‹ Iconographie chrétienne. Histoire de DieuChapitre 52 sur 126 · TRIOMPHE DU CHRIST · texte numérisé non relu

TRIOMPHE DU CHRIST

Lorsque les temps furent accomplis, quatre mille quatre ans après la création du monde, Dieu le père envoya son Fils sur la terre vivre et mourir pour les hommes. Il avait promis un réparateur de la faute d'Adam, et, lorsqu'il jugea le moment venu de tenir sa parole, il appela son fils, le Verbe divin, pour être l'organe et l'agent de sa volonté suprême. Suivant les .prophéties, la seconde personne de la Trinité répondit à cet appel par ces paroles de David : « J'ai dit : Voilà que je viens !.» Le Fils se fait donc immédiatement le messager de la volonté de son Père ; 1l s'offre en sacrifice pour le salut du monde, et accepte avec empressement toutes les souffrances qu'il lui faudra endurer pour expier les crimes du genre humain.

L'art a très-souvent représenté cet acte de dévouement, qui prend son origine dans le ciel, se poursuit sur la terre, et s’achève où il a commencé. Tout ce qui se passe sur terre, nous le réservons pour l’histoire de la vie humaine du Christ; mais nous devons signaler ce qui précède et ce qui suit l'incarnation

1 Psal. xxxix, vers. 8. « Tunc dixi : Ecce venio. »

du Verbe. Dans l'E glise grecque comme dans YÉ glise latine, on a dessiné la scène où le Verbe dit au Père: « Me voilà. » Mais en Grèce, où les traditions de lidéalisme antique ne se sont jamais perdues, le sujet est plus grave et plus beau que chez nous. Dans les chapelles latérales, à la demi-coupole qui les couvre, on voitun grand ange imberbe, peint à fresque ou en mosaïque, et déployant ses longues aïles dans toute leur largeur. La belle créature est vêtue d’un costume chargé d'ornements en or et en pierres précieuses; elle tient à la main un bâton d'or, comme pour faire un long voyage. Cet ange aux ailes ouvertes, et qui s'apprête à descendre du ciel en terre, c'est le Fils de Dieu, c'est celui qui va être Jésus-Christ. Il porte à la tête un nimbe crucifère, comme les personnes divines, et sur les branches de la croix du nimbe est écrit o æv. Il est en ange, parce quil est le messager (dyyeAos) des ordres divins. Tout autour de sa tête on lit ces graves paroles : © ATTEAOZ TH3 METAAHS BOYAHS. Cet ange de la grande volonté fait une profonde impression ; cest, avec le Pantocrator des grandes coupoles, la plus remarquable figure que l'art chrétien de la Grèce ait imaginée. L'art antique n'a certainement rien de plus beau; ce type soutiendrait probablement la comparaison avec le Jupiter Olympien que nous n'avons plus’.

Chez nous, le même sujet a été traité d'une façon moins

* Il n’a pas été possible à M. Paul Durand de dessiner, pendant notre voyage en Grèce, un de ces admirables anges de la grande volonté; je regrette donc de ne pouvoir offrir ce type inventé par les Grecs, et qu'eux seuls ont exécuté. Ces anges divins sont nombreux en Grèce; on en voit surtout à Mistra, aux Météores, à Salonique et au mont Athos, Un des plus beaux est celui du couvent de Saint-Barlaam , aux Météores, dans l’abside latérale du nord ; il a pour pendant, dans l'abside méridionale, un Fils de Dieu, imberbe, et qui est appelé 6 ÉpuavouÿX. Dans le Guide de la peinture, ce manuscrit byzantin que je cite souvent, on lit la prescription suivante : « Au dehors du sanctuaire, sur les voûtes des croisillons, représentez l’Ange de la grande volonté sur un nuage et supporté par quatre anges; il tient une banderole et dit : « Moi, je viens de Dieu et jy retourne;

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 301 élevée, mais plus humaine. Le Verbe n'est plus une créature céleste, un messager divin, comme chez les Grecs; mais un homme, un enfant, un pauvre être humain, nu, faible, souffrant. Il descend beaucoup moins pour publier la grande volonté de son père que pour accomplir un rude pèlerinage. C'est, en effet, sous ce nom de pèlerinage que sa mission est annoncée. [Il va donc, pauvre pèlerin, prendre un bâton pour s'appuyer dans ses fatigues, et une panetière pour mettre les provisions du voyage. Un manuscrit du x1v° siècle, qui appartient à la bibliothèque Sainte-Geneviève, et qui est intitulé Romant des trois pèlerinages *, raconte en vers le long et pénible pèlerinage du Christ. Les vers sont entremêlés de miniatures qui traduisent le texte pour les yeux. Jésus, à l'entrée du poëme, va commencer son pèlerinage; il se présente nu, sous la forme d'un enfant de dix ans, à son père, qui lui adresse ces paroles:

En terre où 1ras l'aval, Auras assés poinne et traval Pour Adam de chartre getter Et de ses peines délivrer,

Et plus de xxx ans voyage Feras et pelerinage,

Avant que il soit la saison De faire sa rédemption ;

Car se homme très bien parfait N'estoies quant feras le fait De li racheter, complainte En feroit justice enfrainte.

car je ne suis pas venu de moi-même, mais c’est lui qui m'a envoyé.» Écrivez cette épigraphe : Jésus-Christ, l’Ange de la volonté. — Dans le second bras de la croix, représentez à la voûte Emmanuel sur un nuage, et disant sur un rouleau : « L'esprit de Dieu est sur moi; c'est pourquoi il m'a oint, et m'a envoyé prêcher l'Évangile aux pauvres. »

* Ce pèlerinage de la vie humaine a été composé par Guillaume de Guilleville, moine de Chalis (sans doute Chaalis, grande abbaye du département de l'Oise, près de Senlis). Cet ouvrage est de la seconde moitié du x1v° siècle, 1358; il comprend : 1° le Pèlerinage de la vie; 2° le Pélerinage de l'âme; 3° le Pèlerinage de Jésus-Christ.

Si que pource que longuement

Tu feras pelerinement,

Bourdon et escherpe te fault

Dont au moins prendras cy en hault Ma potence où l’appuieras

Et de quoy ton bourdon feras.

À ces vers est joint ce dessin, qui est au folio 165 du poëme.

75.— LE VERBE DE DIEU, ENFANT, NU, RECEVANT DE SON PÈRE LE BOURDON ET LA PANETIÈRE, ET PARTANT EN PÉLERINAGE.

Miniature française du xrv° siècle.

Le petit Jésus, qui va partir pour sa croisade, reçoit donc de son père la panetière ou escarcelle (escharpe), et le bâton ou bourdon, qui n’est autre chose que le bâton de vieillesse (potence) du Père éternel lui-même. Il y a quelque chose de touchant à voir ce vieillard divin ainsi envoyer, dans le monde où il voyagera longtemps, où il aura beaucoup de travail et de peine, son jeune fils, qui se dévoue pour le salut des hommes. Tout cela part du cœur et d'un profond sentiment

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 303 de pitié pour nous; mais il y a peu de dignité dans le sujet et dans la manière dont il est exécuté !. On a ainsi la différence fondamentale qui distingue en toutes choses l’art chrétien de l'Orient de l’art chrétien occidental. En Orient, en Grèce, c’est plus grave, mais plus froid ; chez nous, c'est plus vulgaire, mais moins sévère. Nos Christs ont plus de douceur : ils ne sont pas, comme en Grèce, porteurs et exécuteurs de leur sentence, tout à la fois, et de leur trône ne sort pas un fleuve de feu qui va dévorer les damnés. Le judaïsme et l’islamisme n'ont pas glacé de leur dureté, comme en Grèce, les idées de l'Église latine.

Jésus descend donc sur la terre accomplir son douloureux pèlerinage. Un jour nous raconterons en détail, avec l’aide des monuments figurés, cette vie merveilleuse de l'Homme-Dieu ; aujourd'hui, nous la passons tout entière, et nous courons au dénouement. Jésus-Christ, par sa prédication et son ardente charité, foule aux pieds, suivant la prophétie de David, le lion et le dragon; il marche sur l’aspic et le basilic. C'est-à-dire qu'il terrasse les plus redoutables et les plus cruelles passions figurées par quatre des plus terribles bêtes féroces et venimeuses : «Super aspidem et basiliscum ambulabis; et conculcabis leo- «nem et draconem *. »

Le voici gravé sur un bel ivoire italien, qu'on croit du x° siècle, d'après l'âge, le costume et la forme du livre que porte ce fils de Dieu.

* Ici, nous voyons que le Père est en roi; qu'il est âgé, orné du nimbe crucifère , et qu'il a les pieds nus. La nudité des pieds le distingue des créatures humaines; le nimbe crucifère le distingue, ainsi que son Fils, de toutes les créatures humaines et célestes, des saints et des anges. Il est vieux, parce qu'il est du x1v° siècle, époque où il prend une physionomie distincte; il est roi, peut-être parce qu'il a été fait en France , comme nous l'avons déjà fait remarquer.

* Psalm. xc, vers. 13.

76. — JÉSUS TERRASSANT L’ASPIC, LE BASILIC, LE LION ET LE DRAGON à Ivoire italien, x° siècle.

CÉ

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