‹ Iconographie chrétienne. Histoire de DieuChapitre 65 sur 126 · ZE · texte numérisé non relu

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Aïlleurs c'est un berger qui porte sur ses épaules la brebis fatiguée et qui rappelle ce passage de Virgile :

AE ROMO ETONANe En ipse capellas Protinus æger ago; hanc etiam vix, Tityre, duco?.

92. — SARCOPHAGE D’UN MARIN DEVENU BERGER , Sculpture des premiers siècles chrétiens.

* Cette pierre funéraire a été trouvée à Rome, dans la vigne de Sixte-Quint. Elle est gravée dans la Rom. sotter. p. 505.

; Églogue Es

* Cetie image occupe le centre d'un sarcophage en marbre blanc, trouvé dans la

Ou bien c'est un charpentier qui'a voulu sa hache !, ou un fossoyveur des catacombes, sa pioche; ou un navigateur, son trident et sa nacelle, qui rentre au port éclairé par le fanal”; ou un pêcheur, ses poissons; un architecte, le chapiteau corinthien qu'il affectionnait; un oiseleur, une colombe; un boulanger, un pain; un cordonnier, des semelles ou des formes; un marchand au poids, la balance ou le peson; un laboureur, le fléau à battre le blé; le scieur de bois ou de pierre, une scie, et ainsi des autres. Dans la planche suivante, n° 93, on voit quelques-uns de ces objets figurés : ce ne sont pas des emblèmes mystiques, mais simplement des attributs ou des instruments d'artisans.

Anciennement, quand un ändividu movrait, on enterrait avec lui les objets qu'il avait aimés pendant sa vie, son cheval, ses habits, ses objets précieux, sa femme même, comme encore aujourd'hui dans l'Inde. En même temps on figurait ces objets sur sa tombe; plus tard, même lorsque l'usage d'en-

vigne du collége Salviati, à Rome. J'ai peine à croire qu'il s'agisse ici du bon Pasteur, et je pense plutôt que le sarcophage a été exécuté par les ordres d’un propriétaire de moutons et d'un marin, d’un riche pêcheur qui serait devenu un opulent berger. Sans affirmer positivement, je crois que les objets sculptés font allusion à la vie matérielle, plutôt qu'aux sentiments religieux,

? La hache, la fameuse ascia, si fréquemment figurée sur les monuments funéraires des Romains, et au sujet de laquelle tout n’a pas encore été dit, la hache n'aurait peutêtre pas d'autre sens que celui qu'on lui donne ici. Il est fort douteux qu'elle ait la valeur singulière qu'on lui attribue généralement.

? Sous le porche de Santa-Maria in Transtevere, on conserve une pierre tumulaire chargée d’une inscription, d’un petit navire et d’un fanal à trois étages. La voile du bâtiment est tendue et pleine; le fanal est allumé. M. Tournal, à qui je dois ces renseignements, pense que ces représentations sont symboliques. Dans des notes que me transmet le savant antiquaire sur les tombeaux des catacomhes étudiés par lui, je lis que le palmier symbolise la force, la durée, la vertu; que l'empreinte des pieds et le limaçon font allusion au passage de ce monde dans l’autre, à la vie modeste et retirée; que le boïisseau rappelle la plénitude des jours, et quele cheval est l'emblème de la mort. Nous donnons les raisons qui nenous permettent pas d'adopter ces explications peut-être trop ingénieuses.

fouir ces objets avec le mort fut tombé en désuétude, on les représenta sur le tombeau. C'est dans ce fait, selon nous, qu'il faut chercher l'explication de la plupart de ces objets figurés sur les sarcophages ou les fresques des catacombes. Alors nous ne dirons pas comme les antiquaires italiens : la barque voguant vers le port à la lueur d'un phare, c'est l'âme qui en finit avec les orages de la vie et rentre à pleines voiles dans le ciel, à la lumière de la foi, à la chaleur de la charité; le dauphin dans les eaux, c'est le Sauveur, ami de l'homme, quil est venu sauver et retirer de l'abîme; la colombe qui tient au bec un rameau ou une couronne, Cest le Christ, qui vient annoncer à l'humanité que Dieu a tari le déluge et quil est prêt à la recevoir dans les jardins verdoyants du paradis. Devant la représentation d'un raisin, d'un pain, d'une amphore, d'un fléau, d'une balance, d'une lampe, d'une semelle de soulier, d'un cheval, d'un bélier, d'un paon, d'une fleur, d'une feuille en cœur, d'une règle, d'un niveau et de tous les autres attributs innombrables que présentent les sarcophages, nous ne dirons pas : c'est le Christ qui a donné son sang et son corps; cest Dieu qui bat les âmes vertueuses dans sa grange divine, qui les pèse et qui les éclaire; c'est l'âme qui quitte la terre en laissant seulement l'empreinte de ses pas, et qui court vers le ciel, sans s'arrêter; c'est l'âme puissante comme le bélier, toujours éveillée comme la queue ocellée du paon, l'âme parfumée de charité, qui a réglé sa vie et mis tous ses sentiments au niveau de la justice. Au lieu de ces interprétations, qui ne semblent pas justifiées, nous dirons plutôt, à la vue de toutes ces formes : ici repose un batelier, là un pêcheur, ailleurs un fermier ; plus loin dorment un vigneron, un boulanger, un cabaretier, un batteur en grange, un marchand au poids, un épicier, un cordonnier, un cavalier, un berger, un gardien

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 367 de basse cour, un jardinier, un maçon, et ainsi de presque tous. Nous savons, en effet, que les inscriptions funéraires fourmillent de fautes d'orthographe et de grammaire !, que la plupart de ces tombeaux étaient élevés par les classes inférieures de la société et pour elles.

93. —— DIVERS ATTRIBUTS FIGURÉS SUR LES TOMBEAUX PRIMITIFS DU CHRISTIANISME. Sculpture et peinture des Catacombes.

Dans cette planche, nous avons réuni quelques-uns des nombreux attributs sculptés en relief ou en creux sur les sarcophages et sur les pierres tumulaires des époques primitives. Les sarcophages trouvés dans les Aliscamps d'Arles, ceux qui remplissaient les cryptes des grandes églises du Midi, ceux qu'on voit encore disséminés à Marseille, à Saint-Maximin et à Toulouse, enfin les pierres funéraires du musée de Lyon, offrent des attributs analogues. Ceux de la planche qui précède proviennent des monuments de Rome, et sont tous gravés dans l'ouvrage de Bosio ?. Le gros poisson désigne

! M. Tournal a fait cette remarque dans un voyage qu'il vient d'accomplir en ftalie. * Rom. sotterr. passim , surtout pages 216, 505, 506 et 508.

le pêcheur qui le prend ou l'homme d'industrie qui en extrait de l'huile. Le trident annonce encore le marin, comme la pioche le fossoyeur. Le métier de fossoyeur dans les catacombes était assez relevé; les monuments primitifs nous offrent ainsi de ces hommes” qui sont de la classe inférieure chez nous, et qui, dans les premiers temps du christianisme, alors qu'ils creusaient des tombeaux pour les saints et les martyrs, se faisaient enterrer à côté des riches et même à côté des saints, et se faisaient représenter tenant une pioche d'une main et une lampe de l'autre: la lampe les éclairait dans leurs travaux souterrains. La hache doit indiquer un charpentier et le chapiteau un sculpteur ou un architecte. Quant à la colombe, elle désigne probablement les fonctions de la mère de famille qui nourrit des oiseaux domestiques, ainsi que paraitrait l'indiquer une sculpture funéraire dessinée dans Bosio?. Il est possible encore qu'elle naisse d'une idée symbolique, mais cette idée serait empruntée aux sentiments plutôt profanes que religieux, et j y verrais assez volontiers la douceur du mort ou de la morte, la fidélité de l'épouse ou de l'époux. Dans tous les cas, indiquât-elle la résurrection; comme la colombe qui, reve-

* Ciampini, Veter. monim. et Bosio, Rom. sotterr.— Dans Bosio, p. 373, deux planches reproduisent les peintures de la onzième chambre du cimetière des saints Marcellin et Pierre. Là sont peints à fresque deux fossoyeurs ; l’un tient une lampe dont il se sert pour éclairer son compagnon, qui creuse avec une pioche à peu près semblable à notre dessin 93, n° 5. (Voyez, p. 305 et 335, quatre autres fossoyeurs munis d'instruments analogues ; l’un d’eux enlève la terre avec une pelle.) Page 529, le fossoyeur, en tunique courte, a son nom d'homme et celui de son état peints au-dessus de sa tête; Fosrororimus, que Bosio croit être Fossor Tropnrmus. Bosio s'exprime ainsi : « Le let- “tere, che sono appresso, credo che vogliano dire : Fossor Trophimus. Ï cui nome si «legge nella sinopse di Doroteo, trà 1 settenta discepoli de gli apostoli; e si fà di esso «mentione in un’ Epistola, che S. Paolo scrive a Timoteo (11 ad Timot. 4). Questo grado «di fossori, che sepellivano li morti, era il primo nella chiesa, come afferma S. Giro- «lamo. » (S. Hieron. De septem gradibus Ecclesiæ.)

* Rom. sotterr. page 95.

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 369 nant dans l'arche après le déluge, annonça-que les eaux s'étaient retirées et que la terre revivait', on ne pourrait en conclure que le poisson remplissait un rôle analogue, ni surtout qu'il est le syMBoLE de Jésus-Christ; la colombe est dans l'Ancien Testament, le poisson n'est ni dans l'Ancien ni dans le Nouveau.

Donc, toutes les fois qu'on verra un poisson sur ces tombeaux ou sur des monuments d’une autre nature, il ne faudra pas se hâter d'interpréter mystiquement sa présence; mais on devra recourir à l'explication la plus naturelle, la plus positive. Par exemple, si la présence d’un ou de plusieurs poissons dans un monument religieux signifiait que Jésus est dans le corps de ces animaux symboliquement et même par simple figure, il faudrait soutenir, pour être rigoureux, que cette personne divine est représentée par les poissons sculptés sur les chapiteaux de Saint-Germain-des-Prés. Or, sur ces chapiteaux, on voit une sirène mâle et barbue tenant dans ses bras un poisson, une sirène femelle et imberbe tenant un autre poisson ; puis deux poissons unis par un filet d'eau. On devrait donc reconnaître dans le premier groupe le Père éternel qui tient son fils, dans le second Marie qui tient Jésus, dans le troisième le Père et le Fils liés ensemble, et auxquels, pour faire une Trinité complète, il faudrait ajouter un troisième poisson. On a cru en effet que sur une cuve baptismale, où l’on avait remarqué trois poissons, la Trinité était ainsi représentée. Sur les fonts de Saint-Jacques de Compiègne existent de même trois êtres assez monstrueux que l’on a transformés en pois-

* Dans Bosio (Rom. sotterr. p. 4hg, entre autres), Noé reçoit dans ses mains la colombe, qui tient un rameau à son bec. Page 411, ibid. la colombe n'a pas de rameau. (Voyez encore Bosio, p. 377, 381 et 531.) Ce sujet est extrêmement fréquent dans les catacombes. L'exemple de la page 531 est l’un des plus curieux pour la forme étrange de l'arche. ‘

sons. Mais ces poissons ne sont que des singes hideux, et il pourrait y en avoir un plus grand nombre comme il yena trois.

Quant au poisson qu'on voit quelquefois à la Cène devant Jésus ou les apôtres, pourquoi déclarer qu'il symbolise le Christ? Comme la table de la Cène est également chargée de grosse viande et d'oiseaux diversement apprêtés, 1l faudrait, au même titre, reconnaître que tous ces mets symbolisent le fils de Dieu; on ne peut admettre une aussi grossière conséquence. En outre, si le poisson était le symbole de Jésus, on devrait lui voir la tête décorée du nimbe crucifère, car autrement l'assertion est gratuite, et on a autant le droit de nier que d'affirmer; or, jamais aucun monument n'a présenté ce fait. Il ne serait cependant pas plus extraordinaire de mettre un nimbe à la tête d'un poisson qu'il n'est étrange de voir une main, la tête d’un oiseau, celle d’une colombe ou d'un lion, portant un nimbe crucifère. Puisque le nimbe n'y est pas, il est peu probable que le symbolisme ou même la figure ÿ soit.

À Ravenne, l'ambon de marbre blanc appelé chaire des évêques ariens est divisé en six cadres ou tableaux sur la hauteur, et en dix sur la longueur. Chacune des six rangées est occupée par une série de dix animaux. En allant de haut en bas, on trouve : dix brebis, dix paons, dix colombes, dix cerfs, dix canards et dix poissons. Il n'est pas probable que ces animaux aient été placés là dans une intention allégorique; ce sont des arabesques et de la pure ornementation. C’est dans son imagination et non pas dans sa croyance que le sculpteur a trouvé son sujet. Üne arabesque est un caprice et non pas l’expression d'une idée religieuse ou philosophique. Raphaël assurément ni Jean Goujon n'avaient l'intention d'exprimer un

dogme lorsque l’un peignait et l'autre sculptait ces arabesques délicates qui nous ravissent. Raphaël n'aurait pas répondu à qui lui aurait demandé le sens historique des bouquets d’avelines pendues aux barbillons de troïs ou quatre goujons, comme on en voit au Vatican : il se serait moqué de quiconque aurait sollicité de lui l'explication de ces jolies formes nues, poissons par le bas du corps et jeunes femmes par le haut, qui dansent sur des rinceaux de plantes grimpantes, dans les cadres de ses tableaux. Que signifient ces vieux satyres, ces petits amours, ces chapelets de coquilles, ces panoplies fantastiques, ces oiseaux suspendus par la patte, ces passereaux qui picotent des grappes de raisin, ces aigles ou ces griffons qui trempent leur bec dans des coupes et qui décorent les pilastres et les meneaux de la clôture du chœur, à Notre-Dame de Chartres? Ils sont là pour amuser et non pour instruire, pour récréer la vue et non pour éclairer l'esprit. C'est un ornement que tout cela, ornement sorti du ciseau de l'artiste, au gré de sa fantaisie et non d'après l'inspiration de sa foi. Il est probable qu'il faut en dire autant des arabesques sculptées au vi° siècle sur la chaire des évêques ariens.

Dans ce monument, si les brebis qui sont tout au sommet ne dominaient pas les paons et les colombes, maïs venaient à côté des cerfs, on pourrait dire que, dans ces six étages, les animaux sont placés de deux en deux classes, suivant le milieu où ils vivent : les paons et les colombes, qui demeurent dans l'air où ils se soutiennent par leurs aïles, occupent le sommet de la chaire; les brebis et les cerfs, qui pâturent sur la terre, gardent le milieu du monument; au bas sont les canards et les poissons, qui aiment l'eau ou qui l'habitent. Aquatique par ses pattes palmées, terrestre par son corps pesant, aérien par ses’ ailes, le canard unirait ainsi les poissons aux colombes.

Mais, on le répète, la place occupée par la brebis ne permet pas même cette interprétation ”.

Au surplus, expliquât-on ainsi la disposition de ces animaux, On ne serait pas encore arrivé à l'idée qu'on cherche dans le poisson, et ces animaux, au nombre de dix, ne peuvent se rapporter à Jésus-Christ. Ici encore, et dans l'hypothèse où la nature zoologique entière serait représentée par ces trois classes d'animaux, le poisson serait le signe d’une idée; mais d’autres monuments, où le poisson figure, ne peuvent même pas s'interpréter ainsi. Une urne funéraire, qu'on voit dans Notre-Dame de Grotta-Ferrata, représente deux jeunes garçons nus et assis sur des rochers, du haut desquels ils pêchent à la ligne. Chacun d'eux a pris un petit poisson. Au-dessous, dans la mer, nagent de gros poissons; d'autres poissons décorent le couvercle. Il n'y a pas d'inscription qui instruise du nom et de la qualité de ceux pour qui cette urne a été faite; mais il y a bien de l'apparence que c'est quelque pêcheur qui l'aura fait exécuter pour ses enfants exerçant la même profession que lui”. Les Romains, par les sculptures des tombeaux, faisaient allusion à l'état et même au nom du défunt. Pour l'état, c'est une pratique constante, ainsi quon vient de chercher à le prouver; pour le nom, on citera un seul exemple. Une petite fille, du nom de Porcella, meurt; sur sa pierre funéraire on

* M. Tournal m'a communiqué un dessin de ce curieux monument de Ravenne.

* Cette urne renferme aujourd’hui de l’eau que l’on donne à boire aux fiévreux pour les guérir. Elle est gravée dans Montfaucon (Ant. expl. XV° vol. p. 115, pl. 47). Une urne en cristal, ayant la forme d'un poisson, a été trouvée près de Tongres en 1698; elle porte pour inscription : « Politicus Albiniæ karissimæ suæ. » Bosio (Rom. sotter.) donne un ancien sarcophage chrétien sur lequel est représenté un homme pêchant à la ligne. P. Belloc (Vierge au poisson) a fait lithographier une cornaline gravée où est un pêcheur qui tient un panier d’une main et de l’autre une ligne à laquelle pend un petit poisson ; le mot IXOYZ se lit près du poisson. Il est fort douteux que le Christ se trouve dans toui cela, soit en présence réelle, soit en souvenir.

ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE. 374 représente un petit cochon femelle, nom parlant de la jeune morte! |

En résumé, que le poisson ait été figuré comme emblème du Christ, cela est possible, cela a dû se faire quelquefois ; mais prétendre que tous les poissons emportent nécessairement cette signification, c'est ériger une exception rare en une généralité. Enfin, ces restrictions qu'on vient de poser au mysticisme pour le poisson, il faut, je crois, les étendre à toutes les autres figures sculptées sur les tombeaux et les anciens monuments du christianisme.

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