CHAPITRE XII
VA LE RIEN ET SA FAMILLE
pi.LvietiMi. Quelle épouvantable catastrophe! l’empereur romain, qui donnoit des lois à presque toute l’Europe, à l’Afrique septentrionale, a l’Egypte, à l’Asie mineure, et à la haute Asie jusqu’à l’Euphrate, est captif chez les Perses, et meurt dans les fers! Mais, ce qui est affligeant pour l’humanité, c’est de voir Gallien, son fils, assis sur son trône, se livrer à la plus vile débauche, et ne faire aucun effort, ne tenter aucun moyen pour arracher à une dure et honteuse captivité un pere vaincu par trahison.
Sous le régné de ce pere malheureux, et sous celui de ce fils dénaturé, les barbares fondirent de toutes parts sur l’empire romain, comme sur une proie qu’ils envioient depuis long-temps. Chacune des armées, abandonnée à elle-même, ne recevant plus d’impulsion du chef de l’empire, élut un empereur; et l’on vit ces usurpateurs, appelés ordinairement les trente tyrans (quoique leur nombre ne s’élevât pas absolument jusque-là), porter simultanément, ou les uns après les autres, pendant plus de vingt-cinq ans, le titre d’Auguste.
Quoique pendant ce long espace de temps les barbares, et les Francs en particulier ( qui paroissent pour la première fois dans l’histoire), aient fait plusieurs incursions sur les terres de l’em-
les écrivains de Y Histoire Auguste , qui recommencent à Yalérien.
(*) Aux auteurs qui m’ont servi de guides dans le chapitre précédent, il faut joindre
Chap. xir
Valérien et sa famill PI. LVI.
§. i. VALERIEN, EMPEREUR,
ET MARINIANA.
Choisi unanimement par les sénateurs pour exercer les redoutables fonctions de l’antique censure ( rétablie par Dece après deux siècles d’interruption), doué des plus rares vertus, selon Trebellius, Valérien a été cependant jugé par le jeune Victor' «incapable de gouverner un empire, soit que l’on considéré la «médiocrité de son esprit, soit que l’on examine ses actions.» Cette contradiction n’est qu’apparente. On retrouve le même contraste dans tous les princes qui, après avoir brillé au second rang, se sont éclipsés au premier. Au reste les armées de l’empire étaient si affoiblies par l’indiscipline et par les débauches, résultats des fortes sommes que leur distribuoient les usurpateurs, et les barbares étoient devenus si aguerris par leurs longues luttes avec les Romains, et par les leçons de leurs prisonniers, que César lui-même auroit eu peine à les retenir dans Jeurs foyers.
Valérien étoit né vers l’an 190, de parents illustrés. On peut
pire , on ne voit pas qu’ils aient cherché à s’y établir. On peut en donner pour raison que, tant qu’ils trouvèrent à piller, ils retournèrent dans leurs pays pour y rapporter leur butin ; et qu’ils ne s’établirent sur le sol de l’empire romain qu’au moment où, ne trouvant plus rien à enlever, ils pensèrent à échanger leurs contrées sauvages contre des pays fertiles.
Les empereurs de cette époque portèrent les cheveux presque ras, comme leurs prédécesseurs.
(1) Epitom . , XXXII.
ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
croire qu’il fut consul avant l’an 237; car Zosime lui donne le titre de consulaire' lorsqu’il fut envoyé à Rome cette année par les deux Gordiens, qui veuoient d’être reconnus empereurs en Afrique.
Le seul trait de sa vie dont le souvenir puisse balancer celui de sa mémorable infortune est le choix q 1 1 e fit de lui le sénat, l’an a5i, pour remplir les fonctions de censeur. Cette auguste compagnie déclara « qu’il avoit toujours vécu sans reproche; que «dès l’enfance sa vie av.oit servi de modèle; qu’il avoit toujours «été ami des bons, ennemi des vices et des tyrans; qu’enfin il « méritoit d’être le censeur des citoyens, pareequ’il en ctoit (e «meilleur. » Trebellius " ajoute que si la dignité impériale eût été le résultat du choix de tous les Romains , il n’eût manqué aucun suffrage à Valérien. Mais on le jugeroit avec plus de sagacité, si l’on disoit qu’il parut digne du trône tant qu’il n’y fut point assis.
Cette époque fatale arriva l’an 253 (1006 de Rome), où Trebonianus Gallus, voulant opposer de grandes forces à Emilien, qui s’étoit fait déclarer empereur dans la Mœsie, chargea Valérien de rassembler les légions éparses dans les Gaules et dans la Germanie. Pendant qu’il exécutoit ces ordres, Gallus fut tué par ses soldats, et Emilien entra dans Rome, où il fut proclamé Auguste. Il éprouva bientôt le même sort que Gallus. Alors l’armée que Valérien avoit formée dans la Rhétie et dans la Norique crut devoir lui donner une preuve de son attachement en lui ceignant le diadème, et tout l’empire applaudit à ce choix. Tel est le récit de Trebellius et de Zosime3; mais Victor l’ancien et Eutrope4 donnent a entendre que Valérien fut proclamé Auguste avant la mort d’Emilien.
(1) Zosim., lib. 1 , 1 4*
(2) Cap. III.
(3) Trebell., II; Zosim., I, 29.
(4) Vict. , Cces., XXXIII ; Eutr. , IX, 7.
En reconnoissant Yalérien empereur, le sénat proclama César son fils Gallien; et Yalérien se l’adjoignit bientôt pour collègue, en lui donnant le titre d’Auguste. Le nouvel empereur porta tous ses soins sur le gouvernement civil et militaire, et il rétablit les principes d’une sage administration. Il montra dans le choix des généraux une grande sagacité; car les armées leur reconnurent tant de mérite, qu’ elles les proclamèrent Augustes, dans le chaos où tomba l’empire pendant la captivité de Yalérien : tels furent Régillien , Claude-le-Gothique, Macrien, Ingenuus, Postume, Auréole, Aurélien, et Probus.
Yalérien fut arraché à ses occupations pacifiques , qui convenoient à son caractère , par la nécessité où il se trouva de repousser les barbares, qui attaquoient l’empire de tous côtés. Il chargea son fils Gallien de défendre l’Europe, et il crut devoir marcher lui-même contre le plus redoutable de tous les ennemis de Rome, contre Sapor. Trebellius Pollion ■ accuse un Romain d’avoir fait naître cette guerre funeste. Cyriade, né dans l’Orient, fils d’un pere riche et estimé, se livra aux plus honteuses débauches , quitta la maison paternelle, et se retira chez les Perses avec de grandes richesses qu’il avoit enlevées à son pere. Il excita Sapor à porter la guerre dans les provinces romaines, et il lui servit de guide. Les Perses s’emparèrent de l’Arménie, de la Mésopotamie , d’une partie de la Syrie, et d’Antioche, capitale de l’Orient, l’an 258. On ne sera pas étonné de la promptitude de leurs conquêtes, lorsqu’on se rappellera la négligence et l’incurie des peuples qui les habitoient. Je n’en rapporterai qu’un trait remarquable. Les habitants d’Antioche étoient rassemblés dans le théâtre " (qui étoit ordinairement bâti hors des villes), où ils
(i) In Cyriacl. (2) A mm. Marcel!. , XXII I, 5.
Chap. XII.
Valcrien et sa famille.
PI. LVI
Chap. XII.
Valerien et sa famille.
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s’amusoient des bouffonneries d’un histrion et de son épouse, lorsque celle-ci jetant les yeux sur une montagne voisine, s’écria : «Est-ce un songe? je crois voir les Perses ! » Tous les spectateurs les virent aussi et s’enfuirent; mais il en périt un grand nombre par les traits des Perses, qui les attaquèrent aussitôt.
Rien n’eût empêché les Perses de piller toute l’Asie, comme l’observe Zosime, s’ils n’eussent été plus empressés de reporter dans leur patrie l’énorme butin dont ils étoient chargés ; mais ils laissèrent, pour maintenir la Syrie, le traître Cyriade, qui prit successivement les titres de César, d’Auguste, et qui fut tué par ses soldats à l’arrivée de Yalérien, l’an 25g.
Celu i-ci reprit l’offensive contre Sapor l’année suivante, et il le repoussa jusque dans la Mésopotamie. Là se livra une bataille qui devint aussi funeste à l’empire qu’à l’empereur. N’ayant pour en décrire les suites aucun historien contemporain , on est réduit à recueillir dans ceux qui appartiennent aux siècles suivants des traits isolés, souvent contradictoires. Suivons d’abord Trebellius*. Entraîné par les conseils d’un général (Macrien) à qui il avoit confié la conduite des armées, Yalérien se trouva enmap-é, soit par la trahison, soit par un malheureux hasard, dans des défilés où le courage et la discipline militaire ne purent l’empêcher d’être vaincu et fait prisonnier. Sapor, abusant des droits de la victoire , et traitant le malheureux empereur comme un vil esclave, reçut de la part des princes même qui partageoient sa haine contre les Romains des lettres qui l’avertissoient de craindre le ressentiment du reste de l’univers qui leur étoit soumis; ils l’invitoient à traiter avec humanité son captif, et à lui rendre la liberté. L’orgueilleux Sapor fut sourd à leurs sages représen-
(i) Valer. , III.
FAMILLE DE VALERIEN. i5g
tâtions; Valérien mourut dans les fers : mais Odénat, roi de Palmyre, vengea sa mémoire, et réduisit le roi de la Perse aux dernieres extrémités.
Zosime ' dit que Sapor ayant proposé à Valérien des conférences où ils traiteroient seuls des conditions de la paix, celuici se livra, accompagné d’un petit nombre de Romains, à son perfide ennemi, qui l’enleva et le fit prisonnier.
Les historiens païens ne nous apprennent que des généralités sur la captivité de Valérien. Les deux Victors ( dont on a pu douter s’ils n’étoient pas chrétiens) disent seuls, entre les historiens païens , l’un que ce prince fut horriblement mutilé avant sa mort, la sixième année de son régné, fœdè laniatus interiit; l’autre qu’il servit de montoir à son orgueilleux vainqueur. Mais les historiens et les écrivains chrétiens, Orose, Lactance, Eusebe, Constantin, dans un discours qu’il avoit composé (imprimé à la suite de l’Histoire ecclésiastique d’Eusebe), et Agathias, retracent comme une vengeance de Dieu contre un prince persécuteur des chrétiens les récits du jeune Victor. Ils y ajoutent des circonstances plus extraordinaires encore. Sapor se faisoit suivre par l’empereur, revêtu de la pourpre romaine et chargé de chaînes. 11 le fit écorcher après sa mort, et sa dépouille étoit suspendue dans un temple. S’il faut entendre de cette horrible vengeance l’expression fcedè laniatus du premier Victor, elle auroit été encore plus cruelle; car il en fixe l’époque pendant la vie du prisonnier.
Les mauvais traitements dont fut accablé Valérien durent l’affliger encore moins que l’indifférence de ses deux fils, Gallien, Valérien jeune, et de son petit-fils Salonin. Trehellius dit à la
Ghap. XII.
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(i) Zosim., I, 36.
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ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
Chai*. XII.
Valérien et sa famille.
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vérité que Gallien lui décerna les honneurs de l’apothéose, sur un faux bruit de sa mort; mais il ajoute qu’il y fut forcé'. Il est certain cpi’il ne fit aucune démarche pour rompre ses fers. Valérien fut vaincu et fait prisonnier l’an 260, sixième de son régné; on ignore l’année de sa mort.
Trebellius 2 dit positivement que Valérieu eut deux femmes qui le rendirent pere; l’une de Gallien, l’autre de Valérieu le jeune. O11 ne trouve nulle part les noms de ces deux épouses ; on conjecture seulement que la seconde s’appeloit Mariniana , que l’on a de ses médailles; et que la première s’appeloit Galliena , d’où vint à son fils le nom Gallienus : comme Domitien et Herennius Etruscus reçurent le leur de Domitia et d’IIerennia Etruscilla. Dans un passage de Trebellius3, relatif au fils de Gallien, il dit que son aïeul s’appeloit Gallienus : ainsi sa fille, première femme de Valérieu et mere de l’empereur Gallien, a pu s’appeler Galliena; et ainsi se trouveroient expliquées, en les rapportant à cette impératrice, les médailles sur lesquelles on lit GALLIE- NAE AVGVSTAE autour de la tête de Gallien , couronnée d’épis: comme l’a dit Eckhel4. Si Trebellius5 ne s’est point trompé en parlant de Gallien, lorsqu’il fait mention des fils de ses freres, Valérieu auroit eu un troisième fils.
On voit un beau portrait de Valérien sur le médaillon de bronze du n° i3, planche LVI. Sa tête, couronnée de laurier, est entourée de la légende IMPeraZor CAESzzr P ublius LIG inius VALERIANVS AVG ustus. Revers, Valérien et Gallien debout, en costume militaire , tiennent un globe surmonté d’une Victoire; deux porte-enseignes à leurs côtés : légende, VICTORIA AVGVS-
TORVM.
(1) Gallien., X.
(2) In Valer.jun.
(3) Salon., I.
(4) Eckhel, VII, 379.
(5) Gallien., XI.
Si l’on juge d’après quelques probabilités , Mariniana fut l’é- cn*r. xir pouse du malheureux Valérien. Vaillant’ l’avoit assuré sans hé- ^ sitation; il a voit même ajouté quelle avoit été faite prisonnière pi. lvi. avec son mari, et quelle étoit morte avant lui dans la captivité.
Mais on ne connoît point les preuves de ces deux assertions.
Aucun historien ne parle de Mariniana. "V oici tout ce qua pu recueillir à ce sujet le savant et judicieux Echkel . On conserve en Allemagne plusieurs médailles de bronze de la colonie de Viminacium, ville de la Mœsie supérieure, sur le Danube3 (c’est aujourd’hui la ville de Ram), qui présentent une tête de femme voilée, avec la légende DIYAE MARINI AN AE : au revers, une femme debout; à ses côtés, un taureau et un lion, symboles de cette colonie; légende, P rovinciœ M œsiæ S uperioris COL onia VIM inacium; exergue, ANizoXV. L’ere de Viminacium a commencé sous Gordien Pie, l’an de Rome 993 ; de sorte que l’année quinzième de cette ere répond à 1 an de Rome 1007 (a54 de 1 eie vulgaire). Il est donc certain qu’une princesse appelée Mariniana vivoit sous Yalerien ; qu elle mourut avant 1 an 1007, et qu elle reçut les honneurs de 1 apothéose. Mais etoit-elle sœur ou 1 une des deux épouses de Yalérien? Il paroît vraisemblable quelle fut l’une d’elles; quelle le rendit pere de Valérien le jeune; quelle mourut et fut déifiée peu de temps après le commencement de son empire, c’est-à-dire plusieurs années avant la captivité de Valérien.
On voit ici, n° 1 4, pl. LVI, sur une médaille de grand bronze, n- -4sa tête coiffée avec un voile et un diadème; légende, DIVAE MARINI AN AE. Revers, le paon, symbole de l’apothéose des princesses; légende, CONSECRATIO; S. C. dans le champ.
(1) Num.prcest., I. (2) Doctr. Num. Fet., Vil, 388. (3) Danv., B.L., XXVIII, 434-
26a ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.