CARACTÈRE DE LA GLOIRE
Non-seulement en Orient le nimbe est plus ancien, mais il est beaucoup plus prodigué qu'en Occident. Ainsi chez nous, et sauf de très-rares exceptions que l'on va noter, il est réservé à Dieu et aux saints; en Orient, il ceint presque toutes les têtes. Il n'est pas un empereur, pas un roi, pas un prince, ou leurs femmes, qui ne soient rehaussés de ce glorieux attribut; il semble inhérent à leur personne. Justinien, qui n'est pas saint,
* Religions de l'antiquité, tom. I, p. 310.
est nimbé. Il existe au Musée du Louvre’ une coupe ciseléé, d'origine arabe, et qui était autrefois dans la chapelle du chàteau de Vincennes. Les ciselures de ce vase représentent des chasseurs à la poursuite de bêtes fauves ou de bêtes féroces; tous ces chasseurs sont nimbés sans exception. De plus, les principaux d'entre eux sont enveloppés, eux et leurs chevaux, dans une grande auréole de forme circulaire. Sur ces beaux vases de la Chine et du Japon, exposés chez les marchands de curiosités, on remarque souvent des personnages civils illustrés du nimbe. Le nimbe décore même quelquefois la tête de ces bêtes monstrueuses, fantastiques, qui rugissent sur ces brillantes porcelaines et qui ont tant d'analogie avec nos diables chrétiens, avec les gargouilles vomissantes de nos cathédrales. Dans les livres bouddiques que possède la Bibliothèque royale, on voit des génies bons et même des génies mauvais qui sont honorés du nimbe. Un psautier grec, orné de nombreuses, curieuses et fort belles miniatures, sous le n° 130, à la Bibliothèque royale, nous offre une foule de personnages nimbés. Ce sont d'abord les prophètes Isaïe, Jonas, Nathan, Samuël, Moïse, et la prophétesse Anne. Il n'ya pas lieu de s'étonner, puisqu'il en est quelquefois ainsi même chez nous?, et que ces personnages, pour n'être pas appelés saints par l'É-
" Salle des bijoux.
* La cathédrale et Saint-Nizier de Troyes, la belle église de Saint-Urbain de la même ville, le portail nord de la cathédrale de Chartres, et quelques autres églises montrent ainsi des prophètes et des prophétesses peints et sculptés, et qui sont ornés du nimbe. À Chartres, on voit Aaron, Moïse et Melchisédech nimbés. Il y a mieux, sur le vitraïl de cette cathédrale où est peinte l’histoire de Roland et l'expédition de Charlemagne en Espagne, on voit Charlemagne et Roland ornés d’un nimbe. Il est vrai que Surius (Vitæ sanctorum) iet Roland et Olivier parmi les saints, et leur consacre dans son livre un chapitre sous ce titre : De sanctis Rotlando et Oliviero, et socüs eorum. Cependant saint Roland ne se trouve pas dans le martyrologe. La cathédrale de Chartres a de certaines et curieuses affinités avec l'Orient, il serait important de les constater.
glise latine, n'ont pas moins ce qui constitue la vraie sainteté; mais chaque sujet historique est accompagné, dans ce manuscrit, de personnages allégoriques qui servent à expliquer l'histoire. Ainsi, à côté de David se tiennent debout la Sagesse et la Prophétie (COHIA, HPOŒHTIA), sous la forme de deux grands génies habillés en femmes, qui inspirent le roi prophète et poëte !; ainsi David, qui se repent de son crime, est assisté par le génie du Repentir; ainsi David, qui tue un lion ravisseur de ses agneaux, est assisté par le vigoureux génie de la Force: ainsi la Prière assiste Ézéchias, qui demande à vivre encore: ainsi la Nuit regarde le désastre de Pharaon qui se noie dans la mer Rouge. Eh bien ! tous ces génies, qui, du reste, ont la forme antique, sont ornés d’un nimbe bleu, jaune, rouge et rose. Les rois eux-mêmes, David et Ézéchias, sont nimbés ; il y a plus, Saül, un roi qui s’est suicidé, est nimbé; bien mieux, Pharaon, l'impie roi d'Égypte, au moment où il est englouti dans les abîmes de la mer Rouge, est nimbé, et est nimbé du nimbe d’or, comme David lui-même et Ézéchias; enfin l'affreux roi Hérode, ce monstre qui fit périr tous les petits enfants de son royaume, nés à peu près en même temps que Jésus, est illustré du nimbe sur la mosaïque de Sainte-Marie- Majeure, exécutée par un artiste grec. Et la scène où il est ainsi représenté est précisément celle du massacre des Innocents. Le nimbe est donc réellement prodigué par les Byzanins? et dans tout l'Orient.
C'est qu’en Orient le nimbe n'est pas, comme chez nous,
* Voyez la gravure de ce sujet à l'Histoire du Saint-Esprit.
.? Dans la Bible à miniatures de Saint-Paul-hors-les-Murs, qui est du 1x° siècle, on voit Josué nimbé lors du passage du Jourdain. Balaam, un prophète infidèle et prévaricateur, est là nimbé aussi et au moment même où il est sur son ânesse et arrêté par l'ange qui lui ordonne de bénir le peuple d'Israël au lieu de le maudire. {Hist. de l'art par les monum. pl. 43 et 44, Atlas de la peinture.)
le symbole exclusif de la sainteté; il est encore, et surtout, Vattribut de la puissance en général, de la vertu, en prenant ce mot dans le sens le plus compréhensif et qui est celui de la force. Le nimbe n'est pas restreint aux qualités de l'âme ; mais il est étendu aux forces du corps, à la puissance intellectuelle, à l'autorité acquise et dont on se sert pour le bien comme pour le mal. En Occident, plusieurs monuments, ceux-là surtout vers lesquels à coulé quelque filon de génie byzantin ou oriental, démontrent curieusement cette assertion. À la cathédrale de Reims est sculptée la parabole des vierges folles et des vierges sages. Les sages sont nimbées; c'est justice : les sages sont nimbées partout, car Jésus-Christ les admet en paradis. Mais à Reims les vierges folles sont aussi nimbées, ce qui n'existe guère que là! Ce n’est pas la folie assurément qui est nimbée, qui est canonisée, mais la virginité; car les malheureuses femmes, quelque folles qu’elles soient, n’en sont pas moins vierges, et la virginité, pour l'Orient où tout bouillonne, est une sublime qualité chrétienne. Notre-Dame de Reims, dans plusieurs de ses sculptures et sur tous ses vitraux, exhale comme une vertu byzantine pleine de grâce et d'idéalité. Un manuscrit de la Bibliothèque royale représente la prise de Jésus au moment où il est trahi par le baiser de Judas. Jésus- Christ a le nimbe croisé, et saint Pierre, qui coupe l'oreille à Malchus, estnimbé. C'est à merveille, car Pierre est saint etcourageux. Mais J udas lui-même est nimbé; cependant un chrétien,
1 Elles sont au portail du nord, voussure de la porte gauche. A la cathédrale de Laon, dans une voussure du portail occidental, on remarque de même la série des cinq vierges folles nimbées tout aussi bien que les cinq vierges sages. La cathédrale de Laon est la mère de celle de Reims, et je ne connais celte curieuse particularité du nimbe attribué à des femmes folles qu'à Reims et à Laon seulement. Il y a là peutêtre une influence byzantine, qui se démontrerait encore par quelques autres faits ana-
logues.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 161 etal aurait raison ; se signerait d'horreur s'il entendait dire saint Judas Iscariote. Judas n’est qu'un avare, n'est qu'un traître, n'est qu'un sacrilége; c'est vrai, mais c'est encore un apôtre. Or lapostolat est une fonction suprême émanée de Dieu: le nimbe, qui désigne, en Orient, toute dignité et toute puissance bonne ou mauvaise , devait donc éclairer encore la tête de Judas. Chez nous, il n'indique ordinairement que la sainteté ; aussi Judas, même à la Cène, à plus forte raison au Jardin des Oliviers, est-il privé du nimbe!. Le manuscrit de
* Cependant M. le comte Auguste de Bastard (Peintures et ornements des manuscrits) à donné des exemples de ce nimbe, aïtribué chez nous à Judas. M. de Bastard à fait calquer de très-belles miniatures d’un manuscrit du x1r1° siècle, connu sous le nom de manuscrit de Limoges, parce qu'il vient de Saint-Martial: là, à la Cène, Judas porte un nimbe d’or, absolument comme Jésus-Christ. Dans le même ouvrage, Hérode est nimbé au moment où il se trouble et grimace ignoblement, parce que les mages lui demandent où est le roi des Juifs qui vient de naître. Il faudrait savoir si ce manuscrit d'une province qui confine à des contrées couvertes d’églises réellement byzantines et grecques, n'aurait pas été exécuté sous l'influence de certaines idées orientales. Quand on voit à Périgueux, Angoulême, Saintes, Cahors et le Puy, à Sohignac, Souillac et Bourdeille , des cathédrales, des églises d’abbayes et de paroisses voûtées en coupoles comme Saint- Marc de Venise et Sainte-Sophie de Constantinople, on peut bien croire à l'infiltration des principes byzantins dans le Limousin. Vers 977 ou 987, alors que Venise était entièrement byzantine, il s'établit à Limoges une colonie de marchands vénitiens qui étaient en constante relation avec la mère patrie. Une rue de Limoges s'appelle aujourd’hui encore la rue des Vénitiens, parce que ces marchands l’habitaient. Des fouilles récentes, faites à Saint-Martial de Limoges, ont donné des monnaies vénitiennes portant Saxcrés Marcus sur une face, et sur l’autre. OLo; est-ce Dandolo, comme on croit, ou bien Orséolo, ce doge qui abdique à la fin du x° siècle pour se retirer en France, dans le monastère de Saint-Michel de Cusan, au diocèse de Perpignan ? En 1010 l'évêque Hiduin reconstruit l'abbaye de Saint-Martin de Limoges; les Vénitiens lui viennent en aide dans cette œuvre et lui donnent de l'argent. Dans les dernières années du x1° siècle, Marc et Sébastien , l'oncle et le neveu, tous deux nobles vénitiens, fondent le couvent de l'Artige, à deux myriamètres de Limoges. (Labbe, Nova Bibliotheca mss. latino. tom. Il, p.278.) Enfin, en 1421, une femme, Jeanne Aldier, fait conslruire un Saint-Sépulcre ou monument dans Saint-Pierre de Limoges par un artiste vénitien. Du reste, M. Félix de : Verneilh prépare un important travail sur la cathédrale actuelle de Périgueux, l'ancienne église abbatiale de Saint-Front. Les recherches devant porter sur toutes les églises à coupoles qui existent en France, il faut espérer qu'elles jetteront du jour sur l’école byzan-
INSTRUCTIONS. —- II. NEA
la Bibliothèque royale a pu être peint par un miniaturiste byzantin d'origine, d'école ou d'affection.
Dans l’abside d'une des petites et si nombreuses églises dont la ville d'Athènes est peuplée", la Cène est peinte à fresque; tous les apôtres sont ornés du nimbe, et Judas comme les autres; mais le nimbe des bons apôtres est d'une couleur vive et glorieuse, peint en blanc, en vert, en jaune d'or, tandis que celui de Judas est en noir. Judas est un apôtre, et il est nimbé; mais son cœur est ténébreux et son nimbe semble porter le deuil.
Il y a mieux, Satan lui-même est nimbé chez les Byzantins. Une vieille bible? est ornée de miniatures du 1x° ou x° siècle. L'une d'elles représente Satan qui saute de joie devant Job, sur les ruines qu'il vient de faire. Plus bas, l'être infernal brûle Job lui-même d'un aiguillon qui fait une grande plaie de tout le corps du patient. Ce Satan qui danse sur des ruines, ce Satan qui blesse, sont tous deux nimbés comme pourrait l'être un ange gardien ou consolateur*. Voici le premier, celui qui danse devant Job assis tristement sur les ruines de sa maison. Ce démon nimbé tient à la main un réchaud avec lequel il va incendier les habitations qu'il a renversées.
tiné de l'Occident et sur l'influence des idées orientales dans notre pays; cette question est la plus compliquée et la plus inexplorée de notre archéologie nationale.
* Au mois d'août 1839 il y avait encore à Athènes quatre-vingl-une églises : je les ai vueset comptées. Il paraît que depuis cette époque on a achevé d'en raser deux ou trois qui ‘avaient beaucoup souffert pendantla guerre de l'indépendance et qui étaient à demi ruinées.
*.B. R. Bible ms. n° 6.
* Satan ressemble en effet à un ange, surtout aux anges qui sont peints dans le même manuscrit n° 6. Ainsi, à la miniature qui représente Élie enlevé au ciel dans un char qu'emportent des chevaux de feu, un ange se tient: au fond du char comme un pilote à la poupe d’un vaisseau. Cet ange est en tout semblable au Satan de la planche 46. Comme le génie mauvais, l'ange a des aïles d'oiseau, un nimbe formé d'un simple filet circulaire ; il est à peu près nu et vêtu seulement d’un jupon qui lui couvre les reins et
les cuisses. La seule différence vraiment visible, c'est que l'ange a des ongles aux pieds où Satan porte des grifles.
Ca
A6. — SATAN PORTANT UN NIMBE CIRCULAIRE ET TOURMENTANT JOB. Miniature du x° siècle, Bible n° 6, Bibliothèque royale.
d iN
ln
Enfin, une Apocalypse manuscrite’, à miniatures de la fin du x siècle, représente le dragon à sept têtes combattu par saint Michel; le serpent à sept têtes, qui poursuit la femme dans le désert; et la bête de mer, agitant sept têtes aussi audessus de son corps monstrueux. Toutes ces têtes sont nimbées de vert ou de jaune, comme le serait le plus grand saint du paradis. Cette Apocalypse, du reste, a certainement été peinte par un artiste qui était Byzantin ou avait vu Byzance, car les croissants qui blasonnent les boucliers des anges, et les coupoles arabes qui surmontent les édifices, le prouvent évidemment?.
* Bibliothèque royale, n° 7013.
? Les croissants et les coupoles ne sont ni arabes ni d'origine musulmane, comme on croit. Les Turcs, qui se sont emparés de Constantinople au xv° siècle, ont trouvé dans cette ville le croissant qui surmontait les édifices, et qui, depuis Philippe, le père d'Alexandre le Grand, c’est-à-dire dès le 1v° siècle avant J. C. fut introduit comme blason
Ici, on donne un dessin tiré d'un beau manuscrit à miniatures de la Bibliothèque royale”, et qui représente la bête à sept têtes de l’'Apocalypse, le léopard à pieds d'ours. Ses têtes sont nimbées en bleu, et celle du milieu — la plus petite matériellement, mais sans doute la plus grande hiérarchiquement et la maîtresse tête — est nimbée de rouge, couleur de feu. L'une de ces têtes est dépouillée du nimbe. C'est celle qui, comme dit l'Apocalypse, fut blessée à mort”.
dans ce qu'on peut appeler les armoiries de Constantinople; ils y ont aussi trouvé les belles coupoles deSainte-Sophie , des Saints-Apôtres et de plusieurs autres églises. Copistes etnon inventeurs, les conquérants approprièrent à leur usage la coupole et le croissant ; ils firent de l'une le caractère principal de l'architecture des mosquées, et de l’autre la pièce unique de leur blason, absolument comme avaient fait les Byzantins. Voilà pourquoi , au x1r° siècle, un miniaturiste byzantin ou qui avaït vu Byzance représenta des croissants et des coupoles bien avant que Byzance fût tombée au pouvoir des musulmans. Une fois Constantinople prise, le croissant et la coupole, adoptés par les Turcs, se répandirent parmi les autres nations musulmanes qui, d’ailleurs et probablement depuis longtemps, avaient déjà adopté, soit en Égypte, soit en Syrie, les coupoles chrétiennes d'Alexandrie et de Damas. Les peuples mahométans , les Arabes entre autres, ont vulgarisé beaucoup de faits et d'idées, mais ils en ont créé très-peu. Nous leur avons certainement plus donné que nous n'en avons reçu. Îl y a vingtcinq ans on proclamait que de tout temps Îles nations occidentales et chrétiennes avaient été tributaires des musulmans qui ont conquis l'Espagne. Dans ce système, le style gothique, l'arc ogival, la chevalerie, les mathématiques, la médecine, l’alchimie, c'està-dire, l’art, les mœurs et la science nous { seraient venus des Arabes. Aujourd'hui on fait complète justice de ces erreurs. Relativement à l'architecture les preuves abondent. Notre système ogival est complétement différent de celui des Arabes et lui est probablement antérieur. L’arc en fer à cheval, dont l'invention avait été attribuée aux Arabes, vient d’être trouvé en Asie par M. le vicomte Léon de Laborde et M. Ch. Texier, dans des monuments chrétiens qui portent une date gravée sur la pierre et antérieure au vur° siècle. Le minaret lui-même, ce membre d’architecture aussi indispensable aux Mahométans que le clocher l'est aux chrétiens, n'appartient peut-être pas à l’islamisme; on le retrouve dans les églises des bords du Rhin, églises qui se sont inspirées de Sainte-Sophie, et qui ont bien pu ui emprunter ses cages d'escalier ou minarets, comme certaines portions de son plan et de sa décoration. Quant à notre chevalerie, M. J. J. Ampère a prouvé, dans ses leçons sur la littérature française, qu’elle: était indigène et n’avait aucun rapport avec la chevalerie arabe. * Psalterium cum fiquris, suppl. fr. 1132.
* « Etvidi unum de capitibus suis quasi occisum in morlem. »— Apocalypse, ch.xnr, v. 8
A $ 4 \ 7. — BÊTE À SEPT TÊTES; SIX SONT NIMBÉES, ET LA SEPTIÈME, BLESSÉE À MORT, EST SANS NIMBE.:
Miniature du xnr° siècle, Psalterium cum figuris, Bibliothèque royale.
CL LCL
Puisque chez les Orientaux le nimbe désigne la puissance: une tête à l'agonie ne devait plus avoir de nimbe. Quand un individu est dans sa force, on l’honore du nimbe ; mais lorsqu'il faiblit, lorsqu'il ne peut résister à une attaque, lorsque la maladie ou la mort en triomphent, alors il est dégradé et dépouillé de son auréole. Tout cela est conséquent. Sur les fresques romanes de Saint-Savin, près de Poitiers, où paraît se trahir en plusieurs endroits une influence byzantine, on remarque d'abord le grand dragon apocalyptique, au moment où il attaque la femme de laquelle naît un enfant qui doit gouverner les nations‘; puis le même monstre, lorsqu'à son tour il est attaqué par saint Michel et ses anges”. Sur le premier
* Apocalypse, chap. xn, v. 13, 15.
* Tbidem, v. 7, 8, 9.
tableau, ce dragon roux est plein de vie et de puissance; il vomit de sa gueule un fleuve d'eau pour y engloutir la femme. Là aussi il est et il dévait être nimbé. H porte un nimbe jaune, un nimbe d'or comme l'ange qui arrache l'enfant à la colère du monstre. Mais sur le second tableau il est assaïlli par les anges, 1l va être précipité en terre et vaincu, et déjà sa tête est dépouillée du nimbe; son front ne lance plus de rayonnement, parce que sa puissance s éteint. La rose occidentale de la Sainte- Chapelle de Paris présente les mêmes particularités. La bête à sept têtes, chargées de cornes et de couronnes, y est figurée plusieurs fois. Chaque tête est nimbée, parce que le monstre est adoré par les infidèles, et parce qu'il entraîne avec sa queue la troisième partie des étoiles du ciel; il est tout-puissant alors; il est dans sa force et dans son triomphe. Mais lorsque l'ange qui à la clef de l'abîme l'enchaîne et le scelle pour mille ans dans le goulfre, alors il est vaincu, dégradé, et par conséquent dépouillé du nimbe; il n'a plus sur sa tête que les couronnes royales”.
Ainsi donc, en Orient, le nimbe est l'attribut de la puissance bonne ou mauvaise : qu'on soit diable ou archange, qu'on soit criminel ou vertueux, qu'on soit grand traître où Dieu, on est fameux, et, à cetitre, nimbé. Cette idée s’est infiltrée chez nous, surtout aux époques de nos relations avec Constantinople; mais elle n'a pu prendre racine, et la tendance à ne décorer du nimbe que la sainteté, que la vertu morale, à fini par prévaloir. Nous avons été plus avares d'un attribut que nous avions emprunté et non pas inventé; d'ordinaire, en effet, on ne prodigue que les richesses qui coulent de source. Cependant à Troyes et à Reims, dans toute la Cham-
* Cette verrière date de Charles VIIT; ce roi l’a fait marquer de son chiffre, que surmonte une couronne royale de couleur jaune et simulant l'or.
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 167 pagne, depuis Ville-Hardouin et Joinville jusqu'à nos jours, a soufflé une brise orientale et byzantine qui. a fait: épanouir une foule d'idées et d'images propres à l'Orient. On seccontentera de citer une peinture sur verre qui date du-xvi siècle, et qui brille dans la grande nef de Saint-Nizier de Troyes. Là aussi est représentée la bête à sept têtes et dix cornes, ;et le nimbe, attribut oriental de la puissance, brille autour -de chacune des têtes. On en donnera le dessin à l'Histoire du
diable.