Iconographie de l'opéra
L'Opéra est le temple de l'art comme la cathédrale est le temple de la religion. A l'église, l'homme adore le Créateur; à l'Opéra, où il crée à son tour, il s'adore pour ainsi dire lui-même. Les facultés qu'il a reçues de Dieu, les éléments qui lui sont assujettis parce qu'il est le roi de la création, il les perfectionne, les transfigure et les crée en quelque sorte à nouveau pour les exalter en art. Ainsi de la dimension il fait l'architecture, de la forme la sculpture, de la couleur la peinture, de la voix la poésie, du son la musique, du geste la danse , à laquelle je voudrais bien que l'on donnât, pour la généraliser, le nom d'action.
Ces arts principaux, l'homme les place, dans la cathédrale, au service de la religion, pour en constituer le culte; mais, dans l'Opéra, il les loge à son propre service pour s'y réfléchir et s'y admirer. La cathédrale prime l'Opéra comme le dévouement prime la satisfaction d'un besoin personnel ; mais, après l'église, je ne connais pas d'édifice où l'art, où tous les arts soient appelés à briller de plus d'éclat et de majesté qu'à l'Opéra.
Par sa destination, par les services importants et nombreux qu'il doit recueillir et la foule qu'il doit abriter, l'Opéra couvre une superficie, offre une masse de constructions qui n'ont d'égales que la superficie et la masse d'une vaste cathédrale. Dans ces constructions, en raison même de la nature du monument, doivent s'étaler toutes les grandeurs et toutes les richesses de l'art.
Une cathédrale est un petit monde peuplé de statues et animé de figures : dix-huit cents ou deux mille statuettes et statues, comme à Notre-Dame de Chartres; cinq ou six mille figures peintes sur verre, comme dans le même édifice. Je ne comprendrais pas qu'un Opéra contînt moins de sculptures et de peintures. Mais, à la cathédrale, l'iconographie est spéciale : exclusivement religieuse, elle reproduit les personnages et les scènes qui ont occupé ou occuperont l'histoire humaine dans ses relations avec la divinité depuis la création jusqu'au jugement dernier. A l'Opéra, l'iconographie, non moins
spéciale, non moins exclusive, doit refléter l'humanité dans son amour pour le beau, pour l'idéal, pour toutes les sources du bonheur terrestre.
Dans nos climats, la sculpture occupe surtout l'extérieur des monuments; c'est à l'intérieur qu'appartient principalement la peinture. Mais sculpture et peinture doivent se rappeler l'une l'autre, comme le revers d'une médaille en rappelle et complète l'endroit. La sculpture énonce le motif que la peinture développe à loisir, sur une large surface, avec les ressources puissantes qui sont en sa possession.
L'ère chrétienne, les temps modernes ont trouvé pour la cathédrale tous les motifs religieux dont on peut remplir une église. Pauvres en inventions pour l'Opéra, nous sommes obligés d'avoir recours aux imaginations de l'antiquité. Tant que nous n'aurons pas trouvé une mythologie nouvelle et spécialement applicable à nos sentiments modernes, il nous faudra piller la vieille mythologie des Grecs et des Romains pour nous l'approprier. C'est une nécessité qu'on peut subir à contrecœur, mais à laquelle il n'est pas possible de se soustraire encore.
Il faut donc nous résigner.
A l'extérieur d'un Opéra, la statuaire revendique pour elle les niches, les frises, le dos des entablements, le champ des tympans et frontons. — Le fronton est la tète d'un édifice, et c'est de là, comme d'un centre, que doivent partir les motifs qui peupleront les enta-
blements, les frises et les niches. Aux tympans et frontons des cathédrales s'étalent les grandes scènes du christianisme : la naissance ou la mort de Jésus-Christ, la naissance ou la mort de la Vierge, l'ascension du Sauveur ou le jugement universel. Les frontons d'un Opéra doivent recevoir également les grands personnages de qui le théâtre relève, à qui il est dédié.
L'Opéra est le temple de l'idéal ou de la beauté terrestre telle que l'homme peut la rôver. Cette beauté complète, résultante de toutes les beautés partielles, trouve son absolu dans l'humanité même, et surtout dans la femme. C'est ainsi que la mythologie l'entendait lorsqu'elle créait Vénus, la mère du beau et du bonheur. Par la bouche de Virgile, l'antiquité nous en a fait, en quelques vers, une bien magnifique description. Déguisée en chasseresse tyrienne, Vénus apparaît à son fils Enée au milieu d'une forêt, près de la côte où Didon bâtit Carthage. Son fils, sous ce vêtement d'emprunt, ne la reconnaît pas. Elle console Enée, lui prédit ses grandes destinées, laisse glisser à terre son costume de chasseresse et regagne le ciel d'oii elle vient.
Dixit, et avcrlens rosea cervice refulsit, Ambrosiaeque corasD divinum vertice odorem
DE L'OPElîA. 9
Spiravere. Pedes vestis defluxit ad iinos. Et vera incessu patiiitdea ^
On trouve dans cette description la personnification de la beauté suprême. L'Opéra, avons-nous dit, est le temple de l'art total, décomposé en architecture, sculpture, peinture, poésie, musique et danse. Dans cette Vénus de Virgile, chacun de ces arts est reflété et divinisé. — La beauté de construction et de forme sculpturale respire dans tous ces vers du poëte; mais il suffirait d'ailleurs de jeter un regard sur la Vénus de Milo pour se convaincre que les deux premiers arts plastiques n'ont jamais caressé d'autant d'amour aucune autre figure. — C'est à la peinture que revient cette teinte rosée qui reluit sur ses épaules et son cou ; « Rosea cervice refulsit '> . — La musique et la poésie chantent dans cette voix qui n'a rien d'humain : « Nec vox hominum sonat », comme dit Virgile quelques vers plus haut. — Jamais l'harmonie du geste et la divinité de la danse n'ont été mieux exprimées que par ces quatre mots : (( Vera incessu patuit dea ». — Enfin, il n'est pas jusqu'aux parfums, que l'on n'a pu encore, à cause de leur volatilité, constituer en art, qui n'aient trouvé dans Vénus leur source odorante et divine : « Ambrosiceque comse divinum vertice odorem spiravere » .
Voilà véritablement, pardon de l'expression, la patronne de l'Opéra. C'est au principal fronton, c'est au
î. Virgile, « Enéide », liv. i.
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grand poitai! . comino l'on dirait s'il s'agissait d'une cathédrale, qu'il faut placer Vénus. — Non-seulement le moyen âge. mais l'antiquité nous imposent l'époque de sa vie où la charmante déesse, toujours jeune, doit être représentée. Phidias, sur le fronton oriental du Parthénon, sculpta la naissance de Minerve entourée de tous les dieux de l'Olympe; c'est la naissance de Vénus qu'il faudrait également représenter sur le grand fronton de l'Opéra. L'édifice entier lui étant consacré, on la vei'rait naître à l'entrée même du monument et vivre dans tout l'intérieur.
Le mythe de Vénus me paraît altéré. On fait naître de l'écume de la mer la déesse de la beauté; ou bien, ce qui revient au même, on la donne pour fille à Dioné, fille elle-même de l'Océan et de Téthys. On croit que sur le tVonton du Parthénon, où elle assiste à la naissance de Minerve, Phidias l'avait assise sur les genoux de Thalassa. la mer proprement dite. La mer est le plus infime, le plus grossier des quatre éléments. Les animaux qui y naissent et y vivent n'ont que les rudiments de la vie. Pour plusieurs, des séries entières, on ignore si ce sont des plantes ou des êtres vivants : on les coupe en morceaux, et ils repoussent comme de la végétation. Ils sont informes et laids; quelques-uns sont immenses, mais d'une immense laideur. Leur goût n'est pas développé ; leur odorat est nul ; leur vue est celle de l'œil dans le brouillard; leur toucher, sans organe propre, est à peine celui de la sensitive; ils
DE L" OPE HA. Il
sont tous muets et sourds. Quant aux alTeclions, même celles de la famille, elles se réduisent, pour les mammifères et les vivipares, les plus parfaits des poissons. à tuer et à manger leurs petits quand ils le peuvent. L'Océan ignore les saisons : il n'a ni printemps, ni été, ni automne; on peut dire que l'hiver y règne presque perpétuellement. Quoi qu'en disent les poètes, la mer n'est pas plus belle ([ue le désert ; c'est l'aride des deux côtés. La vie complète, grande et souveraine n'est pas là. Un jour, par une après-midi magnifique de juillet, je voguais sur la plus belle mer du monde , entre la Sicile et l'île de Malte. Mes compagnons, exaltés par l'inclinaison d'un soleil d'or et de pourpre sur des flots unis comme une glace, ne tarissaient pas d'éloges sur la splendeur de la mer. J'admirais, mais je n'étais pas enivré comme eux, et mon antipathie contre la grossièreté de l'élément liquide croissait en raison même de l'exaltation de mes amis. Enfin, leur dis-je, si l'on vous proposait d'anéantir, à votre choix, la mer Méditerranée ou la Suisse, laquelle voudriez-vous garder? Quelques-uns. les plus engagés en faveur de la mer, ne répondirent rien ou trouvèrent l'alternative absurde; mais les autres déclarèrent, malgré ce qu'il en coûtait à leur amour-propre, qu'ils préféreraient l'existence de la Suisse. Ces imaginations, honnêtes et franches, ainsi prises au di'pourvu, me confirmèrent dans mon goût fort modéré pour la mer et dans mon amour immense pour la terre. Il me sembla que le bon sens.