‹ Iconographie de J.J. Rousseau. Publié par le Comité du centenaireChapitre 41 sur 42 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

Motiers, 16 décembre 170-4.

Je n'ai pas eu, chère Marianne, en recevant mon portrait (pie M. Breguet a en la bonté de m'envoyer, le plaisir que vous m'annonciez de le recevoir lui-nième (M. Fireguet), etc.

iNous compb''tons ces appréciations par (|uel(iiies passages des Dialogues: Rousseau juge de Jean-Jacques, où il est encore tpiestion de ses portraits.

Sur ces portraits de lui, si vantés, (pi'oii étale de toutes parts, et qu'on pn'tuait comme des chefs-d'œuvre de ressemblance avant (pi'il revint à Paris, je m'attendais à voir la figure d'un cycloi)c alfreux comme celui d'Angleterre, ou d'un petit Crispin grimacier comme celui de Fiquet; et, croyant trouver sur son visage les traits du caractère (jue tout le monde lui donne, je m'avertissais de me tenir en garde contre une première impression si puissante toujours sur moi, et de suspendre, malgré ma répugnance, le pr('jugé (pi'elle allait m'inspirer.

Je n'ai pas eu cette peine : au lieu du féroce ou doucereux aspect auquel je m'étais attendu, je n'ai vu qu'une physionomie ouverte et simple, qui promettait et inspirait de la confiance et de la sensibilité.

LK FRANÇAIS

Il faut donc (pi'il n'ait cette physionomie que pour vous, car généralement tous ceux qui l'abordent se plaignent de son air froid et de son accueil repoussant, dont heureusement ils ne s'embarrassent guère.

ROrSSEAU.

Il est vrai (|ue personne an niorido ne cache moins qne Ini l'éloignement et le dédain })onr ceux (|ni lui en inspirent; mais ce n'est j)oint là son abord naturel, quoiiiue aujourd'hui très-fréquent ; et cet accueil dédaigneux que vous lui reprochez est pour moi la preuve qu'il ne se contrefait pas comme ceux (pii l'ahordent, et qu'il n'y a point de fausseté sur son visage non plus que dans son cœur.

Jean-Jacques n'est assurément pas un bel homme ; il est petit, et s'appetisse encore en baissant la tète. Il a la vue courte, de petits yeux enfoncés, des dents horribles ; ses traits, altérés par l'âge, n'ont rien de fort régulier ; mais tout dément en lui l'idée qne vous m'en aviez donnée : ni le regard, ni le sou de la voix, ni l'accent, ni le maintien, ne sont du monstre que vous m'avez peint.

LE FRANÇAIS

Bon ! n'allez-vous pas le dépouiller de ses traits comme de ses livres?

Mais tout cela va très bien ensemble, et me paraîtrait assez appartenir au même homme. Je lui trouve aujourd'hui les traits du mentor d'Emile; peut-être, dans sa jeunesse, lui anrais-je trouvé ceux de Saint-Preux. Entin, je pense que si sous sa physionomie la nature a caché l'àme d'un scélérat, elle ne pouvah en effet mieux la cacher.

LE FRANÇAIS

J'entends ; vous voilà livré en sa faveur au même préjugé contre lequel vous étiez si bien armé s'il eût été contraire.

Non ; le seul préjugé ampu^l je me livre ici, parce qu'il me paraît raisonnable, est bien moins pour lui que contre ses bruyants protecteurs. Ils ont eux-mêmes fait faire ces portraits avec beaucoup de di'j)euse et de soin ; ils les ont annoncés avec pompe dans les journaux, dans les gazettes; ils les ont prùnés partout : mais, s'ils n'en peignent pas mieux l'original au moral ipi'au }iliysii|ue, on le connaîtra sùi'ement fort mal d'après eux. Voici un ijuatrain ipie Jean-Jacques mit au-dessous d'un de ces portraits :

Hommes savants dans l'art de feindre,

Qui me prêtez des traits si doux,

Vous aurez beau vouloir me peindre,

Vous ne peindrez jamais que vous.

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