APPLICATION DE L'AURÉOLE
On ne peut pas dire que l'auréole soit réservée à Dieu exclusivement; cependant, sauf les exceptions qui vont être notées et dont on donnera les raisons, l’auréole est un attribut qui caractérise assez spécialement la divinité. Elle est, en effet, l'expression figurée de la puissance suprême, de l'énergie poussée au plus haut point possible. C'est donc à Dieu surtout qu'elle devait se donner, à Dieu qui a en propre et en luimême la toute-puissance, tandis que les créatures, dans quelque rang qu'elles soient, ne la tiennent que de lui, comme la lune n'a de lumière que par le soleil.
Cependant la vierge Marie, qui est la première des pures créatures humaines et qui s avance immédiatement après Dieu,
Marie, supérieure aux saints et aux anges par les fonctions qu'elle a remplies et par les honneurs qu'on lui a rendus; devait être assez souvent entourée de la gloire. Ici,
41.— MARIE DANS UNE AURÉOLE OVALE INTERSECTÉE PAR UNE AURÉOLE OVALE AUSSI ; MAIS PLUS PETITE.
Miniature du x° siècle, manuscrit Liber precum, Bibliothèque royale.
dans ce dessin, l'auréole est ovale et à pointe obtuse. Ailleurs la pointe est aiguë et formée par des branches qui se croisent, comme dans les arbres généalogiques; ailleurs c'est un nuage qui encadre Marie dans un ovale qui prend la forme de son corps et l’enlève au ciel, à l'Assomption ". Dans le jugement
* Voyez, à Notre-Dame de Paris, un péreliee encastré dans le mur latéral nord, et qui représente la Vierge enlevée au ciel par les anges; la Vierge est enchâssée dans un
ovale de nuages. Dans le Campo-Santo de Pise, au jugement dernier, la Vierge, comme son fils Jésus-Christ, est assise dans une auréole et sur un arc-en-ciel.
dernier, peint au Campo-Santo de Pise par André et Bernard Orcagna, la Vierge, comme Jésus-Christ, est assise dans une auréole elliptique et sur un arc-en-ciel. La mère est honorée autant que son fils qui est à ses côtés. Au xvr° siècle, cette auréole se débarrasse ordinairement de son rebord, de ce cadre de nuages. Alors le champ reste seul et se compose de rayons flamboyants” ou alternativement droits et flamboyants, qui partent du corps de la Vierge sur tous les points. Ainsi l'auréole environne Marie dans quatre circonstances particulières. Premièrement, quand elle tient son enfant divin; secondement, à l'Assomption, quand elle est enlevée au ciel par les anges; troisièmement, au jugement dernier, quand elle implore la clémence de Jésus ; quatrièmement, quand on la figure avec les attributs de la femme apocalyptique, symbole dont elle est la réalité. Dans le premier cas, et la planche 43, page 131, nous en fournit un exemple, on peut croire que l’auréole est plutôt pour son fils que pour elle-même. Dans le second cas, c'est bien à elle que l’auréole appartient. Au jugement dernier, on la voit quelquelois sans auréole; mais cet attribut est constant et des plus complets quand on lui applique le passage de l'Apocalypse : « La femme, habillée du soleil, avait la lune sous ses pieds et une couronne de douze étoiles à la tête ?. » Quelquelois aux xim° et x1v° siècles, surtout aux xv° et xvr', époque où se dégradent et se perdent les traditions, on hu-
* Voyez le bas-relief qui décore le tympan du pignon méridional de la cathédrale de Reims. Deux planches plus bas, p. 131, les rayons droits et flamboyants alternent.
? Apocalyp. cap. x11, v. 1. — On lit cette inscription sur un vitrail du xvr' siècle qui orne l’église de Notre-Dame de Moulins : « Hæc est illa de qua sacra canunt eulogia ; «sole amicta, lunam habens sub pedibus, stellis meruit coronari duodenis. » Le vitrail où est peinte cette inscription représente Marie tenant l'enfant Jésus; ce qui montre bien que la femme de l'Apocalypse est la figure de la sainte Vierge, comme l'agneau égorgé est celle du Christ. :
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 127 milie l'auréole jusqu'à la faire servir à l'apothéose d'un saint ou d'une sainte. Ainsi un vitrail de la fin du xtrr° siècle, à Chartres, nous montre saint Martin, archevêque de Tours, enlevé au ciel par deux anges, dans une auréole de feu. Sur des manuscrits voisins de la renaissance est peinte, enveloppée de cette divine auréole, Marie Madeleine ravie en extase par des anges au-dessus de la Sainte-Baume. Il faut prendre garde alors de ne pas confondre Marie Madeleine avec la mère de Dieu, l'exaltation de Madeleine avec l'assomption de Marie. La grotte, l'âge de la sainte et d'autres caractères peuvent servir à distinguer l'une de l’autre. — Il semble que l'honneur de l’auréole ait été décerné à un saint ordinaire bien avant le x siècle. On lit, en effet, dans la vie de saint Benoît, qui mourut en 590, quil aperçut un jour lâme de Germain, évêque de Capoue, enlevée au ciel par des anges et dans une sphère de feu”. Ce globe de feu est bien une auréole; il est vrai qu'il enveloppait, non plus le corps, mais l'âme d'un saint, et qu'une âme pareille semble se rapprocher de la divinité. C'est de même dans une auréole ovale, rouge ou de flamme, qu'est enlevée, à Chartres, cette âme de saint Martin ?.
* « Vidit Germani, Capuani episcopi, animam in sphera ignea ab angelis in cœælum de- «ferri. » (Aot. SS. ord. $. Bened. 1° vol. Vie de saint Benoît.) Voici comment saint Ouen (Vie de saint Eloi, dans d'Achery, Spicilegium, tom. Il, p. 113) raconte la mort de saint Eloi, son ami, et comment il décrit l'auréole resplendissante, la lumière sphérique , le phare qui environna l'âme du saint montant au ciel : « Inter verba orationis fla- «gitatum à superis emisit (Eligius) spiritum. Statim vero cum esset hora prima noctis; « visus est subito velut pharus magnus ingenti claritate resplendens ex eadem domo corus- « cando conscendere, atque inter mirantium obtutus sphæra ignea crucis in se simililu- «dinem præferens, velocique cursu densitatem nubium præteriens, cœh altitudinem
«penetrare. »
# Vitrail d’une des chapelles de l'abside, côté du sud.
A2.— AME DE SAINT MARTIN DANS UNE AURÉOLE ELLIPTIQUE. Vitrail du xrrr° siècle, cathédrale de Chartres !.
L’auréole est si bien l'attribut de 1a puissances uprême, de la toute -puissance divine, que les anges eux-mêmes, ces créatures si voisines du Créateur, ne jouissent pas de cet insigne. Quelquefois, et les manuscrits à miniatures en fournssent de nombreux exemples, les anges sont compris dans l'auréoie de Dieu, qu'ils accompagnent, soit à la création, soit sur le mont Sinaï, soit au jugèment dernier; mais cette auréole ne leur est pas propre, elle appartient à Dieu, qui rayonne et qui les absorbe dans sa lumineuse atmosphère. Cependant un vitrail de la cathédrale de Chartres, dans le croisillon méri-
* Ici saint Martin est nu, selon la manière accoutumée de figurer les âmes; mais ailleurs, à Chartres même, dans le vitrail représentant l’histoire de saint Remi, l’âme de l'évêque de Reims est totalement vêtue. On lit dans la Vie de sainte Françoise ro-
maine (Acta SS. des Bollandistes, 2° vol. de mars) que l’âme de saint Ambroise de Sienne
monta au ciel en habits pontificaux.
dional, offre une curieuse particularité. Sur cette verrière, qui est du x siècle, est peinte la hiérarchie céleste, ou la distribution des anges en neuf chœurs. Les anges sont caractérisés chacun par un attribut spécial; dans le premier et le . plus élevé des trois groupes, on voit les Trônes représentés par deux grands anges à ailes vertes, ayant le sceptre en main, et qui sont enfermés dans une auréole rouge et de forme elliptique. Les Trônes seuls sont décorés de cet insigne; or ces anges, comme l'indique leur nom, sont les dépositaires de la toute-puissance divine. Ce fait confirme encore que l'auréole est bien l'attribut spécial de Dieu, car la divinité, en déléguant sa puissance aux Trônes, leur délègue en même temps une portion de sa majesté’.