JULIE, FILLE D’AUGUSTE
«Plût à Dieu que j’eusse vécu sans épouse, et que je dusse «mourir sans enfants!» C’étoit ainsi qu’Auguste faisoit à luimcme, avec un léger changement dans le sens d’un seul mot, l’application de ce vers d’Homere1, où Hector, reprochant à Paris les malheurs de sa patrie, lui dit: «Plût à Dieu que tu ne «fusses jamais né, ou que tu fusses mort sans avoir eu d’épouse ! Celui qui formoit ces plaintes étoit cependant le despote de Rome et le maître de l’univers connu. Les chagrins domestiques sont-ils donc l’apanage de la grandeur, comme l’esclave semble placé dans le char du triomphateur, pour rappeler aux puissants qu’ils n’ont pas cessé d’être hommes!
Julie, qui fut l’objet de la juste sévérité d'Auguste, naquit de lui et de sa première épouse, Scribonia, l’an 715 de Rome (39e avant l’ere vulgaire). Son sort fut d’être promise en mariage et mariée à des hommes que la mort ou des événements extraordinaires empêchèrent d’être ses époux, ou de l’être long-temps. C’est ainsi qu’à l’âge de deux ans, Julie fut promise à Antyllus, fds d’Antoine, à peine âgé de dix, pour cimenter une alliance entre lui et Auguste, projet qui n’eut point de suite'; Antoine,
(3) Dio, XLVIII, 54; Suet. , Aug., cap
(1) Iliad.j lib, Itl, 4o.
(2) Suet.. Aiu 7., 65.
qui avoit écrit ses mémoires, pari oit de cette première alliance, et d’une seconde avec Cotison, roi des Getes, qui n’en eut pas davantage. Son mariage avec le jeune Marcellus, l’amour des Romains, en 72g, paroissoit devoir fixer sa destinée; mais la mort prématurée de ce prince, arrivée trois ans après, la rendit libre, et permit à Auguste de donner, la même année, sa main au vertueux Agrippa. Dix ans s’écoulèrent dans cette union jusqu’à la mort de l’époux. Auguste contraignit alors, en 743, Tibere à répudier Agrippine, qu’il cbérissoit , pour épouser Julie. Enfin l’exil ou la retraite de ce prince à Rhodes rompit les liens qui l’unissoient à Julie. L’annaliste s’arrêteroit ici, mais l’historien doit faire connoitre le personnage.
Auguste fit donner à sa fille, comme à ses petits-fils , une éducation sévere'. «Il voidut qu’elle travaillât la laine (comme les «anciennes Romaines); il lui défendit de rien dire et de rien «faire qui ne pût être dit ou fait en public, et recueilli dans le «journal de sa famille. Il l’éloigna avec tant de soin des sociétés «étrangères, qu’il écrivit à Lucius Yinucius, jeune homme bien «né et de bonnes mœurs: Vous avez manqué de discrétion en «venant saluer ma fille à Baies. » L’empereur avoit pris un aussi grand soin pour la culture de son esprit. Elle avoit du goût pour les lettres et beaucoup d’érudition : «Ce qui, ditMacrobe2, étoit «ordinaire dans la famille d’Auguste.» Sa beauté ne le cédoit pas à son esprit; mais ses passions la rendirent la honte de sa famille et de Rome.
Epouse d’Agrippa, qui l’avoit rendue mere de cinq enfants, et dont les mœurs séveres rappeloient les temps antiques , on la vit se livrer ouvertement à Sempronius Gracchus3. Depuis elle ne connut aucun frein ; elle s’abandonna aux plus vils débauches ;
(1) Suet,, Aug., 64. (2) Saturn., II, 5. (3) Tacit., Annal., I, cap. lui.
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elle parcouroit la nuit avec eux les quartiers de Rome les plus fréquentés; à la suite de longues orgies, elle affectoit d’assouvir ses passions dans ce forum, dans ces rostres (tribune aux harangues) , où son pere avoit promulgué la loi contre les adultérés'; enfin, pour que la ville entière connût l’excès de son impudicité, elle attaclioit à la statue de Marsyas, placée dans le forum , des couronnes, dont le nombre rappeloit celui de ses crimes’.
Agrippa en fut instruit, et en gémit en secret, sans oser répudier une femme qui lui promettoit l’empire. Après sa mort, libéré, connoissant la licence effrénée de Julie, n obéit qu’à regret, et seulement pour régner un jour, à Auguste, qui le choisit pour gendre. L’adroite Livie prépara cette union politique ; elle sacrifia à son ambitieuse tendresse pour Tibere Agrippine , dont il avoit déjà un enfant, et qui étoit enceinte \
Auguste apprit enfin, en 762, la conduite licencieuse de sa fille; quoiqu’il soupçonnât quelle menoit une vie peu régulière, cependant il avoit rejeté ces soupçons: «Car, dit l’historien «Dion4, les princes commissent plus facilement toutes les autres «choses que celles qui les intéressent; et, quoiqu’ils ne cachent «rien de leur conduite à leur famille, cependant ils cherchent «rarement à connoitre celle de leurs parents. » A cette nouvelle, il conçut un si violent chagrin, une indignation si profonde, qu’il ne put les renfermer dans son palais, et qu’il en instruisit le sénat dans un mémoire qu’il lui fît lire par un questeur5. Il refusa long-temps , pour cacher sa douleur, d’admettre personne auprès de lui. On dit même qu’il délibéra s’il feroit périr Julie; du moins s’écria- t-il, apprenant que l’affranchie Pliœbé, complice
(1) Senec., de benef. , VI, 32. (4) Dio, LV. 10.
(2) Plin.,XXI, in. (5) Suet.,LXV.
(3) Dio, L1V, 3 1 .
des crimes de sa fille, s’étoit pendue: «J’aurois mieux aimé être «le pere de Phœbé!» Il la relégua sur les côtes de la Campanie, dans l’ile Pandataria. Elle y fut accompagnée par sa mere Scribonia (répudiée depuis trente-liuit ans par Auguste , le jour même où elle l’avoit rendu pere de Julie). Celle-ci pouvoit se reprocher les malheurs de sa fille, à cause des mauvais exemples qu’elle lui avoit donnés; mais, par ce dévouement, elle reconquit l’estime des Romains.
Lorsque le sang-froid eut succédé à l’emportement, Auguste se repentit d’avoir augmenté par son imprudence la publicité des crimes de sa fille ; et il s’écria souvent : «Je ne me serois pas con- «duit de la sorte, si Agrippa ou Mécène eût vécu1!» Cependant il n’en traita pas avec moins de rigueur ceux qui avoient été les complices de Jolie : Jules Antoine, fils du triumvir, amnistié après la fin de son pere, fut mis à mort, selon Dion1, ou prévint son supplice par une mort volontaire, selon Paterculus3. Les autres furent relégués dans les lies. L’empereur interdit à sa fille l’usage du vin, de toutes les douceurs de la vie; et à tous les hommes, de quelque condition qu’ils pussent être, l’approche des lieux qu’elle liabitoit. Ces rigueurs produisirent un effet contraire à celui qu’ Auguste en attendoit. Tibere, au nom duquel il avoit rompu le mariage de Julie , et qui étoit loin de la regretter, se crut obligé cependant d’écrire plusieurs fois de Rhodes, où il s’étoit retiré, pour obtenir quelque adoucissement au sort de son épouse. Le peuple de Rome demanda souvent la même grâce à l’empereur, qui répondit : «On verra plutôt le feu se mêler «avec l’eau que le retour de Julie»; et alors on jeta à plusieurs reprises des matières enflammées dans le Tibre, comme si l’on eût voulu le dégager de son serment : mais il fut long-temps- (1) Senec ibidem. (2) Dio, LY, 10. (3) Paterc., II, 100.
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Ch,p , inexorable; et, dans un discours public, il dit aux Romains, Famijie des c< Qu’il leur souliaitoit, dans sa colere, des filles et des femmes pi. xx. «aussi odieuses.» Cependant, après cinq ans d’exil dans l’ile Pandataria, il lui permit d’habiter Rhege, dans la Calabre (aujourd’hui Reggio). Au reste le ressentiment d’Auguste trouverait un motif réel , s’il eût découvert que Julie avoit voulu attenter à ses jours, comme Pline l’en accuse'.
L’avénement de Tihere à l’empire fit connoître à Julie la fausseté de son ancien époux; car, loin de lui témoigner le même intérêt qui sembloit avoir dicté des lettres à Auguste en sa faveur, il lui donna sa maison pour prison , en défendit l’entrée à tout le monde, lui refusa les secours annuels que lui accordoit Auguste, sous prétexte qu’il ne les avoit pas consignés dans son testament. De sorte qu’il la fit périr de faim et de misere, en 767, espérant, dit Tacite3, que sa mort serait à peine aperçue, à cause de la longue durée de son exil. Elle étoit âgée de cinquante-deux ans. Les causes de cette haine invétérée de Tibere contre Julie furent les lettres qu’elle avoit écrites contre lui à Auguste, et dont on croyoit Sempronius Gracchus le véritable auteur. Aussi la mort de ce complice des débauches de Julie fut un des premiers actes de la puissance de Tibere.
Auguste avoit défendu, dans son testament, que Julie fût ensevelie dans son mausolée.
L’histoire parle de cinq enfants, dont Agrippa fut le pere: les Césars Caïus, Lucius, Agrippa Posthume, Agrippine, l’épouse de Germanicus, et Julie, qui hérita du nom de sa mere et de ses honteux penchants.
Macrobe a consacré un chapitre de ses Saturnales à la mémoire
(1) Lib. VII, cap. XL vi : Adulterium filiæ , et consilia parricidce palam facta.
(2) Annal. , I, 53.
de Julie, à cause des mots heureux qu’on lui attribuoit'. Ils lui firent loug-temps pardonner ses prodigalités, ses liaisons suspectes, par Auguste, qui disoit: «J’ai deux filles difficiles àgou- «verner, l’état et Julie.» S’étant présentée devant lui sous un costume peu convenable , elle s’aperçut de la fâcheuse impression qu’elle avoit produite , et le lendemain elle reparut plus décemment vêtue. «Voilà, dit-il, le costume qui sied à la fille d’Au- «guste! — Aujourd’hui, répondit-elle, je me suis parée pour «mon pere; hier, c’étoit pour mon époux.» Livie, sa belle-mère, arriva dans un spectacle de gladiateurs, accompagnée de personnages graves, tandis que Julie se faisoit remarquer par un cortege de jeunes débauchés. Auguste, voyant le peuple frappé de ce contraste peu favorable à sa fille , lui envoya des tablettes sur lesquelles il venoit d’écrire, pour lui faire sentir tout ce qu’il avoit d’odieux. Elle répondit sur les mêmes tablettes : «Ils «vieilliront avec moi.»
Il lui demanda dans la suite lequel elle préféroit, ou d’être chauve, ou de voir ses cheveux blanchir. Elle répondit qu’elle redoutoit moins le second défaut. Pourquoi donc, lui dit-il, vos esclaves travaillent-elles à vous rendre chauve? Il avoit aperçu sur ses habits quelques cheveux blancs , tombés de la main des femmes chargées de les arracher. Un personnage grave voulant lui persuader d’imiter la conduite prudente et retenue de son pere : «Il oublie, répondit-elle, sa dignité, et moi, je me res- « souviens toujours que je suis la fille de l’empereur.» Plus circonspect que Macrobe, je ne répéterois pas une derniere réponse de Julie, devenue proverbe chez les femmes de mauvaises mœurs, si elle ne servoit à prouver que la débauche étoit même calculée chez cette princesse. Quelques complices de ses crimes lui de-
{<) Satwn.ll,5„
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c„AP. i mandoient comment, au milieu d’une vie si licencieuse , il pouï-amiiicdes vo;t sc fa;re que ses enfants ressemblassent à Agrippa : «J’admets pi. xx. « les passagers dans le navire, seulement après qu’il a reçu son «cb argement.»
!J0 »* 2 el3 Quoique les médailles qui présentent le portrait de Julie soient peu nombreuses, elles ont cependant servi de motifs a l’opinion très vraisemblable de M. Y isconti, qui reconnoissoit cette princesse dans une statue du Musée Royal (n°58). Elle est représentée en Cérès : c est ainsi que 1 on voit plusieurs autres impératrices et princesses représentées sous les emblèmes de différentes divinités. Couronnée d épis, et tenant dans sa main gauche le même symbole, elle rappelle les bienfaits de cette déesse, qui enseigna l’agriculture aux hommes. «Elle est revêtue, dit le savant anti- «quaire', d’un ample manteau orné de franges, qui l’enveloppe «entièrement, allusion ingénieuse aux mystères qu’on célébroit «en son honneur à Eleusis , et dont le secret étoit impénétrable. » n» s. Eckhel 5 a discuté savamment l’authenticité des médailles attribuées à Julie. Il n’en reconnoît qu’une, frappée à Rome. Elle est gravée ici sous le n° 5. C’est un denarius d’Auguste, de l’année 787 (17 del’ere vulgaire), année où il adopta les deuxfds d’Agrippa et de Julie, les Césars Caïus et Lucius. Ce fut le triumvir Caïus Marius Trogus qui la fit frapper. On voit, d’un côté de cette médaille d’argent, la tête d’Auguste dans une couronne de laurier, avec la légende AYGVSTVS DIT! T' il lus ; de l’autre, la tête de Julie entre celles de ses fils Caïus et Lucius , avec une couronne au-dessus, et la légende C aius Marins TROGwj Illiur.
K. 4. La tète de Julie paroit sur une médaille greccpie de bronze, frappée à Smyrne ou à Pergame, gravée ici sous le n" 4, avec la légende IOYAIAN A'tPOAITHN, (en l’honneur de) Julie-Vénus.
(1) Notice du Musée françois , an 1810. (2) Doctr. mon., tom. VI, pag. 168.
De l’autre côté, on voit la tête de Livie, avec la légende AIBIAN • C„4P.
HP AN ■ Xaçivoç , (en l’honneur de) Livie- Junon , (pendant la magistrature de) Charinus. pl xx