DIEU IMBERBE, PÈRE OU FILS
Miniature française du xr° siècle.
Si cest le Père, il eût été convenable de lui donner de la barbe; si c’est le Fils, on aurait dû lui ôter le globe pour y
* Je dois ces renseignements à. M. Ferdinand de Guïlhermy. En pendant au chérubin qui se tient à la droite du Père, on voit un séraphin qui se tient à la gauche. Les deux
ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 219 substituer la croix de la résurrection ou le livre de ses Évangiles. Ce dessin est extrait d'un manuscrit qui est à Beauvais, et qui contient un traité de saint Augustin sur la Genèse. Or, dans ce traité, il n'est pas question du Fils, mais du Père, du Tout-puissant qui crée spécialement le ciel et la terre, suivant le symbole des apôtres !. Je crois donc que cette image est celle de Dieu le père, mais du Père caché, pour ainsi dire, sous les traits de son Fils, car le Père n’a pas encore de figure à lui.
Cependant, déjà au xrv° siècle, surtout dans les manuscrits à miniatures, on surprend la tendance qui s'empare des artistes à donner enfin une figure spéciale à Jéhovah. Rien n'est curieux comme d'assister à ces essais timides et successifs d’un art qui, jusqu'alors, n'avait pas voulu ou n'avait pas pu figurer la toute-puissance divine, Dieu le père, le Créateur. Ils s'efforcent de le caractériser de plus en plus et de le différencier d'avec son fils. On assiste réellement à la naissance et au développement de la figure du.Père éternel. D'abord, comme nous l'avons vu, il y a identité entre les deux figures ; il est impossible de les distinguer. Le Père ressemble au Fils comme deux exemplaires d'un même ouvrage. Ainsi, page 35, planche 6, on voit la création d'Adam s'effectuant par la coopération des trois personnes divines; il est absolument impossible de dire qui est le Père, qui est le Fils. Dans le dessin - précédent, le Père est imberbe comme on représente souvent le Fils; dans le suivant, où le Père et le Fils sont barbus, on
anges sont absolument semblables entre eux; il ne serait pas possible de les caractériser sans l'inscription qui les distingue. Autour du séraphin on lit: «Possidet inde’ sacram seraphin sine fine sinistram. »
? Le traité de saint Augustin a pour titre : de Genesi ad litterum. M. l'abbé Barraud , professeur d'archéologie chrétienne au grand séminaire de Beauvais, ne doute pas que le personnage représenté dans cette vignette ne soit Dieu le père. L'encadrement où est la figure forme un O; là première lettre du traité commence par : Omnis divina seriptura.
ne peut distinguer l'un de l'autre. Est-ce le Père qui est assis et qui reçoit son Fils? mais il tient à la main une croix de résurrection, qui est invariablement l'attribut du Christ. Est-ce le Fils? mais il est assis à la gauche de l’autre personne et, d’après le texte ’, le Fils doit être à la droite du Père. D'ailleurs ces deux personnes ont le même âge et la même figure”.
59. — LE PÈRE ET LE FILS À FIGURE -IDENTIQUE. Miniature française, commencement du xrr1° siècle,
Puis on parait saisir une légère différénce : les deux personnes
sont encore de même âge, de même couleur et de même forme
pour tous les traits de la figure; mais cependant l’une est plus
accentuée et indique plus de force, l'autre est plus fine et an-
nonce plus de douceur. On dirait de deux jumeaux. C'est à * «Sede a dextris meis. »
* Ce dessin, un peu plus petit, est inscrit dans la lettre D du psaume Dixit Dominus Domino meo; il fait partie d’un psautier manuscrit de la bibliothèque de Chartres.
ces deux figures qu'on peut appliquer ces expressions d'Ovide: «Non facies una, nec diversa tamen. » Dans le dessin suivant, tiré d'un manuscrit qui date des dernières années du xt siècle’, on reconnaît le Père au globe qu'il porte et le Fils à son livre. D'ailleurs la gauche que tient le Père, tandis que le Fils est à la droite, vient encore en aide pour les caractériser. Mais la figure elle-même indique à peine des différences. Cependant le Fils semble plus mince, le Père plus fort et plus gros ; il n'est pas sûr que la tête du Christ soit plus effilée, et celle de son Père plus arrondie. ;