Le Siècle » du 29 juin
mières dynasties chinoises , mille ans et plus avant Jésus-Christ, l'extrême Orient avait des danses mimiques du caractère le plus grave et le plus religieux. On cite huit grandes danses et six petites que les fils de l'empire devaient apprendre et exécuter. — Voici le nom des grandes : 1° La « Porte des nues », en l'honneur des esprits célestes; 2" la (c Tournante », employée lorsque l'empereur oflrait les sacrifices sur l'autel rond; 3° la « Simultanée », lorsqu'il les olTrait sur l'autel carré; !i° la « Cadencée », usitée dans les sacrifices aux astres; 5° la « Vertueuse», pour célébrer les esprits des montagnes et des rivières; 6° la « Bienfaisante», en l'honneur des ancêtres femmes; 7" la « Guerrière » , en l'honneur des ancêtres hommes ou de quelque victoire; 8° 1' « Agitation des eaux », exécutée dans les sacrifices aux esprits terrestres et lors de la fête des ancêtres. Elle imitait le mouvement des eaux agitées par la brise. — Par les six petites danses on invitait les esprits à venir assister aux fêtes. La première, celle du « Drapeau », appelait les esprits de la terre et des moissons; la seconde, celle des « Plumes » , appelait les esprits des quatre parties du monde; la troisième, celle de l'oiseau mystérieux « Foang-Hoang » , conjurait la sécheresse ; dans la quatrième et la cinquième, celles de la « Queue de bœuf » et du « Dard », on honorait les esprits des rivières et des montagnes; la sixième, nommée la danse de l' « Homme » , s'exécutait les mains libres,
également en l'honneur des esprits ^. Tout cela est bien alambiqué et digne de l'esprit symbolique et raffiné des Chinois, mais un maître de ballet saurait y trouver, même aujourd'hui, des motifs curieux. En tout cas, dans le foyer de la danse, à l'Opéra, on pourrait en tirer un ou deux tableaux intéressants. La danse des Indiens, celle des Égyptiens 2, celles des Grecs et des Romains, fournii'aient des compositions aussi nombreuses et aussi curieuses qu'on le voudrait. Chez les anciens Grecs une danse était particulièrement célèbre ; c'est celle que décrit Homère dans le chant xviii" de r « Iliade » et qu'on nomme la danse de Dédale ou du labyrinthe :
« Vulcain trace ensuite (sur le bouclier d'Achille) un chœur semblable à ceux que jadis, dans la vaste Gnosse, Dédale forma pour Ariane à la belle chevelure. Des jeunes gens et des vierges attrayantes, se tenant
-1. Voir Adrien de La Page, « Histoire générale de la musique et de la danse », t. i, p. 338 et suivantes. De La Page cite x\miot, « Mémoire sur la musique des Gliinois »; Noël et Pluquet, le « Livre des sentences »; Grosier, « De la Chine ou description générale de cet empire »; Compan, « Dictionnaire de danse»; De l'Aulnaye, « de la Saltation théâtrale h, etc.
2. Voir Adrien de La Page, « Histoire générale de la musique et de la danse », tomes i et 11. In-S", avec atlas in-folio, Paris, '1844. Malheureusement de La Page est mort avant d'avoir publié la suite de ce grand et savant ouvrage oij il aurait donné la musique et la danse chez les Grecs, les Romains et chez les nations modernes. Qui donc refera ou continuera ce livre si curieux et si utile pour l'histoire de l'art?
par la main, frappent du pied la terre. De longs vêtements d'un lin fin et léger, des couronnes de fleurs parent les jeunes filles. Les danseurs ont revêtu des tuniques d'un tissu riche et brillant; leurs épées d'or sont suspendues à des baudriers d'argent. Tantôt le chœur entier, non moins léger qu'expert, tourne aussi rapide que la roue du potier lorsqu'il éprouve si elle peut seconder l'adresse de ses mains. Tantôt ils se séparent et forment de gracieuses lignes qui s'avancent tour à tour. La foule les admire et se délecte à ces jeux. Deux agiles danseurs, en tête, donnent le signal des chants et pirouettent au milieu du chœur. »
11 paraît qu'on exécute encore en Géorgie des danses qui reproduiraient dans leur configuration le labyrinthe de Crète, cette <i maison de Dédalus », comme dit un manuscrit d'Amiens où il est question de l'ancien labyrinthe dont était pavée la nef de la cathédrale. Ces processions d'enfants et peut-être de grandes personnes autour des labyrinthes gothiques de nos cathédrales de Chartres ou de Reims, n'auraient-elles pas été des espèces de danses liturgiques, issues de la danse de r « Ihade »?
Ce serait passablement étrange. Quoi qu'il en soit, la danse du labyrinthe, ce qui est plus naturel, semble s'être conservée dans la ville d'Athènes. Voici ce que J. J. Ampère, dans la « Grèce, Rome et Dante », en dit à la page 17 :
« La danse qui a lieu tous les ans, le 1^'" avril, autour
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du temple de Thésée, paraît provenir en ligne droite de la danse que Dédale inventa pour la belle Ariane, dont le souvenir serait encore lié au souvenir de son ravisseur infidèle. Les voyageurs les plus récents remarquent que le jeune homme qui conduit le chœur se permet seul des bonds et des sauts périlleux que s'interdisent les autres danseurs. Il en est de même des (( cubistes », qui, dans la danse qu'Homère a dessinée sur le bouclier d'Achille, conduisent le chant et bondissent au milieu de la foule.
« Nous devons à une Grecque aimable, mère du plus '( antique » de nos po • tes, à M'"* Chénier, quelques détails curieux sur la danse d'Ariane. Tantôt on l'exécute avec un fil qui rappelle celui du labyrinthe, tantôt avec un mouchoir. La personne qui tient le mouchoir dit ces paroles : « Navire, qui es parti et qui m'en- « lèves mon bien-aimé, mes yeux, ma lumière, reviens « pour me le rendre ou pour m'emmener aussi. » On voit que c'est Ariane qui parle et le mouchoir est là pour essuyer ses larmes. Quand Ariane a chanté, le chœur lui répond sur le même air, en s'unissant au sentiment qu'elle éprouve, à la manière du chœur antique : « Maître du navire, mon seigneur, et vous, " nocher, âme de ma vie, revenez pour me le rendre ou « pour m'emmener aussi. » Les danses dans lesquelles les hommes figurent seuls sont moins gracieuses, mais bonnes à noter ici, comme particulières à la Grèce, et offrant plus de ressemblance avec le chœur antique, où
ne figuraient jamais ensemlDle des lionimes et des femmes. Il y a un rapport frappant entre le chœur tragique qui se mouvait autour de l'autel de Bacchus et la ronde des Albanais, que Lealce appelle un chœur circulaire, et qui, d'après l'énergique peinture de Byron, semble avoir gardé le caractère « orgiastique » d'une danse consacrée k Bacchus ».
Le foyer de la danse de l'Opéra ne peut se passer d'un tableau représentant cette danse homérique. Je demande pardon de m'être attardé aussi longtemps sur cette danse du labyrinthe, et je ne dirai plus qu'un mot sur les danses modernes.
Il faudrait représenter les saltarelles et les tarentelles de l'Italie; les boléros et les seguidilles de l'Espagne; les valses de l'Allemagne; les polkas de la Pologne; les standelles de l'Angleterre; les branles et les rondes de la France. Dans cet Opéra français, on doit faire une grande place aux danses nationales de notre pays. Chaque province pourrait fournir un contingent spécial. Ainsi l'Auvergne apporterait la bourrée et la goignade^ ;
I . L'abbé b'Iéchier, qui n'était pas encore évéque, parle ainsi, dans les ((Grands jours d'Auvergne », de ces deux danses : — « La bourrée d'Auvergne est une danse gaie, figurée, agréable; où les départs, les rencontres et les mouvements font un très-bel effet et divertissent fort les spectateurs. Mais la goignade, sur le fond de la gaieté de la bourrée, ajoute une broderie d'impudence, et l'on peut dire que c'est la danse du monde la plus dissolue. Elle se soutient par des pas fort déréglés et qui ne laissent pas d'être mesurés et justes, et par des figures qui sont très-tiardies et qui font une
la Bretagne, le tiihory et le passe-pied; la Provence, la volte et la martagalle^; la Champagne, l'Ile-de- France et la Bourgogne, les branles et les rondes de toute espèce et de tout caractère. A la cour de Henri II, on dansait la gaillarde et la courante, les branles de la pavane, de la torche, de la jarretière 2.
Voici sur la jarretièi'e un assez joli passage de Brantôme qui s'entendait à décrire les danses de la renaissance :
« Cette cérémonie sainte de dames ^ me fait ressouvenir (sans comparaison) d'une profane, mais belle pourtant, qui fut faite à Rome du temps de la guerre punique, qu'on trouve dans Tite-Live. Ce fut une pompe et une procession qui s'y fit de trois fois neuf, qui sont vingt-sept jeunes belles filles romaines et toutes pucelles, vestues de robettes assez longuettes (l'histoire n'en dit point les couleurs); lesquelles, après leur pompe et procession achevée, s'arrestèrent en une place, où elles dansèrent devant le peuple une danse en
agitation universelle de tout le corps. » — Je ne pousse pas plus loin la citation, parce que, bien qu'émanant d'un ecclésiastique qui fut évêque, elle me paraît un peu trop libre d'expressions.
1. Voir les « Contes d'Eutrapel )>, 1732. In-12, t.i, p. 302.
2. Brantôme, « Dames galantes », discours vu, p. 325, 339, édit. in-iS, 1831.
3. Dames de Sienne, qui s'étaient équipées pour défendre leur ville contre les Impériaux.
s'entredonnans une cordelette, rangées l'une après l'autre, faisant un tour de danse en accommodant le mouvement et frétillement de leurs pieds à la cadence de l'air et de la chanson qu'elles disoient : ce qui fut une chose très-belle à voir, autant par la beauté de ces belles filles que pour leur bonne grâce, leur belle façon h la danse, et i)()ur leur aOfetté mouvement de pieds, qui certes l'est d'une belle pucelle quand les sçait gentiment et mignardement conduire et mener. Je me suis imaginé en moy cette forme de danse, et m'a fait souvenir d'une que j'ai veu de mon jeune temps danser les filles de mon pays, tfu'on appeloit u la jarretierre » ; lesquelles prenans et s'entredonnans la jarretière par la main, les passoient et repassoient pardessus leur teste, puis les mesloient et entre lassoient entre leurs jambes en sautant dispostement par-dessus, et puis s'en desvelopoient et desengagoient si gentiment par de petits sauts, tousjours s'entresuivans les unes après les autres, sans jamais perdre la cadance de la chanson ou de l'instrument qui les guidoit; si que la chose estoit très-plaisante à voir, car les sauts, les entrelassements, les desgagements, le port de la jarretière et la grâce des tilles portoient je ne sçay quelque lascivité mignarde, que je m'estonne que cette danse n'a esté pratiquée en nos cours de nostre temps, puisque les calleçons y sont fort propres, et (ju'on y peut voir aisément la belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée, et qui a la plus belle disposition. Cette
danse peut mieux se représenter par la veuë que par l'escriture ^ » .
Une danse fort célèbre aux xv^ et xvi" siècles, danse d'origine orientale, mais que la France s'était appropriée et avait rendue nationale, est la Morisque. Le document qui suit ne dit pas comment on la dansait, mais comment on s'habillait pour l'exécuter :
« A Hue de Boulogne, varlet de chambre et paintre de MdS (mon dit seigneur, Philippe le Bon, duc de Bourgogne), pour, par l'ordonnance d'icellui S, avoir fait de son mestier vu habis de drap de soye de plusieurs coulleurs et estrange fachon, propices à danser la morisque et iceulx enrichiz d'ouvrage de peaulx de Brésil d'or et d'argent, de lettres sarasinoises et de tourbettes faictes à manière de drap d'or et, avec ce, fait toutes les bordures et manches et lez enrichiz d'or clinquant de trois doubles déhachées à manières de franges d'or et d'autres ouvrages non semblables l'un à l'autre, et avec chascun habit une coqueluce de semblable soye et de pareilles façon et estoffes, estoffées les unes de elles (ailes) de serpens et ung long col à manière d'une beste tout chargée de fremailles et d'or tremblant, le plus dru que faire se peut, et les autres d'autres devises; ensamble avec chascun d'iceulx habis, une paire de chausses de toille, où sont faictes testes de serpent de bature d'or parcy,
1. Brantôme, «Dames galantes», discours vi , p. 285-287, édit. iii-'18, Paris. 1851.
qui mordent de dessus jusques aux genoulx dont saillent gouttes comme de sang et autres devises, et fait à chascun une barbe et chevelure estranges, sollers et sonnettes pour, à tous iceulx habiz, danser la morisque; pour chascun desquelz lui a esté tauxé, tant pour estoffes de son mestier comme pour la façon, vil 1. de XL gros dicte monnoye, valent comme appert par quittance dudit Hue et certifficacion de Anthoine de Rochebaron, escuier trenchant de MdS. par lequel icellui S les a fait faire et ordonner sur les pris, marchié et délivrance d'iceulx habillemens... xlix 1. ^)). Il est probable qu'à toutes ces danses fiévreuses et brillantes on apportait quelques réfrigérants, et que, de temps à autre, on exécutait ce fameux branle de la mort que l'on appelle la « Danse Macabre », où tous, sans exception, nous avons notre rôle à jouer 2. Dans un foyer de l'Opéra, ce serait un sujet un peu lugubre, une espèce de « Dies irse » coupant une chanson ba-
1. Comte L. de Laborde, «les Ducs de Bourgogne », seconde partie, t. i, preuves, in-8", Paris, 1849, pages ^ij2-253, n" 868, compte de Guy Guilebaut, années 1427-1428. — Dans le compte de 1439-1440, pages 373-374, n" 1301, on lit: «A Pierre de Miguiel, Nicaise de Cambray et quatre autres leurs compaignons, quant ils ont naguères joué jeux de personnaiges et dancé dances de Morisques devant lui (Philippe le Bon, duc de Bourgogne), en son hôtel, à Bruxelles vij francs».
2. Au château de Blois, parmi les tapisseries qu'on exposait pour la réception des princes et princesses, tapisseries de chasses, de jeux, d'histoires amoureuses, on voyait une grande tenture où était représentée la danse des morts.
chique. Mais si le cœur nous manque à regarder cette terrible danse, où il faudra bien cependant que nous entrions un jour ou l'autre, on pourrait du moins en peindre la contre-partie que nous trouvons dans l'histoire du petit Jehan de Saintré. Ce calque ou plutôt cet envers de la funèbre médaille de la danse macabre est vraiment curieux ; là ce n'est plus la mort, mais c'est l'amour qui fait gémir et danser le genre humain :
'( Hé! amours très faulces, maulvaises et traistres, semblerez-vous tousjours enfer qui d'engloutir âmes jamais ne fut saoul? Ne serez aussi jamais saoulez de traveiller cueurs et les meurdrir? Dieu et nature vous ont ilz donné telle puissance que de prendre et mectre en vos lacs cueurs de papes, de cardinaulx, d'evesques, d'archevesques, d'empereurs, d'emperieres. de roys. de roynes, de ducz. de duchesses, de patriarches, de marquis, de marquises, de princes, de princesses, cueurs d'abbez et d'abbesses, de contes, de contesses et de gens de tous aultres estats, et religieuses espirituel! -s et temporelles? Que d'aulcuns en avez prins cueurs, ainsi qu'en maintes hystoires se treuve 'par escript, dont vous en êtes très faulcement et mauvaisement serviz, et puis à la fin habandonnez. et méritez d'avoir perdu leurs âmes, si Dieu n'en a mercy, et leurs honneurs^ » .
1. Ant. de la Sale. « Hystoire de Jehan de Saintré». cha- . pitre 84.
CONOGRAPHIE
Voilà une nouvelle forme du triomphe de l'Amour; ce triomphe est arrangé en ballet et semble parfaitement convenir à ce foyer de la danse dont il est enfin grand temps que nous sortions.
xni
Les bâtiments de l'administration de l'Opéra se résument dans une grande pièce, qui est la salle du conseil, dans les archives et la bibliothèque.
La salle du conseil est à l'Opéra ce que la salle de la signature est ou devait être au Vatican : c'est là que se préparent, se discutent et se prennent toutes les mesures importantes qui concernent les intérêts de la poésie, de la musique et de la danse. Je voudrais qu'on y vît figurée, surtout par la peinture, une histoire complète de l'Opéra par les grandes représentations qui ont marqué dans cette histoire depuis Mazarin et Louis XIV jusqu'à nos jours. \jne série de tableaux, offrant les ballets où dansait le chef de l'État et venant aboutir à u Giselle ». côtoierait agréablement ces grandes représentations de d Guillaume Tell », de la « Muette » , de « Don Juan » , du (( Barbier de Séville », de la » Favorite ». de la <( Juive », des « Huguenots », de (i Robert le Diable », du « Prophète » et
de tant d'autres auxquelles nous avons pu assister ^. Ce sont là les archives pittoresques de l'Opéra. Avant de prendre une décision, le directeur et les membres du conseil n'auraient qu'à s'inspirer de ce qu'on a fait avant eux de plus grand et de plus beau. Ce serait le plus élociuent des exemples.
Les autres archives doivent contenir toutes les minutes des décisions, tous les manuscrits des opéras et des ballets. 11 semble qu'il faudrait y joindre une sorte de musée contenant principalement les instruments de musique anciens et modernes. Peut-être, ce qui est fait déjà, ce musée convient-il mieux au Conservatoire de musique, où l'on enseigne l'ensemble de l'art musical dans son esthétique et son histoire. Mais ce que l'Opéra demande surtout, c'est une bibliothèque spéciale, où les décorateurs, les machinistes, les costumiers, les acteurs puissent accéder à chaque instant. Toutes les publications d'art sur l'architecture, la sculpture, la peinture doivent s'y trouver, parce
1 . Cette idée de représenter les opéras et les ballets en peinture n'est pas absolument nouvelle. Au palais de Saint-Cloud, bâti ou refait pour Monsieur, frère de Louis XIV, dans le salon dit d'Armide, Pierre avait représenté au plafond les cinq actes de l'opéra d'Armide. Malheureusement la reine Marie-Antoinette ayant acquis ce palais de la famille du duc d'Orléans en 1784, moyennant six millions, fit détruire par son architecte Micque ce plafond et ce salon qui la gênaient pour l'installation de ses petits boudoirs. — Voir le « Palais de Saint-Cloud », par Philippe de Saint-Albin et Armand DuRANTiN. In-8°, Paris, 1864, p. 14.
que les peintres des décorations et les tailleurs des costumes sont forcés de les feuilleter constamment, comme les écrivains ont recours aux dictionnaires. Les costumes de tous les temps et de tous les peuples, l'ameublement des diverses nations aux différents siècles apportent les renseignements indispensables pour la mise en scène et l'habillement. Aux livres (jui décrivent les costumes ou les montrent en dessin devraient s'ajouter les moulages pris sur les sculptures antiques et du moyen âge. Un relief en dira toujours plus long et plus clairement qu'une gravure. Le moulage est presque une personne vivante, qui se laisse déshabiller, en quelque sorte, pour montrer la forme et l'agencement des vêtements. Ces grandes mises en scène de nos opéras appellent dans la bibliothèque les Triomphes des souverains victorieux et les Enti'ées solennelles des empereurs et des rois. Enfin, l'archéologie générale et spéciale ne doivent pas laisser de lacune dans cette collection d'ouvrages sur l'ethnographie de tous les peuples et sur l'histoire de tous les arts.
La décoration de la salle des archives et de la salle de la bibliothèque trouve naturellement ses motifs dans les objets qu'elles renferment. Au-dessus ou à côté des ouvrages sur le costume antique, on figurerait les principaux personnages, nobles ou esclaves, hommes, femmes ou enfants de l'ordre religieux, militaire ou civil dans l'antiquité orientale, assyrienne, hébraïque, égyptienne, grecque, romaine, gauloise;
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autant en demanderait le moyen âge, autant l'époque moderne. Ces représentations serviraient d'étiquettes, pour ainsi dire, à ces classes diverses de publications.
Tous les genres de peinture, comme toutes les variétés de sculpture, peuvent trouver place à l'Opéra. La peinture à fresque, la peinture à l'huile, la mosaïque, je dirai même la peinture sur verre, doivent y avoir accès. Dans l'Opéra, les fêtes se donnent particulièrement la nuit, et la peinture sur verre, qui n'existe guère que par la lumière du soleil, ne semble pas beaucoup convenir à ce genre de monument. Mais le foyer de la musique, le foyer de la danse, la salle d'administration, le salon et les appartements du directeur, la salle des archives, labibliothèque, servent le jour plutôt cjue la nuit. La Laurentienne, de Florence, qui contient tant de trésors bibliographiques et qui admet tant de lecteurs et de studieux, est éclairée par trente fenêtres en grisaille, aux armes des Médicis, avec entourage d'arabesques, par Jean d'Udine, cet élève de Raphaël, qui peignit et stuqua les loges du Vatican. Ces grisailles, relevées de jaune d'argent et d'un peu de couleur, olTrent des ornements d'une grande finesse et qui se détachent sur le verre dépoli.
Elles datent de 1558 et 1568. La bibliothèque de l'Opéra ne peut pas se montrer plus difficile que la Laurentienne, et des verrières exécutées avec une certaine intelligence n'y gêneraient nullement la vue.
Mais même pour les fêtes de nuit, pour les représentations nocturnes, des vitraux de couleur dans le foyer public prêteraient utilement leur éclat à tout l'ensemble de la décoration. On peut doubler les fenêtres du foyer, comme on fait dans certains hôtels pour amortir le bruit de la rue et arrêter le froid. Qu'on laisse , entre la fenêtre extérieure en verre blanc et la fenêtre intéiieure en verres de couleur, un espace libre dans l'épaisseur du mur; que dans cet espace on établisse un système d'éclairage qui projette la lumière sur toute la surface du vitrail, et l'on aura des tableaux transparents qui se verront certainement beaucoup mieux que toutes les autres peintures. Ces verrières, historiées des scènes que nous avons indiquées ou de cent autres sujets appropriés à la destination de cette galerie qu'on appelle le foyer public, auraient l'avantage de remplacer par une peinture étincelante ces trous noirs que font la nuit les fenêtres d'une salle de fêtes 1.
Il ne faut pas croire que la peinture sur verre, même au moyen âge, n'était usitée que dans les églises. Les
1. C'est à M. Mangeant, un habile architecte de Paris, que je dois l'idée de cette ingénieuse décoration d'un foyer de théâtre pendant les représentations ou d'un salon pendant une fôte nocturne.
châteaux, les hôtels et même certaines maisons particuHères se permettaient ce luxe et se décoraient de verrières dont les sujets convenaient à chaque genre d'habitation et. dans une même habitation, à la nature spéciale des diflférentes pièces d'appartement.
Un jour estoie après dîner Alez, pour moi esbanoier, Du paveillon haut apoier En une tornele petite, De verrières painte et escripte, Bêle et gente et de riche atour.
Si vi. j tornoi tout entour Pourtrait et paint en la verrière :
Dont j'oi nnerveiile moult très-fiere, Combien que li veoir fist biaus, Car ois tornois et cis cembiaus, Dont ci vous sui avant parliers, De dames et de chevaliers Estoit touz ordenez et fais.
Mes merveilleus estoit li fais Et orribles à regarder ^
Ainsi un chevalier du xiir siècle, le châtelain peutêtre, ne sachant trop que faire après son dîner, se
I. « Les Paraboles de vérité », etc., par W.\triquet, manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal. Belles-lettres françaises, in-folio, n"318, folio 3, verso. Ce passage semble dater de la fin du xiii<^ siècle ou du commencement du xiv. Il a été |iublié pour la première fois par M. Francisque Michel dans V» Histoire de la guerre de Navarre », ce poëme manuscrit du xiii* siècle, qui fait aujourd'hui partie de la «Collection des documents inédits sur l'histoire de France ». C'est dans une note, pages 493-496, que M. F. Michel donne cette
rend dans une tour de son château et s'amuse à regarder un tournoi peint sur une verrière. 11 fait tranquillement sa digestion en considérant les chevaliers qui combattent, les dames qui assistent à la fête donnée en leur honneur et les faits d'armes, honteux ou glorieux, qui s'accomplissent sur cette fenêtre. 11 ne serait pas plus difficile assurément de peindre ainsi sur les fenêtres du foyer public de l'Opéra soit le Triomphe de l'Amour, soit la procession de ces belles femmes dont nous avons parlé.
Un triomphe de l'Amour, il y en avait un sur verre dans la grande galerie du château d'Écouen. Il représentait en un grand nombre de fenêtres l'histoire de l'Amour et Psyché dont nous parlions plus haut pour la coupole de l'Opéra. Alexandre Lenoir avait apporté au Musée des monuments français ces belles verrières en grisaille, exécutées, disait-on, d'après les cartons de Raphaël. A la Restauration, ces fenêtres furent rendues au prince de Condé. auquel Kcouen appartenait. A la mort du prince, M. le duc d'Aumale. son héritier, les trouva au château de Chantilly et les emporta en Angleterre où elles sont aujourd'hui, Dieu sait dans quel état * !
descri|)linn d'un tournoi peint sur la verrière d'un château féodal. Je dois à mon ami M. de (luilhermy la connaissance de ce document vraiment curieux.
i. Alexandre Lenoir a fait une publication spéciale sur cette histoire de l'Amour et Psyché du château d'Écouen. Un texte descriptif
D'autres triomphes de l'Amour étaient peints sur verre de la main de Jean Cousin, comme on le prétend, au château d'Anet. Suivant Levieil *, « toutes les vitres du château étoient autrefois peintes sur verre, en grisaille, et contenoient divers sujets tirés de la fable ». Ces sujets étaient certainement relatifs au nom de Diane et aux amours des dieux ou des rois pour les mortelles de bonne volonté. Il devait y avoir, comme au salon de Diane, à Saint-Cloud, la toilette, la chasse, le bain, le sommeil de Diane chasseresse et ses amours nocturnes avec le bel Rndymion. Mais on devait y trouver surtout les amours de Jupiter, c'està-dire du roi Henri II, pour Danaé, Sémélé, Léda, Europe et bien d'autres. La renaissance était plus passionnée pour ces gravelures que le moyen âge pour ses tournois, pour ses preux et ses preuses. Cependant, à l'Arquebuse de Troyes, on avait peint sur verre les victoires de Henri IV, et, aujourd'hui, la bibliothèque publique de cette ville a recueilli la bataille d'Ivry qui provient de cet établissement des arquebusiers de la Champagne.
accompagne une série de gravures d'après lesquelles il ne serait pas impossible de réparer ces précieuses verrières, si jamais M. le duc d'Aiimale songeait à faire exécuter ce travail indispensable.
1. « Traité de la peinture sur verre ». Cet ouvrage, fort incomplet et fort insuffisant pour les procédés de fabrication et pour l'histoire de la peinture sur verre, est rempli de faits et de documents qu'on ne peut plu?, après l.i destruction de tant de verrières, trouver que là aujourd'hui.
56 ICONOGRAPHIE DK L'OPÉRA.
Pour en finir, j(3 noterai encore les pairs de France peints sur verre par Henri Meliin, pour Jacques Cœur, qui les avait fait placer dans son fameux hôtel de Bourges *. L'hôtel existe toujours, mais les pairs ont disparu.
On le voit, et il suffirait de chercher un peu pour trouver encore d'autres nombreux exemples, la peinture sur verre ne s'exerçait pas exclusivement sur des sujets religieux. De nos jours, où cet art reprend une vie nouvelle, il serait opportun de lui donner l'extension qu'il avait au moyen âge et pendant la renaissance. Au lieu de l'enfermer exclusivement dans les scènes et les personnages de la religion, il faudrait lui donner encore des sujets civils et même profanes à traiter. Ce serait un moyen de l'appeler à de nouveaux progrès qui profiteraient même aux sujets religieux. L'imagination aiguisée, la composition développée, le dessin amélioré finiraient par relever la peinture sur verre en général et par la replacer à côté de la mosaïque et de la fresque dont elle est la sœur légitime.