe, condamnant Adam à labourer la terre pour faire pousser du blé, dont il lui offre une petite gerbe, et Eve à filer la laine de l'agneau qu'il lui présente. C'est ainsi qu'en France et en Italie les plus vieux monuments offrent sans nimbe les personnages divins ou sacrés”.
Plus tard, vers le v° ou le vi° siècle, puissante à Rome, en
* Cette gravure est dans Bosio, Roma Sotterranea, p.295.Voyez, dans l'Histoire de Jésus- Christ, deux autres dessins, tirés également des anciens sarcophages chrétiens qui sont actuellement au musée du Vatican ; l’un représente Jésus-Christ barbu, debout sur la montagne d’où coulent les quatre fleuves du paradis ; l'autre Jésus-Christ imberbe, assis sur un trône, les pieds posés sur la personnification du ciel. Ces deux Jésus proclament l'Évangile. Le premier s'adresse à ses apôtres, qui l'entourent sous la forme de brebis. Le nimbe manque à ces personnages, même à l'agneau de Dieu, reconnaissable seulement à la croix qui lui surmonte la tête. Les sarcophages d'Arles offrent de même plusieurs Jésus imberbes et sans nimbe. Je dois à l'obligeance de M. H. Clair, correspondant du comité des arts et monuments, auteur d'Arles ancien et moderne, deux dessins représentant Jésus sans barbe et sans nimbe; ces dessins, exécutés par M. Daumas, ont été pris sur les sarcophages des Aliscamps.
Europe, en Asie et même en Afrique, l'Église n'eut plus que de rares contradicteurs; elle eut à combattre des hérétiques plutôt que des païens. Alors elle distribua en groupes tout son personnel laïque et ecclésiastique; comme elle était arrivée au pouvoir, elle devait en prendre toutes les allures. Bientôt allait commencer la féodalité : tout se hiérarchisait, lès hommes et les choses; tout s’'échelonnait suivant un ordre régulier. L'Église elle-même hiérarchisa sur terre comme dans le ciel; elle établit des catégories dans la multitude des saints triomphant dans le paradis, et dans la foule des chrétiens combattant sur la terre. Elle donna des chefs à tous. Comme dans l’armée on distingue par les épaulettes le grade des différents officiers qui commandent les divers bataillons et pelotons, de même on distingua par des nimbes les saints qui commandaient dans le ciel.
Le chef de tous, Dieu, ou ds Pérel ou le Fils, ou le Saint- Esprit, eut un nimbe en cercle, un nimbe en disque comme les autres saints; mais, par une distinction spéciale, le nimbe des personnes divines fut partagé diagonalement par deux traverses en forme de croix , ainsi qu'on l'a dit et qu'on l'a vu plus haut.
Üne fois que le christianisme eut adopté le nimbe comme le caractère de la sainteté et comme un bd, de hiérarchie, ce signe fut constamment employé à peu près jusqu'à la renaissance, mais avec certaines modifications qui composent son histoire archéologique, et dont nous devons parler.
Dans les monuments antérieurs au xr° siècle, on ne trouve pas le nimbe constamment figuré autour de la tête des saints. Avant le vi° siècle, le nimbe chrétien ne se voit pas sur les monuments authentiques. Aux vu, vr° et 1x° siècles s'opère la transition entre l'absence complète et la présence constante
du nimbe; un même monument donne des personnages, tantôt avec le nimbe, et tantôt sans cet attribut. Ainsi, un manuscrit de la Bibliothèque royale? offre, à la fin, sainte Daria sans nimbe et saint Chrisant nimbé d'un simple filet; ailleurs, dans l'intérieur de ce manuscrit, Jésus-Christ porte, timbré d'une croix, le nimbe que les apôtres ont simplement ourlé et que d'autres saints ont en forme de disque. Ainsi, à cette époque, le nimbe n'est pas constant et, de plus, il varie de forme. | |
Jusqu'au xu° siècle, le nimbe eut la forme d'un disque fin, assez délicat. Un très-beau manuscrit grec du x° siècle, dont il a déjà été question, et que possède la Bibliothèque royale , représente la Nuit sous la figure d'une femme vêtue de noir. Sa tête est entourée d'un nimbe lumineux, transparent, à travers lequel, comme par un verre de télescope, on pourrait apercevoir les étoiles du ciel?. Quand le nimbe n'est pas aussi diaphane, il est toujours indiqué assez légèrement pour faire sentir que l'intention de l'artiste était de le figurer comme une atmosphère lumineuse.
Au xrr°, aux xn1° et x1v° siècles, le nimbe s'épaissit, se rétrécit et dépasse moins la tête; de transparent qu'il était, il devient opaque. Ce nest plus qu'un disque grossier, une espèce de plat, une sorte d'oreiller circulaire qu’on peint et qu'on sculpte derrière la tête. Il n’y a plus moyen, comme à la période précédente, d'apercevoir le ciel ou la campagne à travers; c'est un mur et non un verre. Cest ainsi que Dieu, les anges et les saints de la cathédrale de Paris ou de Chartres portent le nimbe*.
* Liber precum, suppl. lat. 641. Ce curieux manuscrit pourrait être du 1x° siècle; on le croit généralement du xr°.
? Voir à l'Histoire de Dieu.
* Voir le dessin 29, pag. 86, représentant la Liberté.
La Sainte-Chapelle, dans l’'admirable soubassement qui la décore, montre des anges et des saints dont le nimbe est encore très-lumineux, très-élégant, et peint de couleurs éclatantes ; mais la Sainte-Chapelle est un monument exceptionnel, un édifice royal où l'on croirait que le génie de l'Orient s'est reposé. Tout le xv° siècle et les premières années du xvi‘° fournissent une période où le gothique expire : d'élégant qu'il était aux xr1° et xiv° siècles, il sappesantit alors, il se matérialise et finit, quant aux figures, dans la vulgarité des types, et, quant à l'architecture, dans la lourdeur des lignes. Alors le nimbe se matérialise aussi. De large qu'il était encore ildevient plus étroit et surtout plus épais. Jusqu'à cette époque, même au x1v° siècle, on l'avait considéré comme une auréole, comme une lumière qui s échappait de la tête, et l'on avait exprimé cette idée parfaitement ayant le xrr° siècle, plus grossièrement avant le xv°; mais enfin on avait eu l'intention de figurer une lumière. Au xv° siècle, au contraire, on nest plus sensible qu'à la forme du nimbe, on en perd le sens, et on le regarde comme une coiffure. On condense encore cette auréole, on solidifie et on éteint cette lumière, et l’on en fait une large cocarde, une espèce de casquette qu'on pose sur la tête d'un saint, sur la tête de Dieu lui-même, et qu'on penche quelquefois sur leur oreille, tantôt à gauche, tantôt à droite. Alors Dieu et les saints portent leur nimbe comme certaines personnes, nos villageois surtout, affectent de porter leur coiffure. Les vitraux de la fin du xv° siècle, plusieurs verrières des églises de Troyes et de Châlons-sur-Marne, présentent de ces nimbes qui sont réellement devenus des coiffures. À la cathédrale d'Amiens, sur les stalles qui sont de 1508 {la date y est), un jeune Jésus enseignant dans le temple porte sur l'oreille un de ces nimbes épais et ouvragés qui ressemblent à une casquette. Le dessin sui-
vant est tiré des mêmes stalles, et montre Jésus montant au temple où il est conduit par saint Joseph et Marie. Le nimbe, comme on voit, est réellement une coiffure; le plat extérieur est orné comme on orne le plat d'une casquette de drap.
33.— JÉSUS PORTANT UN NIMBE EN FORME DE CASQUETTE. Sculpture en bois des stalles de Notre-Dame d'Amiens, xvir° siècle.
Dans toute l'église de Notre-Dame de Brou, à Bourg, il n'y a pas un seul nimbe aux anges sculptés ou peints, pas un seul aux statues de pierre. Une statuette en boïs, représentant Jésus qui enseigne dans le temple, est nimbée d'une casquette semblable à celle des stalles d'Amiens. Quelques nimbes seulement se remarquent dans les vitraux. Sur le vitrail où est peinte l'Assomption de la Vierge, les apôtres sont ornés d'un nimbe qui ressemble, moins les barbes et le cylindre, au chapeau des Bressanes. Ce nimbe est même orné sur le plat et à l'extérieur. Tout cela est de la première moitié du xvi° siècle ; alors, ou le nimbe disparaît en France, ou on en fait une vraie coiffure. |
Je dis en France, parce qu'en Italie, à la même époque et même plus de cent ans auparavant, le nimbe est dignement représenté? Avec la renaissance, quoiqu'on ait soutenu le contraire, on revient aux idées délicates et à la manière élégante
* Ce dessin représente Jésus vu de derrière et gravissant les degrés du temple.
* Voir plus loin, au paragraphe de la gloire, la Vierge tirée d'une magnifique peinture d’Orcagna, représentant le jugement dernier. Marie, assise dans une auréole
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. ep de les formuler; or la renaissance italienne précède de cent à cent cinquante ans la renaissance française. Alors le nimbe tombé si bas, si grossier, si dégradé, se relève; il achève de se volatiliser, ce qu'il avait déjà essayé de faire, mais sans succès, vers la fin du xiv° siècle. À Brou, où le nimbe est si matériel en général, on voit cependant sur un vitrail qui représente Marie Madeleine aux pieds de Jésus ressuscité et qui lui dit de ne pas le toucher (noi ME TANGERE), on voit le Christ illuminé d'un nimbe en faisceaux de flamme. Alors on singénie à faire exprimer au nimbe l'idée qu'il représente. Comme dans les premiers siècles, comme chez les païens, on le réduit à un cercle et on en supprime tout le champ, et dès lors on voit clair comme à travers celui de la Nuit bysantine signalée plus haut. Ce cercle est régulier, est ferme comme le bord d'un vase; ou bien on n'en fait plus qu'une ligne diffuse et tremblante comme un cercle de lumière !. Souvent, au contraire, cette ligne circulaire disparaît, et l'on fait sauter du disque entier la circonférence, le cadre, pour ne garder que le champ intérieur, parce que ce cadre semble trop grossier, trop épais et indigne de contenir la lumière électrique qui s'échappe de la tête. C'est une ombre de flamme, à forme ronde, mais qui pourrait ne pas s'arrêter. Dans un dessin qu'on trouvera à l'Histoire du Saint-Esprit, et qui montre Dieu bénissant le monde au moment où la Colombe divine rase les flots, on voit que le
elliptique comme Jésus-Christ; son fils, a la tête environnée d’une foule de rayons qui jaïllissent hors de la gloire elle-même. Cette tête virginale projette une vive lumière de tous les côtés.
* Voyez, pour l'Italie, la Dispute du Saint-Sacrement; pour la France, le magnifique manuscrit d'Anne de Bretagne, qui est à la Bibliothèque royale. Dans ce manuscrit, les nimbes en disque sont peu nombreux; les nimbes en cercle et à ligne ferme abondent au contraire; on y rencontre plusieurs nimbes à ligne diffuse et comme simulant une lumière brumeuse.
cercle, la circonférence du nimbe divin a disparu, tandis que les rayons se terminent également et forment un cercle. Sur d'autres monuments, ces rayons sont longs ou courts, alternativement ou sans ordre. Les belles peintures sur bois, appelées tableaux du puys de la Confrérie de Notre-Dame, et qui sont à Amiens, montrent Marie nimbée de rayons lumineux, courts et longs. L'enfant Jésus lui-même est nimbé ainsi, mais, de plus, des rayons plus longs et fleuronnés à leur extrémité marquent la croix du nimbe. Quant à la circonférence du nimbe qui, ailleurs, rattache les rayons, elle a complétement disparu ”. Souvent au nimbe de Jésus-Christ cercle et plateau se sont évanouis, et Ton n'a plus conservé que la croix qui le distingue, puisqu'il est Dieu. Cette croix se compose de trois gerbes ou aigrettes de lumière qui partent du sommet et des deux côtés de la tête, ainsi que:le montre ce charmant enfant Jésus, qui est du xvr° siècle ?.
3h. — JÉSUS NIMBÉ DE TROIS AIGRETTES DE RAYONS. Miniature du xvi° siècle, ms. de la Bibliothèque royale.
C’est alors aussi quon voit des cercles lumineux en perspec-
* Voyez l'Atlas et Album des Arts au moyen âge; M. du Sommerard, qui possède l'un de ces tableaux d'Amiens, a fait reproduire avec bonheur ces admirables peintures qui montrent que la renaissance française est antérieure au xvr' siècle, et que notre peinture à l'huile et sur bois est nationale et non exotique. Ces tableaux, qui sont du xv° siècle, ont précédé l'invasion des artistes italiens en France.
© Voyez ms. 920, Bibl. roy.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 107 tive, des nimbes transparents et qui suivent le mouvement des têtes. La Dispute du Saint-Sacrement en fournit de beaux exemples : en voici un qui est très-fréquent en Italie, au xvr* siècle. Le dessin représente saint Pierre.
3D.— NIMBE EN PERSPECTIVE, À SIMPLE FILET DE LUMIÈRE. Dispute du saint sacrement de Raphaël.
Les monuments qui fournissent ces variétés du nimbe et d'autres encore sont à la portée de tout le monde. Les églises de Paris, par exemple, depuis Saint-Germain-des-Prés jusqu'à Saint-Sulpice, en passant par la cathédrale, la Saïnte-Chapelle, Saint-Germain-l'Auxerrois, Saint-Eustache et Saint- Étienne-du-Mont, donnent sur toùs les points la plus complète satisfaction. Toutes les espèces et toutes les phases du nimbe abondent sur les sculptures et les vitraux qui décorent ces monuments, et qui fournissent une période de sept et peutêtre de neuf siècles.
Enfin, comme toutes choses, le nimbe s'évanouit. A la fin du xvi° siècle, non-seulement les saints, non-seulement les apôtres et la Vierge, mais les anges, mais Dieu le Père et Jésus-Christ furent dépouillés de cet attribut caractéristique. Quand le nimbe par hasard apparaît encore, illuminant quelque statue ou figure, c'est que l'artiste, luttant contre la mode, a fait de larchaïsme. Une foule de monuments qui datent de cette époque et se prolongent jusquà la nôtre nous
montrent sans nimbe les personnages divins, angéliques ou sanctifiés!. Ainsi, à la fin du moyen âge se reproduisit un fait qui avait signalé son commencement : Dieu et ses saints furent représentés sans nimbe. Aux premiers jours du christianisme le nimbe n'existait pas encore; aux derniers jours du xv° siècle il n'existait déjà plus”. Prenez l'ange pour exemple, et appliquez cet exemple à Dieu et à tous les saints. Dans l'Histoire de l'ange, une planche est prise d'un sarcophage des plus anciennes époques chrétiennes, et montre deux créatures humaines et aïlées tenant des livres sur une frise dont le centre est occupé par une croix patée; une autre planche est tirée d'un manuscrit du xvi° siècle, et donne deux anges qui tiennent les armes du cardinal de Lorraine, archevêque de Reims. Les premiers anges n'ont pas encore de nimbe, les seconds n'en ont plus; mais les seconds comme les premiers ressemblent aux génies antiques, dont, au reste, ils exercent à peu près les fonctions. |
Pourtant, de nos jours où l'on comprend mieux le christianisme, où surtout on l'étudie avec plus d'intelligence, le nimbe a été réhabilité, Mais nous vivons à une époque d'éclectisme où l'on adopte toutes les formes et toutes les idées antérieures sans trop s'inquiéter de la confusion, de l’'amalgame
* Voyez, à l'Histoire de Jésus-Christ et de la Trinité, les personnes divines tirées d’une sculpture en pierre, des environs de Troyes. Ce bas-relief est de la fin du xvi‘ siècle et représente la Trinité couronnant la vierge Marie après son assomption. Marie, es deux anges qui l'ont emportée au ciel et les trois personnes qui la couronnent n'offrent pas la moïndre trace de nimbe ni de gloire. Rien n'est plus humain, ni plus froidement réel.
* Le Bréviaire de Salisbury, qui est de 1434, à la Bibliothèque royale, montre dès cette époque l'indifférence qu'on avait pour le nimbe. A la cène, Jésus-Christ a le nimbe, mais non crucifère; à l'Annonciation , le Saint-Esprit n'a pas de croix non plus sur son nimbe. Presque tous les anges, et ils sont nombreux dans ce manuscrit, l’un des plus riches en miniatures, sont déjà dépouillés de toute espèce de nimbe.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 109 où cet esprit de compréhension absolue nous entraîne. Nos artistes décorent donc leurs figures de nimbes en disque, de nimbes en cercle, de nimbes en triangle et de nimbes en auréole, à peu près arbitrairement; puis, comme ils sont assez peu versés en archéologie, ils croisent ces nimbes à de simples saints, indignes d’un pareil honneur, ou bien, par contre, décorent Dieu d’un nimbe tout uni, en le dépouillant de sa croix divine. Ainsi l'on voit des tableaux qui représentent la sainte Famille, et là souvent saint Joseph est nimbé d'un nimbe croisé, tandis que l'enfant Jésus a un nimbe sans croix. L'artiste, d'un coup de pinceau, dérobe donc à Jésus sa divinité pour en gratifier un homme.