ET SALONINE SON ÉPOUSE
Il est difficile d’asseoir sur le caractère de Gallien un jugement certain. Quelques historiens , reconnoissants de la paix qu’il rendit a 1 Eglise, 1 ont représenté comme un homme courageux, actif, et toujours occupé à combattre les ennemis de l’empire ‘.Mais les écrivains qui ont retracé l’histoire de ce siecle malheureux, sous les régnés de princes jaloux de se donner pour aïeul Claudele-Gothique , ont peint avec les plus noires couleurs Gallien, le predecesseur de ce Claude. Cependant on ne peut disconvenir que Gallien naît montré quelques talents au commencement de son régné. A la vérité il s’endormit dans un honteux repos après la défaite des deux usurpateurs , Ingenuus et Régalien ; mais il faut avouer aussi qu’il se réveilla quelquefois dans des occasions périlleuses, et qu’il donna alors de nouvelles preuves de courage; comme il étoit arrivé à Marc-Antoine, auquel le judicieux Eekhel le compare avec raison. C’est au reste le portrait qu’Eutrope 5 a tracé de Gallien.
Publius Licinius Egnatius Gallienus naquit de Valérien et de sa première épouse, qui paroît avoir été appelée Galliena. Son pere, proclamé empereur après la mort de Gallus et d’Emilien, l’an 2.34 (1007 de Rome), lui donna aussitôt le titre d’Auguste. Quoique Victor3 dise que le sénat le créa César, on peut en douter, parceque l’on ne trouve dans la collection nombreuse de Gallien aucune médaille sur laquelle on lise ce titre.
(1) Zonar., XII, 9.5. (2) Lib. IX, 8. (3) Cœsar., XXXII.
Valérien l’avoit fait élever avec grand soin, et lui avoit donné pour gouverneur Postume, homme grave, sage, et très propre à le former pour les affaires civiles et pour l’art militaire. C’est à cette mâle éducation qu’il faut attribuer les victoires que Gallien remporta , et la modération et la prudence avec lesquelles il gouverna l’Occident sous le régné de son pere. Cependant il ne pouvoit supporter sa gravité, ni les sages avis qu’il en recevoit. Aussi, lorsqu’il eut perdu ce frein, il s’abandonna à tous ses penchants vicieux; il reproduisit les orgies honteuses, les courses nocturnes, et les prodigalités insensées de Caligula, de Néron, et d’Elagabale. Cette opposition de caractère peut seule expliquer, mais rien ne sauroit excuser la joie ( gauderet , dit Trebellius') qu’il témoigna de la captivité de son pere. Cette absence de tout sentiment naturel et de toute pudeur, l’abandon où il laissoit les armées, avec lesquelles il n’entretenoit aucune correspondance, aliénèrent l’esprit des soldats, et les portèrent à créer empereurs leurs généraux, qui presque tous étoient plus dignes que lui de cet honneur. La mollesse dans laquelle il vivoit enhardit les barbares, qui ravagèrent les provinces voisines des frontières, et pénétrèrent jusque dans l’Italie. Les tremblements de terre fréquents pendant son régné, et les maladies contagieuses, firent compter le sien au nombre des plus désastreux.
La captivité de Valérien chez les Perses, l’an 260, sembla être un signal pour les barbares. Toutes les tribus scythiques fondirent sur l’Illyrie; et quelques unes, entrées dans l’Italie, menaçoient Rome. Le sénat arma tous les habitants de cette ville; et les barbares intimidés s’éloignèrent en ravageant l’Italie. Ingenuus prit le titre d’Auguste, et défendit l’Illyrie contre les
(1) Gallien,, I.
Chap. XII.
Valéri en PI. LVII
Ghap. XII.
Valérien et sa famille.
PI. LVII
s64 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
Sarmates. A cette nouvelle, Gallien quitta les Gaules, attaquées par les Francs et les Germains; il accourut, combattit, et vainquit Ingenuus. Mais il usa de sa victoire avec tant de cruauté, que les restes de l’armée vaincue élurent empereur Régalien, qu’ils abandonnèrent cependant bientôt après, parcequ’ils craignirent de la part de Gallien une vengeance encore plus cruelle.
Après le départ de l’empereur, les Gaules se révoltèrent. Il avoit laissé pour les gouverner son fds Salonin , sous la conduite de Sylvanus. Mais Postume, nommé par Valérien préfet des Gaules, où sa justice et sa valeur le faisoient aimer, méconnut l’autorité de Sylvanus et du César Salonin. Il assiégea Cologne, dans laquelle ils s’étoient renfermés, força la garnison à les lui remettre, et les fit mourir. Resté seul maître des Gaules, Postume les défendit pendant sept années contre les incursions des Germains, qu’il retint toujours au-delà du Rhin. Gallien vint cependant combattre Postume, qui, redoutant cette attaque, s’associa pour collègue Victorin, général habile. Celui-ci régna seul après sa mort. Il occupe dans l’histoire une moindre place que sa mere Victorina ou Victoria. Respectant les préjugés des Romains , qui n’avoient point encore vu de femme occuper seule le trône des Césars, cette généreuse Gauloise employa l’influence que lui donnoient ses grandes richesses à créer des ennemis à Rome, et à placer à la tète des armées des hommes courageux. Elle jouoit dans l’Occident un rôle aussi brillant que celui de Zénobie dans l’Orient. On lui attribue l’élévation de Marins, qui ne régna que trois jours, pendant que Lollien porta quelques mois le titre d’Auguste sur les bords du Rhin, qu’il défendoit contre les Germains. Après la mort de Lollien, Victorina, ennemie irréconciliable des oppresseurs de son pays, excita le sénateur Tétricus à se revêtir de la pourpre, corrompit l’armée
VALERIEN ET SA FAMILLE
par ses largesses; et celui-ci régna pendant cinq ans, jusqu’à l’arrivée d’Aurélien dans les Gaules.
Tel étoit l’état malheureux de l’empire romain en Occident; le milieu de cet empire et l’Orient étoient aussi la proie des tyrans. Yalens, proconsul d’Achaïe, se voyant menacé par l’usurpateur Macrien, tyran de l’Orient, prit la pourpre dans la Macédoine. Pison l’imita dans les mêmes contrées, et ils périrent bientôt après leur élévation. Cependant les Goths, maîtres de la Tlirace, assiégèrent Thessalonique, qui étoit à cette époque capitale de la Macédoine. Leur approche tira les Grecs de leur long assoupissement; ils établirent des postes armés auxThermopyles; les Athéniens relevèrent leurs murs abattus par Sylla, et les Péloponnésiens fermèrent l’isthme de Corinthe d’une mer à l’autre. Malgré ces préparatifs, une partie des Goths parvint jusqu’à l’Acliaïe, d’où, repoussés par Macrien, ils retournèrent dans leurs contrées, chargés de butin; l’autre partie traversa l’Hellespont, ruina les principales villes d’Asie , et pilla les immenses richesses du temple de Diane à Ephese. Les régions situées au midi du Danube virent aussi des généraux se parer de la pourpre impériale. Dans la Pannonie, Auréole y fut contraint par les armées de la Rhétie , et Claude-le-Gotliique lui succéda. L’Afrique même eut un tyran; du moins c’est à cette contrée que l’on attribue les médailles de Nigrinien.
Plus heureux que prudent, Gallien trouva dans l’Orient un héros étranger à l’empire, qui repoussa les Perses jusque dans leurs anciennes limites, et rendit l’Asie supérieure aux empereurs romains. Ce fut Odénat, époux de Zénobie, souverain de Palmyre. Cette ville , placée dans le désert qui s’étend de l’Euphrate jusqu’à la Syrie, avoit acquis une grande importance depuis que le commerce de l’Inde avec l’Europe suivoit cette route.
Chip. XII Valérien et sa famill PI. LVII.
ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
Cn.u1. xir. Odénat, voyant que Sapor avoit pris et pillé Tarse en Cilicie, ■>[ Césarée de Capadoce qu’il avoit refusé ses présents, qu’il meni. lvii. naeoit ses états, et que P>aliste, général romain, ne pouvoit, malgré son habileté, contenir ce torrent, joignit ses efforts à ceux de Baliste. Leurs troupes réunies attaquèrent les Perses à l’improviste dans la Lycaonie, les mirent en fuite, leur enlevèrent de grands trésors, et firent prisonnières les femmes de Sapor. Une seconde victoire remportée par Odénat sur ce prince, lorsqu’il repassoit l’Euphrate pour rentrer dans ses étals, acheva la ruine des Perses, délivra l’Asie supérieure, mais ne put rompre les fers de Valérien; délivrance qui étoit l’objet de tous les I vœux.
Gallien, ayant appris les victoires d’Odénat, et ayant reçu les grands de la Perse qu’il avoit faits prisonniers, triompha de ce peuple redoutable l’an 261. Deux ans après, il triompha de la malheureuse ville de Byzance, qui, ayant été contrainte de recevoir le joug des Scythes, avoit repris par capitulation celui des Romains à l’arrivée de Gallien. Mais celui-ci, violant la foi des traités, l’inonda de sang. Après cette expédition barbare, il se hâta de revenir à Rome, et d’y préparer un superbe triomphe, dans lequel on vit paroilre de prétendus captifs revêtus des costumes des Goths, des Sarmates, des Francs, et des Perses. Cette forfanterie politique n’en imposa à personne. L’on vit même des plaisants examiner attentivement les traits des Perses supposés, et dire qu’ils cherclioient le pere de l’empereur. Gallien irrité les ht brûler vifs
Les services qu’a voit rendus Odénat à l’empire romain ne demc! rerent pas sans récompense; Gallien, l’an 264, lui donna,
Trebell., Gallien IX.
VALERIEN ET SA FAMILLE
d’après le vœu général, les titres de César, d’Auguste, avec la pourpre impériale. Zénobie, son épouse, et leurs fils, reçurent aussi le titre d’Augustes.
Macrien , après avoir trahi son bienfaiteur Yalérien , se révolta contre le fils l’an 262. Il prit le titre d’Auguste, et le donna «à Macrien et à Quietusses enfants. On croit qu’il y fut encouragé par Baliste, autre général de Valérien. Mais celui-ci, s’étant fait aussi déclarer empereur, périt dans les embûches que lui tendit Odénat; et Macrien , qui , non content de régner dans l’Orient, vouloit encore soumettre l’Occident à ses lois, fut vaincu dans l’Illyrie par Auréole. Alexandre Emilien et Jules Saturnin, qui avoient pris la pourpre en Egypte , succombèrent aussi dans leurs entreprises.
Auréole fut de tous les tyrans le plus fatal à Gallien. Déclaré empereur par les légions de l’Illyrie ou de la Rhétie, l’an 267, il marcha avec son armée contre Rome. Il étoit déjà maître de Milan , quand Gallien partit de la Mœsie, où il combattoit contre les Gotbs, pour s’opposer à ce redoutable usurpateur. Celui-ci fut vaincu, blessé, et obligé de se renfermer dans Milan. Victor 1 raconte d’ Auréole que, n’espérant plus se défendre parles armes, il fit jeter dans le camp de Gallien des tablettes sur lesquelles cet empereur auroit écrit les noms de personnages illustres qu’il devoit immoler à sa jalousie. Ceux-ci se hâtèrent de prévenir Gallien, et conspirèrent contre lui.
Lejeune Victor2, abréviateur du premier Victor, fait allusion à ce récit; mais on ne le trouve point dans les autres histoi'iens. Selon Trebellius 3, Marcienet Héraclien, préfets du prétoire, indignés de la vie honteuse de l’empereur , résolurent cl’élever à sa
Ciiap. xu Valcrien et sa famille PI. LV1I.
(t) Cæs., XXXIII. (2) Epit., XXXIII. (3) Trebell., Gallien. duo, XIV.
Chat. XII.
Valérien et sa famille.
PI. LVII
268 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
place Claude (désigné ordinairement par le nom de Gothique), qui n’étoit pas présent dans cette réunion ; et de commencer par faire mourir Gallien. Ailleurs il dit expressément que Claude lui avoit ôté l’empire, et qu’il n’avoit pas été le premier auteur de la conspiration*. Mais Zosime2 assure quelle avoit été formée par Héraclien et par Claude. J’ai déjà fait observer que Constance Chlore et son fils Constantin-le-Grand descendoient de Claude parles femmes; comme ces historiens écrivoient de leur temps, on soupçonne la cause qui a pu rendre problématique la part que Claude auroit prise à la mort de Gallien.
Quoi qu’il en soit, le chef des cavaliers dalmates, Cécrops, et Héraclien, accoururent un soir pendant le repas de Gallien, et lui annoncèrent qu’ Auréole faisoit une sortie avec une troupe nombreuse. L’empereur effrayé s’arma à la hâte, et courut à l’ennemi, accompagné d’un petit nombre de gardes. Cécrops le suivit; et, profitant des ombres de la nuit et du tumulte, le perça de plusieurs coups d’épée dont il mourut. Si l’on en croit les deux Yictors, Gallien mourant auroit envoyé les ornements impériaux à Claude, qui étoit à Ticinum (aujourd’hui Pavie), pour le désigner son successeur. Ce récit paroit avoir été dicté par les mêmes considérations que j’ai développées plus haut. Gallien mourut dans le mois de mars de l’an 268, âgé de cinquante ans (selon le jeune Victor), dont il avoit régné six ans avec sonpere, et huit ans seul.
Sou épouse, Salonine, le rendit pere de deux fils, Salonin et Quintus Julius, et d’une fille appelée Julia. Il est fait mention dans l’histoire de Gallien bien moins souvent de Salonine, son épouse légitime, que de sa concubine Pipa, ou Pipara. Celle-ci
(1) Trebell., Claud., I. (2) Zosim.. I, 4o.
VALERIEN ET SA FAMILLE. 269
étoit fille d’Attalus, roi des Marcomans; et Gallieu, pour en obtenir la possession, avoit cédé à ce prince barbare une partie de la Pannonie supérieure.
La planche LYII présente, sous les n° 4 et 5, la face et le profil d’un buste de marbre de Gallien, conservé dans le musée royal avec le n° 227. Il faisoit partie de la collection Albani, et le roi en a fait l’acquisition. On en voit un autre dans le musée du Capitole. Quoique la décadence des arts fût déjà très sensible dans le troisième siecle, cependant ce buste est d’un bon travail. On en a donné pour raison que les sculpteurs étoient encore occupés habituellement à faire des bustes, quoiqu’ils ne fissent plus, ou du moins quoiqu’ils fissent rarement des statues. Les cheveux du buste de Gallien sont moins courts que ceux des portraits des Augustes ses contemporains; mais la barbe est travaillée comme les leurs, le haut des joues et la levre inférieure sont rasés.
Les médailles de Gallien donnent lieu à des observations particulières : i° on y a souvent omis les années du consulat et de la puissance tribunitienne; 20 la puissance tribunitienne, dont le commencement annuel avoit été fixé depuis Auguste jusqu’à Antonin Pie, au jour où elle avoit été accordée, et aux calendes de janvier depuis cet empereur jusqu’à Gallien, n’eut plus d’époque fixe ; 4° Gallien a fait frapper en billon des médailles pareilles à quelques unes des médailles d’argent des empereurs Auguste, Vespasien, Titus, Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin Pie, Marc-Aurele, Septime Sévere, et Alexandre Sévere, empereurs dont la mémoire étoit chere aux Romains; et de Commode, que ses prodigalités avoient rendu cher aux soldats. Les numismatistes appellent ces médailles restituées , parceque l’on trouve sur plusieurs l’abrégé RESTùwù.
C’est probablement aux soins que Gallien prit des monnoies
Chap. XII.
Valérien et sa famille PI. LVII.
N” 4 et 5.
270 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
r. xii. que fait allusion le médaillon de bronze du n°6, planche LVII. famine. Autour de sa tcte, couronnée de laurier et coiffée de cheveux lvii. assez longs, on lit IMP eralor GALLIENYS PIYS FELIX
’6 A VG ustus. Revers, trois femmes debout tenant une corne d’a¬
bondance et une balance; cà leurs pieds, un monceau de métal, avec la légende MONETA AVGG ustorum : ces femmes représentent les deux métaux et 1 alliage, employés pour la fabrication des monnoies romaines, l’or, l’argent, et le bronze (cuivre allié d’étain).
Cornelia Salonina (appelée Chrysogone sur les médailles giecques ) etoit épouse de Gallien, dix aus au moins avant qu’il montât sur le trône; car Salonin, leur fils, avoit dix-sept ans lorsqu il fut tue vers 1 an sixième du régné de son pere. L’histoire fait a peine mention de cette impératrice; et Trebellius l’a même confondue avec la fille d’Attalus, roi des Marcomans, cette Pipa qui fut la concubine de Gallien. Salomne suivit Gallien dans ses expéditions contre les barbares et contre les tyrans; elle faillit même à devenir leur captive, dans une circonstance où Gallien 1 avoit laissée dans le camp avec une très petite troupe Un soldat, se trouvant par hasard hors de sa tente, aperçut les barbares , s’arma promptement , les attaqua avec mti epidite , et donna a ses camarades le temps d accourir pour défendre l’impératrice. Il est vraisemblable qu’elle fut tuée avec son mari et sa famille , auprès de Milan , par Auréole et les autres conjures, lan 268. Elle fut mere de Salonin, de Quintus Julius, et d’une fille appelée Julia.
: On voit sur une médaille d’or du cabinet du roi le buste de
(1) Zonar., XII, 26.
VALERIEN ET SA FAMILLE
Salonine, posé sur un croissant, avec la légende SALONINA AYG usta. Revers, Junon debout, tenant une patere et une haste, un paon à ses pieds ; légende , FELICITAS PVBLICA.
chap. xir.
Valerien et sa famille.
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