TO
LE FRAMUIS.
Il faut quo co iiiiatraiii soll Imit ndiiveaii ; car il est assozjoli, cl jo n'en avais i)oint tMitcndii parler.
hOrSSEAL'.
Il y a plus ilo six ans iiu'il est lait : l'aiiUnir l'a dunut- ou rôcité à plus de cinquante personnes, ([ui tontes lui en ont très lidèlenient ganlé le secret, (ju'il ne leur demandait pas, et je ne crois pas que vous vous attendiez à trouver ce quatrain dans le Mercure. J'ai cru voir, dans tonte cette histoire de portraits, des singulaiités (|ui m'ont porté à la suivre, et j'y ai trouvé, surtout pour celui d'Angleterre, des circonstances bien extraordinaires. David Hume, étroitement lié à Paris avec vus messieurs, sans oublier les dames, devient, on ne sait comment, le patron, le zélé protecteur, le bienfaiteur à toute outrance de Jean-Jacques, et lait tant, de concert avec eux, qu'il parvient enlîn, malgré toute la l'épugnance de celui-ci, à l'emmener en Angleterre. Là, le premier et le plus important de ses soins est de faire faire par ïlamsay, son ami particulier, le porlrai: de son ami public Jean-Jacques. Il désirait ce portrait aussi ardemment qu'un amant bien épris désire celui de sa maîtresse. A force d'importunilés, il arrache le consentement de Jean-Jacques. On lui lait mettre un bonnet l)ien ncùr. un vêtement bien brim, on le place dans un lieu bien sombre, et là, pour le peindre assis, on le fait tenir debout, courbé, appuyé d'une de ses mains sur une table bien basse, dans une attitude où ses muscles, fortement tendus, altèrent les traits de son visage. De toutes ces précautions devait résulter un portrait peu flatté, quand il eût été fidèle. Vous avez vu ce terrible portrait; vous jugerez de la ressemblance si jamais vous voyez l'original. Pendant le séjour de Jean-Jacques en Angleterre, ce portrait y a été gravé, pulilié, vendu partout, sans qu'il lui ait été possible devoir cette gravure. Il revient en France, et il y apprend que son portrait en Angleterre est annoncé, célébré, vanté comme un chef-d'œuvre de peinture, de gravure, et surtout de ressemblance. Il jiarvient enlin, non sans peine, à le voir ; il frémit, et dit ce qu'il en pense : tout le monde se moque de lui, tout le détail qu'il fait paraît la chose la plus naturelle ; et, loin d'y voir rien qui puisse laire suspecter la droiture du généreux David Hume, on n'aperçoit que les soins de l'amitié la plus tendre dans ceux qu'il a pris pour donner à son ami Jean-Jacques la ligure d'un cyclope affreux. Pensez-vous comme le public à cet égard?
LE FP.ANC.AIS
Le moyen, sur un pareil exposé! J'avoue, au contraire, que ce fait
seul, bien avéré, me paraîtrait déceler bien des choses; mais qui m'assurera qu'il est vrai.
ROLSSEAl'.
La figure du portrait. Sur la question présente, cette figure ne mentira pas.
LE FRANÇAIS
Mais ne donnez-vous point aussi trop d'importance à des bagatelles ? Qu'un portrait soit ditïorme ou peu ressemblant, c'est la chose du monde la moins extraordinaire : tous les jours on grave, on contrefait, on défigure des honnnes célèbres, sans (\ue de ces grossières gravures on tire aucune conséquence pareille à la vôtre.
J'en conviens; mais ces copies défigurées sont l'ouvrage de mauvais ouvriers avides, et non les productions d'artistes distingués, ni le fruit du zèle et de l'amitié. On ne les prône pas avec bruit dans toute l'Europe, on ne les annonce pas dans les papiers publics, on ne les étale pas dans les appartements ornés de glaces et de cadres ; on les laisse pourrir sur les quais, ou parer les chamlires des cabarets et les boutiques des barbiers.
Je ne prétends pas vous donner pour des réalités toutes les idées inquiétantes que fournit à Jean-Jac(pu^s l'obscurité profonde dont on s'appli(pie à l'entourer. Les mystères (ju'on lui fait de tout ont un aspect si noir, qu'il n'est pas surprenant qu'ils affectent de la même teinte son imagination effarouchée. Mais parmi les idées outrées et fantastiques que cela peut lui donner, il en est qui, vu la manière extraordinaire dont on procède avec lui, méritent un examen sérieux avant d'être rejetées. Il croit, par exemple, que tous les désastres de sa destinée, depuis sa funeste célébrité, sont les fruits d'un complot formé de longue main, dans un grand secret, entre peu de personnes, qui ont trouvé le moyen d'y faire entrer successivement toutes celles dont ils avaient besoin pour son exécution : les grands, les auteurs, les médecins (cela n'était pas difficile), tous les hommes puissants, toutes tes femmes galantes, tous les corps accrédités, tous ceux qui disposent de l'administration, tous ceux qui gouvernent les opinions publiques. Il prétend que tous les événements relatifs à lui, qui paraissent accidentels et fortuits, ne sont que de successifs dévelojipcments concertés d'avance, et tellement ordonnés, que tout ce ([ui lui doit arriver dans la suite a déjà sa place dans le tabh^au, et ne doit avoir son effet ([u'au moment rnaniué. Tout cela se rapporte assez à ce
que vous m'avez dit vous-iin'mo, cl à ce ([lie j'ai iiii voir sons des iiuiiis différents. Selon vous, c'est un système de bienfaisance envers un scélérat ; selon lui, c'est un complot d'imiiosture contre un innocent; selon moi, c'est une ligue dont je ne détermine pas l'objet, mais dont vous ne pouvez nier l'existence, puisque vous-même y <^tes entré.
Il pense ipie du moment qu'on entreprit l'œuvre complète de sa dilTamation, pour faciliter le succès de cette entreprise, alors difficile, on résolut de la graduer, de coinmencer par le rendre odieux et noir, et de finir par le rendre abject, ridicule et méprisable. Vos messieurs, (pii n'oublient rien, n'oublièrent pas sa ligure ; et, après l'avoir éloigné de Paris, travaillèrent à lui en donner une aux yeux du public conforme au caractère dont ils voulaient le gratifier. Il fallut d'abord faire disparaître la gravure qui avait été laite sur le poitrail fait par La Tour : cela fut bientôt fait. Après son départ pour l'Angleterre, sur un modèle qu'on avait fait faire par Le Moine, on lit faire une gravure telle qu'on la désirait ; mais la ligure en était bideuse à tel point que, pour ne pas se découvrir trop ou trop tôt, on fui contraint de supprimer la gravure. On fit faire à Londres, par les bons offices de l'ami Hume, le portrait dont je viens de parler, et, n'épargnant aucun soin de l'art pour en faire la gravure, on la rendit moins difforme ([ue la précédente, mais plus terrible et plus noire mille fois. Ce portrait a fait longtemps, à l'aide de vos messieurs, l'admiration de Paris et de Londres, jusqu'à ce qu'ayant gagné ideinemenl le premier point, et rendu aux yeux du public l'original aussi noir (pie la gravure, on en vint au second article ; et, dégradanl habilement cet atïreux coloris, de l'homme terrible et vigoureux ([u'on avait d'abord peint, on fil peu à jieu un petit fourbe, un petit iuenleur,un petit escroc, un coureur de tavernes et de mauvais lieux. C'est alors (pie parut le portrait grimacier de Fitpiet, qu'on avait longtemps tenu en réserve, jusqu'à ce que le moment de le publier fût venu, alin que la mine basse et risible de la ligure répondît à l'idée qu'on voulait donner de roriginal. C'est encore alors que parut un petit médaillon en plâtre sur le costume de la gravure anglaise, mais dont on avait eu soin de changer l'air terrible et fier en un souris traître et sarduuique comme celui de Panurge achetant les moutons de Dindenaut, ou comme celui des gens qui rencontrent Jean-Jacques dans les rues ; il est certain que depuis lors vos messieurs se sont moins atlach(''s à faire de lui un objet d'horreur qu'un objet de dérision, ce qui toutefois ne paraît pas aller à la fin qu'ils disent avoir de mettre tout le inonde en garde contre lui ; car on se tient en garde contre les gens qu'on redoute, mais non pas contre ceux qu'on méprise.
Voilà l'idro (jiie l'histoire dr- ces dillVTcnts portraits a fait naître à Jean- Jacques ; mais toutes ces graduations préparées de si loin ont liien l'air d'être des conjectures cliimérirpies, fruits assez naturels d'une imagination Irappée par tant de mystères et de malheurs. Sans donc adopter ni rejeter à présent ces idées, laissons tous ces étranges portraits, et revenons à l'orio-inal.
PQ Bachelin, Auguste